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Full text of "Étude sur les Bucoliques de Virgile"

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l-^  !9.  l  <c  .  5 


i^arbarti  Collège  Xibtatp 


CONSTANTIUS  FUND 

Bequeathed  hy 

Evangelinus  Apostolides  Sophocles 

Tutor  and  ProfÎBnor  ùtGmk 
1842-1883 

For  Greek»  Latin,  and  Arabk 
Literature 


ÉTUDE 


SUR    LES 


BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 


OUVRAGE  DU   MÊME   AUTEUR 


Sur  l'Eunuque   de  Térence.    Questions    diverses.    Paris, 
A.  Colin,  1895,  in-i2,  95  p. 


Droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  les  pays, 
y  compris  la  Hollande,  la  Suùdo  et  h  Norvège. 


Coulommiers. —  Imp.  Paul  BRODAUD. 


—  653-96.\  ^  \ 

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ÉTUDE 


SUR    LES 


BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 


PAR 


a9  çartault 

Professeur  de  poésie  latine  à  l'Université  de  Paris 


PARIS 

ARMAND   COLIN  ET  C»,   ÉDITEURS 

5,     RUE    DE    MÉZIÈRES,    5 

1897 

Tous  droits  réservés. 


X,<<  -l%l^o.^ 


NOV  .  V  1898 


«s. 


f  V  x  V    ;     y  ,<^  ^«^•^ 


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AVERTISSEMENT 


Le  but  de  ce  travail  est  de  dégager  aussi  nettement 
que  possible  ce  que  nous  pouvons  savoir  de  la  jeu- 
nesse de  Virgile  et  d'étudier  la  formation  de  son 
talent  poétique. 

Les  anciens  ne  connaissaient  qu'imparfaitement  sa 
vie,  jusqu'au  moment  où  il  devint  le  protégé  d'Octave. 
Les  renseignements  qu'ils  nous  ont  transmis  pour  la 
période  de^  sa  jeunesse  ne  paraissent  pas  puisés  à  des 
sources  absolument  sûres;  ils  ont  pourtant  exercé 
sur  les  critiques  modernes  une  influence  souvent  exa- 
gérée. La  méthode  consiste  à  mettre  en  pleine  lumière 
ce  que  nous  apprennent  les  Bucoliques,  à  exclure  ce 
qui,  chez  les  biographes  et  les  commentateurs,  n'est 
pas  d'accord  avec  elles,  ce  qui  peut  n'être  qu'une 
induction  tirée  du  texte  parfois  mal  compris,  ce  qui 
ne  porte  point  le  caractère  d'une  information  précise 
reposant  sur  des  faits  qu'un  grammairien  ne  pouvait 
imaginer  *.  Même  après  la  mise  en  œuvre  si  remar- 

l.Cf.  W.  H.  Kolster,  Vergih  Eklogen  in  ihrer  strophischen  Gliederunf/ 
nachgewie&en  mit  Kommentar,  Leipzig,  B.  G.  Teubncr,  1882,  p.  VI. 


VI  AVERTISSEMENT 

quable  des  matériaux  anciens  par  0.  Ribbeck  *  et  par 
G.  Thilo',  il  reste  àappliquer  systématiquement  cette 
méthode,  à  établir  le  degré  de  vraisemblance  et  de 
probabilité  de  chacune  des  assertions  que  répètent 
les  uns  après  les  autres  les  biographes  de  Virgile. 

La  période  des  Bucoliques  est  une  période  d'essais 
et  de  tâtonnements.  Virgile  imite  largement  Théocrite 
et  les  Grecs,  parfois  les  poètes  latins  ses  prédéces- 
seurs. Un  certain  nombre  de  ces  imitations  ont  été 
signalées  —  quelques-unes  étudiées  en  détail  — 
par  les  auteurs  anciens  qui  nous  restent.  Les  rappro- 
chements sont  faits  plus  ou  moins  complètement  dans 
les  éditions  modernes.  Ils  ont  été  réunis  en  tableaux 
fort  commodes  par  W.  Ribbeck  dans  l'édition  d'O. 
Ribbeck^  Mais,  même  aprèsles  recherches  minutieuses 
de  G.  A.  Gebauer  *,  qui  s'est  surtout  préoccupé  du 
détail  du  style,  il  reste  à  déterminer  les  procédés 
et  les  lois  de  cette  imitation.  Virgile  ne  s'est  point 
proposé  de  faire  passer  en  latin  les  Idylles  de  Théo- 
crite et  d'en  donner  à  ses  contemporains  une  image 


1.  p.  Vergili  Maronis  opéra,  edit.minor,  B,  G.  Tcubner,  1867,  p.  Vsq., 
De  viia  et  scriptis  P.  Vergili  nai^ratio,  2°  édition,  1895,  p.  III  sq. 

2.  P.  Vergili  Maronis  carmlna,  B.  Tauchnitz,  1886,  p.  V  sq.,  De  vita 
camnnibusqne  Vergilii  prolusio. 

3.  Editio  maior.  Pour  ce  qui  concerne  les  Bucoliques,  voir  vol.  1, 1859, 
p.  235-250;  cf.  vol.  III,  1862,  p.  421-435. 

4.  De  poetariim  graecorum  hucolicorum  inpi'imis  Theocrili  in  eclogis  a 
Vergilio  expressis  libri  duo.  Vol.  I,  libruni  prioreni  partemquo  poste- 
rions continons,  Lipsiao,  H.  Mendelsohn,  sans  date  (La  préface  est 
datée  d'oct.l860).  C'est  le  remaniement  et  le  développement  d'un  travail 
publié  sous  le  môme  titre  en  1856.  —  Quatcnus  Vergilius  in  epithetia  inii- 
taius  sit  Theocritum,  Gymn.  von  Zwickau,  Jahrcsbericht  iibcr  das 
Schuljahr  1862-1863,  Zwickau,  R.  Zûcklcr,  p.  1-18.  —  Dans  le  Pro- 
gramm  des  kôniglichen  Gymnasiuyns..,  zu  Insterburg,  Insterburpr,  1873, 
Karl  Wilholmi,  p.  3-22,  E.  Biittner,  Ueber  das  Verhultnis  von  Vergil's 
Eklogen  zu  Theokrit's  Idyllen,  a  donné  une  sorte  de  sommaire  très 
condensé  de  ce  qui  appartient  on  propre  à  Théocrite,  de  ce  qui  appar- 
tient en  propre  à  Virgile  et  de  ce  qui  est  commun  à  l'un  et  à  l'autre. 


AVERTISSEMENT  VU 

fidèle,  mais  de  s'en  servir  pour  composer  à  son  tour 
une  œuvre  originale.  Il  y  a  là  tout  un  travail  très 
intéressant  à  suivre,  qui  s'éloigne  absolument  de  nos 
habitudes  modernes  et  qu'il  faut  examiner  sans  parti 
pris  d'aucune  sorte,  en  faisant  ressortir  à  travers  les 
emprunts  multiples  et  souvent  compliqués  l'origina- 
lité réelle  de  Virgile.  Depuis  la  traduction  presque 
littérale  jusqu'à  l'imitation  libre  et  à  l'inspiration 
assez  lointaine  pour  devenir  problématique,  il  y  a  toute 
une  gamme  de  nuances  à  saisir.  Au  point  de  vue  des 
emprunts,  toutes  les  Églogues  ne  se  ressemblent  pas; 
à  côté  de  celles  qui  sont  de  véritables  mosaïques,  il  y 
en  a  d'autres,  où  l'auteur  se  détache  de  son  modèle 
pour  être  lui-môme.  C'est,  dans  l'art  de  Virgile,  un 
véritable  progrès,  dont  il  convient  de  marquer  exac- 
tement les  étapes.  Enfin,  dans  chaque  Églogue,  il  faut 
démêler  le  but  que  s'est  assigné  l'auteur  et  les 
moyens  d'exécution  par  lesquels  il  l'a  atteint. 

Si  Virgile  s'est  mis  à  l'école  de  Théocrite,  il  n'était 
cependant  plus,  quand  il  l'a  fait,  un  écolier.  Il  suffit  de 
comparer  au  modèle  celles  des  Églogues  qui  en  dépen- 
dent le  plus  étroitement  pour  s'assurer  de  la  maturité 
d'esprit,  des  connaissances  acquises  qu'il  possédait 
alors,  pour  y  trouver  déjà,  pleinement  conscientes 
d'elles-mêmes,  certaines  qualités  maîtresses,  qu'il  ne 
devait  qu'à  son  tempérament  de  poète.  Il  résulte  de  là 
que,  si  les  Bucoliques  sont  la  première  œuvre  poétique 
que  Virgile  ait  jugée  digne  de  passer  à  la  postérité,  ce 
n'est  sans  doute  pas  la  première  qu'il  ait  écrite.  On 
n'arttend  pas  l'âge  de  vingt-huit  ans  pour  s'essayer  à 
écrire  en  vers.  Mais  sur  ces  premières  productions 
Virgile  a  gardé  le  silence  le  plus  complet.  On  pourrait 
se  demander  si,  avant  d'aborder  l'étude   des  Buco- 


Vm  AVERTISSEMENT 

liques,  il  ne  serait  pas  plus  rationnel  de  chercher  s'il 
n'y  en  a  pas  quelques-unes  parmi  les  poèmes  de  VAp- 
pendix  Vergiliana,  Toutefois  on  s'aperçoit  sans  peine 
que  c'est  Tordre  contraire  qui  est  le  seul  logique.  C'est 
après  avoir  déterminé  les  caractères  de  la  poésie  des 
Bucoliques  qu'on  obtient  un  critérium,  à  l'aide  duquel 
on  peut  discuter  avec  quelque  chance  de  succès  l'au- 
thenticité des  poèmes  de  jeunesse  attribués  à  Virgile; 
je  n'ai  pas  la  prétention  de  traiter  ici  cette  question. 
L'interprétation  des  Bucoliques  tient  naturellement 
une  grande  place  dans  cet  ouvrage.  Tout  en  ayant 
sous  les  yeux  le  commentaire  traditionnel,  dont  les 
premiers  fondements  remontent  à  l'antiquité,  j'ai 
toujours  essayé  de  conserver  une  entière  liberté 
d'esprit,  de  remonter  à  la  source,  de  ne  pas  prendre 
pour  vérité  une  erreur  qui  n'a  pour  elle  que  d'avoir 
été  vingt  fois  répétée.  Je  n'ai  touché  ni  à  la  gram- 
maire ni  à  la  métrique  des  Bucoliques;  il  ne  faut 
point  mêler  les  divers  genres  d'études.  Je  n'expose 
ni  ne  réfute  aucun  des  systèmes  qui  ont  été  imagi- 
nés pour  donner  aux  Églogues  dans  leur  ensemble 
une  forme  strophique;  je  crois  qu'ils  ne  correspon- 
dent pas  à  la  réalité.  D'une  façon  générale  je  ne 
m'attache  point  à  combattre  celles  des  opinions  de 
mes  prédécesseurs  qui  ne  me  paraissent  pas  justes; 
il  eût  fallu  pour  cela  augmenter  considérablement 
les  dimensions  de  ce  travail.  Je  me^suis  efforcé  de  ne 
rien  cacher  de  ce  que  je  leur  dois. 

Paris,  le  1"'  juillet  1896. 


ETUDE 


SUR 


LES  BUCOLIQUES 


DE    VIRGILE 


CHAPITRE  I 


La  jeunesse,  les  protecteurs,  les  amis  de  Virgile. 


I 

Publias  Vergilius  Maro  naquit  sous  le  premier  consulat 
de  6n.  Pompeius  Magnusetde  M.  Licinius  Crassus,  c'est-à- 
dire  en  70  av.  J.-G.  L'année  est  attestée  par  Suétone-Donat  *, 
2  :  «  Natus  est  Gn.  Pompeio  Magno  [et]  M.  Licinio  Crasso 
primum  coss.  »  ;  par  Suétone-Saint  Jérôme  ^  :  « ...  Nascilur 
Pompeio  et  Crasso  consulibus  »  ;  par  le  Pseudo-Probus  ^  : 
4<  Natus...  Crasso  et  Pompeio  Consulibus  »;  par  la  Vita 
Bernensis  ♦  :  «  Natus...  Gn.  Pompeio  M.  Crasso    consuli- 

1.  Vergilii  uita  de  commentario  Donati  sublala,  dans  les  Seholia  Ber- 
nensia  ad  Vergili  Bucolica  atque  Georgica,  éd.  H.  Hagen,  Lipsiae,  B.  G. 
Teubuer,  1867,  p.  734  sq. 

2.  C.  Suetoni  Tranquilli...  reliquiae^  éd.  A.  Reiiferscheid,  Lipsiae,  B.  G. 
Teubner,  1860,  p.  43. 

3.  M.  Valerii  Probi  in  Vergilii  Bucolica  et  Georgica  commentarius^ 
éd.  H.  Keil,  Halis.E.  Anton,  1848,  p.  1. 

4.  Dans  les  Seholia  Bemensia,  p.  745. 

£tITDE  sur   les   BUCOL.    de  VIRGILE.  ' 


À 


2  ETUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

bus  »,...  elc.  Le  fait  ne  saurait  donncrlieu  à  aucune  discus- 
sion. La  date  indiquée  par  le  Chron.  pasch,  *,  p.  350,  5  : 

«  'OpTYjvo-cou  xal  MsTeXXou  BipytXioç  èyevvrjôyi  »,  c'est-à-dire  69 

av.  J.-C,  repose  donc  sur  une  erreur,  dont  on  ignore  Tori- 
gine. 

Le  jour  de  la  naissance  de  Virgile  —  les  ides  d*octobre 
—  est  également  certain.  Martial,  XII,  67,  3  :  «  Octobres 
Maro  consecravit  Idus  »;  cf.  Ausone,  Idyll.y  V,  25;  Suétone- 
Donat,  2  :  «  iduum  octobrium  die  »;  le  Pseudo-Probus  : 
«  idibus  octobribus  »  ;  la  Vita  Bernensis  :  «  idibus  octo- 
bribus  ». 

Virgile  regardait  Mantouc  comme  sa  patrie  :  Géorg.^ 
in,  10  sq.  :  (t  Primus  ego  in  patriam...  deducam...  Musas; 
Primus  Idumaeas  referam  tibi,  Mantua,  palmas  »;  ÉgLj 
IX,  27:  «  ...superetmodo  Mantua  nobis  ».  Cf.  Gréorg'., II,  198  : 
«  Et  qualem  infelix  amisit  Mantua  campum  ».  Mais  il  ne 
dit  nulle  part  qu*il  fût  né  dans  la  ville  même.  Martial  con- 
sidère Virgile  comme  étant  la  gloire  de  Manloue,  I,  61,  2  : 
«  Marone  felix  Mantua  est  »;  XIV,  195,  2  :  «  Quantum 
parua  suo  Mantua  Vergilio  »  ;  cf.  VIII,  73,  9.  Suétone- 
Donat,  1,  rappelle  «  Mantuanus  »,  la  Vita  Bernensis  «  génère 
Mantuanus  »,  la  Vita  Servii  ^  «  ciuis  Mantuanus  ».  L'au- 
teur inconnu  de  Tépitaphe  de  Virgile,  attribuée  à  Virgile 
lui-même,  paraît  le  faire  naître  dans  la  ville  de  Man- 
toue  3  :  «  Mantua  me  genuit...  » 

Virgile  donne  à  Mantoue  une  origine  étrusque,  Enéide,  X, 
198  sq.  Aussi  Phocas  ♦  appelle-t-il  Mantoue,  v.  5,  «  tellus... 
Tusca  ».  D'autre  part  Mantoue  faisait  partie  de  la  Vénétie. 
Macrobe,  Satum.,  V,  ii,  1,  désigne  Virgile  sous  le  nom  de 
«  Veneto  »;  cf.  Sidon.,  Ep.,  IX,  15,  47;  la  Vita  Servii  dit 
en  parlant  de  Mantoue  «  quae  ciuitas  est  Venetiae.  » 

Sur  le  lieu  de  naissance  de  Virgile,  on  peut  essayer  de 
préciser  davantage.  Le  passage  de  Macrobe,  /.  c,  «  a  rure 

1.  Â.  Reifferscheid,  Op.  laud.,  p.  43,  on  note. 

2.  En  tôto  du  commentaire  de  TÉnéide,  Servii  grammatiei  qui  feruntur 
in  Vergilii  carmina  commentarii,,  recensuerunt  G.  Thilo  et  H.  Hagen, 
vol.  I,  Aeneidos  librorum  I-V  commentarii,  rec.  G.  Thilo,  Lipsiae,  B.  G. 
Teubner,  1881,  p.  1. 

3.  Suétone-Donat,  36,  Suétone-S*  Jérôme,  ;.  /.,  p.  43,  Pseudo-Probus,  p.  1. 

4.  Vita  Vergilii  a  Foca  grammatico  urbia  Romae  uersibus  édita,  A.  Reif- 
fcrscheid.  Op.  2aud.,p.  68 sq.  Cf.lo  poème  saphique,  v.Sî,  «  Vatis  Ktrusci  ». 


J 


LA  JEUNESSE  DE   VIRGILE  3 

Mantuano  poetam  »,  ne  signifie  pas  simplement  que  Virgile 
avait  vécu  dans  la  campagne  environnant  Mantoue  et  qu*il 
s'y  était  livré  à  la  poésie,  mais  qu*il  en  était  originaire. 
SuétoneDonat,  2,  dit  qu'il  est  né  «  in  pago  qui  Andes 
dicitur  et  abest  a  Mantua  non  procul  »;  Suétone-Sednt 
Jérôme,  l.  c,  «  in  pago  qui  Andes  dicitur  haut  procul  a 
Mantua  »;  le  Pseudo-Probus  «  uico  Andico,  qui  abest  a 
Mantua  milia  passuum  XXX  ».  Entre  le  renseignement  qui 
remonte  à  Suétone  et  celui  du  Pseudo-Probus  il  y  a  deux 
diiférences  :  Suétone  appelle  Andes  un  pagus,  le  Pseudo- 
Probus  un  uicus;  il  semble  que  ce  soit  Suétone  qui  ait  rai- 
son ^.  En  outre  Suétone  ignore  la  distance  exacte  qui  sépare 
Andes  de  Mantoue;  il  sait  seulement  qu'elle  n'est  pas  con- 
sidérable. Le  Pseudo-Probus  la  fixe  à  30  milles  romains, 
soit  —  le  mille  romain  valant  1478  m.  5  —  44  kiiom. 
355  m.,  renseignement  qui  ne  complète  pas  le  précédent, 
mais  qui  le  contredit.  H.  Nettleship  ^  a  fait  remarquer  que 
cette  information  ne  saurait  être  exacte;  car,  si  Virgile  était 
né  à  plus  de  onze  lieues  de  Mantoue,  dont  le  territoire 
était  restreint,  il  aurait  été  le  citoyen,  non  pas  de  Mantoue, 
mais  d'une  des  villes  voisines.  Si  donc  le  Pseudo-Probus 
a  puisé  à  une  source  plus  précise  que  Suétone,  il  faut  que 
cette  source  ait  été  déjà  altérée  ou  que  le  chiffre  se  soit 
corrompu  dans  la  tradition  manuscrite. 

D'autre  part,  Virgile,  qui  ne  nous  dit  rien  sur  le  lieu 
précis  de  sa  naissance,  nous  apprend  qu'au  moment  où  il 
composait  les  Bucoliques,  il  possédait  une  propriété  rurale, 
Egl.j  I,  46  sq.,  IX,  2  sq.  Cette  propriété  parait  avoir  été 
située  sur  les  bords  du  Mincio,  soit  entre  les  bras  ou 
canaux  que  formait  le  Mincio  dans  le  voisinage  de  Mantoue, 
soit  entre  le  Mincio  et  un  de  ses  petits  affluents,  ÉgL,  I, 
5i,  «  inter  flumina  nota».  Elle  n'était  pas  très  éloignée  de  la 
ville,  —  ville  qui  ne  saurait  être  que  Mantoue  — ,  puisque, 
dans  la  IX®  EgL,  Mœris  porte  à  la  ville  des  chevreaux  dans 
ses  bras,  v.  6  et  62;  la  distance  devait  donc  être  moyenne. 
D'après  des  calculs,  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  reproduire  ici. 


1.  O.  Ribbock,  De  vita  «...,  p.  VII,  note  2. 

2.  Âncient  Lives  of  Vergil  voith  an  essay  on  the  poems  of  Vergil  in  con- 
nection with  his  life  and  Urnes,  Oxford,  Clarendon  Press,  1879,  p.  33. 


4  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

mais  qui  reposent  sur  des  bases  sérieuses,  G.  Thilo  *  établit 
qu'elle  ne  devait  pas  dépasser  trois  milles  au  plus.  La 
vulgate  moderne  place  cette  propriété  au  village  d'Andes  ^ 
et  y  fait  naître  Virgile.  C'est  une  combinaison  vraisemblable, 
mais  ce  n'est  qu'une  combinaison. 

Sur  ses  parents,  Suétoue-Donat   dit,  1  :  «  parentibus 
modicis  fuit  ac  praecipue  paire,  quem  quidam  opifîcem 
figulum,  plures  Magi  cuiusdara  uialoris  initio  mercenna- 
rium,   mox   ob  industriam  generum  tradiderunt,  egre- 
gieque  substantiae  ^  siluis  coemendis  et  apibus  curandis 
auxisse  reculam  »;  le  PseudoProbus,  «  matre  Magia  (P 
Mahia)  PoUa,  pâtre  Vergilio   rustico  »;   la  Yita  Servit, 
«    pâtre   Vergilio  (flgulo   Paris.  7959,.,  uirgilio  reliqui), 
matre  Magia*  (magia  GH;  maia  B  Pans.  ME  maBia  L) 
fuit  »;  Macrobe,  /.  c,  a  rusticis   parentibus  nato  ».  La 
Vita  Bernensis  fait  de  Virgile  «   dignitate   eques   Roma- 
nus  »  ;  mais  elle  ne  prétend  pas  qu'il  le  fût  de  naissance  ^, 
Aucune  de  nos  sources  ne  nous  apprend  où  était  né  le  père 
de  Virgile.  L'épigramme  VIII  (X)  des  Catalepton  ^  semble 
indiquer  qu'il  était  de  Crémone  et  qu'il  vint  s'établir  à 
Mantoue,  V.  5  sq.  :  «  Tu  nunc  eris  illi  Mantua  quod  fuerat 
quodque  Cremona  prius  »;  en  soi  cela  ne  serait  pas  impos- 
sible; toutefois,  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  l'épi- 
gramme renferme  des  inexactitudes,  qui  ne  permettent  de 
Tatlribuer  qu'à  un  écrivain  mal  informé.  Cette  tradition 
provient  peut-être  du  vers  mal  compris  de  l'Égl.  IX,  28, 
<(  Mantua  uae  miserae  nimium  uicina  Cremonae^),  d'après 


1.  Dans  un  article  publié  après  sa  mort  par  les  Neue  Jahrb.  f.  Phil.  u. 
Paedag.,  t.  CIL,  1894,  p.  290  sq. 

2.  Publias  Virgilius  Maro...,  Chr.  Gottl.  Ileyne,  edit.  quarta...  Ge. 
Ph.  Eber.Wagner.,  vol.  I,  Lipsiae,...  librariac  Hahnianao,  1830,  p.  CVII  sq.  : 
«  Situs  huius  vici  incertus  est.  Mantuani  tamon  eum  esse  contendunt, 
qui  nunc  duo  millia  passuum  ab  urbo  dissitus,  vulgo  dicitur  Pietola.  » 

3.  Les  mots  «  cgrcgioque  substantiae  »  paraissent  altérés  ;  faut-il  lire 
«  0  gregisque  substantia...?  »  (substantia  M) 

4.  Schol.  Bern.  ad  Ecl.  III,  62,  «  mater  Virgili  Maia  »,  ad  V,  22,  «  Maiao 
matris  dus  ».  Le  véritable  nom  do  la  mère  de  Virgile  est  Magia  et  on  a 
remarqué  depuis  longtemps  qu'il  pouvait  être  pour  quelque  chose  dans 
la  transformation  de  Virgile  en  magicien  au  moyen  âge. 

5.  M.  Sonntag,  Vergil  als  bucolischer  Diehter^  Leipzig,  B.  G.  Teubner, 
1891,  p.  238. 

6.  O.  Ribbeck  2,  Appendix  Vergiliana. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  5 

lequel  on  aura  cru  que  la  famille  de  Virgile  ayait  quille 
Crémone  pour  Mantoue  au  moment  du  partage  des  terres. 
Il  est  possible  que  le  père  de  Virgile  fût  tout  simplement 
du  pays  et  même  du  village  d*Andes. 

D'après  Suétone-Donat,  on  n'était  pas  fixé  sur  sa  pro- 
fession. Les  uns  en  faisaient  un  ouvrier  potier,  les  autres 
le  mercennarius  de  Tappariteur  d'un  magistrat.  La  plai- 
santerie de  Phocas,  v.  7,  «  figuli  suboles  noua  carmina 
finxit...  »,  montre  que  les  grammairiens  trouvaient  la  pre- 
mière tradition  plus  piquante  et  y  voyaient  un  prétexte  à 
faire  de  Tesprit.  Phocas  fait  du  reste  du  père  de  Virgile 
un  paysan,  v.  5,  «  genitor  figulus...  cultor  agelli  ».  Sué- 
tone n'indiquant  pas  ses  autorités  (quidam...  plures),  le 
mieux  est  de  s'en  tenir  à  la  tradition  qui,  de  son  temps, 
était  la  plus  généralement  acceptée.  Rien  n*empéche  que  le 
père  de  Virgile  ait  été  un  potier  campagnard,  qui  aban- 
donna son  métier  pour  en  prendre  un  plus  lucratif. 

Macrobe,  /.  c,  ne  paraît  pas  employer  une  expression 
tout  à  fait  exacte  en  disant  «  ruslicis  parentibus  nato  », 
ce  qui  ne  s'applique  pas  à  la  mère  de  Virgile.  Magius, 
appariteur  d'un  magistrat,  devait  habiter  la  ville;  s'il  prit 
à  gages  un  paysan  des  environs,  c'était  sans  doute  pour 
faire  valoir  ses  troupeaux  et  surveiller  ses  pâturages,  le 
territoire  de  Mantoue  étant  un  pays  d'élevage.  Satislait 
de  son  activité,  il  lui  donna  sa  fille.  Lui  fit-il  cadeau  en 
même  temps  deia  propriété  qu'on  place  au  village  d'Andes 
et  où  on  fait  naître  Virgile?  On  peut  l'inférer  du  texte  de 
Suétone-Donat,  qui  ne  parait  attribuer  au  père  de  Virgile 
que  des  agrandissements.  Celui-ci  acheta  peu  à  peu  (coe- 
mendis)  des  pacages  (c'est  le  sens  qu'a  souvent  siluae  dans 
les  Bucoliques)  et  se  livra  à  l'apiculture.  L'apiculture  était 
une  occupation  de  petites  gens,  mais  elle  était  lucrative  ^ 
11  semble  en  définitive  que  le  domaine,  dont  jouissait  Virgile 
à  l'époque  des  Bucoliques,  fut  constitué  par  son  père  et 
peut-êlre  faut-il  chercher  quelque  souvenir  de  son  existence 
laborieuse  pour  sortir  de  la  gêne  dans  le  personnage  de 
Tityre,  tel  que  le  représente  la  K®  Égl.  Sur  les  dimensions 
de  ce  domaine,  le  Pseudo-Probus  ^  nous  donne  le  rensei- 

1.  M.  Terentius  Varro,  Rerum  rvsticarum  libri^  III,  xvi,  10  sq. 

2.  P.  5.  • 


à 


6  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

gnement  suivant  :  «  Vnde  faclum,  uti  Vcrgilius  quoque 
agros  amitteret,  quos  sexaginta  ueterani  acciperent  ». 
M.  Sonnlag  *,  qui  ne  le  trouve  pas  invraisemblable,  en 
conclut  que  la  propriété  devait  avoir  4000  iugera.  Mais  le 
Pseudo-Probus  est  en  contradiction  avec  Virgile  lui-même, 
qui  ne  nous  parle  de  son  bien  que  d'une  façon  modeste, 
Ègl.  IX,  2  sq.  :  «  nostri...  agelli  »;  I,  47  :  «  Et  tibi  magna 
satis».  Il  était  simplement  assez  grand  pour  qu'un  bomme 
sans  ambition  s'en  contentât.  Le  Pseudo-Probus  étant  ici 
en  désaccord  avec  les  Bucoliques,  il  n*y  a  pas  lieu  de  tenir 
compte  de  sou  assertion,  d'autant  que  nous  lisons  dans 
la  Vita  qui  lui  est  attribuée  :  «  tenui  facultate  nutritus  >», 
ce  qui  ne  saurait  convenir  au  fils  d'un  grand  propriétaire. 
Toutefois  ce  domaine  devait  être  assez  vaste  pour  occuper 
une  familia  rustica;  ce  n'est  pas  Mœris  seul  qui  le  fait 
valoir,  comme  l'indique  le  pluriel  «  mitlimus  »,  Égl.  IX,  v.  6. 
Magius  parait  avoir  eu  une  maison  à  Mantoue.  En  effet, 
si,  dans  la  IX®  Égl.,  Mœris  va  à  la  ville  porter  des  chevreaux 
à  son  nouveau  maître,  c'est  que  celui-ci  y  habite.  Or  on  se 
demande  si  ce  nouveau  maître  n'a  pas  eu  précisément  en 
partage,  en  même  temps  que  la  propriété  rurale  de  Virgile, 
une  maison  de  ville  que  celui-ci  possédait,  et  si  Virgile  n'en 
a  pas  justement  hérité  de  son  grand-père.  Ce  n'est  qu'une 
hypothèse,  mais  elle  n'est  pas  absolument  invraisemblable. 
Suétone-Donat,  14,  dit  à  propos  de  la  famille  de  Vir- 
gile :  «  Parentes  iam  grandis  amisit,  ex  quibus  patrem 
captum  oculis  et  duos  fratres  germanos,  Siloneni  inpu- 
berem,  Flaccum  iam  adultum,  cuius  exitum  sub  nomine 
Daphnidis  deflet  ».  Nous  ignorons  la  date  de  la  mort  du 
père  de  Virgile  et  l'expression  «  iam  grandis  »  est  trop  vague 
pour  que  nous  puissions  la  fixer  approximativement.  En 
tout  cas,  il  n'était  plus  vivant  à  l'époque  de  la  V°  et  de  la 
IXe  Egl.;  car  Virgile  s'y  représente  comme  étant  le  pro- 
priétaire du  domaine  d'Andes  et  cela  suffît  à  démontrer 
que  l'épigramme  VIH  (X)  des  Gatalepton,  dont  il  a  été 
question  plus  haut,  n'est  pas  authentique.  Nous  y  voyons, 
en  effet,  Virgile  confier  à  la  villa  de  Siron,  après  avoir 
quitté  son  pays,  sa  famille  et  particulièrement  sou  père, 

1.  Op.  laud.,  p.  239. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  7 

V.  3  sq.  :  «  Me  tibi  et  hos  una  mecum,  quos  semper  amaui..., 
GommeDdo  in  primisque  pairem  ».  Ceci  est  en  contra- 
diction avec  le  texte  des  Bucoliques. 

Nous  n'avons  aucune  raison  pour  ne  pas  croire  à  Texis- 
tence  de  ses  deux  frères;  nous  ignorons  la  date  de  la  mort 
de  Silon.  Celle  de  Flaccus  est  rattachée  par  une  explica- 
tion allégorique  à  la  V®  Églogue,  qui  est,  comme  nous  le 
verrons  plus  loin,  de  42  ou  41  av.  J.-C.  Celte  explication  se 
retrouve  dans  les  Scholia  Bernensia^  Ed.  V,  Proem.,  «  Vir- 
gilius  hic  intcliegilur,  qui  obilum  fralris  sui  Flacci  deflet  »; 
elle  est  sûrement  fausse.  Mais  cela  ne  nous  autorise  pas  à 
révoquer  en  doute  la  personne  même  de  Flaccus;  toute  la 
question  est  de  savoir  si  les  commentateurs,  connaissant 
la  date  de  la  mort  de  Flaccus,  ont  tiré  de  ce  fait  positif  et 
à  peu  près  contemporain  de  la  pièce  Finlerprétation  allé- 
gorique qu'ils  en  donnent,  ou  si,  au  contraire,  ils  ont  ima- 
giné cette  interprétation  sans  avoir  d*ailleurs  aucune  donnée 
sur  la  date  de  cette  mort.  La  première  hypothèse  est  peut- 
être  la  plus  vraisemblable.  Les  Scholia  Bcrnensia,  ad  V,  22, 
disent  en  outre  :  «  Si  de  Flacco  dicit,  Maiae  matris  eius 
mentionem  facit,  qua  superstile  mortuus  esL..  Supcrslite 
enim  Maia  matre  Flaccus  defunctus  est,  quae  eius  mortem 
grauiter  ferens  non  diu  superuixit.  lunilius  dicit.  »  Malgré 
la  précision  apparente  du  renseignement,  on  est  fortement 
tenté  de  ne  voir  là  qu'une  explication  arbitraire  du  v.  22  sq.  ; 
mais  enfin  il  n'est  pas  impossible  qu'en  42  ou  41  av.  J.-C. 
Virgile  eût  encore  sa  mère  et  Suétone-Donat  ne  prétend 
pas  qu'il  ait  perdu  son  père  et  sa  mère  à  la  même  époque. 

La  question  se  complique  par  le  passage  suivant  de  Sué- 
tone-Donat, .37  :  «  Heredes  fecitex  dimidia  parle  Yalerium 
Proculum  fralrem  alio  pâtre...  etc.  »,  et  par  celui-ci  du 
Pseudo-Probus  :  «  ...herodibus  Auguslo  et  Maecenate  cum 
Proculo  minore  fralre  ».  Les  deux  assertions  contiennent 
chacune  un  trait  particulier  :  le  Pseudo-Probus  donne  sim- 
plement à  Virgile  un  troisième  frère  plus  jeune  que  lui,  Sué- 
tone-Donat un  frère  d'un  autre  lit.  L'information  du  Pseudo- 
Probus  ne  soulève  pas  de  difficultés;  celle  de  Suétonc-Donat 
a  donné  lieu* au  contraire  à  des  discussions;  on  a  clil  que, 
si  Virgile  n'avait  perdu  ses  parents  que  tard,  il  était  invrai- 
semblable que  sa  mère  se  fût  remariée  et  qu'elle  ait  eu  un 


8  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

autre  enraot.  Mais  si  Ton  admet  —  et  nous  sommes  libres 
de  le  faire  —  que  Virgile  a  perdu  son  père  à  vingt  ans,  sa 
mère  pouvait  n'avoir  qu'une  quarantaine  d'années  :  il 
n'est  pas  impossible  qu'elle  se  soit  remariée.  Même  si  l'on 
suppose  qu'elle  vivait  encore  en  41,  il  n'est  pas  nécessaire 
qu'elle  ne  fût  pas  remariée  à  ce  moment  et  qu'elle  n'eût 
pas  un  autre  enfant,  Valerius  Proculus.  Que  malgré  cela 
elle  ail  été  frappée  de  la  mort  de  Flaccus  et  qu'elle  ne  lui 
ait  pas  survécu  longtemps,  c'est  une  chose  qui  n'a  rien 
d'impossible.  Ainsi,  tout  en  nous  défiant  des  explications 
allégoriques,  nous  ne  pouvons  pas  afOrmer  que  Flaccus 
ne  soit  pas  mort  un  peu  avant  la  V®  Égl.,  que  la  mère  de 
Virgile  ne  vécût  plus  à  ce  moment;  rien  n'empêche  qu'elle 
ne  fût  déjà  remariée. 

G.  Thilo*,  pour  échapper,  à  des  difficultés,  qu'on  a,  je 
crois,  exagérées,  a  soutenu  un  autre  système.  D'après  lui 
le  père  de  Virgile  n'aurait  pas  été  le  premier  mari  de 
Magia  et  Valerius  Proculus  serait  un  demi-frère  aîné  du 
poète.  L'hypothèse  est  ingénieuse  :  il  ne  semble  pas 
qu'elle  s'impose. 

Je  n'ai  naturellement  rien  à  dire  sur  les  prodiges  qui, 
d'après  Suélone-Donat,  3  sq.,  signalèrent  la  naissance 
de  Virgile  ^.  L'histoire  de  sa  douceur  prématurée  peut  avoir 
été  inventée  par  suite  de  l'air  doux  qu'il  eut  toujours; 
mais  elle  peut  aussi  être  conforme  à  la  réalité.  Quant  aux 
circonstances  de  sa  naissance  «  mater...  eu  m  marito  rus 
propinquum  petens  ex  itinere  deuertit  atque  in  subiecta 
fossa  partu  leuala  est  »,  elles  ne  sont  pas  claires.  L'expres- 
sion M  rus  propinquum  petens  »  ne  saurait  guère  s'appli- 
quer à  des  gens  qui  sortent  de  leur  maison  pour  aller  dans 
un  champ  voisin;  elle  convient  assez  bien,  au  contraire,  si 
l'on  admet  que  les  parents  de  Virgile  étaient  partis  de 
Mantoue  pour  aller  à  leur  domaine  situé  à  quelque  dis- 
tance de  la  ville.  Mais  tout  cela  pourrait  bien  n'être  qu'une 
légende,  qui  a  dû  se  former,  comme  l'a  bien  vu  M.  Sonntag  ^, 
de  la  façon  suivante  :  il  est  d'usage,  dans  certains  pays,  de 

1.  A^.  Jahrb.  f.  Phil,  u.  Paed.,  t.  CIL,  1891,  p.  292  sq. 

2.  Les  Scholia  Bernensia^  ad  Bue.  III,  62,  parlent  aussi  du  songe  de  la 
"mère  de  Virgile. 

.    3.  Op.  laud,,  p.  239  sq. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  9 

planter  un  arbre  à  la  naissance  d*un  enfant.  U  est  tout  à 
fait  probable,  qu'à  l'époque  où  Virgile  était  devenu  célèbre, 
il  y  avait  à  Andes  un  arbre  qui  passait  pour  avoir  été 
planté  à  sa  naissance  (peu  importe  que  la  chose  fût  vraie 
ou  non).  Le  culte  des  arbres  chez  les  anciens  est  bien 
connu  et  celui-là  pouvait  être  l'objet  d'une  vénération  par- 
ticulière dans  les  circonstances  indiquées  par  Suétone- 
Donat.  De  là  a  pu  sans  peine  éclore  la  légende  que  c'était 
à  cette  place  même  que  Virgile  était  né. 

Les  Bucoliques  montrent  que  Virgile  possédait  une  ins- 
truction très  soignée;  elles  attestent  les  résultats  de  son 
éducation,  elles  ne  disent  ni  où  ni  comment  il  la  reçut.  Il 
met  en  œuvre  dans  les  Églogues  tous  les  procédés  de  la  com- 
position oratoire  et  y  déploie  une  éloquence,  qui  annonce 
déjà  les  beaux  discours  de  TÉnéide;  il  avait  donc  passé  par 
les  mains  du  rhéteur.  Nous  voyons,  en  outre,  qu'il  lisait 
assidûment  Théocrite  et  qu'il  le  connaissait  à  fond;  mais 
cette  lecture,  contemporaine  des  Bucoliques  ou  de  peu 
antérieure,  est  une  étude  d'homme  fait  et  révèle  seulement 
un  goût  personnel;  elle  prouve  tout  au  moins  qu'il  avait 
étudié  à  l'école  la  langue  et  sans  doute  aussi  la  poésie 
grecques.  De  même  pour  les  poètes  latins;  c'est  à  l'école 
qu'il  avait  commencé  à  les  connaître. 

Sur  l'éducation  de  Virgile  voici  ce  que  dit  Suétone-Donat, 
6  sq.  :  «  Initia  aetatis  Gremonae  egit  usque  ad  uirilem  togam 
quam  XV  ^  anno  natali  suo  accepit  isdem  illis  consulibus 
iterum  duobus  quibus  erat  natus,  euenitquc  ut  eo  ipso  die 
Lucretius  poêla  decederet.  Sed  Vergilius  a  Cremona 
Mediolanum  et  inde  paulo  post  transiit.  »  Le  début  du 
passage  est  singulier.  Si  on  le  prend  à  la  lettre,  il  en 
résulte  que  Virgile  n'a  pas  été  élevé  à  la  campagne,  comme 
leditMacrobe^,  «inter  siluasetfruticescducto  »,  et  comme 
on  le  croit  généralement.  L'abréviateur  de  Suétone  a  sans 
doute  retranché  ici  quelque  chose  et  s'est  servi  d'une 
expression  qui  dénature  la  réalité.  Virgile  a  dû  passer  son 
enfance  à  Andes,  peut-être  en  partie  à  Mantoue,  si  son 

1.  La  date  est  assurée  par  la  mention  des  consuls  ;  mais  le  chiffre  est 
altéré  dans  les  mss.  B  P  ont  XVII,  G  VII.  XV  est  une  correction  de 
Keiiferscheid. 

2.  Satum.y  V,  ii,  1. 

1. 


10  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

grand-père  maternel  y  avait  une  maison  de  ville;  c'est  à 
Andes  qu'il  a  pris  le  goût  des  choses  de  la  campagne,  qui 
se  manifeste  si  vivement  dans  les  Bucoliques.  Suétone- 
Saint  Jérôme  *  dit  simplement,  à  Tannée  58  av.  J.-C.  : 
M  Vergilius  Cremonae  studiis  eruditur  ».  Virgile  était  donc 
à  douze  ans  à  Crémone,  et  il  est  possible  que  ce  soit  là 
Tannée  où  il  a  commencé  son  éducation.  Ses  parents 
choisirent  sans  doute  Crémone  comme  étant  la  ville  la 
plus  rapprochée  qui  offrît  les  ressources  nécessaires. 

Suétone-Saint  Jérôme  ^  ne  dit  pas  exactement  à  quelle 
époque  il  prit  la  toge  virile;  à  l'année  53  av.  J.-C,  nous 
lisons  :  «  Vergilius  sumpta  toga  Mediolanum  transgreditur 
et  post  breue  tempus  Romam  pergit  ».  Mais  la  date  est 
attestée  par  Suétone-Donat.  C'est  en  55;  Virgile  avait 
quinze  ans.  Nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  du  synchro- 
nisme, qui  fait  mourir  Lucrèce  le  même  jour;  c'est  l'inven- 
tion d'un  grammairien  curieux  de  ce  qui  pouvait  frapper 
l'imagination,  Virgile  étant  jusqu'à  un  certain  point  le 
successeur  de  Lucrèce  dans  la  poésie  latine  dactylique. 

Suétone-Donat  et  Suétone-Saint  Jérôme  nous  appren- 
nent qu'après  la  prise  de  la  toge  virile,  Virgile  passa  à 
Milan,  sûrement  pour  y  recevoir  un  enseignement  plus 
élevé  ^.  Il  n'y  resta  pas  longtemps.  C'est  à  Tannée  53  que 
Suétone-Saint  Jérôme  mentionne  ces  trois  faits  ;  prise  de 
la  loge  virile,  départ  pour  Milan,  départ  pour  Rome. 
Comme  nous  savons  par  Suétone-Donat  que  Virgile  prit 
la  toge  virile  en  55  et  que  ce  fait  marque  la  fin  de  son 
séjour  à  Crémone,  Tannée  53  dans  Suétone-Saint-Jérôme 
ne  peut  se  rapporter  qu'au  départ  pour  Rome.  Virgile 
avait  alors  dix-sept  ans.  Ici  il  y  a  une  lacune  dans  Suétone- 
Donat;  les  manuscrits  ont  simplement  «  Iransiit  »;  «  in 
urbem  »  du  texte  de  H.  Hagen  est  une  conjecture.  La 
vulgate  porle  «  Neapolim  transiit  ».  La  Vita  Servit  paraît 
dépendre  du  texte  interpolé  «  nam  et  Cremonae  et  Medio- 
lani  et  Neapoli  studuit  ».  La  Vita  BernensiSf  très  abrégée 
il  est  vrai,  ne  connaît  que  le  voyage  à  Rome  :  «  ut  primura 


1.  A.  Roifforschoid,  Op.  laud.,  p.  43. 

2.  A.  Roiffcrscheid,  Op.  laud.,  p.  43. 

3.  O.  Ribbcck,  De  vita*...,  p.  IX,  note  2. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  il 

se  contulit  Romae  ».  La  biographie  versifiée  de  Pliocas, 
qui  dépend  très  intimement  de  celle  de  Suétone-Donat, 
ne  parle  non  plus  que  du  séjour  à  Home.  On  voit  que  la 
mention  de  Naples  comme  lieu  d'études  de  Virgile  ne  repose 
en  réalité  que  sur  une  interpolation;  cette  interpolation 
doit  provenir  de  ce  que  Naples  fut  plus  tard  une  des  villes 
préférées  de  Virgile  et  que  Tinterpolateur  n*a  pas  su  dis- 
tinguer les  époques. 

11  uc  faudrait  pas  révoquer  en  doute  ce  premier  séjour 
à  Romo,  parce  que,  dans  la  I'"°Égl.,  Tityre  voit  évidemment 
Rome  pour  la  première  fois  et  qu'il  exprime  Tétonnement, 
que  lui  cause  cette  visite.  Il  y  a  dans  le  personnage  de 
Tityre  bien  des  choses  qui  ne  se  rapportent  pas  à  Virgile 
lui-mcme  et  celui-ci  n'a  pas  voulu  que  rallégorie  fût  com- 
plète. 

Nous  serions  bien  aises  de  savoir  exactement  quelles 
études  fil  Virgile  à  Rome,  dans  quelle  société  il  y  vécut, 
jusqu'à  quel  moment  il  y  resta.  Le  Pseudo-Probus  dit  simple- 
ment :  «...cum  iamsummis  eloquentiacdoctoribusuacaret)>, 
renseignement  très  va^uc  et  qui  n'ajoute  rien  à  ce  que  nous 
pouvons  conclure  de  la  science  oratoire  dont  témoignent 
les  Bucoliques.  La  Vita  Bernensis  donne  le  nom  d'un  de  ses 
professeurs  :  «  studuit  apud  Epidium  oratoremcumCaesare 
Augusto  ».  Or  Suétone  *  dit  de  ce  personnage  :  «  (M.)  Epidius 
calummia  notatus  ludum  dicendi  aperuit  docuitque  inter 
ceteros  M.  Antonium  et  Augustum  ».  Une  difficulté  pro- 
vient de  la  différence  d'âge  entre  Oclavc  et  Virgile  :  Octave, 
né  en  63  av.  J.-C,  avait  sept  ans  de  moins  que  Virgile; 
il  n'avait  donc  que  dix  ans  en  53  av.  J.-C,  lorsque  Virgile 
vint  à  Rome.  Il  est  vrai  que,  d'après  Suétone  ^,  Octave 
prononça  publiquement  à  douze  ans  l'oraison  funèbre  de 
son  aïeule  Julie;  il  (it  donc  des  éludes  oratoires  précoces 
et  il  les  continua  longtemps,  puisque,  pendant  la  guerre  de 
Modène,  il  s'exerçait  encore  à  la  déclamation  ^,  Ainsi  la 
question  des  dates  ne  s'oppose  point  absolument  au  fait 
de  la  camaraderie,  bien  que  la  différence  d'âge  la  rende 
invraisemblable. 


1.  De  grammaticis  et  rhetoribus,  A.  Roifferscheid,  Op.  laud.^  p.  124,  28. 

2.  Aug.,  8. 

3.  Saétone,  ibid.,  84. 


12  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Une  difficulté  plus  grave  résulte  de  Tintention  dans 
laquelle  la  VUa  Bernensis  donne  le  renseignement  qui  nous 
occupe  :  c'est  pour  expliquer  la  conservation  de  la  pro- 
priété de  Virgile  au  milieu  de  la  spoliation  générale.  La 
Vita  Bernensis  Tattribue  à  cette  camaraderie  :  «  ...memoria 
condiscipulatus,  ut  et  ipse  poeta  testatur  in  Bucolicis 
.dicendo  :  Deus  nobis  haec  otia  fecit  »  ;  or  Virgile  ne  dit  rien 
de  pareil  dans  le  passage  cité  ;  il  ne  fait  pas  la  moindre 
allusion  à  une  amitié  commencée  sur  les  bancs  de  Técole, 
et,  comme  nous  le  verrons,  c'est  probablement  pour  d'autres 
motifs  qu'il  conserva  son  bien.  Dès  lors  la  camaraderie, 
sans  être  absolument  impossible,  peut  avoir  été  inventée 
pour  expliquer  la  bienveillance  d'Octave;  la  combinaison 
était  facile  à  imaginer,  si  réellement  Virgile  a  été,  comme 
Octave,  mais  quelques  années  auparavant,  l'élève  d'Epidius. 

Les  autres  preuves  qu'on  a  données  plus  ou  moins  dubi- 
tativement de  cette  prétendue  camaraderie  ne  tiennent 
pas  debout.  Le  Culex  que  nous  possédons  est  dédié  à  un 
certain  Octavius  :  mais  le  poème  n'est  pas  de  Virgile  et 
rien  ne  prouve  que  l'Octave  dont  il  y  est  question  soit  celui 
qui  nous  occupe.  L'épigramme  XI  (XIV)  des  Cataleplon  * 
est  consacrée  par  un  compagnon  de  plaisirs  à  un  Octavius 
qui  vient  de  mourir  et  dont  la  rumeur  publique  attribue 
la  mort  à  l'abus  du  vin.  Sans  doute  le  bruit  de  la  mort 
d'Octave,  se  répandit  à  Rome  après  Philippes;  mais  on  ne 
lui  donnait  pas  cette  cause.  En  outre  il  s'agit  d'un  écrivain 
qui  s'était  exercé  dans  le  genre  historique.  Enfin,  à  l'époque 
de  Philippes,  Virgile  était  dans  la  Cisalpine  occupé  à  écrire 
ses  Bucoliques. 

En  résumé,  bien  qu'après  la  prise  de  la  toge  virile  par 
Octave,  18  octobre  48,  César  ait  fait  tout  ce  qui  dépendait 
de  lui  pour  le  mettre  en  lumière,  il  n'est  pas  certain  que 
Virgile,  pendant  son  séjour  à  Rome,  l'ait  remarqué  ;  la  pos- 
sibilité reste  ouverte,  mais  du  fait  nous  n'avons  pas  de 
témoignage  probant.  Ce  qui  est  certain  ce  sont  les  études 
de  rhétorique  de  Virgile  :  il  n'y  a  même  aucune  raison 
sérieuse  pour  récuser  l'assertion  de  Suétone-Donat  qu'il 
songea  un  instant  au  barreau,  15  sq.  :  «  Egit  et  causam 

1.^0.  Ribbeck  'iAppendix  Vergiliana. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  13 

apud  iudices  uuam  omnino  nec  amplius  qoam  semel  :  nam 
et  in  sermone  tardissimum  ac  paene  indocto  similem  eum 
fuisse  Melissus  Iradidit  ».  Bien  que  Melissus  ue  paraisse  pas 
avoir  été  un  auteur  favorable  à  Virgile,  on  peut  admettre 
que  celui-ci  avait  la  parole  embarrassée;  il  était  naturelle- 
ment  timide  et  rêveur.  En  tout  cas,  ce  renseignement  n'est 
nullement  en  contradiction  avec  le  suivant,  que  nous  a 
transmis  également  Suétone-Douat,  28  sq.,  et  qui  remonte 
à  Montanus:  «  Pronuntiabat  autem  cum  suauitate  et  leno- 
ciniis  miris.  Ac  Seneca  tradidit,  Iulium  Monlanum  poetam 
.solitum  dicere,  inuolaturum  se  Vergilio  quaedam,  si  et 
uocem  posset  et  os  et  hypocrisin  :  eosdem  enim  uersus 
ipso  pronuntiante  bene  sonare,  sine  illo  inanes  esse  mu- 
tosque.  »  On  peut  lire  à  merveille  et  se  montrer  lourd  dans  la 
conversation,  incapable  d'improviser  devant  un  auditoire. 
C'est  une  hypothèse  toute  gratuite  que  celle  de  M.  Sonn- 
tag  S  d'après  laquelle  le  premier —  et  le  dernier  —  procès 
plaidé  par  Virgile  serait  celui  où  il  fut  directement  inté- 
ressé lors  du  partage  des  terres. 

On  répète  couramment  que  Virgile  étudia  la  philosophie 
dans  sa  jeunesse.  11  importe  de  voir  sur  quoi  repose  cette 
opinion.  Le  Pseudo-Probus  en  fait  simplement  un  disciple 
d'Épicurc  pendant  son  âge  mûr,  «  secutus  Epicuri  sectam  », 
sans  lui  assigner  aucun  maître.  Phocas,  qui  ne  dépend  pas 
ici  de  Suétone-Donat,  dit,  en  parlant  de  son  éducation  à 
Rome,  V.  63  sq.  :  «  Tum  tibi  Sironem,  Maro,  contulit  ipsa 
magistrum  Roma  potens  )>.  Le  fait  n'est  pas  impossible  si 
Ton  considère  les  dates.  Siron  professa  en  effet  à  Rome  la 
philosophie  épicurienne  pendant  le  séjour  de  Virgile. 
Gicéron,  dans  le  De  finibus,  qui  a  été  composé  en  45  av. 
J.-C,  le  désigne  comme  son  ami,  II,  35,  §  H9:  «  Fami- 
liares  nostros,  credo,  Sironem  dicis  et  Philodemum,  cum 
optimos  uiros,  tum  homines  doctissimos  »;  la  conversa- 
tion qui  renferme  ce  passage  est  supposée  tenue  en  Tan  50 
av.  J.-G.  Gicéron  s'exprime  d'une  façon  analogue  dans  une 
lettre  Ad  famiL,  VI,  1!,  2,  écrite  à  Rome  en  45  av.  J.-G» 
Mais  le  renseignement  de  Phocas  qui  met  Virgile  en  rela- 
tions avec  ce  Siron  parait  emprunté  aux  scholiastes  de  la 

1.  Op.  laud.t  p.  146  sq. 


14  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Vl^'  Égl.  Serv.  ad  Bue,  VI,  13  :  «  ...uult  exequi  sectara  Epi- 
cuream,  quain  didiceraut  lam  Vergilius  quam  Varus 
docente  Siroiie.  Et  quasi  sub  pcrsona  Sileni  Sironem 
inducîl  loqucntcm,  Ghromin  autem  et  Mnasylon  se  et  Varum 
uult  accipi  »;  cf.  ad  ^neid.,  VI,  264.  SchoL  Bern.  ad  VI, 
H  :  «  Fuit  autem  Varus  condiscipulus  Virgilii  quem  fra- 
terno  aniore  dilexit  »;  ibid.  ad  13  :  «  Chromis  et  Mnasyllus, 
Silenorum  et  Satyrorum  nomina  :  hos  pro  condiscipulis 
Virgilii  accipere  debemus,  Varo  scilicet  et  Tucca,  qui 
poetam  quasi  Silenum  petierunt  scribere  Bucolica  ».  Schol. 
Veroncns^.,  ad  Bucol.,  VI,  9  :  «  Silenum  uero  Sirona  philo- 
soplium  uult  inlellegi:  nam  Strona  et  Vergilius  audiuit  ». 
Le  but  des  scholiastes  est  manifeste  :  ils  veulent  expliquer 
pourquoi  la  VI®  Égl.  contient  un  morceau  de  philosophie 
épicurienne  et  commentée  morceau  peut  intéresser  Varus. 
Ils  en  attribuent  l'inspiration  aux  études  faites  par  Virgile 
sous  répicuiien  Siron  et  ils  lui  donnent  pour  camarade 
Varus.  Or  ils  se  trompent  dans  leur  interprétation  :  nous 
verrons  en  effet  que  Forigine  de  ce  morceau  s'explique 
tout  autrement.  Virgile  a  voulu  imiter  Lucrèce,  qu'il  venait 
de  lire;  il  n'y  a  rien  dans  le  passage  qui  ne  soit  emprunté 
directement  à  Lucrèce  et  qui  suppose  une  étude  antérieure 
de  la  philosophie  épicurienne.  En  outre  c'est  une  imita- 
tion littéraire  :  Virgile  ne  paraît  pas  tenir  beaucoup  aux 
idées  qu'il  exprime  et  qui  ne  sont  pour  lui  qu'une  occa- 
sion d'écrire  de  beaux  vers.  L'interprétation  des  scholiastes 
n'a  donc  dans  le  texte  lui-même  aucun  point  d'attache 
nécessaire.  Quant  à  la  camaraderie  avec  Varus,  l'inven- 
tion parait  être  de  même  nature  que  celle  de  la  camara- 
derie avec  Octave.  On  a  pensé  —  à  tort  du  reste  —  que 
Varus  avait  rendu  des  services  à  Virgile  au  moment  du 
partage  des  terres  et  l'on  a  motivé  sa  bienveillance  par 
une  camaraderie  antérieure.  Il  reste  cependant  le  nom 
môme  de  Siron  et  l'on  se  demande  pourquoi  les  scholiastes 
l'ont  choisi  plutôt  qu'un  autre  :  peut-être  parce  qu'ils 
savaient  qu'au  moment  du  séjour  de  Virgile  à  Rome,  Siron 
était  dans  cette  ville  un  des  représentants  autorisés  de 
l'épicurisme.  Récemment  A.  Kôrte  ^  a  mis  Virgile  en  rap- 

1.  Ed.  II.  Keil,  iai8. 

2.  Dans  un  art.  du  lîhein.  Mus.,  t.  45,  1890,  p.  172-177. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  i5 

port  avec  Pbilodènie  en  rétablissant  son  nom  dans  les  vol, 
Herculanensia,  V,  H*,  1,  f.  92,  Z.  3,  OÙ[£?yiV.s]. 

Il  n'y  a  rien  à  tirer  des  deux  épigrammes  des  Gatalepton 
qu'on  cite  habituellement  à  propos  du  sujet  qui  nous 
occupe.  Dans  Tune,  V  (VU)  *,  l'auteur  dit  adieu  aux  rhé- 
teurs, aux  grammairiens,  aux  formosi.  Il  déclare  qu'il 
veut  entrer  dans  la  vie  heureuse,  en  s'appropriant  rensei- 
gnement élevé  de  Siron,  v.  9  :  c<  Magni  petentes  docta  dicta 
Sironis  ».  11  renonce  en  même  temps  aux  Gamènes,  qui  lui 
ont  élé  douces,  et  ne  veut  plus  avoir  avec  elles  que  des 
rapports  rares  et  convenables,  v.  11  sq.  :  «  uos  quoque  itc 
iam  sane,  Dulces  camenae  (uam  fatebimur  uerum,  Dulces 
fuistis)  :  et  tamen  meas  chartas  Heuisitote,  sed  pudenter 
et  raro  ».  L'état  d'esprit  représenté  dans  cette  pièce  est 
celui  d'un  poète  d'un  certain  âge  qui.  par  une  évolution 
toute  naturelle^  s'éloigne  peu  à  peu  de  la  poésie  pour 
aborder  des  études  plus  sérieuses.  Or  on  ne  saurait  prêter 
ces  sentiments  à  Virgile  encore  tout  jeune  et  qui,  avant 
les  Bucoliques,  n'était  qu'au  début  de  sa  carrière  poé- 
tique; il  a  consacré  son  existence  entière  à  la  poésie;  il  est 
impossible  qu'il  ait  manifesté  si  tôt  le  désir  de  l'aban- 
donner. Sans  doute  nous  lisons  dans  Suétone-Donat,  35, 
qu'après  avoir  achevé  son  Enéide,  Virgile  se  proposait 
d'aller  en  Grèce  et  en  Asie  passer  trois  ans  à  la  retoucher 
«  ut  reliqua  uita  tantum  philosophiae  uacaret  ».  Mais  à  ce 
moment  il  était  arrivé  au  terme  de  sa  carrière;  il  n'y  a 
aucune  raison  d'attribuer  à  sa  jeunesse  un  étaf  d'esprit  qu'il 
éprouva  beaucoup  plus  lard,  et,  en  se  substituant  à  Virgile, 
le  faussaire  a  confondu  les  dates. 

J'ai  déjà  contesté  l'autheuticité  de  Tépigramme  Vlll  (X). 
L'auteur  s'adresse  à  la  maison  de  campagne  de  Siron  con- 
sidéré comme  mort,  v.  1  :  «  Villula  quae  Sironis  eras...  » 
(à  moins  qu'on  n'admette  que  Virgile  —  car  c'est  sa  per- 
sonnalité que  prend  l'auteur  —  l'eût  achetée  de  son  vivant). 
Il  est  censé  s'y  réfugier  avec  sa  famille  à  l'époque  dû 
partage  des  terres  :  «  hos  »  ne  peut  désigner  que  ses  deux 
frères;  or  l'un  était  mort  en  enfance,  l'autre  n'existait  sans 
doute  plus  à  l'époque  de  la  V°  Égl.  Quant  à  son  père  j'ai 

1.  O.  Ribbeck  2,  Appendix  Vergiliana. 


16  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

déjà  dit  qu'il  élaît  également  mort  à  cette  époque.  Le 
faussaire  est  donc  un  écrivain  postérieur  qui  connaissait 
assez  mal  la  jeunesse  de  Virgile. 

Nous  trouvons  dans  Suétoue-Donat  la  mention  des  études 
suivantes,  15  :  «  Inter  cetera  studia  medicinae  quoque  ac 
maxime  mathematicae  (l'astronomie)  operam  dédit  ».  Ces 
études  ne  sont  pas  datées;  pourtant  le  texte  de  Suétone- 
Donat  qui,  dans  son  état  actuel,  est  composé  de  morceaux 
de  rapport,  en  parle  dans  un  passage  où  il  paraît  revenir 
à  la  jeunesse  de  Virgile.  Il  y  a  dans  les  Bucoliques,  Ilï,  40  sq., 
une  allusion  à  l'astronomie  faite  par  un  pâtre  qui  ne  paraît 
pas  bien  sûr  de  lui;  mais  il  semble  que  Virgile,  par  une 
affectation  de  naïveté,  n'ait  pas  voulu  donner  à  un  paysaa 
des  connaissances  trop  approfondies;  la  demi-ignorance 
n*est  ici  qu'un  artifice  litlériiire.  Il  est  certain  que  les  Géor- 
giques  témoignent  d'une  certaine  science  de  Tastronoraie 
et  de  la  médecine*.  Il  est  donc  possible  que  Virgile  se  soit 
appliqué  à  ces  études  dès  son  adolescence,  comme  il  est 
possible  aussi  qu'il  ne  les  ait  pratiquées  qu'un  peu  plus 
lard. 

D'après  Phocas,  dans  un  passage  où  il  s'inspire  peut-être 
de  Suélone-Donat,  mais  en  le  dénaturant,  Virgile  aurait 
profité  de  son  séjour  à  Rome  pour  nouer  les  plus  belles 
relations;  v.  63  sq.  :  «  Tum...  Roraa  potens  proceres...  suos 
tibi  iunxit  amicos  :  PoUio,  Maecenas,  Varius  2,  Cornélius 
ardent.  Te  ^  sibi  quisque  rapit,  per  te  uicturus  in  aeuum  ». 
L'intercalation  du  nom  de  Mécène  montre  qu'il  s'agit 
d'une  combinaison  postérieure  aux  faits  imaginée  par  un 
grammairien  qui  ne  se  rendait  pas  bien  compte  des  dates; 
il  est  possible  que  Virgile  ait  entamé  pendant  son  séjour  à 
Rome  des  relations  qui  lui  servirent  plus  tard,  mais  nous 
ne  savons  rien  là-dessus. 

Sur  la  durée  de  ce  séjour,  nous  lisons  dans  le  Pseudo- 
Probus  :  «  Sed  cum  iam  summis  eloquentiae  docloribus 
uacaret,  in  belli  ciuilis  tempora  incidit  quod  Augustus 
aduersus  Antonium  gessit,  primumque  bellum  ueleranis 


1.  G.  Ribbeck,  De  vita  *...,  p.  XI,  note  2. 

2.  Variis  est  une  correction  de  Weichert,  adoptée  par  ReifTerscheid. 

3.  Rciâerscheid  ;  mss.  Et. 


LA  JEUNESSE   DE  VIRGILE  17 

post  Mutinense,  postea  *...  etc.  ».  Si  on  combinait  ce  pas- 
sage avec  celui  de  Suétone-Donat  dont  il  a  été  question  plus 
h/iut,  6  :  «  Initia  aetatis  Cremonae  egit  osque  ad  uirilem 
togam  »,  il  en  résulterait  qu'avant  les  Bucoliques  Virgile 
n'a  jamais  vécu  à  la  campagne,  ce  qui  est  impossible.  J'ai 
déjà  discuté  Fasserlion  de  Suétone-Donat;  quant  au  texte 
du  Pseudo-Probus,  il  se  réfute  lui-même.  C'est  au  commen- 
cement de  décembre  44  que  la  guerre  éclata  entre  Decimus 
Bru  tus  et  Antoine;  Decimus  Brutus  se  jeta  dans  Modène; 
les  opérations  entreprises  par  Hirtius  et  Octave  pour  le 
délivrer  commencèrent  vraisemblablement  à  la  fin  de  jan- 
vier 43  et,  à  la  fin  d'avril,  Antoine  dut  battre  en  retraite. 
Les  mots  «  cum  iam...  uacaret  »  indiqueraient  que  c'est 
en  43  que  Virgile  se  mit  à  étudier  la  rhétorique,  tandis 
que  ces  études  commencèrent  sûrement  en  53  *.  Il  y  a 
donc  là  une  inexactitude  manifeste. 

Naturellement  nous  ne  sommes  pas  obligés  d'admettre 
que  le  séjour  de  Virgile  à  Rome  ne  fut  pas  coupé  par  des 
visites  faites  à  son  pays;  mais  nous  ne  savons  quand  il  y 
retourna  définitivement. 

Le  premier  renseignement  à  cet  égard  nous  est  fourni 
par  les  v.  46-50  de  la  IX^  Égl.  J'expliquerai  plus  loin  com- 
ment ces  vers  ont  été  insérés  dans  une  pièce  de  date  pos- 
térieure; ce  qui  parait  certain  c'est  qu'ils  ont  été  composés 
à  l'occasion  de  Tapparition  du  Sidus  lulium^. 

En  44  av.  J.-C,  20-30  juillet.  Octave  célébra  des  jeux 
funèbres  en  l'honneur  de  son  père  adoptif  et  offrit  un 
sacrifice  à  Vénus  Genetrix.  Or  pendant  ces  jeux  se  montra 
une  comète,  dans  laquelle  la  superstition  populaire  se  plut 
à  voir  l'âme  même  de  Jules  César  divinisé.  (Suét.,  lui, 
Caes.,  88.)  L'impression  produite  sur  le  peuple  fut  grande, 
et  Octave  fit  tout  ce  qu'il  put  pour  l'augmenter.  11  en  par- 
lait dans  ses  Mémoires  ^  et,  sur  la  tête  de  la  statue  qu'il 

1.  Le  texte  est  évidemment  altéré.  H.  Keil  lit  —  en  partie  avec  E  —  : 
primumque  post  Mutinense  bcllum  ueteranis  [agri  cius  distribu ii  sunt], 
postea,  etc.. 

3.  Pour  que  le  texte  fût  admissible,  il  faudrait  lire  etiam  au  lieu  de  iam. 

3.  V.  Gardthausen,  Augustus  und  seine  Zeit,  B.  G.  Teubner,  1891, 
l'»«'  Theil,  !•»«'  Band,  p.  52,  2'"  Theil,  1""  Halbband,  p.  2-4  sq. 

4.  Servius  et  Serv,  Danielin.  ad  Bue.  IX,  46  ;  cf.  ad  Aeneid.,  VIII,  681. 
Pline,  Nat.  Hist.,  II,  24  (23),  §  93. 


J8  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

éleva  à  son  père  divinisé  sur  le  forum,  il  fit  mettre  une 
étoile  d'or.  Cette  étoile  figure  sur  les  monnaies  et  la  men- 
tion qu'en  font  Pline  *,  Sénèque*,  Julius  Obsequens  ^,  Dion 
Gassius  ^  montre  assez  quelle  importance  et  quel  retentis- 
sement eut  au  moment  même  cet  événement  merveilleux. 

C'est  sous  le  coup  de  cette  apparition  que  Virgile  écrivit 
les  vers  qui  figurent  maintenant  dans  la  IX^  Égl.,  46-50. 
M.  Sonntag  a  récemment  contesté  le  fait  s.  Pour  lui  le 
«  Dionaei  ...  Caesaris  astrum  »  n'est  autre  qu'Octave  lui- 
même  *;  mais  lorsque,  dans  le  l®*"  1.  des  Géorgiques, 
v.  22  sq.,  Virgile  se  demande  si  Octave  ne  sera  pas  un  des 
astres  du  ciel,  il  ne  s'agit  que  de  l'avenir  (v.  36,  Quicquid 
eris...)  et  non  du  présent,  et  Octave  vivant  ne  saurait  être 
considéré  comme  un  astre  '.  Il  faut  donc  s'en  tenir  à  l'inter- 
prétation ordinaire. 

Or  du  passage  en  question  nous  pouvons  tirer  des  con- 
séquences intéressantes.  Après  Jés  ides  de  mars  44 —  nous 
ne  savons  malheureusement  pas  depuis  combien  de  temps 
—  Virgile  était  dans  la  Gaule  cisalpine  à  Andes.  Sans 
doute  ni  les  allées  et  venues  d'Antoine  et  d'Octave  en  Italie 
pour  se  procurer  des  troupes  en  44,  ni  la  guerre  de  Modène 
en  44/43,  qui  troubla  si  profondément  les  pays  situés  sur  la 
rive  droite  du  Pô  ^,  ni  la  conclusion  du  2°  triumvirat,  ni  les 
proscriptions  qui  eurent  lieu  à  Rome  n'altérèrent  la  tran- 
quillité publique  aux  environs  de  Mantoue  et,  pendant  les 
années  44  et  43,  nous  pouvons  nous  représenter  Virgile 


1.  L.  laud. 

2.  Natur.  quaest.^  7,  17,  2. 

3.  C.  128. 

4.  45,  7. 

5.  Vergil,  Ed.  JX,  46-50,  dans  la  Fcstschr.  z.  Soojâhriyen  Jub.   des 
kgl.  Friedrichs  Gymnaa.  su  Frankfurt  a.  0.,  1894,  p.  122-128. 

6.  P.  126,  «  Den  Oktavian...  darunter  zu  verstehen  bcrechtigt  uns  die 
Ausdruckweise  des  Dichters  ». 

7.  Le  fait  que  Lycidas  connaît  à  peine  ces  vers  ne  prouverait  rien 
contre  leur  ancienneté  :  ils  n'avaient  pas  été  publiés  ;  mais  cf.  p.  372  sq. 
Quant  à  la  mention  dos  comètes  de  mauvais  augure  qui  se  montrèrent 
en  grand  nombre  au  moment  de  la  mort  de  César,  Géorg.,  H,  487,  il  y 
a  là  certainement  une  difticulté;  elle  ne  mo  parait  pourtant  pas  do 
nature  à  détruire  l'interprétation  traditionnelle. 

8.  Voir  V.  Gardthausen,  Op.  laud.,  I,  1,  p.  95,  sur  les  nombreux  tré- 
sors enterrés  à  cette  époque  près  de  la  via  ^milia. 


LA  JEUNESSE  DE  VIRGILE  19 

paisiblement  installé  dans  sa  propriété  d'Andes  et  se  livrant 
à  la  poésie. 

Sur  la  nature  de  son  travail  les  vers  qui  nous  occupent 
sont  instructifs.  Virgile  est  déjà  familier  avec  Théocrite  ; 
c*est  à  lui,  en  effet,  qu'il  a  emprunté  le  nom  de  Daphnis, 
V.  46  et  50.  Mais  il  ne  parait  pas  encore  engagé  franche- 
ment dans  la  voie  bucolique  qu'il  va  suivre.  Daphnis  n'est 
pas  en  effet  un  pâtre;  c'est  un  petit  cultivateur,  qui  a  des 
champs  de  blé,  des  vignes,  un  verger;  nous  verrons  que 
cette  conception  fournie  à  Virgile  par  son  entourage  immé- 
diat ne  s'efface  jamais  complètement  même  dans  celles 
des  Bucoliques  qui  sont  le  plus  directement  imitées  de 
Théocrite.  Tout  ce  qu  on  peut  dire,  c'est  que  Virgile  songe 
déjà  à  des  poèmes  rustiques.  Il  ne  paraît  pas  nécessaire 
de  supposer  que  les  v.  4G-50  de  la  IX^  Égl.  ne  sont  qu'un 
fragment  d'un  poème  complet  que  Virgile  n'a  pas  voulu 
reproduire  tout  entier.  Il  est  fort  possible  que  ce  soit  une 
de  ces  inspirations  momentanées,  un  de  ces  morceaux 
isolés,  comme  tous  les  poètes  en  ont  dans  leurs  carions, 
auquel  Virgile  n'aurait  jamais  fait  voir  le  jour,  si  l'occa- 
sion de  la  \X°  Égl.  ne  s'était  offerte  à  lui. 

Ces  vers  ne  sont  pas  moins  importants  au  point  de  vue 
des  opinions  politiques  de  Virgile.  Virgile  était  à  cette 
époque  césarien;  c'est  peut-être  ce  qui  a  facilité  ses  rela- 
tions, au  moment  où  il  écrivait  ses  Bucoliques,  avec  Pollion, 
avec  Varus,  avec  Octave.  Il  est  clair  qu'au  moins  dans 
son  for  intérieur  il  n'était  pas  du  parti  des  meurtriers  de 
César.  Nous  le  voyons  césarien  et,  par  suite,  impérialiste 
avant  d'avoir  reçu  les  bienfaits  d'Octave  ;  il  y  a  là  une  ques- 
tion de  dates  qu'il  ne  faut  pas  oublier  si  on  veut  être  juste 
envers  lui. 


H 

Il  ne  s'agit  pas  ici,  bien  entendu,  de  donner  une  biogra- 
phie complète  des  amis  et  des  protecteurs  de  Virgile  pen- 
dant sa  jeunesse,  mais  de  noter  ce  qui  peut  servir  à 
l'intelligence  des  Bucoliques  et  de  l'existence  de  Virgile 
durant  cette  période. 


1 
i 


20  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

C.  Asinius  Cn.  f.  Pollio  *  mourut,  d'après  Saint  Jérôme*, 
dans  sa  quatre-vingtième  année  en  l'an  5  après  J.-C.  Il 
devait  donc  être  ne  en  76  av.  J.-C.  11  avait  six  ans  de  plus 
que  Virgile  (né  en  70),  treize  ans  de  plus  qu'Octave  (né 
en  63).  Celte  date  est  confirmée  par  l'auteur  du  Dialogue 
des  orateurs,  qui  nous  apprend  ^  qu'Asinius  Pollion  accusa 
le  tribun  du  peuple  C.  Porcins  Cato  dans  sa  vingt-deuxième 
année.  Or,  d'après  Cicéron  *,  Calon  fut  absous  en  l'an  de 
Rome  699,  55  av.  J.-C.  Si  Asinius  Pollion  avait  alors  vingt 
et  un  ans  révolus,  il  était  né  en  76. 

En  parlant  d'un  certain  Asinius,  qui  était  Marrucin  et 
qui  commettait  des  indélicatesses  vis-à-vis  des  jeunes 
viveurs,  ses  camarades,  Catulle  '  nous  dit  que  cela  faisait 
de  la  peine  à  son  frère  Pollion  :  «  Est  enim  leporum 
Differlus*  puer  et  facetiarum  ».  11  n'est  pas  invraisemblable 
qu'il  s'agisse  ici  de  notre  personnage.  D'après  Tile-Live, 
Velleius  Paterculus,  Appien  '',  un  certain  Herius  Asinius 
fut,  dans  la  guerre  des  Marses,  préteur  des  Marrucins  et  tué 
en  663  de  Rome,  91  av.  J.-C.  Or  nous  savons  que  Pollion 
donna  à  un  de  ses  fils  le  nom  d'Herius.  11  est  donc  pro- 
bable que  Pollion  fréquenta  dans  sa  jeunesse  le  cercle  de 
Catulle.  Pendant  la  période  des  Bucoliques,  Virgile  eut 
pour  l'école  de  Catulle  une  véritable  admiration;  on  peut 
supposer  que  le  souvenir  de  Catulle  fut  un  lien  entre  Pollion 
et  lui. 

Nous  ne  savons  rien  de  l'éducation  de  Pollion,  mais  elle 
dut  être  fort  soignée.  Son  premier  adversaire  politique,  le 
tribun  Caton,  était  surtout  soutenu  par  Pompée.  Au  moment 


1.  Sur  les  travaux  concernant  la  biographie  do  Pollion  v.  Teuffel- 
Schwabe  »,  Geseh.  derliôm.Lit.,  1890, 1. 1,  §  220,  note  6,  etV.Gardthausen, 
Op.  laud.^  1891,  II,  1,  p.  42.  Je  ne  connais  le  Mémoire  de  C.  Pascal, 
Asinio  Pollione  net  carmi  di  Vergilio^  Napoli,  tip...  délia  R.  Università, 
1888,  que  par  le  compte  rendu  défavorable  doL.  Y.^Bivista  di  Filologia 
e  d'Istrusione  classica^  anno  XVII,  1889,  p.  565-7. 

2.  Ad  Euseb.  Chron.  a.  Abr.  2020  =  758  =  5  apr.  J.-C. 

3.  Ch.  XXXIV. 

4.  Ad  Attic,  IV,  5. 

5.  XII,  V.  6  sq. 

6.  Diifcrtus  Schwabe  •  (Passerat),  dissertus  0  (Baehrens-Sclmlze)  di 
sertus  6  H. 

7.  V.  \V.  Druraann,  Geachichte  Roms,.,  2»«'  Theil,  1835,  p.  2. 


LES   PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  21 

des  guerres  civiles  nous  trouvons  Poliion  du  côté  de  César  ^ 
César  le  consulta  lorsqu'il  passa  le  Rubicon  (commenc. 
de  49).  Pendant  qu'il  allait  en  Espagne,  il  Tenvoya  en 
Sicile,  province  de  Marcus  Cal  on.  Caton  lui  céda  la  place 
et  quitta  Syracuse  pour  aller  rejoindre  Pompée  (fin 
d'avril  49).  Curion  étant  arrivé  en  Sicile  passa  en  Afrique 
pour  combattre  le  lieutenant  de  Pompée,  qui  s'était  assuré 
l'alliance  de  Juba  :  Poliion  l'accompagnait.  11  se  fit  mas- 
sacrer avec  une  partie  de  son  armée.  Poliion  se  sauva  à 
Utique,  et,  la  flotte  de  guerre  s'étant  éloignée,  trouva  le 
moyen  d'embarquer  sur  des  navires  de  commerce  un  cer- 
tain nombre  de  soldats  échappés  du  désastre.  Les  com- 
mentaires De  Bello  ciuili  sont  muets  sur  la  part  que  prit 
Poliion  aux  événements  de  Sicile  et  d'Afrique;  plus  tard 
il  en  attaqua  l'exactitude.  Probablement  il  rejoignit  César  à 
Rome,  lorsque  celui-ci  revint  d'blspagne.  11  prit  part  à  la 
bataille  de  Pharsale  (été  48).  Après  Pharsale  il  retourna  sans 
doute  à  Rome  avec  Marc-Antoine.  En  effet,  il  s'associa  à 
lui  pour  combattre  une  proposition  du  tribun  du  peuple 
P.  Cornélius  Dolabella,  qui  voulait  abolir  les  dettes.  César 
revint  en  Italie  en  47,  puis  passa  en  Afrique  pour  com- 
battre les  restes  des  Pompéiens;  Poliion  le  suivit.  Dans 
une  rencontre,  ce  furent  César  et  lui  qui  arrêtèrent  la 
déroute  et  sauvèrent  la  situation;  il  combattit  à  Thapsus 
(fév.  46).  Après  Tbapsus  César  passa  par  Rome  et  alla  en 
Espagne,  où  il  livra  la  bataille  de  Munda  (mars  45).  Dru- 
mann  pense  que  Poliion  l'accompagna.  De  retour  à  Rome 
(sept.  45),  César  lui  accorda  la  préture.  Poliion  quitta 
Rome  avant  les  ides  de  mars  44  pour  aller  gouverner 
l'Espagne  ultérieure.  Ainsi,  pendant  la  période  du  l*""  séjour 
de  Virgile  à  Rome  —  à  partir  de  l'an  53  —  Poliion  n'y 
résida  pas  d'une  façon  continue,  mais  à  diverses  reprises 
il  y  demeura  quelque  temps.  Nous  ignorons  s'il  connut 
Virgile,  qui  n'était  alors  qu'un  étudiant  obscur;  mais  il  est 
vraisemblable  que,  comme  il  joua  un  rôle  assez  important, 
Virgile  entendit  parler  de  lui. 
Aux  ides  de  mars  44,  Poliion  était  dans  sa  province 


1.  W.  Drumann,  Op.  laud»,  p.  4  sq.  Je  lui  emprunte  le  récit  rapide  des 
faits. 


22  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

d'Espagne;  nous  avons  de  lui  trois  lettres  à  Gicéroa  *  de 
Fan  43  qui,  en  laissant  ici  de  côté  la  question  politique, 
contiennent  quelques  indications  qui  nous  intéressent.  Dans 
la  première,  §  6,  il  écrit  à  Cicéron  :  «  Quod  familiarem  meum 
tuoruni  numéro  habes,  opinione  tua  mihi  gratins  est  : 
inuideo  illi  tamen,  quod  ambulat  et  iocatur  tccum  »;  dans 
la  seconde,  §  3  :  «  (Balbus  quaestor...)  ludis  practextam  de 
suo  ilinere  ad  L.  Lentulum  procos.  soUicitandum  posuit, 
et  quidem,  cum  ageretur,  fleuit  roemoria  rerum  gestarum 
commotus  »,  et  §  o  :  «  Epistulam,  quam  Balbo,  cum  etiam 
nuncin  prouincia  esset,  scripsi,  legendam  tibi  misi;  etiam 
praetextani,  si  uoles  légère,  Gallura  Cornelium,  familiarem 
meum,  poscilo  ».  La  répétition  de  Texpression  «  fami- 
liarem meum  »  et  le  fait  qu*il  n'est  pas  question,  dans  la 
correspondance  de  PoUion,  d'un  autre  ami  qu'il  aurait  eu 
à  Rome,  autorise  à  penser  qu'il  s'agit  du  même  person- 
nage. Ainsi,  en  43,  Cornélius  (îallus  était  l'ami  de  Pol- 
lion;  il  ne  l'avait  pas  suivi  dans  sa  province; mais  celui-ci 
l'avait  recommandé  à  Cicéron,  qui  l'accueillit  avec  sa  cour- 
toisie accoutumée  et  qui  l'admit  dans  sa  société.  Pollion 
était  avec  Gallus  en  relations  littéraires;  il  lui  avait 
envoyé  une  praetexta  que  Balbus  venait  de  faire  jouer  et 
qui  était  peut-être  de  la  façon  de  ce  dernier  ^;  Gallus 
était  chargé  de  la  communiquer  aux  amis  communs.  Pol- 
lion, malgré  les  diffîcultés  de  la  situation  politique,  trou- 
vait le  temps  de  s'occuper  de  poésie  et  de  théâtre  et  d'en 
entretenir  Cicéron. 

Je  n'ai  pas  à  examiner  ici  comment,  après  avoir  mani- 
festé des  opinions  nettement  républicaines,  PoUion  quitta 
pourtant  sa  province  et  facilita  un  accord  entre  Antoine, 
battu  à  Modène,  d'une  part,  Lépide,  avec  lequel  il  avait 
opéré  sa  jonction,  et  Munatius  Plancus  de  l'autre.  La  con- 
clusion du  second  triumvirat  eut  lieu  près  de  Bologne  (fin 
d'oct.  ou  nov.  43)  et  les  services  ren'dus  par  Pollion  à  la 
cause  d'Antoine  furent  récompensés.  11  fut  nommé  gouver- 
neur de  la  Gaule  cisalpine,  qui  élait  échue  à  Antoine,  et, 

1.  Ad  famil.,  X,  31,  32  ot  33. 

2.  Le  toxto  ne  permet  pas  do  le  conclure  positivement  ;  mais  cela  est 
vraisemblable  ;  cf.  G.  Boissier,  .Les  Fabulae  Praetextae,  dans  la  lievue 
de  Philologie,  t.  XVII,  1893,  p.  10-2. 


LES  PROTEGTEUBS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  23 

comme  les  triumvirs  réglèrent  d'avance  la  succession  des 
magistratures  pour  cinq  ans,  le  consulat  qu'il  devait 
exercer  en  Tan  40  lui  fut  sans  doute  pronvis  ^ 

Prit-il  immédiatement  possession  de  sa  province?  Alla- 
t-il  à  Rome,  à  la  suite  des  triumvirs,  assister  aux  proscrip- 
tions où  fut  compris  son  beau-père  L.  Quintius?  Nous 
l'ignorons.  Macrobe  *  nous  a  conservé  de  cette  époque 
l'anecdote  suivante  :  «  Teroporibus  Iriumuiralibus  Pollio, 
cum  Fescenninos  in  eum  Augustus  scripsisset,  ail  :  at  ego 
taceo.  Non  est  enim  facile  in  eum  scribere,  qui  potest 
proscribere.  »  On  pourrait  peut-être  en  induire  qu'à 
l'époque  des  proscriptions,  c*est-à-dire  à  la  fîn  de  l'an  43, 
Pollion  se  trouvait  à  Rome  avec  Octave;  leurs  rapports  ne 
paraissent  pas  avoir  été  empreints  de  cordialité. 

C'est  à  la  Hn  de  43  ou  au  commencement  de  42  —  on 
ne  saurait  préciser  davantage  —  que  Pollion  se  rendit 
dans  sa  province  et  c'est  sans  doute  en  42  que  commen- 
cèrent ses  relations  avec  Virgile.  Nous  ignorons  comment 
elles  se  nouèrent.  Nous  avons  vu  qu'il  était  possible  que 
Virgile  connût  déjà  le  nom  de  Pollion,  qu'il  s'occupait  à 
ce  moment  de  poésie  et  qu'il  avait  déjà  peut-être  quelque 
réputation  ;  Pollion,  de  son  côté,  était  curieux  de  littérature  ; 
l'intermédiaire  entre  eux  fut  sans  doute  Cornélius  Gallus, 
qui  était  dès  ce  moment  le  familier  de  Pollion  et  à  qui 
Virgile  témoigna  tant  d'amitié  un  peu  plus  tard  *. 

Nous  voudrions  savoir  si  Pollion  exerça  sur  la  vocation 
bucolique  de  Virgile  une  influence,  et  laquelle.  L'opinion 
généralement  admise  c'est  que  c'est  Pollion  qui  lui  conseilla 
d'entrer  dans  cette  voie.  Elle  est  tellement  répandue  qu'il 
est  inutile  d  en  citer  les  représentants  ;  les  critiques  et  les 
éditeurs  se  la  transmettent  comme  une  vérité  reconnue. 
R,  Bitschofsky  *  croit  pourtant  qu'au  moment  de  l'arrivée 

1.  W. Drumann,  loc.  latfd.^ip.  8.  Appien,  De  bello  ciuili^  IV,  2  :  «  Toùç 
Ôg  àicoqp^vae  jiev  avTtxa  tt^ç  udXccoc  ap^ovTaç  èç  Tot  èTiq<Tia  em  ttjv 
TievTaeTiav,  ...» 

2.  Satum.,  II,  iv,  21. 

3.  M.  Sonntag,  Vergil  als  bukoliacher  Dtchter,  p.  129:  «  Der  Einfûhrendo 
war  verra utlich  Cornélius  Gallus...  » 

4.  Quitus  temporibus  quoque  deinceps  ordine  Vergilius  eclogas  composuerit^ 
Eilfter  Jahresbericht  des...  Realgymnasiums...  zn  Stockerau,  1876  (Im 
Selbstverlage  des  Realgymnasiums),  p.  5. 


24  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

de  PoUion,  Virgile  imitait  déjà  les  Idylles  de  Théocrite  et 
que  Pollion,  très  épris  du  genre  bucolique,  lencouragea 
seulement  à  publier  des  essais  qu'il  se  contentait  de  mon- 
trer à  ses  amis.  M.  Sonntag  *  pense  que  Pollion,  initié 
aux  premières  tentatives  de  Virgile,  l'engagea  à  persévérer, 
à  témoigner  d'une  plus  grande  indépendance,  qu'ayant 
Irouvé  les  premières  poésies  de  Virgile  trop  réalistes,  il 
lui  conseilla  d'adopter  un  ton  plus  délicat  et  plus  relevé. 

Voyons  donc  comment  la  question  se  présente,  d'abord 
d'après  les  biographes  et  les  commentateurs  de  Virgile, 
ensuite  d'après  Virgile  lui-même. 

Suétone-Donat,  19,  dit  qu'après  avoir  essayé  de  traiter 
un  sujet  romain,  sans  doute  dans  la  manière  épique,  Vir- 
gile passa  aux  Bucoliques  :  « ...  maxime  ut  Asinium  PoUio- 
nem  Alphenumque  Varum  et  Gornelium  Gallum  celebraret  », 
et  la  cause  qu'il  donne  de  sa  reconnaissance,  c'est  que  ces 
trois  personnages  l'avaient  préservé  de  la  spoliation  dans 
la  distribution  de  terres  faite  aux  vétérans  après  la  ba- 
taille de  Philippes.  Que  ce  soit  seulement  après  la  bataille 
de  Philippes  que  Virgile  ait  songé  à  composer  des  Buco- 
liques, c'est  ce  qui  n'est  pas  admissible;  j'examinerai  plus 
loin  si  les  trois  personnages  en  question  ont  rendu  à  Vir- 
gile le  service  que  leur  attribue  Suétone-Donat.  Qu'il  les 
célèbre,  cela  n'est  pas  douteux,  mais  qu'il  ait  écrit  ses 
Bucoliques  principalement  dans  ce  but,  c'est  ce  que  ne 
confirme  pas  une  étude  sérieuse  de  l'ensemble. 

L'introduction  aux  Bucoliques  des  Scholia  Bemensia  * 
mentionne,  64,  le  même  point  de  vue  :  «  est  intentio  in 
laude  Caesaris  et  principum  ceterorum,  per  quos  in  sedes 
suas  atque  agros  rediit  »,  et,  60,  le  modifie  un  peu  en 
ayant  l'air  de  croire  que  c'est  pour  recouvrer  sa  propriété 
que  Virgile  composa  ses  Églogues^  :  «  an  ideo  potius  Buco- 
lica  scripsit  ut...  facultatem  haberet  captandae  Caesaris 
indulgentiae  repetendique  agri?  »  Je  ne  cite  que  pour 
mémoire  deux  autres  hypothèses,  la  première,  57  ♦,  c'est 
que  la  vie  pastorale  ayant  précédé  sur  la  terre  la  culture 

1.  Op.  laud.^  p.  129  sq.,  p.  132. 
3.  Édit.  H.  Hagen,  p.  743. 

3.  /ôïrf.,  p.  74-2  sq. 

4.  Ibid.,  p.  74-2. 


LES   PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  25 

des  champs  et  les  guerres,  Virgile  a  voulu  suivre  cet  ordre 
dans  la  productiou  de  ses  poèmes;  la  seconde,  58  sq.  ^, 
c'est  qu'il  a  voulu  commencer  par  le  slyle  ténu,  pour 
s'élever  ensuite  au  style  moyen  et  de  là  au  style  fort.  Mais 
nous  trouvons  également  mentionnée  l'explication  la  plus 
naturelle,  58  -  :  «  ...  dulcedine  carminis  Theocrilei  ad  imi- 
tationem  eius  inlectus  est.  » 

La  Vita  Beimensis  ^  donne  les  Bucoliques  comme  un 
essai  du  talent  de  Virgile,  en  ajoutant  qu'elles  lui  servi- 
rent à  gagner  les  bonnes  grâces  d'Octave  «  ...in  Buco- 
licis...  in  quibus  ingenium  suum  expertus  [est]  fauorem 
quoque  Caesaris  emeruit  ». 

La  Vita  du  Pseudo-Probus  se  borne  à  constater  que  Vir- 
gile recouvra  son  bien  grâce  à  Vanis,  Asinius  Pollion,  Cor- 
nélius Gallus  et  ajoute  :  »  ...  quibus  in  Bucolicis  adulatur  ». 
C'est  toujours  le  même  système  qui  consiste  à  faire  com- 
poser les  Bucoliques  après  la  restitution  du  domaine.  Le 
commentaire  de  Probus  va  plus  loin  ♦  :  «  Gratias  ergo 
agens  Augusto,  quod  recepisset  agros,  Bucolica  scripsit  », 
et  nous  avons  ici  la  genèse  de  l'erreur:  la  première 
Eglogue  étant  un  remercîment  à  Octave  pour  la  conser- 
vation de  la  propriété  d'Andes,  les  grammairiens  ont 
étendu  à  Tensemble  ce  qui  n'est  vrai  que  de  la  première 
pièce  et  ont,  sans  tenir  compte  des  dates,  généralisé  ce 
qui  s'applique  uniquement  à  celle-là. 

Servius,  dans  la  Vita  du  commentaire  de  l'Enéide  ^,  dit 
que  Virgile  vint  à  Rome,  où  il  recouvra  la  possession  de 
son  domaine  grâce  à  Pollion  et  à  Mécène,  et  ajoute  :  «  Tune 
ei  proposuit  Pollio  ut  carmen  bucolicum  scriberet  ».  Dans 
le  préambule  du  commentaire  des  Bucoliques,  il  dit  sim- 
plement^ :  «  Perdito...  agro  Vergilius  Romam  uenit  et 
potentium  fauore  meruit,ut  agrum  suum  solus  reciperet  »; 
et  un  plus  haut  "^  :  «  Intentio  poetae  haec  est,  ut  imitetur 


1.  Édit.  H.  Hagen,  p.  712. 

2.  fbid.,  p.  742. 

3.  Ibid.,  p.  745. 

4.  Édit.  H.  Keil,  p.  6. 

5.  Édit.  G.  Thilo,  p.  2. 

6.  Édit.  G.  Thilo,  p.  3. 

7.  Jbid.,  p.  2. 


26  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

\hieocritum  Syracusanum...  et  aliquibus  locis  per  allego- 
riam  agat  gratias  Augusto  uel  aliis  nobilibus,  quorum 
fauore  amissum  agrum  recepit  ».  C'est  Tassertion  de  la 
Vita  Servit  qui  paraît  avoir  frappé  surtout  les  critiques 
modernes;  de  là  l'opinion  vulgaire  que  Poliion  a  directe- 
ment inspiré  les  Bucoliques,  comme  Mécène  a  inspiré  les 
Géorgiques. 

Or,  si  Ton  admet  ce  que  je  considère  comme  démontré, 
à  savoir  que,  dans  la  seconde  moitié  de  Tan  44,  Virgile 
imitait  déjà  Théocrite  et  composait  des  études  rustiques, 
TinHuence  initiale  de  Poliion  disparait  nécessairement; 
ce  qui  a  décidé  Virgile  à  écrire  ses  Bucoliques,  c'est  son 
amour  pour  la  campagne  où  il  avait  été  élevé,  combiné 
avec  la  connaissance  de  Théocrite  qu'il  acquit  en  lisant 
les  poètes  grecs;  tels  sont  les  deux  éléments  qu'il  mit  en 
œuvre  en  créant  ce  genre  nouveau  dans  la  littérature 
latine,  où  il  mêla  d'une  façon  très  savante  et  très  raffinée 
ses  impressions  personnelles  à  un  travail  fort  industrieux 
d'imitation  et  de  style.  Que  l'inspiration  bucolique  soit  le 
résultat  de  ses  réflexions  propres  et  de  ses  facultés  poéti- 
ques, c'est  ce  dont  il  a  voulu  rendre  témoignage,  lorsque 
après  une  tentative  —  véritable  ou  imaginaire  —  dans 
un  genre  différent,  il  suppose  que  Phœbus  lui-même  le 
ramène  dans  le  droit  chemin,  Égl.  VI,  4  sq.  :  «  pastorem, 
Tityre,  pinguis  Pascere  oportet  ouis,  deductum  dicere 
Carmen  »,  et  qu'il  ajoute  :  «  Nunc  ego...  Agrestem  tenui 
médita bor  harundine  musam.  Non  iniussa  cano.  »  Le  sens 
naturel  de  ce  passage  examiné  sans  parti  pris  S  c'est  qu'en 
cultivant  la  poésie  bucolique  Virgile  obéit  à  Phœbus,  ce 
qui  est  une  manière  métaphorique  de  dire  quMl  suit  son 
propre  génie. 

Sans  être  le  promoteur  des  Bucoliques,  Poliion  a  pu 
cependant  exercer  une  certaine  influence  sur  le  développe- 
ment du  talent  de  Virgile.  Les  Ëglogues  nous  donnent  sur 


1.  J.  Vahlon,  dans  V Index  lectionum...  in  universitate..  Friderica  Gui- 
l  Ima  per  semestre  aestimim...  1888^  p.  7,  a  bien  vu  que  Topinion  qui  fait 
de  Poliion  l'inspirateur  des  Bucoliques  repose  sur  les  données  de  com- 
mentateurs, qui  tiraient  toute  leur  science  des  Églogues  elles-mêmes 
mal  comprises.  Mais  je  ne  saurais  admettre  Texplication  qu'il  donne, 
p.  8,  des  mots  :  «  non  iniussa  cano  ». 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  27 

celte  question  quelques  renseignements  qu'il  faut  examiner 
de  près. 

La  deuxième  qui,  comme  on  le  verra  plus  loin  ^  est  la 
première  en  date,  parait  avoir  été  celle  qui  fut  mise  sous 
les  yeux  de  Pollion,  lorsque  celui-ci  fut  devenu  gouver- 
neur de  Ja  Cisalpine,  et  qui  inaugura  les  relations  litté- 
raires de  Virgile  avec  lui.  Si  on  la  compare  aux  v.  46-50 
de  la  IX^  Eglogue  on  constate  quelques  différences  :  c'est 
un  poème  d'assez  longue  haleine;  il  est  franchement  buco- 
lique, puisqu'il  met  en  scène  un  pâtre  exprimant  des  sen- 
timents amoureux.  Ces  différences  s'expliquent  tout  natu- 
rellement par  le  progrès  du  talent  de  Virgile,  sans  qu'il 
soit  nécessaire  de  faire  intervenir  une  influence  étrangère. 
Qu'elle  soit  antérieure  à  l'arrivée  de  Pollion  dans  son  gou- 
vernement ou,  au  contraire,  postérieure,  c'est  une  question 
qu'on  peut  résoudre  différemment  selon  qu'on  adopte  ou 
non  l'interprétation  allégorique  ^;  en  tout  cas  on  ne  voit 
pas  que,  littérairement,  Pollion  y  ait  aucune  part.  Mais  déjà 
Pollion  figure  dans  la  111°  Églogue.  Virgile  fait  dire  tout  à 
coup  à  l'un  des  interlocuteurs  du  chant  amébée,  v.  84  sq.  : 
«  Polio  amat  nostram,  quamuis  est  rustica,  musam  :  Pie- 
rides,  uitulam  lectori  pascite  uestro  ».  C.  Schaper  ^  sup- 
pose que  ces  vers  ont  été  ajoutés  lorsque  Virgile  prépa- 
rait, sur  les  conseils  de  Pollion,  une  seconde  édition  des 
Bucoliques.  Ce  qui  est  possible,  c'est  que  Virgile  eût  celte 
pièce  dans  ses  cartons,  —  nous  ne  savons  à  quel  degré 
d'achèvement,  —  et  qu'il  y  ait  fait  celle  addition  lorsqu'il 
la  présenta  à  Pollion.  Il  est  bien  certain  qu'il  entend  le 
remercier  et  les  termes  dont  il  se  sert  dans  ce  remercîment 
sont  instructifs  :  il  appelle  Pollion  «  leclori...  uestro  »; 
il  est  évident  que  si  Pollion  avait  été  l'inspirateur  des 
Bucoliques,  le  mot  eût  été  très  insuffisant  et  que  Virgile 
en  eût  employé  un  autre.  Le  seul  motif  de  reconnaissance 
qu'il  ait,  c'est  donc  que  Pollion  a  lu  ses  vers,  sans  doute 
la  \l^  Eglogue,  et  il  les  a  lus  avec  sympathie  :  «  amat.  » 

1.  P.  55  sq. 

2.  Cf.  p.  103  sq. 

3.  De  eclogis  Vergili  interpretandis  et  emendandis  dans  lo  Programm 
des  kgl.  Friedric/i-Wilhelms  Gymnasiums  su  Posen,  1872,  W.  Decker  und 
Comp.  (E.  Rôstel),  p.  34. 


28  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Ainsi  Pollioa  a  du  goût  pour  lelaleat  de  Virgile  et  il  le 
témoigne.  Le  passage  contient  pourtant  une  restriction  : 
«  quamuis  est  rustica  ».  Est-ce  un  humble  aveu  de  Fau- 
teur, qui  se  rend  compte  qu'il  s'exerce  dans  un  genre  infé- 
rieur? Je  ne  le  crois  pas;  car,  pendant  toute  la  période  de 
composition  des  Églogues,  tout  en  faisant  des  tentatives 
dans  des  directions  diverses,  Virgile  a  conservé  pour  la 
forme  bucolique  une  fidélité  qui  ne  se  dément  pas.  C'est 
donc  une  critique  dont  il  reconnaissait  la  justesse,  mais 
qui  n'était  pas  de  nature  à  le  détourner  de  sa  voie,  et  cette 
critique,  il  semble  qu'elle  ait  été  formulée  par  Pollion 
lui-même.  Virgile,  lorsqu'il  a  voulu  célébrer  son  protecteur, 
dit  en  effet  au  début  de  la  l\^  Égl.,  v.  2  sq.  :  «  Non  oainis 
^rbusta  iuuant  humilesque  myricae  :  Si  canimus  siluas, 
siluae  sint  consule  dignae  ».  Le  «  non  omnis  arbusta 
iuuant  »  ne  peut  guère  s'entendre  que  des  réserves  expri- 
mées par  Pollion,  car  c'est  pour  lui  faire  plaisir  que 
Virgile  élève  son  genre;  si  donc  Pollion  lui  a  conseillé 
quelque  chose,  c'est  d'écrire  dans  un  style  plus  noble  et 
moins  rustique.  Le  résultat  auquel  nous  arrivons  n'est  pas 
d'accord  avec  le  préjugé  vulgaire  et  les  rapports  entre  le 
poète  et  son  protecteur  apparaissent  sous  un  jour  nouveau; 
Pollion  qui,  nous  le  savons,  a  de  grandes  prétentions  — 
politiques  et  littéraires  — ,  qui  fait  profession  de  cultiver 
la  haute  poésie,  éprouve  pour  Virgile  une  bienveillance  de 
grand  seigneur  et  l'engage  magnanimement  à  hausser  le 
ton.  Virgile,  qui  connaît  ses  ressources  et  ses  capacités 
personnelles,  conserve  une  certaine  indépendance  et  ne 
craint  pas  de  déclarer  un  peu  plus  tard  que  sa  muse  «  n'a 
pas  rougi  d'habiter  les  forêts  *  ». 

Il  ne  s'agissait  là  bien  entendu  que  de  discussions  fort 
amicales.  Une  des  Eglogues  de  Virgile,  tout  au  moins,  a  été 
composée  sur  les  instances  de  Pollion,  la  VIII®,  qu'il  lui 
adresse  en  ces  termes,  v.  11  sq  :  «  Accipe  iussis  Garmina 
coepta  tuis  ».  Je  ne  vois  aucune  raison  pour  ne  pas  prendre 
cette  assertion  dans  son  sens  le  plus  simple.  Pollion  a  pu, 
en  causant  avec  Virgile,  lui  exprimer  toute  son  admira- 
tion pour  la  11°  Idylle  de  Théocrite  et  l'engager  à  la  trans- 

1.  Égl.  VI,  2. 


LES  PROTECTEURS,  LES  AMIS  DE  VIRGILE  29 

porter  en  latin.  Est-ce  lui  qui  donna  à  Virgile  Tidée  d'écrire 
un  pendant  au  chant  de  la  magicienne  et  s'en  entretinrent- 
ils  ensemble?  Nous  n'avons  point  là-dessus  de  renseigne- 
ments positifs  et  la  question  sera  examinée  plus  loin  (cf. 
p.  292  sq.).  En  tout  cas,  il  s'agit  d'une  pièce  isolée  et  non 
pas,  comme  le  veut  M.  Sonntag  S  de  tout  un  recueil,  dont 
PoUton  serait  donné  comme  l'inspirateur.  Le  passage  n'offre 
de  difficultés  que  si  on  en  dénature  le  sens  pour  en  faire 
le  complice  d'une  hypothèse  en  l'air. 

Les  Bucoliques  contiennent  quelques  renseignements  sur 
l'activité  littéraire  de  Pollion  à  cette  époque.  Nous  lisons 
dans  rÉgl.  III,  y.  86,  qui  paraît  être  de  l'an  42  —  sinon  tout 
entière,  au  moins  le  passage  en  question  —  :  «  Polio  et  ipse 
facit  noua  carmina  ».  De  quelle  nature  étaient  ces  vers? 
Pline  le  Jeune  ^,  dans  un  passage  à  tendance,  attribue  à 
Pollion  des  vers  légers  et  erotiques.  La  façon  solennelle,  reli- 
gieuse, dont  en  parle  Virgile,  montre  que  ce  n'est  pas  de 
ce  genre  de  vers  qu'il  s'agit.  Dans  TEgl.  VIII,  qui  est  de 
l'an  39,  Virgile  mentionne  encore  et  avec  une  admiration 
profonde  les  poésies  de  Pollion,  v.  10  :  «  Sola  Sophocleo 
tua  carmina  digna  coturno  ».  Il  semble  naturel  de  sup- 
poser que,  dans  les  deux  endroits,  il  est  fait  allusion  aux 
mêmes  vers  et  dans  le  second  ils  sont  nettement  déter- 
minés :  ce  sont  des  œuvres  tragiques'.  Ainsi,  pendant  son 
séjour  dans  la  Gaule  cisalpine,  Pollion  composa  des  tra- 
gédies; il  en  composait  encore  vers  Tan  30  ou  29  puisque, 
dans  une  ode  qui  parait  écrite  à  cette  époque,  Horace*  lui 
conseille  de  renoncer  momentanément  au  genre  tragique 
pour  s'occuper  de  son  grand  ouvrage  sur  les  guerres  civiles. 
Nous  ne  savons  pas  jusqu'à  quelle  époque  Pollion  pour- 
suivit ses  essais  tragiques;  mais  il  s'y  livra  tout  au  moins 
pendant  une  douzaine  d'années,  ce  qui  montre  quelle 
importance  il  y  attribuait.  Sur  les  mérites  des  tragédies 
de  Pollion,  le  v.  10  de  la  VIII^  Êgl.  ne  nous  apprend  pas 


1.  Op.  laud.y  p.  100  sq. 

2.  Epiât.,  Y,  3,  6. 

3.  Il  ne  me  parait  pas  possible  d'adopter  pour  le  v.  10  do  l'Égl.  VIII 
Texplication  do  Servius,  que  s'approprie  C.  ScLaper,  dans  la  7"  édit. 
de  Ladewig. 

4.  Carm.^  II,  1,  9  sq. 


30  ETUDE  SUR  LES  BUGOUQUES  DE   VIRGILE 

grand'chose.  C'est  une  de  ces  formules  admiralives  très 
vagues,  cumme  il  y  en  a  beaucoup  dans  la  langue  de  la 
critique  littéraire  des  Romains,  et  Horace,  l.  c,  Ta  reprise 
ou  à  peu  près,  «  grande  munus  Cecropio  répètes  coturno  ». 
Mais,  dans  TEgl.  111,  Virgile  emploie  un  mot  plus  caracté- 
ristique  :  «  noua  »,  qui  a  été  compris  de  façons  différentes  *. 
Ce  n'est  pas,  comme  le  veut  Servius,  une  épithète  banale, 
«  grandiose,  merveilleux  »,  et,  pour  en  déterminer  le  sens 
exact,  il  faut  tenir  compte  du  contexte;  «  et  ipso  »  établit 
une  sorte  de  comparaison  entre  Pollion  et  Virgile  :  Vir- 
gile, en  écrivant  ses  Bucoliques,  fait  des  «  noua  carmina  »; 
Pollion  en  fait  également  en  écrivant  ses  tragédies.  Main- 
tenant les  «  noua  carmina  »  sont-ils  des  poèmes  comme 
l'auteur  n'en  avait  jamais  fait  ou  comme  on  n'en  avait 
jamais  fait  avant  lui  dans  la  littérature  latine?  La  seconde 
interprétation  est  évidemment  la  plus  flatteuse;  elle  se 
heurte  pour  Pollion  au  jugement  du  Dialogue  des  ora- 
teurs^: (c  Âsinius...  Pacuuium...  et  Accium  non  solum  tra- 
goediis  sed  etiam  orationibus  suis  expressit  :  adeo  durus 
et  siccus  est  »;  c'est  un  écrivain  provincial  et  rébarbatif, 
qui  est  en  retard  sur  son  siècle.  Pourtant  la  diflerence  des 
temps  ne  permet  pas  d'admettre  que  Pollion  ait  simplement 
imité  les  Grecs  en  renouvelant  la  méthode  d'Accius  ou  de 
Pacuvius;  il  a  prétendu  faire  une  tentative  nouvelle  et  c'est 
cette  prétention,  dont  sans  doute  l'auteur  faisait  grand  bruit, 
que  Virgile  a  exprimée,  en  ayant  l'air  de  la  prendre  à  son 
compte,  mais  bien  entendu  sans  en  avoir  vérifié  la  justesse. 
Nous  voudrions  savoir  si,  comme  le  disent  les  commen- 
tateurs anciens  et  comme  le  répèlent  à  leur  suite  la  plu- 
part des  modernes,  Pollion  prêta  à  Virgile  une  assistance 
effective  lors  de  la  spoliation  des  Mantouans^.  C'est  une 

1.  Servius,  «  magna,  miranda  »  ;  Schol.  Bem.^  «  mirabilia  »  ;  J.  H.  Voss, 
«  nicht  von  unerhôrter  Art  oder  Vortreflichkeit,  sonder  gef&llig  durch 
Neuheit  »  ;  Heyno,  suivi  par  Forbiger  *,  «  praeclara,  qualia  nunquaoi 
ante  facta  »;  E.  Glaser,  dans  son  édit.,  «  gef&llig  durch  Neuheit  und 
Originâlitiit  der  Erfindung  »  ;  Kappes,  «  neu  in  ihrer  Art,  grossariig, 
wie  man  vorher  keino  hatto  »;  Lade\vig-Schaper  "7,  «  don  griechen 
nachgebildete  Gedichtc,  wic  man  sie  friiher  nocli  nicht  kannte  »  ; 
Stampini,  «  E  preferabile  Tinterpretazione  di  Servie  »  ;  O.  Ribbock,  De 
Vita  *...,  p.  XIY,  «  ad  novam  artis  regulam  elimatas  tragoedias  ». 

2.  C.  XXI. 

3.  A.  Feilchenfeld,  De  Vergilii  bucolicon  temporibua  (Diss.  inaug....  in 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  31 

question  qu*oa  De  peut  résoudre  qu'après  avoir  fixé  la  date 
du  partage  des  terres  dans  la  Cisalpine.  Ce  qui  est  cer- 
tain, c'est  que  dans  aucune  des  Eglogues  où  Virgile  parle 
de  PoUion  il  ne  lui  demande  son  assistance;  car  on  ne 
saurait  admettre,  avec  M.  Sonntag  ^  que  le  v.  6  de  rÊgl.  Vlil 
contienne  une  demande  discrète  de  secours;  dans  aucune 
il  ne  lui  adresse  de  remerciments  pour  un  service,  qui  eût 
pourtant  excité  au  plus  haut  point  sa  reconnaissance.  Pour 
le  moment,  je  nie  borne  à  rappeler  brièvement  les  Faits  de 
la  carrière  politique  de  Pollion,  qui  intéressent  Virgile  et  les 
dates  des  Bucoliques.  La  guerre  d'Antoine  et  d'Octave  contre 
Brutus  et  Gassius  se  termina  parla  bataille  de  Philippes,  qui 
eut  lieu  vers  le  milieu  de  novembre  42  *.  Pollion  ne  prit  point 
part  à  cette  expédition  et,  par  conséquent,  il  passa  tran- 
quillement Tannée  42  dans  sa  province.  D'après  les  con- 
ventions qui  suivirent  entre  Antoine  et  Octave,  la  haute 
Italie  cessa  d'être  une  province  d'Antoine  ^  ;  elle  devait  être 
réunie  au  reste  de  l'Italie,  ce  qui  avait  été  déjà  Tintentioii 
de  Jules  César.  Il  est  possible  qu'il  faille  voir  là  un  pre- 
mier pas  d'Octave  pour  se  débarrasser  de  Pollion.. Très 
peu  de  temps  après  son  retour  en  Italie  (41),  les  difOcultés 
éclatèrent  entre  lui  et  les  partisans  d'Antoine.  Pollion 
ferma  les  délîlés  des  Alpes  aux  légions  d'Octave,  que  Sal- 
vidiénus  conduisait  en  Espagne,  et  ne  les  laissa  passer 
qu'après  l'accord  deTéanum*.  Les  circonstances  devenant 
plus  menaçantes,  Salvidiénus  est  rappelé^;  mais  il  est 
suivi  par  Ventidius  et  Pollion,  et,  Lucius  Antoine  lui  bar- 
rant le  passage,  il  est  sur  le  point  d'être  écrasé  ^;  Agrippa 
parvient  à  le  dégager  et  Lucius  Antoine  est  obligé  de  se 
jeter  dans  Pérouse  (été  de  41),  où  il  est  assiégé  par  Octave, 
Agrippa  et  Salvidiénus.  Les  lieutenants  de  Marc-Antoine 
mirent  peu  d'empressement  à  le  secourir.  Ils  s'avancèrent 

...uni vers itate  Lipsiensi),  Lipsiae,  Metzger  und  Wittig,  1886,  p.  23,  pense 
que  Pollion,  gouverneur  do  la  Cisalpine  pour  Antoine,  n'avait  rien  à 
faire  avec  les  distributions  de  terres  ordonnées  par  Octave. 

1.  Op.  laud.^  p.  dO  sq. 

2.  V.  Gardthausen,  Op,  laud..,  I,  i,  p.  171,  et  II,  i,  p.  80. 

3.  Jbid.,  I,  I,  p.  182. 

4.  Appien,  De  bello  ciuili,  V,  20. 

5.  Jbid.,  V,  27. 

6.  Ibid.,  V,  31. 


32  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

une  première  fois,  se  laissèrent  arrêter  par  Octave  et  rega- 
gnèrent leur  base  d'opération,  Yentidius,  Ariminum,  Muna- 
tius  Plancus,  Spolète,  Poilion,  Ravenne  ^  Il  semble  que 
PoUion  tenait  à  ne  pas  découvrir  sa  province.  Une  nou- 
velle démonstration  dans  laquelle  les  troupes  de  secours 
s'avancèrent  jusqu^à  Fulginii  n'eut  pas  plus  de  succès*  et 
Pérouse  capitula  entre  le  le*"  janvier  40  et  le  15  mars% 
probablement  vers  la  fm  de  février.  Poli  ion  regagna 
Ravenne.  Velleius  Paterculus  *  nous  apprend  qu'il  conserva 
longtemps  encore  la  Vénétie  à  Antoine  et  se  distingua  aux 
environs  d'Altinum  et  d'autres  villes  de  ce  pa3's.  C'est 
sans  doute  à  ce  moment  qu'il  exerça  contre  les  habitants 
de  Padoue  les  rigueurs  que  rapporte  Macrobe  ^  et  qu'il  les 
força  à  lui  donner  de  Targent  et  des  armes.  Toutefois, 
rejeté  vers  l'Est,  il  avait  abandonné  les  défilés  des  Alpes, 
et  nous  savons  qu'en  juillet  40  Octave  conduisit  en  Gaule 
les  légions  de  Salvidiénus  et  que  Calénus,  le  lieutenant 
d'Antoine,  étant  mort,  il  s'empara  de  son  armée  et  de  sa 
province  <^;  mais  la  façon  dont  Octave  se  justifia  quelque 
temps  après  aux  yeux  de  Marc- Antoine  montre  qu'à  ce 
moment  même  PoUion  tenait  encore  la  haute  Italie''. 

Si  je  rappelle  ces  faits,  c'est  pour  déterminer  quel  contre- 
coup ils  purent  avoir  sur  la  Cisalpine  et  à  quel  moment 
Pollion  abandonna  sa  province.  La  Cisalpine  ne  doit  pas 
avoir  eu  à  souffrir  de  la  guerre  de  Pérouse,  puisque  Pollion 
la  couvrait  avec  ses  légions,  et  il  est  probable  que,  pendant 
toute  l'année  41  et  jusqu'en  février  40,  la  tranquillité  ne 
fut  pas  troublée  aux  environs  de  Mantoue.  C'est  à  partir 
de  ce  moment  que  la  Transpadane  parait  avoir  été  envahie 
par  les  troupes  d'Octave  et  que  Pollion  défendit  brillamment 
au  moins  la  Vénétie.  Nous  lisons  dans  les  Scholia  Bemen- 

1.  Âppien,  De  bello  cû/iZ/,  V,  33. 

2.  Ihid.,  V,  35. 

3.  V.  Gardthauson,  Op.  laud.^  II,  1,  p.  97. 

4.  II,  76,  2. 

5.  Saturn.^  I,  xi,  22. 

6.  Cass.  Dio,  48,  20,  Âppien,  De  b.  c,  V,  51. 

7.  Appien,  De  b.  c,  V,  61,  «  Kal  à  Kaîffap  «  oO  vdp  »  ^çt)  «  •••eXP^i^  ^'^l 
IxEipaxt(i>  liù  Ka>.Y)voO  TraiSl  ^evltrôai  Toaaura;  à(pop|ià(,  àizàyxo^  ïxi 
'AvTwvtou  •  aï;  xal  Aeuxto;  eirapOs'i;  £|id(VY),  xa\  'Aaivioç  xal  *Atjvd- 
êap6oç  YEiToveuovTEç  èxpûvTO  xaO'  T;|iâJv.  » 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  33 

sia,  ad  £cl.  VIII,  6  :  «  Hiiic  post  uictum  Antonium  aput 
Perusiara  successor  datus  est  Alfenus  Va  rus  »,  et  dans  le 
Serv.  Danielin.^  ad  Ecl.  VI,  6  *,  restitué  par  G.  Thilo 
«  <;alii  dicunt  post  captam  Perusi>>ain  fugatoque  Asinio 
PoUione,  ab  Augusto  Alfenum  Varum  legatum  substîlutum, 
qui  transpadanae  provinciae..  praeesset  ».  Si  l'on  prend 
ces  textes  à  la  lettre,  c'est  à  partir  de  février  40  que 
Pollion  fut  officiellement  dépouillé  de  son  gouvernement; 
mais  nous  avons  vu  qu'il  se  défendit  encore  pendant  un 
certain  temps  dans  sa  province.  D'autre  part  on  a  supposé 
qu'Octave,  qui  tenait  à  ménager  Marc-Antoine,  n'aurait 
pas  ainsi  dépossédé  un  de  ses  lieutenants  et  que  la  nomi- 
nation d' Alfenus  Varus  ne  dut  avoir  lieu  qu'après  la  paix 
de  Brindes  ^.  11  est  certain  ^  qu'il  prélendit  ne  s'être  emparé 
des  légions  de  Galenus  que  pour  les  conserver  à  Antoine 
et  qu'un  peu  avant  (a  paix  de  Brindes  c'est  là  le  grief  que 
formule  Antoine,  en  restant  muet  sur  la  dépossesi>ion  de 
Pollion  *;  mais  comme,  après  Philippes,  Antoine  avait 
renoncé  à  la  Cisalpine,  l'argument  n'est  pas  décisif.  On  ne 
saurait  donc  préciser  absolument  si  c'est  après  février  40 
ou  seulement  après  la  paix  de  Brindes  qu'un  légat  d'Octave 
fut  substitué  à  Pollion  dans  le  gouvernement  de  la  Cisal- 
pine. Je  pencherais  pour  la  seconde  date;  en  tout  cas,  ce 
ne  fut  pas  avant  la  première  et  l'incertitude  ne  porte  que 
sur  six  mois  environ. 

On  sait  que  Pollion  ménagea  à  Antoine  Falllance  de 
Domitius  Ahenobarbus,  qui  tenait  la  mer  Ionienne  avec  les 
restes  de  la  flotte  de  Brutus  et  de  Cassius  b,  qu'il  alla 
rejoindre  Antoine  qui  débarqua  aux  environs  de  Brindes 
et  qu'il  fut,  dans  les  négociations  de  Brindes,  l'homme  de 
confiance  d'Antoine.  On  ne  sait  en  quel  mois  fut  conclue 
la  paix  de  Brindes.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  deux 
ennemis  réconciliés  entrèrent  à  Rome  en  ovation  vers  le 
mois  de  décembre. 

1.  Cf.  ad  Ecl.  IX,  27. 

2.  M.  Sonntag,  Op.  laud.^  p.  21. 

3.  Appien,  De  h.  c,  V,  54. 

4.  /6irf.,  V,  60,  «  b  8é  «  èx  BpevTecri'ou  {jie  »  çY)<Ttv  «  àTcoxXeicov,  xal 
Tot  £[ià  e6vT)  xal  tov  KaXyjvoy  ctpatov  àcpacpoypLEvo;....». 

5.  Appion,  De  b.  c,  V,  50,  61;  Velleius,  2,  72,  76;  Suétone,  JVero,  3; 
Tacite,  Annales,  IV,  44. 


34  ETUDE  SCR  LES  BCCOUQUES  DE  VIRGILE 

Poar  prix  de  ses  services  Pollîoa  revêtit  ]e  consulat  avec 
Cn.  Domitîiis  Calviaus  '  et  c'est  à  celte  occasion  que  Vir- 
gile lai  adressa  sa  l\*  Égl.  11  ne  le  conserva  pas  longtemps, 
paisqa'&  la  fia  de  Tannée  L.  Cornelias  Balbus  et  P.  Cani- 
dius  Crassas  furent  nommés  consnles  safiecti. 

C'est  à  ce  moment  qu'il  fut  chargé  d'une  expédition 
contre  les  Parthini.  Les  Parthini  étaient  un  petit  peuple 
de  i'illjrie  qui,  en  43,  au  moment  des  lutles  entre  G.  An- 
tonius  et  Brutas  pour  s'emparer  de  la  Macédoine,  avaient 
vivement  pris  parti  pour  Bratus  K  Dans  la  guerre  de  Phi- 
lippes  ils  figuraient  au  nombre  de  4000  parmi  les  cavaliers 
de  Bratus  ^.  Pendant  Thiver  qui  suivit  la  paix  de  Brindes, 
Antoine,  qui  était  retourné  en  Grèce  et  qui  voulait  exercer 
ses  troupes,  ordonna  de  soumettre  les  petites  peuplades 
montagnardes  qui  inquiétaient  la  Macédoine.  V.  Gardt- 
hausen  *  pense  qu'il  faut  peut-être  mettre  cette  expédi- 
tion en  rapport  avec  le  triomphe  que  célébra  L.  Marcius 
Censorinus,  lorsqu'au  1^  janvier  39  il  inaugura  à  Romo 
son  consulat.  La  guerre  que  fit  PoUion  aux  Parthini  doit 
être  considérée  comme  la  continuation  de  cette  politi- 
que ^  Elle  eut  un  plein  succès,  puisque  Pollion  s'empara 
de  Salona,  capitale  de  cette  peuplade,  qu'il  obtint  le 
triomphe  et  le  célébra  à  Rome  le  8  des  calendes  de  no- 
vembre 39,  comme  nous  l'apprennent  les  fastes  triom- 
phaux '.  G*est  au  moment  où  il  revenait  de  cette  expé- 
dition, sans  doute  au  commencement  de  Tétc  39,  que 
Virgile  lui  adressa  sa  VIII®  Églogue. 

On  voit  que  Virgile  resta  quelque  temps  fidèle  à  Pollion 
après  que  celui-ci  eut  quitté  sa  province;  mais,  à  partir 
de  Tan  39,  le  nom  de  Pollion  disparait  de  ses  écrits.  On 
peut  dire  que  ni  dans  les  Géorgiques  ni  dans  TEnéide  il 
n'avait  l'occasion  de  parler  de  lui.  Nous  ignorons  si,  une 
fois  devenu  le  protégé  de  Mécène  et  d'Octave,  il  conserva 
avec  lui  quelques  relations  personnelles.  Bien  qu'une  fois 
i\j.é  à  Rome  Pollion  ait  pris  à  l'égard  d'Octave  une  atti- 

1.  Cass.  Dio,  48,  15. 

2.  Appion,  De  b.  c,  V,  75. 

3.  /6iV/.,  IV,  88. 

4.  Op.  laud.,  I,  I,  p.  236;  cf.  II,  i.  p.  117. 

5.  Florus,  II,  25;  Cass.  Dio,  48,  41. 

6.  C.  I.  L.,  I,  p.  461. 


LES   PROTECTEURS,   LES   AMIS  DE  VIRGILE  35 

tude  réservée  et  boudeuse,  Horace  n'a  pas  craint  de  le 
louer  dans  ses  ouvrages.  Il  faut  dire,  à  la  décharge  de 
Virgile,  que  celui-ci  lui  devait  sans  doute  beaucoup  moins 
qu'on  ne  le  croit  communément. 

Virgile,  dans  les  Égl.  VI  et  IX,  s'adresse  à  un  certain 
Varus,  sans  nous  donner  des  indications  suffisantes  pour 
que  nous  puissions  Tidentifier  sûrement  et  cette  identifica- 
tion a  déjà  embarrassé  les  commentateurs  anciens.  Récem- 
ment C.  Pascal  *  a  cherché  à  démontrer  qu'il  s'agissait  de 
Quintilius  Varus,  poète  de  Crémone,  ami  de  Virgile  et 
d'Horace.  L'opinion  la  plus  répandue  voit  dans  ce  person- 
nage Alfenus  Varus,  le  jurisconsulte  qui,  bien  que  de 
basse  origine,  arriva  à  la  célébrité  et  fut  consul  suff.  en 
l'an  39  '.  La  justesse  de  cette  opinion  me  parait  avoir  été 
démontrée  par  E.  Krause  ^,  grâce  à  la  remarque  suivante. 
Le  Servius  Danielin,  ad  £gl.  IX,  10,  qui  admet  cette  identi- 
fication, cite  un  discours  de  Cornélius  (sans  doute  Corné- 
lius Gallus)  in  Allen um,  où  il  s'agit  du  partage  du  territoire 
de  Mantoue.  Or,  dans  ce  discours,  Varus  était  interpellé  et 
il  est  vraisemblable  que,  non  seulement  son  surnom,  mais 
aussi  son  nom  s'y  trouvait.  C'est  donc  là  que  le  commenta- 
teur, en  même  temps  que  le  fragment  qu'il  cite,  a  pris  le 
nom  d'Alfcnus,  qui  parait  ainsi  provenir  d'une  source 
sûre  *.  Sur  Alfenus  Varus,  Virgile  nous  apprend  qu'il  avait 
pris  part  aux  guerres  civiles  ^.  En  outre  les  v.  26-28  de  la 
IX®  Ëgl.  semblent  indiquer  qu'il  a  eu  une  autorité  sur  le 
partage  des  terres.  C'est  au  moins  l'explication  la  plus 
naturelle,  bien  qu'elle  ne  sorte  pas  du  texte  d'une  façon 
absolument  nécessaire  :  on  pourrait  en  effet  admettre  à 
la  rigueur  que  Virgile  promet  à  un  de  ses  amis  de  célébrer 


1.  De  Quintilio  Varo  Cremonensi  poeta^  dans  la  Jîivista  di  Filologia  e 
d'Istruzione  clastica^  anno  XVII,  1889,  p.  145-176. 

2.  Teuffel-Schwabe  8,  t.  I,  §  208,  note  3. 

3.  Quibus  temporibus  quoque  ordine  Vergilius  eclogat  Bcripserit  (Diss. 
inang....  in...  Universitate  Friderica  Guilelma...),  Berolini,  1884,  p.  30. 

4.  Laves,  Vergils  Eklogen  in  ihren  Beziehungen  zu  Daphnis  dans  le 
Programme  du  Gymn.  de  Lyk,  1893,  A.  Glauert,  a  imaginé  d'identifier 
Varus  avec  Daphnis  et  de  lui  attribuer  tout  ce  que  Virgile  dit  de  ce 
personnage  mythologique.  Il  a  ainsi  composé  sur  les  relations  de  Varus 
et  de  Virgile  un  roman  qui  n'a  qu'un  intérôt  de  curiosité. 

5.  Égl.  VI,  6  sq. 


36  ÉTUDE   SUR  LES  BUGOUQUES  DE  VIRGILE 

sa  gloire,  si  sa  patrie  subsiste,  c'est-à-dire  s'il  n^est  pas 
enveloppé  dans  un  désastre  qui  lui  enlèverait  tout  moyen 
de  se  livrer  à  la  poésie. 

Les  renseignements  fournis  par  Virgile  concordent  assez 
bien  avec  ce  que  nous  apprennent  les  commentateurs,  à 
savoir  que  Varus  succéda  à  Pollion  comme  légat  d'Octave 
dans  le  gouvernement  de  la  Cisalpine.  Or,  si  c'est  Varus  qui 
fut  chargé  du  partage  des  terres  dans  ce  pays,  et  nous  allons 
voir  que  c'est  en  elTct  sous  son  gouvernement  qu'il  eut  lieu, 
comme  Varus  n'eut  autorité  sur  la  Cisalpine  qu'à  partir  au 
plus  tôt  de  février  40,  vraisemblablement  de  quelques  mois 
plus  tard,  nous  obtenons  un  terme  avant  lequel  le  partage 
ne  peut  pas  avoir  eu  lieu.  Nous  avons  à  déterminer  com- 
ment il  s'effectua  et  dans  quel  sens  s'exerça  l'action  de  Varus. 

Nulle  part  Virgile  n'a  rendu  témoignage  à  Varus  qu'il 
l'ait  préservé  de  la  spoliation.  Or  le  fait  était  tellement 
important  pour  lui,  qu'on  peut  tirer  une  conclusion  de  son 
silence.  Dans  le  préambule  de  l'Égl.  Vf,  que  j'examinerai 
plus  loin  en  détail  *,  il  témoigne  à  Varus  de  la  sympathie, 
un  grand  désir  de  contribuer  à  sa  gloire,  mais  il  ne  dit 
pas  que  ces  sentiments  soient  provoqués  par  la  recon- 
naissaûce  d'un  service  rendu. 

Si  nous  interrogeons  les  biographes  et  les  commenta- 
teurs, voici  comment  la  question  nous  apparaît.  Suétone- 
Donat,  ^9,  fait  figurer  Alfenus  Varus  à  côté  de  Pollion  et 
de  Gallus  et  attribue  à  ces  trois  personnages  le  mérite 
d'avoir  sauvé  Virgile  de  la  spoliation.  Pas  plus  pour  Varus 
que  pour  Pollion  le  texte  de  Virgile  ne  conllrme  cette 
assertion  -,  D'après  les  Scholia  Bemensia,  ad  VllI,  6,  Varus 
épargna  Virgile  parce  qu'il  était  son  condisciple.  D'après 
le  Sei^.  Danielin,  ad  VI,  6,  il  empêcha  que  la  propriété  de 
Virgile,  qui  lui  avait  été  rendue,  ne  lui  fût  enlevée  par  les 
vétérans  :  « ...  curauit  ne  ager,  qui  Vergilio  restitutus  fuerat, 
a  ueteranis  auferretur  ».  Le  Serv.  Danielin,  ne  nous  dit  pas 
grâce  à  qui  elle  lui  avait  été  restituée.  D'après  la  Vita  du 
Pseudo-Probus  c'est  Varus  qui,  avec  Pollion  et  Gallus,  opéra 
cette  restitution  :  «  ...restitutus  beneficio  Alpheni  Vari,Asinii 

L  Cf.  p.  254  sq. 

2.  C.  Pascal,  Op,  laudat,.,  p.  167-168,  pense  que  Virgile  n'a  pas  ea  À 
se  louer  de  Varus. 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE   VIRGILE  37 

Polliouis  et  Gornelii  Galli  ».  Ailleurs  nous  avons  la  mention 
d'un  service  indirect,  c'est-à-dire  d'une  simple  recomman- 
dation, Introduct.  des  Scholia  Bernensia  *:«...  et  per  Maece- 
natem  et  per  triumuiros  agris  dinidendis  Varum,  Pollionem 
et  Gornelium  Gallum  fama  carminum  commendatus  Au- 
gusto  et  agros  recepit  et  deinceps...  etc.  ».  La  présence 
du  nom  de  Mécène  montre  que  le  passage  repose  sur 
la  combinaison  d'un  grammairien.  Enfm  nous  trouvons 
l'assertion  que  Virgile  flatte  Varus  à  cause  de  sa  puis- 
sance, SchoL  Bern.^  ad  Vf,  7:  «  Varus  consul  fuit  qui  prae- 
positus  est  ab  Augusto  divisioni  agrorum  et  idcirco  ei  a 
Virgilio  adolatur...;  Varum...  qui  praeesset  Transpadanae 
regioni,  cui  idcirco  Virgilius  adolatur  ».  Serv.  Danielin., 
ad  JX,  27  :  «  Sane  blanditur  Alfeno  Varo,  qui,  Pollione 
fugato,  legatus  transpadanis  praepositus  est  ab  Augusto  ». 
A  côté  de  ces  passages,  dont  les  auteurs  ne  paraissent 
pas  avoir  une  conception  bien  exacte  des  choses,  il  y  en  a 
d'autres  plus  précis.  Nous  lisons  dans  l'introd.  à  l'Égl.  IX 
des  SchoL  Bern.  :  «  Quidam  autem  dicunt,  primitus  agros 
ab  Pollione  Virgilio  redditos;  postquam  autem  Varus  suc- 
cessit  Pollioni,  adempti  sunt  ».  Or  ceci  repose  au  moins  sur 
une  connaissance  plus  exacte  des  dates;  ce  n'est  pas  sous 
le  gouvernement  de  PoUion,  c'est  sous  celui  de  Varus  que 
Virgile  fut  dépossédé.  Le  passage  important  pour  savoir 
comment  Varus  s'acquitta  de  sa  mission,  c'est  le  fragment 
du  discours  de  Gallus  contre  lui,  cité  par  le  Serv.  Danielin., 
ad  Ecl.  IX,  10  :  «  ...cum  iussus  tria  milia  passus  a  muro  in 
diuersa  relinquere,  uix  (Vossius,  ut  L)  octingentos  passus 
aquae,  quae  circumdata  est,  admetireris,  reliquisti  ^  ». 
Ainsi,  plus  tard,  Gallus  attaqua  Varus  et,  dans  un  discours 
dont  nous  ne  connaissons  pas  le  sujet,  il  lui  reprocha 
d'avoir  dépassé  ses  instructions  et  d'avoir  enlevé  aux  Man- 
touans  presque  tout  leur  territoire,  au  lieu  de  leur  en  laisser 
une  partie.  Si  ces  instructions  étaient  telles  que  Gallus  le 
suppose,  c'est  ce  dont  on  pourrait  peut-être  douter;  Octave 
a  très  bien  pu  laisser  peser  sur  son  subordonné  l'odieux 

1.  P.  743. 

2.  O.  Ribbeck,  Prolegomena,  p.  6,  en  note,  ajoute,  d'après  le  passage 
de  Servius  qui  précède  :  «  nihil  Mantuanis  praeter  palustria  »,  avant  ou 
après  reliquisti. 

ÉTUDE   SUR   LES   BUCOL.   DE   VIRGILE.  3 


38  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

de  mesures  rigoureuses  qu'il  se  voyait  obligé  d'appliquer. 
En  acceptant  tel  quel  le  témoignage  de  Gallus,  il  faut 
admettre  que  Varus,  dans  Texécution  de  ses  ordres,  en  a 
exagéré  la  cruauté.  Il  paraît  qu*il  avait  contre  les  Man- 
touans  des  motifs  d'animosité  personnelle.  Schol.  Bem. 
ad  YIII,  6  :  u  Octauius  Musa...,  ciuis  Mantuanus,  idemque 
magistratus,  cum  tributum  ab  Augusto  fuisset  indictum, 
pecora  Vari  capta  pignori  tamdiu  in  foro  clausa  tenuit(nam 
Varus  possessor  Mantuanus  erat),  donec  inedia  morerentur, 
unde  molestiam  Mantuanis  super  amittendis  agris  intulit 
Varus  ».  Il  n'y  a  rien  dans  cette  anecdote  qui  ne  soit  accep- 
table :  le  tribut  dont  il  est  question  pouvait  être  une  de  ces 
contributions  forcées  comme  on  en  leva,  en  particulier  en 
Tannée  41,  justement  dans  les  villes  dont  le  territoire  devait 
être  respecté.  Mantoue  étant  un  pays  d'élevage,  on  put 
saisir  les  troupeaux  des  contribuables  récalcitrants  ou 
simplement  négligents  et  il  se  peut  que  Varus  ait  à  ce 
moment  éprouvé  une  perte  dont  il  garda  rancune  aux 
Mantouans.  La  même  anecdote  est  rapportée  par  le  Servius 
Danielin.  ad  IX,  7,  mais  avec  des  différences.  C'est  Octavius 
Musa,  «  limitator  ab  A.ugusto  datus  »,  qui  aurait  non  pas 
causé,  mais  subi  le  dommage  dont  il  vient  d'être  question 
et  qui  se  serait  vengé  des  Mantouans  en  les  dépossédant 
de  quinze  milles  de  leur  territoire.  0.  Ribbeck  ^  adopte  la 
version  du  Serv.  Danielin.  et  croit  que  les  Schol.  Bem.  ont 
fait  confusion.  Mais,  malgré  l'autorité  supérieure  du  Scît;. 
Danielin.,  on  peut  se  demander  si  un  fonctionnaire  en  sous- 
ordre  comme  Octavius  Musa,  chargé  simplement  du  mesu- 
rage  sur  le  terrain  (limitator),  aurait  pu  prendre  sur  lui 
une  mesure  aussi  grave  sans  le  consentement  du  gouver- 
neur de  la  province. 

En  tout  cas,  Varus  eut  la  haute  main  sur  les  distribu- 
tions de  terres  aux  vétérans  dans  la  Cisalpine  qui  englou- 
tirent le  domaine  de  Virgile.  11  trompa  les  espérances  que 
celui-ci  avait  peut-être  mises  en  lui  à  son  arrivée  dans  sa 
province  ;  on  conçoit  que  Virgile,  après  les  Bucoliques,  n'ait 
plus  jamais  reparlé  de  lui. 

Varus  et  Pollion  sont  deux  hommes  politiques  que  leur 

1.  De  vita  » ,  p.  XIX,  note  1. 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS   DE  VIRGILE  39 

situation  mit  en  rapport  avec  Virfçile.  Gallus  *  fut  non  seu- 
lement son  confrère  en  poésie  mais  son  ami  intime.  Il 
l'appelle,  ÉgL  X,  2  :  «  meo  Gallo  »,  mon  cher  Gallus  (cf. 
ibid.j  V.  73  sq.). 

Saint  Jérôme  ^,  dans  ses  Addit.  à  la  Chron.  d'£u3.  a. 
Abr.  1990  =z  727  de  Rome  =  27  av.  J.-C,  dit  :  «  Cornélius 
Gallus  foroiuliensis  poeta  XLIII  aetatis  suae  anno  propria 
se  manu  interfecit  ».  Dion  Cassius,  LUI,  23,  rapporte  que 
Gallus  se  tua  sous  le  Yll^^  consulat  d'Auguste  et  sous  celui  de 
T.  Statilius  Taurus.  S'il  était  alors  dans  sa  quarante-troi- 
sième année,  il  devait  être  né  en  69  av.  J.-C.  11  avait  donc 
un  an  de  moins  que  Virgile  et  pouvait  être  son  cama- 
rade. 

Les  mss.  d'Eutrope  ^  hésitent  entre  les  deux  prénoms  G. 
et  Cn.  ;  Car.  Christ.  Conr.  Vôlker  *  montre  que  Caius  doit 
être  le  véritable,  C.  ayant  pu  disparaître  très  facilement 
devant  Cornélius.  Quant  à  Tethnique  «  foroiuliensis  »,  il 
peut  s'appliquer  à  deux  villes  ditférentes,  Fréjus  en  France 
et  Friuli  en  Istrie.  Vôlker  s'est  prononcé  pour  la  première 
identification  et  c'est  celle  qui  est  généralement  adoptée  ; 
elle  ne  repose  pourtant  sur  aucune  raison  décisive.  Gallus 
n'appartenait  à  aucune  des  branches  de  la  famille  des 
Cornelii;  car  Suétone*  rappelle  qu'il  était  «  ex  infîma 
fortuna  ».  Il  était  peut-être  descendant  d'affranchi;  Virgile 
était  fils  de  paysan;  tous  deux  étant  de  condition  modeste 
purent  se  lier  facilement. 

Nous  ne  savons  rien  de  ses  éludes.  Comme  ce  fut  un 
orateur  et  un  poète  savant  qui  imita  les  Alexandrins,  il 
est  certain  qu'il  reçut  une  instruction  solide,  sans  doute  à 
peu  près  la  même  que  celle  de  Virgile.  Le  Pseudo-Probus, 
p.  6,  l'appelle  «  condiscipulum  suum  »;  les  dates  tout  au 
moins  ne  s'opposent  pas  à  cette  camaraderie. 

On  a  vu  plus  haut  ^  qu'en  43  Pollion  appelait  Gallus 

1.  Pour  les  travaux  d'enscmblo  sur  la  biographie  de  Gallus,  v.  Tcuffel- 
Schwabe  5,  t.  I,  §  23-2,  note  2. 

2.  A.  Reiffcrscheid,  p.  42. 

3.  7,  7. 

4.  Commentationis  de  C.  Cornelii  Galli  Foi'ojuliensis  vita  et  scriptis^ 
pars  prior,  quae  est  de  vita  Galli^  Bonn,  1840,  p.  6. 

5.  Aiig.,  66. 

6.  P.  22. 


40  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

son  ami,  malgré  la  différence  des  situations.  Gallus  n'était 
pourtant  pas  attaché  à  sa  personne,  puisqu'il  ne  l'avait 
pas  emmené  dans  sa  province  d'Espagne.  Il  l'avait  laissé 
à  Rome;  mais  il  semble  qu'il  s'occupait  de  lui  et  que  c'est 
par  égard  pour  Pollioii  que  Cicéron,  malgré  la  dispropor- 
tion d'âge,  l'avait  admis  dans  sa  familiarité.  De  là  l'hypo- 
thèse au  moins  plausible  que  Gallus  servit  d'intermédiaire 
entre  Virgile  et  Pollion,  lorsque  celui-ci  prit  possession  du 
gouvernement  de  la  Cisalpine,  bien  qu'en  dehors  du  mot 
«  condiscipulum»,  employé  par  le  Pseudo-Probus,  nous  ne 
sachions  pas  à  quelle  époque  remonte  l'amitié  de  Gallus 
et  de  Virgile. 

Gallus  eut  plus  tard  une  carrière  militaire  et  politique 
brillante.  Comme  Virgile,  il  fut  d'abord  l'ami  de  Pollion, 
puis  celui  d'Octave.  En  ce  qui  concerne  l'époque  des  Buco- 
liques, le  Serv.  Danielin.  ad  Ecl.  VI,  64,  dit  de  lui  :  «<  qui 
elegos  scripsit,  qui  a  triumuiris  praepositus  fuit  ad  exi- 
gendas  pecunias  ab  bis  municipiis,  quorum  agri  in  transpa- 
dana  regione  non  diuidebantur  ».  Quoique  ce  témoignage 
soit  isolé,  il  n'y  a  pas  de  raison  pour  le  révoquer  en  doute. 
Le  passage  en  question  ne  dit  pas  que  cette  mission  ait 
été  confiée  à  Gallus  spécialement  par  Octave,  mais  par  les 
triumvirs.  De  là  l'hypothèse  qu'elle  serait  antérieure  à  la 
bataille  de  Philippes  et  non  de  l'an  41 ,  époque  où  Octave 
avait  la  haute  main  sur  tout  ce  qui  concernait  le  partage 
des  terres.  Mais  elle  a  pu  durer  plusieurs  années.  Chargé 
de  lever  de  l'argent  dans  les  municipes  dont  le  territoire 
était  respecté,  pour  indemniser  dans  la  mesure  du  pos- 
sible les  propriétaires  dépossédés,  Gallus  n'avait  pas  à 
intervenir  dans  la  distribution  des  terres  aux  vétérans.  Il 
ne  pouvait  donc  pas,  de  par  ses  fonctions,  prêter  à  Virgile 
une  assistance  eflicace,  bien  que,  dans  les  passages  cités 
plus  haut  *  de  Suétone-Donat  et  du  Pseudo-Probus,  il  soit 
considéré  avec  Pollion  et  Varus  comme  ayant  conservé  ou 
fait  rendre  à  Virgile  son  bien.  D'après  le  Pseudo-Probus, 
p.  6,  c'est  lui  qui  aurait  rais  Virgile  en  relations  avec  Octave 
au  moment  de  la  spoliation  :  «  ...  insinuatus  Augusto 
per  Cornelium  Gallum,  condiscipulum  suum,  promeruit 

1.  p.  36  sq. 


LES   PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  41 

ut  agros  suos  reciperet  '  ».  Le  renseignemeot  n*a  en  lui- 
même  rien  d'invraisemblable;  mais  la  chose  ne  parait  pas 
avoir  eu  grande  importance,  puisque  Virgile,  qui  s'exprime 
si  affectueusement  sur  le  compte  de  Gallus,  n'en  dit  pas 
un  mot.  Il  semble  lui  témoigner  une  amitié  tout  à  fait 
désintéressée.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  injustices 
qui  eurent  lieu  au  moment  de  l'expropriation  des  Man- 
touans  restèrent  dans  la  mémoire  de  Gallus  et  qu'il  les 
reprocha  plus  tard  très  vivement  au  principal  auteur  *. 

Il  fut  peut-être  initié  à  la  poésie  par  un  Grec,Parthenios 
de  Nicée.  Fait  prisonnier  par  les  Romains  dans  la  guerre 
contre  Mithridate,  ce  Parthenios  fut  envoyé  avec  d'autres 
captifs  en  Italie  vers  l'an  65  av.  J.-C.  Il  pouvait  avoir 
vingt  ans  à  ce  moment  et  Suidas  ^  nous  apprend  qu'il 
vécut  jusqu'au  règne  de  Tibère;  il  devint  donc  centenaire. 
Or  nous  avons  conservé  de  lui  un  petit  traité  intitulé  Ilepi 
èptûTcxôiv  TcaOTjiiaTwv.  C'est  Un  recueil  d'aventures  mytholo- 
giques assez  rares;  il  est  dédié  à  Cornélius  Gallus,  à  qui 
l'auteur  dit  dans  sa  dédicace  *  :  «  ...jol  irapsaxai  el;  stct)  xal 

èXe^eiaç  dtvaYetv  tol  {lâXiora  èÇ  auràiv  àpfx^fiia...  oîovei  yàp  utcojivt)- 
[Lixitav  TpdTCOv  aOià  (xuveXe^àjiLEÔa,  xai  go\  vuvl  Tyjv  ^pYj^iv  ojjioîav, 
(o;  eoixe,  TrapéÇexai.  »  Il  est  donc  de  l'époque  OÙ  Cornélius 
Gallus  composait  des  épopées  et  des  élégies.  Il  paraît  écrit 
pour  son  usage  spécial  et  nous  en  pouvons  déduire  tout 
au  moins  que  Parthenios  s'intéressait  à  ses  travaux  poé- 
tiques; il  nous  renseigne  d'une  façon  bien  curieuse  sur  la 
source  où  celui-ci  puisa  son  érudition  mythologique  :  tout 
simplement  dans  un  manuel.  Le  fait  n'est  sans  doute  pas 
isolé.  Les  poètes  du  siècle  d'Auguste,  qui  nous  apparais- 
sent comme  ayant  des  connaissances  si  étendues  en  ce  qui 
concerne  la  mythologie  grecque,  se  les  procuraient  à  bon 
compte,  dans  des  résumés  préparés  pour  eux  par  des 
grammairiens.  La  VI^  Égl.  de  Virgile  contient  un  certain 
nombre  d'aventures  mythologiques  entre  lesquelles  les 
commentateurs  modernes  ont  vainement  cherché  un  lien; 

1.  Cf.  Scholia  Bernensia,  p.  743,  où  il  est,  en  cpmpagnie  do  Mécène,  do 
Varus  et  de  Pollion,  l'intermédiairo  entre  Virgile  çt  Octave. 

2.  Cf.  p.  37. 

3.  S.  V.  Xlapôévioç. 

4.  Édit.  P.  Sakolowski.  p.  5. 


42  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

il  est  possible  que  Virgile  Tait  écrite  après  avoir  feuilleté 
un  recueil  du  genre  de  celui  qui  nous  occupe. 

On  a  cru,  d'après  un  passage  de  Macrobe  *,  que  Parthe- 
nios  avait  été  le  maître  de  Virgile  :  «  Versus  est  Parthenii 
[qUo  grammatico  in  graecis  Vergilius  usus  est]  rXauxw  xal 
NY)pfii  xal  'Ivwû)  MeV.xlptr,,  hic  ait  :  Glauco  et  Panopeae  et 
Inoo  RÏelicertae  ».  Mais  les  mots  entre  crochets  n*ont  pas 
d'autorité  2.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  Parthenios  avait 
composé  un  grand  nombre  d'ouvrages  en  vers  et  que  Vir- 
gile lui  a  fait  quelques  emprunts  ^.  Nous  ignorons  s'il  a 
mis  son  érudition  aussi  directement  à  l'épreuve  que 
Gallus;  mais  tout  au  moins  il  le  connaissait. 

Il  semble  qu'on  puisse  tirer  des  Bucoliques  quelques 
renseignements  sur  la  chronologie  des  œuvres  de  Gallus. 
Parthenios,  dans  le  passage  cité  plus  haut,  parle  d'épopées 
et  d'élégies.  Il  s'agit  sans  doute  de  petites  épopées  dans 
le  genre  de  celles  de  Catulle  et  de  son  école;  or  nous  en 
connaissons  au  moins  une.  Dans  la  \l^  Égl.,  v.  64-73,  Vir- 
gile imagine  que  Gallus  errait  sur  les  bords  du  Permesse; 
il  a  été  rencontré  par  une  Muse,  qui  l'a  conduit  sur  les 
monls  d'Aonie;  tout  le  chœur  de  Phœbus  s'est  levé  pour 
lui  faire  honneur  et  Linus  lui  a  remis  une  flûte  pastorale 
ayant  jadis  appartenu  à  Hésiode,  en  ajoutant,  v.  72  sq.  : 
«  His  tibi  Grynei  nemoris  dicatur  origo,  Ne  quis  sit  lucus 
quo  se  plus  iactet  Apollo  ».  C'est  un  encouragement  à 
célébrer  dans  une  épopée  mythologique  la  fondation  d'un 
sanctuaire  célèbre  d'Apollon,  celui  de  Grynium.  A  ce 
sanctuaire  se  rattachaient  des  traditions  qui  pouvaient 
faire  la  matière  d'un  poème  et  dont  le  commentaire  de 
Servius  *  nous  a  conservé  quelque  chose.  D'après  le  Serv. 
Danielin,,  il  avait  été  bâti  soit  par  Grynus,  flls  d'Apollon, 
soit  par  la  ville  de  Grynium  ainsi  nommée  de  Grynus,  fils 
d'Eurypylus,  roi  de  Mysie.  Celui-ci  avait  secouru  les  Troyens 
contre  les  Grecs,  étant  lui-même  fils  de  Telèphe  et  d'Astyo- 
ché,  fille  de  Laomédon.  Attaqué  par  ses  voisins,  il  avait  fait 

1.  Saturn.,  V,  xvii,  18. 

2.  F.  Eyssenhardt  ',  «  snnt  autem  illa  ucrba   et  per  se  incpta  et 
codicum  auctoritate  prorsus  destituta  ». 

3.  Cf.  Aulu-Gclle,  IX,  9,  3;  XIII,  27. 

4.  Ad  VI,  73. 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  43 

appel  à  Pergamus,  fils  de  Neoptolème  et  d'Andromaque, 
et,  sorli  vainqueur  de  la  lutte,  il  avait  fondé  Gryniuin.  II  y 
avait  donc  là  à  raconter  des  généalogies,  des  batailles, 
sans  doute  des  interventions  divines.  A  la  fondation  du 
sanctuaire  le  Sei'v,  Danielin,  rattache  une  discussion  entre 
Galchas  et  un  autre  devin,  discussion  à  la  suite  de  laquelle 
Galchas  étouffa  de  rire,  Servius  un  concours  de  divina- 
tion entre  Galchas  et  Mopsus,  dans  lequel  Mopsus  fut  vain- 
queur. 

Voilà  ce  que  nous  savons  sur  le  contenu  possible  du 
poème;  Virgile  ne  faisant  point  mention  des  élégies,  qui 
consacrèrent   la   gloire    de    Gallus,  j'en  conclus  qu^elIes 
n'étaient  pas  encore  composées  à  celte  époque  et  je  con- 
sidère la  petite  épopée  alexandrine  de  Gallus  comme  leur 
étant  antérieure.  Gallus  serait  passé  de  la  poésie  savante 
à   l'expression  de   sentiments   personnels.  Au    contraire 
W.-H.  Kolster  *  —  et  il  n'est  pas  le  seul  représentant  de 
cette  opinion  —  croit  que  le  sens  du  passage  de  Virgile, 
c'est  la  transformation  de  Gallus  de  poète  erotique  en 
poète  de  haute  volée.  Il  rapproche  les  expressions  de  Vir- 
gile, V.  64  :  «  errantem  Permessi  ad  flumina  Gallura  »  des 
vers  de  Properce  *  :  «  Nondum  etenim  Ascraeos  norunt  mea 
carmina  fontes,  Sed  modo  Permessi  flumine  lauit  Amor  », 
et  il  y  voit  une  allusion  aux  élégies  de  Gallus  ;  mais,  dans 
Properce,  si  le  second  vers  désigne  métaphoriquement  la 
composition  de  vers  élégiaques,  c'est  à  cause  de  la  présence 
du  mot  «  Amor  »,  et  l'hémistiche  de  Virgile  se  rapporte 
simplement  à  de  premiers  essais  encore  timides,  sur  les- 
quels nous  ne  savons  rien.  Virgile  célèbre  la  première 
œuvre  importante  de  son  ami;  c'est  en  chantant  l'origine 
du  sanctuaire  d'Apollon  grynéen  que  celui-ci  s'est  élevé 
jusqu'aux  sommets  de  la  poésie  et  l'œuvre,  qu'on  la  sup- 
pose achevée  ou  simplement  à  son  début,  est  contempo- 
raine de  la  VI«  Églogue,  c'est-à-dire,  comme  on  le  verra 
plus  loin  ',  de  l'an  40. 
Le  passage  de  Virgile  est  imité  du  début  de  là  Théogonie 

1.  Vergils  Eklogen  in  ihrer  strophischen  Gliederung  nachgewiesen,  mit 
Kommentar,  B.  G.  Teubner,  1882,  p.  98  ot  129. 

2.  II,  10,  25  sq. 

3.  P.  58. 


44  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

d'Hésiode.  ïïcsiode  y  raconte  une  aventure,  qui  est  le  pro- 
totype de  celle  de  Gallus.  Les  Muses  Tont  rencontré  au 
pied  de  THélicon;  elles  lui  ont  donné  un  sceptre  et, 
ajoute-t-il,  v.  33  :  u  ...{ie  xsXov6'  OfjLveïv  {j.axapa>v  yhoç  cuïv 
è'SvTov  ».  Des  vers  de  Virgile,  il  résulte  que  Gallus  était 
invité  à  chanter  lui  aussi  la  race  des  dieux  immortels 
comme  le  fait  Hésiode  dans  sa  Théogonie;  il  s'acquittait 
de  cette  tâche  en  célébrant  un  de  ces  dieux,  Apollon. 
Donc  Virgile  parait  simplement  faire  allusion  à  un  poème 
dans  le  goût  d'Hésiode. 

On  dit  couramment  que  ce  poème  était  imité  d'Eupho- 
rion  de  Ghalcis  ^  et  on  se  fonde  pour  cela  sur  Servius, 
L  c.  :  «  hoc  autem  Euphorionis  continent  carmina,  quae 
Gallus  transtulit  in  sermonem  latinum  :  unde  est  illud  ia 
iine  ubi  Gallus  loquitur  :  Ibo  et  Ghalcidico  quae  sunt 
mihi  condita  uersu  carmina  ;  nam  Ghalcis  ciuitas  est 
Euboeae,  de  qua  fuerat  Euphorion  ».  Meineke  2,  après  avoir 
cilé  ce  passage,,  ajoute  :  «  Haec  omnia  e  diversis  in  Virgi- 
lium  commentariis  temere  conflata  ex  Euphorionis  Chi- 
liadibus  et  quinto  eorum  libro  ducta  esse  vix  est  quod 
ambigas  ».  Mais  les  très  courts  fragments  des  Chiliades 
d'Euphorion  ne  contiennent  rien  de  pareil.  C'était  un 
poème  eu  5  livres  dans  lequel  Tauteur,  pour  se  venger  de 
gens  qui  l'avaient  frustré  de  son  bien,  les  menaçait  de  châ- 
timents et  leur  montrait  par  des  exemples  que  la  ven- 
geance des  dieux,  même  tardive,  s'accomplit  toujours  ^.  H 
citait  des  oracles  qui  s'étaient  réalisés  après  mille  ans; 
rien  ne  prouve  que  ceux  d'Apollon  grynéen  y  tinssent  une 
place  quelconque.  D'autre  part  la  lutte  entre  les  devins, 


1.  Sur  la  vie  et  les  œuvres  d'Euphorion,  cf.  Fr.  Sûsemihl,  Geschichte 
der  ffriechischen  Litteratur  in  der  Alexandriner  Zeity  1891,  t.  I,  p.  393  sq.» 
et  Berichtig.^  p.  899. 

2.  Analecta  Alexandrina,  Berolini,  1853,  p.  78  sq. 

3.  Suidas;  cité  par  Siisemihl,  Op.  laud.^  p.  396,  note  111  :Xi).ia8E;  * 
e^et  ô''j7r68£ffiv  ei;  touç  àTcocTspriffavTaç  aùrov  ^^pi^jjLaTa,  a  iraplôero, 
toç  8ixy)V  6oïev  xai  èç  jiaxpav  •  eira  CTUvàyei  ôià  x^^^wv  ètûv  (Meinoke 
avec  Ileyne  ètcôv  à  tort)  •/pYifffioù;  aTcoTsXsoOévTa;  •  elal  8è  pcêXta 
Y}'.  Si  on  lit  ETuv  je  ne  vois  pas  do  raison  de  supposer  que  chaque  livre 
avait  mille  vers;  le  titre  parait  avoir  une  tout  autre  signification.  Il  n'y 
a  pas  de  raison  non  plus  pour  supposer  que  les  oracles  en  question 
étaient  réunis  dans  le  livre  5. 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  45 

mcnliounée  par  Servi  us  comme  étant  tirée  d'Euphorion, 
est  rapportée  par  Slraboii  *,  et  celui-ci  la  cite  d*après 
Hésiode.  Or  c'est  évidemment  sous  le  patronage  d'Hésiode 
que  Virgile  place  le  poème  de  Galtus.  L'hypothèse  de  Mei- 
neke  reste  donc  sans  soutien. 

Quant  au  passage  de  Servius,  il  renferme  un  contresens 
grave.  La  preuve  qu'il  donne  que  le  poème  sur  Grynium 
est  imité  d'Euphorion,  c'est  que  Virgile  fait  dire  à  Gallus, 
Égl.  X,  V.  50  sq.  :  «  Ibo  et  Chalcidico  quae  sunt  mihi  condita 
uersu  Garmina  pastoris  siculi  modulabor  auena  ».  H  s'agit 
bien  ici  de  vers  imités  d'Euphorion,  mais  ce  n'est  pas  le 
poème  sur  le  sanctuaire  grynéen,  ce  sont  les  élégies. 
Gallus  regrette,  suivant  Virgile,  de  n'avoir  pas  été  un  pâtre 
d'Arcadie,  de  n'avoir  pas  eu  des  amours  rustiques  au  lieu 
des  amours  perfides  de  la  ville;  il  veut  se  mettre  au  dia- 
pason des  gens  de  la  campagne  et  transposer  ses  élégies 
sur  Je  mode  bucolique.  Le  mot  a  amores  »  des  v.  53  et  54, 
tout  en  signifiant  ses  amours,  est  une  allusion  au  titre 
de  ses  élégies.  Déclarer  qu'il  va  chanter  sur  la  flîite  pasto- 
rale son  poème  sur  Grynium  serait  une  absurdité. 

Ainsi,  d'une  pari,  Virgile  nous  présente  le  poème 
sur  Grynium  comme  imité,  non  pas  d'Euphorion,  mais 
d'Hésiode;  d'autre  part  il  dit  positivement  que  les  élégies 
sont  imitées  d'Euphorion.  Ce  sont  les  commentateurs  an- 
ciens qui  ont  tout  confondu.  Serv.  ad  Ecl.  X,  1  :  «  Nam  et 
Euphorionem,  ut  supra  diximus,transtulit  inlatinumser- 
monem,  et  amorum  suorum  de  Cytheride  scripsit  libros 
quattuor  ».  (Cf.  ad  Ecl.  X,  50.)  Mais  le  Pseudo-Probus  ad 
Ed.  X,  50,  est  beaucoup  plus  réservé  :  «  Euphorion  elegia- 
rum  scriptor  Chalcidensis  fuit,  cuius  in  sctibendo  secutus 
colorem  uidetur  Cornélius  Gallus  ».  En  outre  la  mention 
des  élégies  d'Euphorion  indique  bien  que  l'imitation  en 
question  se  trouve  dans  les  élégies  de  Gallus  et  Diomède,  111, 
p.  484,  17  K.,  est  encore  plus  explicite  :  «  Quod  genus 
carminis  (l'élégie)  praecipue  scripserunt  apud  Romanos 
Propertius  et  Tibullus  et  Gallus  imitati  graecos  Callima- 
chum  et  Euphorionem  ».  Le  nom  de  Tibulle  est  ici  singu- 
lier, car  ce  n'est  pas  un  poète  érudit  ;  mais,  comme  Properce 

1.  XIV,  I,  27.  .       • 


46  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

a  souvent  suivi  Callimaque,  c'est  à  Gallus  que  pense 
Diomède  en  citant  Euphorion.  Une  difficulté,  c'est  qu'il 
n'est  pas  certain  qu'Euphorion  ait  jamais  écrit  des  élégies 
où  il  ait  exprimé  des  sentiments  d'amour.  Contrairement 
à  Meineke  et  à  Heyne,  Siisemihl  *  considère  la  chose  comme 
très  douteuse.  Mais,  lors  même  qu'on  n'accepterait  pas  sur 
ce  point  le  témoignage  de  Diomède,  il  reste  acquis  que 
Virgile  a  qualifié  les  élégies  de  Gallus  par  le  mot  «  Ghal- 
cidico...  uersu  ».  Gallus  s'y  était  donc  inspiré  de  la  manière 
d'Ëuphorion,  quel  que  soit  du  reste  l'ouvrage  de  celui-ci 
dont  il  ait  rendu  le  coloris. 

.  Il  reste  également  acquis  que  le  poème  sur  le  sanctuaire 
d'Apollon  grynéen  a  précédé  les  élégies  ;  mais  ce  sont  les 
élégies  qui  ont  fait  la  grande  réputation  de  Gallus.  U  est 
souvent  cité  comme  poète  élégiaque  et  il  a  chanté  une 
certaine  Lycoris  ^.  Servius  nous  apprend  qu'il  a  composé 
quatre  livres  d'élégies  et  nous  donne  quelques  renseigne- 
ments sur  celle  qui  les  a  inspirés  ^.  C'était  une  esclave, 
mime  de  profession,  qu'Antoine,  qui  avait  eu  une  passion 
pour  elle,  avait  fait  passer  aux  mains  de  son  affranchi 
Yolumnius  Eutrapelus  qui  lui  donna  la  liberté.  Nous  la 
trouvons  désignée  de  trois  façons  différentes  :  Volumnia  — 
c'est  son  nom  d'affranchie,  —  Cythéris  —  c'est  son  nom  de 
théâtre,  —  Lycoris,  c'est  son  nom  poétique  ♦,  fabriqué 
suivant  la  règle  connue  des  élégiaques  latins,  qui  substi- 
tuaient au  nom  réel  un  nom  de  même  valeur  prosodique. 
Antoine,  qui  fut  tribun  du  peuple  à  partir  du  10  déc.  50  ^, 
et  qui,  étant  né  en  83,  avait  alors  trente-trois  ans,  eut  pour 
elle  une  violente  passion  qui  fit  scandale  à  Rome.  Cicéron 
en  parle  dans  plusieurs  lettres  qui  sont  du  mois  de  mai  49, 
à  l'époque  où  César,  alors  en  Espagne,  avait  laissé  à  Rome 
Antoine  comme  son  homme  de  confiance.  Celui-ci,  sans 
perdre  de  vue  les  intérêts  de  son  maître,  attirait  sur  lui 
l'attention  par  sa  mauvaise  conduite;  il  s'affichait  avec 

1.  Op.  laud.f  1. 1,  p.  396. 

2.  Properce,  II,  34,  91  ;  Ovide,  AmoreSj  I,  15,27, 111,9,61  sq.  ;  Ar«  am., 
III,  333  sq.,  535  sq. ;  Bem.  am.,  763  sq.;  Tristes,  II,  445;  IV,  10.  51  sq.; 
V,  1,  15  sq.;  Martial,  YIII,  73,  6;  Quintilien,  Intt,  orat.,  X,  i,  93. 

3.  Ad  Ecl.  X,  1. 

4.  W.  H.  Kolster,  Op.  laud.,  p.  199. 

5.  AV.  Dramann,  Op.  hud..,  t.  I,  p.  68. 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGaE  47 

Cythéris,  qui  figurait  dans  son  cortège  en  litière  décou- 
verte *,  et,  lorsqu'il  voyageait  officiellement  en  Italie,  le» 
bourgeois  des  municipes,  hommes  honorables,  qui  venaient 
#u-devant  de  lui,  étaient  obligés  de  présenter  leurs  hom- 
mages à  la  courtisane,  qu'ils  appelaient  de  son  nom 
romain,  Volumnia  ^.  Lorsqu' Antoine  débarqua  à  Brindes 
après  la  bataille  de  Pharsale,  Cythéris  vint  à  sa  rencontre  : 
Antoine  n'eut  pas  honte  de  se  montrer  avec  elle  aux  yeux 
de  toute  l'armée  et  de  parcourir  l'Italie  en  sa  compagnie. 
Cest  après  Pharsale  que,  suivant  Pline  l'Ancien,  il  la  pro- 
mena avec  lui  dans  un  char  attelé  de  lions  ^.  Puis  il  s'en 
lassa  sans  doute  *  et,  en  l'an  46,  il  épousa  Fulvie  '^.  Laméme 
année,  en  oct.  46,  Cicéron  raconte  dans  une  lettre  à  Pétus  ^ 
qu'il  a  dîné  chez  Yolumnius  avec  Cythéris.  Il  ne  s'atten- 
dait pas,  dit-il,  à  cette  rencontre,  mais  il  en  prend  gaiment 
son  parli.  11  ne  parle  pas  d'Antoine. 

La  liaison  avec  Antoine  ne  fut  qu'un  épisode  dans  la 
carrière  galante  de  Cythéris.  Aurelius  Victor'  nous  apprend 
qu'elle  fut  aimée  de  M.  Junius  Brutus,  sans  doute  après 
sa  rupture  avec  Antoine,  c'est-à-dire  de  l'an  46  à  44. 
—  Brutus,  né  en  85,  avait  en  46  trente-neuf  ans — :«  Brutus... 
Gytheridem  mimam  eu  m  Antonio  et  G  allô  poeta  amauit  ». 
C'est  probablement  après  la  mort  de  Brutus,  ou  tout  au 
moins  après  son  départ  d'Italie,  que  Gallus  s'attacha  À 
elle  :  c'est  lui  qui  devait  l'illustrer  sous  on  nom  poétique. 
De  ce  que  dans  l'Ëgl.  YI  de  Virgile,  en  l'an  40  (Gallus 
avait  alors  vingt-neuf  ans),  il  n'est  pas  question  de  ses 
élégies,  je  conclus  qu'elles  n'étaient  pas  encore  composées. 
Cela  veut-il  dire  que  Gallus  ne  connût  pas  encore  Cythéris? 
Naturellement  nous  ne  savons  rien  là-dessus.  Les  élégies 
à  Lycoris  sont  mentionnées  dans  TÉgl.  X,  qu'on  place  en 

1.  Cic,  ad  Att.^  X,  x,  5;  X,  xvi,  6. 
3.  Cic,  Philipp.y  II,  ch.  xxiv. 

3.  Nat.  sut.,  VIII,  16  (21),  55.  Cicéron  parle  déjà  des  lions  d'Antoine 
Tannée  précédente,  ad  Att.^  X,  xiii,  1,  mais  sans  les  mettre  en  rapport 
avec  Gylhéris. 

4.  Cic,  Philipp.^  II,  ch.  xxviii. 

5.  W.  Drumann,  Op.  laud.^  t.  I,  p.  75. 
'  6.  Ad  fatnil.^  IX,  xxvi,  1  sq. 

7.  m.,  82.  Cf.  la  Sch.  du  Mediceus  de  Virgile  ad  Ecl.  X,  3,  dans  Zan- 
gemeister-Wattenbach,  Exempla  codd,  lat.,  PI.  10,  dont  Tantenr  appelle 
assez  plaisamment  les  trois  principaux  amants  de  Cythéris  «  triumuiri  » . 


48  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

général —  avec  raison,  je  pense,  bien  que  la  chose  ne  soit 
pas  absolument  sûre  —  en  Tan  37.  11  y  est  question  de  la 
séparation  et  des  regrets  que  Gallus  ressentit  pour  l'infi- 
dèle :  ces  regrets  devaient  ligurer  dans  les  dernières  élégies,- 
probablement  dans  le  1.  IV.  Comme  les  poètes  ses  con- 
frères, Gallus  dut  d'abord  chanter  la  beauté,  les  grâces  de 
Gythéris  et  développa  dans  les  trois  premiers  livres  toute 
l'histoire  de  son  roman,  dont  le  IV®  formait  la  conclusion 
douloureuse.  On  peut  donc  considérer  raisonnablement 
ks  premiers  livres  des  élégies  de  Gallus  comme  antérieurs 
à  rÉgl.  X.  A  ce  moment  il  pleurait  la  rupture;  quand  il 
eut  épuisé  celte  veine,  il  se  tut. 

J.  H.  Voss  *,  Vôlker  ^,  H.  Flach  ^  se  sont  refusés,  pour 
des  raisons  diverses,  à  croire  que  la  Gythéris  d'Antoine  et 
la  Lycoris  de  Gallus  soient  la  môme  personne.  11  n*y  a  rien 
d'extraordinaire  à  ce  que  Gallus  se  soit  épris  d'une  femme 
à  la  mode  comme  Gythéris  et  qu'il  ne  lui  ait  pas  demandé 
compte  de  son  passé.  Gythéris  était  peut-être  toute  jeune- 
en  l'an  50;  elle  pouvait  être  encore  séduisante  une  dizaine 
d'années  plus  tard.  Si  l'on  repousse  Tidentification,  il  faudra 
admettre  deux  Gythéris  contemporaines,  sur  la  seconde- 
desquelles  nous  ne  savons  rien,  sauf,  comme  le  fait  remar-' 
quer  spirituellement  A.  Nicolas  *,  qu'elle  ne  paraît  pas 
«  avoir  complètement  oublié  les  traditions  de  la  première, 
puisque,  infidèle  au  poète,  elle  suivit  un  autre  amant  sur  les 
bords  du  Rhin  ».  W.  H.  Kolster  ^  s'appuie  sur  les  textes 
des  scholiastes  pour  réfuter  l'opinion  de  VOlker  et  de 
Flach.  G.  Pascal  a  montré  qu'on  avait  voulu  prendre  trop 
de  soin  de  la  délicatesse  de  cœur  et  de  l'honneur  de  Gallus 
en  le  considérant  comme  incapable  de  se  contenter  des 
restes  d'Antoine.  Les  contemporains  savaient  bien  que 
Lycoris  était  tout  à  fait  indigne  de  lui,  puisqu'Ovide  a  dit  ^  : 
«  Nec  fuit  opprobrio  célébrasse  Lycorida  Gallo  ».  «  Oppro- 


1.  Ad  Egl.  X,  1-3. 

2.  Op.  laud.,  p.  *i7. 

3.  N.  Jahrbùcher  f.  Phil.  m.  Paedag.,  t.  CXIX,  1879,  p.  793. 

4.  De  la  vie  et  des  ouvrages  de  Caiua  Cornélius  Gallus  (thèse  de  doc- 
torat), 1851,  p.  210,  note  5. 

.  5.  Dans  son  édition,  p.  197  sq. 
6.  Tristesy  II,  W». 


LES  PROTECTEURS,   LES  AMIS  DE  VIRGILE  4^ 

brio  esse  noQ  potuit,  nisi  illa  turpis  infamisque  femina 
esset  '.  » 

Nous  n*avoQS  pas  à  nous  occuper  de  la  carrière  posté- 
rieure de  Gallus.  La  part  qu'il  prit  à  la  guerre  d'Egypte 
après  Actium,  sa  nomination  au  poste  de  gouverneur  de 
FÉgypte,  où  il  resta  jusqu'à  sa  disgrâce  suivie  d'une  mort 
violente  en 27 y  durent  forcément  l'éloigner  de  Virgile.  S*il 
est  vrai,  comme  le  dit  Servius  ^,  que  celui-ci  consentit  à 
effacer  du  IV®  1.  des  Géorgiques  l'éloge  qu'il  avait  fait  de 
lui,  ce  fut  sans  doute  sur  un  ordre  formel  d'Octave,  qui  ne 
voulait  pas  laisser  subsister  dans  un  poème  officiel  les 
louanges  d'un  fonctionnaire  pour  lequel  il  s'était  montré 
si  sévère.  La  même  raison,  bien  entendu,  n'existait  pas 
pour  les  Bucoliques;  Octave  ne  pouvait  s'offenser  que 
Gallus  y  fût  chanté  comme  poète  et  comme  amant  mal- 
heureux. Aussi  son  souvenir  s'y  est-il  conservé. 

Le  rôle  d'ami  intime  joué  par  Gallus  auprès  de  Virgile 
pendant  sa  jeunesse  paraît  avoir  été  rempli  plus  tard  par 
L.  Varius  Rufus,  le  protégé  d'Auguste,  le  familier  de 
Mécène  et  d'Horace,  qui  vécut  d'environ  74  à  environ  14, 
qui  fit  jouer  en  29  la  tragédie  de  Thyeste  et  qui  fut  célèbre 
comme  poète  épique.  Il  ne  nous  apparaît  qu'une  seule  fois 
dans  les  Bucoliques  ^,  comme  un  écrivain  illustre,  envers 
qui  l'auteur  tient  à  témoigner  son  admiration.  Il  est  bien 
possible  qu'il  faille  voir  là  une  amitié  surtout  littéraire, 
qui  se  transforma  en  une  amitié  de  cœur,  lorsque  Virgile 
eut  été  admis  dans  le  cercle  de  Mécène.  Toutefois  nous 
ignorons  à  quelle  date  précise  commencèrent  les  relations 
personnelles  entre  les  deux  poètes.  A  l'époque  des  Buco- 
liques Varius  avait  composé  en  l'honneur  de  César  un 
poème  épique  intitulé  De  Morte,  Ce  poème  devait  être  une 
œuvre  de  circonstance,  qui  fut  écrite  peu  de  temps  après 
l'événement,  c'est-à-dire  en  44  ou  43.  Macrobe  *  nous  en  a 


1.  Rivista  di  Filologia  e  d'Iatruzione  classica,  anno  XVI,  p.  407. 

2.  Ad  Ecl.  X,  1,  et  ad  Georg.,  IV,  1. 

3.  IX,  35.  «  uario  om.yl  VARO  Maîbcmic  «  non  nuUi  sane  Alfenum 
Varum  volunt  »  Servius,  Vario  probat  Servius,  testatur  Schol.  Hor.  », 
O.  Ribbeck  •.  C.  Pascal,  Rivista  di  Fil.  e  distr.  elassica,  a.  XVII, 
p.  147,  croit  qu'il  faut  lire  Varo. 

4.  Saturn.,  VI,  I,  39  et  40,  VI,  II,  19  et  20. 


50  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

conservé  quatre  fragments.  Le  deuxième  et  le  troisième 
ont  été  imités  par  Virgile  dans  les  Géorgiques,  le  premier 
dans  rÉnéide,  le  quatrième  dans  les  Bucoliques,  YIII, 
85  sq.,  où  le  v.  88  est  textuellement  emprunté  à  Varius.  Il 
faut  voir  là  un  hommage  rendu  par  Virgile  à  une  œuvre 
qui  était  dans  toute  sa  nouveauté  et  c'est  elle  sans  doute 
qui  lui  a  inspiré  le  v.  35  de  TÉgl.  IX,  d'assez  peu  posté- 
rieure à  la  Ville  et  où  Varius  est  associé  à  Helvius  Ginna. 
On  sait  que  Varius  fut  l'exécuteur  testamentaire  de  Vir- 
gile et  qu'il  eut  par  conséquent  avec  celui-ci  des  relations 
très  affectueuses  jusqu'à  sa  mort. 


CHAPITRE  II 


L'ordre  chronologique  et  la  date  des  Bucoliques. 


Pour  étudier  avec  quelque  sûreté  la  formation  et  le 
progrès  du  talent  de  Virgile  à  Tépoque  des  Bucoliques  il 
faut  savoir  dans  quel  ordre  celles-ci  ont  été  composées  ^. 

L'ordre  traditionnel  dans  lequel  les  présentent  presque 
toutes  les  éditions  est  Tordre  des  mss.;  il  remonte  aux 
temps  d^Auguste.  Nous  lisons  en  effet  dans  Ovide,  Amores,  I, 
15,  25  sq.  :  «  Tityrus  et  segetes  Aeneiaque  arma  legentur, 
Roma  triumphati  dum  caput  orbis  erit  ».  Ovide  a  voulu 
désigner  les  trois  grandes  œuvres  de  Virgile  et  il  Ta  fait 
en  empruntant  un  mot  au  début  de  chacune  :  Géorg.^  I,  i, 
«  Quid  faciat  laetas  segetes.,,  »  £n.,  I,  1  :  <<  Arma  uirumque 
cano...  »  Il  est  donc  certain  qu'il  lisait  TÉglogue  de  Tityre 

1.  M.  Sonntag,  Op.  laud.^  1891,  Ëinleitung,  p.  1-13,  a  résume  les  diffé- 
rents systèmes  proposés  depuis  le  P.  de  la  Rue  pour  la  chronologie  des 
Bucoliques.  Cf.  A.  Feilchenfeld,  De  Vergilii  bueolicon  teniporibus,  1886, 
p.  5-8.  Il  est  donc  inutile  de  les  reproduire  ici.  On  trouvera  le  sys- 
tème de  Franz  Hermès  dans  son  édit.,  p.  29,  note  6.  Le  système  de 
C.  Schaper  consiste  à  placer  les  Égl.  IV,  VI,  X,  après  la  composition 
des  Géorgiques.  Ce  système,  souvent  défendu  par  son  auteur  et  main- 
tenu dans  la  7*  édit.  de  Ladewig,  1882,  a  été  si  souvent  combattu  et 
réfuté  quMl  n'y  a  pas  lieu  de  reprendre  la  question  à  nouveau.  Le 
mérite  de  M.  Sonntag  c'est  d'avoir  proposé  pour  la  1"  Égl.  une  date  que 
je  crois  conforme  à  la  réalité  et  qui  fait  disparaître  bien  des  difficultés. 
Quant  à  sa  théorie  des  deux  recueils,  l'un  comprenant  les  Égl.  II,  III,  V, 
IV,  VII,  VIII,  offert  à  Pollion  en  l'an  39,  Tautre  comprenant  les  Égl.  I, 
VI,  IX,  X>  je  ne  saurais  l'accepter;  en  particulier  la  postériorité  de 
l'Égl.  VI  à  l'Égl.  VIII  me  parait  inadmissible. 


52  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

en  tête  des  Ducoliques.  Or  c'est  à  celte  place  que  nous 
la  lisons  nous-mêmes  ;  il  est  probable  que  les  autres 
étaient  également  dans  Tordre  qui  nous  a  été  transmis  ^. 
La  seconde  édition  des  Amores  d'Ovide  est  antérieure  à 
Tan  2  av.  J.-C.  :  la  1"  peut  avoir  paru  vers  14  av.  J.-C. 
et  rien  ne  nous  autorise  à  supposer  que  la  pièce  en  ques- 
tion n'y  figurât  pas  déjà.  De  là  la  conclusion  à  peu  près 
certaine  que  l'ordre  traditionnel  est  celui  qui  était  déjà 
constitué  très  peu  de  temps  après  la  mort  de  Virgile. 
Remonte-t-il  à  Virgile  lui-même?  Cela  est  très  vraisem- 
blable. Nous  n'avons  aucune  raison  de  supposer  que  Vir- 
gile ait  laissé  à  d'autres  le  soin  de  publier  ses  Bucoliques 
qui  étaient  une  œuvre  achevée,  pour  laquelle  il  ne  pouvait 
avoir  les  mômes  scrupules  que  pour  son  Enéide  ^,  Nous 
avons  du  reste  à  ce  sujet  des  preuves  positives.  La  prin- 
cipale émane  de  Virgile  lui-même.  £n  effet,  à  la  fin  du 
IV°  livre  des  Géorgiques  ^,  il  lait  allusion  à  ses  Églogues  : 
or  cette  allusion  n'aurait  pas  eu  de  sens  pour  le  lecteur  si 
elle  ne  s'était  pas  appliquée  à  une  œuvre  qu'il  avait  déjà 
entre  les  mains. 

Les  Bucoliques  étaient  donc  publiées  du  vivant  de  Vir- 
gile :  par  conséquent  c'est  à  lui  que,  selon  toute  vraisem- 
blance, Tordre  traditionnel  doit  remonter.  D'après  quels 
principes  Ta-t-il  établi?  Nous  allons  voir  ♦  que  TEglogue 
de  Tityre  n'est  sûrement  pas  la  première  en  date.  Si  Vir- 
gile Ta  mise  en  tête  du  recueil,  c'est  évidemment  pour  faire 
plaisir  à  Octave  ';  Tédition  a  donc  été  faite  à  un  moment 
où  Virgile  était  en  rapports  directs  avec  lui  et  où  il  tenait 
à  lui  rendre  hommage.  Il  ne  pouvait  guère  lui  dédier  les 
Bucoliques,  puisque  plusieurs  pièces  avaient  été  envoyées 
à  d'autres  personnages;  il  pouvait  au  moins  mettre  en 


1.  E.  Krause,  Op.  laud.^  p.  5. 

2.  II  est  possible  que  Yarius  et  Tucca  en  aient  donné  une  seconde 
édition  après  la  mort  de  Virgile,  O.  Ribbeck,  Prolegomena,  p.  29.  Mais  on 
ne  saurait  admettre  avec  M.  Sonntag,  Op.  laud.^  p.  173,  que  Tordre  actuel 
no  soit  peut-être  que  celui  de  cette  seconde  édition. 

3.  y.  565-6.  Ces  vers  ont  été  suspectés  mais  à  tort  ;  cf.  W.  KIoucok» 
ad.  h.  1.,  edit.  maior^  1888. 

4:  P.  55  sq.,  59  sq.,  66  sq. 

5.   Wagner,  ad  Sophnii  Prolegomena^   Heyne- Wagner  *,  p.  49  sq. 
A.  Feilchonfcld, /7i««.  tViatM/.,  p.  16.  


l'ordre  et  la  date  des  bucoliques  53 

tète  de  lensenible  celle  où  il  témoignait  à  Octave  uae  si 
vive  reconnaissance.  Cet  hommage  a  pu  être  très  utile  à 
Virgile  au  moment  même;  mais  il  a  eu  des  conséquences 
funestes  en  ce  qui  concerne  l'interprétation  des  Bucoliques. 
Les  commenlaleurs  postérieurs,  qui  avaient  perdu  la  con- 
naissance exacte  des  dates,  s'y  sont  trompés;  ils  ont  cru 
qu'au  moment  de  la  composition  des  pièces  isolées,  qui 
constituent  le  recueil,  Virgile  vivait  déjà  dans  la  société  et 
dans  la  dépendance  d'Octave.  Scholia  Vcronensia  ad  VI,  9: 
«  ...scilicel  quia  iussu  Augusti  admonitus  sit,  ut  Bucolica 
scriberet  *  ».  De  là  plus  ou  moins  inconsciemment  chez  les 
commentateurs  anciens  des  efforts  pour  rapporter  à  Octave 
dans  les  Bucoliques  des  passages  qui  n'ont  rien  à  faire  à 
lui  et  des  assertions  qui  troublent  encore  le  jugement  des 
interprètes  modernes.  En  réalité,  de  ce  que  la  K®  Églogue 
est  consacrée  à  Octave,  il  ne  s'en  suit  pas  qu'il  soit  question 
de  lui  dans  les  autres  qui  sont  antérieures. 

D'autre  part  nous  voyons  que  les  Égl.  l,  IIÏ,  V,  Vil,  IX 
sont  des  dialogues;  au  contraire  les  Égl.  II,  IV,  Vï,  X  sont 
des  monologues.  Cela  ne  saurait  élre  l'effet  du  hasard.  11 
y  a  là,  comme  le  remarque  Wagner  *,  une  dispositioft 
voulue,  qui  parait  provenir  du  désir  d'établir  dans  l'en- 
semble de  la  variété.  L'invention  n'est  pas  merveilleuse;, 
mais  enfin  elle  existe  et  nous  sommes  bien  obligés  de  la 
constater.  En  conséquence  l'ordre  traditionnel  est  un  ordre 
littéraire. 

Il  serait  tout  à  fait  singulier  qu'il  correspondit  juste- 
ment à  l'ordre  chronologique.  On  ne  saurait  admettre 
que,  dès  le  début,  Virgile  se  soit  astreint  à  composer  suc- 
cessivement et  sans  jamais  se  départir  de  cette  méthode 
un  dialogue,  puis  un  monologue .  La  forme  dépendait  évi- 
demment du  sujet  et  les  sujets  ne  se  présentaient  pas  a 

1.  Cf.  le  comment,  du  Psoudo-Probus,  p.  6  :  «  Gratias  ergo  agens 
Auguste  quod  recepisset  agros,  Bucolica  scripsit  ». 

2.  L.  c,  p.  50  :  «  Amocbaeis  carminibus...  iuterposuit  non  amoebaca  ». 
Cf.  E.  Krause,  Op.  laud.^  p.  6  sq.,  A.  Foilchenfeld,  Diss.  inaug.y  p.  15, 
Fr.  Hermès,  dans  son  édit.,  p.  29.  E.  Krause  pense  en  outre  que  Virgile 
a  voulu  éloigner  le  plus  possible  les  unes  des  autres  les  Égl.  qui  se  res- 
semblaient par  le  sujet;  il  rond  son  système  sensible  aux  yeux  par  un 
schéma  qu'on  trouvera  chez  lui  p.  6.  Je  ne  crois  pas  que  cette  hypothèse 
corresponde  à  rien  de  réel. 


54  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE    VIRGILE 

lui  avec  une  régularité  mécanique.  On  comprend  bien,  au 
contraire,  qu'une  fois  en  présence  de  l'ensemble  il  ait 
remarqué  que  les  monologues  et  les  dialogues  s'équili- 
braient et  qu'il  ait  eu  la  pensée  de  les  entremêler.  La 
preuve  que  les  choses  se  sont  bien  passées  ainsi,  c'est 
qu'en  réalité  Virgile  n'a  pas  pu  exécuter  son  plan  dans 
toute  sa  rigueur.  La  VIII®  Égl.,  en  effet,  n'est  pas  un  mono- 
logue :  elle  se  compose  de  deux  morceaux  qui  se  répon- 
dent, «  responderit  »,  v.  62.  Mais  ce  sont  deux  morceaux 
de  longue  haleine  et  Virgile  l'a  fait  rentrer  dans  la  catégorie 
pcdre.  Il  ne  pouvait  faire  autrement  à  moins  de  renoncer  à 
son  plan  et  Tà-peu-près  lui  a  paru  suffisant.  Deux  hypo- 
thèses sont,  du  reste,  possibles  :  ou  bien  il  y  avait  primiti- 
vement dans  cette  Églogue  une  conversation  entre  les  deux 
pâtres,  dont  l'attitude  est  assez  singulière  *,  et  Virgile  l'a 
supprimée  à  l'édition,  ou  cette  conversation  n'a  jamais 
existé,  Pollion,  à  qui. la  pièce  est  dédiée,  ne  paraissant 
jamais  avoir  eu  beaucoup  de  goût  pour  ces  détails  rusti- 
ques 2. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  problème  de  la  chronologie  des 
Bucoliques  avait  été  dojà  posé  par  les  critiques  anciens. 
Le  commentaire  de  Servius  sur  les  Bucoliques,  Préambule, 
p.  3,  dit  que  Tordre  dans  lequel  les  Bucoliques  ont  été 
écrites  est  incertain,  que  la  plupart  (plerique)  considèrent 
la  dernière  et  la  première  comme  étant  à  leur  place  vraie, 
que  d'autres  (alii)  veulent  mettre  à  la  première  place 
l'Égl.  VI.  Donat  dans  les  Scholia  Bernensia,  p.  744,  dit  déjà 
la  même  chose.  Cf.  les  Schol.  Bem.  ad  Ecl.  VI,  p.  792.  Le 
Pseudo-Probus,  Comment,,  p.  6,  pense  que  la  IXo  Églogue, 
dans  laquelle  Virgile  se  plaint  d'être  dépouillé  de  son  bien, 
a  dû  nécessairement  être  antérieure  à  la  première  : 
K  ...  prius  fuit  queri  damnum,  deinde  testari  beneficium  ». 
Il  n'a  pas  compris  le  rapport  qui  existe  entre  ces  deux 
pièces  3  ;  mais  la  question  de  la  chronologie  des  Bucoli- 
ques a  été  soulevée  dès  l'antiquité. 

C'est  d^abord  au  texte  même  des  Bucoliques  qu'il  faut 
s'adresser  pour  la  résoudre.  On  peut  tout  de  suite  mettre 


1.  Cf.  p.  295  sq. 

2.  Cf.  p.  27  sq. 

3.  Cf.  p.  63. 


l'ordre  et  la  date  des  bucoliques  55 

hors  de  cause  la  X®  Egl.,  que  Virgile  donne  comme  ayant  été 
composée  la  dernière,  v.  1  :  «  Extreraum  hune,  Arelhusa, 
mihi  concède  laborem  ».  Il  n'a  pu  écrire  ces  mots  qu'à  un 
moment  où  il  était  décidé  à  renoncer  au  genre  bucolique. 
Sans  doute,  malgré  cette  espèce  d'engagement  solennel, 
il  aurait  pu  être  amené  par  les  circonstances  à  composer 
d'autres  Ëglogues  et,  dans  l'édition  définitive,  mettre  la  X^ 
à  la  dernière  place  à  cause  de  son  début;  mais  il  ne  semble 
pas  que  le  cas  se  soit  produit. 

La  V«  contient,  pour  ce  qui  nous  occupe,  un  passage 
d'importance  capitale.  Après  une  lulte  poétique  courtoise 
Menalcas  adresse  à  son  concurrent  Mopsus  les  y.  suivants, 
85  sq.  :  «  Hac  te  nos  fragili  donabimus  ante  cicuta.  Haec 
nos  «  Formosum  Corydon  ardebat  Âlexin  »,  Haec  eadem 
docuit  n  Cuium  pecus?  an  Meliboei?  »  Il  est  bien  certain 
qu'il  se  donne  comme  l'inventeur  des  Égl.  Il  et  III;  quant 
à  la  V®,  il  y  figure  comme  l'auteur  non  pas  de  toute  la 
pièce,  mais  seulement  d'une  partie,  le  second  morceau  en 
l'honneur  de  Daphnis;  cependant  l'intention  de  Virgile  est 
de  la  lui  attribuer  comme  les  deux  autres.  Virgile  ne  s'em- 
barrasse  pas   de   l'invraisemblance  S  pas   plus   qu'il  ne 
s'embarrasse  de  ce  que  les  diverses  parties  de  la  III^  Égl. 
sont  distribuées  entre  Damoetas  et  un  certain  Menalcas 
qui  du  reste  n'est  pas  celui  de  la  V«.  C'est  qu'au  fond  c'est 
lui-même  qui  parle  par  la  bouche  du  Menalcas  de  la  V«  Égl. 
C'est  lui  qui  revendique  la  paternité  des  trois  pièces  en 
question.  Pourquoi  le  fait-il?  Si  elles  avaient  paru  seule- 
ment avec  toutes  les  autres  dans  le  recueil  définitif,  cet 
avertissement  au  lecteur  n'aurait  pas  eu  de  sens.  Sans 
doute  elles  couraient  isolées,  et  le  premier  venu  eût  pu 
en  accaparer  la  propriété  ;  c'est  là  ce  que  Virgile  a  voulu 
prévenir.  M.  Sonntag  ^  déclare  que  nous  n'avons  aucune 
preuve   que   Virgile  ait  édité  ses   Églogues  l'une  après 
l'autre.  Cette  preuve  nous  l'avons  ici.  Les  Églogues  II  et  III 

1.  M.  Sonntag,  Op.  laud.^  p.  125  sq.,  trouve  quelque  chose  de  bizarre 
à  ce  que  Menalcas  se  donne  comme  l'auteur  d'une  petite  scène  drama- 
tique dans  laquelle  il  joue  un  rôle.  Il  y  a  là  une  allégorie  incomplète 
qu'il  ne  faut  pas  trop  presser  sous  peine  d'arriver  à  un  non-sens.  L'allé- 
gorie incomplète  est  un  des  procédés  familiers  à  Virgile.  Nous  en  avons 
un  exemple  dans  TÉgl.  I  (cf.  p.  341  sq.). 

3.  Op,  laud.,  p.  198. 


56  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

avaient  paru  séparément;  la  V®  parut  de  même  *  :  Virgile 
y  réserve  ses  droits  d'auteur  pour  ses  publications  anté- 
rieures, qui  avaient  eu  sans  doute  un  certain  succès;  car 
on  ne  réclame  la  possession  que  de  ce  qui  le  mérite. 

On  a  reconnu  depuis  longtemps  la  valeur  chronologique 
de  l'indication  de  Virgile.  Les  Egl.  II  et  111  ont  été  com- 
posées avant  la  V®  et  elles  l'ont  été  dans  cet  ordre;  car  on 
ne  voit  pas  dans  quel  but  Virgile  n'aurait  pas  maintenu 
l'ordre  réel  ^.  Nous  pouvons  aller  plus  loin  :  au  moment 
où  l'ut  écrite  la  V^  Égl.,  la  11*^  et  la  III«  étaient  les  seules 
que  Virgile  eût  données;  s'il  y  en  avait  eu  d'autres,  il  les 
aurait  mentionnées  ^;  son  intention  est  d'affirmer  ses  droits 
de  propriété  sur  toutes  et  non  sur  quelques-unes.  Donc 
la  II**,  la  III®  et  la  V*'  Églogues  sont  les  premières  qui  aient 
été  publiées  par  Virgile  et  elles  l'ont  été  dans  cet  ordre. 

Cette  indication  chronologique  est  confirmée  par  quel- 
ques autres  allusions.  Le  1^^  v.  de  la  IV®  ligl.,  «  Sicelides 
Musae  paulo  maiora  canamus  »,  ne  s'explique  que  si  Virgile 
avait  déjà  composé  un  certain  nombre  de  pièces  buco- 
liques d'un  caractère  moins  élevé  que  la  IV®.  La  VI®  n'a 
pu  venir  qu'après  ces  premiers  essais  bucoliques,  v.  1  sq.  : 
«  Prima  Syracosio  dignata  est  iudere  uersu  Nostra  neque 
erubuit  siluas  habitare  Thalea  ».  Dans. la  VII®,  Corydon 
célèbre,  v.  55,  le  «  formosus  Alexis  »,  ce  qui  est  une  allu- 
sion directe  à  la  II«.  La  IX®  fait  allusion  à  la  V®,  v.  49  : 
«  Quis  caneret  nymphas?....  etc.  »,  cf.  V,  v.  20  sq.  et  v.  40. 
Mais  ces  indications  ne  font  que  confirmer  le  fait  que  nous 
savons  déjà,  à  savoir  que  ces  pièces  sont  postérieures  à  II, 
m,  V.  Elles  ne  nous  renseignent  pas  sur  l'ordre  dans 
lequel  ont  été  composées  IV,  VI,  VII,  IX.  Du  fait  que  la 
Vil®  est  de  la  même  nature  que  II.  III,  V,  et  qu'elle  con- 
tient une  allusion  directe  à  l'Egl.  II,  on  a  conclu  qu'elle 
devait  avoir  suivi  à  courte  distance;  ce  n'est  qu'une  hypo- 
thèse soutenable,  mais  non  nécessaire.  Virgile  a  pu  vou- 

1.  Los  ÉgL  II,  m  et  V  n'étant  dédiéos  k  personne,  il  ne  saurait  ôtro 
question  de  copies  faites  sans  Tassentimcnt  de  Virgile  sur  l'exomplaire 
offert  à  un  protecteur.  C'est  bien  par  sa  volonté  que  ces  pièces  ont  été 
répandues  dans  le  public;  il  y  a  donc  là  une  véritable  édition. 

2.  0.  Ribbeck,  Proleffomena,  p.  3  :  «  ...  possit  facile  ordo  etiam  inverti  »  ', 
je  n'en  vois  pas  la  nécessité. 

3.  A.  Feilchenfeld,  Diss.  inang.,  p.  15. 


f 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       57 

loir  revenir  un  peu  plus  tard  au  genre  de  ses  premières 
œuvres  et  y  rattacher  une  œuvre  postérieure,  sans  que  nous 
soyons  fixés  par  là  même  sur  la  date  de  cette  dernière. 
Le  résultat  intéressant  de  ces  allusions  multiples,  cest 
que  Virgile,  eu  composant  ses  Bucoliques,  regarde  sans 
cesse  en  arrière  :  c'est  une  habitude  enracinée  chez  lui  de 
rattacher  Tœuvre  qui  suit  aux  précédentes,  de  ramener 
sur  elles  Tattention  du  lecteur  et,  tout  en  composant  des 
pièces  isolées,  de  ne  pas  perdre  de  vue  l'ensemble;  cha- 
cun de  ces  petits  poèmes  est  une  pierre  qui  s'ajoute  à 
l'édifice. 

On  arrivé  à  plus  de  précision  en  examinant  les  Églo- 
gues  datées.  La  IV°  est  datée  par  le  v.  H,  où  il  s'agit  du 
consulat  de  Pbfiion  :  «te  consule  ».0n  ne  connaît  exacte- 
ment ni  le  mois  où  fut  conclue  la  paix  de  Brindes,  ni  celui 
où  Pollion  prit  possession  de  son  consulat.  La  paix  de 
Brindes  paraît  être  de  la  seconde  moitié  de  l'an  40.  Pol- 
lion ayant  obtenu  de  revêtir  le  consulat  pour  les  services 
rendus  à  Antoine  pendant  les  négociations,  on  ne  voit 
pas  ce  qui  aurait  pu  l'empêcher  de  l'inaugurer  très  peu 
de  temps  après  la  conclusion  de  la  paix.  D'autre  part,  les 
faits  qui  doivent  se  passer  sous  le  consulat  de  Pollion  sont 
indiqués  par  Virgile  au  futur;  donc  le  consulat  n'était  pas 
terminé  et  Ton  sait  que  Pollion  s'en  démit  avant  la  fin  de 
l'année.  L'Églogue  IV  étant  une  œuvre  de  circonstance, 
Virgile  n'a  pas  dû  mettre  beaucoup  de  temps  à  la  composer  ; 
il  Ta  écrite  dans  la  seconde  moitié  de  l'an  40  sans  qu'on 
puisse  préciser  le  mois. 

Une  assertion  du  Serv.  Danielin.  ad  IV,  H  :  «  inibit  »  non 
«  iniit  »  quia  consul  designatus  erat  »  a  suscité  une  ques- 
tion qui  a  clé  très  discutée.  Pollion,  au  moment  de  la 
IV®  Égl.,  était-il  consul  ou  consul  désigné?  Cette  question, 
au  point  de  vue  de  la  date  de  la  IV^*  Égl.,  ne  parait  pas 
avoir  d'importance,  puisque  Pollion,  après  la  paix  de 
Brindes,  dut  revêtir  le  consulat  le  plus  tôt  possible  et  qu'il 
ne  s'agit,  dans  un  cas  ou  dans  l'autre,  que  d'une  différence 
de  quelques  semaines.  Naturellement,  en  admettant  même 
que  les  triumvirs,  à  l'entrevue  de  Bologne  (fin  de  43), 
ayant  réglé  pour  cinq  ans  la  succession  des  magistratures, 
Pollion  pût  se  considérer  comme  consul  désigné  de  43  à 


58  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

40,  on  ne  saurait  songer  à  celte  période,  puisque  la  IV®  Égl. 
paraît  postérieure  à  la  paix  de  Brindes.  Mais  toute  cette 
discussion  semble  reposer  sur  une  erreur  du  commentaire 
de  Servius.  Nous  savons  de  source  certaine  que  Pollion  fut 
consul  en  40  et  qu'il  célébra  son  triomphe  sur  les  Parthini 
à  la  fin  de  Tan  39.  Or  le  commentaire  de  Servius  a  ren- 
versé l'ordre  de  ces  faits,  ad  IV,  1  :  «  Asinius  PoUio...  cum 
post  captam  Salonam,  Dalmatiae  ciuitatem,primo  meruissel 
lauream,  post  etiam  consulatum  adeptus  fuisset...  etc..  ». 
Par  conséquent  le  consulat  de  Pollion  tombe  justement 
dans  la  période  où  Servius  croit  qu'il  n'était  que  consul 
désigné  et  toute  cette  discussion  est  sans  objet. 

La  date  de  la  IV®  Églogue  étant  fixée,  nous  pouvons  en 
déduire  celle  des  Églogues  sûrement  antérieures.  Les  Égl.  II, 
m,  V  ont  été  publiées  en  42-41  ;  on  ne  saurait  préciser 
davantage. 

L'Égl.  VI  n'est  pas  datée.  Toutefois  du  préambule  on 
peut  tirer  quelques  inductions.  Il  semble  bien  que  ce  soit 
par  cette  pièce  que  Virgile  ait  salué  l'entrée  en  charge  du 
nouveau  gouverneur  de  la  Cisalpine,  Varus.  Le  connais- 
sait-il antérieurement?  Gela  n'est  pas  impossible,  bien  que 
l'anecdote  de  la  camaraderie  à  l'école  de  Siron  n'ait  qu'une 
très  faible  autorité.  D'autre  part  Virgile  devait  à  ce  moment 
avoir  acquis  assez  de  notoriété  pour  qu'un  gouverneur 
lettré  désirât  entrer  en  relations  avec  lui.  Malheureuse- 
ment nous  ne  savons  pas  si  Varus  fut  envoyé  par  Octave 
en  Cisalpine  après  la  reddition  de  Pérouse,  au  printemps 
de  l'an  40,  ou  après  la  paix  de  Brindes,  c'est-à-dire  vers 
l'automne.  Il  y  a  là  une  incertitude  d'environ  six  mois. 
D'autre  part,  entre  Varus  et  Virgile,  il  paraît  y  avoir  eu 
quelques  négociations  *.  Varus  désirait  être  célébré  dans 
un  genre  qui  ne  convenait  pas  à  Virgile;  il  dut  se  con- 
tenter d'un  poème  d'un  ton  plus  humble.  Ce  petit  diffé- 
rend occupa  sans  aucun  doute  quelque  temps.  Ce  sont  là 
les  considérations  qui  autorisent  à  placer  la  VP  Égl.  vers 
la  fin  de  l'an  40,  quelques  mois  après  la  IV®.  Contre  l'hypo- 
thèse qu'elle  est  antérieure  à  la  IV°,  hypothèse  qui  pour- 
rait à  la  rigueur  se  soutenir,  mais  sans  s'appuyer  sur 

1.  Cf.  p.  25-1  sq. 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       59 

aucune  raison  décisive,  on  trouvera  plus  loin  ^  un  nouvel 
argument. 

La  Vli^  Égl.  ne  porte  en  elle-même  aucune  indication  de 
date.  M.  Sonntag^  croit  qu'elle  est  de  l'hiver  40-39.  On 
peut  aussi  bien  la  mettre  immédiatement  après  la  V^.  Il 
n'y  a  pas  de  raisons  plus  concluantes  pour  une  date  que 
pour  l'autre. 

En  revanche  la  Yin<^  est  datée.  Elle  est  adressée  à  un 
personnage  qui  n'est  pas  nommé,  mais  qui  est  caractérisé 
par  les  traits  suivants  :  il  a  fait  campagne  dans  TlUyrie 
et  il  en  revient  victorieux,  v.  6  sq.  et  13  ;  c'est  un  poète  tra- 
gique, V.  9  sq.  En  voilà  assez  pour  que  nous  reconnais- 
sions Pollion.  Heyne  avait  pensé  que  PoUion  était  sur  son 
départ.  Mais  M.  Sonntag^  montre  bien  qu'il  est  déjà  vic- 
torieux, v.  13,  «  uictrices...  laurus  »,  et  que  le  retour  est 
en  train  de  s'opérer.  Or  Pollion  célébra  son  triomphe  le 
VIII  des  kal.  de  novembre  de  l'an  39.  Il  ne  semble  pas 
qu'on  dût  apprendre  sa  victoire  et  son  retour  plus  tard  que 
vers  le  milieu  de  l'an  39.  C'est  sans  doute  à  cette  date  que 
Virgile  écrivit  le  préambule  de  sa  pièce;  la  pièce  elle-même 
fut-elle  terminée  exactement  à  cette  date  ou  était-elle  prête 
déjà  depuis  quelque  temps,  c'est  ce  que  nous  ne  savons 
pas. 

J'arrive  maintenant  aux  deux  pièces  dans  lesquelles 
Virgile  parle  de  l'événement  qui  le  toucha  le  plus  vivement 
pendant  la  période  des  Bucoliques,  c'est-à-dire  de  la  perte 
de  son  bien  ;  il  s'agit  des  Égl.  I  et  IX  ;  les  précédentes  ne 
sont  que  des  morceaux  littéraires;  celles-ci  traitent  des 
intérêts  vitaux  de  Virgile. 

Ces  deux  Églogues  sont  étroitement  liées  ensemble.  Il 
importe  d'établir  exactement  à  quoi  elles  font  allusion  et 
dans  quel  ordre  elles  ont  été  écrites. 

Il  n'y  a  pas  de  doute  que  pendant  la  période  des  Buco- 
liques Virgile  n'ait  été  dépouillé  de  son  domaine.  D'après 
l'opinion  vulgaire  il  le  recouvra  presque  aussitôt.  Or  cette 
opinion  n'est  pas  conforme  à  la  réalité  des  faits.  Il  semble 

1.  p.  •72. 

2.  op.  laud.,  p.  136. 

3.  /ôirf.,  p.  89.  Les  textes  d'Appien  et  do  Dion  Cassius,  auxquels  ren- 
voie M.  S.,  appuient  cotte  interprétation. 


60  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

au  contraire  que  la  dépossession  ait  été  définitive.  Dans 
les  Géorgiques,  II,  198,  il  parle  du  territoire  perdu  par 
Mantoue  :  «  Et  qualem  infelix  amisit  Mantua  campum  », 
sans  faire  allusion  à  une  restitution  même  partielle.  On 
peut  cependant  prétendre  qu'il  a  peut-être  obtenu  une 
situation  de  faveur.  Mais  si,  lorsqu'il  composa  les  Géorgi- 
ques,  il  avait  toujours  eu  sa  propriété  d'Andes,  il  serait 
bien  singulier  qu'il  n'en  eût  pas  dit  un  seul  mot  dans  tout 
l'ouvrage.  Il  décrit  avec  amour  la  propriété  du  vieillard 
de  Tarente,  IV,  125  sq.,  avec  ses  fleurs,  ses  abeilles,  ses 
fruits,  et  il  n'a  pas  une  allusion  pour  le  domaine  paternel, 
qui  lui  est  si  cher  dans  les  Bucoliques.  Il  nous  dit,  IV, 
564,  qu'il  habite  Naples;  on  trouverait  plus  naturel  qu'il 
eût  composé  ses  Géorgiques  sur  le  domaine  qui  lui  venait 
de  son  père.  Suétone-Donat,  H,  parle  de  Naples  comme 
d'une  ville  qu'il  habitait  ordinairement  et  nous  dit  qu'il 
ne  venait  que  rarement  à  Home.  Il  ajoute,  13,  que,  quoi- 
qu'il eût  une  maison  à  Rome,  il  séjournait  pourtant  habi- 
tuellement en  Campanie  et  en  Sicile  :  «  Quamquam  secessu 
Campaniae  Siciliaeque  plurimum  uteretur  ».  Comment 
admettre  qu'il  ne  fût  pas  souvent  retourné  à  Andes,  s*il  y 
eût  encore  eu  son  patrimoine?  Il  est  donc  très  vraisem- 
blable qu'il  n'y  possédait  plus  rien. 

Les  biographes  et  les  commentateurs  sont  d'un  autre 
avis.  Pour  eux,  ou  Virgile  n'a  pas  été  compris  dans  la  spo- 
liation des  Mantouans,  ou  on  lui  a  rendu  sa  propriété.  Et 
ils  font  intervenir  ses  protecteurs  d'une  façon  assez  con- 
fuse *  pour  lui  assurer  cette  situation  privilégiée.  Suétone- 
Donat,  19,  représente  la  première  version  :  «  quia... 
inderanem  se  praestitissent  ».  De  même  la  Vita  Bernensis^ 
qui  dit  d'Octave  :  «  ...cum  omnibus  Mantuanis  agri  aufer- 
renlur,  ...huic  solo  concessit  raemoria  condiscipulatus,utct 
ipse  poeta  testatur  in  Bucolicis  dicendo  :  «  Deus  nobis  haec 
otia  fecit  ».  Cette  conception  n'est  juste  qu'en  partie,  puis- 
qu'elle ne  tient  pas  compte  de  la  situation  décrite  dans  la 
IX®  Églogue.  En  faveur  de  la  restitution  les  témoignages 
abondent.  Vita  Servii  :  «  amissis...  agris  Romam  uenit  et 
...  solus  agrum  quem  amiserat  meruit  ».  Comment,  de 

1.  Cf.  p.  30  sq.,  36  sq. 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       61 

Serv.,  Préambule^  p.  2  :  «  uel  aliis  nobiiibus,  quorum  fauore 
amissum  agrum  reccpit  »  ;  p.  3  :  «  perdito...  agro  Vergiiius 
Romam  uenit  et  potentium  faucre  meruit,  ut  agrum  suum 
solus  reciperet  ».  Servius  ajoute  qu'il  ne  put  cependant 
rentrer  en  possession  à  cause  de  l'opposition  violente  du 
•vétéran  qui  détenait  la  propriété,  mais  que  la  restitution 
eut  lieu  plus  tard;  ibid.  :  «  PosteaabAugusto  missis tribus 
uiris  et  ipsi  integcr  ager  est  redditus  et  Mantuanis  pro 
parte  ».  Pseudo-Probus,  dans  la  Vita,  p.  i  :  «  postea  resti- 
tutus...  »;  dans  le  Préambule  du  commentaire,  p.  5  sq.  : 
«  Vnde  factum,  uti  Vergiiius  quoque  agros  amitteret... 
promeruit,  ut  agros  suos  reciperet...  Gratias  ergo  agens 
Augusto  quod  recepisset  agros...  »  Le  Pseudo-Probus  men- 
tionne bien  les  violences  du  vétéran,  mais  il  paraît  croire 
que  la  restitution  fut  pourtant  définitive.  Les  Scholia  Ber- 
nensia  voient  dans  la  première  Églogue  la  preuve  d'une 
restitution,  Prèamb.  de  l'Égl.  I,  p.  749  :  «...  quia  ob  suum 
ingenium  redditi  sunt  sibi  agri  a  Gaesare  Augusto...  in 
laudem  Gaesaris  et  principuni  ceterorum,  per  quos  agri 
sibi  redditi  sunt  ».  Tous  ces  témoignages  concordent  en 
faveur  d'une  restitution  soit  temporaire,  soit  définitive. 

Or  A.  Przygode  *,  A.  Feilchenfeld  2,  M.  Sonnlag  ^  ont 
reconnu  que,  d'après  le  texte  de  Virgile,  il  ne  s'agit  nulle- 
ment d'une  restitution.  Voici  les  faits  tels  que  l'auteur  lui- 
même  nous  les  raconte,  et,  lorsqu'on  ne  veut  pas  y  mêler 
les  résultats  d'une  interprétation  inexacte,  son  récit  est 
d'une  parfaite  clarté.  Dans  la  V^  Églogue,  Tityre,  qui  repré- 
sente ici  Virgile,  demeure  tranquille  possesseur  de  son 
bien,  tandis  que  ses  voisins  sont  expulsés  du  leur.  Com- 
ment a-t-il  obtenu  ce  privilège?  Se  trouvant  menacé  comme 
les  Mantouans  ses  compatriotes,  il  a  été  à  Home  et  il  a 
réclamé.  Il  a  obtenu  d'Octave  cette  réponse  favorable,  v.  45  : 

1.  De  eclogarum  Vergilianarum  temporibus  {Diss.  inaug.),  Bcrolini,  1885, 
p.  31  :  «  ...  in  agrorum  divisione  qua  cctcri  cxturbarentur....  propter  lau- 
dem pocticam  agrum  rctinuissc  ». 

2.  Ueber  die  Tendenz  der  neunten  Ekloge  Virgils  und  ihrcn  Zusam- 
menhang  mit  der  ersten  und  sechsten,  dans  les  Derichte  des  freien  Deut- 
schen  Hochatiftes  zu  Frankfurt  a.  .1/.,  4'='"  Band,  Jahrgang  1888,  p.  29-i, 
«  in  der  1  Ekloge  ist  nicht  der  Dank  fur  die  restitutio  des  verlorencn 
Besitzes,  sondern  fur  servatio  des  gefiihrdeten  Dichtergutes  enthalten  * 

3.  Op.  laud.,  p.  22. 

4 


62  ÉTUDE  'SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

i<  Pascite  ut  ante  boues,  pueri..  ».  Constatant  ce  résultat 
acquis,  son  interlocuteur  lui  dit,  v.  46  :  «c  ..  ergo  tua  rura 
manebunt  ».  Il  ne  s'agit  pas  d'une  expulsion  suivie  d'une 
restitution,  mais  d'une  menace  d'expulsion  conjurée  par 
un  maintien  en  possession,  ce  qui  est  bien  différent.  Donc 
les  commentateurs  anciens,  qui  ont  cru  voir  dans  la  I""*^  Égl, 
le  témoignage  d'une  restitution,  se  sont  trompés.  Toute- 
fois, la  promesse  d'Octave,  qui  avait  calmé  les  inquiétudes 
de  Virgile,  n'a  pas  eu  les  conséquences  que  celui-ci  en 
attendait.  Il  est  retourné  chez  lui  et  la  nouvelle  de  la  faveur 
qui  lui  avait  été  accordée  s'est  répandue,  Égl.  IX,  7  sq.  : 
«  Certe  equidem  audieram....  Omnia...  uestrum  seruasse 
Menalcan  ».  u  Seruasse  »  est  en  relation  directe  avec 
«  manebunt  ».  Il  s'agit  toujours  du  maintien  en  possession. 
Mais,  en  réalité,  la  promesse  faite  par  Octave  n'arrêta  pas 
les  envahisseurs  ;  ils  eurent  recours  à  la  violence  et  Vir- 
gile dut  se  dérober  à  un  attentat  dirigé  contre  sa  per- 
sonne; il  abandonna  sa  propriété  et  vraisemblablement 
il  retourna  à  Rome,  avec  l'espérance  qu'il  obtiendrait 
justice.  C'est  du  moins  ce  que  fait  entrevoir  la  fin  de  la 
IX®  Églogue,  V.  67  :  «  cum  uenerit  ipse  ».  Comme  nous 
l'avons  vu,  il  est  très  vraisemblable  que  cette  espérance  ne 
se  réalisa  pas.  Ainsi  la  P^  Égl.  ne  fait  pas  allusion  à  une 
restitution  et  il  est  très  probable  qu'il  n'y  en  eut  pas  après 
les  événements  qui  font  le  sujet  de  la  IX°. 

Il  n'y  a  rien  dans  tout  cela  qui  ne  paraisse  très  naturel 
et  qui  soit  suspect.  Que  les  ordres  donnés  par  Octave  n'aient 
pas  été  exécutés,  cela  n'a  rien  de  particulièrement  éton- 
nant. Il  n'était  pas  encore  le  maître  absolu  et  il  devait 
compter  avec  les  vétérans;  ceux-ci  se  croyaient  en  droit 
d'exiger  la  réalisation  des  promesses  qui  leur  avaient  été 
faites  et  n'étaient  pas  hommes  à  se  payer  de  paroles;  ils 
s'adjugèrent  ce  qu'ils  considéraient  comme  leur  dû;  nous 
ignorons  du  reste  ce  qui  se  passa  entre  Octave  et  Virgile, 
et  si  celui-ci  ne  prit  pas  trop  vite  pour  argent  comptant 
des  promesses  un  peu  en  l'air.  Ce  qui  est  certain,  c'est 
que  les  faits  mentionnés  dans  les  Églogues  I  et  IX  durent 
se  succéder  assez  rapidement,  qu'elles  sont  en  rapport 
étroit  ensemble  et  qu'elles  furent  composées  à  peu  de  dis- 
tance l'une  de  l'autre.  Virgile,  une  fois  rassuré  sur  son  sort, 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       63 

dut  être  pressé  de  retourner  dans  la  Transpadane  pour 
veiller  lui-même  à  la  conservation  de  son  bien;  l'expres- 
sion de  sa  reconnaissance  ne  se  fit  sans  doute  pas  attendre 
et,  aussitôt  revenu  chez  lui,  il  écrivit  TÉglogue  I,  remerci- 
ment  chaleureux,  d'autant  plus  sûr  d'être  bien  accueilli 
qu'il  arrivait  plus  vite.  Que  la  tranquillité  de  Virgile  n'ait 
pas  été  de  longue  durée,  c'est  ce  que  prouve  le  texte  même 
de  la  IX^'  Ëglogue.  On  a  bien  su  dans  son  entourage  qu'il 
avait  élé  l'objet  d'une  faveur  spéciale,  v.  11  :  «  Audieras  et 
fama  fuit  »;  mais  ce  n'a  été  qu'un  bruit  démenti  bientôt 
par  les  faits.  Virgile  se  vit  obligé  de  retourner  à  Rome,  et 
c'est  là  sans  doute  qu'il  écrivit  l'Églogue  IX,  sous  le  coup 
des  événements  récents;  les  choses  ne  tournèrent  pas  sui- 
vant ses  vœux.  Il  est  probable  qu'Octave  ne  se  soucia  pas 
d'entrer  en  conflit  avec  les  vétérans.  Il  proposa  au  poète 
des  compensations  et  celui-ci  fut  contraint,  faute  de  mieux, 
de  les  accepter.  C'est  sans  doute  à  ce  moment,  mais  seu- 
lement à  ce  moment,  qu'intervint  Mécène  qui,  malgré  les 
assertions  isolées  qu'on  trouve  dans  les  commentaires 
anciens,  n'eut  rien  à  voir  avec  la  composition  des  Buco- 
liques, et  c'est  ainsi  qu'il  faut  sans  doute  interpréter  le 
passage  de  Suétone- Donat,  20,  où  il  est  dit  que  Virgile  fit 
les  Géorgiques:u  ...in  honore  Maecenatis,qui  sibi  mediocri- 
ter  adhuc  noto  opem  tulisset  aduersus  ueterani  cuiusdam 
uiolentiam,  a  quo  in  altercatione  litis  agrariae  paulum 
afuit  quin  occideretur  ».  Comme  dans  la  I''®  Égl.  il  n'est 
question  que  d'Octave,  on  peut  admettre  que  c'est  à  lui 
directement  que  Virgile  eut  à  faire  lors  de  sa  première 
réclamation;  lors  de  la  seconde,  Octave  aura  chargé 
Mécène  de  s'occuper  du  poète  et  de  le  dédommager  du 
tort  que  lui  avaient  causé  les  vétérans. 

Le  Pseudo-Probus  pense  que  la  IX®  Égl.  a  été  composée 
avant  la  l^  *.  Cette  opinion  a  été  reprise  par  H.  Netlles- 
hip  2  et  par  E.  Krause  ^,  considérée  comme  séduisante 
par  +  G.  Thilo  ♦,  combattue  par  A.  Feilchenfeld  ^  et  par 

1.  Cf.  p.  54. 

2.  Ancient  Lives  of  Vergil....^  1879,  p.  42  sq.  Cf.  p.  69. 

3.  Quibus  iemporibus...  etc.,  1884,  p.  14.  Cf.  p.  29  sq. 

4.  N.  JaJirb.  f.  Phil.  u.  Paedaff.,  t.  CIL,  1894,  p.  301. 

5.  Dissert,  inaug.^  1886,  p.  21  sq. 


64  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

M.  Sonntag  *.  Elle  n'est  compatible  qu'avec  la  fausse  inter- 
prétation de  la  l""®  Églogue,  qui  voit  dans  celte  pièce  uq 
remercîment  pour  la  restitution  de  la  propriété  de  Virgile. 
Il  est  naturel  qu'on  suppose  que  Virgile  a  été  d'abord 
dépouillé,  ÉgL  IX,  et  qu'il  a  ensuite  recouvré  son  bien, 
Égl.  I.  Mais  nous  venons  de  voir  que  cette  interprétation 
n'est  pas  d'accord  avec  le  texte  de  Virgile,  et  dès  lors  on 
ne  saurait  faire  suivre  la  dépossession,  Égl.  IX,  par  un 
remercîment  pour  le  maintien  en  possession,  Égl.  I.  C'est 
Tordre  contraire  qui  s'impose. 

La  fausse  hypothèse  de  la  restitution  a  une  grande 
importance  pour  la  date  des  Égl.  1  et  IX.  Si  on  l'accepte, 
on  peut  croire  —  et  c'est  l'opinion  vulgaire  —  que  Virgile, 
dépouillé  en  l'an  41,  mais  ayant  recouvré  presque  aussitôt 
son  patrimoine,  a  pu,  libre  de  tout  souci,  composer  ensuite 
la  IV%  la  VI^  la  VU»  et  la  VIII^  Églogue.  Si,  au  contraire, 
les  choses  se  sont  passées  comme  je  l'ai  indiqué,  il  serait 
singulier  qu'il  ait  chanté  l'âge  d'or  dans  la  IV"  Égl.,  à  un 
moment  où  il  venait  d'éprouver  par  lui-même  que  la  vio- 
lence et  l'injustice  étaient  toutes -puissantes.  Dans  le 
préambule  de  la  VI^  Égl.,  il  se  fait  dire  par  Apollon,  v.  4 
sq.  :  u  pastorem,  Tityre,  pinguis  Pascere  oportet  ouis  ». 
C'est  la  preuve  qu'à  ce  moment  il  avait  des  troupeaux;  le 
conseil  eût  été  singulièrement  déplacé  à  un  moment  où  il 
n'aurait  plus  eu  ni  troupeaux,  ni  pâturages  *.  Le  théâtre 
de  la  VII^  Égl.  est  placé  sur  les  bords  du  Mincio.  Les 
patres  s'y  occupent  tranquillement  de  choses  rustiques  et 
de  poésie.  Virgile  eût-il  dépeint  une  telle  sécurité  dans 
son  pays  natal  pendant  une  période  où  les  habitants 
auraient  été  brutalement  chassés  par  des  envahisseurs 
barbares?  Comment,  dans  le  préambule  de  l'Égl.  VllI,  n'au- 
rait-il pas  entretenu  Pollion  de  ses  malheurs?  Donc  les 
Égl.  IV,  VI,  VII,  VllI,  sont  antérieures  à  l'Égl.  IX,  et,  comme 
les  Égl.  I  et  IX  sont  trop  étroitement  apparentées  et  se 
sont  suivies  de  trop  près  pour  qu'on  place  la  composition 
de  ces  quatre  pièces  dans  le  court  intervalle  qui  les 
sépare,  elles  sont  également  antérieures  à  TEgl.  I. 


1.  Op.  laud.,  p.  3*2. 

2.  W.  H.  Kolster,  ad  h.  l. 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       65 

Si  Ton  examine  au  point  de  vue  du  développement 
naturel  de  l'esprit  humain  Tordre  II.  III,  V,  IV,  VI,  VII 
(dubitativement],  VIII,  I  et  IX,  on  verra  quMl  est  satisfai- 
sant. Virgile  a  commencé  par  des  poésies  d'imitation,  par 
des  œuvres  d'un  caractère  surtout  littéraire;  lorsque  les 
circonstances  lui  ont  commandé  de  se  servir  de  sa  poésie 
dans  un  but  d'intérêt  personnel,  il  s'est  trouvé  avoir  en 
main  un  instrument  perfectionné,  dont  il  lui  était  facile 
de  faire  usage.  Il  est  vraisemblable  que  les  poésies  d  ac- 
tualité directe  et  personnelle  ne  soient  venues  qu'après 
les  autres. 

Virgile  a  du  reste  signalé  lui-même  la  différence  fonda- 
mentale qui  existe  entre  les  deux  groupes  que  nous  venons 
de  constituer.  À  la  fîn  des  Géorgiques,  IV.  565-6,  il  rap- 
pelle dans  les  termes  suivants  qu'il  est  l'auteur  des  Buco- 
liques :  «  Garmina  qui  lusi  pastorum  audaxque  iuuenta, 
Tityrc,  te  patulae  cecini  sub  tegmine  fagi  ».  11  mentionne 
donc  d'une  part  les  «  carmina  pastorum  »,  de  l'autre 
<c  Tityre  ».  Ges  a  carmina  pastorum  »,  il  les  a  faits  en  se 
jouant  :  »  lusi  »  ;  c'est  l'expression  latine  qui  désigne  là 
poésie  légère  et  Virgile  l'emploie  plusieurs  fois  dans  ce 
sens  dans  le  corps  même  des  Bucoliques  ^  Quelles  sont 
les  pièces  que  Virgile  veut  désigner  par  là?  Évidemment 
d'abord  les  Ëgl.  II,  III,  V  et  VII.  Gelles-là  ne  font  aucune 
difficulté.  La  IV^^  a  des  prétentions  supérieures  aux  autres; 
mais,  pour  ce  qui  est  de  la  forme.  Virgile  n'a  prétendu 
écrire  qu'une  simple  bucolique,  v.  3  :  «  Si  canimus  siluas...  ». 
La  VI«  s'écarle  sensiblement  pour  le  fond  du  genre  buco- 
lique. Virgile  a  pourtant  tenu  à  en  faire  ressortir  le  carac- 
tère rustique,  v.  8  :  «  Âgrestem  tenui  meditabor  barundiiie 
musam  ».  Enfin  il  caractérise  ainsi  la  V1II%  v.  1  :  «  Pas- 
torum musam  Damonis  et  Alphesiboei  ».  A  ce  groupe  il 
oppose  l'Ëglogue  de  Tityre  qu'il  caractérise  tout  différem- 
ment :  a  audaxque  iuuenta,  Tityre,  te  cecini  ».  Le  con- 
traste entre  «  lusi  »  d'une  part,  «  audax  iuuenta  cecini  »  de 

1.  VI,  1  :  r  Prima  Syracosio  dignata  est  ludere  uersu...  »  VII,  17  : 
«  Posthabui  tamon  illornm  mea  séria  ludo...  »  1, 10  :  «  Ludere  quae  uellem 
calamo  permisit  agresti...  »  Cf.  Serv.  ad  I,  10  :  Ludere,  scribcre  ut  :  car- 
mina qui  lusi  pastorum...  Schol.  Bem.  ad  VI,  I  :  Ludere  :  Eleganter  ait 
«  ludere  »  carmen  iucundum  et  remissum  et  minime  triste  describens. 

4. 


66  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Taulre,  est  évidemment  voulu.  En  quoi  a  consisté  Taudace 
de  Virgile?  On  répond  ordinairement  :  à  mettre  dans  le 
cadre  bucolique  non  plus  la  peinture  de  la  vie  pastorale 
idéalisée,  mais  les  événements  du  jour.  Cette  explication 
ne  me  paraît  pas  suffisante  et  ce  n'est  pas  une  simple 
nouveauté  littéraire  que  Virgile  a  voulu  signaler.  Mélibée, 
dans  la  V^  Égl.  *,  s*élèvc  en  termes  indignés  contre  la  vio- 
lation du  droit  de  propriété  légitime,  contre  l'usurpation 
de  soldats  grossiers.  A  une  époque  où  Octave,  qui  devait 
toute  sa  puissance  à  ses  soldats,  était  obligé  de  les  récom- 
penser en  méconnnaîssant  les  droits  de  la  propriété  privée, 
il  y  avait  de  la  hardiesse  à  le  lui  faire  sentir.  Or  cette  har- 
diesse, Virgile  ne  Ta  pas  désavouée  à  la  fin  des  Géorgi- 
ques,  mais  il  la  met  sur  le  compte  de  sa  jeunesse,  ce  qui 
est  peut-être  une  manière  de  dire  qu  au  moment  où  il 
écrit,  devenu  le  familier  et  l'obligé  d*Auguste,  il  ne  ris- 
querait plus  de  semblables  libertés.  Virgile  ne  se  borne  pas 
à  opposer  les  «  carmina  pastorum  »  à  TÉglogue  de  Tityre. 
Il  cite  les  deux  groupes  dans  Tordre  justement  contraire 
à  celui  de  son  édition.  Dans  son  édition,  c'est  Tityre  qui 
vient  en  tête,  puis  les  «  carmina  pastorum  ».  Ici,  ce  sont 
d'abord  les  «  carmina  pastorum  »,  puis  Tityre.  Or  Virgile 
savait  bien  que,  dans  son  édition,  il  avait  modifié  l'ordre 
chronologique,  et  il  l'avait  modifié  pour  faire  plaisir  à 
Octave.  Il  est  bien  possible  qu'ici  il  ait  voulu,  par  une 
allusion  discrète,  rappeler  l'ordre  vrai.  Sans  cela  pourquoi 
eût-il  interverti  celui  qui  était  consacré  par  une  publication 
récente  et  cité  les  «  carmina  pastorum  »  avant  «  Tityre  »? 
Toutefois  ce  ne  sont  là  que  des  vraisemblances.  Les 
textes  historiques  que  nous  possédons  nous  permettent- ils 
de  fixer  l'époque  à  laquelle  les  distributions  de  teires 
curent  lieu  dans  la  Cisalpine?  On  sait  qu'elles  furent 
décidées  à  l'entrevue  de  Bologne  (fin  de  43),  et  les  troubles 
auxquels  fut  en  proie  l'Italie  en  41  montrent  qu'elles 
avaient  reçu  à  ce  moment  un  commencement  d'exécution. 
Mais,  parmi  les  18  villes  qui  furent  sacrifiées  en  43  et 
dont  Appien  cite  quelques-unes  ',  nous  ne  frouvons  pas 


1.  Cf.  p.  3U  sq. 

2.  De  b.  c,  IV,  3. 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       67 

le  nom  de  Crémone,  —  ce  qui,  il  est  vrai,  n*est  pas  une 
preuve  décisive  qu'elle  n'y  eût  pas  été  comprise.  Les  com- 
mentateurs et  les  biographes  donnent  de  la  désignation 
de  Crémone  un  motif  particulier,  Vita  Servii,  p.  1  sq.,  et 
Serv,  Danielin.,  ad  IX,  28  :  u  ortis  bellis  ciuilibus  in  ter 
Antonium  et  Augustum,  Augustus  uictor  Cremonensium 
agros,  quia  pro  Antonio  senserant,  dédit  militibus  suis  )>. 
Comment,  de  Serv.,  Préam6u/e,  p. 2:  «cum  post  occisum'III- 
iduum^  Maiarum  die  in  senatu  Caesarem,  Augustus  eius 
filius  contra  percussores  patris  et  Antonium  ciuilia  beila 
mouisset,  uictoria  politus  Cremonensium  agros,  qui  contra 
eum  senserant  militibus  dédit  »;  cf.  ad  IX,  28  :  «  Cassii 
Bruti  et  Antonii  copias  Cremonenses  susceperant  )>.  Il  y  a 
dans  ces  deux  derniers  passages  une  erreur  singulière, 
puisque  Fauteur  parait  croire  que  Brutus  et  Cassius  ont  été 
les  alliés  d'Antoine.  Le  Pseudo-Probus,  dans  un  passage 
de  la  Vita  qui  parait  mutilé  ',  semble  placer  le  partage 
des  terres  après  la  guerre  de  Modène;  dans  le  préambule 
du  commentaire  ^,  il  attribue  le  châtiment  des  habitants 
de  Crémone  et  de  Mantoue  à  ce  que,  dans  la  guerre 
d'Actium,  ils  n'avaient  pris  parti  ni  pour  Tun  ni  pour 
l'autre  des  deux  rivaux  :  «  Italiae...  ciuitatibus  diuersas 
partes  sequenlibus  Cremonenses  et  Mantuani  neulri  sunt 
auxiliati  ».  Dans  le  premier  passage,  il  place  le  partage 
des  terres  trop  tôt,  dans  le  second  trop*  tard.  Les  Scholia 
Bernensia,  ad  Ecl.  IX,  29,  ne  disent  rien  de  l'époque  : 
«  Quando  Cremonenses  contra  Augustum  Antonii  copias 
susceperunt,  agros  eorum  diuidi  iussit  Caesar  ».  Seul  Sué- 
tone-Donat,  19,  regarde  le  partage  des  terres  dans  la 
Transpadane  comme  l'un  de  ceux  qui  eurent  lieu  après 
Philippes  dans  toute  l'Italie  :  «...  in  distribu  tione  agrorum, 
qui  post  Philippensem  uictoriam  ueteranis  triumuirorum 
iussu  trans  Padum  diuidebantur  ».  Or,  malgré  leurs  erreurs, 
les  autres  commentateurs  paraissent  représenter  une  tra- 
dition différente,  d'après  laquelle  le  territoire  de  Crémone 
aurait  été  partagé  par  une  volonté  spéciale  d'Octave  à  la 
suite  de  ses   dissentiments  avec  Antoine.  Ces  dissenti- 


1.  Cf.  p.  16  sq. 

2.  p.  5, 


68  ÉTUDE    SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

ments  peuvent  être  ceux  qui  firent  éclater  la  guerre  de 
Pérouse.  Pollion  tenait  la  Transpadane  pour  Antoine  et 
fut  obligé  de  l'évacuer  après  la  chute  de  Pérouse.  H  est 
possible  que  les  habitants  de  Crémone  aient  manifesté 
trop  vivement  leurs  sympathies  pour  la  cause  d'Antoine 
et  qu'Octave  les  ait  punis,  lorsqu'il  a  pu  le  faire,  c'est-à- 
dire  lorsque  la  Transpadane  fut  tombée  en  son  pouvoir 
et  qu'il  l'eut  confiée  à  un  de  ses  lieutenants  dévoués,  à 
Varus.  Crémone,  dans  ce  cas,  n'aurait  été  désignée  pour 
être  dépouillée  de  son  territoire  qu'en  l'an  40,  vraisem- 
blablement après  la  paix  de  Brindes. 

M.  Sonntag  ^  a  examiné  la  question  à  un  autre  point  de 
vue.  11  a  pensé  que  les  villes  de  l'Italie  n'avaient  pas  été 
livrées  à  la  fantaisie  des  vétérans,  mais  que,  dans  cette 
circonstance,  on  avait,  comme  toujours,  observé  les  règles 
de  la  fondation  des  colonies  militaires.  Or  les  opérations 
étaient  assez  compliquées  et  devaient  prendre  un  certain 
temps.  Les  légions  arrivaient  en  bon  ordre  dans  la  cité 
désignée,  dont  prenaient  possession  les  fondateurs  de  la 
colonie  militaire.  Les  travaux  techniques  commençaient 
sur  le  terrain.  On  délimitait  et  on  mesurait  le  territoire  à 
partager.  On  reportait  les  résultats  sur  des  plans,  dont  l'un 
était  conservé  dans  les  archives  de  la  colonie,  l'autre 
envoyé  à  Rome.  Alors  commençaient  les  réclamations  de 
ceux  qui  avaient  des  exceptions  à  faire  valoir.  On  les  exa- 
minait; on  y  faisait  droit  au  besoin.  Puis  avait  lieu  le 
tirage  au  sort  des  lots  et  l'envoi  en  possession.  C'est  à  ce 
moment  que  les  anciens  propriétaires  se  retiraient  ou  res- 
taient sur  leurs  terres  comme  fermiers  ou  mercenaires. 
M.  Sonntag  a  constaté  qu'à  l'époque  de  la  République  la 
durée  des  pouvoirs  des  triumvirs  qui  établissent  des  colo- 
nies militaires  est  de  trois  ans;  il  fallait  donc  trois  ans 
pour  remplir  toutes  les  formalités.  En  admettant  que 
Crémone  fût  parmi  les  villes  désignées  primitivement  à  la 
fin  de  43,  les  opérations  effectives  pour  en  prendre  pos- 
session ne  durent  pas  avoir  lieu  en  42,  année  pendant 
laquelle  on  emmena  les  vétérans  combattre  à  Philippes. 


1.  Op.  laud.^  p.  3*2  sq.  Il  donne  en  note  les  passages  décisifs  des  écrU 
vains  spéciaux. 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       69 

Elles  ne  commencèrent  qu'eo  41  et  durent  prendre  toute 
cette  année  et  la  suivante.  Or  nous  savons  par  Virgile  lui- 
même,  ÉgL  IX,  28,  bien  expliqué  par  les  commentateurs 
anciens  que,  primitivement,  le  territoire  de  Crémone  seul 
devait  être  partagé;  on  n'empiéta  sur  celai  de  Mantoue  que 
parce  que  le  territoire  de  Crémone  se  trouva  insuffisant. 
Les  opérations  décrites  plus  haut  durent  donc  recom- 
mencer sur  le  territoire  de  Mantoue.  On  peut  supposer 
que  la  chose  eut  lieu  dans  le  courant  de  Tan  39. 

C'est  pendant  cette  année,  après  l'envoi  de  l'Égl.  VIII  à 
Pollion,  dans  laquelle  il  ne  croit  pas  encore  avoir  lieu  de 
s'émouvoir,  que  Virgile  se  vit  menacé.  Il  alla  à  Rome,  et, 
bien  qu'il  ne  faille  pas  abuser  comme  Ta  lait  quelquefois 
J.  H.  Voss,  du  texte  des  Églogues  pour  chercher  dans  quel 
mois  elles  ont  été  composées  ^  ici  nous  avons  des  indications 
assez  précises  pour  que  la  détermination  soit  possible.  Le 
V.  I,  36  sq.  «  Mirabar...  Cui  pendere  sXia  palereris  in  arbore 
poma  »,  montre  que  l'absence  de  Tityre  eut  lieu  à  une 
époque  où  les  fruits  étaient  déjcà  mûrs,  où  on  pouvait 
cependant  les  laisser  encore  sur  Tarbre,  d'autant  sans  doute 
que  Tityre  avait  promis  de  revenir  aussitôt  qu'il  le  pour- 
rait. Cette  époque  parait  être  la  fin  d'août.  C'est  donc 
en  août  que  Virgile  se  trouvait  à  Rome.  Il  dut  rentrer 
chez  lui  en  septembre  ^  et  il  exprima  immédiatement  sa 
reconnaissance  par  la  composition  de  l'Égl.  I.  Peu  de 
temps  après  il  fut  atteint  par  l'expulsion  contre  laquelle 
il  se  croyait  garanti.  La  chose  peut  avoir  eu  lieu  avant 
la  fin  de  l'an  39;  il  retourna  sans  doute  à  Rome.  C'est  à 
Rome  qu'il  écrivit  l'Égl.  IX  ;  comme  elle  a  pour  but  d'attirer 
sur  lui  l'attention  et  la  pitié,  qu'elle  est  en  somme  une 
supplique  déguisée,  il  ne  dut  pas  attendre  longtemps 
pour  l'écrire.  Je  ne  vois  pas  ce  qui  empêche  de  supposer 
qu'elle  était  prêle  à  la  fin  de  l'an  39  ou  tout  au  plus  au 
commencement  de  l'an  38. 

A  propos  de  la  X®  Égl.  nous  lisons  dans  Servius,  ad  X,  i  : 
«...  Gallus  amauit  Cy theridem  meretricem ,  libert am  Volum- 
nii,  quae,  eo  spreto,  Antonium  euntem  ad  Gallias  est  secuta». 


1.  O.  Ribbeck,  Pi'oleg amena,  p.  4    E.  Krauso   Op.  latid.^  p.  8. 

2.  Cf.  p.  336  sq. 


70  ÉTUDK   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

S'appuyant  sur  ce  passage,  H.  Flach  *  pense  qu'Antoine  a 
emmené  avec  lui  Cythéris  au  commencement  de  l'an  43 
lorsqu'il  se  rendit  dans  la  Gaule  cisalpine  2.  L'Églogue 
n'aurait  pas  été  écrite  immédiatement  après  Tévénement, 
puisqu'il  y  est  question  d'une  longue  douleur  de  Gallus, 
mais  en  42,  et  ce  serait  une  des  plus  anciennes  pièces  de 
Virgile  ^.  Virgile  en  aurait  modifié  le  début  lorsqu'il  la 
mit  à  la  fin  de  son  recueil  *.  H.  Flach  pense  que  la  liaison 
de  Brutus  avec  Cythéris  est  antérieure  à  celle  d'Antoine 
et  que  celte  Cythéris  n'a  rien  à  faire  avec  la  Lycoris  de 
Gçrflus  ^.  Mais,  outre  que  les  dates  ne  se  prêtent  pas  à  une 
telle  prolongation  de  la  liaison  d'Antoine,  qu'au  moment 
de  la  guerre  de  Modène  Antoine  avait  autre  chose  à  faire 
qu'à  s'occuper  de  Cythéris,  le  renseignement  de  Servius 
ne  paraît  être  que  la  combinaison  d'un  grammairien,  qui 
savait,  par  Virgile,  que  Gallus  avait  aimé  une  certaine 
Lycoris  et  que  cette  Lycoris  avait  quitté  Gallus  pour  suivre 
un  autre  amant  en  Gaule,  d'ailleurs,  que  cette  Lycoris  était 
la  Cythéris  d'Antoine  et  qu'Antoine  avait  été  en  Gaule  sous 
les  ordres  de  César;  il  a  supposé  que  c'était  pour  Antoine 
que  Cythéris  avait  abandonné  Gallus.  II  faut  donc  s'en 
tenir  pour  dater  l'Égl.  X  au  texte  de  Virgile  lui-même, 
V.  22  :  «  Tua  cura  Lycoris  Perque  niues  alium  perque  hor- 
rida  castra  secutast  »;  v.  47  sq.  :  «  Alpinas  al  dura  niues  et 
frigora  Rheni  me  sine  sola  uides  ».  Il  en  résulte  que  Lycoris 
a  suivi  un  officier  dans  une  expédition  sur  les  bords  du 
Rhin  et,  pour  la  date  de  cette  expédition,  je  ne  vois  rien  à 
changer  à  l'indication  de  Heyne  ^.  «  Ab  Iulio  inde  Caesare 
M.  Agrippa  primus  fuit  e  Romanis,  qui  Rhenum  traiecit; 
idque  initio  huius  anni  factuni,  quo  Agrippa  Cos.  erat  '^. 
vid.  Dio,  XLVIII,  49,  Vellei.  II,  79.  Ubii  tum  a  Suevis  vexati, 
ab  Agrippa  in  (idem  recepti,  in  Coloniam  Agrippinensem 
deportati  :  Tac.  Ann.  XII,  27  :  Germ.  28.  »  La  pièce  est  donc 

1.  Ueber  die  Abfassungszeit  der  sehnten  Ecloge  des  Vergilius^  dans  les 
N.  Jahrh.  f.  PhiL,  u.  P'aed.  t.  CXIX,  1879,  p.  791-8. 

2.  P.  793. 

3.  P.  795. 

4.  P.  791-792. 

5.  W.  H.  Kolster,  Op.  laud.,  p.  204,  combat  ropinion  de  Flacli. 

6.  Hey ne-Wagner  ♦,  1. 1  p.  CXIX. 

7.  A.  717/37. 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       7i 

de  l'an  37.  0.  Ribbeck,  qui,  pour  des  raisons  particulières  *, 
lient  à  ne  pas  reculer  autant  cette  pièce,  est  d'avis  qu'on 
peut  songer  à  L'expédition  conduite  en  Gaule  par  Octave 
dans  l'été  de  l'an  40,  expédition  qu'il  ne  termina  pas,  étant 
pressé  de  revenir  en  Italie  *.  Ce  système  a  été  adopté  par 
R.  Bitschofsky  ^  et  par  E.  Krause  *.  Mais,  dans  cette  expé- 
dition. Octave  n'alla  pas  sur  les  bords  du  Rhin;  il  faudrait 
donc  admettre  que  Virgile  a  parlé  du  Rhin  un  peu  au 
hasard  et  uniquement  pour  désigner  la  Gaule;  il  est  diffi- 
cile de  lui  attribuer  un  pareil  à  peu  près. 

Rapprochons  maintenant  l'ordre  chronologique  du  clas- 
sement traditionnel  pour  voir  comment  Virgile  a  établi 
celui-ci.  Nous  avons  déjà  dit^  qu'il  avait  obéi  à  une  double 
préoccupation,  l'une  personnelle  —  mettre  en  tête  l'Églogue 
de  Tityre  pour  être  agréable  à  Octave,  —  l'autre  littéraire 
—  entremêler  dans  un  but  de  variété  les  monologues  et  les 
dialogues.  On  peut  ajouter  qu'il  s'est  appliqué  à  ne  pas 
commettre  contre  Tordre  chronologique  des  fautes  trop 
manifestes  et  qui  eussent  choqué  le  lecteur.  Ainsi  les 
Égl.  Il  et  m  sont  données  dans  le  texte  comme  antérieures 
à  l'Égl.  V;  elles  la  précèdent  en  etfet  dans  le  recueil.  La 
Vil®,  qui  contient  une  allusion  à  la  II®,  est,  en  elTet,  après 
elle.  La  IV^',  datée  par  le  consulat  de  Pollion,  est  avant  la 
VHP,  datée  par  l'expédition  en  Illy rie.  La  IX®,  qui  renferme 
une  allusion  à  des  vers  de  la  V®  et  une  autre  aux  faits  de 
la  I"',  se  trouve,  en  effet,  après  ces  deux  pièces.  Celle  qui 
est  formellement  désignée  comme  la  dernière  figure  à  la 
fin  du  recueil.  Ainsi  un  lecteur  qui  n'avait  pas  de  rensei- 
gnements particuliers  pouvait  parcourir  les  Bucoliques 
dans  l'ordre  où  elles  lui  étaient  offertes  sans  être  avert 
par  le  texte  môme  que  ce  n'était  pas  Tordre  véritable.  On 
peut  en  conclure  qu'en  établissant  le  classement  littéraire, 
Virgile  n'a  pas  déplacé  les  pièces  sans  nécessité  et  qu'il 
s'est  tenu  le  plus  près  possible  de  la  succession  chronolo- 
gique. Il  y  a  là  une  indication  que  nous  pouvons  utiliser. 

1.  Cf.  p.  74. 

2.  Prolegomenaj  p.  10. 

3.  Op,  latid.,  p.  24. 

4.  Op,  laud.i  p.  59. 

5.  P.  52  sq. 


72  ÉTUDE   SLR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Virgile  s'étant  décidé  à  mettre  en  tête  la  pièce  de  Tityre  (dia- 
logue) pouvait  placer  ensuite  la  première  en  date  (mono- 
'logue)  et  il  Ta  fait  en  lui  donnant  le  n°  II.  La  seconde  en  date 
(dialogue)  est  restée  à  sa  place,  n®  111.  La  troisième  en  date 
au  contraire  (dialogue)  ne  pouvait  pas  venir  ensuite.  Puis- 
qu'il fallait  un  monologue,  Virgile  avait  le  choix  entre  lÉgl. 
de  Pollion  et  celle  de  Varus.  S'il  a  pris  celle  de  Pollion,  c'est 
sans  doute  parce  que  la  composition  en  était  antérieure, 
no  IV.  11  fallait  ensuite  un  dialogue;  Virgile  a  pris  parmi 
les  pièces  qui  lui  restaient  la  plus  ancienne,   n°   V.   11 
avait  alors  le  choix  entre  TÉglogue  de  Varus  et  l'Églogue 
datée  par  l'expédition  de  Pollion  ;  s'il  a  choisi  l'Égl.  de 
Varus  pour  lui  donner  le  n^  VI,  c'est  qu'elle  était  antérieure 
à  l'autre.  Puis  il  fallait  un  dialogue,  n®  VIL  On  remar- 
quera que  cette  place  donnée  à  l'Egl.  Vil  ne  nous  apprend 
rien  sur  la  date  de  sa  composition;  qu'elle  eût  été  écrite 
immédiatement  après  la  V®,  ou  plus  tard,  après  la  IV® 
ou   après  la  VI*,  elle  ne  pouvait  pas  venir  plus  tôt;  la 
seule  chose  qui  paraisse  certaine,  c'est  qu'elle  est  anté- 
rieure à  la  IX®.  Celle-ci  étant,  en  effet,  comme  elle  un  dia- 
logue, aurait  pu  prendre  sa  place  et  elle  l'aurait  prise  si  elle 
n'avait  été  postérieure  en  date.  La  VIII®  a  figuré  faute  de 
mieux  comme  monologue;  elle  est  donc  antérieure  à  la 
X®  qui,  elle  aussi,  est  un  monologue.  La  place  de  la  IX® 
nous  montre  qu'elle  était  chronologiquement  la  dernière 
des   Égl.  dialoguées,  ce  qui  confirme  la  date   que  nous 
lui   avons  assignée.  La  X®  a  pris  naturellement  la  der- 
nière place.  Elle  est  postérieure  en  date  à  tous  les  mono- 
logues. 

Nous  avons  encore  à  examiner  deux  indications  chronolo- 
giques, qui  nous  sont  fournies  par  les  biographes  et  les 
commentateurs.  Pseudo  Probus,  p.  7  :  «  cum  certum  sit 
eum,  ut  Asconius  Pedianus  dicit,  XXVIII  (XXXVIII,  V.) 
annos  natum  Uucolica  edidisse  ».  Le  même,  dans  la  Vita  : 
«  Scripsit  Bucolica  annos  natus  VllI  et  XX  (octo  et  tri- 
ginta  P)  ».  Servius,  dans  le  Préamb.  du  comment.,  p.  3, 
«  Sane  sciendum  Vergilium  XXVllI  annorum  scripsisse 
bucolica  (...  uirgilius  XXVUl  bucolica  scripsit,  //.)  ».  Ad  ï, 
^8  :  «  ...  ut  diximus,  XXVIII  annorum  scripsit  bucolica  ».  Ad 
Gcorg.,  IV,  564  :  «  ut  diximus  supra,  uigiiiti  oc(o  annorum 


l'ordre  et  la  date  des  bucoliques  73 

bucolica  scripsit  ».  Scholia  Bernensia  ad  Georg.,  IV,  565  : 
«...  XXVIII  anno  scripsit  Bucolica.  Gaudentius  dicit.  »  Il  est 
clair  que  nous  avons  là  des  rédactions  différentes  d'un  ren- 
seignement qui  remonte  à  une  source  unique.  M.  Sonntag 
a  cru  que  le  mot  «  scripsit  »,  qui  est  la  vulgate,  était  le 
terme  employé  par  Asconius  lui-même  *.  Ici  le  nombre  de 
répétitions  ne  fait  rien  à  l'affaire.  Il  est  vraisemblable  que 
le  passage  où  l'auteur  cite  sa  source  est  également  celui 
où  elle  a  été  copiée  le  plus  exactement.  Le  mot  «  edidit  » 
parait  aussi  plus  convenable  que  «  scripsit  »  au  point  de 
vue  du  sens.  La  postérité  immédiate  de  Virgile  a  pu  savoir 
à  quelle  époque  il  avait  fait  connaître  au  public  ses 
Bucoliques;  quant  à  la  date  à  laquelle  il  a  commencé  à 
les  écrire,  lui  seul  était  renseigné  sur  ce  point  et  on  ne 
pouvait  faire  là-dessus  que  des  conjectures  2.  Le  mot 
«  edidit  »  ne  s'applique  pas,  bien  entendu,  à  l'édition  com- 
plète des  Bucoliques.  Il  veut  dire  que  c'est  à  l'âge  de 
vingt-huit  ans  que  Virgile  a  publié  des  Bucoliques,  ce  qui 
équivaut  à  dire  en  français  qu'il  a  commencé  à  publier 
ses  Bucoliques.  Virgile  a  eu  vingt-huit  ans  révolus  en 
octobre  42.  C'est  bien  en  cette  année  qu'il  a  présenté  ses 
premiers  essais  à  Pollion  et  que,  peut-être  sur  le  conseil  de 
celui-ci,  il  les  a  répandus  dans  le  grand  public.  Naturelle- 
ment il  y  avait  eu  des  études  antérieures;  Virgile  avait 
écrit  des  fragments;  il  est  bien  possible  que  l'Églogue  II 
tout  entière  ait  été  composée  avant  que  Pollion  eût  pris 
possession  de  sa  province,  que  l'Égl.  III  fut  déjà  prête,  sauf 
les  vers  qui  sont  un  remercîment  à  Pollion  ;  mais  là-dessus 
nous  en  sommes  réduits  aux  hypothèses. 
Suétone-Donat,  25,  nous  a  transmis  un  autre  renseigne- 


1.  op.  laud.,  p.  190.  Dans  «  scripsit  Bucolica  »  il  croit  reconnaître 
un  ordre  do  mots  familier  à  Asconius.  E.  Krause  et  A.  Feilchenfeld 
défendent  «  odi drisse  ».  Krause,  Op.  laud.,  p.  2  :  «  Neque  igitur  sententiam 
modo  sed  primo  Probi  loco  ctiam  verba  Asconii  nobis  videmur  deprehen- 
dere  ».  Feilchenfeld,  Diss.  inaug.,  p.  9  :  «  In  verbo  edidisse  rccte  a  qui- 
busdam  viris  doctis  offendi  nego,  cum  ex  sententiarum  nexu  eluccat  non 
de  toto  Bucolicon  libre,  sed  de  primis  oclogis  a  Vergilio  emissis  gram- 
maticum  cogitasse  ». 

2.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  171  :  «  Ùberhaupt  ist  es  schwer,  meist  wohl 
ganz  unmôglich,  zu  bestimmen,  wann  ein  Dichter  dièse  odor  jone 
Dichtung  begonnen  habe  ». 

ÉTUDE   SUR   LES  BUCOL.    DE  VIRGILE.  O 


74  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

ment  :   «   Bucolica   Irienaio    (biennio  G),  Georgica  Vif, 
Aeneida  XI  perfecit  annis  ».  Cf.  Servius,  dans  la  Vita^  p.  2  : 
«  ...Carmen  bucolicum...,  quod  eum  constat  triennio  scrip- 
sisse  et  emendasse.  Item   proposuit  Maecenas  Georgica 
quaescripsit  eniendauitque  septem  (VI  uel  VII  B,  Ull  L, 
sed  altéra  U  litterae  pars  altrita  est)  annis.  Postea  ab 
Auguste  Aeneidem  propositam  scripsit  annis  undecim*.  » 
0.  Ribbeck  ^  accepte  ce  renseignement,  qu'il  croit  puisé  à 
de  bonnes  sources,  et  y  attache  une  grande  importance. 
Le  triennium  a  été  adopté  après  lui  par  R.  Bitschofsky  ^, 
E.  Krause  ♦,  A.  Przygode^,  A.  Feilchenfeld®.  L'indication 
a  pourtant  tout  Tair  de  reposer  sur  une  combinaison  des 
grammairiens  qui,  sachant  la  date  de  la  publication  de 
certains  ouvrages  de  Virgile,  ont  divisé  régulièrement  son 
existence  littéraire,  pour  qu'elle  fût  prise  tout  entière  par 
la  composition   de   ses   poèmes.  D'après  ce  calcul,  Vir- 
gile étant   mort   en    sept.   19,  il   aurait  commencé  son 
Enéide  en  sept.  30,  ses  Géorgiques  en  sept.  37,  ses  Buco- 
liques en  sept.  40.  Or  ce  renseignement  ne  concorde  pas 
avec  l'indication  d'Asconius  Pedianus,  à  savoir  que  Vir- 
gile publia. des  Bucoliques  à  28  ans  révolus,  c'est-à-dire  en 
42.  Il  ne  concorde  pas  non  plus  avec  ce  que  nous  savons 
par  Virgile  lui-même,   puisqu'il  est  certain  qu'avant  la 
IV®  Égl.,  qui  est  de  la  seconde  moitié  de  l'an  40,  Virgile 
en  avait  composé  au  moins  trois  autres.  Aussi  les  criti- 
ques qui  admettent  le  triennium  le  placent-ils  en  général 
du  milieu  de  l'an  42  au  milieu  de  l'an  39;  mais  alors  il 
reste  entre  les  Bucoliques  et  les  Géorgiques  un  espace 
inoccupé,  ce  qui  n'était  certainement  pas  la  pensée  de 
l'auteur  du  renseignement,  ou  bien  il  faut  altérer  le  chiffre 
qui  nous  est  transmis  pour  les  Géorgiques  '^. 

1.  Cf.  Pliocas,  A.  Reifferscheid,  p.  71. 

2.  Prolegomena^  p.  1. 

3.  Op.  laud.y  p.  2  sq.,  24. 

4.  Op.  laud.,  p.  3  sq.  ;  il  remarque  que  Suôtone-Donat  transcrit  ce  ren- 
seignement dans  un  passage  où  il  insiste  sur  le  soin  apporté  par  Vir- 
gile à  ses  écrits.  Les  chiffres  ne  sont  donc  pas  donnés  pour  eux-mêmes, 
mais  pour  confirmer  cette  idée  dont  la  justesse  nous  est  connue  d'ail- 
leurs. Il  pense  que  Suétone-Donat  s'appuie  en  ce  passage  sur  Yarius. 

5.  Op.  laud.,  p.  58. 

6.  Diss.  inaug.,  p.  47. 

7.  Cf.  0.  Ribbeck,  Prolegomena,  p.  14,  et  Phocas,  A.  Reifferscheid, p.  72.. 


l'ordre  et  la  date  des  bucoliques  75 

Nous  ne  savons  pas  exactement  quand  Virgile  a  donné 
le  recueil  de  ses  Églogues;  on  peut  essayer  de  tirer  quel- 
ques indications  d'un  passage  de  l'élégie  34  du  1.  il  de 
Properce.  Celte  élégie,  où  il  est  question,  v.  91  sq.,  de  la 
mort  de  Gallus,  doit  avoir  été  écrite  en  26  ou  23  av.  J.-C. 
Properce  y  passe  en  revue  l'œuvre  de  Virgile  et  parle  sur- 
tout des  Bucoliques,  mais  avec  des  inexactitudes  qui  sont 
tout  à  fait  surprenantes,  v.  67  sq.  :  «  Tu  canis  umbrosi  subter 
pineta  Galaesi  Thyrsin  et  adlritis  Daphnin  harundinibus  ». 
«  Thyrsin  »  est  une  allusion  à  la  Vil»  Égl.  Bien  que  Virgile 
ait  souvent  célébré  Daphnis,  il  semble  que  Properce  songe 
à  la  V®  Églogue,  à  la  fin  de  laquelle,  v.  85,  Menalcas  fait 
cadeau  à  Mopsus  de  sa  «  fragili...  cicuta  ».  Le  mot  «  ad- 
tritis  »  paraît  pris  dans  le  même  sens  que  dans  la  VI®  Égl., 
T.  17,  «  attrita...  ansa».  Le  chalumeau  a  été  usé  par  la  lèvre 
de  Menalcas  comme  Tanse  du  canthare  par  la  main  de 
Silène  *  —  «  Vtque  decem  possint  corrumpere  mala  puellas 
Missus  etimpressis  haedus  ab  uberibus  ».  Les  «  decem  mala  » 
sont  un  souvenir  de  TÉgl.  III,  v.  71  :  «  Aurea  mala  decem 
mis!  ».  Mais,  dans  Virgile,  elles  sont  adressées  à  un  jeune 
garçon.  —  Properce  parait  avoir  confondu  avec  les  vers 
précédents  où  il  est  question  d'une  jeune  fille  2;  quant  au 
chevreau,  le  contexte  ne  permet  pas  de  penser  à  ceux  de 
la  IX®  Egl.,  mais  bien  aux  «  capreoli...  duo  »  de  l'Égl.  II, 
40  sq.,  qui  sont,  non  pas  des  chevreaux,  mais  des  che- 
vreuils et  qui  sont  réservés  à  Corydon,  éventuellement 
à  Thestylis,   «  bina  die  siccant  ouis  ubera  ».  11  y  a  là 
quelque   inexactitude  — .  «  Félix,  qui  uiles  pomis  mer- 
caris  amores,  Huic  licet  ingratae  Tityrus  ipse  canat.  » 
Sans  doute   Properce   compare  ici,    avec   une    certaine 
envie,  la  simplicité  des  amours  bucoliques  avec  les  liai- 
sons coûteuses  des  villes  ^.  C'est  un  sentiment  que  Vir- 
gile prête  à  Gallus  dans  la  X®  Egl.  ;  il  est  bien  virgilien. 

1.  Dans  l'Égl.  Il,  3i,  c'est  le  chalumeau  qui  use  la  lèvre  du  chan- 
teur :  «  Ncc  te  pacniteat  calamo  triuisse  labelluni  ».  On  do  saurait  voir 
dans  «  adtritis  harundinibus  »  une  allusion  aux  «  flèches  »  de  Daphnis, 
qui  ont  été  brisées,  Égl.  III,  v.  12  sq. 

2.  M.  Rothstein,  Properz  und  Yergil,  Hernies,  t.  24,  1880,  p.  7,  croit 
que  le  «  puer  »  a  été  remplacé  par  les  «  puellae  »,  parce  que  celles-ci 
conviennent  mieux  au  contenu  do  la  poésie  do  Propercc. 

3.  M.  Rothstein,  /.  c. 


76  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Mais  OQ  ne  voit  pas  que  dans  Virgile  aucune  w  puella  » 
préfère  des  fruits  à  des  chansons,  ni  que  le  Tityre  de  la 
I""®  Egl.  ait  essayé  de  retenir  Galatée  par  ses  chaats.  Quant 
à  ringrate  de  la  WiUP  Égl.,  c'est  Damon  qui  se  plaint  de 
son  insensibilité  aux  sons  de  sa  flûte,  v.  33  :  «  Dumque  tibi 
est  odio  mea  fistula  ».  Ici  donc  Properce  brode  suivant 
sa  fantaisie  sur  le  thème  bucolique  — .  «  Félix  intactum 
Corydon  qui  tentât  Alexin  Agricolae  domini  carpere  deli- 
cias.  »  Il  est  certain  que  Properce  n*a  pas  lu  avec  assez  de 
soin  rÉgl.  11.  Le  maître  d'Alexis  n'est  sûrement  pas  un 
paysan ^ 

Ces  erreurs  et  ces  inexactitudes  étonnent  de  la  part  d'un 
poète  contemporain  de  Virgile.  Evidemment  il  cite  les 
Bucoliques  de  mémoire  et  il  leur  emprunte  quelques  traits 
qu'il  arrange  à  sa  façon  2.  Il  est  cependant  impossible 
qu'aux  V.  67  sq.  il  place  sur  les  bords  du  Galèse  la  scène 
de  rÉgl.  VII,  que  Virgile  met  si  nettement  sur  les  bords 
du  Mincio.  Ce  ne  sont  donc  point  les  personnages,  mais 
Fauteur  qui  est  supposé  au  milieu  des  bois  de  pins  du: 
Galèse.  Or  Virgile  nous  a  conservé  dans  le  IV^  1.  des 
Géorgiques,  v.  125  sq.,  le  souvenir  d'une  visite  qu'il  a 
faite  aux  environs  de  Tarente.  Cette  visite  est  assez 
ancienne  (memini),  et,  pour  qu'il  ait  eu  le  temps  de 
remarquer,  d'admirer  en  détail  cette  petite  propriété 
—  assez  insignifiante  en  elle-même  —  du  vieillard  de 
Tarente,  il  faut  bien  qu'il  ait  séjourné  un  certain  temps 
dans  le  pays,  qu'il  ait  fait  connaissance  avec  les  habitants. 
H  emploie  pour  le  désigner  le  nom  du  petit  fleuve  qui  figure 
également  chez  Properce.  «  Galaesus  ». 

11  est  très  possible  qu'une  fois  dépouillé  de  son  patri- 
moine, Virgile  soit  resté  un  certain  temps  dans  la  société 
d'Octave  et  de  Mécène  et  qu'il  se  soit  ensuite  décidé  à 
faire  un  séjour  dans  le  sud  de  Tltalie.  Lui  avait-on  fait 
cadeau,  aux  environs  de  Tarente,  d'une  propriété  destinée 

1 .  Au  V.  76  «  lassus  roquiescat  »  paraît  uno  allusion  au  repos  de  Tityr 
au  début  de  la  I'®  Égl.  (il  semble  qu'il  faille  placer  les  v.  75-76  avanll    s 
V.  73-71),  «  facilis  inter  Ilamadryadas  »  est  une  allusion  à  l'Égl.  III     , 
«  faciles  nymphao  ».  Les  v.  81  sq.  sont  en  relation   directe    avec  i 
mCme  Égl.,  v.  109  sq.  Cf.  p.  125,  note  2.  Les  v.  83  sq.,  altérés  e   obs 
paraissent  Hre  en  relation  avec  TÉgl.  IX,  v.  36. 

2.  M.  Rothstcin,  l.  c,  p.  5  sq.  .      . 


L  ORDRE  ET  LA  DATE  DES  BUCOLIQUES       77 

à  le  consoler  de  la  perte  de  celle  d'Andes?  Nous  Tigno- 
rons;  mais  un  séjour  d'une  certaine  durée  dans  ces  parages 
semble  certain.  Pour  que  Properce  puisse  dire  que  Virgile 
chante  ses  bergers  sous  les  pins  du  Galèse,  il  faut  que 
celui-ci  ait  préparé  là  l'édition  définitive  de  ses  Églogues. 
Properce  devait  avoir  au  moins  une  vingtaine  d'années  de 
moins  que  Virgile;  il  n'avait  donc  aucun  renseignement 
sur  sa  jeunesse.  La  première  indication  qu'il  ait  recueilli 
sur  son  compte,  c'est  qu'il  avait  donné  des  environs  de 
Tarente  le  recueil  des  Bucoliques.  Il  la  fit  passer  dans  ses 
vers  sans  s'inquiéter  si  les  pièces  qui  le  composaient 
avaient  été  faites  auparavant  dans  un  aulre  pays. 


CHAPITRE  m 


La  deuxième  Ëglogue. 


9 

La  deuxième  Eglogue  se  compose  d'un  préambule  nar- 
ratif (v.  1-5)  et  d'un  monologue  dramatique  (v.  6-73)  *. 

Le  préambule  très  court  nous  met  au  courant  de  la 
situation  —  l'amour  de  Gorydon  pour  Alexis  —  et,  en 
quelques  mots  habilement  choisis,  prépare  et  explique 
le  monologue.  Les  deux  premiers,  v.  i  :  «  Formosum  ^ 
pastor  »,  par  une  forte  antithèse,  indiquent  la  nature  de 
cet  amour,  qui  est  celui  d'un  simple  pâtre  pour  un  beau 
garçon  naturellement  dédaigneux  3.  Les  mots  :  «  nec  quid 
speraret  habebat  »,  v.  2,  «  il  ne  savait  ce  qu'il  avait  à  atten- 
dre »  font  prévoir  la  marche  du  monologue,  dont  l'auteur 
éprouve  des  sentiments  divers  et  va  du  désespoir  à  la 
résignation.  «  Tantum  »,  v.  3,  est  en  relation  directe  avec 
cette  incertitude  :  «  il  n'a  pas  autre  chose  à  faire  ».  Le  lieu 
de  la  scène  est  décrit  d'une  façon  pittoresque  :  «  densas  » 
et  «  umbrosa  »  se  renforcent  :  les  hêtres  sont  touffus  et 
leurs  dômes  ombreux;  Gorydon  les  recherche  à  cause  de 
la  chaleur;  il  y  a  donc  là  une  antithèse  avec  les  v.  8  sq. ; 
«  adsidue  »,  v.  4,  montre  que  ce  n'est  pas  l'improvisation 

1.  Elle  est   du   genre   que   le   Pscudo-Probus,  p.  7,  appelle  |xixt(5v, 
«  ubi  proiniscue  et  poeta  et  personae  (loquuntur)  ». 

2.  Le  mot  revient  deux  fois  dans  la  pièce,  v.  17  :  O  formose  puer  ; 
V.  45  :  o  formose  puer.  Il  est  donc  fondamental. 

3.  Cette  considération  condamne  la  leçon  de  :  Ry  Corydon  pastor.  Je 
cite  la  leçon  des  mss.  d'après  l'apparat  critique  de  O.  Ribbeck  l  «»  2. 


LA  DEUXIÈME  ÉGL06UE  79 

d'un  jour  que  Virgile  va  reproduire,  mais  des  sentiments 
concentrés  par  une  longue  souffrance  qu'il  va  résumer. 
La  scène  a  une  couleur  romantique  :  Corydou  est  dans  la 
solitude,  V.  4,  «  solus  »,  au  milieu  des  montagnes  et  des 
forêts,  «  montibus  et  siluis  »,  v.  5,  et  par  conséquent  ses 
plaintes  ardentes  seront  vaines,  «  studio...  inani  ».  «  lac- 
tabat  »  paraît  en  indiquer  à  la  fois  la  répétition  et  la  force. 
Quant  à  «  incondila  »  *,  v.  4,  c'est  un  de  ces  termes  que 
Virgile  emploie  de  parti  pris  pour  conserver  à  ses  bucoli- 
ques la  couleur  rustique  voulue  :  il  n'est  pas  d'accord  avec 
la  réalité.  La  plainte  de  Corydon  est,  au  point  de  vue  de  la 
composition  et  du  style,  écrite  avec  un  art  consommé. 

Le  préambule  est  donc  une  préparation  très  adroite; 
mais  ce  n'est  qu'une  entrée  en  matière;  la  pièce  est  faite 
pour  le  monologue  de  Corydon,  qui  (3St  un  monologue  de 
passion.  La  passion  y  est  très  vive;  elle  se  produit  et 
s'exprime  sous  une  forme  qu'il  faut  définir  nettement  ;  car 
elle  est  propre  à  Virgile.  Cette  passion  passe  par  diffé- 
rentes phases  qui  se  succèdent  quelquefois  sans  transi- 
tion, mais  non  sans  logique;  elle  est  violente,  mais  elle 
raisonne.  A  chacune  de  ces  phases  correspond  un  déve- 
loppement plus  ou  moins  long,  mais  toujours  complet  et 
d'un  tour  oratoire.  Dans  chacun  d'eux  Virgile  exprime  un 
état  psychologique  et  il  l'exprime  avec  toutes  les  res- 
sources de  la  rhétorique  la  plus  savante;  de  sorte  que  le 
monologue  se  partage  naturellement  en  un  certain  nombre 
de  couplets,  n'ayant  rien  de  commun  avec  des  strophes 
métriques,  mais  correspondant  pour  le  fond  à  un  certain 
nombre  de  sentiments,  pour  la  forme  à  autant  de  déve- 
loppements distincts. 

I,  V.  6-7.  Le  premier  couplet  résume  la  situation  — 
l'insensibilité  d'Alexis  —  et  en  fait  prévoir  le  résultat  — 
la  mort  de  Corydon.  «  0  crudelis  Alexi  »  en  tête  du  cou- 
plet domine  toute  la  pièce  et  l'explique.  L'interpellation 
adressée  à  une  personne  absente,  la  double  interrogation  ^ 

1.  V  Sans  art  »,  E.  Bcnoist  *. 

2.  Comme  l'ont  bien  vu  les  éditeurs,  les  mots  :  «  nihil  mea  carmina 
curas?  Nil  nostri  miserere?  »  sont  intcrrogatifs  et  non  pas  cxclamatifs. 
L'interrogation  correspond  à  un  secret  espoir  que  Corydon  ne  peut 
abandonner. 


80  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

montrent  la  violence  de  la  passion;  la  répétition  «  nihii 
...nil  »  donne  le  tour  oratoire. 

II,  V.  8-18.  Le  deuxième  couplet  est  construit  sur  trois 
idées  :  l'implacabilité  de  la  nature  opposée  d'une  façon 
romantique  à  la  violence  de  la  passion  qui  force  Gorydon 
à  la  braver  —  un  regret  de  Gorydon  qui  voit  combien  il  a 
eu  tort  de  s'engager  dans  cette  voie  funeste  —  une  menace 
voilée  à  l'égard  de  l'insensible.  La  peinture  de  cette  cha- 
leur accablante  sous  laquelle  les  troupeaux  cherchent 
l'ombre,  les  lézards  se  cachent,  les  moissonneurs  sont 
épuisés  —  avec  le  petit  détail  pittoresque  de  la  prépara- 
tion du  moretum  *  —  de  ces  courses  de  Gorydon  ^  par  un 
soleil  ardent  au  milieu  du  grésillement  des  cigales  est 
fort  poétique.  La  répétition  :  «  Nunc  etiam...  nunc... 
etiam  »  est  oratoire.  Le  regret  est  entouré  d'une  foule 
de  précautions  :  l'idée  de  la  supériorité  d'Alexis,  qui  res- 
sort par  contraste  de  «  tristis...  iras  »,  «  superba... 
fastidia  »,  «  quamuis  ille  niger  »,  le  domine  et  montre 
combien  il  est  involontaire,  bien  qu'imposé  dans  la  cir- 
constance. La  forme  interrogative,  la  répétition:  «Nonne... 
nonne  »  sont  oratoires.  La  menace  s'exprime  au  moyen 
d'une  comparaison  rustique,  qui  convient  au  genre  buco- 
lique. «  0  formose  puer  »  est  pathétique  ^. 

m,  V.  19-27.  Il  est  dans  la  nature  humaine  de  ne 
jamais  désespérer  absolument.  Bien  qu'accablé  par  les 
mépris  d'Alexis,  Gorydon  les  trouve  peu  fondés.  Il  veut 
donc  raisonner  avec  lui.  Ici  commence  l'argumentation 
qui  va  se  prolonger  dans  les  deux  couplets  suivants. 

Les  V.  19-20  forment  uue  transition,  qui  fixe  nettement 
le  terrain  du  débat.  Ils  sont  d'un  ton  calme,  malgré  la 

1.  Il  ost  loin  d'ôtro  prôt,  puisque  Thcstylis  en  est  encore  à  broyer  l'ail 
et  le  serpolet.  Il  composera  le  repas  du  soir  et  nous  sommes  à  l'après- 
midi. 

2.  Il  faut,  avec  Bentley  et  O.  Ribbeck2,lire  :  «  Me  cum  raucis  »,  ce  qui 
est  à  peine  une  correction,  pour  accentuer  l'opposition  entre  «  pecudes 

acertos  messoribus  »  d'une  part,  «  me  »  de  l'autre.  Virgile  a  voulu  que 
cette  opposition  fût  la  plus  îbrte  possible. 

3.  Les  exclamations  pathétiques  abondent  dans  cette  pièce  :  v.  6  :  «  O 
crudelis  Alexi  »  ;  v.  17  :  «  O  formose  puer  »  ;  v.  28  :  «  O  tantum  libeat  »  ; 
V.  45  :  «  0  formose  puer  »  •,  y.  5-4  :  «  Et  vos,  o  lauri  »  ;  v.  60  :  «  a,  démens  »  ; 
V.  65  :  «  o  Alexi  »  ;  v.  69  ;  «  A  Corydon  Corydon  >«.  Elles  expriment  le 
trouble  do  Corydon  et  la  violence  do  son  désespoir. 


/ 


LA   DEUXIEME  EGLOGUE  81 

répétition  oratoire  «  Quam  ..  quam  ..  ».  Puis,  v.  21  sq., 
rargumenlatlon  commence  sur  le  même  ton;  elle  porte 
sur  trois  points  :  Corydon  est  riche  en  troupeaux;  c*est  un 
chanteur  excellent;  il  est  beau.  11  possède  donc  les  trois 
avantages  qui  caractérisent  le  pâtre  des  bucoliques. 
Daphnis,  dans  Théocrite,  est  un  pdtre  possesseur  d'un 
nombreux  troupeau  :  il  se  distingue  par  son  habileté  à 
jouer  de  la  syrinx  et  par  les  charmes  de  sa  personne  *. 
IV,  V.  60-62  ',  28-44.  Le  plaidoyer  continue,  mais  sur  un 
ton  plus  vif.  Encouragé  par  la  conscience  de  ses  avantages, 
Corydon  trouve  la  répulsion  d'Alexis  déraisonnable  et  il  le 
lui  dit  sous  forme  d'interrogation  oratoire  :  «  Quem  fugis, 
a,  démens?»  Puis  il  apporte  un  nouvel  argument  propre  à 
triompher  de  son  dédain  :  «  Les  dieux  aussi  ont  habité  les 
forêts  ».  Conclusion  :  «  nobis  placeant  ante  omnia  siluae  ». 
A  cette  injonction  pressante  succède  un  souhait,  une 
prière  :  qu'Alexis  consente  seulement  à  embrasser  la  vie 
rustique,  dont  Corydon  ne  lui  cache  pas  les  réalités  :  «  sor- 
dide rura  »  ^,  v.  28;  la  campagne  n'offre  pas  le  luxe  de  la 
ville;  «  humilis  ..  casas  »,  v.  29;  on  n'y  habite  pas  des 
palais;  mais  on  y  chasse,  <«  figere  ceruos  »,v.  29;  c'est  déjà 
un  plaisir,  bien  que  Corydon  dise  la  chose  simplement; 
quant  à  la  conduite  des  troupeaux  les  mots  «  haedorum  » 
«  uiridi  »  sont  de  nature  à  rendre  la  chose  gracieuse  et 
attrayante.  Ici  se  placent  deux  arguments  qui  sont  déve- 
loppés ingénieusement*  :  d'abord,  Alexis  apprendra  à  jouer 
de  la  syrinx  sous  l'œil  affectueux  de  Corydon  :  «  Mecum 


1.  Cf.  Égl.  V,  41  :  «  Formosi  pecoris  custos,  formosior  ipso  ». 

2.  Les  3  V.  quo  je  propose  do  transposer  ici  interrompent  à  l'endroit 
traditionnel  la  suite  des  idées.  Ils  no  se  rattachent  ni  à  ce  qui  précède 
ni  à  ce  qui  suit.  Dans  le  VI"  couplet  Corydon  est  absolument  décou- 
ragé; il  no  saurait  adresser  une  nouvelle  invitation  à  Alexis.  Ici  il  est 
tout  naturel  qu'après  avoir  énumérc  ses  avantages  il  s'écrie  :  «  Quem 
fugis,  a,  démens?  »  «  Quem  »  rappelle  «  qui  sira  »  du  v.  19.  Les  mots 
«  habitarunt  di  quoquo  siluas  »  sont  une  préparation  du  v.  33  :  «  Pan 
curât  ouis  ouiumquc  magistros  »,  et  le  terme  «  habitare  »  est  répété  au 
Y.  29.  Les  mots  «  nobis  placeant  ante  omnia  siluae  »  précèdent  tout  natu- 
rellement le  v.  28  «  O  tantum  libeat...  etc.  » 

3.  Je  joins  «  tibi  »  à  «  libeat  ».  Les  mots  «  sordida  »  et  «  humilis  » 
expriment  le  jugement  de  Corydon  lui-même,  qui  se  place  franchement 
dans  la  réalité. 

4.  La  remarque  est  déjà  dans  Servius,  ad  vv.  35,  38  et  40. 

5. 


82  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

una  »,  V.  31,  et  c'est  le  dieu  Pan  lui-même  qu'il  imitera. 
Tout  est  mis  en  œuvre  pour  exciter  ses  désirs  :  v.  32  sq., 
Pan  est  l'inventeur  de  la  syrinx,  —  le  jeu  de  la  syrinx  et  la 
vie  pastorale  sont  donc  aimés  des  dieux*  —  ;  le  vers  34  est 
d'une  délicatesse  extrême  et  le  diminutif  «  labellum  ^  » 
très  galant;  v.  35,  Amyntas  aurait  bien  voulu  savoir  ce 
qu'on  propose  à  Alexis  d'apprendre,  —  cela  doit  le  piquer 
d'honneur  —  ;  v.  36  sq.,  la  syrinx  de  Corydon  lui  vient  d'un 
maître  célèbre  et  il  est  lui-même  le  plus  grand  artiste  de 
son  temps.  Le  deuxième  argument  c'est  l'offre  de  deux 
chevreuils,  offre  très  habilement  présentée;  leur  capture 
a  présenté  des  dangers  :  «  nec  tuta  mihi  ualle  reperti  », 
V.  40;  ils  ont  encore  leur  pelage  tacheté  de  blanc,  v.  41  ; 
ils  sont  bien  venants  3,  v.  42.  C'est  pour  Alexis  que  Corydon 
les  conserve,  v.  42.  Le  couplet  se  termine  pourtant  par  une 
menace  qui  a  pour  objet  d'éveiller  sa  jalousie  (cf.  v.  85). 
V,  v.  45-55.  Après  cette  menace  vient,  d'une  façon  assez 
singulière,  une  invitation  passionnée  ♦.  Le  couplet  précé- 
dent contenait  le  tableau  de  la  vie  rustique  réelle,  telle  que 
devait  la  mener  Alexis.  Mais  l'imagination  de  Corydon 
travaille  et  à  la  vie  rustique  réelle  succède  une  sorte  de 
vie  idéale.  Nous  voici  en  plein  rêve.  Au  souhait  du  v.  28 
succède  un  appel  direct,  v.  45,  comme  si  Alexis  était  là.  On 
lui  prépare  un  accueil  merveilleux  *.  Ce  sont  les  nymphes 
qui  s'en  chargent  et  elles  apportent  des  fleurs  à  pleines 
corbeilles;  ces  fleurs  Virgile  les  décrit  avec  une  rare  élé- 
gance faisant  ressortir  pour  les  unes  la  couleur,  v.  47  : 
«  pallentis  uiolas  »;  pour  d'autres  leur  port  gracieux  au 
sommet  de  la  tige,  v.  47  :  «  summa  papauera  *  »,  leur  par- 
fum, V.  48  :  «  bene  olentis  ».  On  y  mêle  des  herbes  suaves, 


1.  On  remarquera  la  répétition  oratoire,  «  Pana..  Pan..  Pan..  » 

2.  A  propos  du  parfait  «  triuissc  »  W.  II.Kolster,  p.  '28,  si^niale  «  die 
feine  Andeutung,  dass  das  Résultat  nicht  ausbleiben,  dass  es  lohnend 
sein  werde,  fur  den  Augenblick  ist  das  Lernen  nicht  ebcn  lauter  Frcude.  » 

3.  E.  Glaser,  ad  v.  -ii  :  «  aiccant.  Dies  bezeichnet  die  Gcsundheit  und 
Lebhaftigkoit  der  Jungen,  da  jedes  taglich  die  Milch  zweier  Schafe 
aussaugt.  » 

4.  Cette  singularité  est  expliquée  p.  98. 

5.  Notez  la  répétition  oratoire  :  «  tibi...  tibi...  »,  v.  15  sq. 

6.  Schol.  Jiern.y  ad  II,  -17  :  «  summa  papauera,  herba  quae  in  summo 
granum  habet  ». 


LA    DKUXIEME   ÉGLOGUE  83 

V.  49  :  «  suailibus  herbis  «.  C'est  un  bouquet  pittoresquement 
arrangé,  v.  49  :  u  pingit  »,  dont  la  grâce  moelleuse  des 
plantes,  «  mollia  »,  et  les  nuances,  «  luteola  »,  font  le 
charme  *.  Après  les  nymphes  vient  le  principal  intéressé 
«  ipse  ego  »,  v.  51  :  il  apportera  des  fruits,  des  coings  ', 
des  châtaignes,  qu'il  fait  valoir  en  disant  qu'Amaryllis 
les  aimait,  des  prunes  couleur  de  cire  ^,  puis  des  branches 
de  laurier  et  de  myrte  qu'il  paraît  supposer  en  fleur,  puis- 
qu'il parle  de  la  douceur  qui  résulte  du  mélange  de  leurs 
parfums.  Dans  ce  couplet,  qui  est  le  couplet  tentateur 
par  excellence,  l'espérance  est  portée  à  son  comble  et  jus- 
qu'à la  plus  décevante  illusion. 

VI,  V.  56-59,  63-68.  Ici  se  produit  le  revirement.  Brus- 
quement Corydon  retombe  du  rêve  dans  la  réalité  et  il 
s'interpelle  lui-même,  v.  56  :  «  Ruslicus  es...,  tu  n'es  qu'un 
sot  paysan  ».  Deux  arguments  suffisent  pour  détruire  ses 
illusions  :  Alexis  n'a  cure  de  ses  cadeaux  ;  lollas  ne  lui 
laisserait  pas  l'avantage  sur  ce  terrain.  Il  se  rend  compte 
de  son  imprudence,  qu'il  se  reproche  sous  forme  d'inter- 
rogation et  qu'il  exprime  par  deux  métaphores  rustiques 
peut-être  proverbiales*.  Il  l'excuse  par  la  nécessité  d'obéir 
à  ses  penchants  naturels,  nécessité  qu'il  rend  par  des 
exemples  rustiques  et  qu'il  résume  sous  une  forme  géné- 
rale. Interpellant  Alexis  une  dernière  fois,  il  se  donne  lui- 
même  comme  une  victime  de  cette  loL  et  il  termine  par 
une  opposition  romantique  entre  le  calme  du  soir  et  les 
ardeurs  de  son  àme  enflammée  ^  C'est  le  couplet  du 
découragement. 

1.  Les  commentateurs  se  sont  préoccupes  do  co  que  Virgile  mélange 
ici  des  plantes  qui  ne  paraissent  pas  fleurir  en  môme  temps.  Cf.  Glaser, 
ad  V.  45  sq.,  Edoardo  Zama,  Le  Ecloghe  di  Virgilio  tradotie  in  vej'si 
italiani,  Prato,  Giachetti,  189-2,  p.  17,  note.  L'explication  la  plus  natu- 
relle, c'est  que  nous  sommes  ici  non  dans  la  réalité,  mais  dans  la  fan- 
taisie. 

2.  Serv.,  ad  v.  61  :  «  Mala  dicit  Cydonea  ». 

3.  V.  53,  au  lieu  de  «  erit  »  des  ms».  on  serait  tenté  de  lire  «  erat  » 
en  corrélation  avec  «  amabat  »  du  v.  52:  co  serait  un  nouveau  souve- 
nir de  la  liaison  avec  Amaryllis.  Le  futur  «  erit  »  a  pu  ôtro  amené  par 
le  futur  «  addam  ». 

4.  J.  H.  Voss,  ad  h.  l. 

5.  V.  66  il  s'agit  sans  doute  d'une  cbarrue  très  simplement  construite 
dont  le  soc  est  retourné  et  accroché  au  joug.  Cf.  Forbiger  *,  ad  h.  L 


S4  ÉTUDE    SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

•  VII,  V.  69-73.  Après  le  découragement,  la  résignation. 
Corydon  se  dit  à  lui-même  qu'il  est  fou,  qu'il  ferait  bien 
mieux  de  s'occuper  des  soins  rustiques  qu'il  néglige.  11 
trouvera  un  autre  Alexis. 

Cette  Églogue  est  la  plus  ancienne  que  nous  possédions. 
Elle  témoigne  déjà  d'une  singulière  maturité.  Virgile  a 
choisi  pour  sujet  un  désespoir  d'amour,  et  ce  n'est  pas  là 
un  effet  du  hasard,  car  c'est  un  sujet  auquel  il  revient  sans 
cesse.  Nous  trouverons  dans  la  VP  Egl.  le  désespoir  de  Pasi- 
phaé,  dans  la  VIll®  celui  du  chevrier  anonyme,  dans  la  X'^ 
celui  de  Gallus,  pour  ne  point  parler  ici  du  désespoir 
d'Orphée  dans  les  Géorgiques,  de  celui  de  Didon  dans 
l'Enéide.  Si  le  don  de  peindre  l'amour  malheureux  n'est 
point  tout  le  talent  de  Virgile,  il  en  est  pourtant  une  partie 
considérable;  c'est  là  qu'il  est  vraiment  lui-même, qu'il  est 
un  poète  de  premier  ordre.  Il  est  remarquable  qu'il  se  soit 
tout  d'abord  placé  sur  ce  terrain  comme  sur  celui  qui  lui 
appartenait  en  propre.  Il  est  bien  possible  que  des  lectures 
préliminaires,  celle  des  tragiques  grecs,  d'Euripide  en  par- 
ticulier, lui  aient  révélé  sa  vocation.  Mais  au  moment  où 
il  prend  contact  avec  le  pubhc  cette  vocation  est  décidée  : 
c'est  dans  sa  nature,  dans  son  émotion  propre,  qu'il  trouve 
le  secret  de  la  plainte  amoureuse.  Je  ne  prétends  pas  qu'il 
soit  arrivé  du  premier  coup  à  la  perfection;  nous  consta- 
terons plus  tard  chez  lui  un  pathétique  plus  émouvant,  nous 
signalerons  des  progrès.  Mais  dès  sa  première  tentative  il 
se  révèle  comme  un  psychologue  délicat. 

Il  a  trouvé  également  du  premier  coup  la  forme  dont  il 
ne  se  départira  plus,  c'est-à-dire  cette  belle  ordonnance 
oratoire,  qui  permet  à  la  passion  de  se  développer  suivant 
un  rythme  noble,  qui,  sans  lui  enlever  de  son  énergie,  lui 
interdit  les  soubresauts  qui  déconcertent,  l'assujettit  à  une 
logique  spéciale,  et  la  traduit  dans  toute  son  ampleur  et  sa 
plénitude.  Le  génie  romain  est  oratoire.  Virgile,  pendant 
ses  études  de  jeunesse,  s'est  assimilé  tous  les  procédés  de 
la  rhétorique.  Il  sera  plus  éloquent  plus  tard  —  et  ce  sera 
là  un  nouveau  progrès  —  mais  il  ne  changera  point  de 
facture,  et  le  désespoir  de  Didon  s'épanchera  tout  comme 
celui  de  Corydon  dans  de  beaux  ensembles  savamment 
construits. 


LA  DEUXIEME   ÉGLOGUE  85 

r 

Enfin  toute  cette  Eglogue  est  animée  d'un  sentiment 
particulier,  Tamour  communicatif  de  la  vie  rustique.  Cory- 
don  ne  cherche  pas  seulement  à  gagner  dans  un  but 
égoïste  les  bonnes  grâces  d'Alexis,  il  veut  le  convertir  à 
l'existence  pastorale,  et  c'est  bien  Virgile  qui  parle  par  sa 
bouche  :  car  la  conviction  que  c'est  aux  champs  seule- 
ment, dans  la  simplicité  des  plaisirs  et  des  mœurs,  que  se 
trouve  le  bonheur  vrai,  paraît  être  un  des  traits  intimes  de 
la  nature  du  poète.  Dans  la  X"  Égl.  il  fait  exprimer  par  son 
ami  Gallus  le  désenchantement  qu'inspire  la  civilisation 
compliquée  des  villes  et  le  regret  de  n'avoir  pas  connu  plus 
tôt  la  tranquillité  et  le  bonheur  des  champs.  C'est  là  un 
sentiment,  dont  il  a  réalisé  l'expression  parfaite  à  la  fin 
du  second  livre  des  Géorgiques,  mais  qui  lui  était  fanriilier 
depuis  longtemps.  Or,  lorsqu'il  écrivait  la  deuxième  Eglo- 
gue, il  venait  de  passer  un  certain  nombre  d'années  dans 
les  villes,  années  consacrées  à  son  éducation  ;  il  était  depuis 
quelque  temps  revenu  dans  son  domaine  d'Andes;  il  pou- 
vait faire  la  comparaison  des  deux  existences,  et  c'est  avec 
des  souvenirs  récents  de  la  vie  des  villes,  des  impressions 
actuelles  de  la  vie  des  champs,  qu'il  célébrait  cette  dernière. 
L'amour  qu'il  témoignera  pour  elle  dans  les  Géorgiques 
concordait  sans  doute  avec  les  vues  d'Octave;  mais  c'est 
chez  Virgile  un  sentiment  inilial  et  fondamental. 

Ainsi,  sur  ces  trois  points,  Virgile  s'était  engagé  dans  sa 
voie  et  n'avait  plus  qu'à  la  suivre;  il  y  a  pourtant  dans  la 
II®  Égl.  des  faiblesses  qui  trahissent  un  débutant;  elles  con- 
sistent dans  ce  que  j'appellerai  l'incertitude  des  réalités. 
Sans  doute,  c'est  par  un  artifice  très  permis  que  Virgile  ne 
nous  met  que  peu  à  peu  au  courant  de  la  situation  de  ses 
personnages,  que  nous  apprenons  seulement  au  v.  57  que  le 
maître  d'Alexis  s'appelle  lollas,  qu'il  est  riche  et  généreux, 
au  V.  13  qu'Alexis  vient  de  temps  en  temps  à  la  campagne, 
et  que,  par  conséquent,  il  habite  la  ville;  mais  la  lecture 
de  la  pièce  soulève  bien  des  objections  et  ne  nous  satisfait 
pas  complètement. 

Le  personnage  de  Corydon  n'est  pas  conçu  assez  forte- 
ment pour  se  graver  nettement  dans  notre  esprit.  11  a  un 
troupeau  de  mille  moutons,  v.  21.  Qu'il  ait  en  même  temps 
des  chèvres,  v.  30,  de  la  vigne,  v.  70,  qu'il  aille  à  la  chasse, 


86  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

V.  29,  cela  ne  doit  pas  nous  surprendre;  ce  sont  là  dès 
traits  que  nous  retrouverons  chez  d'autres  bergers  de  Vir- 
gile. Mais  on  est  étonné  que,  malgré  sa  richesse,  il  mène 
lui-même  ses  bêtes  au  pâturage,  v.  30,  et  qu'il  tresse  des 
objets  de  vannerie,  v.  71  sq.  Tout  cela  s'expliquera  quand 
nous  verrons  que  ce  sont  là  des  traits  divers  réunis  arbi- 
trairement par  Virgile  dans  un  même  personnage  *.  Quels 
sont  ces  moissonneurs  pour  lesquels  Thestylis  prépare  le 
moretum?  Sont-ce  les  siens  ou  ceux  du  voisin?  Virgile  ne 
nous  le  dit  pas.  Quelle  est  cette  Thestylis*  à  laquelle  Cory- 
don  songe  à  défaut  d'Alexis?  Est-ce  sa  servante  ou  celle 
d'un  autre?  Ces  bœufs  qui  reviennent  du  labour  lui  appar- 
tiennent-ils? Autant  de  questions  que  Virgile  ne  résout  pas 
et  qui  laissent  à  la  fantaisie  individuelle  du  lecteur  une 
libre  carrière. 

Le  paysage  non  plus  n'est  pas  net.  La  scène  est  placée 
en  Sicile,  v.  21  :  «  Siculis  in  montibus  »,  près  de  la  mer, 
v.  25,  «  in  litore^  ».  Mais,  dans  le  préambule,  il  est  ques- 
tion de  hêtres,  v.  3,  «  fagos  ».  Or  les  hêtres  sont  mentionnés 
dans  les  Eglogues  qui  ont  pour  théâtre  la  Transpadane 
et  il  y  en  avait  sur  la  propriété  de  Virgile;  de  sorte  que 
Corydon  a  l'air  d'être  placé  dans  un  paysage  mantouan 
pour  décrire  de  là  les  sites  de  la  Sicile.  Les  forêts,  «  siluis  », 
V.  5,  au  sens  de  pacages  sont  bien  plus  fréquentes  chez 
Virgile  que  chez  Théocrite  ♦,  et  elles  se  retrouvent  dans  le 
corps  du  poème,  v.  31,  «  in  siluis  »,  v.  62,  «  siluae  ».  Du 
reste  la  Sicile  n'est  pas  caractérisée  d'une  façon  bien  par- 
ticulière; la  chaleur  accablante  du  jour  ne  suffît  pas  pour 
en  donner  une  idée  précise  ;  ce  manque  de  caractéristique 
tient  sans  doute  à  ce  que  Virgile  ne  l'avait  pas  encore 
visitée  lorsqu'il  écrivit  cette  Églogue.  Parmi  les  animaux, 
il  y  en  a  qui  ne  se  retrouvent  pas  chez  Théocrite,  v.  41, 
«  capreoli  »  (que  Virgile  parait  décrire  de  visu),  v.  59, 
«  apros  »  *.  De  même  pour  les  plantes  ;  parmi  celles-ci. 


1.  Cf.  p.  91. 

2.  Schol.  Beniensia,  ad  v.  43,  «  Thestylis,  arnica  mea  ucl  uicina  mea, 
rusticana  mulier  ». 

3.  Serv.  ad  II,  25,  «  Theocritum  sccutus  est  ». 

4.  Cf.  p.  45-4  sq. 

5.  Cf.  p.  465. 


LA  DEUXIÈME  É6L0GUE  87 

beaucoup  sont  accompagnées  d'épilhètes  qui  reposent  sur 
une  observation  personnelle,  v.  11,  «  alia  serpullumquc  », 
qui  servent  à  confectionner  un  plat  national  italien;  v.  18, 
«  alba  ligustra  »  ;  v.  30,  «  uiridi...  hibisco  »;  v.  36,  «  cicutis  »>; 
V.  49,  «  casia  »;  v.  50,  «  luteola...  caltha  »;  v.  52,  «  casta- 
neais...  nuces  »;  v.  53,  «  cerea  pruna  »;  v.  54,  «  myrte  »  *. 
Virgile  n'emprunte  pas  à  Théocrile  une  flore  toute  faite. 
C'est  une  originalité  qui  lui  permet  d'être  pittoresque 
dans  le  détail.  Mais  s'il  nous  décrit  la  Sicile  avec  des  plantes 
de  sa  patrie,  la  couleur  locale  y  perd. 

Le  chant  de  Corydon  commence  à  un  moment  où  la 
chaleur  est  encore  insupportable,  v.  8  sq.  ;  il  se  termine  au 
déclin  du  jour,  v.  67  sq.  11  serait  puéril  de  chercher  que- 
relle à  Virgile  à  ce  sujet.  Les  poètes  dramatiques  usent  de 
la  faculté  de  raccourcir  le  temps  et  de  supposer  que,  pen- 
dant un  acte  ou  une  scène,  il  a  marché  plus  vile  qu'il 
n'aurait  fait  dans  la  réalité.  On  peut  laisser  la  même 
liberté  à  Virgile.  Ce  qui  est  plus  grave,  c'est  qu'on  ne  sait 
pas  à  quelle  époque  de  l'année  se  passe  la  scène.  Au  v.  10, 
il  est  question  des  moissonneurs,  et,  au  v.  66,  les  bœufs 
reviennent  du  labour.  Or  ce  sont  là  deux  époques  que 
Virgile  lui-même  a  soigneusement  distinguées  ailleurs, 
Égl.  ttlj  42  :  «  Tempora  quae  messor,  quae  curuos  arator 
haberet  ». 

Les  plaintes  de  Corydon  elles-mêmes  nous  causent  quel- 
ques scrupules.  Certes,  Virgile  n'a  pas  voulu  peindre  un  état 
d'âme  stationnaire,  mais  nous  faire  assister  à  une  sorte  de 
drame  psychologique.  Corydon  part  du  désespoir  le  plus 
profond  pour  arriver  presque  à  l'indifTérence.  J'ai  déjà  dit 
qu'il  fallait  voir  là  comme  le  résumé  de  longues  souf- 
frances, et  que  Virgile  concentre  en  quelques  instants  une 
évolution  dont  la  durée  réelle  ne  nous  est  pas  connue.  On 
n'en  est  pas  moins  étonné  de  passer  des  expressions  vio- 
lentes du  début,  V.  7,  «  mori  me  denique  coges  »,  à  la 
résignation  de  la  fin,  v.  73,  «  Inuenies  alium,  si  te  hic  fas- 
tidit,  Alexim  »  ;  or  cette  inconséquence  ne  s'explique  point 
par  un  parti  pris  de  Virgile,  mais  par  sa  méthode  de 
travail. 

1.  Cf.  ch.  XIII,  §  11. 


88  ÉTUDE   SUR  LES. BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Cette  méthode  est  tellement  singulière  qu'on  se  refuserait 
à  l'admettre,  si  on  ne  la  constatait  à  coup  sûr.  Un  poète, 
qui  fait  preuve  de  qualités  aussi  solides  que  celles  que 
nous  avons  analysées,  ne  doit  pas,  semble-t-il,  être  embar- 
rassé pour  trouver  en  lui-même  la  matière  de  son  œuvre. 
Or  l'invention  dans  l'Egl.  II  est  presque  nulle;  le  cadre  et 
la  forme  appartiennent  à  Virgile;  les  idées  sont  presque 
toutes  d'emprunt.  11  les  a  prises  à  Théocrite  et  non  pas  à 
une  seule  Idylle,  mais  à  plusieurs;  la  recherche  et  la  juxta- 
position des  matériaux  lui  ont  sans  doute  coûté  plus  de 
peine  que  s'il  eût  tout  puisé  dans  sa  propre  imagination; 
mais  il  en  est  ainsi.  Il  semble  qu'il  ait  décomposé  l'œuvre 
bucolique  de  Théocrite  en  un  certain  nombre  de  motifs 
poétiques  et  que,  parmi  ces  motifs,  il  ait  pris  ce  qu'il  lui 
fallait  pour  construire  un  édifice  nouveau.  De  sorte  qu'on 
se  demande  s'il  créait  d'abord  son  plan,  et  s'il  l'exécutait 
ensuite,  en  cherchant  le  détail  dans  son  auteur,  ou  si, 
au  contraire,  il  ne  se  livrait  pas,  en  lisant  Théocrite,  à  des 
imitations  de  passages  qui  le  frappaient,  quitte  à  inventer 
ensuite  un  lien  pour  rejoindre  ces  imitations  fragmentaires. 
Ce  qui  est  certain,  c'est  que,  pour  la  composition  de  l'Egl.  II, 
il  a  eu  surtout  sous  les  yeux  les  Idylles  lll  et  XI,  mais  qu'il 
s'est  également  inspiré  d'ailleurs. 

Pour  le  genre  de  passion  qu'il  a  choisie,  il  trouvait  dans 
le  recueil  de  Théocrite  l'Id.  Xll,  où  un  anonyme  célèbre  le 
retour  de  celui  qu'il  aime,  peut-être  l'Id.  XXIII,  qui  n'est 
attribuée  à  Théocrite  par  aucun  manuscrit,  où  un  éraste 
va  se  pendre  à  la  porte  de  Téromène.  En  tout  cas,  il  avait 
dans  rid.  VII  les  deux  poèmes  en  l'honneur  d'Agéanax  et 
de  Philinos.  C'est  peut-être  là  qu'il  a  pris  l'idée  première 
de  l'Egl.  II;  mais,  dans  tous  les  cas,  c'est  à  d'autres  Idylles 
qu'il  s'est  adressé  pour  l'exécution.  Il  est  possible  que  ce 
soit  par  un  désir  de  varier,  que  nous  aurons  souvent  l'oc- 
casion de  signaler  chez  lui. 

Quand  il  trouve  chez  Théocrite  deux  Idylles  offrant  un 
sujet  analogue,  il  les  réunit  dans  une  imitation  commune. 
Or,  dans  l'Id.  III,  un  chevrier  essaie  de  fléchir  Amaryllis  : 
dans  rid.  XI,  Polyphème  veut  attendrir  Galatée.  Les  deux 
situations  ont  quelque  ressemblance.  L'Id.  Ill  a  été  pour 
Virgile  l'original  secondaire,  l'Id.  XI,  l'original  principal. 


LA  DEUXIEME   ÉGLOGUE  89 

9 

L'une  et  l'autre  présentent  avec  l'Egl.  II  des  différences 
caractéristiques. 

Dans  rid.  III,  un  chevrier  anonyme  se  rend  auprès  de  la 
grotte  où  est  cachée  Amaryllis  et  il  lui  conte  sa  peine.  Il 
exprime  sa  passion  dans  les  termes  les  plus  forts,  et,  ne 
réussissant  à  rien  obtenir,  il  finit  par  se  laisser  tomber  à 
terre  pour  être  mangé  par  les  loups.  C'est  là  que  Virgile  a 
pris  les  expressions  les  plus  énergiques  du  désespoir  de 
Corydon,  mais  non  le  dénouement,  puisque  Corydon  se 
console.  L'Idylle  de  Théocrite  a  donc  plus  d'unité.  Du  reste 
la  passion  s'y  manifeste  tout  autrement  que  chez  Virgile  : 
le  chevrier  sait  qu'Amaryllis  l'entend;  il  prend  successive- 
ment tous  les  moyens  pour  la  fléchir,  promesses,  cadeaux, 
menaces,  chansons.  Un  rien,  un  présage  l'anime  ou  le  dé- 
courage; de  là,  des  revirements  subits,  un  désordre  appa- 
rent qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  passion  de  Corydon 
qui  se  développe  par  sa  logique  propre  dans  la  solitude. 

Dans  l'Id.  XI,  Polyphème  est  plus  calme,  et,  sans  avoir  la 
logique  de  ceux  de  Corydon,  ses  sentiments  sont  pourtant 
moins  tumultueux  que  ceux  du  chevrier.  S'il  se  place  au 
bord  de  la  mer,  c'est  qu'il  espère  sans  doute  que  Galatée 
l'entendra.  Il  ne  se  plaint  donc  point  uniquement  à  la 
nature  inanimée.  11  finit  par  se  consoler;  mais  c'est  là  le 
résultat  que  Théocrite  fait  entrevoir  dès  le  début  de  la 
pièce  —  on  soulage  sa  peine  en  la  chantant  —  et  Poly- 
phème ne  commence  point  par  parler  de  se  tuer.  Nous 
avons  maintenant  l'explication  toute  naturelle  de  ce  qui 
nous  a  paru  heurté  entre  le  début  et  la  fin  de  la  II®  Egl. 
Le  début  est  imité  de  la  IIP  Id.,  la  fin,  de  la  XI^;  il  n'y  a 
point  dans  le  contraste  entre  le  désespoir  du  début  et  la 
résignation  de  la  fin  une  intention  de  la  part  de  Virgile, 
mais  simplement  une  juxtaposition  de  matériaux  d'origine 
diverse.  En  outre,  à  l'époque  alexandrine,  le  récit  des  amours 
du  Cyclope  est  une  occasion  de  le  rendre  légèrement  ridi- 
cule. Sa  fatuité,  la  description  qu'il  fait  de  ses  avantages 
personnels  ou  autres  amusent  le  lecteur.  Un  tel  monstre 
amoureux  ne  saurait  être  que  fort  gauche,  et  toute  la  pièce 
de  Théocrite  est  empreinte  d'une  douce  ironie.  Or,  avec 
cette  ironie,  Virgile  a  fait  du  pathétique  :  Corydon  est 
touchant,  éloquent,  il  n'est  pas  ridicule.  Peindre  un  amou- 


90  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

reux  qui  fait  rire,  ce  n'a  jamais  été  Taffaire  de  Virgile  *. 
Il  s'est  donc  livré  à  une  transposition  dans  le  ton  général, 
qui  est  pour  nous  tout  à  fait  singulière. 

Il  est  bien  possible  que,  dans  son  préambule,  Virgile 
se  soit  inspiré  de  l'Id.  XI,  v.  12  sq.  ^  «  Adsidue  »  du  v.  4 
paraît  correspondre  à  «  TroXXàxt  »  du  v.  12.  Mais,  entre 
Polyphème  qui  chante  assis  sur  une  roche  élevée  en  regar- 
dant la  mer  et  Gorydon  qui  vient  chercher  sous  des  hêtres 
touffus  un  abri  contre  la  chaleur  du  jour,  il  y  a  bien  des 
différences.  Les  détails  d'exécution  appartiennent  à  Vir- 
gile. 11  n'y  a  donc  là  tout  au  plus  qu'  «  une  inspiration 
lointaine  ».  «  Haec  »,  v.  4,  est  moins  exact  que  «  Toiaûta  », 
V.  18,  puisqu'il  s'agit  de  résumer  ce  que  disait  d'habitude 
le  personnage. 

Pour  les  V.  ($  sq.,  Virgile  trouvait  en  tête  du  chant  du 
Cyclope,  V.  19  :  «  ''^û  Xsuxà  PaXàTeia,  ti  tov  çiXIovt'  «tto- 
6aX>Yi....;  »  et  dans  l'Id.  III,  v.  6  :  «  ~û  x'^P'-^^^'  'A{jLapuX)t, 
Ti...  »  ;  V.  9  :  «  àiràyÇaaôai  jjie  7cor,(Teîç  >'.  Les  mots  :  «  *û  x^p'^^^^^ 
'Ajjiap'jXXt  »  se  retrouvent  Id.  IV,  v.  38.  En  outre,  Id.  III, 

V.  33  :  «  TU  oé  jxE'j  Xdyov  ou5éva  ttoiy)  »,  v.  52  ".  «  tiv  8'  où  {ilXei  » 

et  Id.   XI,  V.  29  :  «  tIv  ÔVj  {xéXe!,  où  jjià  At'  ojôév  ».  Enfin 

Id.  VII,  V.  119  :  «  ènù  TOV  Çeïvov  à  ôùajiopo;  oùx  èXesT  jjls'J  ».  En 

cas  de  passages  concordants  entre  la  III<^  et  ki  XI«  Id.,  on 
ne  saurait  dire  lequel  Virgile  a  imité,  d'autant  qu'ici  l'ad- 
jectif et  le  nom  sont  nouveaux.  Ce  qu'il  a  pris,  c'est  l'apo- 
strophe en   tête  du  chant  à  la  personne  à  laquelle  il 


1.  Cf.  p.  105. 

2.  Cf.  G.  A.  Gcî)auer,  De  poetavum  graecorum  bucolicontm  inprimis  Theo- 
cHti  carminibiis  ineclogisa  Vergllio  expressis,  libri  duo,  vol.  I,  p.  1 12  sq. 
On  trouvera  chez  Gebauer  tout  lo  détail  des  imitations  de  style,  do 
coupe  métrique,  etc.  J'y  renvoie  le  lecteur.  Les  recherches  de  Gebauer 
sont  très  approfondies  ;  mais  il  paraît  exagérer  en  considérant  comme 
des  imitations  ce  qui  ne  peut  donner  lieu  qu'à  de  simples  rapprochements. 
Ainsi  du  1"  v.  de  l'Égl.  II,  il  rapproche  la  pièce  XXIII,  1,  'AvT^p  ti; 
TtoXùytXTpoç  à7cr,véoç  r,paT'  èçâêw  et  il  ajoute,  p.  13,  «  anerta  est  imitatio 
eius  versus  ».  Or  il  n'y  a  de  rapport  qu'entre  doux  mots  «  T,paT',  ardebat  », 
qui  ne  sont  môme  pas  équivalents,  et  le  mot  T,paTo  se  trouve  au  v.  8  do 
l'Id.  XI  que  Virgile  a  eue  ici  sous  los  yeux.  Lo  v.  2  Tàv  jjiopçàv  àyaOco, 
TOV  lï  TpoTCOv  oùxéô'  ô{io:(i)  correspond  exactement  à  la  conception  du 
personnage  d'Alexis  dans  la  II*  ftgl.  Mais  lo  type  du  «  bel  insensible  » 
est  un  type  banal  et  il  ne  semble  pas  qu'il  y  ait  de  la  part  de  Virgile 
imitation  directe. 


LA  DEUXIÈME  ÉGLOGUE  91 

s'adresse  et  la  coupe  après  le  trochée  troisième,  coupe  qu'il  a 
répétée  de  sa  propre  autorité  au  vers  suivant;  nous  sommes 
ici  en  présence  de  «  l'emprunt  d'une  forme  >>  *.  «  Nihil... 
curas  »  paraît  dû  à  l'Id.  XI,  29  :  «  o-j  jjiéXei...  oùSlv  •,  Virgile  a 
ajouté  :  «  mea  carmina  ».  Le  rapprochement  de  «  nil... 
miserere  »  avec  •  oJx  èXeet  »  de  l'Id.  Vil,  v.  U9,  paraîtrait 
arbitraire,  si  l'on  ne  songeait  que  c'est  sans  doute  à  cette 
Idylle  que  Virgile  a  pris  l'idée  de  substituer  Corydon  à  un 
personnage  féminin  et  qu'elle  lui  a  fourni  au  moins  une 
autre  imitation  de  détail.  Quant  à  la  fin  du  v.  7,  elle  vient 
du  V.  9  de  l'Id.  III  2.  Ici  une  différence  de  style  importante. 
La  pendaison  était  un  mode  de  suicide  très  usité  chez  les 
Grecs.  Virgile  l'a  admise  pour  Amata  dans  l'Enéide,  sans 
doute  à  l'exemple  des  tragiques.  Mais,  dans  son  Jbgl.  II,  il 
n'a  rien  emprunté  à  l'Id.  III  de  ce  qui  touchait  troj)  parti- 
culièrement aux  mœurs  grecques.  Au  mot  spécial  il  sub- 
stitue donc  un  mot  général.  C'est  un  des  procédés  de  ce 
que  nous  appelons  en  France  le  «  style  acailémiquc  ».  Vir- 
gile y  recourt  plus  d'une  fois. 

Le  V.  8  est  le  résultat  d'une  observation  personnelle. 
En  effet,  dans  les  Géorg.,  III,  331  sq.,  il  recommande  de 
mener  au  milieu  du  jour  les  chèvres  et  les  moulons  dans 
un  endroit  où  ils  puissent  s'abriter  du  soleil.  En  ce  qui 
concerne  les  animaux  et  les  plantes,  non  seulement  Virgile 
ne  pastiche  point  Théocrite,  mais  il  s'applique  à  ne  parler 
que  de  choses  qu'il  connaît.  Le  pittoresque  en  ce  qui  les 
concerne  est  original.  Cela  donne  beaucoup  de  charme  à 
ses  Bucoliques;  mais  cela  déconcerte  un  peu  le  lecteur 
lorsque  le  lieu  de  la  scène  est,  comme  ici,  formellement 
placé  en  Sicile. 

Au  V.  9,  Virgile  revient  à  l'imitation  et  c'est  ce  mélange 
perpétuel  d'observations  personnelles  et  d'imitations,  qui 
rend  sa  poésie  si  compliquée.  La  nature  réelle  et  la  lettre 

1.  Gebauer,  De  poetarum  graecoruni..,  p.  116,  rapproche  de  l'épithcte 
caractéristique  «  crudelis  »  qui,  mise  en  tôte  de  la  plainte  de  Corydon,  la 
justifie  et  l'explique, le  V.  19delapicceXXIII:«"AYpie  irai  xal  (TT'J^vI...  » 

2.  Pour  la  leçon  «  coges  »  de  11  contre  «  cogis  »  do  P,  on  cite  uoïio'eîç. 
Cf.  Gebauer,  /.  c,  p.  116.  Le  début  intcrrogatif  dos  chants  de  Polyphèmc 
et  du  chcvricr  confirme  la  lecture  «  curas?  »  «  miserere?  »  bien  que 
l'interrogation  no  soit  pas  exprimée  par  un  mot  spécial. 


92  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

écrite  ont  pour  lui  même  valeur;  il  passe  sans  cesse  de 
Tune  à  l'autre.  C'est  un  procédé  sui  generis  très  éloigné 
de  nos  habitudes  modernes.  Dans  l'Idylle  VII,  v.  22,  pour 
caractériser  le  milieu  du  jour  dans  l'île  de  Kos,  Théocrite 
dit  :  «  'Avixa  tr\  xal  9a\3po;  èv  ai[JLaaia?<n  xa0eu5ei  »;  suit  un 
autre  trait  que  Virgile  a  négligé.  Dans  son  imitation,  il  y 
a  une  modification  intéressante.  Les  îles  de  la  Grèce  sont 
remplies,  encore  aujourd'hui,  de  murs  en  pierres  sèches, 
faits  avec  les  cailloux  dont  les  paysans  débarrassent  leurs 
champs  ;  en  Lombardie,  pays  de  terres  fertiles,  non  encom- 
brées de  pierres,  les  propriétés  sont  entourées  de  haies. 
C'est  par  suite  d'une  observation  personnelle  que  Virgile 
a  substitué  les  haies  aux  murs  de  pierres  *.  En  outre,  il  a 
ajouté  répithète  pittoresque  «  uirides  »,  qui  montre  qu'il 
avait  observé  les  lézards  2. 

Les  V.  10-11  lui  appartiennent  en  propre  et  expriment 
une  coutume  italienne.  Quant  aux  v.  12-13,  on  lit  dans 

rid.  VII,  V.  138  sq  :  «  To\  ôè  uotI  axiapaîç  opoSajJivîdiv  al8a- 
Atwve;  TÉTTiYeç  XaXayevvTeç  e^ov  wdvov  ».  Il  n'est  peut-être  pas 
nécessaire  de  supposer  que  Virgile  a  eu  besoin  de  s'ins- 
pirer de  Théocrite  pour  parler  des  cigales.  Elles  sont  com- 
munes dans  tous  les  pays  chauds  ;  l'épithète  «  rancis  » 
montre  qu'il  avait  dans  l'oreille  le  son  même  de  leurs 
cris;  c'était  bien  du  reste  une  épithète  de  son  qu'il  fallait 
ici,  puisque  leur  chant  se  fait  entendre  en  même  temps 
que  celui  de  Corydon. 

Le  V.  14  sq.  n'offre  pas  d'imitation  de  style,  mais  un 
artifice  de  pensée  assez  curieux.  Virgile  imite  partielle- 
ment la  111°  Id.  dans  sa  ir  Égl.;  mais  Alexis  a  remplacé 
Amaryllis.  Il  ne  pouvait  être  question  d'elle  au  présent;  il 
a  donc  imaginé  des  relations  antérieures  de  Corydon  avec 
elle,  et  c'est  dans  Théocrite  qu'il  a  trouvé  le  caractère 
inflexible  qu'il  lui  attribue.  Au  v.  15  sq.  Menalcas  est  bien 
un  nom  pris  à  Théocrite,  mais  non  dans  le  même  sens. 
Si,  dans  l'antithèse  entre  les  mots  «  niger  »  et  «  can- 

L  Gcbaucr, /.  c,  p.  119,  après  Ameis(cf.  Suidas),  traduit  «  al(J.ao'tac  » 
par  a  spincta  ».  Mais,  dans  Théocrite,  Id.  I,  17  sq.,  «  ôXcvoç  ttç  xcopo;  èç* 
at{iaoia?(Tt  ..."Hixevoç  »,  Tenfant  dont  il  est  question  parait  assis  sur 
un  mur  do  pierres.  Cf.  Ad.  Th.  Arm.  Fritzsche  2,  1868,  ad  Vil,  92. 

2.  Gebauer,  De poetarum...,ii.  lW,Quatenus  VerfjHhisinepithelis...,p.l, 


LA  DEUXIEME   ÉGLOGUE  93 

didus  »,  il  faut  voir  un  souvenir  de  l'Id.  III,  35  :  «  à  Mlpjivwvo; 
»EpiÔay.lç  *  à  jisXavdxpw;  »,  et  de  Tld.  XI,  19  :  ««  "^û  Xeuxà 
TaXaTsia  »,  c'est  ce  qui  reste  indécis. 

Les  V.  17-18  contiennent  un  avertissement  à  Alexis  2, 
qui  est  de  Virgile,  et  une  comparaison  rustique,  qui  n'est 
pas  de  lui.  Dans  l'Id.  X  Boukaios  ^  célèbre  Bombyka  la 
Syrienne,  que  tout  le  monde  appelle  la  femme  maigre 
brûlée  du  soleil  et  dont  lui  compare  le  teint  brun  à  la 
couleur  du  miel;  il  ajoute,  v.28  sq  :  «  Kal  to  tov  {ié)av  eati  xal  à 
YpaTctà  uàxivOoc,  'AXX'  gjjiirac  èv  toÏ;  ffie^ivot;  xk  irpata  AlyovTat.  • 
Virgile  a  fait  de  ces  vers  une  imitation  libre.  Il  a  ajouté 
comme  antithèse  le  «  ligustrum  »,  plante  qui  n'est  pas 
nommée  dans  Théocrite,  et  rehaussé  l'élégance  du  style  par 
la  correspondance  des  deux  épithètes  «  alba  »  et  «  nigra  », 
rappelant  avec  un  chiasme  «  candidus  »  et  «  niger  »  du  v.  16. 
11  a  opposé  h  deux  places  importantes  du  vers  «  cadunt  » 
et  «  leguntur  ».  C'est  ce  qu'on  peut  appeler  une  «  imita- 
lion  ornée  »  ;  ils  sont  fréquents  les  passages  où,  à  la  simpli- 
cité gracieuse  de  Théocrite,  Virgile  substitue  les  artilices 
d'une  élégance  raffinée;  c'est  par  là  qu'il  se  distingue  de 
son  modèle  et  se  crée  un  style  à  lui.  L'imitation  de  Virgile 
semble  indiquer  que,  dans  le  passage  de  Théocrite,  il  com- 
prenait le  mot  «  XsyovTai  »  dans  le  sens  de  «  recueillir*». 
Du  passage  de  Théocrite  —  auquel,  comme  nous  le  ver- 
rons, Virgile  est  revenu  ailleurs,  —  s'est  également  ins- 
piré l'auteur  de  la  pièce  XXIII,  v.  28  sq.,  et  il  s'en  est  servi 
pour  en  tirer  un  avertissement  sur  la  fragilité  de  la  beauté  ; 
celui  de  Virgile  ayant  un  tout  autre  sens  ne  saurait  en 
être  pris.  Au  v.  30  «  Tctir-rEt  »  n'a  pas  exactement  le  même 
sens  que  «  cadunt  ». 

Les  V.  19-27,  où  Corydon  énumère  ses  avantages,  sont 

1.  Ahrens  et  Ziegler'  :  Ipi6axtç.  Les  scholiastes  ad  h.  l.  hésitent  entre 
le  nom  propre  et  le  nom  commun. 

2.  Sur  l'épithèto  «  formose  »  cf.  Gebauer,  Quatenus  Yergilhis  in 
epithetis....,  p.  8. 

3.  Ahrens,  Ziegler',  Wordsworth  ■  arf  h.  l.  voient  dans  «  pouxatoç  » 
un  nom  commun.  Les  scholiastes  hésitent. 

4.  Les  Schol.,  Ahrens,  t.  II,  p.  32-2,  entendent  autrement  :  Vet...  xaxà 
tV  itpwTYjv  TaÇtv  àpi6(i,oCvTai,  xaTaXsYOvtat.  —  (xà  upôixa  ôyio)? 
XÉYOuo'iv ...  Gen.*').  Fritzsche  2,  ad  v.  29,  «  nominantur  prima  »  ;  Fritzsche- 
Hiilcr  '  ad  h.  l.  «  prima  dicuntur  in  coronis*  ». 


94  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

empruntés  à  Théocrite.  La  transition,  v.  i9,  et  l'annonce 
du  premier  développpement,  v.  20,  appartiennent  à  Virgile, 
le  développement  correspondant  dans  la  XP  Id.  n'étant 
pas  introduit  de  la  même  façon.  Naturellement,  Virgile, 
pour  relier  les  idées  qu'il  emprunte  à  droite  et  à  gauche, 
est  obligé  de  fabriquer  des  transitions  et  c'est  un  des 
points  sur  lesquels  il  porte  son  attention.  Si  l'épithète 
«  niuei  »  est  inspirée  de  Théocrite,  «  Xeuxoïo  YâXaxroç  »,  I,  58, 
V,  53,  —  qui  du  reste  n'a  pas  inventé  la  blancheur  du 
lait  *,  —  Virgile  a  voulu  enchérir;  son  adjectif  est  plus 
élégant;  c'est  une  «  imitation  ornée  ».  Dans  Tld.  XI,  v.  34 
sq.,  après  être  convenu  de  sa  laideur,  Polyphème  ajoute  : 

«  'AVâ'  outo;  TOioÛToç  è(i)v  poxà  ^(tXia  pôo'Xb),  Kt)x  toutwv  to  xpà- 
TidTov  àjxsXydiievo;  -^faka.  mvo)  •  Tupb;  ô'où  Xeîirei  jjl'  q'j-z'  èv  ôépEi 
oux'  Èv  ôircopa,  Où  ;fet(jLà)VOç   âxpo)  •  tapaol  S'uirspa-zOÉEç  atsf  ». 

Nous   savons   maintenant  d'où   provient  la   richesse   de 
Corydon,  —  d'une  imitation  littéraire.  Virgile  lui  a  tout 
bonnement  attribué  celle  de  Polyphème,  sans  se  demander 
si  elle  n'était  pas  un  peu  exagérée  pour  un  simple  berger. 
Il  est  vrai  que  ce  berger  doit  être  riche  pour  gagner  les 
bonnes  grâces  d'Alexis.  Ici  le  procédé  de  Virgile  demande 
à  être  examiné  de  près,  parce   qu'il  est   instructif.   Au 
V.  34,  où  le  grec  dit  la  chose  tout  simplement,  il  en  a 
substitué  un  qui  est  plein  d'effets  de  style,  v.  22  :  «  Mille  » 
en  tête  du  vers,  c'est  le  mot  important;  «  meae  »  exprime 
l'orgueil  du  propriétaire;  «  errant  »  est  tout  à  fait  pitto- 
resque; «  agnae  »  est  d'une  délicatesse  qui  est  faite  pour 
séduire  Alexis.  Ce  qui  est  curieux,  c'est  que  quelques-unes 
de  ces  élégances  peuvent  bien  être  des  réminiscences  de 
Théocrite,  qui  emploie  à  plusieurs  reprises  le  mot  «  à\Lvi' 
6e;  2  ,>^  équivalent  de  «  agnae  »  et  qui  se  sert  du  mot  «  TcXa- 
vùivTo  ^  »  pour  exprimer  la  marche  capricieuse  du  troupeau 
qui  paît.  Gebauer  *  a  montré  avec  raison  que  l'expression 
«  in  montibus  »  était  en  relation  avec  plusieurs  passages 
de  Théocrite,  où  les  troupeaux  sont  représentés  conduits 


1.  Cf.  Gchauor,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis.,..y  p.  10. 

2.  Id.  V,  3.  Cf.  p.  436. 

3.  Id.  IX,  4. 

4.  De  poetarum  graecorum,,,.^  p.  154. 


LA  DEUXIEME  ÉGLOGUE  95 

dans  les  montagnes  ^  Les  trois  vers  suivants  ont  été 
résumés  par  Virgile  en  un  seul,  qui  est  sobre  et  construit 
avec  une  élégance  solide  grâce  à  lu  répétition  de  «  non  », 
V.  22.  Il  a  supprimé  «  âixeXYdiievoç  »,  opération  vulgaire, 
«  xb  xpaTiffTov  »  et  «  irîvw  »,  qui  indiquent  une  certaine 
•gourmandise;  des  trois  époques  mentionnées  par  Théo- 
crite,  il  n'a  conservé  que  les  deux  qui  se  font  naturelle- 
ment antithèse;  les  fromages  ont  été  remplacés  par  le  lait 
frais  en  toute  saison;  cette  substitution  a  ravi  Servius,  ad 
h.  l.  :  «  multo  melius  quam  Theocritus;  ille  enim  ait 
Txjpbç...,  etc.;  sed  caseus  seruari  potest,  nec  mirum  est 
si  quouis  tempore  quis  habeat  caseum;  hoc  uero  laudabile 
est  si  quis  habeat  lac  nouum...  »  Tel  était  vraisemblable- 
ment le  sentiment  de  Virgile;  je  laisse  aux  éleveurs  à 
juger  s'il  est  facile  d'avoir  du  lait  de  brebis  en  toute  saison 
et  si  l'élégance  littéraire  n'est  pas  obtenue  ici  aux  dépens 
de  la  vérité  rustique. 

Après  avoir  vanté  son  aisance,  Polyphème  parle  de  son 
talent  musical,  Id.  XI,  v.  38-40  :  «  Supt^ôev  o'w<;  oyxi;  è7i(<jTa[jLai 

w6e  KuxXtoirwv ,  Tlv  xo   çîXov  y^^^^lAaXov  à{ià  xyjjJiauTbv  àecôwv 

IloXXaxt  vuxToç  àtopi.  »  Ici  Virgile  n'a  pris  que  l'idée;  à  un 
chant  d'amour,  il  a  substitué  un  chant  savant.  Amphion 
est  pour  lui  un  de  ces  chantres  primitifs  comme  Linus, 
Orphée,  dont  il  prend  plaisir  à  parler  dans  ses  Bucoliques. 
11  veut  donner  une  grande  idée  des  mérites  de  Corydon  et 
en  même  temps  il  insère  un  vers  qu'il  a  peut-être  pris 
dans  un  poète  grec,  qui  en  tout  cas  pourrait  être  écrit  en 
lettres  grecques  ^.  Cela  n'a  pas  grand  intérêt  pour  Alexis; 
mais  Virgile  veut  montrer  qu'il  est  familier  avec  la  poésie 
alexandrine;  il  en  donnera  un  peu  plus  tard,  dans  l'Egl.  VI, 
un  exemple  édifiant. 

Le  Cyclope,  dans  l'Id.  XI,  convient  galamment  qu'il  est 
parfaitement  laid;  il  n'en  est  pas  ainsi  dans  l'Id.  VI  où  il 
décrit   avec  complaisance  les  charmes  de  sa  personne  : 

V.  34  sq.  :  Kal  yip  6riv  où8'  eiSoç  e^w  xaxov,  w;  |Jt,e  XéyovTi  •  ~H  fàp 
Tcpàv  èç  1Ï0VT0V  èfféêXeirov  ^,  tjs  ôà  yaXàva,  Kal  xaXà  (Jièv  toc  yéveia, 

1.  Cf.  p.  449  sq. 

2.  Gcbauer,  De  poetarum  graecorum...^  p.  14  sq. 

3.  Ahrens  avec  la  Juntino  «  èfféôpaxov  » .  Gobauer,  De  poetarum  grae^ 
corum....^  p.  155,  défend  l'aoriste  par  «  vidi  »  et  par  Ovide,  Met.  XIII, 


96  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

xaXà  Se  {JLS'J  à  jxia  xtopa,  *Qç  Tiap'  èfjiiv  xexpitai,  xaTsçaîveto...  »» 
C'est  à  l'Id.  VI  que  Virgile  à  eu  recours  pour  compléter 
rénuméralion  des  avantages  de  Corydon  ;  naturellement  il 
n'a  pu  prendre  que  le  début,  et  il  s'est  bien  gardé  de 
transporter  dans  ses  vers  l'ironie,  qui  est  le  ton  habituel 
de  Théocrite  quand  il  parle  du  Cyclope.  Cette  constance  à 
faire  de  la  poésie  sérieuse  avec  de  la  poésie  ironique  est 
tout  à  fait  remarquable.  C'est  à  Théocrite  qu'il  doit  la 
forme  négative  du  début  du  v.  25  et  cette  forme  modeste 
au  moins  en  apparence  n'est  peut-être  pas  bien  d'accord 
avec  l'assurance  que  témoigne  Corydon,  v.  26  sq.  Le  v.  26 
est  une  «  imitation  ornée  *  ».  L'idée  de  la  beauté  de 
Daphnis  est  empruntée  à  Théocrite  ;  la  rivalité  avec  lui 
au  point  de  vue  poétique  du  v.  80  de  Tld.  V  a  pu  avoir 
quelque  influence  sur  ce  passage  2.  H  y  a  dans  la  pièce  XX 
du  recueil  de  Théocrite  un  passage  où  un  bouvier  repoussé 
par  une  courtisane  se  rend  témoignage  qu'il  n'est  pas 
laid  :  v.  19  sq.  :  «  IIoiiJiévEç,  eiiraxÉ  pioi  xb  xpriyyov  •  où  xa^bç 
è[i.\Ll;...  etc.  »  La  situation  est  plus  conforme  à  celle  de 
Corydon;  mais  Virgile  s'en  tient  en  général  aux  Id.  pure- 
ment bucoliques  et  qui  sont  de  Théocrite  lui-même. 

La  transition  du  v.  60  sq.  ^  appartient  à  Virgile  :  mais 
le  mot  «  fugis  »  est  employé  dans  ce  sens  par  Théocrite,  XI, 

V.75:  «Tt  Tov  cpeuYovTa8i(oxeiç'»,etVI,  17  :  «Kal  çeuY2tçt>véovTa...  »; 
il  est  donc  bien  possible  qu'il  y  ait  là  un  emprunt  de  mot  ♦. 
Quant  à  l'idée  que  les  dieux  se  sont  mêlés  aux  pâtres,  elle 
peut  provenir  delà  VIIMd.,  v.  51  sq.,  où,  pour  attirer  Milon, 

Menalcas    lui    dit    :    «   McXwv,  *0  npwreùc  cptoxaç  xai  6eb;  cî)v 

eve[xs  »;  mais  il  y  avait  là  quelque  chose  de  bizarre  qui  ne 
convenait  pas  à  la  poésie  de  Virgile.  La  mention  de  Paris, 
celle  de  Pallas,  «  fondatrice  des  acropoles  »,  nous  montre 


840  sq .  Mais  Ovido  emprunte  manifestement  a  vidi  »  à  Virgile  et  l'im- 
parfait est  défendu  dans  Théocrite  par  xaTSçaîvETO,  v.  37. 

1.  Gcbauer,  De poetarum  yraecorum....,  p.  156,  met  «  starct  »  en  corréla- 
tion avec  Id.  VII,  57,  «  ffTOpeaeOvxt  »  ;  mais  les  deux  expressions  ne  sont 
pas  équivalentes. 

2.  Gebauer,  iôirf.,  p.  156. 

3.  Sur  la  place  do  ce  vers  et  des  suivants  cf.  p.  83. 

4.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum..,  p.  168.  En  revanche  le  rapproche- 
ment av.  rid.  XX,  32  sq.,  où  il  s'agit  des  déesses  qui  ont  aimé  des  pâtres, 
me  paraît  arbitraire. 


LA   DEUXIEME   EGLOGUE  97 

Virgile  ayant  de  la  poésie  grecque  des  connaissances  qui 
ne  lui  viennent  pas  de  Théocrite. 

Avec  les  v.  28  sq.  nous  revenons  à  Tld.  XL  Au  v.  65  sq. 
Polyphème  fait  à  Galatée  les  propositions  suivantes  :  «  rioi- 

{latveiv  ô'eôéXoiç  oùv  èjjlIv  àjjia  xal  yâX'  à[JL£XYeiv  Kal  xupbv  iriÇa; 

Tdi{jLi(rov  Spifieiav  èveîaa.  »  C'est  encore  un  des  passages  que 
Virgile  a  transformés  en  en  faisant  disparaître  Tinlenlion 
comique.  Ce  lourdaud  de  Polyphème  offre  à  Galatée  comme 
bonheur  suprême  de  mener  les  bêtes  aux  champs  en  sa 
compagnie,  de  les  traire  et  de  faire  du  fromage.  Sans 
cacher  à  Alexis  les  réalités  de  la  campagne,  Corydon  lui 
rend  cependant  les  choses  attrayantes.  Il  l'invite  à  aller  à  la 
chasse  *.  Du  mot  i<  iroipiatveiv  »,  il  sait  tirer  un  vers  gracieux 
et  élégant,  v.  30  :  «  Haedorumque  gregem  uiridi  compellere 
hibisco  0.  Il  fera  son  éducation  musicale  :  c'est  un  trait  que 
Virgile  doit  peut-être  à  Théocrite,  Id.  VIII,  84  sq.,  où  un 
chevrier  propose  à  Daphnis,  s'il  veut  lui  apprendre  à  jouer 
de  la  syrinx,  de  lui  donner  une  chèvre  dont  le  lait  remplit 
par-dessus  bord  le  vase  à  traire;  mais  il  ne  doit  qu'à  lui- 
même  l'hommage  au  dieu  Pan,  que  Théocrite  représente 
comme  le  meilleur  joueur  de  syrinx,  sans  dire  qu'il  ait 
inventé  l'instrument;  l'expression  délicate  du  v.  34,  les 
efforts  inutiles  d'Amyntas  ne  se  trouvent  pas  non  plus  dans 
Théocrite. 

Les  vers  sur  la  syrinx  témoignent  également  d'une  cer- 
taine originalité,  malgré  des  réminiscences  de  Théocrite. 
L'expression  «  Est  mihi...  »  semble  provenir  de  l'Id.  V, 
v.  104  «  "Eo-Ti  ôé  (loi....  «.  Du  v.  36  on  peut  rapprocher  quel- 
ques mots  de  l'Id.  VIII,  V.  21  sq.  :  *  ...  ffûpiyY'  e-/w  èvveaçwvov,... 
Ùptoav  vtv  ouvlira^'...  »,  bien  qu'il  n'y  ait  pas  imitation  directe. 
Le  don  d'une  syrinx  n'est  pas  rare  dans  Théocrite,  Id.  IV, 
V.  29,  V,  V.  8;  mais  il  s'agit  de  cadeaux  entre  vifs.  Il  n'y  a 
qu'un  legs  de  cette  nature,  c'est  celui  que  fait  Daphnis, 
Id.  I,  V.  128  sq.  Mais  il  le  fait  au  dieu  Pan.  Si  ce  n'est 
pas  de  cette  syrinx  que  Corydon  a  hérité  —  sans  doute 
parce  qu'elle  était  déjà  donnée  —  au  moins  possède- t-il 
celle  de  Damœtas  qui,  après  avoir  lutté  sans  désavantage 

1.  Servius  ad  v.  39  :  «  ut  magis  ad  uoluptatem  enm  quam  ad  laborem 
inuitare  uideatur.  »  Cf.  Gcbauer,  De  poetarum  graecorum..^  p.  157. 

6 


98  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

avec  Daphnis  dans  Tld.  VI,  lui  donne  sa  syrinx  à  la  fin  de 
la  pièce.  Les  mots  «  te  nunc  habet  ista  secundum  »  rap- 
pellent, avec  un  sens  un  peu  différent,  le  v.  3  de  Tld.  I  : 
«  [u-coL  Ilôcva  To  SeuT£pov  SôXov  àizoïari  ».  Virgile  semble  avoir 
fondu  ici  un  certain  nombre  d'imitations,  qui  sont  comme 
flottantes  et  spontanées,  et  ramassé  des  souvenirs  épars 
dans  sa  mémoire  :  on  pourrait  conclure  du  procédé  ici  mis 
en  œuvre  qu'il  savait  Théocrite  par  cœur. 

Pour  les  V.  40-44,  Virgile  trouvait  dans  les  Id.  III  et  XI 
deux  passages  assez  analogues  :  XI,  40  sq.  (immédiatement 
après  un  passage  imité  déjà  par  Virgile)  :  «  Tpéçw  8é  toi 

êv8exa  veêpto;  Ilaffaç  (lavoçdpo);  xal  (rxyjivw;;  Té<j<japa<;  apxxwv  »  ; 
III,  34  :  «  ~H  {làv  Tot  Xsyxàv  StôufJiaToxov  a^ya  ç'jXào-o-a),  Tâv  [jls  xal 
à  MlpjjLvwvoç  'Epiôaxlç  à  jjLeXavd^pwç  Atteî,  xal  §b)a-â>  dî,  inû  rj 

{jLot  èvÔcaôpuTTTYi.  "  Suivant  sa  méthode,  Virgile  a  rejoint  les 
deux  passages  dans  une  imitation  commune.  Il  a  laissé  de 
côté  la  chèvre  blanche,  cadeau  qui  convient  plutôt  à  une 
femme,  et  les  faons  —  à  plus  forte  raison  les  oursons  —  de 
Polyphème.  Il  a  substitué  des  chevreuils,  animaux  qu'il 
connaît  et  dont  il  peut  décrire  avec  une  précision  pitto- 
resque la  robe  tachetée  de  blanc.  Les  dangers  courus  en 
allant  les  chercher,  leur  vigueur  et  leur  appétit  sont  les 
traits  d'un  habile  plaidoyer  que  Virgile  ne  doit  qu'à  lui- 
même.  Au  v.  43  «  iam  pridem  »  est  encore  un  mot 
d'avocat  qui  appartient  à  Virgile.  Au  contraire,  au  v.  42, 
«  quos  tibi  seruo  »  est  une  traduction.  Thestylis,  déjà 
nommée  dans  l'Églogue,  a  pris  la  place  de  la  servante  ou 
de  la  fille  de  Mermnon. 

Le  mouvement  du  v.  45  est  emprunté  à  l'Id.  XI,  v.  42  : 
«  'AXX'  àçcxeu  tù  7to6'  &ji.é....  »,  mais  là  il  est  parfaitement  à 
sa  place.  L'appel  suit  l'offre  des  faons.  J'ai  déjà  remarqué 
qu'il  était  singulier  chez  Virgile  après  une  menace.  Nous 
voyons  maintenant  l'origine  de  cette  discordance  :  le  v.  44 
est  imité  de  l'Id.  III,  le  v.  45  de  l'Id.  XI;  il  était  impossible 
que  cette  juxtaposition  de  morceaux  étrangers  les  uns  aux 
autres  ne  laissât  pas  çà  et  là  quelques  défauts  de  suture. 

Dans  la  suite,  comme  au  couplet  précédent,  Virgile  paraît 
avoir  voulu  rejoindre  par  une  imitation  commune  deux 
passages  analogues  de  ses  modèles  principaux.  Dans 
l'Id.  XI  Polyphème  voudrait  savoir  plonger  pour  offrir  des 


LA  DEUXIEME  ÉGLOGUE  99 

fleurs  à  celle  qu'il  aime,  v.  56  sq.  :  . ...  gçepov  S£  toi  t)  xpt'va 

Xeuxi   *H   jjLaxoîv*   àwaXàv    epuOpot   luXataYtovi *    l'/oiaav  ».   Dans 

rid.  III  le  chevrier  apporte  une  couronne  à  Amaryllis, 
y.  22  sq.  :  «  Tdv  toi  è^wv  'AjxapyXXi  (f(Xa  xivo'oio  çuXadao) 
*A|jL7rX4Çaç  xaXûxeatn  xa\  euiSjxoiffi  ae/.îvoi;  ».  Au  premier  pas- 
sage il  a  emprunté  les  lis  et  les  pavots,  mais  en  sup- 
primant répithète  des  lis  et  en  caractérisant  le  pavot  tout 
autrement  que  Théocrite;  au  second,  très  probablement, 
le  mot  «  intexens  »  qui  convient  mieux  à  une  couronne, 
à  une  guirlande  qu'à  un  bouquet  :  or,  quoique  le  texte  ne 
soit  pas  très  explicite,  il  semble  bien  qu'il  s'agit  chez 
Virgile  d'une  gerbe  de  fleurs  et  non  d'une  guirlande.  Les 
«  calathi  »  des  nymphes  peuvent  venir  des  t  TaXapoi  >,  que 
prennent,  dans  Moschos,  I,  33,  les  compagnes  d'Europe 
pour  aller  cueillir  des  fleurs  :  *  e^ov  Ô  *èv  x'^9^^^^  Ixio-Tt)  *Avôo- 
Sdxov  TttXapov  >,  Gebauer  *  pense  que  Virgile  a  trouvé  les 
«  pallentis  uiolas  »  et  le  «  florem  anethi  »  dans  l'Id.  VIÏ, 
v.  63  sq.  Mais  il  reste  d'autres  fleurs,  il  reste  des  épithètes 
qui  sont  de  son  invention;  nous  savons  que  c'est  là  un 
terrain  où  par  principe  il  tient  à  être  original.  Les  fruits 
lui  appartiennent  également  en  propre;  mais  en  rappelant 
que  c'étaient  les  fruits  préférés  d'Amaryllis,  Virgile  a  sûre- 
ment voulu  faire  allusion  au  cadeau  de  la  111°  Id.,  v.  10  : 
€  *Hvt6e  TOI  8éxa  jj-àXa  qplpw  >.  C'est  la  continuation  du  pro- 
cédé signalé  plus  haut,  qui  consiste  à  placer  parmi  les 
amours  passés  de  Corydon  la  liaison  avec  Amaryllis. 

Le  revirement  des  v.  56  sq.  appartient  à  Virgile  *,  ainsi 
que  l'idée  de  l'insensibilité  d'Alexis  aux  cadeaux,  de  la 
générosité  d'Iollas,  la  constatation  que  fait  Corydon  lui- 
même  de  son  imprudence  avec  des  expressions  rustiques 
et  proverbiales.  Mais,  pour  rendre  l'invincible  penchant 


1.  De  poetarum  graecorum....^  p.  164. 

2.  Gebancr,  De  poetarum  qraecorwn....,  p.  166,  rapproche  de  «  Rusticus 
es...  »,  V.  56,  «  BouxdXo;  wv  »,  de  la  pièce  XX,  v.  3.  Cette  pièce  peint 
avec  esprit  la  déconvenue  d'un  bouvier,  qui  s'étonne  de  se  voir  repoussé 
par  les  femmes  à  la  modo  de  la  ville.  Le  contraste  entre  l'élégance  des 
courtisanes  et  la  grossièreté  de  certains  adorateurs  rustiques  était  un  des 
sujets  dont  s'amusait  la  comédie  grecque.  C'est  le  lourdaud  de  la  cam- 
pagne qjii  était  ridicule;  le  sentiment  de  la  pièce  de  Virgile  est  tout 
autre  et  absolument  original.  Virgile  rend  la  campagne  séduisante  et  la 
préfère  à  la  ville. 


100  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

qui  l'attire  vers  Alexis,  v.  63  sq.,  Corydon  se  sert  de 
termes  qu'emploie  Boukaios  dans  la  X«  Id.  en  parlant  de 
son  amour  pour  Bombyka,  v.  30  sq.  :  «  *A  ai?  Tàv  xOxtdov,  à 
X'jxoç  xài^  aîya  5i(oxei,  *A  yépavoç  xwpoxpov,  Iyo)  S'èiti  tiv  |jLeji.avYj- 
jjiat  ».  Virgile  a  fait  de  ce  passage  une  imitation  très  ornée. 
Théocrite  commence  une  gradation  ascendante,  puis  il 
l'interrompt;  la  grue  n'a  aucun  rapport  avec  la  chèvre. 
Virgile  supprime  ce  détail,  qui  lui  a  paru  peut-être  trop 
vulgaire,  et  établit  en  revanche  une  gradation  descendante 
parfaitement  régulière  *  :  la  lionne,  le  loup,  la  chèvre,  le 
cytise.  Il  fait  œuvre  de  styliste.  Entre  la  simplicité  de  Théo- 
crite et  le  savant  artifice  de  Virgile,  on  peut,  suivant  ses 
goûts  personnels,  distribuer  ses  préférences.  Mais  il  est  cer- 
tain que  chez  Virgile  le  v.  64  est  d'une  poésie  pénétrante  : 
il  a  obtenu  ce  résultat  par  l'adjonction  des  deux  épithètes 
«  florentem...  lasciua  »  qui  lui  appartiennent  en  propre  '. 

Ce  qui  est  assez  caractéristique,  c'est  que  dans  la  X*  Idylle 
les  vers  30-31  suivent  immédiatement  deux  vers  qui  ont 
déjà  été  utilisés  par  Virgile  dans  l'Egl.  II,  v.  17-18.  Ainsi 
il  emprunte  dans  cette  Idylle  deux  passages  qui  se  sui- 
vent, mais  il  en  rompt  la  continuité;  il  les  dissémine, 
comme  il  a  disséminé  dans  d'autres  parties  de  son  œuvre 
les  imitations  des  Id.  III  et  XI.  Il  découpe  donc  Théocrite 
en  un  certain  nombre  de  morceaux,  et  ces  morceaux  il  les 
distribue  où  et  comme  il  l'entend. 

Des  V.  66  sq.  on  a  rapproché  ^  les  v.  38-40  de  l'Id.  II, 
où  Simaitha  oppose  au  calme  de  la  nature  pendant  la  nuit 
la  passion  qui  la  brûle:  •  'HvîSsdiY^  [xevttovtoç,  tjiywvxi  b*  àr^xoLi- 
*A  8*è{jià  ou  o-iY^  (jxlpvwv  svxoffOev  àvta,  *AXX'  ÈTtl  ttiVw  iiao-a  xotTac- 
6o{xat...  ».  L'expression  «  Me  tamen  urit  amor  »  est  évi- 
demment en  corrélation  avec  «  xarateoixai  »  et  surtout  avec 
rid.  VII,  56,  «  Oepjjibç  yàp  ^pw;  aOtô)  pie  xaxaîôei  ».  Mais  le  reste 
est  différent.  Théocrite  oppose  nettement  le  calme  des 
choses  extérieures  au  trouble  intérieur  de  l'àme.  Virgile 
nous  peint  une  fin  de  journée,  qui  amène  le  repos  et  la 
fraîcheur  destinés  à  réconforter  tout  le  monde  excepté 
Corydon.  Il  le  fait  d'après  des  observations  personnelles 

1.  Gebauer,  ibid.,  p.  169. 

2.  Cf.  Gebauer,  Quatenus  Verffilius  in  cpUhetis....,  p.  1. 

3.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum..^  p.  171. 


LA  DEUXIEME   EGLOGUE  101 

qu'il  ne  doit  à  personne  ;  on  a  remarqué  qu'il  aime  à  clore 
ses  Églogues  par  un  petit  trait  de  la  vie  rustique  saisi  sur 
le  vif,  à  témoigner  ainsi,  après  une  longue  série  d'imitations 
littéraires,  du  sens  qu'il  avait  des  choses  de  la  nature. 

Nous  avons  vu  que  le  début  du  chant  de  Corydon  utilise 
la  IIP  Id.  La  fin  est  imitée  de  très  près  de  la  fin  de  la  XI^*  Id. 
Ainsi  s'explique  le  désaccord  que  nous  avons  signalé  plus 
haut.  Ce  sont  des  morceaux  qui  avaient  été  composés  par 
Théocrite  séparément  et  non  pour  aller  ensemble.  Virgile 
les  a  réunis  dans  un  développement  commun;  mais  ils 
gardent  l'empreinte  de  leur  origine  étrangère.  Id.  XI, 
V.  72-76  *.  <  *û  KûxXwJ/,  KûxXwd/,  w5t  ràç  qppévaç  txm.nâ'ZOLtsoL'.f  Aix' 
£v8à)v  TaXàpw;  te  TrXéxot;  xa\  ôaXXbv  «{lâo-a;  Taî;  apveaai  çÉpot;, 
Tût^a  xa  uoXù  jjiaXXov  'é^^^^  ^***^'  '^^^  irapeor^av  àjxeXYô.  Tt  tov 
çe'jyovra  ôkoxs'.ç;  Euprjffetç  raXàxeiav  l'ffwç  xal  xaXXîov'  àXXav  ». 

Ici  l'imitation  de  Virgile  est  très  directe  sans  être  littérale. 
Il  a  traduit,  dans  son  v.  69,  la  répétition  pathétique 
«  ^Ù  KuxXw^j;,  K\jxX(i)iî;  »,  mais  il  n'a  pas  pu  rendre  textuel- 
lement la  poésie  de  l'expression  qui  termine  ce  vers;  il  l'a 
remplacée  par  une  expression  très  nette,  mais  prosaïque  : 
«  quae  te  dementia  cepit  ».  Frilzsche^  rapproche  du  v.  70 
le  V.  14  de  la  X®  Id.,  où  la  même  idée  est  exprimée  sous 
forme  proverbiale  (cf.  Frilzsche-Hiller  ^,  ad  h.  /.).  Ainsi  Vir- 
gile intercalerait  dans  une  imitation  assez  longue  de  l'Id.  XI 
une  imitation  partielle  prise  ailleurs.  Cela  n'aurait  rien  que 
de  conforme  à  ses  habitudes;  mais,  si  Tidée  est  analogue, 
l'expression  lui  appartient  en  propre;  il  la  tire  de  ses  obser- 
vations personnelles  sur  la  culture  de  la  vigne  grimpant  aux 
ormeaux,  telle  qu'on  la  pratiquait  dans  la  Cisalpine,  et  il 
écrit  un  vers  élégant  dans  lequel  les  deux  mots  «  semipu- 
tata  »  et  «  frondosa  »  se  renforcent  réciproquement*.  Des 
deux  occupations  que  se  propose  le  Cyclope,  il  en  a  négligé 
une,  celle  qui  consiste  à  ramasser  du  feuillage —  peut-être 
simplement  pour  abréger.  Au  lieu  du  mot  propre  «  xaXapw;  », 
il  a  employé  une  périphrase  qui  lui  a  paru  sans  doute 
plus  noble.  L'épithète  gracieuse  «  molli  »  lui  appartient  2. 
Au  point  de  vue  des  réalités,  il  est  tout  naturel  que  Poly- 

1.  Cf.  Géortj.,  II,  V.  400  et  410. 

2.  Du   V.  71  sq.  Gcbaucr,  De  poetarum  graecorum...,  p.  17i,  a  rap- 
proché les  V.  5-2-53  de  l'Id.  I. 

6. 


402  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

phème,  après  avoir  parlé  de  ses  mille  moutons,  tresse  lui- 
même  des  corbeilles;  nous  savons  bien  qu'il  n'a  pas  de 
serviteurs  et  qu'il  fait  tout  de  ses  propres  mains.  Mais, 
dans  les  autres  Eglogues,  les  petits  éleveurs  dont  nous 
parle  Virgile  ont  des  servantes  et  des  domestiques.  De 
sorte  qu'à  propos  de  Corydon  nous  éprouvons  un  scru- 
pule; sa  condition  ne  nous  parait  pas  nettement  déter- 
minée. Les  expressions  proverbiales  et  familières  du  v.  75 
de  rid.  XI  ont  été  laissées  de  côté  par  Virgile;  en  revanche, 
dans  son  v.  73  il  a  imité  de  très  près  Théocrite;  mais  le 
sentiment  n'est  pas  le  même.  Polyphème  est  un  fat  :  nous 
voyons,  par  les  vers  suivants,  qu'il  s'imagine  que  toutes 
les  jeunes  filles  lui  font  des  avances.  Corydon  parait  être 
un  travailleur,  qui  secoue  son  inertie  momentanée.  La 
suppression  de  «  to-wç  »  et  de  «  xal  xaXXtdv'  »  est  caractéris- 
tique. Polyphème  se  berce  de  flatteuses  espérances,  mais 
qui  restent  dans  le  vague;  il  s'imagine  qu'il  trouvera  mieux 
que  Galatée.  Corydon  est  plus  énergique  et  se  préoccupe 
médiocrement  des  charmes  de  celui  qui  remplacera  sûre- 
ment pour  lui  Alexis. 

Nous  venons  de  voir  combien  l'Egl.  11  est  une  œuvre 
composite.  Virgile  a  fait  ses  principaux  emprunts  à  l'Id.  Xï, 
qui  peut  passer  pour  son  original  principal,  et  à  l'Id.  III, 
qui  est  l'original  secondaire;  mais  il  a  fait  également  des 
emprunts  partiels  aux  Id.VI,  VII  et  X.  Ce  qui  est  curieux, 
c'est  qu'à  aucune  de  ces  Idylles  il  n'a  essayé  de  prendre 
du  premier  coup  tout  ce  qui  lui  paraissait  susceptible 
d'être  utilisé.  Il  est  revenu  à  chacune  d'elles  dans  ses 
Eglogues  postérieures  et  il  en  a  tiré  de  nouvelles  imita- 
tions. On  a  rapproché  depuis  longtemps  de  chacune  des 
Eglogues  de  Virgile  les  emprunts  faits  aux  diverses  Idylles 
de  Théocrite  ;  ce  travail  a  une  contre-partie  ;  elle  consiste 
à  prendre  chacune  des  Idylles  de  Théocrite  et  à  montrer 
sur  combien  d'Eglogues  de  Virgile  elle  a  exercé  son 
influence.  Le  tableau  suivant  donnera,  pour  la  XI°Id.,une 
idée  de  ce  «  découpage  industrieux  ».  Les  vers  qui  n'y 
figurent  pas  sont  ceux  dont  Virgile  n'a  pas  jugé  à  propos 
ou  trouvé  l'occasion  de  tirer  parti.  Je  laisse  de  côté  quel- 
ques imitations  de  mots,  ou  les  inspirations  lointaines  : 
XI,  19,  de  Théocrite  =  II,  6,  de  Virgile;  XI,  20  sq.  =  VII, 


LA  DEUXIÈME   ÉGLOGUE  i03 

37sq.;XI,  25  sq.  =  VIII,  37  sq.;XI,  29  =  II,  6;  XI,  31  sq., 
=  VIIÏ,  34;  XI,  34  sq.  —  II,  21  sq.  ;  XI,  38  sq.  =  II,  2e3  sq.  ; 
XI,  40  sq.  =  II,  40  sq.  ;  XI,  42  =  II,  45;  XI,  42  sq.  =  IX, 
39;  XI,  51  =  VII,  49;  XI,  56  sq.  =:  II,  45  sq.;  XI,  65  =  II, 
28  sq.  ;  XI,  72  sq.  r=  II,  69  sq.  L'idylle  XI  a  donc  fourni 
des  matériaux  aux  Églogues  II,  Vil,  VIII  et  IX. 

C.  Schaper*  a  bien  montré  qu'en  composant  la  11^  Égl. 
Virgile  a  surtout  voulu  faire  une  étude  d'après  Théo- 
crite.  Il  se  proposait  aussi  de  s'exercer  à  exprimer  la 
passion,  ce  qu'il  sentait  être  sa  vraie  vocation  et  l'appel 
secret  de  sa  nature.  Il  ne  doit  à  Théocrite  ni  la  belle 
ordonnance  oratoire  ni  le  sentiment  que  la  vie  rustique 
est  préférable  à  la  vie  des  cités.  Il  a  imaginé  lui-même  le 
cadre  de  sa  pièce  et,  en  substituant  Alexis  à  Amaryllis  et  à 
Galatée,  il  a  voulu  varier.  Il  a  inventé  ce  qui  tenait  natu- 
rellement au  cadre  choisi,  les  transitions,  par  exemple.  11 
a  inséré  un  certain  nombre  d'observations  pittoresques 
qui  lui  sont  personnelles  et  qui  portent  sur  des  points 
déterminés.  11  a  enchéri  sur  Théocrite  pour  l'élégance  du 
style  et  il  a  mis  en  œuvre  les  procédés  d'imitation  les  plus 
divers  depuis  la  traduction  presque  littérale  jusqu'à  l'ins- 
piration libre. 

Virgile  a  donc  poursuivi  un  but  littéraire  en  écrivant  la 
ir  Égl.,  et  cette  explication  suffit;  on  a  pourtant  cru  y 
voir  le  souvenir  d'une  aventure  personnelle  et  l'aveu  d'une 
inclination  ressentie  pour  un  jeune  esclave.  Pour  nous  pro- 
noncer sur  la  valeur  de  cette  tradition,  il  faut  examiner 
comment  elle  nous  est  parvenue.  Properce,  le  premier  en 
date  des  écrivains  qui  ont  parlé  de  la  ib  Égl.,  ne  la  connaît 
pas.  Il  paraphrase  le  v.  2  de  la  façon  suivante,  II,  34,  74  : 
«  Agricolae  domini...  delicias  ».  Il  ne  paraît  pas  le  bien 
comprendre,  puisque  d'après  toute  la  pièce  le  maître 
d'Alexis  doit  être  un  citadin.  Mais  il  ne  voit  là  qu'une  de 
ces  histoires  d'amour  entre  bergers,  comme  en  rappor- 
tent les  chants  amébées  de  Théocrite  et  de  Virgile.  Au  con- 
traire, Martial,  VIII,  56,  6  sq.,  raconte  qu'après  que  Virgile 
eut  perdu  son  domaine.  Mécène  le  tira  de  sa  pauvreté  et 
lui  fit  cadeau  d'Alexis,  un  bel  échanson  qui  le  servait  à 

1.  De  Eclogis  Vergili...^  p.  16  et  p.  20. 


104  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

table.  Il  revient  fréquemment  sur  ce  fait,  V,  16,  11  sq., 
VI,  68,  5  sq.,  VII,  29,  7  sq.,  VlII,  73,  10.  Ainsi  l'anecdote 
existait  déjà  de  son  temps;  mais  son  but,  en  la  rapportant, 
est  visible  :  Martial  Veut  excuser  ses  mœurs  et  s'attirer 
des  cadeaux  pareils.  Du  reste  il  place  la  chose  après  la 
composition  des  Bucoliques,  lorsque  Virgile  était  déjà  en 
relations  avec  Mécène.  C'est,  suivant  Martial,  ce  cadeau 
qui  lui  permit  de  s'élever  au-dessus  de  la  poésie  pastorale 
et  qui  lui  donna  l'inspiration  nécessaire  pour  concevoir 
l'Enéide,  VIII,  56, 17  sq.  :  «  Excidit  attonito  pinguis  Galatea 
poetae  Thestylis  et  rubras  messibus  usta  gênas;  Protinùs 
Italiam  concepit  et  arma  uirumque...  ».  Je  ne  crois  pas 
qu'il  faille  voir  une  allusion  à  ce  fait  chez  Juvénal,  Sa^  VU, 
6'J  sq.  Quant  à  Apulée,  Apolog.j  c.  10,  il  ne  le  mentionne 
que  dans  un  but  tendanciel  facile  à  saisir.  Pour  lui  Alexis 
est  un  esclave  de  Pollion  et  non  pas  de  Mécène;  il  ne 
commet  donc  pas  la  même  erreur  que  Martial.  Suétone- 
Donat,  9,  considère  l'Alexis  de  la  IP  Égl.  comme  étant  un 
certain  Alexandre  qui  aurait  appartenu  à  Pollion  et  dont 
celui-ci  aurait  fait  cadeau  à  Virgile.  Servius,  ad  II,  15, 
raconte  la  même  histoire.  L'anecdote  du  dîner  et  de 
réchanson  qui  aurait  plu  à  Virgile  et  qui  lui  aurait  été 
donné,  telle  que  la  rapporte  Martial,  se  retrouve  dans  [Ser- 
vius] ad  II,  1,  et  dans  les  Scholia  Bernensia,  Préambule 
de  l'Egl.  II.  Mai^  ici  Mécène  est  remplacé  par  Pollion.  Les 
Scholia  Bernensia  voient  des  allusions  à  Pollion  aux  v.  I, 
56,  57. 

L'aventure  en  soi  n'a  rien  d'absolument  invraisemblable; 
il  est  possible  que  Pollion  ait  fait  cadeau  à  Virgile  d'un  jeune 
esclave.  L'explication  allégorique  de  la  II*  Égl.  n'est  pas  non 
plus  inadmissible  en  elle-même.  Le  pâtre  Corydon,  vis-à-vis 
du  citadin  loUas,  se  trouve  à  peu  près  dans  la  situation  où 
se  serait  trouvé  Virgile,  propriétaire  rustique,  à  l'égard 
de  Pollion,  gouverneur  de  la  Cisalpine,  dont  il  habitait  la 
capitale.  Toutefois  notre  première  source.  Properce,  ne 
connaît  pas  le  fait.  Martial  y  mêle  l'intervention  de  Mécène, 
que  les  dates  rendent  impossible.  Faut-il  croire  que  les 
chercheurs  postérieurs  ont  eu  entre  les  mains  des  docu- 
ments plus  exacts  et  ont  rendu  sa  physionomie  véritable  à 
une  tradition  de  bonne  heure  défigurée?  Cela  n'est  guère 


LA  DEUXIÈME   ÉGLOGUE  105 

vraisemblable.  Je  verrais  plutôt  là  une  combinaison  entre 
les  bruits  déiavorables  —  vrais  ou  faux  —  répandus  peut- 
être  par  les  «  obtrectatores  »  sur  les  mœurs  de  Virgile  et 
la  II*  Éfîl.  qu'on  voulait  expliquer  d'une  façon  allégorique  *. 

E.  Glaser^  ne  croit  pas  que  TEgl.  II  ait  été  composée 
sans  que  Virgile  aimât  réellement  quelqu'un;  il  pense  que 
c'était  non  pas  un  esclave,  mais  un  jeune  citadin  ayant  de 
l'élégance  et  de  l'instruction,  et  que  l'afTection  de  Virgile 
pour  lui  n'avait  rien  de  sensuel.  Le  peu  de  cas  que  ce 
jeune  homme  faisait  de  la  campagne  (il  avait  sans  doute 
rendu  visite  à  Virgile  sur  sa  propriété)  donna  l'idée  au 
poète  de  représenter  comme  un  amour  malheureux  le 
peu  de  succès  qu'il  avait  eu  auprès  de  lui  sur  ce  point. 
Virgile  n'a  pas  pu  vouloir  tirer  quelque  chose  de  sérieux 
de  l'amour  comique  du  Cyclope;le  pathos  de  la  II'  Eglogue 
a  quelque  chose  d'humoristique.  La  figure  principale  de 
la  pièce  est  Asinius  Pollion;  Virgile  combat  la  répulsion 
d'un  membre  de  cette  famille  contre  la  poésie  pasto- 
rale... etc. 

L'élude  que  nous  venons  de  faire  de  la  11°  Egl.  suffit  à 
réfuter  cette  conception.  Je  ne  mentionne  ici  également 
que  par  curiosité  le  système  d'allégorie  à  outrance  repré- 
senté surtout  par  les  Scholia  Bernensia,  D'après  ce  sys- 
tème d'interprétation,  Virgile,  dans  la  II®  Eglogue,  essaie 
de  s'attirer  la  faveur  d'Octave,  fier  de  sa  gloire  et  de  sa 
beauté.  Menalcas,  c'est  Antoine,  représenté  comme  noir 
parce  qu'il  commande  aux  Egyptiens  et  aux  Ethiopiens. 
Daphnis,  c'est  Pollion,  que  Virgile  ne  craint  point,  quoi- 

1.  E.  Krauso,  Quibua  temporibus....,  p.  40  sq.,  défend  contre  C.  Schaper 
la  tradition  adoptée  par  Spohn,  Wagner,  Forbiger*,  Gcbaucr.  O.  Ribbeck, 
Proleffomcîia,  p.  4,  tout  en  l'acceptant,  essaie  d'éluder  la  difficulté  : 
«  Ceterum  quamvis  Alexandri  formam  laudibus  celebrarc  voluisse  poeta 
recto  statuatur,  tamen  non  tam  amoris  vesani  et  infclicis  monumentum 
quam  iucundae  artis  spécimen  elegantissimum  edondi  consilium  fuit  ». 
Cf.  De  vita  *...., p. xvi ;R.  Bitschofsky,  Op.  laud.^  p.  11  sq.,  suit  l'opinion  de 
Ribbeck.  E.  Glaser,  dans  son  édit.,  p.  44,  admet  la  tradition  sans  la 
discuter.  W.-H.  Kolster,  p.  2J,  la  repousse.  M.  Sonntag,  Op.  laud.t 
p.  127,  n'y  croit  pas. 

2.  Verfiamlfiiuf/en  der  33*^^^  Versammltmg  dentscher  Philologen  und 
ychuhnânncr  in  Géra  vom  30  Sept,  bis  5  Oct.  187S]  iV.  Jahrb.  f.  Phil.  u. 
Paed.,  cxxi»'"  Band,  1880,  p.  2'47;  Publius  Verffiliua  Maro  als  Naturdichter 
und  Theist,  GUlersloh,  1880,  p.  69,  89  sq.,  9i-97. 


106  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

qu'il  puisse  composer  des  vers  meilleurs  que  les  siens. 
Damœtas,  c'est  Théocrite,  auquel  Virgile  a  succédé,  Amyn- 
tas,  Cornificius,  qui  avait  essayé  d'écrire  contre  Virgile, 
les  deux  chevreuils,  deux  livres  des  Géorgiques  ou  les 
Gèorgiques  et  l'Enéide,  Thestylis,  Cléopâtre,  Amaryllis 
peut-être  Rome...,  etc.  Je  n'insiste  pas  sur  ces  divaga- 
tions, qui  ne  sont  intéressantes  qu'en  ce  qu'elles  montrent 
où  en  était  tombée  à  un  certain  moment  l'exégèse  de  Vir- 
gile; elles  sont  faites  pour  nous  mettre  en  garde  contre 
les  abus  de  l'interprétation  allégorique  *. 

1.  Scholia  Berncnsia,  p.  743  :  «  lUud   tenendum  esse  praedicimus  in 
Bacolicis  Vergilii  nequc  nusquam  nequo  ubique  figuratc  aliquid  dici  ». 


CHAPITRE  IV 


La  troisième  Églogue. 


La  troisième  Eglogue  de  Virgile  diffère  de  la  seconde 
pour  la  forme  et  pour  le  fond.  En  ce  qui  concerne  la 
forme  l'auteur  n'intervient  pas  comme  dans  la  seconde 
par  un  préambule  narratif;  c'est  une  petite  scène  à  trois 
personnages  qui  pourrait  être  jouée  comme  un  mime  ou 
comme  une  scène  de  comédie.  Quant  au  fond,  il  ne  s'agit 
plus  d'une  plainte  d'amour  mais  d'une  dispute  entre  deux 
pâtres,  qui  commencent  par  s'injurier  et  qui  ensuite  exé- 
cutent devant  un  juge  un  chant  amébée.  L'observation 
est  importante.  Si  Virgile  a  adopté  dès  le  début  de  la 
composition  de  ses  Eglogues  le  cadre  bucolique,  auquel  il 
est  resté  fidèle  jusqu'à  la  fin,  chacune  d'elles  est  pourtant 
une  (Euvre  spéciale  dans  laquelle  il  se  propose  un  but  par- 
ticulier; on  ne  saurait  les  considérer  comme  correspon- 
dant par  exemple  aux  différents  livres  d'un  ouvrage  conçu 
d'ensemble.  Elles  n'ont  pas  ce  caractère  d'uniformité  qu'on 
trouve  chez  les  poètes  bucoliques  modernes.  Si  l'ensemble 
a  quelque  unité  il  le  doit  au  talent  même  de  Virgile  et 
à  la  nature  de  son  esprit.  Mais  ce  sont  des  pièces  isolées 
dont  chacune  marque  une  tentative  dans  une  voie  nou- 
velle *. 

1.  Servius  ad  III,  I  :  «  Transiît  in  eclogam  plenam  iurgii  et  conuiciorum 
pastoralium  :  qui  enim  bucolica  scribit,  curare  débet  ante  omnia,  no 
similes  sibi  sint  eclogao.  Quod  etiam  Vergilius  fecit.  Vnde  etiam  drama- 
tico  charactere  scripta  est;  nam  nusquam  poeta  loquitur,  sed  intro- 


i08  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Sur  le  moment  de  Tannée  où  se  passe  la  scène,  nous 
n'éprouvons  pas  les  inquiétudes  que  provoque  la  11°  Égl.  ^ 
Elle  a  très  nettement  lieu  à  l'été,  v.  55  sq.,  et  à  un  moment 
déterminé  de  Tété,  celui  où  la  végétation  est  dans  loute 
sa  force.  Les  forêts  ont  leurs  feuilles  :  «  frondent  siluae  », 
V.  57;  mais  la  terre  et  les  arbres  sont  encore  en  travail, 
«  parturit  »,  v.  56,  car  ils  vont  donner  leurs  fruits. 
Nous  sommes  pour  ainsi  dire  au  point  culminant  de  la 
belle  saison,  v.  5?  :  «  nunc  formosissimus  annus  >». 
Ensuite  viendra  la  récolte,  mais  déjà  les  feuilles  commen- 
ceront à  jaunir  et  la  nature  à  se  dépouiller.  L'arrosage 
des  prairies  au  moyen  des  rigoles,  v.  lil,  convient  bien  à 
cette  époque.  Naturellement  nous  n'avons  pas  à  nous 
préoccuper  du  chant  amébée,  qui  est  de  fantaisie  et  dont 
les  différents  couplets  peuvent  faire  allusion  à  des  saisons 
différentes.  L'époque  fixée  par  Virgile  n'est  pas  nécessai- 
rement celle  où  il  a  composé  la  pièce,  bien  que  la  con- 
cordance ne  soit  pas  impossible.  Virgile  pouvait  puiser 
dans  ses  souvenirs  aussi  bien  que  dans  ses  impressions 
actuelles.  Quant  à  l'heure  du  jour  où  se  passe  la  scène, 
l'arrosage  des  prairies  parait  indiquer  le  matin  ou  le  soir; 
mais  l'auteur  ne  nous  donne  pas  de  renseignements  là- 
dessus. 

La  Sicile  est  nommée  dans  le  chant  de  Corydon  de  la 
11°  Égl.,  sans  que  le  paysage  soit  bien  nettement  caractérisé 
comme  sicilien;  en  outre,  dans  le  préambule,  il  est  ques- 
tion de  hêtres  et  nous  savons  qu'il  y  avait  des  hêtres  à  la 
limite  de  la  propriété  de  Virgile  2.  ici  le  pays  n'est  pas 
désigné;  mais  il  est  question,  v.  12,  de  vieux  hêtres  qui 
reviennent  aussi  ailleurs  et  qui  sans  doute  sont  toujours 
les  mêmes.  Les  prairies  h  l'herbe  moelleuse,  v.  55,  qu'on 
irrigue,  sans  doute  avec  l'eau  de  la  rivière  voisine,  peu- 
vent être  des  prairies  quelconques  situées  sur  le  bord 
d'un  cours  d'eau;  Virgile  n'en  dit  pas  plus  long:  mais 


ductao  tantum  pcrsonae...  »  E.  Glaser,  P.  Verg.  Maro  als  Xnturdichter 
und  Theist,  p.  54,  fait  la  mémo  observation  :  «  ...  da  Tcndenz,  Idoo  und  das 
ganze  Wcsen  dor  einzelnen  Eklogen  immer  wieder  als  verscliieden  von 
den  andcrn  sich  heranstellt  ». 

1.  Cf.  p.  87. 

"i.Égl.  IX,  V.  9;  cf.  I,  v.  I. 


i 


LA   TROISIÈME   ÉGLOGUE  109 

rien  n'empêche  d'y  voiries  prés  que  traverse  le  Mincio.  Il 
est  question  de  plantes,  qui  poussent  dans  les  marécages 
et  sur  le  bord  des  rivières,  «  carecta  »,  v.  20.  Or  nous 
savons  qu'il  y  avait  des  joncs  dans  les  prés  que  possédait 
Virgile,  Ègl.  I,  v.  48;  de  sorte  qu'aucun  trait  discordant  ne 
nous  empêche  de  nous  figurer  le  site  comme  un  de  ceux 
des  environs  d'Andes.  Dans  la  VII°  Egl.  Virgile  parle  en 
propres  termes  du  Mincio;  il  ne  le  fait  pas  ici;  mais  il 
semble  bien  décrire  tout  simplement  le  paysage  qu'il  avait 
journellement  devant  les  yeux.  A  ce  point  de  vue  son  indé- 
pendance se  développe  et  la  111°  Égl.  peut  être  considérée 
comme  un  intermédiaire  entre  la  ll^'  et  la  Vll^.  Je  ne  crois 
pas  qu'il  faille  attribuer  une  importance  quelconque  à  ce 
que  les  deux  principales  Idylles  de  Théocritc,  qu'il  imite  ici, 
se  passent  non  pas  en  Sicile,  mais  dans  le  sud  de  Tltalie. 

Les  personnages  étant  des  chanteurs  sont  empruntés  à 
Théocrite  ;  pourtant  Palœmon  qui  vient,  suivi  de  ses 
domestiques,  «  pueri  »,  v.  111,  faire  arroser  ses  prairies, 
semble  être  un  de  ces  petits  propriétaires  d'Andes,  comme 
était  Virgile  lui-même,  et  l'épithète  de  a  uicine  »  qu'on  lui 
donne,  v.  53,  montre  bien  que  les  parents  de  Menalcas 
étaient  sans  doute  aussi  des  propriétaires  dont  les  prairies 
touchaient  aux  siennes;  peut-être  en  est-il  de  même  de 
Damœtas,  qui  prononce  le  vers  en  question. 

Menalcas  est  assez  nettement  déterminé  pour  que  nous 
n'ayons  pas  d'incerlitude  sur  sa  personne.  C'est  un  tout 
jeune  homme,  comme  nous  le  voyons  par  la  mésaventure 
qui  lui  est  attribuée  v.  8  sq.,  par  sa  jalousie  contre 
Daphnis  représenté  comme  un  «  puer  »,  v.  14,  par  le  peu 
de  confiance  que  ses  parents  ont  en  lui,  v.  34.  Il  fait  paître 
un  troupeau  de  chèvres,  v.  34,  «  haedos  »  (cf.  v.  8,  hircis). 
Le  troupeau  appartient  à  son  père  qui  s'est  remarié,  v.  33. 

Nous  sommes  moins  à  l'aise  avec  Damœtas.  C'est  un 
homme  fait,  v.  7,  «  uiris  »  *.  Mais  est-ce  un  propriétaire  ou 
simplement  un  mercenaire?  11  a  momentanément  sous  sa 
garde  les  moutons  d'/Egon,  qui  les  lui  a  confiés  non  pas 

1.  Cette  différence  d  ago  entre  les  deux  interlocuteurs  se  retrouve  dans 
la  V«  Égl.  Elle  paraît  provenir  do  la  V*  Idylle  où  Koraatas  se  vante 
d'avoir  fait  l'éducation  musicale  de  Lakon,  qui  le  nie,  du  reste,  et  d'au- 
tres clioses  encore. 

ÉTUDE   SUR   LES   BUCOL.    DE  VIRGILE.  • 


110  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

pendant    un   rendez-vous   de  quelques  heures,  mais  au 
moins  pour  quelques  jours,  à  ce  que  semble  indiquer  le 
contexte,  v.  2,  «  nuper  »,  v.  4,  «  dum  fouet...  »  *.  D'autre 
part,  en  voyant  ces  moutons,  Menalcas  se  demande  d'abord 
si  ce  ne  sont  pas  ceux  de  Mélibée,  ce  qui  semble  prouver 
que  Damœtas  conduisait  d'ordinaire  les  troupeaux  d'au- 
Irui;  le  mépris  que  lui  témoigne  Menalcas,  v.  2o  sq., paraît 
également  indiquer  une  condition  inférieure.  Mais,  lors- 
qu'il s'agit  du  chant  amébée,  Damoetas  propose  comme 
enjeu  une  génisse  qui  est  là,  v.  29  2.  A-t-il  donc  à  lui  un 
troupeau  de  bœufs  qu'il  fait  paître  en  même  temps  que  les 
moutons  d'iEgon?  On   peut  le  supposer,  bien  qu'on  ne 
mène  guère  ensemble  les  brebis  et  les  vaches  au  pâturage. 
Ce  qui  est  certain,  du  moment  que  nous  en  sommes  ré- 
duits à  des  conjectures  plus  ou  moins  ingénieuses  et  plus 
ou  moins  probantes,  c'est  que  Virgile  n'est  pas  clair.  La 
difficulté  pourrait  bien  provenir  tout  simplement  de  ce 
qu'au  V.  29  Virgile  s'inspire  de  Théocrite  sans  l'accommoder 
au  contexte.  Du  reste,  Menalcas,  v.  49,  paraît  consentir  à 
risquer  lui  aussi  une  génisse,  bien  que  son  troupeau  se 
compose  de  chèvres. 

La  troisième  Églogue  se  compose  de  plusieurs  parties 
distinctes  :  un  échange  d'injures,  la  provocation  au  chant 
amébée,  l'allocution  de  Palsemon,  le  chant  amébée  lui- 
même,  la  conclusion  du  débat  par  Palsemon. 

Dans  la  première  partie  Virgile  s'est  proposé  de  peindre 
un  côté  des  mœurs  pastorales;  les  bergers,  qui  se  rencon- 
trent en  conduisant  leurs  bêtes,  ne  sont  pas  toujours  bons 
amis.  Les  Italiens  du  sud  et  les  Siciliens,  avec  leur  vivacité 
et  leur  mimique  expressive,  excellent  dans  les  combats  de 
parole  qui  sont  parfois  fort  amusants.  G.  A.  Gebauer  a  pensé 
que,  tout  en  imitant  Théocrite,  Virgile  avait  aussi  voulu 
rendre  la  causticité  des  paysans  italiens  ^,  Je  n'en  crois  rien  ; 


1.  Servius,  ad  III,  1  :  «  Ab  amaritudine  coepit;  nam  dicendo  «  cuium 
pecus  »  ostcndit  cum  esse  mcrcennarium  ». 

2.  Fr.  Hermès,  dans  son  édit.,  p.  26,  lit  «  hic  »  au  lieu  de  «  hanc  »  ; 
mais  c'est  là  corriger  Virgile. 

3.  De  poelarumgraecoruTn...,-p,6  sq.  :  «  ...non  videbor  a  vero  aberrasse,  si 
Maronem  in  dicteriis  et  notationibus,  quae  leguntur  ccl.  III,  Thcocritum 
imitando  simul  morem  patrium  respexisse  contendero  ». 


LA  TROISItlME  ÉGLOGUE  iil 

il  est  bien  certain  que  Virgile  a  donné  à  cette  dispute  un 
caractère  particulier;  mais,  loin  d'accentuer  la  rusticité  de 
la  querelle,  il  a  au  contraire  imprimé  au  dialogue  une 
allure  convenable  et  distinguée  :  la  forme  est  piquante  et 
spirituelle,  non  grossière;  c'est  là  un  point  important  et 
qui  jette  un  jour  sur  l'art  de  Virgile. 

Menalcas  est  l'agresseur,  ce  qui  convient  à  son  jeune 
âge,  V.  1.  11  demande  à  Damœtas  de  qui  il  tient  ses  mou- 
tons. Le  mot  «cuium  »,  fréquent  chez  les  comiques  comme 
mot  de  la  conversation,  mais  vieilli  à  l'époque  de  Virgile, 
parait  être  une  tentative  —  très  rare  chez  lui  —  pour 
laisser  au  dialogue  de  ses  pâtres  un  peu  de  saveur  rus- 
tique. C'est  au  contraire  l'élégance  raffinée  qu'il  poursuit 
en  général. 

Damœtas  répond  simplement  à  la  question,  v.  2,  et  Me- 
nalcas commence àl'injurier  dans  une  sorte  d'aparté,  v.  3  sq. 
Dire  des  injures  à  quelqu'un  en  sa  présence  et  sans  même 
lui  adresser  la  parole,  c'est  le  comble  de  l'insolence,  d'au- 
tant que  l'injure  est  forte  :  il  s'agit  d'un  abus  de  confiance. 
Menalcas  feint  d'abord  de  plaindre  les  brebis  —  ce  qui 
est  une  affectation  de  bon  naturel  —  et  exagère  outre 
mesure  l'accusation,  v.  5;  »<  bis  mulget  in  hora  »  est  évi- 
demment impossible;  mais  l'exagération  convient  à  la 
jeunesse. 

Damœtas,  lui,  prend  un  air  protecteur.  Le  mot  «  uiris  » 
laisse  entendre  que  Menalcas  n'est  qu'un  gamin  et  prépare 
ce  qui  suit.  Au  v.  7  la  transition  est  un  peu  lourde,  mais 
mordante  :  «  Parcius  »  relève  l'exagération  de  Menalcas; 
<(  lamen  »  est  en  opposition  avec  une  concession  ironique 
sous-entendue;  «  mémento  »  est  un  avertissement  sous 
forme  paternelle  ^  Puis  la  mésaventure  de  Menalcas  est 
rappelée  avec  une  convenance  dans  les  termes,  —  Damoctas 
est  trop  bien  élevé  pour  dire  les  choses  crûment,  —  une 
précision  d'informations,  v.  8  sq.  :  «  Nouimus  et  ...  et ...  », 
des  détails  comiques,  v.  8  :  «  transuersa  tuentibus 
hircis  »,  —  cela  ajoute  à  la  confusion  de  la  victime  —  et 


1 .  «  Sans  doute  ;  mais  quand  on  s'adresse  à  des  hommes  faits  (comme 
moi),  il  faut  un  peu  plus  de  modération  dans  ses  attaques  :  souviens- 
t'en  ». 


112  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

une  affectation  d'indulgence  v.  9  :  «  sed  faciles  nyniphae 
risere  »,  qui  rendent  la  chose  plus  piquante. 

Damœtas  n'a  pas  jugé  à  propos  de  se  justifier  *,  et  à  la 
violence  de  la  première  attaque  il  a  rép«>ndu  par  l'ironie. 
C'est  en  effet  l'ironie  que  Virgile  substitue  ici  à  l'injure 
directe  :  elle  est  plus  spirituelle  et  de  meilleur  ton. 
Menalcas  l'imite;  il  enchérit  même  sur  l'ironie  en  s'attri- 
buant  à  lui-même  un  méfait  de  Damœtas,  dont  il  fait 
ressortir  de  son  mieux  la  méchanceté  :  il  a  tout  saccagé 
«  arbustum  ...  atque  ....  uitis  »,  v.  10  sq. ;  la  vigne  était 
nouvelle,  «  nouellas  »,  v.  11,  diminutif  fait  pour  exciter 
la  pitié;  Damœtas  a  voulu  être  mauvais,  «  mala ...  falce  », 
V.  11. 

Damœtas  continue  d'abord  l'ironie  :  «  Aut  hic...  »,  v.  12, 
et  à  l'accusation  de  méchanceté  il  répond  par  une  accusa- 
tion de  même  nature.  11  précise  l'endroit,  v.  12,  «  hic  ad 
ueleres  fagos  (comme  il  l'avait  fait  la  première  fois,  v.  9),  ce 
qui  donne  plus  de  poids  à  la  chose.  La  place  de  «  et 
calaraos  »,  v.  13,  insiste  sur  l'acharnement  de  Menalcas  ^ 
(cf.  v.  10  :  arbustum  ...  atque  ...  uitis).  Toutefois  il  ne  suit 
pas  Menalcas  dans  l'intervertissement  des  rôles  et  l'attaque 
directement  par  son  nom  :  «  peruerse  Menalca  »,  v.  13.  Il 
lui  reproche  son  inutile  jalousie,  qu'il  exagère  dans  un  vers 
d'une  familiarité  prosa'ique. 

Menalcas  riposte  par  une  interrogation  pathétique  ^.  II 
est  emporté  et  l'on  voit  que  dans  tout  ce  dialogue  Virgile 


1.  Scrvius,  ad  III,  10  :  «  et  rnstico  ot  naturaliter  rospondot;  non  enim 
anto  piirgat  obioota,  sod  alia  obicit.  Ita  enim  irati  facero  consuorunt, 
oum  aut  non  potucrint  aut  nolucrint  obiocta  dissoluero.  »  Cf.  SchoL 
JJern.,  ad  111,  17.  «  Kustico  »  est  inexact.  La  forme  est  au  contraire 
raffinée. 

"2.  «  Tu  as  l»risô  son  arc  ot  aussi  ses  flèches.  » 

3.  Le  V.  10  a  été  interprété  de  façons  différentes  par  les  commenta- 
teurs. Le  sens  me  parait  élro  :  «  Que  peuvent  faire  les  propriétaires  do 
troupeaux,  (juand  on  voit  des  voleurs  commettre  des  actes  d'audaco 
comme  celui  dont  je  vais  parler?  »  En  d'autres  termes  :  «  Avec  des 
voleurs  comme  toi,  il  n'y  a  plus  de  sécurité  pour  les  propriétaires  ». 
Cf.  A.  Forbij^'er  *,  ad  h.  l.  C'est  le  sens  le  plus  naturel  de  «  talia  '»  ; 
««  dominus  »  est,  dans  les  écrivains  rustiques,  le  mot  qui  désigne  lo 
maître  de  l'exploitation  rurale.  Menalcas  le  j)rononce  ici  avec  une  cer- 
taine emphase  on  songeant  à  ses  parents,  ce  qui  peut  faire  croire  quo 
Damœtas  n'est  qu'un  mercenaire. 


LA  TROISIÈME   ÉGLOGUE  H  3 

dessine  et  oppose  le  caractère  des  deux  interlocuteurs.  H 
emploie  de  gros  mots,  «  fures  »,  v.  16.  Il  donne  du  poids 
à  l'accusation  par  le  mot  «  uidi  »,  v.  i7  ^  (c'est  l'intention 
de  précision  déjà  signalée  chez  Damœlas.  Menalcas,  qui  a 
moins  de  sang-froid,  s'inspire  de  lui)  ;  «  pessime  »,  v.  17,  est 
une  réponse  à  «  peruerse  »  du  v.  13;  «  multuni  latrante 
Lycisca  »,  v.  18,  est  une  explication  de  «  audent  ».  Les 
V.  19  sq.  donnent  le  beau  rôle  à  Menalcas  et  font  ressortir 
chez  Damœtas  la  prestesse  et  l'habileté  d'un  voleur  de 
profession. 

Cederniercoupletest  un  acheminement  vers  la  deuxième 
partie  de  la  pièce,  la  provocation  au  chant  amébée.  La 
transition  est  un  peu  longue,  mais  elle  n'est  pas  mal  ima- 
ginée. 

Cette  fois  Damœtas  ne  répond  point  par  une  nouvelle 
injure,  mais,  tout  en  empruntant  la  vivacité  de  forme  de 
la  réplique  précédenle  (interrogation,  impatience  exprimée 
par  «  an  »,  qui  suppose  un  membre  précédent  supprimé), 
il  se  disculpe  dans  un  court  plaidoyer  dont  tous  les  mots 
portent.  Son  adversaire  a  été  vaincu,  «  uictus  »,  v.  21  ;  il  dit 
comment,  «  cantando  »,  v.  21  ;  les  mots  '(  mea  listula  », 
V.  22,  sont  prononcés  avec  un  certain  orgueil  ;  il  avait  mérité 
le  prix,  «  meruisset  »,  v.  22.  Il  affirme  son  droit  de  propriété, 
V.  23;  il  a  l'aveu  de  l'adversaire  lui-même,  «  ipse  fate- 
Jbatur  »,  V.  24.  Damon  refusait  de  s'exécuter;  Virgile  ne 
nous  dit  pas  pourquoi  et  les  commentateurs  ont  formé  des 
hypothèses.  (Était-ce  un  simple  mercenaire?  Elait-il  dans 
la  situation  de  Menalcas  et  devait-il  compte  de  son  trou- 
peau?) C'est  peut-être  un  cas  particulier  de  l'indétermina- 
tion des  réalités  dont  Virgile  est  coutumier;  mais  il  a  peut- 
être  aussi  voulu  faire  entendre,  en  laissant  la  chose  dans  le 
vague,  que  ce  refus  de  la  part  de  Damon  n'clait  qu'un 
faux-fuyant  et  qu'il  n'avait  aucune  bonne  raison  à  donner. 

Cette  réponse  sensée  excite  au  plus  haut  point  l'inso- 
lence de  Menalcas.  «  Cantando  tu  illum?  »  s'écrie-t-il,  v.  25, 
en  reprenant  l'expression  de  Damœtas  et  en  donnant  par 
l'ellipse  plus  de  force  encore  à  l'opposition  des  deux  pro- 
noms. Il  répèle  également  le  mot  «  fîstula  »,  v.  25,  pour 

J.  Servius,  ad  III,  17  :  manifesti  cura  furti  arguit  dicondo  «  uidi  ». 


114  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

douter  que  jamais  Damœtas  ait  possédé  un  instrument 
convenable*  et  fait  un  tableau  impitoyable  de  son  incapa- 
cité prétendue.  C'est  un  chanteur  de  caiTcFours,  «  in  tri- 
uiis  2  »,  V.  26,  un  ignorant,  «  indocte  »,  v.  26;  dans  le  vers 
suivant,  qui  est  d'une  élégance  soignée,  tous  les  mots  por- 
tent :  «  StriJcnti  miserum  stipula  disperdere  carmen  ». 
La  forme  interrogative  de  tout  le  couplet  montre  la  viva- 
cité des  sentiments  de  Menalcas. 

Damœtas  ne  perd  pas  son  sang-froid;  à  Toutrape  il 
répond  par  un  défi  et  immédiatement  il  consigne  l'enjeu  : 
une  jeune  vache  dont  il  décrit  les  qualités  avec  complai- 
sance et  en  se  préoccupant  assez  peu  —  nous  avons  déjà 
fait  une  remarque  analogue  pour  la  II®  Eglogue  —  des 
réalités  rustiques:  une  vache  qui  nourrit  deux  petits  et 
qu'on  trait  deux  fois  par  jour  est  un  être  fort  exceptionnel  ^. 
Virgile  paraît  avoir  voulu  mettre  en  lumière  la  confiance 
de  Damœtas  sans  trop  se  soucier  des  vraisemblances. 

A  la  demande  de  désigner,  lui  aussi,  son  enjeu,  Menalcas 
répond  avec  embarras  et,  après  tant  de  provocations,  cet 
embarras  est  assez  comique.  11  emploie  des  expressions 
atténuées  et  modestes,  «  non  ausim  »,  v.  33.  Il  est  obligé 
de  raconter  ses  affaires  de  famille,  qu'on  ne  lui  demandait 
point  et  qui  ne  sont  pas  à  son  avantage,  car  il  ne  semble 
pas  que  les  siens  aient  grande  confiance  en  lui.  Mais  il 
reprend  vite  son  aplomb  pour  vanter  ses  coupes  *  :  «  Quod 
multo  tute  ipsefatebere mains  »  (il  s'avance  là  beaucoup); 
elles  sont  ciselées,  «  caelatura  »,  v.  37;  elles  sont  du  divin 
Alcimedon,  «  diuini  Alcimedontis  »  ^  Il  y  en  a  évidemment 
une  paire  ^  que  Menalcas  décrit  avec  complaisance.  Elles 


1.  De  M  aut  umquam  tibi  fistiila  cera  Iiincta  fuit  »  rapprocher,  Éf/l.  Il, 
32  :  «  Pan  primum  calamos  cera  coniungcro  pluris  Instituit  ». 

2.  Il  n'est  pas  nécessaire  de  supposer  avec  Servius,  ad  III,  20,  qu'il 
s'a^îissc  ici  do  musique  religieuse  de  bas  étage. 

3.  Cf.  A.  Forbigcr  *,  ad  h.  l. 

'1.  Au  V.  36  «  insanire  »  =  «  faire  des  folies  •>.  C'est  une  véritable  folio 
que  d'engager  des  enjeux  si  considérables.  Menalcas  est  un  jeune  gareon 
que  la  hardiesse  de  son  rival,  un  vieux  routier  sans  doute,  déconcerte 
un  peu. 

5.  On  n'a  aucun  renseignement  qui  permette  de  savoir  si  c'est  là  un 
nom  en  l'air,  ou  si  Virgile  parle  d'un  artiste  contemporain. 

6.  Cf.  v.  iA.    • 


LA  TROISIEME   ÉGLOGUE  115 

sont  décorées  d'une  guirlande  de  lierre  enlacée  de  vigne  ^: 
«  lenta  »  en  relation  avec  «  facili  »,  v.  38,  caractérise  la 
souplesse  du  travail  —  d'autant  plus  méritoire  que  l'objet  est 
compliqué.  La  comparaison  avec  le  v.  45  montre  que  la 
guirlande  entoure  les  atises  des  coupes,  dont  Vjrgile  ne 
détermine  pas  la  forme  (sans  doute  celle  du  (xxuço;),  et  cette 
conjecture  —  Virgile  pourrait  être  plus  net  —  est  con- 
firmée par  les  mots  «  in  medio  »,  v.  40,  qui  indiquent  un 
tableau  central  probablement  unique  sur  le  devant  de  la 
panse  entre  les  deux  anses.  Ce  tableau  est  occupé  par  deux 
figurines  en  relief,  d'une  part  le  mathématicien  Conon  et 
de  l'autre  un  personnage  que  Menalcas  décrit  comme  une 
autorité  agricole,  mais  dont  il  a  oublié  le  nom  ^  (oubli 
voulu.  Virgile  n'a  pas  voulu  le  faire  trop  savant).  Il 
témoigne,  v.  43,  avec  une  naïveté  juvénile  du  respect  qu'il  a 
pour  ses  coupes. 

Damœtas  saisit  l'occasion  de  tourner  son  admiration  en 
ridicule.  Lui  aussi,  il  a  deux  coupes  du  même  Alcimédon; 
elles  offrent  une  guirlande  d'acanthe  («  molli  »,  v.  45, 
rappelle  «  lenta  »  du  v.  38).  Elles  ont  un  tableau  central, 
et,  comme  on  ne  saurait  mettre  Orphée  d'un  côté  du  vase 
et  les  forêts  de  l'autre,  il  faut  bien  que  ce  tableau  soit 
unique;  d'où  la  conclusion  que,  pour  la  paire  précédente, 
il  en  est  de  même  malgré  les  deux  figurines;  en  outre, 
dans  chaque  paire,  le  même  sujet  est  répété  sur  les  deux 
coupes.  Damœtas  reprend  avec  une  impertinence  railleuse 
le  vers  un  peu  naïf  de  Menalcas  ;  «  Necdum  ifiis...  etc.  », 
et,  redevenant  sérieux,  il  lui  déclare  que  ses  coupes  n'ont 
aucune  valeur  à  côté  de  sa  génisse. 

Menalcas  est  furieux  (il  y  a  de  quoi);  il  réplique  par  une 
menace,  v.  49  :  «  Nuraquam  hodie  efîugies  »  (la  négation 
très  forte, «  numquam  hodie»,  montre  à  quel  degré  d'irri- 
tation il  est  arrivé)  ;  la  menace  est  du  reste  en  l'air,  puisque 

1.  Au  V.  38  sq.  «  torno  »  désigne  l'outil  du  sculpteur  sur  bois.  La 
vigne  entoure  et  recouvre  en  partie,  «  uestit  »  (les  feuilles  de  la  vigne 
sont  larges  par  rapport  à  celles  du  lierre),  les  corymbes  poussés  en  sens 
divers  par  le  lierre.  L'épithète  «  pallente  »  indique  que  le  bois  est 
teinté  de  façon  que  le  vert  plus  doux  du  lierre  se  distinguo  du  vert 
plus  cru  de  la  vigne. 

2.  Servius,  ad  III,  41  :  «  Significat  autem  aut  Aratum,  aut  Ptolemaeum, 
aut  Eudoxum  ». 


116  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Damœlas  n'a  nulle  envie  d'esquiver  la  lutte.  Menalcas 
accepte  toutes  les  conditions  —  et  ici  Virgile  est  bien 
vague  — .  Il  est  probable  qu'il  engage,  lui  aussi,  une 
génisse;  mais  nous  ne  voyons  pas  où  il  Ta  prise.  11  cherche 
un  juge;  la  fin  du  v.  50,  «  uel  qui  uenit  ecce  Palaemon  », 
est  très  vive  et  très  pittoresque  :  on  voit  venir  quelqu'un, 
il  arrive,  c'est  Palœinon.  Suit  une  menace  qui  ne  se  réa- 
lisera pas. 

Damœtas,  toujours  de  sang-fioid,  réplique,  v.  52  :  «  Quin 
âge,  si  quid  habes  »  ;  le  doute  est  assez  impertinent,  il 
déclare  qu'il  n'est  pas  disposé  à  reculer;  «  fugio  »,  v.  53, 
rappelle  ironiquement  «  effugies  »  du  v.  49  ^  ;  «  haec  »,  v.  54 
=  «  haec  »,  v.  50;  «  tantum  »,  v.  53  =  «  tantum  »,  v.  50; 
((  quemquam  »,  v.  53=  «  quemquam  »,  v.  51.  C'est  toujours 
le  même  système  de  persiflage.  Comme  Damœtas  est  un 
homme  sérieux  et  de  précaution,  il  avertit  Palaemon  que  la 
chose  est  d'importance  *. 

Telle  est  toute  cette  dispute  conduite  par  Virgile  avec 
beaucoup  d'art  et  dans  laquelle  il  a  su  donner  à  chaque 
interlocuteur  un  caractère  qui  ne  se  dément  pas  :  Menalcas, 
jeune,  emporté,  imprudent;  Damœtas,  muret  pondéré.  La 
dispute  est  très  serrée  et  le  ton  plus  relevé  que  ne  le  serait 
celui  de  deux  paysans  véritables. 

Bien  que,  dans  l'animation  du  débat,  Damœtas  interpelle 
Palremon  comme  s'il  était  au  courant  de  tout,  que  celui-ci 
doive  voir  d'un  coup  d'œil  ce  dont  il  s'agit,  et  qu'on  puisse 
supposer  qu'il  a  entendu  les  dernières  répliques,  il  faut 
pourtant  admettre  qu'entre  le  v.  54  et  le  v.  55  il  y  a  une 
pause,  pendant  laquelle  on  le  met  rapidement  au  fait 
(v.  109,  il  sait  que  l'enjeu  est  une  génisse)  et  qu'il  emploie 
à  donner  ses  ordres  pour  l'opération  rustique,  qui  se  ter- 
mine au  V.  IH,  sans  que  nous  voyions  quand  elle  com- 
mence. Au  V.  55  nous  trouvons  tout  le  monde  commodé- 
ment installé,  et  Palœmon  prononce  avec  une  gravité  toute 

1.  V.  52  sq.,  jo  ponctue  :  «  in  mo  mora  non  orit  uUa;  Ncc  quemquam 
fugio...  »  «  Ncc  »  a  ici  un  sens  assez  fort  :  «  Et  puis,  tu  sais,  je  ne  recule 
devant  personne  ». 

*2.  C'est  à  peu  près  ainsi  qu'explique  R.  Maxa,  Zeitschrift  fur  die 
ôsterreichi/tchen  Gyninasien,  35*'*'  Jahrgang,  1883,  Vm/.  J'Jcl.  JII,  53  sç., 
p.  252  ;  mais  il  se  trompe  en  ajoutant  :  «  moglich  dass  liicr  Vergil  unter 
dem  Namon  Damœtas  seine  cigenc  Sache  vcrficlit  »>. 


LA  TROISIEME   EGLOGUE  il7 

romaine  une  petite  allocution  présidentielle  sur  le  ton 
oratoire  (cf.  les  répétitions,  v.  56  sq.,  «nunc  omnis...  nunc 
omnis...  nunc...  nunc...  »>;  v.  59,  «allernis...  alterna  »).  Les 
jolis  vers  sur  l'activité  de  la  végétation,  sur  la  beauté  de 
la  saison,  ne  sont  pas  un  simple  hors-d'œuvre.  Le  cadie 
dépeint  convient  à  merveille  aux  développements  bril- 
lants qui  vont  suivre  et  Virgile  indique  son  intention, 
V.  50,  par  le  mot  «  Et  =  et  au  surplus  >>.  Déjà  j'ai  signalé 
dans  la  11®  Égl.  le  contraste  romantique  établi  par  Virgile 
entre  la  nature  et  le  personnage.  Ici  c*est  un  accord  que 
Virgile  indique  entre  les  choses  extérieures  et  lés  senti- 
ments des  hommes.  W.  H.  Kolster  *  remarque  qu'à  parlir 
de  l'allocution  de  Palœmon,  TÉglogue  prend  une  autre 
tournure;  l'hostilité  agressive  des  deux  concurrents  fait 
place  aux  libres  inventions  idéales  du  chant  amébée. 

Palœmon  règle  les  tours  de  parole  et  donne  le  premier  à 
Damœtas;  Virgile  ne  nous  dit  pas  si  c'est  parce  qu'il  est 
informé  que  la  provocation  venait  de  Damœtas  ou  s*il  agit 
en  vertu  de  son  pouvoir  présidentiel.  11  semble,  du  reste, 
au  V.  52,  que  Damœtas  soit  disposé  à  céder  l'initiative  à  son 
concurrent.  Au  v.  59,  Palœmon  indique  la  forme  du  débat 
qui  sera  un  chant  amébée. 

Avant  d'examiner  les  lois  du  chant  amébée  telles  que  les 
a  conçues  Virgile,  notons  que  les  sujets  traités  parles  deux 
interlocuteurs  n'ont  pas,  en  général,  de  rapport  avec  eux- 
mêmes,  alors  même  qu'ils  parlent  à  la  première  personne. 
C'est  bien  pour  leur  propre  compte  qu'ils  invoquent  aux 
v.  60  sq.  la  protection  des  dieux,  et,  dans  les  v.  84  sq.,  c'est 
Virgile  qui,  sous  le  couvert  d'une  allégorie  incomplète, 
parle  par  leur  propre  bouche;  mais  on  ne  voit  pas  se 
perpétuer  dans  leur  poésie  cette  différence  de  caractère  si 
sensible  dans  l'altercation  réelle  du  début,  et  les  observa- 
tions suivantes  montrent  que  les  faits  dont  ils  parlent  n'ont 


1.  P.  43  :  «  Sehr  hfibsch  leitet  PalAmon,  (1er  anperufenc  Schieds- 
riohtcr,  den  Wettkampf  in  die  rcchtc  Bahn.  Dio  Leidcnscliaftlichkeit 
verschwindet  vor  seiner  IliDweisung  auf  die  Schonheit,  in  welche  die 
Natur  ringsum  ailes  gohûllt  habe,  undaufdie  Behaglichkeit,  welciienian 
hier,  im  Grase  gclagert,  geniesse.  So  heisst  er  die  bciden  AVettkàmpfer 
brechen  mit  Feindschaft  und  Bitterkeit  und  wettcifcrn  in  derSchonhcit 
der  Forra.  » 

7. 


as  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

pas  de  rapport  avec  leur  vie  réelle.  Damœtas  ne  cite  pas 
moins  de  trois  personnes  qu'il  est  censé  poursuivre  simul- 
tanément de  son  amour  :  Galatée,  v.  64  sq.,  Phyllis,  v.  76 
sq.,  Amaryllis,  v.  80.  Menalcas  de  son  côté  vante  Amynlas, 
V.  66;  mais  en  réalité  il  est  amoureux  de  Neaera,  v.  3  sq. 
Damœtas,  au  v.  96,  parle  de  chèvres  conduites  par  Tityre  : 
en  réalité  il  est  peut-être  luimôme  un  mercenaire,  et  ce 
sont  des  brebis  qu'il  mène  paître.  Au  v.  103  Menalcas  parle 
de  ses  agneaux  :  or  c'est  un  chevrier.  Ce  sont  donc  là  des 
inventions  poétiques  et  non  les  confidences  des  person- 
nages :  le  chant  amébée  conserve  un  caractère  idéal. 

Le  rôle  du  premier  interlocuteur  et  celui  du  second  sont 
très  différents  ^  Le  débutant  inaugure  la  forme,  qui 
subsiste  pendant  toute  la  durée  de  l'épreuve,  et  il  choisit 
les  sujets.  Le  terrain  sur  lequel  il  se  meut  n'est  pas  très 
étendu  :  ce  sont  en  général  des  sujets  galants  ou  des  sujets 
rustiques.  Mais  il  jouit  d'une  indépendance  entière.  Tantôt  il 
lire  plusieurs  couplets  de  la  même  matière,  tantôt  il  change 
brusquement  pour  dérouter  son  adversaire.  Damœtas 
commence  par  une  invocation  —  qui  était  de  règle  au 
début — ,  V.  60  sq.  Suivent  trois  distiques  amoureux  se  rap- 
portant à  Galatée,  v.  64  sq.,  68  sq.,  72  sq.,  deux  autres  qui 
se  rapportent  l'un  à  Phyllis,  v.  76  sq.,  l'autre  à  Amaryllis, 
V.  80  sq.,  où  se  mêlent  les  images  rustiques  et  la  galan- 
terie. Celte  veine  épuisée,  Damœtas  passe  à  des  allusions 
contemporaines,  v.  84  sq.,  88  sq.,  ce  qui  est  une  inno- 
vation de  Virgile,  puis  à  des  couplets  rustiques  assez  diffé- 
rents les  uns  des  autres,  v.  92  sq.,  96  sq.,  100  sq.;  enfin 
il  propose  une  énigme;  tout  cela  non  seulement  sans  tran- 
sition, mais  sans  suite  logique,  et  ces  soubresauts  de  la 
pensée  sont  voulus  ;  le  développement  n'est  assujetti  à 
aucune  règle,  pour  que  le  second  interlocuteur  soit  toujours 
surpris,  ne  sachant  pas  si  on  va  le  maintenir  sur  un  sujet 
déjà  abordé  ou  l'entraîner  vers  un  autre. 

1.  Sorvius,  ad  III,  28  :  «  Amocbaeum...  est,  qnoticns  qui  canunt  et 
acquali  numéro  uersuiim  utuntur  et  ita  se  liabct  i})sa  responsio  ut  aut 
maius  aut  contrarium  aliquid  dicant...  ».  Ad  III,  59  :  «  In  amoobaeo... 
carminé  difficilior  pars  respondentis  est,  qui  non  pro  suo  arbitrio  aliquid 
dicit,  sod  aut  maiorcm  aut  contrariam  format  rcsponsionem  ».  Cf. 
G.  A.  Gc]>auer,  Dp  poetarnm  graecorum....,  p.  176  sq.  et  AV.  H.  Kolstor, 
dans  son  édition,  p.  2-1. 


LA   TROISIÈME   ÉGLOGUE  119 

Le  rôle  du  répondant  consiste  à  suivre  pas  à  pas  le  débu- 
tant; autant  celui-ci  est  libre  de  donner  carrière  à  sa  fan- 
taisie, autant  celui-là  est  dépendant  et  enchaîné.  Le 
mérite  du  premier  interlocuteur  consistait  dans  l'imprévu 
et  le  bonheur  des  inventions,  celui  du  second  dans  la 
souplesse  avec  laquelle  il  se  conformait  au  thème  donné. 
Il  semble  que  sa  tâche  fût  la  plus  difficile;  nous  allons  voir 
par  le  détail  comment  il  la  remplit  dans  Virgile  et  s*il  n*a 
qu'une  seule  manière  de  concevoir  sa  réponse  ou  plusieurs. 

I,  V.  60-61.  Damœtas  invoque  Jupiter  dont  il  célèbre  la 
puissance  en  se  vantant  de  sa  protection  *.  I  bis,  v.  62-63, 
Menalcas  répond  en  se  vantant  à  son  tour  de  la  protection 
de  Phœbus  2,  pour  lequel  il  affirme  sa  dévotion. 

Le  principe  de  la  réponse  est  Tanalogie.  Damœtas  avait 
rendu  la  tâche  difficile  en  citant  le  plus  puissant  des  dieux. 
Menalcas  pare  le  coup  en  s*adressant  au  protecteur  spécial 
de  la  poésie. 

Au  point  de  vue  grammatical,  à  la  répétition  «  Ab  loue  », 
M  louis  »  correspond  la  répétition  «  Phoebus  »,  «  Phoebo  »; 
la  répétition  du  pronom  emphatique  «  ille  »,  «  illi  »,  n'a 
pas  d'équivalent.  11  y  a  quelque  ressemblance  de  structure 
entre  le  v.  60  et  le  v.  62,  aucune  entre  61  et  63. 

Au  point  de  vue  littéraire  le  couplet  de  Damœtas  a  plus 
de  majesté,  celui  de  Menalcas  plus  de  grâce. 

II,  v.  64-65.  Damœtas  décrit  les  agaceries  de  Galatée  '; 
II  biSj  V.  66-67,  Menalcas  la  bonne  volonté  d'Amyntas  *. 

Le  principe  de  la  réponse  est  le  contraste,  marqué  par 
«  At  »,  V.  66,  avec  enchérissement  sur  Tidée  ^.  Amyntasest 
opposé  à  Galatée;  «  sese  offert  »  à  «  fugit  ».  Évidemment 

1.  A  propos  d«  «  illi  mca  carmina  curao  »,  cf.  II,  33  :  «  Pan  curât  ouis  » 

2.  «  Et  mo  Phoebus  amat  »  s'explique  par  une  brachylogio,  «  moi 
aussi  j'ai  un  protecteur  :  c'est  Phœbus  qui  m'aime  ». 

3.  «  Ad  salices  »,  v.  67,  semble  indiquer  les  prairies  du  Mincio. 

4.  V.  67,  par  «  Délia  »  j'entends  Diane,  comme  au  v.  "29  do  l'Kgl.  VII 
Il  ne  semble  pas  que  Menalcas  puisse  partager  son  affection  entre 
Amyntas  et  une  certaine  Délia.  Dans  l'Egl.  X,  v.  37,  il  est  question 
d'obtenir  les  bonnes  grâces  soit  de  Phyllis,  soit  d'Amyntas,  mais  non 
pas  simultanément.  Il  semble  qu'il  en  soit  de  mômo,  Égl.  11,  U  sq.,  pour 
Amaryllis  et  Menalcas.  Le  sens  du  mot  Délia  embarrassait  dâjà  les 
commentateurs  anciens.  Schol.  Bern.,  ad  III,  67,  «  Délia,  nomon  amicae.. 
Délia  allcgorice  Diana  de  Delo  insula  ». 

5.  Servius,  ad  III,  66  :  «  Iste  plus  dicit  lege  amoebaei  carminis  ». 


120  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Menalcas  est  plus  heureux  en  amour  que  Damœtas,  bien 
que  celui-ci  ne  soit  pas  à  plaindre;  «  mihi  »  du  v.  66  cor- 
respond à  «  me  »  du  v.  64. 

Le  couplet  de  Damœtas,  plein  d'une  grâce  légère,  est  bien 
supérieur  à  celui  de  Menalcas,  qui  est  lourd  et  assez  pro- 
saïque. 

llï,  V.  68-69.  Damœtas  parle  des  cadeaux  destinés  à 
Galatée;  III  bis,  v.  70-71,  Menalcas  de  ceux  d'Amyntas. 

Le  principe  de  la  réponse,  c'est  Tanalogie,  avec  enché- 
rissement  sur  l'idée*.  Damœtas  déclare  avec  une  certaine 
fierté  que  ses  cadeaux  sont  acquis,  «  parla  »,  v.  68,  qu'il 
les  a  découverts  lui-môme,  «  ipse  »,  v.  69  2.  Menalcas 
réplique  avec  une  apparence  de  modestie  :  «  Quod  potui  », 
V.  70  :  c'est  tout  ce  qu'il  a  pu  faire;  mais  ce  qu'il  a  fait 
est  supérieur.  Les  cadeaux  sont  envoyés;  il  recommencera 
le  lendemain;  «  misi  »,  v.  71,  n'est  pas  indifférent  :  il  n'est 
pas  réduit  à  les  porter  lui-même. 

Grammaticalement,  «  puero  »,  v.  70,  correspond  à 
«  meae  Veneri  »,  v.  68,  à  la  même  place  du  vers. 

L'invention  de  Damœtas  a  quelque  chose  de  plus  délicat, 
mais  des  deux  côtés  les  cadeaux  paraissent  appropriés  au 
sexe  des  personnes'.  Littérairement,  les  deux  couplets  se 
valent  à  peu  près. 

IV,  V.  72-73.  Damœtas  parle  avec  enthousiasme  des 
paroles  pleines  de  tendresse  de  Galatée;  elles  sont  dignes 
de  l'oreille  des  dieux  *;  IV  bis,  v.  74-75,  Menalcas  se  plaint 
que  la  bonne  volonté  d'Amyntas  n'ait  que  peu  d'effet 
réel. 

On  a  discuté  sur  le  sens  de  cette  réponse.  Le  principe 
me  paraît  être  celui  d'une  raillerie  indirecte.  Damœtas  est 


1.  Servius,  ad  III,  71  :  «  Plusdicit;  nam  cum  illo  dixisset  so  esse  mis- 
surum,  isic  se  iam  misissc  confirmât  ». 

2.  Je  no  crois  pas  qu'il  faille  attacher  beaucoup  d'importance  au  mot 
«  aeriae  »,  qui  est  une  épithôte  pittoresque.  Cf.  I,  58  :  «  Nec  gemero  acria 
cessabit  turtur  ab  ulmo  ».  Forbiger  *,  ad  III,  69  :  «  Quo  difficultas 
potiundi  muneris  indicatur  ». 

3.  Dans  l'Egl.  II,  v.  45  sq.,  Alexis  recevra  des  fleurs  et  des  fruits; 
«  cana...  mala  »,  II,  51,  est  l'équivalent  de  «  aurea  mala  »,  III,  71. 

4.  C'est  l'explication  de  Servius  et  il  semble  qu'il  faille  s'y  tenir; 
«  partem  aliquam  »,  v.  73,  parce  qu'il  n'est  pas  nécessaire  quo  tout  soit 
répété  aux  dieux,  un  échantillon  suffira. 


LA  TROISIEME  EGLOGUE  121 

enthousiaste  des  belles  paroles  de  Galatée,  mais  ce  ne 
sont  que  des  paroles.  Menalcas  lui  fait  sentir  sa  naïveté, 
en  déclarant  qu*il  ne  saurait  se  contenter  d'une  afTection 
platonique;  en  ayant  Tair  de  peindre  sa  situation,  il  se 
moque  de  celle  de  son  rival*;  au  moins,  lui,  ne  s'en  con- 
tente-l-il  pas. 

Aux  exclamations  du  premier  couplet  correspond  jusqu'à 
un  certain  point  l'interrogation  du  second.  —  Des  deux 
côtés,  la  forme  grammaticale  présente  une  aiïectation  de 
vivacité. 

V,  V.  76-77.  Damœtas  demande  ironiquement  à  lollas 
de  lui  envoyer  Phyllis,  pour  célébrer  joyeusement  sa  fêle; 
il  ne  l'invite,  lui,  que  pour  un  sacriGce  striclement  reli- 
gieux 2.  V  bis,  V.  78-79,  Menalcas  invente  la  réponse  d 'lollas 
qui  enlève  tout  espoir  à  Damœtas  ^. 

Le  principe  de  la  réplique  est  le  même  que  celui  du  cou- 
plet précédent,  c'est  la  raillerie,  ici  plus  directe.  Menalcas 
se  moque  de  la  naïveté  de  son  adversaire  et  lui  fait  sentir 
l'inanité  de  ses  prétentions. 

«  Phyllida  »,  en  tête  du  v.  78,  correspond  au  même  mot 
en  tête  du  v.  76.  «  lolla  »,  à  la  fln  du  vers  79,  correspond 
au  même  mot  à  la  fin  du  v.  76,  qui  n'en  est  pas  le  symé- 
trique. Les  deux  vers  77  et  79  ont  la  coupe  bucolique.  La 
particularité  prosodique  du  v.  79  n'est  pas  provoquée  par 
une  tentative  d'imitation  de  la  part  du  répondant  (pas  plus 
que  les  particularités  du  v.  63). 

L'invention  de  Damœtas  est  imprévue  et  amusante,  la 
réplique  de  Menalcas  spirituelle  et  son  second  vers  très 
gracieux.  Ici  on  lui  donnerait  volontiers  l'avantage. 


1.  Cf.  ibid.,  V.  10,  où  il  y  a  une  ironie  analogue. 

2.  Servius,  ad  III,  76  :  «  ...amicam  communem  causa  natalis  diei,  in  cuius 
tantum  sacrificio  licebat  uoluptatibus  operam  dare  ;  nam  in  aliis  sacri- 
ûciïs  erat  castitatis  obseruatio  ». 

3.  Parmi  les  nombreuses  explications  proposées,  celle-ci  seule  me 
paraît  donner  un  sens  satisfaisant.  Il  y  a  là  une  imitation  de  Théocrite, 
cf.  p.  143;  «  formose...  lolla  »  indique  bien  que  Phyllis  tient  à  lollas.  A 
propos  d'une  absence  momentanée,  elle  s'est  mise  à  pleurer  et  elle  lui  a 
adressé  un  adieu  tendre  et  prolongé.  Les  divergences  dos  commentateurs 
montrent  que  le  passage  n'est  pas  absolument  clair.  L'obscurité  vient 
souvent  chez  Virgile  de  ce  qu'il  imite  un  modèle  ;  il  faut  que  nous  ayons 
le  même  passage  sous  les  yeux  pour  bien  comprendre  sa  pensée. 


122  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

VI,  V.  80-81.  Damœtas  énumère  un  certain  nombre  de 
choses  désagréables  et  funestes  aux  animaux  et  à  la  végé- 
tation; VI  bis,  V.  82-83,  Menalcas  un  certain  nombre  de 
choses  aimables  et  utiles.  Tandis  que  Damœtas  mentionne 
successivement  dans  cette  pièce  Galatée,  Phyllis,  Ama- 
ryllis, Menalcas  s'en  tient  toujours  à  Amyntas. 

Le  principe  de  la  réponse,  c'est  le  contraste.  Menalcas 
prend  exactement  le  contre-pied  de  ce  que  vient  de  dire 
son  adversaire. 

Ici,  au  point  de  vue  grammatical,  la  symétrie  est  très 
grande  :  u  Triste  »,  v.  80,  «  Dulce  »,  v.  82,  à  la  même 
place;  des  deux  côtés,  quatre  membres  de  .phrase  con- 
struits de  la  même  façon,  deux  par  vers,  et  composés  (sauf 
le  3"  dans  chaque  couplet)  du  même  nombre  de  mots. 

VII,  v.  84-85.  Damœtas  (au  nom  de  Virgile)  remercie 
Pollion  de  sa  sympathie  pour  son  talent.  Il  demande  aux 
Muses  de  faire  prospérer  une  génisse,  qu'il  offrira  aux 
dieux  pour  son  salut  ^  VII  bis,  v.  86-87,  Menalcas  félicite 
Pollion  de  composer  lui  aussi  des  poèmes;  il  demande  aux 
Muses  de  faire  prospérer  un  taureau,  que  Pollion  leur 
offrira  sans  doute  lui-même. 

Le  principe  de  la  réponse,  c'est  le  désir  d'enchérir  : 
«  facit  noua  carmina  »,  v.  86,  enchérit  sur  «  lectori... 
uestro  »,  v.  85.  Le  taureau  cornupète  du  v.  87  enchérit  sur 
la  génisse  du  v.  85.  Le  premier  couplet  est  un  remercî- 
ment,  le  second  un  témoignage  d'admiration. 

Au  point  de  vue  de  la  correspondance  grammaticale, 
«  Polio  »  est  en  tôle  des  v.  84  et  86.  «  Pascile  »  est  à  la 
même  place  dans  le  v.  85  et  dans  le  v.  86  non  symétrique. 

Le  couplet  de  Menalcas  a  plus  d'emphase  et  de  magni- 
ficence que  celui  de  Damœtas. 

VIIÏ,  V.  88-89.  Damœtas  souhaite  à  ceux  qui  aiment  Pol- 
lion —  et  ici  le  souhait  concerne  Virgile  lui-même  —  une 
réussite  facile  et  tous  les  bonheurs  littéraires  2;  VIII  bis, 

1.  A.  Forbi^yor  ♦,  ad  h.  l.  :  «  ...  quam  diis  'pro  Pollionis,  lectoris  vostri, 
saluto  sacrincom  ». 

2.  «  Voniat  qiio  to  quoquo  gaudet  »  me  paraît  avoir  un  sens  unique- 
mont  littéraire.  Virgile  par  flatterie  considère  Pollion  comme  un  poète 
«  arrivé  ».  11  désire  pour  lui  le  môme  succès.  «  Mclla  fluant,  etc.  », 
indique  métaphoriquement  la  réussite  complète  et  sans  peine,  comme  le 


LA   TROISIÈME  ÉGLOGUE  .  123 

V.  90-91,  Menalcas,  aux  partisans  de  Bavius,  un  goût  assez 
détestable  pour  aimer  Mœvius^,  et  l'échec  par  suite  de 
tentatives  impossibles. 

Menalcas  prend  exactement  le  contre-pied  de  ce  qu'avait 
dit  Damœlas. 

Les  deux  couplets  sont  construits  symétriquement  : 
«  Qui  »,  en  tête  du  v.  90,  répète  «  Qui  »  du  v.  88.  Aux  v.  88 
et  90,  une  proposition  relative  suivie  du  subjonctif  de  l'in- 
jonction; à  chacun  des  v.  89  et  91,  deux  propositions  au 
subjonctif  se  partageant  le  vers. 

Le  couplet  de  Damœtas  est  plus  gracieux,  celui  de 
Menalcas  plus  énergique.  La  grâce  poétique  est  souvent  le 
partage  de  Damœtas  dans  ce  chant.  C'est  évidemment  par 
là  que  son  talent  se  distingue  de  celui  de  Menalcas 

IX,  Y.  92-93.  Damœlas  fait  une  recommandation  de  pru- 
dence à  de  jeunes  garçons  qui  évidemment  ne  sont  pas  là; 
IX  bis,  98-99  *,  Menalcas  une  recommandation  d'économie 
rurale  à  d'autres  jeunes  garçons. 

Le  principe  du  second  couplet  est  l'analogie  :  des  deux 
côtés  il  y  a  un  danger  à  éviter  :  se  faire  piquer  par  un  ser- 
pent, laisser  tarir  le  lait  des  brebis;  pour  cela,  des  deux 
parts,  il  s'agit  de  quitter  la  place  dangereuse.  Je  ne  sais 
s'il  n'y  a  pas  un  contraste  voulu  entre  «  Frigidus  »  du 
V.  93  et  «  aestus  »  du  vers  98. 

Au  point  de  vue  grammatical  «  o  pueri  »,  v.  93,  et 


V.  91,  l'insuccès  qui  s'attache  aux  tentatives  impossibles  et  ridicules, 
comme  d'atteler  ensemble  dos  renards  et  de  traire  des  boucs. 

1.  Je  prends  «  ueniat  »  et  «  amet  »  pour  des  subjonctifs  d'injonction  et 
non  pour  des  potentiels;  la  pensée  est  ainsi  plus  vigoureuse. 

2.  Dans  l'ordre  traditionnel,  D.,  v.  96  sq.,  emprunte  une  idée  à  M., 
V.  94  sq.  C'est  le  seul  exemple  du  fait,  que  nous  ayons  dans  la  III»  Égl., 
où  c'est  D.,  et  non  M.,  qui  a  l'initiative  do  l'invention.  En  outre  les 
«  pueri  »  de  la  réplique  do  M.,  v.  98  sq.,  font  pendant  aux  «  pueri  »  du 
couplet  de  D.,  v.  92  sq.  Il  faut  donc  que  les  deux  couplets  se  suivent. 
La  faute  est  du  reste  facile  à  expliquer  :  un  copiste  a  été  trompé  par  la 
ressemblance  des  deux  débuts  :  «  Cogite  eues  »  (actuellement  v.  98)  et 
«  Parcite,  oues  »  (actuellement  v.  94).  Il  est  passé  tout  de  suite  à 
«  Parcite,  oues  »  en  sautant  quatre  vers.  Il  s'est  aperçu  de  sa  faute  et 
a  mis  le  couplet  «  Cogite  oues  »  à  la  place  que  devait  occuper  celui 
de  «  Parcite,  oues  »,  en  indiquant  par  un  signe  la  transposition  à  faire. 
Fr.  Hermès,  Bucolica,  ad  h.  L,  propose  une  autre  transposition,  qui  me 
parait  beaucoup  moins  naturelle  que  celle-ci. 


124  JETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

«  pueri  »,  V.  98,  se  correspondent  quoique  n'étant  pas 
•dans  les  vers  symétriques. 

X,  V.  96-97.  Damœtas  fait  une  recommandation  de  pru- 
dence à  un  Tityre  imaginaire;  X  6is,  v.  94-95,  Menalcas 
une  recommandation  du  même  genre  à  des  brebis  éga- 
lement imaginaires. 

Le  principe  de  la  réponse,  c'est  l'analogie,  avec  le  désir 
■d'enchérir;  les  chèvres  ne  sont  pas  tombées  dans  la  rivière, 
mais  on  peut  craindre  qu'elles  n'y  tombent.  Pour  les  mou- 
tons, l'accident  est  arrivé,  et  il  faut  que  le  danger  ait  été 
grand,  puisque  le  bélier  lui-même,  le  conducteur  du  trou- 
peau, a  failli  y  périr. 

Au  point  de  vue  littéraire,  les  deux  couplets  se  valent. 

XI,  V.  100-101.  Damœtas  déplore  la  maigreur  d'un  tau- 
reau en  en  indiquant  la  cause  *  ;  XI  bis,  v.  102-103,  Menalcas 
la  maigreur  de  ses  agneaux  en  indiquant  une  autre  cause  '. 
C'est  bien  entendu,  des  deux  côtés,  une  pure  invention. 

Le  principe  de  la  réponse,  c'est  l'analogie,  avec  une  ten- 
tative pour  diversifier.  Le  taureau  est  remplacé  par  les 
moutons,  l'amour  par  le  mauvais  œil. 

Des  deux  côtés,  une  proposition  indiquant  le  fait  occupe 
le  premier  vers,  une  proposition  indiquant  la  cause  le 
second. 

Les  deux  couplets  sont  faciles  et  agréables,  sans  qu'on 
puisse  dire  à  qui  reste  l'avantage. 

Xil,  V.  104-105.  Damœtas  propose  une  énigme^;  XII  bis, 

1.  De  «  pecori  pecorisque  magistro  »  rappr.,  II,  33,  «  ouis  ouiumque 
magistros  ». 

•2.  Lo  V.  102  mo  parait  altéré.  Qu'on  fasse  d'  «  ossibus  »  un  datif  ou 
un  ablatif,  l'expression  est  également  bizarre,  malgré  l'imitation  de 
Oratius,  6'i/«., 290,  citée  par  Forbiger*,  ad  h.  l.  ;  «  neque  »  ne  se  comprend 
que  s'il  commence  une  parenthèse.  Cf.  Donat  ad  Ter.  Eun.,  II,  2,  38. 
Je  proposerais  de  lire  :  «  Hiscc  eûtes,  neque  amor  causa  est,  uix  ossibus 
haorcnt  ».  Ce  qui  empêche  la  peau  de  tenir  aux  os,  c'est  que  l'intermé- 
diaire naturel,  la  chair,  manque.  La  faute  peut  s'expliquer  ainsi  :  CV 
^tant  tombé  devant  CE,  il  est  resté  IIISCETES,  dont,  par  une  correc- 
tion malheureuse,  on  a  fait  HISGERTE. 

3.  L'explication  la  plus  naturelle  est  encore  celle  que  propose  Ser- 
vius,  c.-à-d.  l'allusion  au  dissipateur  Caelius.  Rob.  EUis,  7'Ae  riddle 
in  Very.  Ed.  III.  104  sq.,  dans  The  journal  of  Philolor/y,  t.  XVII,  1888, 
p.  113  sq.,  rapporte  l'allusion  à  la  partie  de  l'Eubée  qu'on  appelait 
xoiXt)  Eugoia,  entre  Rhamnonte  et  Carystô.  Cf.  Lucain,  V,  120,  Valère 
Maxime,  I,  8,  10.  L'explication  ne  me  paraît  pas  admissible. 


LA  TROISIEME   EGLOGUE  12o 

V.  i06-7,  Menalcas  en  propose  une  autre*  (il  ne  s'agit  pas, 
d'après  les  règles  du  chant  amébée,  de  deviner  la  première). 

Le  procédé  de  la  réponse  est  l'analogie. 

Les  deux  couplets  commencent  par  les  mêmes  nïots  : 
«  Die  quibus  in  terris...  »;  «  et  eris  mihi  maguus  A{)olio  » 
correspond  avec  un  chiasme  à  «  et  Phyllida  solus  habeto  ». 

L'énigme  de  Menalcas  est  plus  banale  que  celle  de 
Damœtas. 

On  voit  par  celte  étude  de  détail  quelles  sont  les  lois  de 
la  réponse  dans  le  poème  amébée,  tel  que  le  conçoit  Vir- 
gile; le  répondant  recourt  tantôt  à  Tanalogie,  tantôt  au 
contraste,  quelquefois  au  persiflage.  Il  a  donc  une  cer- 
taine liberté  de  point  de  vue.  Le  désir  d'enchérir  est  très 
sensible  chez  lui.  Il  y  a  des  essais  de  parallélisme  gram- 
matical, mais  embryonnaires  et  qui,  sauf  dans  quelques 
cas  très  rares,  ne  sont  pas  poussés  jusqu'au  bout. 

La  pièce  se  termine  par  le  jugement  de  Palœmon  et  ce 
jugement  est  négatifs  Quel  cas  devons-nous  faire  de  sa 

1.  Le  V.  107  «  et  Phyllida  solus  habeto  »  no  signifie  pas  que  jamais 
Menalcas  ait  disputé  Phyllis  à  Damœtas,  mais  que  celui-ci  sera  débar- 
rasse d'Iollas. 

'2.  Les  V.  109-110  ont  donné  lieu  à  nombre  d'explications  et  de  cor- 
rections. Parmi  les  plus  récentes,  je  citerai  celles  do  M.  Rothstein  dans 
rHermes,  t.  XXIV,  p.  27;  de  C.  Pascal,  Appunfi  critici  dans  la  Itivista 
di  Filologia  e  d'Istr.  classica,  vol.  XIX,  1890  (sur  la  couverture),  et  de 
II.  T.  Karsten,  dans  la  Mnemosyne,  t.  XIX,  1891,  p.  575,  et  t.  XX. 
j).  40.  Aucune  n'est  satisfaisante;  je  m'étonne  qu'on  se  refuse  à 
admettre  l'ancienne  conjecture  d'Ebert,  qui  transpose  «  amores  »  et 
«  amaros  »,  ce  qui  est  à  peine  une  correction  et  ce  qui  donne  une  phrase 
parfaitement  construite.  Le  premier  terme  désigne  ceux  qui  en  sont  à 
craindre  les  amertumes  de  l'amour  et  le  second  ceux  qui  en  éprouvent 
les  douceurs.  Cf.,  v.  80  sq.,  la  situation  do  Damœtas  vis-à-vis  d'Ama- 
ryllis et,  V.  8-2  sq.,  celle  de  Menalcas  vis-à-vis  d'Amyntas.  Lucrèce,  V, 
V.  1133  sq.,  disait  déjà  :  «  medio  de  fonte  leporum  Surgit  amari  aliquid  », 
et  distinguait  nettement  les  amants  heureux  et  les  amants  malheureux  ; 
V.  1140  sq.,  «  in  amorc...  secundo...  in  aduerso...  atque  inopi  ».  Il  semble 
que  Properco  ait  eu  les  vers  de  Virgile  en  vue  lorsqu'il  écrivait,  II,  34, 
81  sq.  :  «  Non  tamen  haec  ulli  uenient  ingrata  legenti  Siue  in  amore  rudis 
siuo  peritus  erit  »  en  opposant  les  amoureux  novices  aux  amoureux 
expérimentés.  Je  ne  crois  pas  que  ce  soient  là  les  deux  catégories  que 
distingue  Virgile  ;  mais  l'inexactitude  de  Properre  ne  fait  pas  difficulté, 
puisque  dans  ce  passage  il  se  trompe  sans  cesse.  Pour  obtenir  un  sens 
satisfaisant,  je  lirais  :  «  Non  nostrum  inter  uos  tantas  componere  lites 
^Et  uitula  tu  dignus  et  hic),  <s]>et  quisquis  amaros  Aut  metuct,  dulcis 
aut  experietur  amores  »,  c.-à-d.  :  «  je  ne  saurais  vous  départager  (je 


126  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

décision?  Le  chant  amébée,  tel  que  nous  le  présente  Vir- 
gile, n'est  qu'une  imitation  littéraire  des  concours  d'im- 
provisation poétique  entre  pâtres  véritables.  Dans  la  réa- 
lité, lorsque  chacun  improvisait,  il  était  facile  de  se  rendre 
compte  du  mérite  musical  et  poétique  des  concurrents. 
Dans  l'imitation  littéraire,  un  élément  d'appréciation, 
l'élément  musical,  a  disparu.  En  outre,  c'est  le  poète  qui 
fait  les  deux  parties;  il  a  tout  le  temps  nécessaire  pour 
préparer  l'attaque  et  pour  y  subordonner  la  réplique;  tous 
les  couplets  étant  de  la  même  main,  il  n'est  pas  vraisem- 
blable qu'on  y  saisisse  de  grandes  différences  de  manière 
et  une  inégalité  persistante,  à  moins  que  l'auteur  ne  se  soit 
amusé  de  parti  pris  à  fabriquer  des  vers  faibles  et  à  les 
mettre  continuellement  dans  la  bouche  du  même  inter- 
locuteur. C'est  là  un  rôle  qu'il  ne  devait  pas  jouer  et  par 
suite  ce  n'est  que  grâce  aux  hasards  chanceux  de  l'inspi- 
ration que  tel  couplet  se  trouve  supérieur  à  tel  autre.  Il 
n'est  pas  impossible  cependant  que  l'auteur  ne  cherche  à 
donner  au  talent  des  deux  interlocuteurs  un  caractère 
différent.  Ici,  à  plusieurs  reprises,  Damœtas  trouve  des 
accents  d'une  poésie  gracieuse  et  originale  à  laquelle 
n'atteint  pas  Menalcas.  Je  lui  donnerais  donc  l'avantage. 
Mais  un  pareil  jugement  a  quelque  chose  de  factice,  puis- 
qu'il ne  tombe  pas  sur  deux  poètes  réellement  distincts, 
et  c'est  peut-être  pour  cela  que  Virgile  a  suspendu  le  juge- 
ment de  Palœmon. 

A  la  fin  de  la  pièce,  comme  dans  la  II'^  Egl.,  nous  trou- 
vons la  mention  d'une  de  ces  petites  opérations  rustiques 
qu'il  observait  à  Andes,  et  par  lesquelles  il  aimait  à 
donner  de  la  réalité  à  sa  conclusion. 

Les  emprunts  faits  par  Virgile  à  Théocrite  dans  cette 
pièce  sont  très  considérables.  Il  procède  à  peu  près 
comme  pour  l'EgLIÏ;  car,  ici  aussi,  il  se  sert  de  deux  ori- 
ginaux, l'un  principal,  l'autre  secondaire,  de  l'ïd.  V  et  de 
rid.  IV.  Il  intercale,  en  outre,  un  certain  nombre  d'em- 
prunts faits  à  d'autres  Idylles. 

vous  trouve  égaux)  ;  cela  regarde  ceux  qui  sont  amoureux  (heureux  ou 
craintifs  et  rebutés),  et  qui,  par  conséquent,  sont  plus  à  mOnie  de  juger 
vos  poésies  galantes  ».  Il  y  a  une  ellipse  :  non  nostrum  (est)  sod  (illius) 
quisquis  (est  qui)  aut...  etc.  Le  futur  a  un  sens  voisin  du  potentiel. 


LA   TROISIEME   ÉGLOGUE  127 

Dans  laV"  Id.,le  chevrier  Koraalas, esclave  d'Eumaridas 
de  Sybaris,  elle  berger Lakon.  esclave  de  Sibyrtas  de  Thu- 
rium,  se  rencontrent  sur  les  bords  du  Cratbis,  s'accusent 
réciproquement  de  vol  et  protestent  de  leur  innocence 
sans  parvenir  à  se  convaincre  l'un  Taulre.  Lakon  pro- 
voque Komatas  à  un  chant  amébée;  ils  se  disputent  sur 
l'enjeu,  sur  l'endroit  oh  ils  s'installeront,  trouvent  moyen 
de  s'injurier  encore.  Puis,  d'un  commun  accord,  ils  appel- 
lent, pour  servir  de  juge,  le  bûcheron  Morson  qui  travaille 
dans  le  voisinage.  Ils  entament  alors  un  chant  amébée 
composé  de  distiques  comme  celui  de  Virgile.  A  un  cer- 
tain moment,  Morson  impose  silence  au  berger  et  proclame 
Komatas  vainqueur.  Celui-ci  exprime  sa  joie.  On  voit  par 
celte  courte  analyse  que  Virgile  a  reproduit  les  grands 
traits  de  l'Id.  V;  il  y  a  pourtant  entre  les  deux  pièces  des 
difl'érences  profondes. 

Dans  rid.  IV,  où  la  scène  se  passe  près  de  Krolone,  Baltes, 
qui  parait  être  un  chevrier,  mais  qui  est  une  manière 
de  bel  esprit,  rencontre  Korydon,  qui  fait  paître  un  trou- 
peau de  vaches  appartenant  à  JEgon.  Celui-ci  s'est  laissé 
entraîner  à  Pise  par  Milon  pour  y  disputer  le  prix  de  la 
lutte.  Battos  plaisante  Korydon  sur  le  mauvais  état  de  son 
troupeau  et  celui-ci,  qui  est  un  lourdaud  bon  enfant, 
répond  obligeamment  sans  paraître  comprendre  l'ironie. 
Le  nom  d'Amaryllis  étant  venu  dans  la  conversation, 
Battos  la  pleure  et  Korydon  essaie  de  le  consoler.  Puis,  en 
regardant  une  génisse  qui  s'émancipe,  Battos  s'enfonce 
dans  le  pied  une  épine,  que  Korydon  lui  retire,  en  lui  recom- 
mandant de  ne  venir  à  la  montagne  qu'avec  de  bons  souliers. 
Sur  les  instances  de  Battos,  il  lui  donne  quelques  détails  sur 
les  mœurs  déplorables  de  son  vieux  maître,  et  le  dialogue  se 
termine  ainsi.  C'est  une  simple  conversation  entre  deux 
personnages,  sans  le  moindre  chant;  de  même,  dans  la 
V^  Égl.,  mais  avec  un  sujet  bien  différent,  Virgile  nous 
montre  Tityre  et  Mélibée  causant  de  leurs  affaires. 

Si  Virgile  a  imité  à  la  fois  ces  deux  Idylles,  ce  ne  peut 
être  que  par  suite  d'une  préoccupation  dont  j'ai  déjà 
parlé,  celle  de  fondre  dans  un  seul  ensemble  deux  pièces 
qui  se  rapprochent  par  le  sujet.  Pourtant,  entre  les  deux 
pièces  il  y  a  ici  quelque  différence  ;  les  personnages  de 


128  ÉTUDE    SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

la  V^  Id.  échangent  de  violentes  injures;  dans  la  IV*',  ce 
sont  plutôt  des  plaisanteries  et  des  quolibets  que  Battos 
adresse  à  Korydon  et  celui-ci  ne  répond  point. 

La  IVc  Id.  commence  ainsi,  v.  1  :  «  B.  Eîiré  jio:,  w  KopjSwv, 
Ttvo;  al  pde;  ;  fj  pa  4>i).tavoa  ;  —  K.  Oùx  àXX'  Aiywvo;-  pôaxs'.v  Se  ji,ot 
aviàç  k'gwxsv.  »  La  traduction  de  Virgile  est  une  des  plus 
exactes  qu'il  ait  faites  *.  Il  s'est  pourtant  permis  des 
libertés  caractéristiques.  S'il  a  changé  le  nom  de  Korydon, 
c'est  que,  quand  il  imite  une  Idylle,  il  ne  prend  pas  les 
noms  des  personnages  principaux,  sans  doute  pour  varier. 
Des  noms  des  deux  personnages  secondaires  il  a  changé 
l'un  et  conservé  l'autre,  ce  qui  prouve  qu'il  n'a  pas  de 
règle  fixe  sur  ce  point.  Il  y  a,  en  outre,  une  moditicatioa 
qui  concerne  les  réalités  matérielles;  aux  vaches  il  a  sub- 
stitué les  brebis,  dont  il  parle  plus  souvent  ^.  Enfin,  c'est 
pour  avoir  un  vers  plus  élégant,  qu'il  a  répété  le  mot  ^Egon; 
mais  il  a  conservé  avec  soin  la  structure  métrique  :  au  pre- 
mier vers  la  coupe  bucolique,  au  second  la  césure  penthémi- 
mère  avec  ponctuation  forte.  Une  traduction  comme  celle- 
ci  d'un  passage,  qui,  en  somme,  n'a  pas  de  mérite  spécial, 
ne  peut  avoir  qu'un  but  :  Virgile  voulait  s'assouplir  la  main 
et  s'exercer  en  faisant  passer  en  latin  une  phrase  de 
Théocrite.  Après  cette  imitation  du  début,  Virgile  n'a 
pas  abandonné  immédiatement  la  IV^  Id.;  il  a  été  cher- 
cher le  commencement  de  son  troisième  vers  au  v.  13  : 
«  AeiXaTai  ô'autai,  tov  ^ouxdXov  wç  xaxbv  eupov  »,  qu'il  a  rendu 
plus  pathétique  par  l'exclamation  «  o  »  et  par  l'addition 
de  «  semper  ».  Puis,  pour  le  v.  5,  il  est  revenu  au  v.  3  de 

Théocrite  :  «  ^II  izi  ^e  xpv66av  ta  7ro6i<T7rcpa  iziGOLç  à{ié>.Yeiç;  » 

mais,  dans  Théocrite,  ce  n'est  qu'une  question  maligne  de 
ce  gamin  de  Battos,  qui  veut  faire  enrager  Korydon.  Dans 
Virgile,  le  reproche  est  devenu  sérieux  et  il  a  été  exagéré 
au  delà  de  toutes  les  possibilités  rustiques.  Quant  aux  rai- 
sons de  l'absence  d'-(Egon,  Virgile  en  donne  une  assez 
banale,  une  aventure  amoureuse,  dans  le  genre  de  celle 
du  chevrier  de  la  111°  Id.  Dans  Théocrite,  toute  l'histoire 
d'/Egon,  qui  s'en  va  avec  Milon  pratiquer  l'athlétisme  dans 


1.  Gebaucr,  De  poctarum  graeconun....,  p.  43,  p.  18G. 
%  Cf.  p.  UO  sq. 


LA  TROISIÈME  ÉGLOGUE  12^ 

le  Péloponèse,  est  originale  et  piquante;  Virgile  Ta  négligée 
comme  trop  particulière  et  trop  grecque.  On  remarquera^ 
du  reste,  que  Je  début  de  la  IV^  Id.  n'est  pas  indifférent; 
il  a  sa  répercussion  sur  tout  le  reste  de  la  pièce  qui  ne 
saurait  commencer  autrement;  la  question  de  Battos 
amène  le  récit  de  l'aventure  dVEgon;  chez  Virgile,  il  n'est 
plus  question  d'itlgon  ensuite .  Son  début  n'est  donc 
qu'une  imitation  de  styliste;  il  Ta  placée  en  télc  de  sa 
III®  Égl.,  sans  s'inquiéter  si  elle  était  bien  d'accord  avec  la 
suite  et  simplement  pour  montrer  qu'il  pouvait  rivaliser 
avec  Théocrite. 

La  scène  des  injures,  dans  la  V^  Id.,  est  très  simple  :  les 
pâtres  s'accusent  de  s'être  volé  réciproquement  une  peau 
de  chèvre  et  une  syrinx,  tous  deux  jurent  que  ce  n'est  pas 
vrai  et  Lakon  provoque  brusquement  Komatas  à  un  con- 
cours de  chant.  VirgiJe,  au  contraire,  a  composé  cette 
scène  avec  beaucoup  d'art;  il  a  accumulé  les  reproches 
que  se  renvoient  les  deux  adversaires  avec  une  ironie 
méchante  et  de  haut  goût;  il  a  souligné  la  différence 
d'âge  et  de  caractère.  Tout  cela  lui  appartient  en  propre; 
mais  les  faits  eux-mêmes  sont  en  partie  empruntés  à  Théo- 
crite; Virgile  cherche  donc  l'originalité  de  la  forme,  mai» 
non  de  la  matière. 

Le  V.  7,  qui  est  une  transition,  est  de  son  invention  *. 
Malgré  cela,  l'aventure  scabreuse  de  Menalcas  vient  d'une 
façon  assez  inattendue;  c'est  qu'ici  nous  quittons  l'imita- 
tion de  la  IV®  Id.  pour  passer  à  celle  de  la  V®.  Virgile  s'est 
inspiré  des  v.  41-42,  comme  le  prouve  la  présence  du 
troupeau  pendant  l'événement.  Gebauer  ^  croit  qu'il  a  eu 
également  sous  les  yeux  les  v.  H8-H9,  à  cause  du  mol 
«  îaajA'.  :  nouimus  ».  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  les  person- 
nages de  Théocrite  s'étendent  complaisamment  là-dessus  et 
y  reviennent  jusqu'à  trois  fois.  Virgile  n'en  parle  qu'une  fois. 
Pour  l'ellipse  du  verbe,  il  trouvait  un  passage  analogue  dans 
Théocrite,  Id.  I,  105;  il  a  rendu  plus  réservée  l'altitude 
des  boucs  ^  et  localisé  la  chose  d'une  façon  plus  piquante. 

1.  Gebauer,  Op.  laïuL^  p.  189. 

2.  Op.  laud.,  p.  190. 

3.  Gebauer,    Op.    laud.,  p.  190,  rapproche  de  «  transucrsa  tnentibus 
liircis  »,  le  v.  13  de  la  pièce  XX,  «  xai  opLjjLao-i  XoÇà  pASTTOiaa  »  ;  mais 


130  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

Le  mauvais  tour  joué  à  Micon,  v.  10-H,  lui  appartient; 
il  a  pourtant  été  chercher  ce  nom  dans  le  chant  amébée 
de  la  V®  Id.,  v.  H  2,  où  il  s'agit  de  tout  autre  chose.  La 
mention  des  vignes  se  trouve  dans  le  voisinage,  au  v.  109, 
mais  dans  des  circonstances  toutes  difTérentes. 

L'histoire  de  l'arc  et  des  flèches  de  Daphnis  est  égale- 
ment de  l'invention  de  Virgile;  mais  la  jalousie  à  propos 
d'un  cadeau  se  trouve  dans  la  première  partie  de  l'Id.  V; 
il  s'agit  d'une  peau  de  chèvre  donnée  par  Krokylos  à 
Komatas  et  que  Lakon  lui  a  volée  par  jalousie,  v.  12  sq.  :  •»  xù 

V  d)  xay.è  xat  xox'  ÈTaxe-j  Baaxaîvcov,  xal  vOv  jjls  xà  Xoicôia  yu^Avov 

Ê6Y)xaç.  «  Dans  Virgile,  Menalcas  est  plus  méchant,  mais  ce 
n'est  pas  un  sîmple  lilou.  De  «  w  xaxé  »,  Gebauer  *  a  rap- 
proché avec  raison  «  peruerse  »,  v.  14.  Une  histoire  de 
jalousie  à  propos  d'un  cadeau  e^t  déjà  mentionnée  dans 
VÉgl.  II  2. 

L'exclamation  du  v.  16  et  l'épisode  du  vol  du  bouc  de 
Damon  est  de  Virgile;  mais  il  y  avait  deux  accusations  de 
vol  au  début  de  l'Id.  V,  c'est  donc  là  qu'il  a  pris  l'idée  en 
changeant  les  détails.  En  outre,  il  a  ennobli  la  chose;  il 
ne  s'agit  plus,  en  effet,  d'un  vol  proprement  dit,  mais  de 
la  prise  de  possession  d'un  objet  légitimement  gagné  ^. 
C'est  là  ce  qui  a  fourni  à  Virgile  une  transition  dont  il 
devait  être  fier;  car,  chez  lui,  on  passe  insensiblement  et 
par  une  voie  naturelle  de  l'échange  des  injures  à  la  pro- 
vocation au  chant.  Dans  Théocrile,  qui  peint  des  hommes 
plus  prime-sautiers  et  qui  s'inquiète  moins  de  la  régularité 
du  développement,  la  provocation  arrive  sans  préparation 
aucune;  ce  n'est  pas  que  les  v.  25-27  ne  soient  imités  de 
Théocrite.  A  l'accusation  du  vol  de  la  syrinx,  Komatas 
répond,  v.  5  sq.  :  *  Tàv  uotav  cyptyYa;  xù  yap  Tcoxa  8â)).e  Siêupxa 
MCxxaaa  cijpiYYa;  x(  ô'ouxlxi  o-ùv  Kopyôwvi  'Apxeî  xoi  xaXà[j.a; 
aùXov  iro7riru^ô£v  e/ovti;  »  ;  c'est  là  que  Virgile  a  pris  son  idée 
ot  l'opposition  entre  la  «  fistula  ))  et  la  «  stipula  ».  Mais, 


dans  [Théocrito],  le  regard  de  travers  exprime  le  mépris,  dans  Virgile 
la  concupiscence;  il  n'y  a  donc  pas  de  rapport. 

1.  Quatenns  Vergilins  in  epithetis...,  p.  3. 

2.  V.  39  :  «  Dixit  Damoetas,  inuidit  stultus  Amyntas  ». 

3.  Gebauer,  De  poetarum  qraecorum....^  p.  193,  rapproche  avec  raison 
«  pessime  »,  v.  17,  de  «  xixKTxe  »,  Id.  V,  75. 


LA  TROISIÈME   ÉGLOGUE  131 

indépendamment  des  modifications  imposées  par  le  sens,  il 
s'est  appliqué  à  faire  une  imitation  ornée.  Il  a  ajouté  à  la 
mention  de  la  syrinx  Tépithète  :  «  cera  luncta  »,  qui  esl 
élégante;  il  a  localisé  la  scène  «  in  triuiis  »,  ce  qui  est  mépri- 
sant. Enfin,  ne  trouvant  sans  doute  rienenlalin  qui  rendît 
le  mot  «  TTowTryaSev  »,  il  l'a  développé  en  un  vers  entier, 
où  tous  les  mots  sont  soigneusement  choisis  —  jusqu'à 
l'effet  de  cacophonie  sifflante:  «  Stridenli...  stipula  », — 
pour  ridiculiser  Tadversaire. 

La  dispute  sur  Tenjeu  montre  assez  bien  la  complication 
du  procédé  de  Virgile.  Ici  il  a  abandonné  IMd.  V  en  lui 
prenant  simplement  l'idée.  Cela  est  tout  à  fait  caractéris- 
tique. Puisque  Tld.  V  contenait  cette  dispute  et  que  Virgile 
voulait  la  reproduire,  il  semble  qu'il  aurait  dû  en  prendre 
aussi  le  détail.  Or  il  ne  Ta  pas  fait.  Lakon,  dans  l'Id.  V,  pro- 
voque Komatas  en  lui  demandant  d'engager  un  chevreau, 
<(  epiçov  »,  V.  21.  Komatas  y  consent  à  la  condition  que 
Lakon  exposera  un  agneau  bien  nourri,  a  xbv  ejSotov  à[jLvôv  », 
V.  24  (tdv  indique  un  agneau  particulier  qu'il  a  en  vue). 
Lakon  se  récrie  sur  l'inégalité  des  enjeux  et  Komatas  se 
décide  à  risquer  un  bouc,  «  à  rpa^oç  outo;  »,  v.  30.  Rien  de 
pareildansVirgile.il  ne  semble  même  pas  que  «uis....?»  du 
V.  28  vienne  de  <  olXax  Xr,;  »  de  l'Id.  V,  21,  puisque  dans  la 
VlIP  Id.  nous  lisons,  v.  6  :  «  X^ç  iioi  iEidai  ;  »  *.  Or  Virgile  a 
eu  cette  Idylle  sous  les  yeux.  Menalkas  y  provoque  Daphnis 
d'une  façon  courtoise  et,  après  avoir  parlé  de  déposer 
l'enjeu,  «  xaxaOervat  aEÔXov  »,  V.  H  (cf.  Virg.  «  depono  »>  v.  31, 
<c  ponam  »,  v.  36),  il  ajoute, v.  13  :  «M.  Kat  Ttva  erjo-sjjxsjO'  ôtiç 
àjxïv  apxio;  EiTrj;  A.  Md^'/ov  iyiû  ÔTjffà)*  rù  Se  6èç  iffojxatdpa  àjivdv. 
M.  Où  07)<T(ii  TTOxa  àjivdv,  èirel  ^a^ETrô;  ô  Tcarï^p  jie'j  Xà  {iitr^p,  ta 
ôè  jAàXa  Tcoô'  ^(TTrepa  iravx'  àpiOaEyvTi.  A.  *AXXot  xt  jjiàv  Or|(Te?ç; 
Ti  5è  To  TtXÉov  IÇsi  ô  vixûv;  M.  SupiYy'  âv  ÈTtorjda  xaXàv  e-/w 
âvveàçtovov,  Aeuxov  xY)pbv  ïyoKTO.'j,  laov  xaTO),  îaov  avtoÔEv  TauTav 
xaTOeiTiV,  xà  ôè  tô>  iraxpb;  oO  xaxa6Y]o-à).  A.  ''^H  jiav  xoi  xyjyw  «rûpiyY' 
ï^fà  èvvEXçcovov   Aeuxov  XYjpbv  ë'/oicav,  icov  xcctm,  icov  avwôev.  » 

Si  Virgile  a  eu  recours  à  ce  passage,  c'est  évidemment  parce 
qu'il  voulait  varier.  11  lui  a  pris  l'idée  d'opposer  à  un 
animal  un  objet  fabriqué  ;  l'embarras  du  Menalcas  de  Vir- 
gile, qui  n'est  pas  le  maître  de  disposer  de  son  troupeau, 

1.  Cf.  Gebauer,  Op.  laud.,  p.  195. 


i32  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

provient  de  la  situalion  du  Menalkas  de  Théocrite;  mais 
dans  Théocrite  l'aveu  n*a  rien  d'humiliant  :  Daphnis  et 
Menalkas  sont  deux  jeunes  garçons  qui  sont  fort  bons 
camarades.  Le  Menalcas  de  Virgile  est  obligé  de  confesser 
sa  dépendance  à  Damœtas  qu'il  vient  d'insulter.  Virgile  a, 
du  reste,  selon  son  habitude,  retravaillé  ce  passage  pour 
l'orner  davantage.  A  la  mère  il  a  substitué  une  «  iniusta 
nouerca  »,  ce  qui  rend  la  chose  plus  pénible.  On  se  rappelle 
tous  les  méfaits  de  la  «  nouerca  »  à  Home,  au  premier  siècle 
de  l'ère  chrétienne.  En  revanche  il  a  débarrassé  le  père  de 
répithète  de  «  -/aXeirôç  ».  Dans  Théocrite  le  père  et  la  mère 
comptent  simplement  le  troupeau  le  soir;  dans  Virgile  ils 
le  comptent  deux  fois  par  jour  et  l'un  d'eux  compte  encore 
à  part  les  chevreaux;  il  y  a  là  une  de  ces  exagérations,  par 
lesquelles  Virgile  croit  rendre  les  choses  plus  dramatiques 
et  qui  nous  laissent  froids,  parce  qu'on  sent  trop  le  but  de 
Fauteur.  La  complaisance  avec  laquelle  Menalcas  dans  Vir- 
gile décrit  ses  coupes  est  imitée  de  celle  avec  laquelle  dans 
Théocrite  il  parle  de  sa  syrinx;  ici  Virgile  développe.  La 
façon  dont  Daphnis,  v.  21,  annonce  qu'il  a  lui  aussi  une  belle 
syrinx  en  reprenant  les  expressions  de  Menalkas,  v.  18,  a 
inspiré  le  début  du  couplet,  où  Damœtas  rappelle,  v.  44  sq., 
qu'il  a  lui  aussi  deux  coupes  d'Alcimédon  comme  celles 
que  Menalcas  vient  de  se  vanter  de  posséder  au  v.  36  sq. 

Ceci  ne  nous  explique  pas  encore  d'où  viennent  les  enjeux 
de  Virgile,  et,  en  effet,  il  ne  s'en  est  pas  tenu  aux  Id.  V  et 
VIIÏ;  il  en  a  encore  consulté  une  autre,  la  première.  Nous 
avons  vu  que  l'offre  de  la  «  uilula  »,  v.  29,  par  Damœtas  ne 
s'expliquait  pas  très  bien.  Peut-ôlre  la  «  uitula  »  est-elle 
apparentée  tout  simplement  au  «  {i6(r/o;  i  du  v.  14  de  la 
ViII«  Id.*.  Quant  à  ses  qualités,  qui  ne  nous  ont  pas  paru 
tout  à  fait  conformes  aux  réalités  rustiques,  elle  les  tient 
d'ailleurs;  dans  la  première  Id.  un  chevrier  anonyme,  pour 
obtenir  de  Thyrsis  qu'il  lui  chante  «  les  douleurs  de 
Daphnis  »,  lui  fait  la  proposition  suivante,  v.  25  sq.  :  «  Aî^x 

1.  En  imitant  lo  début  do  la  1V«  Id.  au  commoncomont  do  l'Égl.  III, 
Virgile  a  substitué  un  troupeau  do  moutons  au  troupeau  do  vaches.  Oa 
no  peut  guère  admettre  qu'il  a  oublié  le  fait  au  v.  -29.  Damœtas  no 
pourrait  du  reste  dans  aucun  cas  engager  une  génisse  appartenant  à. 
-iigon. 


LA   TROISIEME   ÉGLOGUE  133, 

ôé  TOI  Swcrôi  C'.6u{i.aTÔxov  à;  rpi;  à|ii>.5at,  "A  ou*  e)rot<r'  èptçw;. 
uoTajiâXycrai  é;  Sûo  7téX).a;  ».  Or  le  fait  d'avoir  deux  petits  est 
plus  fréquent  chez  une  chèvre  que  chez  une  vache.  Virgile 
ne  s'en  est  pas  soucié  ;  il  a  du  reste  modifié  le  détail,  puisque^ 
dans  Théocrite,  si  la  chèvre  remplit  deux  jattes  ou  la  trait 
trois  fois  et  il  a  copié  la  répétition  élégante  «  l-y..  fiuo  », 
«  bis...  binos  ».  Peu  lui  importait  que  dans  la  première  Id. 
la  situation  fût  toute  différente  de  celle  de  la  lU^  Égl. 

Pour  la  substitution  à  la  syrinx  d'un  autre  objet  fabriqué, 
il  est  revenu  à  la  V^  Id.,  où  Komatas  dit  dans  le  chant 

amébée,  V.  104  sq.,   «  "Eo-tc  ô£  |xoi  yauVo;  y.-Jirapi<jo-ivo;,  saxt  6k- 
xpaTYJp,  "KpYOv  Ilpa^i-réXeu;  •  tS  Ttaiôl  8à  xa-j-ra  çyActo-ao).  »  Ce  qui 

souligne  limitation,  c'est  le  rapprochement  des  mots  •  epyov 
npa$ixéXe\jç  »  et  «  diuini  opus  Alcimedondis  ».  L'adjonction 
de  l'épilhèle  s'explique  par  un  niotif  de  rhétorique  — 
Menalcas se  vante  —  et  le  changement  du  nom  de  Tarliste  par- 
le désir  de  varier.  Mais  Virgile  ne  s'en  est  pas  encore  tenu  là. 
Au  «  yayXdç  »  il  a  substitué  des  «  pocula  »  et  il  l'a  fait  pour 
avoir  l'occasion  d'imiter  la  description  du  «  dxjço;  »,  que 
le  chevrier  anonyme  de  la  première  Idylle  promet  à  Thyrsis 
en  outre  de  la  chèvre  aux  deux  petits.  Ce  qui  rend  le  rap- 
port évident  c'est  le  vers  59  sq.  par  lequel  le  chevrier  ter- 
mine pour  rendre  son  cadeau  plus  attrayant  :  «  Oûôététto 

ttotI  x^i^^o;  èlJ-ov  Ôc^ev,  àXX*  en  XEirai  "A'/pavTov  ».  Ce  VCrs,  Vir- 
gile l'a  traduit  presque  littéralement,  et,  comme  il  avait,  à 
l'imitation  de  l'Id.  VIII,  mis  une  répétition  de  mots  au 
début  du  couplet  de  Damœtas,  il  s'est  servi  de  ce  vers  pour 
en  mettre  une  autre  à  la  fin;  il  a  ainsi  complété  l'ironie 
blessante  qu'il  a  imprimée  à  la  réplique  de  Damœtas. 
Quant  à  la  description  du  o-jc-jço;,  il  l'a  forcément  abrégée, 
puisque  c'est  un  épisode  étranger  qu'il  introduisait  dans  le 
contexte  de  Tld.  V.  Celte  description  n'est  pas  parfaite- 
ment claire  dans  Théocrite  et  l'on  se  demande  comment  la 
panse  d'une  coupe  à  deux  anses  pouvait  recevoir  trois 
tableaux.  Le  plus  simple  c'est  d'admettre  qu'il  y  a  d'un 
côté  la  femme  et  ses  deux  amoureux,  soit  tiois  per- 
sonnages, de  l'autre  les  deux  scènes  de  l'enfant  et  du 
vieillard,  qui,  n'étant  chacune  qu'à  un  personnage,  font 
pendant  à  la  première.  En  haut,  le  long  du  bord,  s'enroule 
une  guirlande  de  lierre  saupoudré  de  fleurs  d'immortelle,. 

8 


134  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

V.  29  sq.  *  ;  ailleurs,  —  Théocrite  ne  nous  dit  pas  où,  mais  il 
semble  que  ce  soit  à  la  partie  inférieure  de  la  coupe,  —  court 
une  autre  guirlande,  qui  est  d'acanlhe,  v.  55  :  «  IlavTa 
8'â{iq)l  ôÉiraç  TreptirÉTc taxai  uypb;  axav6o;  ».  Voyons  maintenant 
Tusage  que  Virgile  a  fait  de  cette  description.  Au  lieu  d'une 
seule  coupe  il  en  a  imaginé  deux  paires,  c'est-à-dire  quatre, 
et  ce  qui  est  curieux  c'est  qu'il  a  pensQ  que  la  description 
de  Théocrite  suffisait  pour  toutes.  En  réalité  il  n'y  en  a  que 
deux  à  dépeindre,  puisqu'elles  se  ressemblent  deux  à  deux. 
Aux  premières  il  a  donné  la  guirlande  de  lierre,  mais  à  l'hé- 
lichryse,  qui  s'enlace  autour  et  qui  n'était  peut-être  pas  une 
plante  des  environs  de  Mantoue,  il  a  substitué  la  vigne;  la 
guirlande  d'acanthe  lui  a  servi  pour  la  seconde  paire.  Cette 
guirlande  entoure  les  anses;  il  en  est  donc  sans  doute  de 
même  pour  la  guirlande  de  lierre;  c'est  là  une  nouveauté. 
Quant  aux  tableaux,  Virgile  ne  pouvait  imiter  la  femme  et 
ses  deux  amoureux,  le  vieux  pécheur,  l'enfant  gardien  du 
champ  de  vigne,  qui  sont  des  sujets  grecs  et  qui  eussent 
demandé  un  certain  développement.  Il  les  a  donc  rem- 
placés d'une  part  par  les  deux  astronomes,  de  l'autre  par 
Orphée  charmant  les  forêts;  celte  dernière  représenta- 
tion est  banale,  la  première  est  prétentieuse  et  froide,  bien 
que  Virgile  se  soit  appliqué  à  mettre  ses  savants  en 
relation  avec  l'agriculture.  Quant  à  la  distribution  des 
deux  guirlandes  entre  deux  coupes  différentes  elle  témoigne 
d'une  véritable  pauvreté  d'invention. 

La  contestation  sur  l'enjeu  est  un  des  passages  qui  nous 
montrent  le  mieux  un  des  procédés  de  l'imitation  virgi- 
lienne,  la  réunion  dans  un  ensemble  unique  de  différents 
traits  analogues  qui  se  trouvent  dans  Théocrite,  mais  qui 
y  sont  dispersés  çà  et  là.  Virgile  les  rassemble  comme  en 
un  faisceau,  en  modifiant  du  reste  à  sa  fantaisie  chacun 
des  traits  isolés. 

1.  V.  29  sq.  :  «  Toi  Trepl  jx'îv  x^ikr^  jiaptjsrai  {»4'ô6s  xiaa6;,  Kio-abç 
IXr/pû(To)  xsxovijiévo;  (Ahrens,  après  Hecker,  xexojirj(i£vo;)'  a  ôà  xax' 
aÙTciv  KapTTw  eXiÇ  elXsÎTai  déyaXXotJiéva  xpox6evTi  ».  «  "EXi;  »  mo 
parait  désigner  1'  «  éXi)(pu<roc  »  (immortelle),  et  «  xapTCw  xpox6evTi  >•  les 
âeurs  do  TimmortoUe.  J'entends  donc  ainsi  :  autour  du  bord  s'enroule  du 
lierre  ;  des  branches  d'immortelle  aux  fleurs  de  safran  entourent  cette 
guirlande;  ce  sont  ces  fleurs  qui  se  détachent  çà  et  là  sur  le  vert  du  feuil- 
lage du  lierre,  comme  s'il  était  parsemé  d'une  poudre  d'or. 


I 


LÀ  TROISIEME   ÉGLOGUE  135 

Il  a  beaucoup  développé  la  dispute  sur  l'enjeu,  qui  est 
courte  dans  la  \^  Id.  En  revanche  il  supprime  la  discus- 
sion sur  le  lieu  de  la  lutte  en  empruntant  seulement,  v.  51, 
la  menace  de  Lakon  à  laquelle  il  donne  une  autre  j'orme  : 
•  wô'  êpuE,  xai  uCTiata  pov»xoXia$Yî  »,  V.  44.Gebauer*afaitremar- 
quer  qu'entre  les  deux  passages  «  quin  âge  siquid  habes  », 
Egl.  111,  V.  52,  et  :  -  Ela  Uy\  ei  ti  ^éyeiç  »,  Id.  V,  78,  il  n'y 
avait  qu'une  ressemblance  de  forme;  le  sens  est  dilTérent. 

Dans  rid.  V,  les  deux  adversaires  conviennent  d'appeler 
le  berger  Morson  qui  travaille  dans  le  voisinage.  Dans 
rid.  VIIJ,  les  deux  concurrents  appellent  également  un  che- 
vrier  qui  garde  son  troupeau.  Dans  l'Égl.  III,  Palaîmon 
arrive  de  lui-même;  «  qui  uenit ..  »,  v.  50,  semble  rappeler 
«-aiô'evôot...  »,  Id.  V,  62,  et  «  audiat  »,  ibid.^  «  âitaxovTai  », 
Id.  VIII,  28.  Le  bûcheron  Morson  est  de  beaucoup  plus 
petite  condition  que  le  propriétaire  Palsemon.  Il  n'installe 
pas  les  deux  concurrents;  il  ne  leur  dit  rien  du  tout  et 
quand,  à  la  fin,  il  a  assigné  Tagneau  à  Komatas,  il  lui 
recommande  de  lui  envoyer  un  bon  morceau  de  viande, 
lorsqu'il  le  sacrifiera  aux  nymphes.  Palœmon  est  plus 
digne  et  l'on  saisit  bien  ici  chez  Virgile  le  parti  pris  d'en- 
noblir. On  le  saisit  également  lorsque  Damœtas  atteste 
l'importance  du  débat  et  demande  au  juge  une  attention 
soutenue,  v.  54.  Les  recommandations  d'impartialité,  le 
bavardage  de  Komatas,  qui  impatiente  Lnkon,  les  appella- 
tions familières  :  «  w  çtXe...  Môp^taw  »,  v.  68,  cF.  v.  70,  don- 
nent à  cette  partie  du  dialogue  de  Théocrile  beaucoup  de 
naturel  et  d'abandon.  Virgile  s'applique  à  être  plus  sobre 
et  plus  grave  et  laisse  tout  cela  de  côté. 

En  revanche  il  a  imaginé  l'allocution  par  laquelle 
Palœmon  ouvre  la  séance;  il  est  possible  que  le  point  de 
départ  de  la  description  de  la  nature  se  trouve  chez 
Bion,  XVII  (VI)  Ahrens,  v.  17  :  «Etape  oràvra  xu£i,7ràvT'  eiapo? 
UZioL  pXaareî  »,  bien  que  le  moment  de  l'année  auquel 
fait  allusion  Virgile  ne  soit  pas  tout  à  fait  le  même.  Ce 

\.De  j)oetarum  graiîcorum...,\t.^Qrt  :  «  VcrbaTlieocriti...dictasunt  inhunc 
sensum  :  eja  die,  si  omnino  quid  dicturus  es  »  (Lakon  est  fatigué  du 
bavardage  do  Komatas  et  le  rappelle  au  fait).  «  Contra  hcmistichium 
Vergilii  hanc  liabet  sententiani  :  âge,  incipc,  si  quam  habes  diccndi 
matoriani  »  (Damœtas  feint  d'avoir  des  doutes  sur  la  capacité  do  Menalcas). 


136  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE    VIRGILE 

<jui  lui  appartient,  c'est  Tidée  de  placer  au  milieu  des 
splendeurs  de  la  nature  riante  les  belles  inventions  du 
<;hant  araébée.  Il  y  a  quelque  chose  d'analogue  dans 
la.  VW^  Id.  de  Thcocrile,  où  l'abondance  confortable  de 
l'été  correspond  à  l'humeur  joyeuse  des  personnages  et 
l'excite  *.  La  façon  dont  Palœmon  assigne  les  rôles,  v.  51, 
•est  empruntée   presque  textuellement  à   l'Id.  IX,  1   sq.  : 

«    Bo'JxoXiaÇso    Aàsvi,    tu    S'wSi;    a?X^^    îrpôcTo;,    *U65ç    «PX^® 

Aàçvi,  <Tuva'j/dc(T6(i)  8è  MevâXxaç  »,  sauf  la  moljesse  du  style. 
«  Alternis  »,  v.  o9,  correspond  à  «  Ôi'  àjioiêattov  »  de  l'Id.  Vlil, 
61,  et  quant  au  mot  «  dicetis  »  que  Virgile  emploie  volon- 
tiers 2,  Gebauer  ^  rapproche  Théocrite,  V,  78  et  XVII,  3. 

Avant  d'aborder  l'examen  du  chant  amébée,  voyons  si 
les  lois  appliquées  par  Théocrite  sont  exactement  les 
mêmes  que  chez  Virgile  et  si  celui-ci  ne  les  a  pas  modi- 
fiées. Dans  rÉgl.  III  le  chant  amébée  a  un  caractère  idéal  : 
les  deux  concurrents  paraissent  oublier  la  querelle  du 
début  et  leur  rivalité  devient  purement  poétique.  Il  n'eu 
est  pas  ainsi  chez  Théocrite  et,  après  s'être  disputés  à  propos 
■de  tout,  sauf  le  choix  du  juge,  les  interlocuteurs  conservent 
tout  le  long  du  chant  amébée  la  même  acrimonie.  C'est 
comme  homme  autant  que  comme  poète  que  Komatas 
-cherche  à  écraser  Lakon  de  sa  supériorité  et  à  chaque  ins- 
tant l'animosité  des  deux  concurrents  éclate.  Le  chant  de 
Théocrite  est  donc  bien  plus  personnel  que  celui  de  Vir- 
gile :  V.  80-87,  Komatas,  qui  est  en  réalité  un  chevrier,  parle 
de  ses  chèvres  et  Lakon,  qui  est  un  berger,  de  ses  moutons; 
V.  88-99,  ils  parlent  de  leurs  amours,  dont  ils  discutent  le 
mérite  réciproque  et  il  ne  semble  pas  que  tout  cela  soit  en 
l'air;  les  cadeaux  ont  un  caractère  de  réalité;  v.  100-103, 
Komatas  interpelle  ses  chèvres,  Lakon  Fes  moutons,  qui 
«ont  certainement  là  et  qui  ne  se  tiennent  pas  suffisamment 
tranquilles  pendant  que  leurs  maîtres  chantent;  v.  104-107, 
les  objets  qu'ils  parlent  de  donner  sont  des  choses  d'usage 


1.  Gebauer,  Quatenus  VergilUix  in  epithefis...  p.  12,  rapproche  avec 
raison  de  «  formosissimus  annus  »,  v.  57  «  to  xaXbv  Ôipo;  »,  hl. 
vil,  16,  cf.  XXI,  26,  «  xaXbv  eap  »,  Bion,  XVII  {VI)  Ahrens,  v.  7 ;  p.  9,  d© 
«  in  molli  herba  »,  v.  55,  «  èv  [xaAaxà  ...Tcotx  »,  Id.  VI,  Aîy. 

2.  Cf.  ch.  XIII,  ,^  12. 

3.  De  poetavum  graeconim...  p.  210. 


LA   TROISIÈME   ÉGLOGt'E  137 

rustique  journalier;  v.  i08-lH,  à  un  couplet  qui  parait  de 
fantaisie,  Lakon  répond  en  se  vantant  d'exaspérer  le  che- 
vrier;  v.  i  12-1 15,  les  interlocuteurs  se  reprochent  leurs  mau- 
vaises mœurs;  v.  416-119,  ils  mentionnent  des  aventures 
qu'ils  donnent  comme  réelles;  v.  120-123,  ils  se  vantent  de  se 
faire  enrager  réciproquement;  v.  124-127,  ce  sont  des  cou- 
plets de  fantaisie,  des  souhaits  de  pays  de  cocagne,  mais 
avec  des  noms  empruntés  à  l'Italie  du  Sud;  v.  128-131,  ils 
vantent  la  bonne  nourriture,  Tun  de  ses  chèvres,  Tautre  de 
ses  moutons.  Il  n'y  a  que  les  v.  132-135  qui  paraissent  en 
Tair,  les  personnages  nommés  ici  ne  concordant  pas  avec 
les  précédents  ^  Mais  on  conçoit  que  sur  ce  terrain  les 
bergers  puissent  broder  et  s'attribuer  des  succès  imagi- 
naires ou  bien  ils  l'ont  ici  allusion  à  deux  aventures  de 
galanterie  passagère  et  sans  importance ;v.  136-137,  Koma- 
ias  injurie  personnellement  Lakon.  Le  poème  aniébée  de 
Théocritc  est  bien  plus  vivant  que  celui  de  Virgile  :  on 
n'y  sent  pas  seulement  deux  artistes  préoccupés  de  gagner 
le  prix,  mais  des  hommes,  qui  s'abandonnent  tout  entiers 
à  l'impression  du  moment.  Théocrite  s'est  donc  tenu  bien 
plus  près  de  ce  que  devait  être  le  poème  amébée  dans  la 
réalité,  quoiqu'il  n'en  donne  déjà  qu'une  transcription  idéa- 
lisée et  littéraire. 

On  ne  peut  pas  dire  que  l'indépendance  du  premier 
interlocuteur  soit  moindre  chez  Virgile  que  chez  Théocrite 
(Virgile  va  jusqu'à  lui  mettre  dans  la  bouche  des  allusions 
contemporaines)  ;  chez  Théocrite  cette  liberté  se  manifeste 
avec  plus  de  laisser-aller;  mais  cela  tient  à  la  différence 
de  nature  et  de  talent  entre  le  poète  latin  et  le  poète  grec 
et  non  à  des  lois  différentes  du  chant  amébée.  Après 
l'invocation  qui  est  de  règle,  v.  80  sq.,  Komatas  célèbre  la 
prospérité  de  son  troupeau  et  Tamour  qu'il  inspire,  v.  84  sq., 
ses  conquêtes,  v.  88  sq.;  il  déprécie  celles  de  Lakon,  v.92sq. 
(il  soumet  donc  à  sa  critique  une  réplique  du  second 
interlocuteur,  ce  que  ne  fait  pas  Virgile  *j;  il  annonce  un 

1.  Gobauer,  De poetarum  graecorum...,  p.  179 sq.,  croit  qu'au  v.  132  Koma- 
tas désigne  Alkippa  comme  une  maîtresse  qu'il  a  a))andonnéo  et  que 
l'Eumëdès  du  v.  134  est  le  môme  personnage  que  celui  appelé  plus  haut 
Kratidas,  ce  qui  me  paraît  artificiel. 

2.  Cf.  p.  123  sq.  Même  en  conservant  l'ordre  traditionnel  des  v.  9-1  sq- 

8. 


138  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

cadeau,  V.  96  sq.;  il  s'interrompt  pour  rappeler  à  Tordre  ses 
chèvres,  v.  iOO  sq.  (Virgile  a  quelque  chose  de  pareil,  mais 
qui  ne  s'applique  pas  à  la  réalité);  il  annonce  un  nouveau 
cadeau,  v.  J04  sq.  (Virgile  ne  revient  pas  sur  un  sujet  déjà 
traité,  à  cause  de  ses  habitudes  de  composition  régulière)  ; 
il  demande,  par  une  fantaisie  inattendue,  aux  sauterelles 
d'épargner  ses  vignes,  v.  108  sq.;  il  fait  une  allusion  aux 
mœurs  dépravées  de  Lakon,  v.  112  sq.;  il  lui  rappelle  une 
aventure  mal  séante,  v.  116  sq.  ;  il  fait  remarquer  à  Morson 
que  son  interlocuteur  enrage,  v.  120  sq.  (c'est  l'effet  pro- 
duit par  les  deux  couplets  précédents;  il  y  a  donc  un  lien 
logique)  ;  il  formule  un  vœu  d'abondance  merveilleuse, 
V.  124  sq.  ;  il  célèbre  la  bonne  nourriture  de  ses  chèvres, 
v.  128  sq.  (aux  v.  84  sq.  il  parlait  déjà  de  la  prospérité  de 
son  troupeau);  il  fait  allusion  à  une  petite  aventure  amou- 
reuse, V.  132  sq.;  il  se  vante  et  injurie  son  adversaire, 
v.  136  sq.  Sujets  galants,  sujets  rustiques,  attaques  mor- 
dantes, tout  cela  se  succède  au  gré  de  sa  fantaisie. 

Quant  au  principe  de  la  réponse,  à  la  correspondance 
de  forme,  à  la  valeur  respective  de  la  poésie  des  interlocu- 
teurs (sujet  où  l'appréciation  est  particulièrement  délicate 
et  incertaine),  voici  ce  qu'on  remarque  : 

V.  80-83.  Analogie.  A  la  protection  des  muses  Lakon 
répond  par  la  protection  d'Apollon,  au  sacrifice  effectué 
par  un  sacrifice  à  venir. 

Correspondance  de  forme.  A  «  jie  «,  v.  80,  correspond 
*  èfi'  »,  V.  82,  à  «  (piXeîjvTt  »,  ibid.  «  çiXési  »,  ibid. 

Pour  la  valeur  littéraire  les  deux  couplets  paraissent 
équivalents. 

V.  84-87.  Analogie,  en  ce  qui  concerne  la  prospérité  du 
troupeau.  En  amour  Lakon  enchérit.  Contraste  entre  les 
sexes. 

Pas  de  correspondance  de  forme. 

Le  second  vers  de  Komatas  est  plus  délicat  que  celui  de 
Lakon. 

V. 88-91  .Analogie  ;  mais  Lakon  enchérit  comme  précédem- 
ment (ce  qui  lui  attire  une  réplique  personnelle  de  Komatas). 

do  l'Égl.  III,  Damoctas  emprunterait  à  Monalcas  une  inspiration  litté- 
raire, il  ne  discuterait  pas  une  assertion  do  celui-ci;  les  circonstances 
sont  donc  différentes. 


LA   TROISIEME  ÉGLOGUE  139 

Pas  de  correspondance  de  forme. 

Komatas  est  peut-être  plus  délicat,  mais  Lakon  a  quel- 
ques détails  très  poétiques. 

V.  92-95.  Analogie;  ce  sont  les  mêmes  comparaisons 
rustiques. 

A  «  où  »  du  V.  92  correspond  «  oySI  »  de  94. 

Les  deux  couplets  se  valent  à  peu  près. 

V.  96-99.  Analogie  en  ce  qu'il  s'aj^it  d'un  cadeau,  con- 
traste dans  la  matière  du  cadeau;  tous  deux  sont  appro- 
priés à  leur  but. 

A  «  KriYco  -  du  V.  96  correspond  «  'AXX'  éyco  »  du  v.  98. 

Komatas  est  plus  poétique.  Lakon  a  quelques  épithètes 
gracieuses  et  précises. 

V.  100-103.  Analogie.  A  une  objurgation  adressée  à  des 
chèvres  succède  une  autre  adressée  à  des  brebis. 

A  «  2iTT*  oLTio  Taçxoxîvo)...  *  du  V.  100  correspond  «  ojx  àira 
TÔtç  5p'jd;...  »  du  V.  102;  à  «  wSe  vlpieaÔe  »,  ibid.,  «  Toy-ret 
pO(rxY)(TeicrOc  »  du  V.  103. 

Valeur  littéraire  à  peu  près  équivalente.  * 

V.  104-107.  Analogie  (il  s*agit  d'un  cadeau);  contraste 
dans  la  nature  du  cadeau. 

A  «  "E(7Ti  5é  {jLot  »  du  V.  104  correspond  «  Xajj.iv  èori  »  du 
V.  106;  à  «  ta  TcaiSc  *  de  105,  «  -rài  Tiatôt  »  de  107. 

Valeur  littéraire  à  peu  près  équivalente. 

V.  108-1 1 1  .Analogie  (il  s'agit  des  sauterelles  et  des  cigales)  ; 
mais  en  somme  la  pensée  est  différente  sans  contraste. 

A  «  'Axpîôeç  '»  de  108  correspond  «  Toi  TéruYe;  »  de  HO. 

Valeur  littéraire  à  peu  près  équivalente. 

V.  112-115.  Analogie.  Allusions  malhonnêtes  sous  le  cou- 
vert de  métaphores  rustiques. 

La  correspondance  de  forme  est  très  grande.  Coupe 
bucolique  avant  «  a?  «•  du  v.  H 2,  «  oi  »  du  v.  114. 

Valeur  littéraire  à  peu  près  équivalente. 

V.  116-119.  Analogie  (il  s'agit  de  la  même  aventure). 

A  «  ^H  où  {jLÉiivaa,  ôV...  »  du  v.  116  correspond   «  ToOto 

{i.èv  0"j  {j.é[JLva|jL*  •  oxa..  »  du  V.  1 18,  à  «  xàç  6pyb;...  TYjvaç  »  de  H  7 

de  118. 
La  description  de  Komatas  est  plus  piquante. 
V.  120-123.  Analogie.  Même  constatation  suivie  d'un  con- 
seil très  analogue. 


140  ÉTUDE   SUR   LES    BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Correspondance  de  forme  1res  grande  appuyée  sur  la 
€oupc  bucolique  des  v.  120  et  122. 

Valeur  littéraire  à  peu  près  équivalente. 

V.  124-127.  Analogie.  C'est  le  même  souhait  d'abondance 
surnaturelle. 

Les  V.  124  et  126  offrent  une  très  grande  correspondance 
de  forme  appuyée  sur  la  coupe  bucolique. 

Le  couplet  de  Lakon  contient  un  détail  pittoresque  qui  le 
rend  d'une  fantaisie  plus  originale. 

V.  128-131.  Analogie.  Peinture  de  l'abondance  dans 
laquelle  vivent  les  troupeaux. 

A  «  Tal  {làv  è(j.ac...  aî-j-e;  »  du  V.  128  correspond  «  Taio-: 
^'èjiaïc   ôiecrai  »  de  130. 

Valeur  littéraire  à  peu  près  équivalente. 

V.  132-135.  Contraste  avec  rintenlion  d'enchérir.  Alkippa 
n'a  pas  répondu  aux  avances  de  Komatas;  Euraédès  a 
répondu  avec  empressement  à  celles  de  Lakon. 

A  «  Ojx  ëpajjL'  'AUÎTiira;  »  du  V.  132  correspond  «  'AU'  èvw 
Ej{j.r,8ej;  ê'pafjLai  »*  de  134;  à  «  ôxa  »  de  133,  «  ox'  »  de  134;  à 

«  £çcXr,(Te  »  de  132,  «  èçcXrjdev  »  de  135. 

Le  couplet  de  Komatas  contient  un  détail  pittoresque 
qui  n'a  pas  son  équivalent  dans  celui  de  Lakon. 

En  somme  le  procédé  le  plus  habituel  de  la  réponse  dans 
ce  chant  amébée  est  surtout  l'analogie,  et  la  réplique 
s'adapte  avec  beaucoup  de  souplesse  et  de  facihtô  à  l'al- 
taquc.  Virgile  a  raffiné  là- dessus;  chez  lui  le  désir  d'enchérir 
est  bien  plus  fréquent  et  bien  plus  sensible  que  chez  Théo- 
€rite.  Dans  l'Id.  V  il  y  a,  surtout  au  début  du  couplet  du 
répondant,  une  correspondance  de  forme  qui  est  bien  plus 
fréquente  que  chez  Virgile;  il  semble  que  la  langue  grecque 
■se  prêtait  mieux  à  cette  piquante  similitude.  Au  point  de 
vue  littéraire  on  ne  comprend  pas  trop  ce  qui  motive  le 
jugement  de  Morson.  Sans  doute  Komatas  a  beaucoup  de 
fantaisie,  mais  Lakon  le  suit  avec  tant  d'aisance  que  son 
mérite  ne  semble  guère  inférieur. 

Voyons  maintenant  oîi  Virgile  a  pris  la  matière  de  son 
chant  amébée,  ce  qu'il  a  recueilli,  ce  qu'il  a  négligé  de 
rid.  V,  ce  qu'il  a  ajouté  d'autres  pièces  et  comment  il  a 
transformé  ses  emprunts. 

Au  v.  60  sq.  il  invoque  Jupiter,  ce  qui  lui  donne  un  début 


LA   TROISIEME   EGLOGUE  141 

pins  magnifique  mais  plus  banal  que  celui  de  Tliéocrite. 
Servius  ad  h.  l.  a  déjà  remarqué  qu'il  s'était  inspiré 
■d'Aratos,  Fhaen.^  1  sq.  :  «  'Ex  Aib;  àp'/wiieaôa,  tôv  oOôéitot' 
icvSpeç  sâfjLbV  "Appr^tov  (Aso-tai  hï  Aibç  irio-ai  |ièv  à.'^'^ia.i...  elc.  » 

C'est  la  comparaison  avec  le  second  vers  d'Aralos  qui  rend 
l'imitation  très  probable;  «  plena»  =^  «  iiediai  »;  «  illc  colit 
terras  »  s'explique  parle  développement  d'Aralos.  Toutefois 
<<  Musae  »  (c'est  ainsi  qu'il  faut  lire  et  non  «  musae  ») 
paraît  être  un  souvenir  du  v.  80  de  l'id.  V  *. 

Au  V.  62  sq.  il  est  revenu  à  l'Id.  V  en  citant  Phœbus  ;  le 
premier  couplet  ayant  été  changé,  le  second  devait  naturel- 
lement être  profondément  modifié.  Les  «  Kapvea  «  étaient 
<iu  reste  une  fête  trop  particulièrement  grecque  pour  que 
Virgile  la  conservât;  mais  le  début  «  Et  me  Phoebus 
nmat  »,  qui  surprend  au  premier  abord  ^,  est  la  traduction 
•du  commencement  du  v.  82  de  l'Id.  V.  Si  la  correspondance 
^'rammaticale  est  moins  exacte  dans  Virgile,  c'est  qu'il  a 
rapproché  deux  idées  qui  viennent  d'auteurs  différents  et 
qui  n'étaient  pas  faites  pour  se  suivre. 

Virgile  a  négligé  les  v.  84-87.  Les  couplets  rustiques  sont 
rejetés  par  lui  vers  la  fin  du  chant  amébée;  quant  à  l'allu- 
sion amoureuse,  elle  n'est  que  la  préparation  de  ce  qui 
•suit  et  en  pareil  cas  il  aime  à  résumer. 

Au  contraire  il  a  imité  de  très  près  les  V.  88-91  :  «  K.  BâXXet 

Ttal  fxaXota-i  tov  alirdXov  à  KXsapto-Ta  Tàç  aî>aç  TcapeXàvta  xai  à5u 
Tt  ii07tir'jXia(Tûet.  —  A.  Kyj[Jlè  yàp  o  KpaxîSa;  tov  Tioiiiéva  Xsïoç 
OTiavTcbv  *Ex[JLatvet  •  Xiuapà  ôà  Tcap'  ay-/éva  ffîîex*  à'Ôetpa  ».  L'imi- 

iation  du  premier  couplet  est  une  «  imitation  ornée  ».  Aulu- 
Gelle,  IX,  9,  l'a  fort  bien  caractérisée  en  montrant  qu'elle 
n'était  pas  littérale,  mais  qu'elle  s'efforçait  d'être  équiva- 
lente. Virgile  a  laissé  à  son  modèle  ce  qu'il  ne  pouvait  lui 
emprunter  avec  avantage;  quant  à  ce  qu'il  a  ajouté,  «  non 
■abest  quin  iucundius  lepidiusque  sit  ».  Le  mot  «  ttott- 
içvXiafffiei  »   offre  une   nuance  de  gaminerie  rustique   très 


1.  Il  estdonc  inutile  do  supposer  avec  Gebaucr,  Depoetarum  graecorum.,., 
f).  211,  que  Virgile  a  pensé  également  à  Tliéocr.,  XVII,  1  :  «  'Ex  Aïo; 
àpx<A)îJ.s<TÔa  xal  èç  Ai'a  XrjySTS  Moïffai  ».  La  métliode  no  consiste 
pas  à  rapprocher  des  vers  de  Virgile  le  plus  possible  de  passages  simi- 
laires, mais  à  essayer  de  déterminer  ceux  qu'il  a  eus  réellement  en  vue. 

2.  Cf.  p.  119,  note  2. 


142  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

grecque;  on  ne  voit  pas  quel  mot  latin  pourrait  le  rendre  ; 
Galatée,  dans  Virgile,  a  plus  de  coquetterie  et  le  vers  une 
extrême  élégance.  Quant  à  la  réplique  Virgile  a  été  moins 
heureux  :  «  At  mihi  sese  offert  ultro  »  traduit  «  uuavTtSv  », 
mais  avec  lourdeur.  Le  trait  gracieux  «  Xnrapà  ôs  wap' aO^éva 
(reUx'  eôeipa  »  a  été  remplacé  par  quelque  chose  de  moins 
pittoresque.  Il  est  difficile  de  dire  si,  au  v.  67,  Virgile  s'est 
inspiré  de  Tld.  VI,  v.  30;  dans  tous  les  cas  il  ne  s'agit  que 
d'une  inspiration  très  lointaine. 

Négligeant  les  v.  92-95  (comparaison  du  mérite  des  per- 
sonnes aimées),  Virgile   arrive   aux  cadeaux,  v.   96-99   : 

«  K.  Ktjyci)  {Jiàv  Swo-oii  Ta  Tcapôévo)  aOxcxa  spdto-aav  'Ex  tôcç  àpxsuôto 
y.a6e).wv  •  ttjveÎ  "Yocp  èçéo-Sei.  —  A.  *AXX'  kyiù  èç  ^Xalvav  (jLaXaxbv 
TT'jxov,    ouTioxa    ireÇw    Tàv    oîv   xàv    TiéXXav,  KpaxtSa    6fa)pi^a-0[iai 

aÛTo;.  »  L'imitation  est  ici  très  intéressante  :  «  meae 
Veneri  »,  v.  68,  est  emprunté  à  la  langue  de  la  galanterie 
latine  ';  il  est  plus  élégant  et  moins  simple  que  «  ri 
wapôévo)  »  ;  Virgile  a  remplacé  le  pigeon  ramier  par  un  nid 
de  pigeons  (telle  semble  être  au  moins  l'intention  de 
Damœtas),  soit  qu'il  ait  trouvé  le  cadeau  plus  joli,  soit 
qu'il  ait  simplement  voulu  varier.  Quant  à  la  réplique,  il 
l'a  complètement  métamorphosée.  Donner  de  la  laine  pour 
une  «  -/XaTva  »,  c'est  un  présent  utile  à  de  vrais  bergers,  mais 
qui  lui  a  paru  trop  prosaïque  pour  ses  bergers  de  conven- 
tion ;  suivant  son  usage,  au  lieu  d'inventer,  il  a  été  cher- 
cher ailleurs  :  Id.  III,  10  sq.  :  «  'Hvt6e  toi  6sxa  {j.iXa  çépo)* 
TTjvàiÔe  xaôeïXov  *û  ji.'  èxéXs'J  xa6eXelv  tu  •  xal  aup'.ov  àXXa  toi 
olaw  ».  La  traduction  est  fort  exacle;  mais  «  çépo)  »  est 
remplacé  par  «  misi  »;  «  Aurea  »  est  une  épithète  d'embel- 
lissement, dont  le  sens  n'est  pas  facile  à  déterminer;  «  sil- 
uestri  ex  arbore  »  paraît  provenir  de  «  èx  xàç  àpxeuôw  »  de 
rid.  V  avec  un  mot  général  au  lieu  de  la  désignation  pré- 
cise. Du  reste  la  réplique  disparue  de  l'Id.  V  a  fourni  au 
premier  couplet  de  Virgile  un  mot  significatif  u  Ipse  = 
aÛTd;  ».  Corydon  offrait  déjà  des  fruits  à  Alexis  ^. 


1.  Lucr.,  IV,  1185  :  «  Noc  Vcncres  nostras  hoc  fallit  ».  Cf.  «  mous 
ignis  »,  Égl.  III,  06. 

2.  È^\.  II,  51  sq,,  01  môme  des  fleurs,  v.  15  sq.  Ici  mémo,  v.  62  sq.,  le 
bélier  destiné  par  Lakon  à  Apollon  a  fait  place  au  laurier  et  à  l'hyacinthe. 
On  Yoit  le  parti  pris  d'affadissement. 


LA  TROISIÈME   ÉGLOGUE  143 

A  partir  de  ce  moment,  v.  100,  Virgile  abandonne 
rid.  V  jusqu'au  v.  124  sq.  Il  a  cependant  emprunté  un 
trait  du  v.  105  pour  sa  dispute  sur  l'enjeu,  au  v.  112 
le  nom  de  Micon,  et  peut-être  un  trait  du  v.  119  pour 
l'aventure  scabreuse  de  Menalcas;  il  ne  s'assujettissait  donc 
nullement  à  imiter  uniquement  dans  son  dialogue  le 
dialogue  de  Théocrile,  et  dans  ses  chants  amébées  les  chants 
amébées  du  poète  grec.  Tout  cela  était  pour  lui  une  matière 
qu'il  pétrissait  à  sa  fantaisie. 

Gebauer  *  a  rapproché  du  v.  72  de  Virgile  le  v.  73  de 
rid.  VIII  ;  mais  en  tout  cas  c'est  une  simple  allusion,  et 
il  n'y  a  pas  d'imitation  directe.  La  différence  des  circon- 
stances rend  peu  concluant  le  rapprochement  du  v.  73  de 
rÉgl.  III  avec  VII,  93.  Il  y  a  dans  les  vers  de  Virgile  une 
tendresse  et  une  fraîcheur  d'imagination  qui  lui  appar- 
tiennent en  propre.  Quant  à  la  réplique,  v.  74  sq.,  Heyne, 
ad  h,  ^,  a  fait  remarquer  que  c'était  là  une  complaisance 
en  usage  dans  le  monde  galant  des  Romains  ^.  Nous  avons 
déjà  vu  ici  même  des  expressions  galantes  s'infiltrer  dans 
les  poèmes  rustiques  de  Virgile.  Il  y  a  donc  là  une  influence 
toute  différente  de  celle  de  Théocrite. 

Les  V.  76-79  sont  d'une  invention  assez  amusante  et 
paraissent  lui  appartenir  en  propre;  mais  l'idée  de  sup- 
poser une  réponse  de  la  part  de  celui  à  qui  est  adressé  le 
couplet  vient  de  Théocrite,  VI,  21  sq. 

Les  V.  80-81  sont  empruntés  à  un  autre  poème  amébée 
de  Théocrite,  VIII,  57  sq.  :  «  AévSpeac  [lïm  -/ôtfxœv  çoSepbv 
xaxov,  'j5a<ri  8Vjx{i6;,  "Opvidtv  ô'  <j<nzloLyl,  à^poiépot;  8è  Xtva, 
*Av6p\  ôè  irapOevtîcâ;  àTcaAôt;  TcdOo;.  »  J'ai  déjà  signalé  ce  pro- 
cédé, qui  rappelle  l'art  du  mosaïste.  Ici  il  y  a  une  remarque 
nouvelle  à  faire.  En  prenant  le  cadre  du  développement, 
Virgile  en  a  changé  tous  les  détails,  sauf  «  arboribus  »  = 
«  ôévôpedi  ».  L'idée  première  de  la  réplique  peut  être  venue 
à  Virgile  tout  simplement  de  la  nécessité  du  contraste; 

1.  De  poetaruni  graecorum ,  p.  215  sq. 

2.  Tibulle,  I,  1,  49  sq.  :  Nec,  uelit  insidiis  altas  si  claudero  ualles, 
Dum  placeas,  umeri  retia  ferre  nogent;  IV,  3,  12  :  Ipsa  ego  per  montes 
retia  torta  feram  ;  Ovid.,  Ars  am.,  II,  189  :  Saepe  tulit  iusso  fallacia  retia 
colle.  Le  cas  est  pourtant  un  peu  différent  :  il  s'agit  de  porter  les  filets, 
non  de  les  surveiller  comme  ici  pendant  que  les  autres  font  les  rabatteurs. 


144  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

mais  on  trouve  dans  l'id.  IX,  v.  31  :  «  TIttiÇ  p.ïy  TÉrriYc 
9ÎX0Ç,  txupjjiaxi  6a  [lupjjia^,  "IprjXe;  S'ipYj^tv,  Èjilv  ô'à  '^oio-a  xal 
rpSà  »,  de  sorle  que  nous  restons  dans  l'incertilude. 
Gebauer  ^  a  bien  vu  que  «  solus  »  du  v.  83  venait  de 
«  jiôva;  »  de  rid.  IV,  38. 

Les  couplets  d'allusion  contemporaine,  v.  84-91,  ne  sont 
pas  aussi  complètement  originaux  qu'on  pourrait  le  sup- 
poser, et,  sils  l'étaient  absolument,  peut-être  l'expression 
serait-elle  plus  nette.  «  Pascite  )s  des  v.  85  et  86,  paraît 
venir  de  «  p^axw  *  de  l'Id.  V,  83;  mais,  dans  Théocrile, 
le  vers  est  parfaitement  clair  :  le  pâtre  élève  un  bélier;  l'in- 
tervention des  Muses  rend  la  chose  moins  simple;  Virgile 
ne  pense  sûrement  pas  à  ce  fait  que  les  Muscs  sont  primi- 
tivement des  nymphes  de  la  nature.  Du  v.  88  Gebauer  ^ 
a  rapproché  avec  raison,  Id.  I,  20  :  «  Kal  tôc;  pouxoXixà^ 
èttI  to  irXéov  l'xeo  jjLoiaaç  «,  ce  qui  donne  incontestablement  au 
passage  de  Virgile  un  sens  littéraire  ;  m.iis  au  v.  89  il  revient 
à  l'imitation  de  l'Id.  V  en  transposant  deux  bouts  de  vers 

125-126  :  «  K xol  5é  tôt  <tIol  ^  xapitov  èveîxac.  —  A.  Petro)  */à. 

SugapiTcç  è[x\v  jjLÉXc...  »  Or,  dans  ce  passage,  les  deux  pâtres 
se  livrent  simplement  à  un  de  ces  souhaits  comme  en  for- 
mulent souvent  les  pauvres  gens  obligés  de  peiner  pour 
gagner  leur  pain;  ils  voudraient  que  la  nature  leur  fournit 
d'elle-même  les  mets  les  plus  excellents.  Virgile  n'a  pas 
pris  la  chose  dans  ce  sens;  la  substitution  de  ic  amomum  » 
à  «  xapTiov  »  le  prouve.  11  a  simplement  fait  un  joli  vers  sans 
lui  attribuer  probablement  une  signification  bien  précise; 
les  commentateurs  qui  veulent  préciser  ne  s'aperçoivent 
pas  qu'ils  font  œuvre  d'imagination  personnelle;  une  fois 
la  genèse  du  passage  découverte,  on  constate  qu'il  n'en 
faut  pas  trop  presser  le  sens,  parce  qu'il  est  formé  d'élé- 
ments qui  n'étaient  pas  fails  pour  aller  ensemble.  Les 
V.  90-91  sont  simplement  la  contre-partie  des  précédents*. 


1.  De poptnrnm  f/?'aecorum....,  p.  218. 

'i.  Op.  laud.,  \).  'i'Zd  :  «  Qui  Musam  PoUionis  colit,  tam  bonus  poeta 
cvadat  quain  hic  ipso  est  ». 

3.  Ad.  Th.  Arra.  Fritzscho  •,  Gh.  /ioglor  '  :  xà  Ô£  t'  oidua. 

•1.  Gehauor,  De  poctnrum  r/raeconim...^  p.  8  :  «  E  Gracco,  non  ab  ipso 
Theoorito  translata  sunt  duo  proverbia,  quao  legimus  ecl.  III,  91,  et&i 
posteriori  siniilo  est,  quod  invenitur  id.  V,  '26  sq.  » 


LA   TROISIEME    EGLOGUE  145 

Après  rimitation  des  v.  125-126,  Virgile  a  complètement 
^négligé  les  derniers  couplets  du  poème  amébée  de  Théo- 
•crite. 

Aux  V.  92-93,  qui  sont  originaux,  il  n'est  pas  nécessaire 
•de  supposer  que  «  Frigidus...  anguis  »  vienne  de  Théo- 
•crite,  XV,  58  :  «  tov  i];y-/pbv  o?iv  ».  C'est  une  de  ces  épithètes 
appliquées  aux  animaux  qui  sont  courantes  et  que  d'ail- 
'ieurs  Virgile  pouvait  emprunter  à  ses  observations  per- 
•sonnelles.  Le  mouvement  de  la  phrase  avec  «  frigidus  » 
-en  tête  comme  épouvantail,  l'avertissement  de  fuir  :  «  o 
pueri  fugite  hinc  »,  pour  ne  déterminer  qu'ensuite  la  nature 
du  danger,  sont  des  artiflces  de  style  qui  n'appartiennent 
•qu'à  Virgile.  On  remarquera  combien  l'agitation  de  ce  vers 
<;ontraste  avec  l'allure  calme  du  précédent. 

Les  V.  98-99  contiennent  une  recommandation  rustique 
•qui  ne  se  trouve  pas  dans  Théocrite  et  que  Virgile  peut 
bien  devoir  à  son  expérience  personnelle. 

Dans  les  Id.  IV  et  V,  qui  sont  ses  modèles  principaux, 
Virgile  trouvait  plusieurs  avertissements  du  berger  à  son 
troupeau,  IV,  4^  sq.,  V,  1  sq.,  3  sq.,  100  sq.,  102  sq.  On 
sait  qu'en  pareil  cas  il  ramasse  les  différents  passages 
dans  une  imitation  unique.  Ici  l'imitation  a  beaucoup 
perdu  de  sa  vivacité,  parce  qu'il  ne  s'agit  plus  de  choses 
réelles.  Il  est  possible  que  «  reice  capellas  »  du  v.  96 
vienne  de  «  pàXXe  xgctwôs  xà  {/.offxîa  »  de  IV,  44;  mais  à  la 
(in  de  l'id.  V,  v.  145  sq.,  Komatas,  dans  sa  joie  d'être  vain- 
queur, fait  à  ses  chèvres  la  promesse  suivante  :  «  ajptov 

{;{jL[ie  Ilao-aç  èyo)  Xo'j<tw  S'jêapiTiSoç  evÔoÔi  Xtpivaç  ».  Virgile  la 

transcrit  avec  quelques  modifications  intéressantes.  Natu- 
rellement il  supprime  le  nom  géographique,  qui  serait 
déplacé  dans  son  Églogue;  mais,  en  outre,  le  chevrier  réel 
de  Théocrite  dit  avec  précision  «  auptov  ».  C'est  un  paysan 
qui  sait  ce  qu'il  veut  faire  et  quand  il  doit  faire  les  choses; 
le  personnage  de  Virgile  se  contente  d'une  désignation 
vague,  «  ubi  tempus  erit  »,  v.  97.  Le  danger  dont  parlent 
Damœtas  et  Menalcas,  v.  96-7,  94-5,  n'est  pas  mentionné 
dans  Théocrite.  Gomme  Virgile  vivait  au  milieu  de  prairies 
arrosées  par  des  rivières,  il  est  bien  possible  qu'il  ait  vu  se 
produire  l'accident,  et  qu'il  fasse  appel  à  ses  souvenirs 
personnels. 

ÉTUDE   SUR   LES   BUCOL.    DE   VIRGILE.  9 


i46  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Avec  les  v.  100-103,  Virgile  nous  ramène  décidément  à 
la  IVc  Id.,  à  laquelle  il  a  emprunté  le  début  de  sa  pièce.  Au 
V.  20  Baltes  constate  la  maigreur  d'un  taureau  :  «  Aeufo; 
ixiv  yw  xa-jpo;  6  irup?r/oç  »  et  Korvdon  répond  en  disant 
qu'il  le  conduit  pourtant  dans  de  bons  pâturages  et  en  énu- 
mérant  les  plantes  qu'il  y  trouve.  Virgile  a  résumé  tout  cola 
dans  un  seul  vers  à  antithèse,  «  pingui  macer  »,  solidement 
construit  *.  La  substitution  de  1'  «  eruom  »  aux  plantes  de 
Théocrite  montre  que  Virgile  tient  à  ne  parler  que  de  ce 
qu'il  connaît.  Ici  la  maigreur  du  taureau  est  imputée  à 
l'amour,  ce  qui  est  assez  banal  (comme  l'absence  d'.^gou 
au  début  de  l'Églogue);  dans  Tliéocrite,  les  bêtes  maigris- 
sent par  regret  de  leur  maître,  dont  le  départ  est  en  grande 
partie  le  sujet  de  la  pièce.  Le  v.  103  doit  quelque  chose, 
lui  aussi,  à  Tld.  IV,  15  :  «  TViva;  |i£v  br\  to».  tàç  izopxtoQ  ajtà 
>é).s'.7rTa5  T(u<jTta«».  La  superstition  du  mauvais  œil  est  trop 
enracinée  en  Italie  pour  que  Virgile  eût  besoin  de  la  cher- 
cher ailleurs. 

Les  énigmes,  la  conclusion  de  Palcpnion,  l'ordre  final  à 
ses  domestiques  appartiennent  à  Virgile.  Morson  2  prononce 
un  jugement  catégorique  et  s'en  va  en  demandant  qu'on 
ne  l'oublie  pas.  Komatas  exhale  sa  joie. 

Nous  venons  d'énumérer  les  imitations  grecques  de 
Virgile.  Macrobe,  Sat,  VI,  I,  38,  rapproche  du  v.  49  un  vers 
de  Nœvius  :  «  Naevius  in  Equo  Troiano  :  Numquam  hodie 
cffugies,  quin  raea  manu  moriare  ».  Je  n'y  verrais  pas 
une  preuve  que  Virgile  lût  alors  Nœvius.  Il  est  possible 
que  ce  Fût  une  formule  qui  eût  passé  dans  la  langue.  Quant 
au  vers  de  Catulle,  LXI,  231  sq.,  que  W.  Ribbeck  rapproche 
du  V.  111  de  l'Egl.  lll,  c'est  une  simple  coïncidence  de  mots, 
dont  il  ne  paraît  y  avoir  rien  à  tirer. 

Ku  ce  qui  concerne  la  méthode  de  composition,  le  pro- 
cédé de  Virgile  est  à  peu  près  le  même  dans  la  lll®  Églogue 
que  dans  la  11°.  Ici  encore  il  se  sert  d'un  original  principal 

1.  Gobauer,  Op.  laud.^  p.  233,  rapproche  de  «  Hou  heu  »,  v.  100,  «  ^eO 
9î0  )s  I(i.  IV,  26. 

•2.  Ahrons,  d'après  Tindication  d'un  scholiasto,  donne  à  Morson  les  v. 
lîi<>7,  qu'on  attrii)ue  ordinairement  à  Komatas.  Il  serait  étonnant  qu'après 
avoir  adressé  la  parole  à  Lakon  à  la  2'  personne  :  «  rù  Ô'  »,  v.  137,  il 
parlât  do  lui  à  la  3«,  v.  138  :  •  navo-ao-Ôai  xéXojiat  xbv  iroifiéva.  • 


LA  TROISIEME   ÉGLOGUE  147 

et  d'un  original  secondaire,  et  il  fait  des  emprunts  partiels 
à  d'autres  Idylles  que  la  V*^  et  la  iVc.  Toutefois  la  juxtapo- 
sition des  morceaux  de  rapport  paraît  ici  plus  adroite, 
sans  arriver  à  une  perfection  que  ce  mode  d'exécution  ne 
comporte  pas.  On  peut  ajouter  que  Virgile,  dans  cette 
Églogue,  est  moins  dépendant  de  son  original  principal 
que  dans  la  H®. 

La  V^'  Id.  n'a  pas  été  du  reste  découpée  comme  la  XI^. 
11  ne  lui  a  pris  ailleurs  que  des  détails  insignifiants  et, 
parmi  les  emprunts  qu'on  cite,  il  y  en  a  de  contestables. 
Le  mouvement  du  v.  32  sq.  est  reproduit  Égl.  X,  42,  mais  ce 
n'est  qu'un  mouvement  (Teî5'...,v.  32,  to-jtsî..  woe..,  v.  33,  wSs, 
V.  34  =  hic...  hic...,  X,42,  hic,  hic...,  X,  43).  il  n'est  pas 
certain  que  le  v.  46  ait  inspiré  Vil,  13  ;  en  tout  cas  ce  ne  serait 
qu'un  mot  :  (PojxoeOvtc  =  résonant).  Le  v.  51  «•  utc/o)  {laXaxci- 
Tspa  •»  a  fourni  VII,  45,  «  somno  mollior  »,  le  v.  53  sq.,  V, 
67  sq.,  le  v.  137,  VIII,  55,  ce  sont  les  deux  emprunts  les  plus 
importants.  Virgile  a  donc  pris  du  premier  coup  à  la 
V®  Idylle  à  peu  près  tout  ce  qu'il  a  jugé  à  propos  d'y 
prendre. 

La  IV°  n'a  pas  été  utilisée  par  Virgile  ailleurs.  Les 
V.  30  sq.  ont  pu  être  pour  quelque  chose  dans  les  v.  32  sq. 
de  l'Égl.  IX  ;  mais  ce  n'est  qu'un  mouvement.  L'Égl.  I  est 
comme  l'Id.  IV  une  simple  conversation  entre  deux  pâtres, 
mais  d'un  caractère  tout  différent. 


CHAPITRE   V 


La  cinquième  Ëglogue. 


Comme  la  III®  Égl.,  la  V®  est  de  forme  dramatique;  c'est 
un  dialogue  entre  deux  pâtres;  la  différence  est  dans  le 
ton  de  la  conversation.  Gomme  la  IIl*^,  la  \^  est  faite  pour 
encadrer  un  chant  amébée;  mais  le  chant  amébée  diffère. 
Il  s'agit  ici  non  plus  de  couplets  de  deux  vers  soi-disant 
improvisés,  mais  de  deux  morceaux  de  longue  haleine 
composés  d'avance  avec  soin.  Il  n'y  a  pas  de  juge  du  camp, 
pas  d'enjeu  engagé.  Si  les  concurrents  se  récitent  leurs  vers, 
c'est  pour  le  plaisir. 

Mopsus  est  un  chevrier;  nous  l'apprenons  incidemment 
au  v.  12,  qui  nous  le  montre  en  train  de  faire  paître  ses 
chèvres.  Quant  à  Menalcas,  comme  il  reçoit  au  v.  88  un 
«  pedum  )),  il  faut  bien  qu'il  soit  lui  aussi  un  pasteur. 
Mais  nous  n'avons  aucun  renseignement  sur  la  nature  de 
son  troupeau,  qui  ne  semble  même  pas  être  là.  Menalcas 
est  un  homme  d'un  certain  âge,  «  Tu  maior  )>,  v.  4;  Mopsus 
est  au  contraire  un  jeune  homme,  v.  49,  «  puer»,  cf.  v.  19. 
Nous  avons  déjà  rencontré  chez  les  patres  de  la  III®  Égl. 
cette  différence  d'âge,  qui  correspond  à  une  différence  de 
caract<''re. 

il  est  probable  que  nous  somtTies  en  Sicile,  puisque  la 
pUxo  est  consacrée  t\  célébrer  Daphnis.  Gela  n'est  pourtant 
pas  dit  formollemoni.  Il  faut,  bien  entendu,  considérer  à 
part  le  paysage  du  dialogue  et  celui  des  chants  en  l'hoa- 


LA   CINQUIÈME   ÉGLOGUE  t49 

neur  de  Daphnis.  Ni  Tun  ni  Taulre  ne  sont  très  nette- 
ment caractérisés.  Dans  le  dialogue  nous  trouvons  des 
montagnes,  «  montibus  in  nostris  »,  v.  8,  qui  peuvent  être 
les  montagnes  de  Sicile  (cf.  Égl.  Il,  v.  21,  «  Siculis...  in 
montibus  »);  mais  il  y  avait  aussi  des  montagnes  aux 
environs  de  Mantoue.  L'antre,  v.  5  et  19,  n'a  rien  de  carac- 
téristique. Les  rivages  battus  par  les  flols,  v.  83,  semblent 
faire  allusion  à  la  Sicile,  cf.  Égl.  H,  25  sq.;  en  revanche  les 
cours  d'eau  des  vallées  rocheuses,  v.  84,  paraissent  évoquer 
le  paysage  alpin.  Le  gazon,  le  ruisseau  murmurant,  v.  46  sq., 
n'ont  pas  de  signification  locale.  Au  v.  13  il  est  question 
d'un  hêtre,  «  fagi  »,  comme  dans  la  II®  et  la  Iir  Égl.,  et 
nous  avons  déjà  dit  que  cet  arbre  était  un  de  ceux  que 
Virgile  avait  sous  les  yeux.  L'orme,  «  ulmos  »,  v.  3,  l'oli- 
vier, ((  oliuae  »,  v.  16,  les  rosiers,  «  rosetis  »,  v.  17,  ont  leur 
équivalent  dans  Théocrite  ^  Les  coudriers,  «  coryli  »,  v.  3,  la 
vigne  sauvage,  «  labrusca  »,  v.  7,  le  saule,  «  salix  »,  v.  16,  la 
«  saliunca  »,  v.  17,  sont  particulier^?  à  Virgile  *  et  peuvent 
être  par  conséquent  considérés  comme  des  plantes  du  pays 
mantouan. 

Le  paysage  des  morceaux  en  l'honneur  de  Daphnis  ne 
se  distingue  pas  bien  nettement  de  celui  du  dialogue. 
Parmi  les  plantes  communes  à  Virgile  et  à  Théocrite,  on 
relève  la  vigne,  «  uitis,  uitibus  »,  v.  32  '^,  la  violette,  «  uiola  », 
V.  38,  le  narcisse,  «  narcisse  »,  ibid.  ♦.  En  revanche  un 
beaucoup  plus  grand  nombre  ne  se  trouvent  que  chez 
Virgile  :  «  coryli  »,  v,  21  ;  «  hordea  »,  v.  36  ;  «  lolium  »,  v.  37  ; 
M  stériles...  auenae  »,  ibid.;  «  carduos  »,  v.  39;  «  paliurus  », 
ibid,;  «  thymum  »,  v.  77  ^.  Parmi  les  animaux  autres  que 
les  animaux  domestiques,  qui  sont  communs  à  Virgile  et  à 
Théocrite,  nous  rencontrons  les  lions,  les  loups  et  les  cerfs  ®, 
qui  figurent  également  chez  Théocrite;  le  sanglier,  «  aper  », 


1.  Cf.  p.  167  sq. 

2.  Cf.  p.   m  sq. 

3.  Elle  est  associée  aux  arbres,  ce  qui  est  un  trait  do  la  culture  ita- 
lienne. 

4.  Cf.  p.  467  sq. 

5.  Cf.  p.  477  sq. 

6.  Les  loups  et  les  cerfs  se  trouvent  également   dans  l'Égl.  II,  v.  63 
et  -29. 


ioO  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

V.  76  *,  n'est  pas  dans  ses  pièces  bucoliques,  pas  plus  que 
les  poissons  de  rivière  2. 

Les  montagnes,  «  montes  >>,  v.  28  et  63,  ne  sont  pas  carac- 
téristiques. Les  forêts,  «  siluae  »,  v.  28,  «  in  siluis  »,  v.  43, 
«  siluas  »,  V.  58,  sont  plutôt,  mais  non  pas  exclusivement 
virgiliennes  '.  Les  grasses  campagnes,  «  pinguibus  aruis  », 
V.  33,  rappellent  plutôt  la  Cisalpine. 

Loin  de  trouver  dans  l'un  ou  dans  l'autre  cas  un  effort 
visible  pour  accentuer  la  couleur  locale  sicilienne,  nous 
constatons  plutôt  une  tendance  à  ne  pas  sortir  du  cadre 
de  la  nature  que  Virgile  avait  sous  les  yeux. 

Dans  la  III*  Égl.,  Virgile  avait  représenté  un  échange 
d'injures  entre  deux  pâtres,  qui  ne  s'aiment  pas  et  qui  se 
disent  des  choses  blessantes;  mais  à  la  grossièreté  rus- 
tique qu'aurait  justifiée  leur  condition,  il  a  substitué 
l'ironie  spirituelle  des  gens  du  monde  qui,  plus  distingués 
dans  la  forme,  n'en  sont  pas  moins  méchants  pour  cela; 
ici  nous  trouvons  une  contre-partie  de  cette  scène.  Nous 
avons  affaire  à  des  gens  qui  ont  l'un  pour  l'autre  beau- 
coup d'égards  et  qui  ne  se  ménagent  pas  les  compliments  *. 
Virgile  nous  présente  un  échantillon  de  cette  urbanité 
romaine,  qui  distinguera  plus  tard  les  personnages  de 
rÉnéide  et  qui  n'exclut  pas  une  certaine  différence  dans 
les  caractères.  Il  s'applique  en  outre  à  leur  donner  un  sens 
délicat  du  pittoresque  et,  comme  il  l'avait  fait  dans  TÉgl.  III, 
il  met  les  morceaux  en  l'honneur  de  Daphnis  dans  le  cadre 
d'une  nature  aimable  et  florissante. 

Gomme  dans  lÉgl.  III,  la  scène  s'ouvre  vivement  par  une 
interrogation.  Ici  l'interrogation  est  de  pure  forme  :  c'est 
en  somme  une  invitation  polie  et  Menalcas  débute  par  un 
compliment  dont  il  se  réserve  une  part.  Le  talent  des  deux 
interlocuteurs  n'est  pas  absolument  le  même  :  Mopsus  est 
surtout  un  bon  joueur  de  syrinx,  «  tu  calamos  inflare  leuis  », 

1.  Cf.  ÉfjL  II,  V.  59. 

2.  Cf.  p.  165. 

3.  Cf.  p.  451  sq. 

•1.  Servius  ni  Ed.  V,  1  :  «  luducuntur  duo  amici  pastores  canero  ad 
Jclectationem  :  unde  et  laudant  se  ot  sibi  inuicein  ccdunt  ».  A.  Forbiger  *, 
Argum.  Ed.  V  :  «  ...  ut  Kcloga  III  duos  pastores  a  conviciis  mutuis  ad 
cantuni  progresses  vidinius,  sic  hic  contra  multo  clcgautius  et  carminis 
argumcnto  aptius  a  mutuis  laudibus  ad  canendum  proccdunt.  » 


LA   CINQUIÈME   ÉGLOGUE  151 

V.  2,  Menalcas  un  poète,  «  ego  dicere  uersus  >•.,  ibid.  Dans 
la  pratique,  cette  distinction  n'amène  pas  grand'chose, 
puisqu'ils  récitent  chacun  un  poème.  Virgile  la  maintient 
cependant  et  la  poursuit  dans  le  corps  de  la  pièce  :  au 
V.  14,  Mopsus  insiste  sur  la  musique  de  son  poème;  com- 
plétant réloge  qu'il  lui  avait  donné  au  début,  Menalcas,  au 
V.  45  sq.,  fait  ressortir  le  mérite  de  ses  vers  et  ajoute,  pour 
caractériser  l'impression  totale  qu'il  a  ressentie,  v.  48  :  «  Nec 
calamis  solum  aequiperas  sed  uoce  magistrum  ».  Quant  à 
son  propre  talent,  il  persiste,  au  v.  50  sq.  :  «  haec...  libi 
nostra  uicissim  Dicemus  »,  dans  l'appréciation  qu'il  avait 
formulée  au  début,  v.  2  :  «  ego  dicere  uersus  »,  et  ce  n'est 
sans  doute  point  par  hasard  que  Mopsus,  voulant  lui  rendre 
sa  politesse,  exprime  son  admiration  par  des  mots  qui 
s'appliquent  aux  bruits  les  plus  harmonieux  de  la  nature 
et  par  des  expressions  purement  musicales,  v.  82  sq. 

A  l'invitation  flatteuse  de  Menalcas,  Mopsus  répond  par 
une  expression  de  déférence  r  «  Tu  maior;  tibi  me  est 
aequom  parère,  Menalca  »,  v.  4.  Il  conserve  cependant  son 
indépendance  de  jugement  *,  et,  tout  en  faisant  une  des- 
cription charmante  de  l'endroit  où  Menalcas  l'a  engagé  à 
s'asseoir,  il  propose,  sous  forme  dubitative,  quelque  chose 
qui  lui  paraît  meilleur,  «  potius  »,  v.  6.  Si  pittoresque  que 
soit  l'ombre  des  feuillages  remués  par  la  brise,  celle  de  la 
grotte  semble  avoir  plus  de  confortable  et  de  fraîcheur.  Il 
n'impose  pas,  bien  entendu,  son  opinion,  mais  il  fait  remar- 
quer à  Menalcas  lui-même  combien  cette  grotte  a  de  quoi 
ravir  les  yeux  d'un  poète,  avec  la  vigne  vierge  dont  les 
grappes  espacées  en  tapissent  l'extérieur':  «  raris  »  est  une 
cpithète  très  élégante. 

Menalcas  se  rend  facilement  aux  préférences  de  son  jeune 
confrère  et  les  vers  suivants  sont  prononcés  par  les  deux 
interlocuteurs  pendant  qu'ils  se  dirigent  vers  la  grotte. 
Menalcas  prévenant  cherche  à  dire  quelque  chose  d'agréa- 
ble :  dans  tout  le  pays  Mopsus  n'a  de  rival  qu'Amyntas, 

1.  Serv,  ad  v.  5  :  «  dicit  quidem  ucrecundo  se  illi  obteraperarc  debcre, 
ostendit  tamcn  quid  sibi  placcat  :  nam  ex  ipsa  laude  antri  et  ex  arboruin 
iiitnperatione,  quarum  incertas  umbras  dicit,  ostendit  suam  scntentiam 
esse  meliorem  ».  Le  mot  «  iiitiipcratio  »  n'est  pas  absolument  exact; 
«  incertas  »  est  sur  ont  une  épithctc  pittorcs«iue. 


io2  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

V.  8.  Mopsus,  qui  est  jeune  et  poète,  trouve  le  compli^ 
ment  médiocre  —  c'est  là  un  trait  de  caractère  assei^'. 
amusant;  —  il  s'en  exprime  avec  une  certaine  vivacité  r 
Amyntas  prétend  bien  rivaliser  avec  Phœbus,  v.  9,  ce  qui- 
est  une  vanilé  assez  déplacée  *  (pas  plus  déplacée,  sous- 
entend-il,  que  de  se  poser  en  rival  de  Mopsus,  le  premier 
sans  contredit  des  pâtres  chanteurs  ^).  Menalcas  sent  bien 
qu'il  a  fait  une  maladresse  et  parle  d'autre  chose.  Inviter 
Mopsus  à  chanter,  c'est  lui  dire  quel  plaisir  il  aura  à  l'en- 
tendre ;  lui  donner  le  premier  la  parole,  «  prior  »,  v.  10,  c'est 
lui  témoigner  des  égards.  11  lui  suggère  les  sujets  qu'il 
aimerait  à  lui  voir  traiter,  sujets  qui  pour  nous  ne  sont*, 
pas  sans  quelque  obscurité.  Si,  dans  «  Phyllidis  ignés  ^  », 
le  génitir  est  pris  au  sens  subjectif,  —  et  c'est  l'interpré- 
tation qui  me  parait  la  plus  latine,  —  il  s'agit  d'une  pièce 
dans  le  genre  de  celle  où  Simailha,  Id.  Il,  exprime  sa  pas- 
sion pour  Delphis;  s'il  était  objectif,  on  pourrait  penser  à 
une  pièce  analogue  à  rid.  111,  où  le  chevrier  déclare  sa» 
flamme  à  Amaryllis.  Au  v.  11  les  mots  u  Alconis...  laudes  »- 
sont  évidemment  en  relation  avec  «  iiirgia  Godri  »;  ils  ne 
peuvent  sii^nifler  qu'  «  un  éloge  d'Alcon  »,  mais  le  nom- 
d'Alcon  ne  figure  pas   ailleurs  dans  Virgile  et  nous  ne* 
savons  s'il  s'agit  d'un   «  puer  delicatus  »   dans  le  genre- 
d'Alexis  ou  d'un  poète  rustique.  «  lurgia  Godri  »,  seloi>. 
qu'on  prend  le  génitif  dans  le  sens  objectif  ou  subjectif,, 
signifie  w  les  injures  dites  à  Codrus  »,  comme  dans  l'Égl.  VIU 
V.  25  sq.,  ou  «  les  injures  dites  par  Godrus,  c'est-à-dire  peut- 
être  une  pièce  où  Ton  se  dispute  »,  comme  dans  l'Égl.  lU. 
Godrus    étant   sûrement    un    poète    rustique,   comme    le- 
montre  l'Égl.  VII,  v.  21  sq..  il  semble  que  cela  détermine 
aussi  la  condition  d'Alcon,  et,  comme  à  un  éloge  s'oppose 

1.  Celui  qui  rivalise  avec  le  dieu  protecteur  de  son  art  en  est  généra- 
lement puni;  cf.  Marsyas  et  Apollon,  Thamyras  et  les  Muscs,  Miscno  et 
Triton...  etc. 

2.  Scrvius  ad  v.  9  :  «  Offensus  comparationo  infcrioris  hoc  dixit,  licet 
non  amare  Menalcas  dixerit  :  «  solus  tibi  cortat  Amyntas»;  quodtamon 
quia  liic  aspere  accepit,  ille  paulo  post  curat,dicens  :  Lenta  salix  quan- 
tum..., etc.  ». 

3.  Rapproch.  le  v.  10  sq.  :  «  Incipc...  siquos  aut  Phyllidis  ignés  Aut- 
Alconis  liabes  laudes...  etc.  »,  do  111,  5-2  :  «  Quin  ago  siquid  habes  ».. 
L'ex])ression  est  analogue,  avec  un  sentiment  différent. 


LA   CINQUIEME   EGLOGUE  ^  o^^ 

naturellement  une  satire,  c*est  le  premier  sens  donné  pour 
les  «  iurgia  Codri  »  qui  est  le  plus  naturel.  D'après  le  Serv. 
Danielin.  ad  VU,  22,  ce  Codrus  serait  un  poète  contempo- 
rain de  Virgile  et  le  fait  semble  sûrement  attesté  par  les 
Scholia  Veroncnsia  ad  h.  I.,  qui  citent  des  vers  de  Valgius 
en  son  honneur  *;  Valgius  aurait-il  écrit  :  «  Godrumque  ille 
canit  quali  tu  voce  solebas  Alque  solet  numéros  dicere, 
Ginna,tuos....  »?Le  passage  serait  une  simple  allusion  aux 
V.  21  sq.  de  l'Égl.  VII;  «  ille  »  désignerait  Virgile,  qui  avait 
sûrement  beaucoup  d'admiration  pour  Cinna  (cf.  Égl.  IX, 
35  sq.);  ce  seraient  les  commentateurs  qui  auraient  conclu 
de  là  à  l'existence  de  Codrus  et  leur  autorité  en  pareille 
matière  est  faible.  Si  le  nom  n'est  pas  inventé,  l'allusion 
de  Virgile  reste  pour  nous  parfaitement  obscure.  En  énu- 
mérant  ces  sujets,  Menalcas  veut  peut-être  moins  tracer  la 
voie  à  Mopsus  que  lui  montrer  combien  il  est  familier  avec 
ses  productions  et  louer  la  souplesse  de  son  talent.  La 
répétition  du  mot  «  Incipe  »,  v.  12,  rend  l'invitation  plus 
pressante  et  la  tin  du  vers  est  destinée  à  conserver  cette 
couleur  rustique  que  Virgile  tient  à  laisser  à  ses  Kglogues. 
Mopsus  —  qui  ne  se  laisse  pas  dominer  facilement  — 
consent  bien  à  chanter,  mais  autre  chose  :  «  Immo  haec  », 
v.  13.  C'est  une  production  toute  récente.  Les  v.  13  sq.ont 
paru  obscurs  aux  commentateurs.  Le  sens  paraît  être  le 
suivant  :  Mopsus  a  gravé  ses  vers  sur  l'écorce  d'un  hêtre, 
<(  carmina  descripsi  »;  à  mesure  qu'il  avait  composé  et 
écrit  un  couplet  il  en  faisait  la  musique,  '(  modulans 
alterna  -  »,  et  cette  musique  il  la  notait  au-dessus  du  texte, 
«  notaui  ».  Les  découvertes  récentes  de  musique  grecque 
notée  sur  la  pierre  nous  montrent  quelle  physionomie 
devait  avoir  le  morceau  dans  l'imagination  de  Virgile.  Le 
fait  que  Mopsus  a  gravé  sur  l'écorce  d'un  hêtre  un  poème 

1.  Cf.  O.  Ribbeck,  De  vita  2...,  p.  XVIII,  note  1. 

2.  Schol.  Bern.  ad  V,  14  :  «  Modulans,  modos  conponens  carminum  ». 
L'objection  d'Ameis  [Expl.  Verg.^  p.  11)  reprise  par  E.  Glaser,  dans  son 
édit.,  p.  14,  à  savoir  qu'il  faudrait  «  modulata  »  et  non  «  modulans  »  n'a 
pas  de  valeur.  Mopsus  copie  ses  vers,  «  descripsi  »,  puis,  au  fur  et  à 
mesure  qu'il  fait  la  musique  de  chaque  couplet,  «<  modulans  »,  il  la  note, 
«  notaui  ».  L'explication  de  Kolster,  qui  ne  voit  pas  de  ditl"érence  de 
sens  entre  «  descripsi  »  et  «  notaui  »,  p.  81  de  son  édition,  no  mo- 
paraît  pas  admissible. 

9. 


154  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

de  25  vers  renferme  une  intention  de  couleur  locale  rus- 
tique *.  Reste  à  savoir  si  elle  est  bien  heureuse;  que  les 
pâtres  gravent  sur  l'écorce  des  arbres  des  déclarations 
d'amour  ^,  cela  est  tout  naturel;  mais  un  morceau  aussi 
long  et  accompagné  de  musique,  c'est  autre  chose;  Vir- 
gile a  dépassé  le  but. 

Malgré  sa  confiance  en  lui-même,  Mopsus  introduit  son 
poème  par  une  expression  modeste,  «  Experiar  »,  v.  15  ;  nicîîs, 
pour  faire  sentir  combien  le  compliment  malencontreux 
de  Menalcas  l'a  froissé,  il  y  revient  :  «  lu  deinde  iubeto  ut 
certet  Amyntas  »,  ibid.  Menalcas  voit  qu'il  faut  s'exécuter 
et  calme  les  susceptibilités  du  jeune  poète  ombrageux  par 
un  compliment  sans  restriction  cette  fois,  dit  sur  un  ton 
solennel  au  moyen  de  comparaisons  rustiques  fort  élé- 
gantes 3.  Cette  élégance  résulte  des  quatre  épil hèles  w  Lenta» 
au  début  du  premier  vers,  «  palleuti  »,  «  Puniceis  »  en  tête 
du  second  vers,  «  humilis  »  ;  pour  éviter  la  monotonie,  Virgile 
n'a  pas  choisi  uniquement  des  épithèles  de  même  nature, 
u  Lenta  »  rend  la  souplesse  du  bois  du  saule,  «  humilis  » 
l'aspect  d'une  plante  qui  s'élève  peu  au-dessus  du  sol, 
«(  pallenti  »  et  «  puniceis  »  sont  deux  épithètes  de  couleur. 
Le  dernier  vers  de  Menalcas  est  prosaïque. 

Après  cette  satisfaction  donnée,  Menalcas  a  le  droit  de 
dire  à  Mopsus  :  «  Sed  tu  desine  plura,  puer  *  ».  Les  mots 
«  successimus  antro  »,  v.  19,  montrent  que  les  deux  inter- 
locuteurs sont  maintenant  arrivés  à  l'endroit  où  va  avoir  lieu 
la  récitation  des  deux  poèmes  en  l'honneur  de  Daphnis. 

Ces  deux  morceaux  sont  composés  de  cinq  couplets,  qui 
se  correspondent  régulièrement  et  qui  comprennent  4 
(2  -h  2),  5,  7,  4  et  5  vers.  La  correspondance  est  artifi- 
cielle puisque  les  deux  poèmes  ont  été  conçus  isolément. 
Celui  de  Menalcas  a  été  composé  le  premier.  Mopsus  en  a 

1.  Servius  ad  h.  l.  :  «  Vbi  enim  debuit  magis  rusticus  scribore?  » 
•2.  Égl.  X,  53  sq. 

3.  Serv.ad  v.  16  :  «<  Rusticis  utitur  comparationibus  ».  Serv.Danieliîi.&d 
V.  18  :  «  Et  beno  satisfecit  in  quo  reprehensus  est  quod  Mopso  Amyntam 
comparasset  ». 

4.  C'est  là  une  réponse  au  v.  15  :  Mopsus  aurait  tort  de  vouloir  con- 
tinuer la  conversation  sur  ce  point.  Menalcas  lui  dit  poliment  que  c'est 
assez  comme  cela.  O.  Ribbeck  attribue  à  bon  droit  avec  PRYabcff  à 
Menalcas  le  v.  19,  que  la  vulgate  donne  à  Mopsus. 


LA  CINQUIEME   EGLOGUE  155 

entendu  parler  avec  éloges  il  y  a  un  certain  temps,  a  iam 
pridera  »,  v.  55,  mais  il  n'en  connaît  pas  encore  le  texte. 
Le  sien  est  récent,  «  nuper  »,  v.  13;  il  y  a  donc  là  une 
invraisemblance  dont  Virgile  nous  avertit  lui-même  ^  Le 
premier  chante  la  mort,  le  second  Tapothéose  de  Daphnis. 
Virgile  a  voulu  s'exercer  à  la  poésie  brillante  exécutée 
suivant  toutes  les  règles  de  la  rhétorique  :  bien  qu'il  ail 
accumulé  les  images  rustiques  pour  rester  fidèle  au  cadre 
de  la  pastorale,  il  est  certain  qu'il  a  voulu  tenter  la  grande 
poésie;  nous  allons  voir  comment  il  y  a  réussi. 

I,  V.  20-23.  Deuil  des  nymphes  et  de  la  mère  de  Daphnis. 
«  Extinctum  »,  en  tète  du  couplet,  en  indique  immédiate- 
ment le  sujet  et  la  couleur  lugubre.  Les  spondées  du  v.  20, 
celui  qui  commence  le  v.  21,  appuient  sur  le  caractère 
funèbre  du  morceau  :  l'apostrophe  aux  coudriers  et  aux 
rivières,  la  répétition  du  mot  «  nymphae  »,  «  nymphis  », 
ont  quelque  chose  d'oratoire  et  de  solennel.  Le  tableau  de 
cette  mère,  qui  tient  embrassé  «  le  corps  misérable  de  son 
propre  fils  »  («  sui  »  a  toute  sa  valeur),  est  pathétique  et 
grandiose.  La  répétition  de  «  atque  »  est  oratoire  2.  Le  mot 
«  mater  »,  à  la  fin  du  couplet,  reçoit  de  la  place  qu'il 
occupe  une  grande  énergie.  Le  sentiment  et  le  style  sont 
donc  fort  beaux;  mais  Virgile  ne  nous  dit  ni  qui  est 
Daphnis,  ni  comment  il  est  mort.  C'est  une  mère  en  géné- 
ral qui  pleure  son  fils  et  elle  s'en  prend  aux  astres  et  aux 
dieux,  ce  qui  ne  manque  pas  d'emphase. 

II,  Y.  24-28.  Deuil  des  hommes,  des  animaux,  de  la 
nature.  Le  second  couplet  commence  comme  le  premier 
par  un  vers  lourd  de  spondées  :  le  caractère  de  tristesse 
persiste  et  s'accentue.  La  douleur  des  animaux  est  décrite 
avec  une  grande  élégance  :  «  frigida  »,  ils  ont  pourtant 
besoin  de  la  fraîcheur  des  eaux  après  avoir  mangé; 
«  libauit  »,  «  atligit  »,  ils  n'ont  goûté  à  rien,  si  peu  que 
ce  soit.  «  Non  ulli  »,  «  nulla  »  insistent  sur  l'idée.  Le 


1.  Franz  Hcrmos,  dans  son  édition,  p.  28,  en  a  conclu  que  la  corres- 
pondance devait  être  le  fait  do  remanieurs  et,  retranchant  ce  qui  lui 
paraît  interpolé,  il  fabrique  deux  poèmes,  l'un  do  16,  l'autre  de  19  vers. 

2.  C'est  aller  contre  l'intention  de  Virgile  et  dépouiller  le  vers  do  sa 
couleur  pathétique  que  de  comprendre  avec  O.  Ribbeck  :  «  complcxa 
{est)...  atque...  uocat  ». 


156  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

mot  «  Poenos  »  peut  être  une  épithète  d'excellence  pour 
désigner  les  lions,  dont  la  présence  dans  la  Sicile  mytho- 
logique n'est  point  choquante;  mais  Virgile  veut  peut-être 
dire  que  le  deuil  de  la  mort  de  Daphnis  a  été  ressenti  jus- 
qu'en Afrique.  L'apostrophe  à  Daphnis  est  oratoire.  Le 
présent  «  locuntur  »  est  ingénieux;  la  nature  inanimée  a 
conservé  le  souvenir  de  cette  douleur;  elle  la  raconte- 
encore.  Virgile  procède  par  une  gradation  savante  :  les- 
hommes,  les  animaux  domestiques,  les  fauves,  les  monts 
et  les  forêts,  passant  ainsi  du  plus  au  moins  sensible  *. 

m,  V.  20-35.  Eloge  de  Daphnis.  Daphnis  nous  est  repré- 
sente ici  comme  l'introducteur  du  culte  de  Bacchus,  comme- 
une  sorle  de  Bacchus  inférieur.  Le  morceau  est  brillant  et 
oratoire.  Le  nom  de  Daphnis  revient  à  chaque  instant 
dans  ce  poème  (7  fois)  et  lui  donne  le  caractère  d'un 
Ihrène,  dans  lequel  le  nom  du  défunt  occupe  la  première 
place.  La  description  des  cérémonies  bachiques  est  fort  élé- 
gante '^,  surtout  le  v.  31  avec  ses  deux  épithètes  «  lentas  », 
«  mollibus  »;  «  Armenias  »  est  une  épithète  savante. 
La  comparaison  rustique  rappelle  heureusement  le  carac- 
tère bucolique  du  sujet.  Mais  celte  transformation  de 
Daphnis  en  un  génie  bachique  est  bien  singulière  et  bien 
éloignée  de  la  légende;  le  personnage  est  devenu  banal. 

Les  V.  34  sq.  sont  une  transition,  qui  prépare  l'antithèse 
entre  l'épanouissement  de  la  nature  pendant  la  vie  de 
Daphnis  et  sa  désolation  après  la  mort  du  héros.  Le 
départ  de  Paies  (déesse  romaine),  d'Apollon  (dieu  grec; 
c'est  l'Apollon  vdjiioç)  montrent  que  Daphnis  était  une 
sorte  de  héros  rustique  aimé  des  dieux.  La  répétition  de 
«  ipsa....  ipse  »  insiste  fortement  sur  l'idée. 

IV,  v.  36-39.  Désolation  de  la  nature.  Elle  est  peinte  avec 
une  rare  élégance,  avec  plus  de  recherche  peut-être  que 

1.  La  leçon  :  «  montcsquo  feri  siluaequc  locuntur  »  estronfirméo  par  le 
V.  62  :  «  Ipsi...  uoces  ad  sidcra  iactant  Intonsi  montes  ».  On  pourrait 
considérer  «c  locuntur  »  comme  un  présent  historique,  mais  le  passage 
perdrait  beaucoup  de  sa  vivacité. 

2.  «  Inducero  »,  v.  30,  ne  me  paraît  pas  pouvoir  signifier  •<  introduire  »  ; 
c'est  un  mot  exact  et  pittoresque.  Le  cortège  bachique  s'avance  en 
dansant  à  la  suite  d'un  premier  danseur;  celui-ci  «  inducit  thiasum  ». 
«  il  guide,  il  fait  avancer  le  thiase  ».  Sur  «  instituit  »  cf.  Égl.  II,  v.  32  sq  , 
«  Pan  primum  calamos  cera  coniungere  pluris  Instituit  ». 


LA   CINQUIEME   ÉGLOGUE  157 

n'en  comportait  la  tristesse  du  sujet.  «  Grandia  »,  en  tête 
du  V.  36,  est  une  belle  épilhète  *  avec  laquelle  contrastent 
u  infelix...  stériles  »,  v.  37.  «  Mandauimus  »  est  l'expres- 
sion d'une  confiance  qui  sera  cruellement  trompée.  Aux  v. 
38  sq.  on  remarquera  encore  les  épithèles  pittoresques 
«  molli  »,  «  purpurea  »,  «  acutis  »  (opposé  à  molli),  que 
Virgile  doit  à  ses  observations  personnelles  ainsi  que  le 
verbe  qui  fait  image,  «  surgit  ».  Tout  cela  est  dit  dans  la 
perfection.  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  moissons,  ce  sont 
les  fleurs  qui  disparaissent;  c'est  là  une  idée  délicate  et 
bien  virgilienne  :  les  fleurs  tiennent  une  grande  place  dans 
les  Bucoliques. 

V,  V.  40-44.  Dernières  recommandations.  L'appel  aux 
pâtres  est  pathétique  et  le  mol  «  pastores  »  mis  en  vedette; 
ce  sont  eux  que  cela  regarde;  les  derniers  hommages- 
—  réclamés  par  Daphnis  lui-même  —  sont  bien  ceux  qui 
conviennent  à  un  personnage  rustique.  Son  tombeau  sera 
dans  un  endroit  ombragé,  près  des  sources  où  les  pâtres 
se  réunissent  pour  se  reposer  et  chanter  pendant  la  cha- 
leur du  jour.  Le  v.  42  avec  la  répétition  :  «  Et  tumulum... 
et  tumulo  »)  est  élégant.  Quant  à  l'épitaphe,  le  premier 
vers  contient  une  de  ces  expressions  solennelles  et  un  peur 
banales  comme  les  aime  Virgile  :  «  hinc  usque  ad  sidéra 
notus  2  »;  le  dernier  est  gracieux  :  Daphnis,  qui  était 
tout  à  l'heure  une  sorte  de  Bacchus,  redevient  le  beau 
berger  de  la  tradition.  Virgile  ne  s'embarrasse  pas  de  ces- 
contradictions;  pourvu  qu'il  fasse  de  jolis  vers,  il  est 
assez  peu  soucieux  des  réalités;  ici  il  nous  transporte  par 
avance  dans  le  monde  des  bergeries  galantes,  où  pâtres  et 
troupeaux  sont  plus  beaux  que  nature. 

Après  avoir  entendu  ce  poème,  Menalcas  revient  à  son 

1.  Quoi  en  est  exactement  le  sens?  «  ad  serendum  selecta  »,  A.Forbiger*,. 
ad  h.  l.  Il  est  certain  que  Virgile  parle  de  la  sélection  des  graines, 
Géorg.,  I,  199  :  «  Maxima  quaeque  manu  legeret  ».  Cf.  ibid.,  v.  195  : 
«  Grandior  ut  fétus  siliquis  fallacibus  esset  ».  Mais  on  obtient  un  sens 
beaucoup  plus  poétique  si  l'on  entend,  avec  une  sorte  de  prolepsc,  «  à  la 
tige  élancée  »,  par  opposition  aux  mauvaises  herbes  beaucoup  plus 
basses.  Cf.  Égl.  X,  v.  25  :  «  grandia  lilia  ». 

2.  Cf.  Enéide,  I,  378  sq.  :  «  Sum  plus  Aeneas...  fama  super  aethera 
notus  ».  On  fait  beaucoup  usage  des  astres  dans  l'Égl.  V,  qui  a  un 
caractère  emphatique. 


158  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

système  de  compliments  *,  qu'il  enveloppe  d'images  agres- 
tes. 11  choisit  les  impressions  rustiques  qui  sont  les  plus 
agréables  :  le  sommeil  sur  le  gazon,  le  plaisir  d'apaiser  sa 
soif  dans  une  eau  courante;  le  v.  47  est  particulièrement 
pittoresque  '.  Au  point  de  vue  de  Tappréciation  précise, 
cela  ne  nous  dit  pas  grand'chose;  mais  les  Romains  sont 
assez  vagues  dans  leurs  jugements  littéraires  et  s'en  tien- 
nent aux  généralités.  Il  déclare  que  Mopsus  est  l'égal  de 
son  maître;  ce  maître,  il  ne  le  nomme  pas;  mais  il  dit  au 
v.  52  :  ((  amauit  nos  quoque  Daphnis  »  ;  Daphnis  a  donc 
aimé  Mopsus,  c'est  assez  dire  que  celui-ci  a  été  son  élève  ^  : 
il  sera  un  second  Daphnis  *.  Piqué  d'honneur,  Menalcas 
annonce  qu'il  va  aussi  réciter  des  vers;  «  quocumque 
modo  »,  V.  50,  est  l'expression  d'une  modestie  de  bon  goût. 
Il  va  faire  de  Daphnis  un  éloge  enthousiaste  ^. 

Mopsus  ne  demeure  pas  en  reste  avec  Menalcas; 
l'expression  «  tali...  munere  »  du  v.  53  est  ingénieuse  : 
c'est  un  véritable  cadeau  qu'il  s'apprête  à  recevoir.  Daphnis 
mérite  d'être  loué  et  la  réputation  du  poème  de  Menalcas 
est  faite. 

I  biSj  V.  5G-59.  Apothéose  de  Daphnis.  Joie  universelle. 
Le  premier  couplet  commence  par  une  épithète  rare  : 
«  candidus  »,  qui  paraît  signitier  «  tout  brillant  de 
lumière^  »;  l'étonnement  de  Daphnis  qui  voit  au-des- 
sous de  lui  les  nuages  et  les  astres  est  fort  poétique.  Com- 
ment Virgile  se  représente-t-il  le  seuil  de  l'Olympe?  Il  ne 
nous  le  dit  pas.  L'allégresse  qui  se  répand  partout  est 
rendue  avec  élan  "f.  Pan,  les  pâtres,  les  dryades  (cf.  nym- 

1.  A  «  diuine  poeta  »  comp.  «  diuini...  Alcimcdontis  »,  Égl.  III,  37. 

2.  «  Saliente  sitim  »  n'est  pas  une  allittëration  ordinaire.  L'intention 
d'exprimer  les  cascades  do  l'eau  sur  les  cailloux  est  visible. 

3.  Kolster,  p.  86  de  son  édition,  croit,  avec  Schaper,  que  «  magistrum  » 
s'applique  à  Daphnis.  Il  ajoute  que  Virgile  aurait  pu  le  dire  plus  clai- 
rement. 

1.  Do  «  tu  nunc  eris  alter  ab  illo  »  rappr.  «  te  nunc  habet  istasecundum  », 
Égl.  II,  38.» 

5.  Le  V.  51  sq.  doit  bien  entendu  se  prendre  dans  un  sens  métapho- 
rique. La  répétition  est  élégante  et  insiste  sur  l'idée  ;  cf.  v.  13. 

6.  «  Candida  Nais  »  a  un  sens  différent,  Égl.  II,  v.  16,  «  la  blanche 
Naïade  ». 

7.  «  Siluas  et  cetera  rura  »  a  un  sons  très  précis.  Dans  la  langue  buco- 
lique de  Virgile  «  siluae  »  ce  sont  les  forêts  où  l'on  mène  paître  les  bêtes  ; 


LA  CINQUIEME  EGLOGUE  159 

phae,  V.  20)  sont  tout  désignés  pour  la  ressentir.  Ce  cou- 
plet est  fortement  contrasté  avec  le  couplet  correspondant 
du  1®'  poème  *. 

H  bis^  V.  60-64.  Description  du  calme  et  de  rallégresse 
des  animaux,  des  hommes,  de  la  nature  inanimée.  Les 
instincts  féroces  se  calment  chez  le  loup,  qui  ne  songe  plus 
à  sa  proie,  chez  l'homme,  qui  renonce  à  la  chasse  (grada- 
tion descendante).  Les  montagnes  poussent  de  joyeux 
éclats  de  voix  jusqu'aux  astres  *.  Les  roches,  les  plants 
d'arbres  annoncent  en  vers  l'apothéose  de  Daphnis  '.  Celle 
apothéose  est  donc  bien  certaine  et  ce  n'est  pas  Menalcas 
qui  l'invente.  Ce  couplet  est  encore  fortement  contrasté 
avec  le  couplet  symétrique  du  premier  poème  *.  A  partir 
de  ce  moment  les  deux  morceaux  divergent. 

ni  bis,  V.  65  -  71 .  Institution  du  culte  de  Daphni?. 
Daphnis  est  transformé  en  dieu  rustique.  Immédialement 
Menalcas  l'invoque  avec  les  termes  consacrés  :  «  bonus 
felixque  ».  Des  quatre  autels  qu'il  vient  d'élever  deux 
seront  pour  Daphnis,  deux  pour  Phœbus.  La  présence  de 
Phœbus  parait  correspondre  au  départ  d'Apollon  du  v.  3o; 
il  ne  semble  pas  qu'il  faille  chercher  d'autre  explication, 
bien  que  Phœbus  soit  particulièrement  le  dieu  des  vers  ^. 
Mais  les  cérémonies  du  culte  de  Daphnis  sont  décrites 
d'une  façon  qui  rend  assez  difficile  de  reconnaître  les  épo- 
ques. Chaque  année,  Menalcas  offrira  à  chaque  autel  deux 
coupes  de  lait  frais  —  «  nouo  spumantia  lacté  »  est  gra- 
cieux —  et  un  cratère  d'huile.  On  a  supposé  qu'il  s'agissait 
d'un  sacrifice  de  printemps  et  d'un  sacrifice  d'automne. 


c'est  là  que  les  pâtres  se  tiennent  d'habitude  ;  elles  doivent  donc  ô tro 
les  premières  à  ressentir  la  joie  de  l'apothéose  de  Daphnis  :  ensuite  le 
reste  de  la  campagne. 

1.  Servius  ad  v.  58  :  «  Omnia  tenet  uoluptas,  quae  superius  occupa- 
uerat  maeror  ». 

2.  «  lactant  »,  v.  6*2;  cf.  Éf/l.  II,  5  :  «  studio  iactabat  inani  ». 

3.  Les  «  carmina  »  du  v.  63  ne  sont  autre  que  le  bout  de  vers  «  deus, 
deus  ille,  Menalca!  »  v.  64. 

4.  «  Intonsi  montes  »,  v.  63,  «  arbusta  »,.v.  6-1,  sont  à  rapprocher  do 
<c  montesque  feri  siluaequo  »  du  v.  28.  Le  présent  montre  que  l'apo- 
théose est  un  fait  actuel,  tandis  que  la  mort  était  racontée  précédem- 
ment au  passé.  «  Ipsi..  ipsae..  ipsa..  »,  v.  62  sq.,  donnent  un  tour  oratoire. 

5.  Égl.  III,  v.  62  sq. 


i60  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

La  comparaison  avec  le  passage  de  Théocrite  d'où  celui-ci 
est  tiré  montre  que  Tliypothèse  n'est  pas  fondée  *.  Pais 
Menalcas  parle  d'un  banquet,  <^  celui  qui  suivra  le  sacri- 
fice »  et  qui  sera  égayé  par  le  vin.  Le  v.  71  :  «  Vina  nouora 
fundam  calathis  Ariusia  nectar  »  est  fort  élégant;  «  Ariu- 
sia  »  est  une  épithète  géographique  d'excellence  en  relation 
avec  «  nouom...  nectar  ^  »;  Menalcas  se  mettra  en  frais  et 
offrira  du  vin  de  première  qualité  ^.  Il  s'agit  ici  sûrement 
de  deux  époques,  et  elles  sont  nettement  déterminées  : 
«  messis  »  et  «  frigus  »,  v.  70,  désignent  l'été  et  l'hiver. 

IV  bis,  V.  72-75.  Continuation  de  la  description.  Ce 
couplet  se  rattache  étroitement  au  précédent.  Ld  descrip- 
tion de  la  fête  domestique  continue.  L'épithète  d'iEgon 
«  Lyctius  •),  v.  72,  ne  s'explique  pas  pour  nous;  on  ne  voit 
pas  ce  que  vient  faire  ici  un  crélois  de  Lyktos.  Le  v.  73 
est  d'un  rythme  très  heureux  et  très  pittoresque.  Le  culte 
de  Daphnis  est  associé  à  deux  grandes  cérémonies,  celle 
par  laquelle  on  s'acquittait  des  vœux  envers  les  Nymphes, 
celle  des  Ambarualia.  «  Et  cum...  et  cum  »,  v.  1\  sq., 
est  oratoire.  L'époque  des  Ambarualia,  c'est  la  fin  du 
printemps;  le  renseignement  ne  concorde  donc  pas  avec 
celui  du  V.  70;  nous  ne  savons  rien  de  l'accomplissement 
des  vœux  envers  les  Nymphes;  si  l'on  se  rappelle  que  les 
Nymphes  sont  les  protectrices  de  la  végétation  et  qu'il 
s'agit,  sans  doute,  de  reconnaître  les  services  rendus  pen- 
dant la  belle  saison,  on  peut  conjecturer  que  la  cérémonie 
aura  lieu  en  automne. 

V  biSj  V.  76-80.  Attestation  de  la  perpétuité  du  culte. 
C'est  la  suite  du  développement  précédent.  Pour  attester 
la  perpétuité  du  culte,  Menalcas  a  recours  à  une  formule 
emphatique,  un  peu  banale,  à  laquelle  il  donne  un  tour 
oratoire  :  «  Dum...,  dum...,  Dumque...,  dum  »,  v.  76  sq. 
Dans  le  v.  78  :  «  Semperhonos  nomenque  tuum  laudesque 


1.  Cf.  p.  176. 

9.  Cf.  Id.  VIT,  153  :  «  Toiov  vlxtap...  » 

3  J.-II.,'Voss  voit  dans  le  mot  «  nouom  »  une  allusion  à  co  fait  que 
l'usage  des  vins  étranpors  se  répandit  chez  les  Romains  à  partir  de 
l'an  fvl;  mais  il  s'agit  ici  d'une  libation  et,  dans  les  libations,  on  offrait  du 
vin  récolté  récemment;  cf.  Hor.,  Carm.,  I,  31.  2  sq.  «  de  patera  nouom 
Fundens  liquorem  »  ;  c'est  donc  du  vin  de  Tannée. 


LA  CINQUIEME   EGLOGUE  161 

nianebunt  »,  il  y  a  une  pléthore  de  mots  que  ne  désavoue- 
rait pas  Cicéron.  Daplmis  est  mis,  au  point  de  vue  de  la 
dévotion  des  paysans,  sur  le  même  pied  que  Bacchus  et 
Cérès,  sans  que  Menalcas  dise  d'une  façon  absolument 
formelle  que  son  culte  sera  associé  au  leur. 

Ainsi  Daplmis  est  transformé  en  une  divinité  rustique,, 
sans  qu'il  soit  question  de  sa  personnalité  antérieure.  Le 
morceau  est  brillant,  mais  d'une  poésie  un  peu  factice  : 
les  réalités  n'y  sont  pas  nettes.  Le  ton  est  un  mélange  de 
gaîté,  qui  convient  au  sujet,  et  de  gravité  solennelle,  qui 
convient  également,  puisqu'il  s'agit  de  choses  religieuses. 

Le  dialogue  reprend  et  naturellement  par  des  compli- 
ments, —  puisque  c'est  là  comme  le  thème  fondamental 
de  la  conversation,  —  et  par  des  compliments  enveloppés^ 
dans  des  images  rustiques.  Mopsus  ne  fait  que  suivre 
la  voie  tracée  par  Menalcas.  Il  est  assez  curieux  qu'il  aille 
chercher,  pour  rendre  compte  du  plaisir  causé  par  une 
œuvre  si  travaillée  et  si  artificielle,  celui  que  font  éprouver 
les  bruits  les  plus  sauvages  de  la  nature,  le  sifflement  de 
l'auster  qui  se  lève,  le  fracas  des  flots  sur  le  rivage,  le 
grondement  des  torrents.  Les  vers  sont  fort  beaux,  mais 
inattendus,  v.  82-84. 

Menalcas  fait  alors  cadeau  *  à  Mopsus  de  la  syrinx  (il  dit 
par  modestie  le  chalumeau,  «  fragili...  cicuta  »,  v.  85) 
qui  lui  a  servi  pour  ses  œuvres  précédentes.  C'est  recon- 
naître son  jeune  confrère  comme  son  égal. 

Mopsus  répond  par  l'offre  d'an  «  pedum  »,  qu'il  a  refusé- 
à  Antigènes  2,  —  ce  qui  prouve  combien  il  y  tient,  —  et  qui 
est  un  chef-d'œuvre  de  la  nature,  «  paribus  nodis  »,  et  de 
l'art,  «  atque  aère  »,  v.  90.  Le  mot  «  Menalca  »,  à  la  fin  du 
vers,  a  le  sens  de  «  oui,  Menalcas  ». 

On  peut  considérer  l'Id.  1  de  Théocrite  comme  étant 
l'original  principal  suivi  par  Virgile  dans  la  V^  Églogue  et 
rid.  VU,  comme  l'original  secondaire,  auxquels  viennent 


1.  «  Ante  »,  V.  85,  s'explique  par  une  brachylogio  :  avant  que  tu  aies- 
décidé  ce  qu'il  te  convient  de  me  donner. 

2.  De  «  et  erat  tum  dignus  amari  »,  v.  89,  rappr.  «  Et  puer  ipse  fuit 
cantari  dignus  »,  v.  51.  Les  instances  d'Antigènes  rappellent  celles  do 
Thestylis;  «  cum  saepe  rogarct  »,  v.  88  —  «  lara  pridem  a  me  illos- 
abducere  Thestylis  orat  »>,  II,  13. 


162  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE    VIRGILE 

s'ajouter  des  emprunts  sporadiques  faits  aux  autres  Idylles 
et  même  aux  auteurs  bucoliques,  autres  que  Théocrite. 
Mais  Virgile  dépend  ici  de  ses  originaux  moins  étroite- 
ment que  dans  Jes  Églogues  précédentes  et  celle-ci 
constitue  un  progrès  notable  dans  la  voie  de  Torigi- 
nalité. 

La  rencontre  de  Mopsus  et  de  Menalcas  paraît  inspirée 
par  Je  préambule  narratif  de  la  VIII^  Id.,  bien  que  le 
préambule   narratif  n'existe   pas   chez  Virgile.  Id.  VUI, 

V.  1  sq.  :  «  Aàçviôi  tw  ^apievxi  (ruvr,vTSTO  pouxoXIovxi  Mà)^a 
vIpLwv,  ùii  çavTi,  xat'wpsa  {jiaxpà  Meva).xaç  »;  «  auvi^vieTO  =:  COn- 

uenimus.  »  Théocrite,  toujours  plus  précis  en  ce  qui  concerne 
les  réalités,  dit  que  les  deux  pâtres  se  sont  rencontrés  en 
faisant  paître  leurs  troupeaux;  Virgile  laisse  la  chose  dans 
le  vague.  Le  passage  a  été  influencé,  en  outre,  par  le  début 
de  la  \^°  Id.,  où  il  est  question  des  chèvres  du  chevrier 
anonyme,  mais  non  du  troupeau  de  Thyrsis.  De  même 
dans  Virgile,  nous  voyons  par  le  v.  12  que  Mopsus  est  un 
chevrier  et  qu'il  a  ses  bêtes  avec  lui,  tandis  que  celles  de 
Menalcas  paraissent  absentes.  Mais,  ici  encore,  Théocrite 
est  plus  précis  :  Thyrsis  est  désigné  comme  un  berger, 
«  Tto'.jiTjv  »,  V.  7,  15;  la  condition  dé  Menalcas  n'est  pas 
déterminée. 

La  distinction  entre  la  nature  du  talent  de  Mopsus  et  de 
Menalcas  est  imitée  de  la  l^'^Id.,  où  le  chevrier  est  un  joueur 
de  syrinx  :  «  àSù  6s  xal  tu  2upt(rôeç  ",  v.  2  sq.  (Mopsus  est  éga- 
lement un  chevrier),  et  le  berger  Thyrsis  un  chanteur  :  «  -rô 
Tsbv  (xÉXoç  •»,  V.  7.  Seulement,  dans  Théocrite,  cette  distinc- 
tion a  une  grande  importance  pour  l'allure  de  toute  Tldylle. 
Thyrsis  demande  au  chevrier  de  lui  jouer  un  air  de  syrinx; 
celui-ci  refuse,  parce  qu'il  craint  de  réveiller  Pan  qui, 
fatigué  par  la  chasse,  dort  au  milieu  du  jour;  en  revanche, 
il  demande  à  son  tour  à  Thyrsis  de  lui  chanter  un  mor- 
ceau; celui-ci  y  consent.  Dans  Virgile,  la  distinction  n'a 
pas  d'effet  pratique,  puisque  Mopsus  et  menalcas  chan- 
tent tour  à  tour  des  vers;  toutefois  il  ne  faut  pas  voir  là 
un  trait  original.  En  effet,  dans  la  VIP  Id.,  le  chevrier 
Lylddas  est  donné  comme  un  excellent  joueur  de  syrinx, 
V.  27  sq.  :  «  AuxtSa  çîXe,  çavxt  tu  iravTs;  "E{jL(iev  o"jpiXTàv  (léy' 

{»irEtpo-/ov...  »  et  Simichidas  se  proclame  lui-même  poète, 


LA   CINQUIÈME  ÉGLOGUE  163 

V.  37  sq.  :  «  xr,(iè  XéyovTc  TIavTeç  àotdbv  ap'.vxov.  »  Or  tous  deux 
chantent  des  vers. 

L'invitation  à  s'asseoir  provient  de  la  {«"c  Id.,  v.  12,  •  xeToe 
xaOîÇaç  »,  V.  21,  «  sdScijieOa  »  ;  il  en  est  de  même  des  propo- 
sitions différentes  sur  Tendroit  où  aura  lieu  la  récitation; 
mais  ces  propositions  diffèrent  et  par  la  description  de 
Tcndroit  et  par  le  ton  sur  lequel  elles  sont  faites.  Dans 
rid.  I,  V.  12  sq.,  Thyrsis  dit  au  chevrier  :  «  ).^ç  aluoXî  xeïog 
xaÔîÇaç,  'Ûç  xb  xaxavxe;  xovxo  '^ttaloyoy  at  xs  {Aupîxai  *,  Sypc^fiev  ». 

Le  chevrier  refuse,  comme  nous  Tavons  vu,  de  jouer  de 
la  syrinx  et  propose  à  Thyrsis  un  autre  endroit,  v.  21  sq.  : 

«  AsOp*  ÛTto  ràv  TîxeXéaV  éo-ScoiisOa,  xà>  xe  IIpir,iTa>  Kal  xàv  Kpaviafiwv 
xaxEvavxtov,  aitâp  ô  6(oxo;  Tf|Voç  o  Trotjxevixbç  xal  xal  ôpus;.  »  Que 
Virgile  se  soit  inspiré  de  ce  passage,  c'est  ce  qui  ressort 
évidemment  du  mot  ««  «xE^éav  »  =  «  ulmos  ».  Mais  il  a  complc- 
temeut  modifié  le  site,  dans  le  but  de  varier  et  pour  déci  ire 
un  paysage  vu  par  lui-même;  ce  lieu  de  repos,  avec  le 
siège  aimé  des  bergers  et  les  statues  de  Priape  et  des 
Nymphes  des  sources,  avait  quelque  chose  de  trop  parti- 
culier et  de  trop  exclusivement  grec.  Il  ne  faudrait  pas 
croire  pour  cela  qu'il  se  soil  exclusivement  livré  à  son 
invention;  c'est  son  habitude,  lorsqu'il  emprunte  un  cadre 
à  Théocrite,  de  le  remplir  avec  des  détails  pris  ailleurs. 
Or,  dans  l'Id.  Vil,  lorsque  Simichidas  est  commodément 
installé  avec  ses  amis  pour  fêter  les  Thalysies,  nous  lisons, 
V.  135  :   «  IloXXal   6'à(i.lv  uTuepÔe  xaxà   xpaxb;   oovéovxo  Aï^tiçio: 

TtxeXeai  xe  ».  Ce  qui  appartient  à  Virgile,  ce  n'est  donc 
pas  l'idée,  c'est  le  style,  le  pittoresque  de  la  descrip- 
tion des  feuillages  remués  par  le  zéphyr,  répithcle 
((  incertas  »,  la  mention  des  coudriers.  En  vertu  de  la  loi 
d'après  laquelle  il  réunit  dans  une  imitation  commune  les 
passages  analogues  de  Théocrite,  on  peut  supposer  que 
c'est  le  mot  «  TrxEXéai  »,  VII,  136  =  «  irxeXéav  »,  I,  21,  qui  Ta 
attiré.  En  ce  qui  concerne  la  grotte,  il  semble  avoir  songé 
à  celle  d'Amaryllis  de  l'Id.  III,  dont  l'entrée  est  défendue 
par  des  fougères  et  par  du  lierre,  v.  14  :  «Tbv  xi<r<rbv  Sia5ù< 

1.  Le  V.  13  est  considéré  par  Ahrcns  comme  interpolé  parce  qu'il 
figure  dans  l'Id.  V,  v.  101.  La  raison  n'est  pcut-ôtro  pas  suffisante.  Le 
chevrier,  au  v.  21  sq.,  donne  une  description  de  l'endroit  qu'il  préfère; 
il  est  naturel  qu'elle  corresponde  à  une  description  de  Thyrsis. 


d64  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

xat  -ràv  Tixép'.v,  à  tu  Trvxdo-fiet  ».  Mais  il  ne  doit  qu'à  lui-même 
la  jolie  description  de  la  vigne  vierge. 

Quant  à  la  déférence  de  Mopsus  pour  son  interlocuteur 
plus  âgé,  à  la  politesse  avec  laquelle  il  exprime  ses  préfé- 
rences, ce  sont  des  traits  yirgiliens.  Le  chevrierde  la  I''*^Id. 
s'y  prend  plus  simplement.  Théocrite  a  représenté  à  plu- 
sieurs reprises  des  pâtres  amis  :  dans  la  VI"  Id.,  ce  sont 
deux  tout  jeunes  gens  qui,  après  s'être  donné  un  échan- 
tillon de  leur  savoir,  s'embrassent  cordialement.  Dans  la 
Vll%  ce  sont  des  hommes  faits,  qui  se  témoignent,  avec 
une  familiarité  charmante  et  beaucoup  de  bonhomie,  leur 
affection  réciproque.  Virgile  n'a  pas  reproduit  ces  amitiés 
à  la  grecque  ;  il  les  a  remplacées  par  des  rapports  de  cour- 
loisie  cérémonieuse  et  solennelle  à  la  romaine. 

Nous  arrivons  aux  compliments,  et  ici  il  s'est  inspiré  de 
la  [^^  Id.,  où  les  deux  interlocuteurs  ont  l'un  pour  l'autre 
une  admiration  dont,  dès  le  début,  ils  ne  se  ménagent  pas 
l'expression.  C'est  évidemment  là  qu'il  a  pris  l'idée  pre- 
mière de  cette  Églogue  si  complimenteuse  d'un  bout  à 
l'autre.  Mais  il  ne  doit  qu'à  lui-même  l'effet  légèrement 
comique,  qui  résulte  des  susceptibilités  de  Mopsus  et  de 
l'embarras  de  Menalcas,  obligé  de  retirer  une  expression 
qu'il  croyait  suffisante  et  dont  l'amour-propre  de  son  jeune 
interlocuteur  s'est  un  peu  froissé.  Tout  ce  débat  courtois 
appartient  donc  à  Virgile,  sauf  des  imitations  sporadiques. 
L'énumération  des  sujets  proposés  par  Menalcas,  v.  10  sq., 
nous  a  paru  offrir  quelques  obscurités;  c'est  que  ce  sont 
des  inventions  de  Virgile,  que  nous  ne  pouvons  éclaircir 
par  la  comparaison  de  Théocrite;  nous  ne  savons  pas  au 
juste  ce  qu'il  a  pensé.  Dans  la  l''«Id.,  Thyrsis  offre  au  che- 
vrier  de  lui  garder  ses  chèvres  pendant  qu'il  jouera  de  la 
syrinx,  v.  14  :  «  xàç  ô'aîyaç  èywv  èv  tôige  vofjLs-Jdai  ».  C'est  ua 
emploi  que  le  grave  Menalcas  délègue  à  Tityre,  dont  la 
présence,  du  reste,  ne  nous  est  pas  autrement  indiquée*. 
Ce  n'est  pourtant  pas  là  une  invention  virgilienne,  puisque, 
dans  la  Iir  Id.,  le  chevrier,  en  allant  faire  sa  cour  à  Ama- 
ryllis, confie  son  troupeau  à  Tityre,  v.  2  sq. 


1.  Gebancr,  Qnatenus  Verf/ilhn  in  epilhctis...^  p.  5,  signale  la  variatio» 
(lu  vcrbo  qui  cmp("'cho  Tirai tation  d'ètro  littérale. 


LA  CINQUIÈME   ÉGLOGUE  J6o 

La  proposition  de  Mopsus,  de  réciter  un  petit  poème 
qu'il  vient    de  composer,  est  empruntée  à  la  VII^   Id., 

V.  oO  sq.  :  «  xyjyw  (lév,  opTj  çîXoç,  ertoi  àpéo-xei  Tov6'  on  itpàv  Iv 
ope:  To  [isXûSp'.ov  èÇeîrdvao-a  ».  L'inscription  sur  l'écorce  d'un 
arbre  appartient  à  Virgile  et  n'est  pas  très  heureuse. 

La  comparaison  rustique  par  laquelle  Menalcas  pro- 
clame la  supériorité  de  Mopsus  sur  Amyntas  a  été  rap- 
prochée par  Gebauer*  des  v.  92  sq.  de  Tld.  V  :  «  'AXX'  où 
0"j[xSXy)t'  èo-fi  xuvdo-êaToç  oùô'  àve(i(ova  Ilpb;  pdôa...  etc.  »,  qui 
se  rapportent  à  un  objet  différent.  Il  est  possible  que  Vir- 
gile ait  eu  le  passage  sous  les  yeux  (rosetis  =z  pdôa);  mais 
il  en  a  changé  les  termes. 

Nous  arrivons  aux  deux  poèmes  sur  Daphnis;  où  Virgile 
a-t-il  pris  l'idée  de  ces  deux  morceaux  contrastés  qui  sont  le 
fond  même  de  l'Églogue,  le  dialogue  rustique  ne  servant 
qu'à  les  encadrer?  Dans  la  IX*^  Id.,  Daphnis  et  Menalkas, 
pour  faire  plaisir  à  un  juge  qui  reste  anonyme,  chan- 
tent chacun  un  petit  poème  de  sept  vers,  dans  lequel  ils 
vantent  leur  installation  rustique;  ils  reçoivent  ensuite  des 
cadeaux.  Au  point  de  vue  de  la  correspondance  de  la 
forme,  c'est  le  modèle  qui  se  rapproche  le  plus  de  l'imita- 
tion de  Virgile.  Dans  la  VMd.,  Daphnis  et  Damœtas  chan- 
tent deux  poèmes,  le  premier,  pour  avertir  ironiquement 
Polyphème  des  avances  que  lui  fait  Galatée,  le  second,  qui 
contient  la  réponse  dédaigneuse  de  Polyphème;  le  pre- 
mier renferme  quatorze  vers,  le  second  vingt.  Il  n'y  a  donc 
pas  correspondance  exacte.  Enfin,  dans  la  Vil"  Id.,  Simi- 
chidas  et  Lykidas,  qui  se  rencontrent  par  hasard,  com- 
mencent par  se  témoigner  leur  amitié  et  leur  estime  réci- 
proques; puis,  pour  se  faire  plaisir  l'un  à  l'autre,  ils  se 
donnent  un  échantillon  de  leur  savoir-faire  poétique, 
Lykidas  par  un  poème  de  38  vers,  Simichidas  par  un 
poème  de  32  vers.  Ces  poèmes  ne  sont  donc  pas  symétri- 
ques, mais  la  façon  dont  ils  sont  introduits  se  rapproche 
de  celle  de  Virgile  et  le  premier  contient  à  la  fois  une 
allusion  à  Daphnis  et  une  fête  rustique  à  laquelle  Virgile 
a  pris  quelques  traits. 

1.  De  poetaram  graecorum...,  p.  9.  L'identité  de  la  tournure  «<  ÔT(tov.. 
TOJOv,  quantum,  tantum  »,  paraît  justifier  le  rapprochement  avec  ïlû.  XII, 
3  sq.  Mais  tous  les  termes  sont  différents  et  c'est  en  somme  une  tournure 
fort  latine  que  Virgile  n'avait  pas  besoin  d'aller  chercher  chez  Théocrite. 


166  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Quant  au  sujet  même  de  ses  deux  morceaux,  nul  doute 
qu'il  ne  se  soit  inspiré  de  la  I^*  Id.,  qui  lui  a  servi  pour  le 
cadre  de  la  V^  Égl.  Seulement,  la  V^  Id.  chante  les  circons- 
tances dans  lesquelles  Daphnis  est  mort;  la  V*  Églogue,  le 
deuil  causé  par  celte  mort  cruelle  et  Tapothéose;  il  n'est 
donc  pas  douteux  que  Virgile  n'ait  voulu  donner  une  suite 
chronologique  à  la  V°  Id.  *.  Les  événements  qui  font  le  sujet 
de  sa  pièce  sont  ceux  qui  succèdent  immédiatement  aux 
faits  rapportés  dans  la  V^  Id.  Virgile  n'a  donc  pas  imité,  à 
proprement  parler,  le  chant  de  Thyrsis  sur  les  souffrances 
de  Daphnis;  il  en  a  donné  comme  un  épilogue. 

Avant  de  voir  en  quoi  il  est  dépendant,  en  quoi  il  est 
original,  examinons  quelles  formes  revêt  la  légende  de 
Daphnis,  avant  Théocrite  et  chez  lui  2. 

La  forme  la  plus  ancienne  nous  est  représentée  parPar- 
thenios^,  Diodore  de  Sicile  ♦,  Elien  ^,  le  Servius  Danielin,  ^, 
Junilius  dans  les  SchoL  Bern.  '^. 

Daphnis,  né  en  Sicile  (Parthenios),  dans  les  monts 
Héréens  (Diodore),  était  le  fils  d'Hermès  (Elien,  Parthenios, 
Diodore,  Serv.  Dante  lin.,  Schol.  Bernensia^)  et  d'une  nymphe 
(anonyme,  Elien,  Diodore;  Hersé,  Schol.  Bern.y  ad  V,  20, 
Psamalhé,  SchoL  Bern.,  ad  II,  26).  L'endroit  où  il  naquit 
était  planté  de  lauriers,  de  là  son  nom  (Diodore);  il  fut 
exposé  à  sa  naissance  sous  un  laurier  (Elien);  il  fut  trouvé 
par  des  pâtres  au  milieu  de  lauriers  (Se?*v.  Danielin.).  11 
avait  en  Sicile  un  troupeau  de  vaches  qu'il  faisait  paître  et 
qui  étaient,  dit-on,  sœurs  de  celles  du  Soleil,  dont  parle 

1.  Kolster,  p.  78  de  son  édition. 

2.  Cf.  Davidis  Jacobi  van  Lennep,  De  Daphnide  Theocriti  et  aliorum 
disputatio,  Amstersdam,  1820,  4®,  22  p.;  C.  Fr.  ïlermann,  Disputatio  de 
Daphnide  Theocriti,  Gôttingcn,  1853,  4°,  24  p.,  et  l'art,  de  Stoll,  qui  con- 
tient une  bibliographie  abondante,  dans  VAusfûhrl.  Lexicon  der  Gr.  u. 
liôm.  Mytholof/ie  do  W.  II.  Roscher,  t.  I,  188-1-1886,  p.  955-961. 

3.  'EpwTixà  TiaÔT^iiaia,  XIX,  [lo-Topei  Tijiaio;  2ixE)txoï;]. 
1.  IV,  81. 

5.  Var.  Hist.,  X,  18. 

6.  Ad  Bue,  V,  20,  et  ad  Bue,  VIII,  68. 

7.  Ad  Bue,  V,  20. 

8.  Préambule  du  comm.  des  Bue,  p.  742.  Sch.  Bern.  ad  II,  26,  «  filius 
ÂpoUinis  »,  ad  III,  12,  «  alii  eum  Noptuni  filium  dicunt...  >»  Elien,  l.  c. 
•  Aiçviv  Tov  poux6Xov  Xéyouo-iv  o\  |xèv  £ph>(jLevov  *Ep(ioO,  aXXoi  ôs 
v'tov.  »  Cf.  Schot:  Theocr.,  ad  I,  77. 


LA  CINQUIÈME   ÉGLOGL'E  167 

Homère  dans  l'Odyssée  (Elien).  11  se  servait  à  merveille  de 
la  syrlax  et  il  était  beau.  Il  se  mêlait  peu  an  commerce 
des  hommes  et  passait  Thiver  et  Tété  faisant  paître  ses 
vaches  sur  les  pentes  de  r£tna  (Parthenios).  Il  fut  élevé 
par  les  Nymphes,  posséda  beaucoup  de  troupeaux  de 
vaches  dont  il  s'occupait  avec  soin,  ce  qui  lui  valut  son  nom 
de  «  po'jxoXo;  ».  Étant  très  bien  doué  pour  Tharmonie,  il 
inventa  la  poésie  et  la  musique  bucoliques,  qui  sont  encore 
en  honneur  en  Sicile.  Les  mythologues  racontent  que 
Daphnis  allait  à  la  chasse  avec  Artémis  et  que  son  ser- 
vice lui  était  agréable,  qu'il  la  charmait  extraordinaire- 
mcnt  par  le  son  de  sa  syrinx  et  ses  chants  bucoliques 
(Diodore)*.  On  dit  que  Pan  lui  enseigna  la  musique;  il 
devint  un  chasseur  et  un  musicien  très  habile  {Serv.  Danie- 
lin.).  Il  était  fort  beau  {SchoUa  Bernensia), 

Ce  sont  là  des  détails  préliminaires  racontés  diverse-^ 
ment;  voici  ce  qui  constitue  particulièrement  la  légende. 

Parthenios  :  «  On  dit  que  la  nymphe  Echenaïs,  devenue 
amoureuse  de  lui,  lui  recommanda  de  n'avoir  commerce 
avec  aucune  femme  :  s'il  désobéissait,  il  devait  perdre  la 
vue  Pendant  un  certain  temps,  il  lui  obéit,  malgré  les 
passions  qu'il  excitait;  mais  ensuite  une  des  reines  de 
Sicile  rayant  enivré  lui  inspira  le  désir  de  s'unir  à  elle. 
A  partir  de  ce  moment,  il  fut  aveugle,  comme  Thamyras 
de  Thrace  à  cause  de  son  imprudence.  » 

Diodore  de  Sicile  :  «  On  dit  qu'une  des  Nymphes  qui 
l'aimait  l'avertit  que  s'il  avait  commerce  avec  une  autre 
qu'elle, il  perdrait  la  vue;  ayant  été  enivré  par  la  fille  d'un 
roi,  et  s'étant  uni  à  elle,  il  perdit  la  vue,  comme  la  nym- 
phe l'en  av^it  prévenu.  » 

Elien  :  «  Une  Nymphe  fut  amoureuse  de  lui;  il  était 
beau,  jeune,  et  la  barbe  commençait  à  lui  pousser.  Elle 
lui  imposa  comme  loi  de  n'avoir  commerce  avec  aucune 
autre  qu'elle;  faute  de  quoi  il  perdrait  la  vue;  tel  fut  l'en- 
gagement qu'ils  contractèrent  ensemble;  mais  ensuite,  la 


1.  Schol.  Bem.  ad  II,  26,  «  Daphnim,  nobilcm  poetam  »,  ad  V,  Prooem.  : 
«  Tegem  pastorum  Daphnim  »,  ad  VII,  Prooem.  :  «  Daphnidis  id  est  dei 
pastoralis  »,adyil,  1  :  «  Daphnis,  Mcrcurii  filius  uel  deus  pastoralis  uel 
prince p s  ». 


168  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

fîlle  d'un  roi,  devenue  amoureuse  de  lui,  l'enivra  et  lui  fît 
oublier  son  serment.  A  partir  de  ce  moment  furent  chantés 
pour  la  première  fois  des  chants  bucoliques;  ils  avaient 
pour  sujet  Taccident  qui  avait  fait  perdre  la  vue  à  Daphnis.  » 

Seii)lus  Danielinus.  ad  Bue,  V,  20  :  ^c  11  fut  aimé  par  une 
Nymphe,  qui  lui  fit  jurer  qu'il  n'aurait  commerce  avec  per- 
sonne autre  qu'elle.  En  faisant  paître  ses  vaches,  il  arriva 
au  palais  d'un  roi  et  il  eut  commerce  avec  la  fille  du  roi, 
éprise  de  sa  beauté.  La  Nymphe,  l'ayant  su,  lui  fît  perdre 
la  vue.  » 

Servius  Danielinus,  ad  Bue,  VIII,  68  :  «  Ce  Daphnis  était 
le  plus  beau  des  pâtres;  c'était  un  éphèbe;  il  était  aimé  de 
toutes  les  femmes.  Gomme  la  Nymphe  Nomia  l'aimait,  et 
qu'il  la  dédaignait  pour  Chimaera.  la  nymphe  irritée  le 
priva  de  la  vue  et  ensuite  le  changea  en  pierre  :  on  dit 
qu'il  y  a  près  de  la  ville  de  Cephalœdium  un  rocher  qui 
reproduit  la  forme  humaine,  w 

Junilius  :  «  Comme  il  aimait  la  Nymphe  Cœdina  *,  il  lui 
jura  qu'il  ne  la  tromperait  avec  aucune  femme;  mais  il 
s'oublia  avec  une  Nymphe  et  fut,  pour  ce  parjure,  privé 
de  la  vue.  Il  obtint  pourtant  la  science  poétique  et  fut 
vénéré  des  patres  à  cause  de  ses  vers.  » 

Toutes  nos  sources  concordent,  non  seulement  pour  le 
fond,  mais  pour  les  détails  caractéristiques  de  la  légende 
et  paraissent  remonter  à  un  original  commun;  c'est  une 
variante  de  l'histoire  bien  connue,  dans  laquelle  un  mortel 
excite  l'amour  d'un  personnage  surnaturel  (déesse,  nym- 
phe, fée).  Celle  qui  l'aime  lui  impose  comme  compensa- 
tion de  cet  amour  extraordinaire  une  condition  (garder  le 
secret,  être  fidèle,  etc.).  Le  mortel  manque  à  sa  promesse 
et  il  est  puni.  On  tire  généralement  du  texte  d'Elien,  L  c.  : 

«  xal   STY)(T'!xop($v  ye  rbv   *I|j,epatov  ty];  toiaurr);   (leXoTroca;  CiTcdtp- 

taffôai  »,  le  renseignement  que  ce  fut  Stésichore  d'Himère 
qui,  le  premier,  raconta  la  légende  dej  Daphnis  sous  la 
forme  que  nous  venons  d'exposer  2.  Le  texte  d'Élien  ne 
signifie  pas  autre  chose  sinon  que  ce  fut  Stésichore   qui 

1.  «  Lycam  norainant  Philargyrius  et  Servius  Reginensis   ||   Dilectus 
a  Nympha  Lyca  vel  Aedina  Philargyr.  excerpt.  II  »,  Hagen,  p.  786. 

2.  Cf.  Roscher,  l.  c,  p.  956,  Hiller,  dans  l'ëdit.  Fritzsche-Hiller  ',  sur 
V.  19  do  rid.  I. 


LA  CINQUIEME   EGLOGUE  169 

inaugura  le  chant  bucolique,  c'est-à-dire  qui  Tintroduisit 
dans  la  littérature,  mais  comme  le  sujet  de  ce  chant  buco- 
lique vient  d'être  mis  en  rapport  avec  la  perle  de  la  vue 
de  Daphnis,  c'est  bien  la  légende  telle  que  la  rapporte 
Elien  qu'il  dut  raconter  dans  ses  vers. 

Sur  la  mort  de  Daphuis,  nous  avons  des  indications 
divergentes.  Le  Serv.  Danielin.  dit,  ad  VIII,  68,  qu'il  fut 
changé  en  pierre  par  la  nymphe  irritée;  ad  V,  20,  qu'é- 
tant devenu  aveugle,  il  invoqua  son  père  Hermès,  que 
celui-ci  l'enleva  au  ciel  et  fit  jaillir  à  l'endroit  où  il  était 
une  fontaine,  qui  a  conservé  son  nom  et  auprès  de  laquelle 
les  Siciliens  offrent  chaque  année  des  sacrifices.  D'après 
un  Schol.  de  Théocrite,  ad  VIII,  93,  comme  il  errait  à 
l'aventure,  privé  de  la  vue,  il  tomba  du  haut  d'un  rocher. 

Daphnis  (igure  dans  plusieurs  Idylles  de  Théocrite 
comme  un  bouvier  1res  habile  à  jouer  de  la  syrinx  et  à 
composer  des  chants  bucoliques.  A  la  suite  d'une  de  ces 
victoires,  Id.  Vlll,  92  sq.,  nous  trouvons  le  renseignement 
suivant  :  «  Kf,x  toÛto)  irpaio;  uapà  iroifiéo-i  Aâçv'iç  ë^êvio  Kal 
N^jjx^av  àxpyjpo;  èwv  hi  Naiôa  Yôcfiev  ».  L'amour  de  Daphnis  à 
la  fleur  de  l'âge  avec  la  Nymphe  est  le  fond  de  la  légende 
que  nous  venons  d'exposer.  C'est  celle-là  que  suit  Théo- 
crite. 

On  remarquera  qu'il  n'est  pas  nécessaire  que  dans  tous 
les  passages  où  il  a  parlé  de  Daphnis,  il  ait  suivi  la  même 
version,  et  que,  quand  il  ne  nous  donne  que  des  ren- 
seignements fragmentaires,  nous  n'avons  pas  le  droit 
de  les  compléter  arbitrairement.  Dans  ITd.  VIII,  l.  c,  il 
nous  peint  les  débuts  brillants  de  Daphnis;  il  connaît 
aussi  ses  souffrances,  qui  sont  le  thème  favori  de  la  poésie 
bucolique  ancienne,  V,  20  :  «  Ta  Aiçviôoç  oUye'  »,  cf.  1,  19. 
Or,  dans  ITd.  VU,  v.  72  sq.,  Lykidas  décrit  ainsi  une  partie 
des  plaisirs  qu'il  s'accordera  pour  célébrer  l'heureux  voyage 
d'Agéanax  à  Mitylène  :  «  ô  ôè  TtTupoç  èYYJÔev  ào-ei,  "ilç  uoxa 

t5(;  Sevêaç  r)pa(T(Taxo  Aàçviç  à  poûtaç,  Xwç  opoç  àjjLç'  èirovïiTo, 
xat  toç  Spusç  aOxbv  èOpiqvsuv,  ^IpLSpa  olÏxs,  çuovti  "ïiap'  ô/ôatcrtv 
TUOTajjLoîo,  E^xe  xttîjv  ôiç  xiç  xaxeTàxexo  (jiaxpbv  ucp'  ATjjlov  *H  "A6w 
T)    'Poôôirav    r,    Kaûxaaov    ècr/axiwvxa.    »    Déjà   les    Schol.    de 

Théocrite  se  demandaient  si  «  Çeviaç  »  *   était  un   nom 

1.  Ahrens,  edit,  maior.^  1855,  t.  II,  p.  261  sq. 

10 


170  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

propre  ou  un  nom  commun  :  ce  qui  est  certain,  c'est  que 
l'amour  dont  il  est  question  ici  n'est  pas  celui  qu'il  eut 
pour  la  nymphe,  Id.  Vllf,  v.  92  sq.  ;  c'est  au  contraire 
celui  qui  fit  son  malheur,  puisqu'il  se  consume  comme  la 
neige  qui  fond  sur  les  montagnes,  que  les  montagnes 
prennent  part  à  sa  douleur,  et  qu'il  est  pleuré  par  les 
chênes  des  bords  du  fleuve  Himère.  11  n'y  a  rien  là  qui 
soit  en  contradiction  avec  la  légende,  telle  que  nous  la 
connaissons  :  c'en  est  au  contraire  un  épisode;  Daphnis 
se  consume  pour  une  femme  étrangère,  et,  comme  cet 
amour  infidèle  doit  amener  sa  perte,  la  nature  le  pleure. 
Au  contraire,  dans  l'Id.  1,  Théocrite  donne  à  la  légende 
une  forme  nouvelle,  qu'il  faut  déterminer  en  étudiant  son 
texte  sans  parti  pris.  Daphnis  se  meurt  de  consomption, 
V.  66,  «  6xa  Aàçvtç  èTdtxsTO  »;  (cf.  v.  82,  «  ti  vu  Totxsai;  >),et  il 
meurt  victime  de  la  colère  d'Aphrodite.  Gomment  se  l'est-il 
attirée?  En  se  vantant  qu'il  triompherait  de  l'Amour,  v.  97, 
et  c'est  l'Amour  qui  l'a  vaincu,  v.  98.  Mais  cette  victoire  et 
la  mort  de  Daphnis  seront  une  honte  et  un  remords  pour 
l'Amour,  v.    104,  et  Daphnis  accable  Aphrodite   de  son 
mépris  en  lui  reprochant  sa  faiblesse  pour  Anchise,  pour 
Adonis,  c'est-à-dire  ses  amours  lâches  et  infidèles,  v.  lOtî, 
sq.  *.  C'est  donc  un  amour  de  cette  nature,  que  la  désse  a 
voulu  lui  inspirer  et  contre  lequel  il  résiste.  Faut-il  croire 
que  Daphnis  est  un  de  ces  héros  chastes,  comme  il  y  en  a 
dans  la  mythologie,  et  qu'Aphrodite  veut  plier  à  son  joug? 
Ce  n'est  pas  tout  à  fait  cela,  v.  82  sq.  :  «  à  6é  xe  xwpa  Ilâcrai: 
àvà  xpàva;  itàvT  àXasa  uocral  çopeÏTat  ZateOa'  ^-  »  Ainsi  il  y  a 
une  jeune  fille  qui  cherche  partout  Daphnis,  tandis  que 
celui-ci  révile  :  ce  n'est  donc  pas  pour  elle  qu'Aphrodite 
lui  a  inspiré  une  passion.  Or,  dans  cette  «  xwpa  »,  rien  ne 
nous  empêche  de  voir  justement  la  Nymphe  qui  a  aimé 
Daphnis  tout  jeune  et  à  qui  il  a  promis  fidélité.  C'est  cette 
fidélité  qui  a  irrité  Aphrodite,  cette  fidélité  que  Daphnis 
se  vantait  de  garder,  malgré   toutes   les  séductions   de 

1.  Il  est  possible  que  le  passage  ait  été  interpolé;  mais  c'est  bien  là. 
lo  sens. 

2.  V.  8-2,  Fritzsche  »,  Fritzsche-Hiller  »  :  à  ôs  rj  xtopa  ;  Ahrens  : 
à  fïxi  x(opa.  V.  85,  Fritzsche  ■  :  ZaTOKr'.  Ziegler  '  :  Zdéreicr*.  Ahrens  : 
ZaXô)  9*, 


LA  CINQUIÈME  ÉGLOGUE  171 

l'amour.  Comment  s'est  produite  la  vengeauce  d'Aphro- 
dite, nous  l'apprenons  par  Jes  paroles  de  Priape,  v.  85  sq. 
Priape,  qui  n'est  pas  au  courant,  s'étonne  que  Daphnis  ne 
réponde  pas  à  l'afTection  de  la  «  xcopa  ».  Il  le  compare,  lui 
qui  était  un  bouvier,  c'est-à-dire  un  des  pâtres  de  la  con- 
dition la  plus  relevée  et  la  plus  honorable,  à  un  de  ces  mi- 
sérables chevriers  aussi  lascifs  que  les  boucs  de  leur  trou- 
peau, V.  90  sq.  ;  «  Kal  tù  ô*  eitet  x'  ècopyjç  toiç  irap6ivo;  ofa  yeXâvTt, 
Taxeai  ô^OaXfjicac,  oti  oj  jjLetà  xatac -/opsusiç  ».  Tel  est  l'état  dans 
lequel  Aphrodite  II2v6y){ioç  a  mis  Daphnis.  Elle  lui  a  inspiré 
des  désirs  maladirs,  une  sorte  de  folie  amoureuse;  mais 
Daphnis  aime  mieux  mourir  que  d'y  succomber,  v.  92  sq.  : 

•  àXXà  xbv  aÛTti)  "Avye  irtxpov  ïçnaxa,  xal  È;  téXo;  avue  {lotpaç  ». 

Voilà  donc  la  transformation  que  Théocrite  a  apportée 
à  la  légende.  Tandis  que,  dans  la  version  plus  ancienne, 
Daphnis  est  infidèle  par  légèreté  humaine,  ici  c'est  une 
victime  d'Aphrodite,  et  par  là  son  histoire  se  rapproche 
d'une  foule  d'autres  consacrées  par  la  mythologie.  Mais, 
en  revanche,  Théocrite  lui  donne  une  attitude  héroïque  que 
ne  comportait  pas  le  récit  primitif.  Daphnis  est  atteint  par 
la  volonté  d'une  déesse  jalouse  d'ardeurs  maladives  et  hon- 
teuses, mais  ces  ardeurs  il  y  résiste  et  il  en  meurt.  Cette 
version  nouvelle  paraît  êlre  l'œuvre  voulue  de  Théocrite. 

Entre  la  conception  de  Théocrite  et  celle  de  Virgile,  y 
a-t-il  des  intermédiaires? 

Sosithéos,  contemporain  de  Théocrite,  avait,  dans  un 
drame  satyrique  intitulé  Aiçviç  ?;  AtTV)ép(Tr)c  (Athénée,  ^0, 
p.  415,  B),  exposé  une  légende  toute  différente,  que  nous 
raconte  le  Servius  Danielin.,  ad  Bue,  VIII,  68  :  d'autres 
disent  que  Daphnis  aima  la  nymphe  Pimpléa.  Elle  fut 
ravie  par  des  brigands;  Daphnis  la  chercha  dans  tout 
l'univers  et  la  trouva  en  Phrygie,  chez  le  roi  Lityersès  : 
celui-ci  imposait  aux  étrangers,  qui  venaient  chez  lui, 
d'aller  avec  lui  moissonner  ses  nombreuses  récoltes  ;  quand 
ils  s'avouaient  vaincus,  il  les  tuait.  Hercule,  par  pitié  pour 
Daphnis,  vint  au  palais  et,  mis  au  courant  des  conditions 
de  la  lutte,  prit  la  faucille,  avec  laquelle  il  coupa  la  tête 
au  roi.  Il  délivra  donc  Daphnis  du  danger  et  lui  rendit 
Pimpléa,  que  d'autres  appellent  Thalia;  il  leur  fit  cadeau 
comme  dot  du  palais  du  roi.  »  D'après  les  Schol.  de  Théo- 


172  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

crite,  Argum.  de  l'Id.  VIII,  Sosilhéos  avait  raconté  que 
c'était  à  la  suite  d'un  concours  poétique  avec  Menalkas, 
en  présence  de  Pan  «t  des  Nymphes,  que  Daphnis,  pro- 
clamé vainqueur,  avait  épousé  Thalia,  et  Alexandre  lÉtolien 
disait  que  Daphnis  avait  appris  la  musique  à  Marsyas. 

L'histoire  de  Daphnis  avait  donc  été  mise  en  rapport 
avec  la  Phry«»ie;  nous  ne  savons  s'il  avait  été  rattaché  par 
quelque  lien  au  thiase  de  Dionysos.  11  est  bien  probable 
que  sa  transformation  en  héros  bachique  est  l'œuvre  de 
Virgile,  comme  sa  transformation  en  dieu  rustique,  bien 
que  la  légende  grecque  le  mette  en  rapport  avec  les  dieux 
de  la  campagne,  Hermès,  Apollon,  Pan,  Priape,  les  Nym- 
phes. Quoi  qu'il  en  soit,  Virgile  a  supprimé  tous  les  traits 
intéressants  de  l'aventure  de  Daphnis,  et  s'est  borné  à 
composer  deux  morceaux  de  rhétorique  poétique,  où  l'éclat 
de  la  facture  ne  dissimule  pas  la  pauvreté  du  fond. 

Dans  le  poème  de  Mopsus,  v.  20-24,  l'attitude  de  la  mère 
tenant  embrassé  le  corps  de  son  enfant,  est  imitée  de  l'atti- 
tude traditionnelle  d'Aphrodite  pleurant  Adonis.  Id.  III, 
V.  46  sq.,  Adonis  a  inspiré  à  Aphrodite  une  passion  si 
furieuse  :  «  "Ûo-x'  o-JÔè  ç)6tjj.£v6v  vtv  à-rep  {xai;oîo  TiÔr^tî  *.  »  Bion, 
dans  r'EiriTotîpioç  'AôioviSoç,  représentait  ainsi  Aphrodite  après 
la  mort  d'Adonis,  v.  42  sq.  :  a  ria-/e«ç  àiATrsToco-aaa  xivupsTo- 

{jLEÎvov  "AStovt...  TravjCTxaTOv  wç  ère  xiyeto),  "il;  az  TcepiTCiuÇo)  xal 

-/eîXsa  /etXeo-i  jj-î^o)  ».  Le  mot  «  izepnzx'jlui  =  complexa  »  parait 
indiquer  que  Virgile  a  eu  ce  passage  sous  les  yeux.  Il  est 
certain  que  ses  vers  sont  pathétiques;  mais  le  fond  en  est 
banal  et  ne  convient  pas  particulièrement  à  Daphnis;  c'est 
à  peine  si  la  légende  parle  de  sa  mère. 

[Moschos]  dans  l'Id.  III,  v.  26  sq.,  a  peint  d'une  façon 
très  pittoresque  le  deuil  des  dieux  rustiques  et  la  désola- 
tion de  la  nature  après  la  mort  de  Bion.  Parmi  les  dieux, 
il  cile  'AtuôXXcov,  v.  26,  KpavtSeç,  V.  29.  Apollon  et  les  Nym- 
phes se  retrouvent  bien  dans  les  vers  de  Virgile;  mais  ce 
n'est  pas  assez  pour  qu'on  puisse  affirmer  l'emprunt. 

Déjà  Théocrite  avait  décrit  le  deuil  des  animaux,  Id.  I, 
V.  71  sq.;  il  est  possible  que  «  ingemuisse  »,  v.  27,  traduise 

1.  Cf.  la  scholie   do  M  dans  Ahrcns,  t.  II,  p.  151  :  «   O'jto)  yàp  èv 
ypa'ffj  Ttvt  r,v  éÇa)Ypa:pr,[jLévr,  ». 


I 


LA   CINQUIÈME   ÉGLOGUE  173 

«  wp'jiravTo  »,  V.  71.  La  présence  des  lions  vieat  sûrement 
du  V.  72  :  «  Tf,vov  -/«»»t  Ôpu{ioîo  litù^  à'x)a'j«Tc  Ôavôvra  ».  L'adjectif 
«  Poenos  »  n'est  peut-être  qu'une*  épilhète  d'excellence 
géographique;  il  pourrait  indiquer  aussi  que  le  deuil  de 
Daphnis  a  été  ressenti  jusqu'en  Sicile;  ce  serait  une  façon 
d'enchérir  sur  Théocrite,  à  moins  que  ce  ne  soit  une  cri- 
tique indirecte,  Virgile  ayant  trouvé  singulière  la  mention 
des  lions  dans  la  Sicile,  même  mythologique.  L'abstinence 
des  animaux  est  prise  ailleurs.  Dans  l'Id.  IV,  les  vaches 
d'iflgon  témoignent  leur  chagrin  de  la  séparation  momen- 
tanée d'avec  leur  maître  eu  refusant  de  manger,  v.  14  : 

«  'H  piàv  SâiXatat  ye,  xal  oùxl-rt  XôivTi  véjjLeoôai  *  «.C'est  là  l'idée 

que  Virgile  a  développée  avec  beaucoup  d'élégance.  Le  v.  28 
parait  inspiré  par  Dion,  I,  31  sq.  :  «  xàv  KÛTrptv  aîaî  "ûpea 
Ttavta  >iyovTi,  xal  a.\  Sp'Jg;  atai  "AStovtv  •  Kai  itorapLot  xXaco'Jdt  Ta 
TCÉvOea  Ta;  *Açpo6;Taç,  Kal  nayat  tov  "A6(oviv  èv  (opso*'.  ôaxpûovTi* 
IlàvTac  àvà   xvaawç,  àva  itiv  vaTio;  oiXTpà  àr,6wv  Aii^ei..  etc.  « 

Virgile  a  beaucoup  résumé  ;  mais  nous  trouvons  là  les 
montagnes,  les  forêts,  les  fleuves  (qui  ont  servi  au  v.  21); 
les  montagnes  parlent.  Il  est  vrai  que  dans  Virgile  elles 
répètent  seulement  ce  qu'elles  ont  entendu*;  dans  Biou 
elles  font  leur  partie  dans  la  plainte  générale.  Virgile 
atténue  le  merveilleux.  Ainsi  il  paraît  avoir  pris  de  côté 
et  d'autre  les  éléments  de  son  11^  couplet;  mais  il  lui  a 
donné  une  forme  qui  lui  appartient  en  propre. 

La  description  du  corlcge  de  Baccbus  est  assez  banale. 
Nous  ignorons  où  Virgile  a  emprunté  les  éléments  qu'il  a 
mis  en  œuvre  avec  élégance.  La  comparaison  rustique  en 
l'honneur  de  Daphnis  est  prise  à  l'Id.  VIII,  v.  79  sq.  :  «  Ta 

Ôput  Tal    pa/avoi    xdo-jxoç.  Ta  {laAtSi    (làXa,    Ta  pol"  6'   à  (/.da/oç, 

Tô)  po'jxoXw  ai  pdeç  olùzolI  3.  »  Il  n'y  a  cependant  pas  un  seul 

1.  Ce  passage  suffit  et  il  n'est  pas  nécessaire  do  recourir  à  [MoschosJ, 
III,  23  :  «  "Ûpea  S'IcttIv  oit^tùva,  xal  al  pde;  ai  tcote  ya-jpioç  IlXaÇd- 
(Jievai  yodtovTi  xal  oùx  èôéXovTi  véjisoOai  »,  où  l'imitation  do  Théocrite 
est  visible  et  où  le  l*""  hémistiche  est  en  contradiction  avec  le  v.  28  do 
Virgile. 

2.  Dans  le  poème  de  Menalcas,  v.  62  sq.,  les  montagnes  parlent  pour 
exprimer  leur  joie. 

3.  Gcbauer,  Quatenus   Vergilius  in  epitfietis...,  p.  3  et  6,  rapproche  en 

outre,  Id.  XVIII,  29,  «  Ilisipa  piéya  >.àov  àvéSpajjLS  xoajAo;  àpoypa.  • 
Reste  à  savoir  si  le  «  segctes  ut  pinguibus  aruis  »,  qui  convient  si  bien 

iO. 


174  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

mot  de  commun.  C'est  l'emprunt  du  cadre  avec  la  modifi- 
cation complète  du  détail  :  il  est  certain  qu'il  faut  voir  là 
un  exercice  de  style.  Ici  les  deux  passaj^es  se  valent. 

L'abandon  des  champs  par  Paies  et  Apollon  v.  34  sq.,  la 
dégénérescence  des  plantes,  v.  36-39,  paraissent  appartenir 
à  Virgile  S  comme  les  préparatifs  funéraires  des  v.  40-41. 
On  a  rapproché  du  v.  42  les  v.  43  sq.  de  la  pièce  XXIII  du 
recueil  de  Théocrite  :  «  Xcôfia  6é  [loi  ^çwœov  ti...  Fpâ'l/ov  -/.al 
TdSs  Ypaix{i.a...  »  Sans  doute  Tidée  d'élever  un  tombeau,  d'y 
graver  une  inscription  sont  des  idées  banales;  cependant 
les  rapports  entre  cette  pièce  et  les  Bucoliques  sont  assez 
fréquents  pour  qu'on  incline  à  croire  que  Virgile  y  a  pris 
des  détails. 

Quant  à  l'épitaphe  de  Daphnis.  elle  est  imitée  de  l'adieu 
de  Daphnis  dans  la  I*"*^  Id.,  v.  120  sq.  :  «  Aàçvtç  èy^v  ôfie  xîivo; 

o  Tocc    ^6oLÇ   o)6e  vopLsvtov,   Aàçvcç  à  'zoi^  Taupco;  xal  icdpTiaç   o)6£ 

uoTCffôtov  »,  avec  des  variations  caractéristiques.  Dans  Théo- 
crite Daphnis  se  caractérise  tout  simplement  comme  un 
pâtre  consciencieux  (les  deux  devoirs  principaux  du  pâtre 
sont  de  faire  paître  son  troupeau  et  de  l'abreuver).  Virgile 
a  négligé  ces  détails  trop  terre  à  terre  pour  rappeler  avec 
emphase  la  réputation  universelle  de  Daphnis  (la  fin  du 
V.  43  développe  «  Tf,vo;  »);  «  in  siluis  »,  dans  le  sens  pas- 
toral, est  une  expression  très  fréquente  chez  Virgile  ^. 
Quant  au  v.  44,  l'antithèse  entre  «  formosi  »  et  «  formo- 
sior  »  lui  appartient  en  propre  '. 

Menalcas  salue  le  poème  de  Mopsus  par  des  compli- 
ments exprimés  sous  forme  de  comparaisons  rustiques. 
L'idée  de  ces  compliments  et  leur  forme  proviennent  de  la 
!••«  Id.  Toutefois  le  détail  choisi  par  Virgile  paraît  repré- 
senter une  impression  personnelle  *;  tout  au  plus  peut-on 

à  la  Lombardie,  n*cst  pas  uno  observation  personnelle  de  Virgile. 
Gebauer,  p.  6,  montre  du  reste  que  le  mot  «  pinguis  »,  applique  à  la 
terre  fertile,  était  une  expression  courante. 

1.  Gebauer,  ibu!.,  p.  1  et  3,  rapproche  du  v.  37  sq.  les  v.  132  sq.  de 
rid.  I.  Si  Virgile  a  pris  qq.  chose,  ce  n'est  que  le  genre  du  mot  narcissus, 
atteste  par  Diomède,  I,  453  K. 

2.  Cf.  p.  454  sq. 

3.  Gebauer,  De  poetnrum  graecorum..., -p.  41  :  «  hic  post  positivum  pul- 
cherrime  comparativum  intulit  »  ;  Quatenus  Vergilius  in  epithetis....,  p.  11  : 
la  beauté  des  troupeaux  est  mentionnée  par  Théocrite  et  avant  Théocrite. 

4.  Virgile  aimait  à  dormir  à  l'ombre  sur  le  gazon,  cf.  figl.  I,  v.  53  sq. 


LA    CINQLIEME   ÉGLOGUE  175 

supposer  une  réminiscence  du  v.  78  de  la  VIII«  Id.  «  *AS'j 
6à  Tc5  OÉpeoç  irap*  OStop  plov  alOpioxoixerv  >».  Mais,  si  Théocrite 
rend  avec  beaucoup  de  bonheur  une  impression  rustique 
très  agréable,  il  ne  faut  pas  s'étonner  que  ces  mêmes  impres- 
sions rustiques,  transformées  en  jugements  littéraires, 
deviennent  très  vagues  et  peu  significatives.  Le  v.  49  «  tu 
nunc  eris  aller  ab  illo  »  rappelle  avec  un  sens  différent  le 

V,  3  de  la  V°  Id.  :  «  {lerà  Ilâva  to  ÔeuTepov  àOXov  àTioca/j  ».  La 

modestie  avec  laquelle  Mcnalcas  introduit  son  poème,  l'en- 
thousiasme de  bon  goût  qu'il  témoigne  pour  son  héros,  le 
remercîment  anticipé  de  Mopsus...  elc,  v.  50-5o,  appartien- 
nent en  propre  à  Virgile. 

Le  poème  de  Menalcas  est  moins  chargé  d'imitations 
que  celui  de  Mopsus.  Le  système  d'invention,  au  moins  au 
début,  consiste  à  prendre  le  contre-pied  du  morceau  précé- 
dent et  ridée  générale  parait  être  une  combinaison  origi- 
nale de  Virgile.  Les  v.  56-59  n'ont  pas  leur  équivalent 
dans  Théocrite.  Du  v.  90  Gebauer  *  a  rapproché  les  v.  84  sq. 
de  rid.  XXIV  de  Théocrite  :  «  "Efftat  ôyj  tout'  àji-ap,  6wr,vtxa 
vsêpov  êv  Euvà  Kapj^apoScDV  «rtveaôat  !5(i)v  Xuxoç  oCix  èôeXr,(T6t  ». 
Mais  la  situation  est  différente,  puisqu'il  s'agit  dans  Théo- 
crite des  rapports  du  loup  avec  d'autres  animaux  sau- 
vages, dans  Virgile  de  la  cessation  de  la  guerre  qu'il  fait 
aux  troupeaux.  Les  tableaux  de  l'innocence  de  l'âge  d'or 
sont  familiers  à  l'imagination  de  Virgile  et  plaisent  à  son 
cœur;  il  semble  qu'il  y  ait  là  une  réminiscence  de  quelque 
description  de  cet  âge  fabuleux. 

Si  le  fond  du  poème  appartient  à  Virgile,  il  y  a  cependant 
dans  le  reste  des  imitations  sporadiques.  Des  v.  65  sq. 
Gebauer  *  a  rapproché  Théocrite,  Id.  XXVI,  5  sq.  :  «  'Evxaôapw 

>ei(iàivi  xà{JLOv  SuoxacSexa  pwjAO'Jç,  Twc  xpeiç  Ta  SejjLiXa,  tw;  èwsa 

Tw  Aiovu(T<i)  »;  il  est  certain  que  l'idée  est  très  semblable. 
Les  V.  67-68  sont  sûrement  imités  del'Id.  V,  53  sq.  :  «  ^xa<y(û 
6è  xpaTTipa  {ilyav  Xsuxoîo  ydcXaxToç  Taïç  N'jjjLçatç,  o-Tacrô)  Ôà  xat 

âôéoc  aXXov  èXatw  ».  La  présence  du  lait  et  de  l'huile  des 
deux  côtés  rend  l'imitation  manifeste.  La  variation  des 


1.  Quatenus  Vergilius  in  epitheiis...,i[t.  2,  après  AV.  Ribbeck,  Addenda...^ 
p.  129.  Ces  vers  sont  suspects  d'interpolation,  cf.  Alirens,  edit.  maior, 
ad  h.  1. 

2.  De  poetarum  graeeorum...^  p.  39. 


J76  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

épithètes  est  très  caractérislique^  Comme  il  ne  s'agit  sûre- 
ment dans  Théocrite  que  d'un  seul  sacrifice,  il  n'est  pas  pro- 
bable qu'il  faille  dans  Virgile  en  supposer  deux  à  deux  épo- 
ques différentes.  Peut-être  est  ce  de  là  que  vient  l'idée  de  la 
cérémonie  annuelle  en  l'honneur  des  Nymphes,  v.  74  sq., 
sur  laquelle  nous  n'avons  aucun  renseignement. 

Pour  composer  sa  fêle  rustique,  v.  69  sq.,  Virgile  a 
emprunté  quelques  détails  aux  réjouissances  sans  aucun 
rapport  avec  Daphnis,  que  décrit  Lykidas  dans  l'Id.  VII, 
V.  63  sq.  Ces  réjouissances  n'ont  rien  de  religieux  et  Vir- 
gile en  a  négligé  bien  des  traits  charmants,  la  couronne 
de  tleurs,  la  jonchée  d'herbes  haute  d'une  coudée,  l'atli- 
tude  du  gourmet  qui  surveille  la  cuisson  des  fèves,  du 
buveur  éméritc  qui  vide  tranquillement  sa  coupe  jusqu'à 
ce  que  sa  lèvre  rencontre  la  lie.  Au  «  IlxcXeaTtxbv  otvov  »,  v.  65, 
qui  nous  est  complètement  inconnu,  il  a  substitué  le  célèbre 
vin  de  Chios.  Il  a  transformé  les  deux  joueurs  de  flûte  en 
deux  chanteurs  (il  n'y  en  avait  qu'un  chez  Théocrite)  et  il 
leur  a  donné  des  noms  d'imagination,  représentés  du  reste 
ailleurs  dans  les  BucoHques.  Il  a  supprimé  les  belles 
légendes  sur  Daphnis  et  sur  Komalas  et  les  a  remplacées 
par  la  danse  des  Satyres  dans  un  vers  fort  joli  de  facture 
et  de  style;  mais  le  sujet  est  assez  banal.  En  somme  il 
prend  avec  son  modèle  beaucoup  de  libertés. 

Il  faut  remarquer  en  outre  que,  dans  ce  morceau,  il  s'ins- 
pire jusqu'à  un  certain  point  de  la  religion  romaine.  Le 
v.  75  est  une  allusion  aux  Ambarualia;  au  v.  35  il  avait 
nommé  Paies. 

Les  compliments  par  lesquels  Mopsus  accueille  ce  poème 
sont  du  genre  que  nous  avons  déjà  défini.  Théocrite,  dans 
un  cas  analogue,  avait  déjà  fait  des  emprunts  aux  bruits 
harmonieux  de  la  nature;  il  avait  comparé  le  son  de  la 
syrinx  au  murmure  du  vent  dans  le  feuillage  d'un  pin, 
Id.  I,  V.  1  sq.,  et  le  charme  de  la  poésie  chantée  au  bruit 
d'une  cascade,  Id.  l,  v.  7  :  «  "AÔtov  w  tuoijxyiv  to  tsov  {jléXoç,  rj 

1.  Gebauer,  Quatenus  Verr/iUiis  in  opit/ictis...,  p.  1,  après  Heyne,  rap- 
proche encore  do  ce  passage  les  v.  58  sq.  de  l'Id.  V,  à  cause  de  la  diffé- 
rence de  construction  :  «  pocula...  spumantia  lacté...  crateras...oliui  »,cf.. 
-  ya'jXw;...  YaXaxxo;...  axaçîôa;...  xr^pC  £-/ot(Ta;.  »  Aucun  de  ces  mots, 
ne  correspond  à  «  pocula  >*. 


LA  CINQUIÈME   ÉGLOGUE  177 

o  xaTa*/sç  Tr^  àith  xàç  itétpac  xaTa>.et6eTai  u'I'ôôev  uSwp  ».  Mais 
on  voit  que  Virgile  a  voulu  surpasser  son  modèle.  Les 
pâtres  de  Théocrite  parlent  de  ce  qu'ils  entendent  sur  le 
moment,  ceux  de  Virgile  vont  chercher  dans  leurs  souve- 
nirs; les  images  des  pâtres  de  Théocrite  sont  plus  douces 
et  plus  simples,  celles  de  Virgile  ont  un  caractère  sauvage 
qui  est  très  poétique,  mais  qui  ne  paraît  pas  en  rapport 
avec  la  circonstance. 

L'échange  des  cadeaux  après  un  chant  amébée  se  trouve 
déjà  dans  Théocrite,  Id.  VI,  v.  43;  il  s*agit  d'une  syrinx  et 
d'une  flûte.  Ce  passage  a  donc  eu  de  l'influence  sur  la  fin 
de  l'Égl.  V.  Dans  Tld.  IX  le  pâtre,  qui  a  provoqué  les  chants 
de  Daphnis  et  de  Menalkas,  donne  à  ce  dernier  une  coquille, 
au  premier  une  massue  pastorale,  v.  23  sq.  :  «  AafviSt  {xsv 
y.opûvav,  xàv  {jloî  itaipo;  ëtpEçev  àypoç  AOtoçu-fi,  "^àv  o'J5'  av 
r<T(i)ç  (jL(0(j.àa-aTO  téxtwv  ».  L'éloge  de  la  massue  montre  que 
c'est  ce  passage  que  Virgile  a  eu  sous  les  yeux;  mais  il  a 
enchéri.  Tandis  que  la  massue  de  Théocrite  est  naturelle- 
ment aussi  belle  que  si  elle  était  fabriquée,  celle  de  Virgile 
doit  à  la  fois  à  la  nature  et  à  Tart.  Virgile  enjolive  son 
modèle  d'une  façon  un  peu  naïve.  Dans  Tld.  Ville  chevrier 
Lykidas  est  si  satisfait  du  chant  de  son  ami  Simichidas 
qu'il  lui  fait  cadeau  de  son  XaywêdXov  pour  être  «  èx  Moicrâv 
Çetvriïov  »,  V.  129.  Il  le  lui  avait  promis  (cf.,  v.  43,  xop-jvav, 
qui  est  la  même  chose  que  le  XaywSdXov).  Virgile  a  cru 
rendre  la  chose  plus  piquante  par  les  demandes  d'Anti- 
gènes. 

La  composition  de  la  V^  Égl.  s'expliquant  tout  naturel- 
lement par  le  désir  d'écrire  une  pièce  intéressante  avec  des 
procédés  d'imitation  un  peu  plus  libres  que  précédemment, 
il  ne  semble  pas  qu'il  faille  y  chercher  d'allégorie  autre 
que  celle  qui  ressort  du  v.  85  sq.  Encore  est-elle  incom- 
plète. On  ne  peut  admettre,  en  efTet,  que  Virgile  ait  voulu 
saluer  les  débuts  d'un  jeune  poète  bucolique  contempo- 
rain, chez  qui  il  aurait  reconnu  un  talent  égal  au  sien,  et 
se  soit  plu  à  mettre  ses  propres  vers  en  comparaison  avec 
ceux  de  ce  jeune  rival.  A  ce  point  de  vue  Menalcas  et 
Mopsus  ne  sont  que  des  pâtres  imités  de  Théocrite  et  dans 
les  rapports  qu'ils  ont  l'un  avec  l'autre  il  n'y  a  pas  lieu  de 
chercher   d'allusion   contemporaine.   L'identification   de 


4  78  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Menalcas  avec  Virgile  n'est  donc  que  partielle  et  momen- 
tanée. Pourtant,  si  Ton  réfléchit  que  la  pièce  a  été  écrite 
pour  soumettre  au  public  les  deux  morceaux  brillants  sur 
Daphnis,  que  sur  ces  morceaux  Virgile  concentre  une  série 
de  compliments  hyperboliques,  on  n'est  pas  éloigné  de 
croire  qu'il  les  considérait  comme  de  petits  chefs-d'œuvre  et 
qu'il  a  voulu  à  la  fois  exprimer  sa  satisfaction  et  indiquer 
d'avance  au  lecteur  la  direction  que  devait  prendre  son 
jugement.  De  môme,  dans  la  IX°  Égl.,  il  fait  exprimer  aux 
pâtres  qui  récitent  les  vers  de  Menalcas  une  admiration 
enthousiaste  pour  ces  vers,  et  Menalcas,  c'est  lui-même. 

Les  commentateurs  anciens  ont  cherché  pour  le  person- 
nage de  Daphnis  une  interprétation  allégorique.  Ils  y  ont  vu 
les  uns  Flaccus,  le  frère  de  Virgile  —  mais  il  serait  ridicule 
que  Virgile  fit  l'apothéose  de  son  jeune  frère  — ,  d'autres 
Saloninus,  le  fils  de  PoUion  — ,  mais  les  dates  s'opposent  à 
cette  explication  — ,  d'autres  enfin  Jules  César  ^  Cette  der- 
nière explication  a  été  adoptée  par  un  certain  nombre 
d'éditeurs  et  de  critiques  modernes  2.  Elle  n'est  pas  abso- 
lument inadmissible  par  elle-même.  César  était  populaire 
dans  la  Transpadane;  Pollion  était  césarien,  Virgile  éga- 
lement. Le  principe  n'en  est  pas  atteint  par  les  allusions 
ridicules  et  forcées  des  Scholia  Bernensia;  il  est  certain 
qu'un  certain  nombre  de  traits,  «  puer  »,  v.  54,  l'intro- 
duction du  culte  de  Bacchus,  y.  29  sq.,  etc..  ne  convien- 
nent pas  à  César,  mais  on  peut  se  retrancher  dans  le 
système  de  l'alléo^orie  incomplète.  Toutefois,  pour  que 
cette  explication  fût  possible,  il  faudrait  qu'elle  eût  un 
point  de  départ  dans  le  texte  même  de  Virgile;  or  ce  point 
de  départ  manque  absolument  ^.  Suétone  *  raconte  qu'on 

1.  Scholia  Dernensia,  Préamb.  de  l'Égl.  V,  p.  783,  784,  ad  v.  20, 
ad  V.  22,  etc.  Cf.  Serv.  ad  V,  20,  29,  56. 

2.  Cf.  A.  Feilchenfeld,  Op.  laud.y  p.  18,  qui  la  combat  et  qui  cite 
parmi  ses  partisans  Agrcsti,  Glaser,  Kappes,  Bitschofsky,  Nettleship, 
Sellar.  Scliapor,  De  Eclogis....,  p.  25  sq.,  Symb.  Joachim.,  p.  23  sq.,  no 
lui  est  pas  favorable,  Kolstcr,  p.  78  do  son  édition,  E.  Krause,  Op. 
laud.y  p.  41  sq.  (sans  adopter  toutes  les  raisons  do  Scliapcr),  Sonntag, 
Op.  laud.,  p.  122,  non  plus. 

3.  J.  n.  Voss,  Argum.  de  la  V«  Égl.,  déclare  au  contraire  que  tout 
concorde  pour  faire  reconnaître  le  dictateur  Jules  César. 

4.  Jul.  Cnes.,  §  81. 


I 

I 


LA  CINQUIEME   ÉGLOGUE  179 

•rapporta  à  César,  quelques  jours  avant  sa  mort,  le  prodige 
suivant  :  «  Les  troupeaux  de  chevaux  qu'il  avait  lâchés  en 
liberté  et  consacrés  aux  dieux  au  moment  du  passage  du 
Rubicon  auraient  cessé  de  manger  et  pleuré  abondam- 
ment ».  Mais,  dfins  Virgile,  au  v.  26,  «  quadrupes  »  ne  s'ap- 
plique pas  aux  chevaux,  mais  aux  troupeaux.  C'est  du 
reste  une  imitation  de  Théocrite.  Suétone  raconte  égale- 
ment *  que,  «  la  nuit  qui  précéda  sa  mort,  César  rêva 
qu'il  volait  au-dessus  des  nuages  et  qu'il  mettait  sa  main 
dans  celle  de  Jupiter  ».  Mais  c'était  une  idée  courante  à 
cette  époque  que  les  âmes  des  morts  illustres  étaient 
transportées  dans  les  astres;  c'est  cette  idée  que  Virgile 
met  en  œuvre,  v.  56  sq.  ;  elle  n'a  pas  de  relation  néces- 
saire avec  César.  A  propos  de  l'association  du  culte  de 
Daphnis  à  celui  de  Phœbus,  on  rappelle  '  qu  après  l'apo- 
théose de  César,  le  jour  anniversaire  de  sa  naissance  coïn- 
cidant avec  la  date  des  jeux  ApoUinaires,  jeux  pendant 
lesquels  les  livres  sibyllins  défendaient  de  sacrifier  à  un 
autre  dieu  qu'Apollon,  on  en  avança  la  célébration.  Mais  il 
est  bien  probable  qu'au  v.  66  Daphnis  est  rapproché  de 
Phœbus  comme  d'un  dieu  rustique  (plutôt  encore  que 
comme  du  dieu  des  vers).  Dans  ces  circonstances  l'allusion 
à  César  se  présente  comme  étant  simplement  l'œuvre  des 
commentateurs  :  c'est  dire  que  c'est  une  hypothèse  qui  n'a 
pas  grande  valeur.  Il  faut  s'en  tenir  à  l'opinion  si  sagement 
formulée  par  Heyne  ^  :  '<  Quod  si  altiorem,  quam  verborura 
ratio  ferl,  sententiam  quaerendam  putes,  ad  Cacsarcm  ut 
putes  poetam  respexisse,  feram  cquidem;  modo  non  sin- 
gula  allegorice  interpretari  ausis;...  quod  tamen  cogat  nos, 
nihil  inest;  in  ferre  autem  de  suo  aliquid  alieni,  quod  non 
in  ipso  carminé  habetur,  non  est  boni  interpretis,  cui  satis 
esse  débet,  elicere  ea,  quae  in  carminé  sunt,  non  ea,  quae 
sunt  extra  carmen,  inferre  ». 

1.  Jid.  Caes.,  §81. 

2.  A.  Forbigcr  *,  ad  V,  65. 

3.  Hoyno-Wagner  *,  t.  I,  p.  148,  Argum.  de  l'Égl.  V. 


CHAPITRE    VI 


La  septième   Églogue. 


Tout  ce  qu'on  sait  de  la  VII^  Églogue  c'est  qu'elle  a  été 
composée  après  Ja  \^  et  très  vraisemblablement  avant  la 
IX®  *.  On  ne  peut  la  dater  exactement.  L'allusion  du  v.  55 
au  «  formosus  Alexis  »  engage  à  la  rapprocher  de  la 
seconde.  En  revanche  l'épithète  u  Arcades  »,  v.  4  et  26, 
engage  à  la  rapprocher  des  Égl.  VIII  etX,  où  Virgile  décrit 
avec  complaisance  l'Arcadie  bucolique. 

L'Arcadie  bucolique  paraît  être  une  invention  de  Virgile. 
Elle  n'existe  pas  chez  ïhéocrite.  Théocrite  considère  bien 
le  dieu  Pan  comme  le  joueur  de  syrinx  par  excellence,  le 
maître  des  pâtres  chanteurs  de  la  Sicile,  et  c'est  à  lui  que 
Daphnis  mourant  remet  sa  syrinx  ^.  Il  sait  qu'il  a  deux 
séjours  favoris,  l'Arcadie  et  la  Sicile  '^,  mais  que  sa  véri- 
table patrie  est  l'Arcadie,  où  il  reçoit  un  culte  dont  il  décrit 
les  cérémonies  très  particulières  *.  Mais  il  n'imagine  pas  en 
Arcadie  une  population  de  pâtres  chanteurs  et  joueurs  de 
syrinx  comme  ceux  qui  sont  les  personnages  de  ses  Idylles  : 
ceux-ci,  il  ne  pouvait  les  quahfier  d'Arcadiens,  puisque  ce 
sont  des  gens  de  Sicile,  de  l'Italie  méridionale,  de  Kos. 

Virgile  se  fait  de  Pan  une  idée  très  analogue  à  celle  de 
Théocrite  ^.  C'est  le  prolecteur  des  troupeaux  et  des  patres, 

1.  Cf.  p.  72. 
'i   Id.  L  V.  128  sq. 
3.  Jbid.,  V.  123  sq. 
1.  Id.  VII,  V.  106  sq. 
5.  Cf.  p.  497. 


LA   SEPTIÈME  ÉGLOGUE  181 

rinventeur  de  la  syrinx  et  le  premier  maître  qui  ait 
enseigné  à  s'en  servir,  ÊgL  II,  v.  32  sq.  Orl'Arcadie  réelle 
était  un  pays  de  pâturages  et  de  troupeaux  *.  Dès  lors,  il 
devait  paraître  singulier  que  Pan  eût  institué  et  propagé 
le  chant  bucolique  en  Sicile,  où  il  n'était  qu'un  étranger,  et 
qu'il  ne  Teût  pas  fait  fleurir  en  Arcadie,  où  il  était  chez 
lui.  C'est  là  sans  doute  ce  qui  a  frappé  Virgile,  chez  qui 
nous  trouvons  une  Arcadie  poétique  très  semblable  à  la 
Sicile  poétique  de  Théocrite.  Comme  nous  n'avons  point 
là-dessus  de  renseignements  —  car  l'éducation  musicale 
des  Arcadiens  dont  parle  Athénée  ^  est  une  institution 
politique  sans  rapport  avec  le  chant  bucolique,  —  il  faut 
admettre  que  nous  sommes  en  présence  d'une  création 
de  Virgile  ^.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que,  après  avoir 
parlé  de  l'invention  de  la  syrinx  par  Pan  dans  la  Il<^  Églo- 
gue,  il  parle  dans  la  IV®,  v.  58  sq.,  d'un  concours,  qui  pour- 
rait avoir  Heu  entre  lui  et  Pan  en  présence  d'un  jury  d'Ar- 
cadiens  :  «  Pan  etiam  Arcadia  mecum  si  iudice  cerlet.  Pan 
etiam  Arcadia  dicat  se  iudice  uictum  ».  Dans  la  Vil'»,  pour 
exprimer  l'excellence  du  talent  musical  des  interlocuteurs, 
il  les  appelle  «  Arcades  ».  Dans  la  V1II«,  v.  22  sq.,  il  fait 
une  description  du  Ménale,  où  l'on  entend  sans  cesse  les 
bergers  chanter  leurs  amours  et  Pan  jouer  de  la  syrinx 
qu'il  a  inventée.  Enfln,  dans  la  X«,  c'est  en  Arcadie  même 
qu'est  transporté  le  lieu  de  la  scène;  Pan,  le  dieu  de  l'Ar- 
cadie,  vient  apporter  à  Gallus  ses  condoléances;  quand 
celui-ci  exprime  ses  regrets  de  n'avoir  pas  été  un  simple 
pâtre  chanteur,  qu'il  prie  les  pâtres  de  célébrer  ses  amours, 
il  les  considère  comme  des  Arcadiens;  c'est  en  Arcadie  qu'il 
songe  à  chercher  l'oubli  de  ses  malheurs. 

C'est  donc  seulement  dans  les  Égl.  VIII  et  X  que  cette 
conception  de  Virgile  prend  définitivement  corps;  si  l'on 
admet  qu'elle  s'est  formée  peu  à  peu  dans  son  esprit,  on 
trouvera  singulier  qu'il  ait,  dans  la  VIP  Égl.,  qualifié  brus- 


1.  Id.  XXII,  V.  157,  *Apxa5îa  x'  &\j[i.ot,lo<;, 

2.  XIV,  22,  p.  626  b  sq. 

3.  E.  Glaser,  P.  Vergilius  Maro's  Bucolica,  Einleit.,  p.  6  :  «  Und 
doch  ist  keine  Sage  bckannt,  dio  uns  in  das  Land  Arkadien  als  den 
Ursitz  der  Erfindung  oder  auch  nur  der  Blûthe  einer  bacolischen  Mu- 
sekunst  versetzte  ». 

ÉTUDE  SUR   LES  BUCOL.   DE  VIROILE.  11 


182  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

quement  ses  pâtres  d'Arcadiens,  sans  que  rien  —  car  l'in- 
dication de  la  ll*^  Égl.  n'est  pas  suffisante  —  ait  averti  le 
lecteur  de  ce  qu'il  entendait  par  là.  Au  contraire,  après  la 
IV^  Égl.,  l'expression  devient  plus  facilement  compréhen- 
sible. Il  semble  donc  que  la  VU^  Égl.  a  dû  être  écrite  après 
la  IV®;  mais  ce  n'est  là  qu'un  indice  et  comme,  par  la  pré- 
sence du  chant  amébée,  elle  se  rapproche  beaucoup  de  la 
IIP,  nous  allons  l'examiner  maintenant. 

La  VIl^  Égl.  se  compose  d'un  préambule  narratif,  qui  met 
en  scène  les  personnages,  et  d'un  chant  amébée  exécuté  par 
deux  d'entre  eux.  Le  préambule  ne  nous  est  pas  donné 
comme  l'œuvre  du  poète;  c'est  un  récit  fait  par  l'un  des 
assistants,  Mélibée,  qui  a  été  présent  à  la  scène,  qui  en  a 
tout  retenu,  même  le  chant  amébée,  et  qui  raconte  la  chose. 
Il  y  a  là  une  innovation  et  un  artifice  qui  ne  se  rencontre 
pas  ailleurs  chez  Virgile.  A  qui  et  dans  quelles  circonstances 
Mélibée  fait-il  ce  récit?  C'est  ce  qu'on  ne  nous  dit  pas. 

Le  paysage  de  l'introduction  a  une  franchise  et  une  net- 
teté beaucoup  plus  grandes  que  celui  des  pièces  précédentes 
Nous  ne  sommes  plus  dans  cette.  Sicile  de  convention,  qui 
est  le  théâtre  formellement  indiqué  de  la  II*'  Égl.,  vague- 
ment supposé  de  la  III®  et  de  la  V®.  Nous  sommes  sur  les 
bords  du  Mincio,  v.  12  sq.,  c'est-à-dire  dans  le  canton  même 
qu'habitait  Virgile,  et,  par  conséquent,  le  paysage  qu'il 
décrit  est  celui  qu'il  avait  sous  les  yeux.  L'importance  des 
Églogues  placées  par  l'auteur  dans  la  Transpadane  est  très 
grande  pour  déterminer  l'origine  du  paysage  des  Bucoliques. 
Tout  ce  qui  de  celles-ci  a  passé  dans  les  autres  ne  vient 
pas  de  Théocrite,  mais  des  impressions  personnelles  de  Vir- 
gile, et  c'est  grâce  à  elles  que  nous  pouvons  distinguer,  d'une 
part,  l'influence  de  l'observation  directe,  de  l'autre,  celle  des 
lectures.  Ici  Virgile  décrit  avec  une  grande  exactitude  le 
Mincio  et  ses  rives  bordées  de  roseaux.  Les  prairies,  v.  11, 
l'yeuse,  v.  i,  le  chêne  où  sont  logées  les  abeilles,  v.  13,  les 
myrtes,  dont  la  culture  sous  le  climat  où  ils  sont  placés 
demande  certaines  précautions,  v.  6,  sont  des  objets  qui  ne 
sont  pas  venus  de  Théocrite  par  voie  d'imitation  littéraire, 
mais  qui  étaient  familiers  à  Virgile  depuis  son  enfance. 

En  comparant  ce  paysage  à  celui  du  chant  amébée,  nous 
pouvons  fixer  la  part  qui,  dans  celui-là,  revient  à  la  conven- 


LA  SEPTIEME   EGLOGUE  183 

tion  et  celle  qui  émane  de  la  réalité.  Sont  communes  à 
Théocrite  et  à  Virgile  les  plantes  suivantes  *  :  «  pinu  »,  v.  24  ; 
«  hedera  »,  v.  25;  «  arbutus  »,  v.  46;  «  iuniperi  »,  v.  53; 
«populus  »,  V.  61  et  66;  «laurea  »,  v.  62;  «  uitis»,  v.  61  ;cf. 
«  laeto..inpalmite»,v.  48,  etwpampineas...  umbras»,v.  58. 
Sont  particulières  à  Virgile  :  «  baccare  »,  v.  27  ;  «  thymo.. .  Hy- 
blae  »,  V.  37  ;  —  le  thym  ne  figure  pas  dans  les  poèmes  buco- 
liques de  Théocrite,  mais  le  déterminatif,  que  lui  donne  ici 
Virgile,  montre  qu'il  veut  parler  d'une  plante  de  Sicile;  il 
cherche  donc  la  couleur  locale  ;  —  «  Sardoniis...  herbis  », 
V.  41  ;  —  il  n'en  est  pas  question  dans  Théocrite;  c'est 
chez' Virgile  une  plante  d'origine  étrangère;  —  «  rusco  », 
V.  42;  —  Théocrite  mentionne  un  certain  nombre  de 
plantes  à  piquants  qu'il  n'est  pas  facile  d'identifier;  — 
«  alga  »,  V.  42;  —  l'algue  marine  ne  figure  pas  chez  Théo- 
crite; Virgile,  en  la  citant,  suppose  un  pays  baigné  par  la 
mer;  il  cherche  donc  la  couleur  locale  sicilienne;  —  «  cas- 
taneae  »,  v.  53;  —  Théocrite  ne  parle  pas  des  châtaigniers, 
mais  son  silence  est  accidentel;  encore  aujourd'hui  il  y  a 
des  châtaigniers  sur  l'Etna;  —  «  myrtus  »,  v.  62(cf.  v.  6)  ;  — 
c'est  une  plante  qu'on  cultivait  dans  les  jardins  aux  envi- 
rons de  Mantoue;  —  «  corylos  »,  v.  63  et  64;  «  fraxinus  », 
V  6o  et  68,  «  abies  »,  v.  66. 

Parmi  les  animaux,  le  sanglier,  «  apri  »,  v.  29,  habitait  du 
temps  de  Virgile  les  montagnes  et  les  marécages  de  l'Italie. 
Les  cygnes,  «  cycnis  »,  v.  38,  figurent  aussi  dans  Théo- 
crite; mais  nous  savons  qu'il  y  en  avait  également  aux 
environs  de  Mantoue,  sur  les  eaux  du  Mincio,  ÉgL  IX,  29, 
Géorgiques,  II,  199. 

Les  montagnes  du  v.  56  rapprochées  du  «  formosus 
Alexis  »,  V.  55,  paraissent  faire  allusion  aux  montagnes  delà 
11°  Égl.  et  par  conséquent  être  siciliennes;  mais  il  y  en 
avait  aussi  aux  environs  de  Mantoue.  Au  v.  56,  «  uideas  et 
flumina  sicca  »  convient  mieux  à  une  région  tout  à  fait 
méridionale  comme  la  Sicile  et  à  ses  torrents  facilement 
desséchés  qu'à  un  pays  comme  la  Transpadane,  où  les  eaux, 
sont  régulières  et  perpétuelles;  mais  on  peut  dire  que  si 
on  l'applique  à  la  Transpadane,  l'influence  attribuée  à  la 

1.  Cf.  p.  167  SI. 


i84  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

présence  d'Alexis  esl  bien  plus  significative.  La  sécheresse 
absolue  des  v.  57  sq.  indique  un  pays  très  méridional;  au 
contraire,  les  huttes  enfumées  des  v.  49  sq.,  où  on  fait  bon 
feu  pour  se  garantir  du  froid,  rappellent  le  climat  déjà 
rigoureux  des  contreforts  des  Alpes. 

En  somme  le  paysage  du  chant  amébée  est  un  paysage 
lombard  teinté  de  sicilianisme. 

La  saison  à  laquelle  se  passe  la  scène  de  l'Égl.  VII  —  ce 
qui  ne  préjuge  rien  de  Tépoque  où  elle  a  été  composée,  — 
n'est  pas  nettement  indiquée.  Kolster*  suppose  que  les  soins 
pris  pour  garantir  les  myrtes  du  froid  au  v.  6  font  allusion 
à  la  fin  de  l'automne;  c'est  à  ce  moment  qu'on  les  entoure 
de  paille  pour  leur  permettre  de  braver  les  rigueurs  de 
l'hiver.  On  peut  également  conjecturer  qu'on  les  débarrasse 
(le  leurs  paillassons  aux  premiers  beaux  jours  et  qu'on  les 
recouvre  vers  le  soir  pour  les  préserver  du  froid  de  la  nuit; 
il  s'agirait  alors  du  printemps.  M.  Sonntag^  se  décide  pour 
l'automne,  J.  H.  Voss,  Schaper,  Kappes,  Glaser  pour  le  prin- 
temps. On  s'est  également  servi,  pour  déterminer  la  saison, 
(lu  V.  15;  mais  il  n'est  pas  absolument  clair  et  tout  dépend 
de  la  façon  dont  on  l'entend.  La  seule  chose  qui  ressorte 
du  texte  de  Virgile,  c'est  que  nous  sommes  à  un  moment  où 
les  nuits  sont  fraîches,  maisoù,  pendant  le  jour,  il  fait  assez 
chaud  pour  qu'on  puisse  s'asseoir  tranquillement  à  l'ombre 
dans  les  prairies  :  ce  peut  être  le  printemps  ou  l'automne. 

L'heure  de  la  scène  n'est  pas  non  plus  nettement  fixée  ; 
on  pourrait  chercher  à  la  deviner  par  le  v.  H .  Mais  Vir- 
gile nous  apprend  dans  les  Géorgiques  qu'on  faisait  boire 
les  troupeaux  deux  fois,  avant  et  après  la  grosse  chaleur 
du  jour,  III,  327  sq.  et  335  sq.  ;  il  est  vrai  qu'il  s'agit  là  du 
petit  bétail.  Si,  au  v.  6,  on  croit  que  Mélibée  empaqueté  ses 
myrtes,  non  pas  définitivement  pour  l'hiver,  mais  seule- 
ment pour  la  nuit  au  printemps,  il  faudra  se  décider  pour 
le  soir. 

Sur  les  personnages  de  TÉglogue,  voici  les  renseigne- 
ments que  nous  donne  le  texte  : 

Daphnis,  le  juge  du  concours,  pourrait  être  un  berger 

1.  P.  143  de  son  édition. 

2.  Op.  laud.,  p.  136. 


LA   SEPTIEME   ÉGLOGUE  185 

quelconque  *.  Mais  dans  Théocrite  le  Daphnis  qui,  dans 
sa  jeunesse,  se  distingue  si  brillamment  par  son  talent 
poétique,  est  bien  le  bouvier  mythologique  dont  il  chante 
ailleurs  la  mort.  Rien  n'empêche  qu'il  n'en  soit  de  même 
dans  l'Jigl.  Vil.  L'antériorité  de  l'Égl.  V,  où  Virgile  a  célébré 
sa  mort  et  son  apothéose,  ne  prouve  rien;  les  Bucoliques 
ne  sont  pas  un  roman  suivi,  dans  lequel  on  ne  saurait 
remettre  en  scène  un  personnage  qu'on  a  tué  précédem- 
ment. La  question  serait  tranchée,  si  l'on  pouvait  sûrement 
rapporter  à  Daphnis  les  «  iuuenci  »  du  v.  H.  Malheureu- 
sement il  se  peut  qu'ils  appartiennent  à  Mélibée,  comme 
il  se  peut  aussi  qu'ils  n'appartiennent  ni  à  l'un  ni  à 
l'autre. 

Mélibée  est  désigné  aux  v.  7  et  9  comme  un  chevrier; 
mais  au  v.  15  *  il  a  des  agneaux.  Il  se  trouve  exac- 
tement dans  la  même  situation  que  le  Corydon  de  la 
11°  Égl.  Comme  Corydon  avait  des  vignes,  Mélibée  a  des 
myrtes  à  soigner,  v.  6.  Il  est  donc  à  la  tête  d'une  exploi- 
tation rurale;  mais  c'est  un  très  petit  propriétaire.  Car 
il  n'a  personne  pour  l'aider,  personne  pour  garder  son 
bouc,  qui  s'en  va  à  l'aventure  pendant  qu'il  s'occupe  de 
ses  myrtes,  personne  pour  s'occuper  de  ses  agneaux  pen- 
dant qu'il  assiste  au  concours  de  poésie  entre  Corydon  et 
Thyrsis.  C'est  à  la  fois  un  homme  pratique  et  un  dilet- 
tante. Il  connaît  familièrement  Daphnis.  Il  ne  semble  pas 
qu'il  soit  lié  particulièrement  avec  aucun  des  deux  concur- 
rents; mais  l'issue  du  débat  lui  fait  concevoir  pour  Corydon 
une  estime  qui  ne  doit  pas  s'effacer,  v.  70. 

De  Corydon  nous  apprenons  que  c'est  un  chevrier,  v.  3  ; 
qu'il  est  à  la  fleur  de  l'âge  et  chanteur  habile,  v.  4  sq. 
Nous  assistons  à  l'épreuve  qui  consacre  son  talent  et  le  fait 
passer  définitivement  au  premier  rang,  v.  70.  Il  ne  faut 
pas  en  général  chercher  dans  le  chant  amébée,  tel  que  le 
conçoit  Virgile,  des  renseignements  personnels  sur  ceux 
qui  le  prononcent.  Toutefois  c'est  en  son  propre  nom  que 
parle  Corydon  dans  l'invocation,  v.  21  sq.  11  est  donc  l'ami 
du  poète  rustique  Codrus,  et  il  le  considère  comme  un 


1.  C'est  l'opinion  do  Kolster,  p.  113  do  son  édition. 

2.  Sei'o.  Danielin.  ad  h.  1.  :  «  ergo  uarium  pccus  habuit  ». 


186  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

maître  en  son  art.  Par  Tallusion  au  «  formosus  Alexis  » 
du  V.  55  Virgile  a  sans  doute  voulu  attester  que  le 
Corydon  de  la  Vllo  Égl.  est  celui  de  la  H®;  mais  peut-être 
cherche-t-il  surtout,  suivant  son  habitude,  à  rappeler  une 
œuvre  antérieure. 

De  même  que  Corydon,  Thyrsis  est  à  la  fleur  de  l'âge 
et  chanteur  excellent,  v.  4  sq.  C'est  un  berger,  v.  3.  11  est 
l'ennemi  de  Codrus,  v.  2o  sq.  Voilà  tout  ce  que  Virgile 
juge  à  propos  de  nous  dire  de  lui. 

Quant  à  Alcippé  et  à  Phyllis,  on  s'est  demandé  si 
c'étaient  des  noms  de  servantes  rustiques  quelconques  ou 
les  servantes,  peut-être  les  amies  de  Corydon  et  de 
Thyrsis  ^  La  seconde  explication  parait  plus  conforme  au 
texte;  si  Mélibée  voulait  dire  :  «  Je  n'avais  pas  d'Alcippé 
ou  de  Phyllis...  »  en  imaginant  des  noms  en  l'air,  il 
semble  qu*il  emploierait  «  uel  »  et  non  pas  «  nec  »  ^, 
Quant  à  répartir  Alcippé  et  Phyllis  entre  les  deux  concur- 
rents, comme  Corydon  figure  le  1«^,  v.  2  et  16,  il  semble 
naturel  de  lui  attribuer  Alcippé  et  Phyllis  à  Thyrsis.  Au 
V.  59  du  chant  amébée,  Thyrsis  dit  «  Phyllidis...  nostrae  ». 
Sans  doute  c'est  une  erreur  de  chercher  dans  les  chants 
amébées  de  Virgile  des  renseignements  sur  les  sentiments 
vrais  et  sur  la  biographie  de  ses  personnages.  Mais  comme, 
dans  le  couplet  correspondant,  il  est  question  du  «  for- 
mosus Alexis  »,  l'ami  typique  de  Corydon,  il  est  possible 
que  Thyrsis  réponde  par  un  nom  véritable.  Cela  n'est  pas 
certain. 

Sur  les  circonstances  qui  ont  amené  le  combat  poétique 
entre  Corydon  et  Thyrsis,  Virgile  ne  nous  dit  rien;  ce 
sont  des  réalités  qu'il  néglige  volontiers.  Au  début  de 


1.  Serv.  ad  v.  M  :  «  has  duas  intellegamus  arnicas  esse  cantantum; 
nam  hoc  dicit  :  nec  Alcippen  habebam,  ut  ille,  nec  Phyllida,  ut  alter  : 
Aut  ut  plei'ique  putant  nomen  uil'teae  ».E.  Glaser,  dans  son  édition,  p.  14-: 
«  Es  ist,  gegen  Voss,  anzunehmen,  dass  dieso  beide  Namen  die  der 
Magde  oder  Freundinnen  dcr  wettstreitenden  Hirten  sind  >». 

2.  «  Neque»)  du  v.  14  ne  correspond  pas  à  «  nec  »  du  môme  vers,  mais 
à  «  Et  »  du  V.  16  :  d'une  part  je  n'avais  pas  de  servante,  d'autre  part  il 
y  avait  un  concours  intéressant.  Ce  sont  là  les  deux  motifs  de  son 
incertitude.  11  en  résulte  qu'il  faut,  à  la  fin  du  v.  15,  non  pas  un  point 
et  virgule  (Heyne- Wagner  ♦,  Ribbeck,  Forbiger  *,  Kappcs,  Ladewig- 
Schaper  '),  mais  une  simple  virgule  (AV.  Kloucek). 


LA   SEPTIÈME   ÉGLOGUE  187 

rÉglogue,  Daphnis  est  assis,  prêt  à  remplir  ses  fonctions 
de  juge.  «  Forte  »,  v.  1,  indique  que  la  chose  trouve  ainsi. 
Ce  qui  est  un  hasard,  ce  n'est  pas  que  Daphnis  se  soit 
assis  là,  c'est  queMélibée  y  soit  venu  *.  «  Arguta  »  est  une 
épithète  pittoresque  traduisant  ie  murmure  de  la  brise 
dans  le  feuillage  de  l'yeuse.  Les  deux  concurrents  ont 
réuni  leurs  troupeaux;  Virgile  ne  nous  dit  pas  qui  les 
garde.  En  revanche,  il  décrit  la  jeunesse  florissante  des 
deux  concurrents  dans  un  vers  que  rend  élégant,  indépen- 
damment de  l'expression,  le  mot  «  ambo  »  au  commence- 
ment et  à  la  lin.  Nous  n'avons  donc  pas  affaire,  comme 
dans  la  III®  et  dans  la  V'^  Égl.,  à  des  interlocuteurs  d'âge 
différent,  différence  qui  influe  sur  leurs  rapports.  Ce  sont 
de  vrais  virtuoses,  «  Arcades  »  2,  et  le  mot  est  développé 
par  le  vers  suivant.  W.  H.  Kolster  ^  explique  excellem- 
ment que,  le  paysage  étant  un  paysage  des  environs  de 
Mantoue,  sans  l'épithète  d'  «  Arcades  »,  on  entendrait  for- 
cément des  pâtres  du  pays.  Or  Virgile  veut  nous  avertir 
que  nous  avons  affaire  à  des  personnages  imités  de  Tliéo- 
crite,  à  des  pâtres  chanteurs  imaginaires.  S'il  donne  une 
certaine  réalité  à  ses  Bucoliques  en  peignant  souvent  les 
plantes,  les  animaux,  les  sites  d'après  nature,  si  mémo 
ses  personnages  ont  quelques  traits  des  propriétaires  ses 
voisins,  leur  talent  poétique  et  musical  est  de  convention. 
C'est  ce  qu'il  laisse  entendre  ici.  Il  entre  davantage  dans 
le  détail  de  ce  talent  au  v.  5  :  «  Et  cantare  pares  et  res- 
pondere  parati  ».  «  Respondere  »,  c'est  jouer  le  rôle  délicat 
du  répondant  dans  le  chant  amébée.  Il  semble  que,  par 
suite  de  cette  opposition,  «  cantare  »  doive  signifier  jouer 

1.  Le  sens  est  :  «  Forte,  cum  Daphnis  consedisset...  etc.,  ego  hue  ucni  ». 

2.  Serv.  ad  VII,  4  :  «  Non  re  uera  Arcades  —  nani  apud  Mantuam  res 
agitur  —  sed  sic  perlti  ut  eos  Arcades  putares  ;  nam  et  paulo  post  dicturus 
est  :  soli  cantare  periti  Arcades  ».  Scholia  Bernensia  ad  YII,  4  :  «  Cur 
Arcades  dicit,  cum  Mantuani  sint?  Proptcr  eloquentiam,  quia  agrestis 
carminis  fistula  sit  instrumentum,  cuius  primus  Pan  inuentor  fuit  ». 
"W.  H.  Kolster,  p.  144  de  son  édition,  croit  avec  Schaper,  Kappes, 
Olaser,  qu'il  ne  s'agit  pas  d'une  expression  géographique.  "Wagner 
adopte  la  singulière  conjecture  de  Voss,  Ileyne-Wagner  *,  ad  h.  l.  : 
•«  Arcades  serui  post  deletam  Corinthum  in  Italiam  uonisse  uidcntur 
Yossio;  nihil  autem  impedit,  quin  ab  illis  hos  pastores  ortos  putcmus  ». 

3.  P.  163  do  son  édition  :  «...  dadurch  sind  sic  Arcades  (von  don  gewôhn- 
lichen  italischen  Ilirten  unterschioden)  ». 


^88  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

le  rôle  du  premier  interlocuteur  (pour  lequel  Virgile  n'a 
pas  de  terme  propre).  Servius  '  entend  autrement;  il  est 
certain  que  là-dessus  Virgile  n'est  pas  aussi  précis  que 
Théocrite. 

Sur  ces  entrefaites  apparaît  Mélibée,  victime  d'une  aven- 
ture assez  désagréable;  pendant  qu'il  travaillait,  son  bouc 
a  disparu.  Les  mots  «  Vir  gregis  ipse  caper  »,  v.  7,  ne 
sont  pas  seulement  une  expression  ingénieuse  ;  ils  expri- 
ment toute  une  pensée  :  le  bouc  a  entraîné  avec  lui  le 
troupeau,  ou  tout  au  moins  une  partie  du  troupeau,  cf. 
V.  9.  La  rencontre  avec  Daphnis  est  exprimée  avec  beau- 
coup de  vivacité  :  «  Atque  ego  Dapbnim  Aspicio  »,  v.  7  sq. 
Daphnis  le  rassure  immédiatement  :  le  bouc  et  les  che- 
vreaux sont  en  sûreté  (lui  ou  les  autres  pâtres  les  ont  bien 
reconnus;  Virgile  ne  nous  dit  pas  qui  les  garde);  il  invite 
immédiatement  Mélibée  à  s'asseoir  à  Tombre;  il  lui  donne 
trois   raisons  dont  les   deux  dernières  sont  des  raisons 
pittoresques,  v.  12  sq.  :  l'aspect  riant  du  Mincio.  le  plaisir 
d'entendre  murmurer  les  abeilles  (nous  connaissons  ce 
procédé  de  Virgile,  qui  consiste  à  faire  précéder  Je  chant 
amébée  d'une  description  agréable  de  la  nature,  cf.  les 
premiers  v.  de  l'Égl.  V  et  Égl.  III,  v.  55  sq.).  En  même 
temps  le  V.  12  est  l'explication  du  précédent,  v.  11,  qui 
renferme  un  motif  capable  de  toucher  un  paysan  :  «  Hue 
ipsi  potum  uenient  per  prata  iuuenci  »;  naturellement  les 
bœufs  viendront  boire  à  la  rivière.  Mais  à  qui  appartien- 
nent ces  «  iuuenci  »?  Si  ce  sont  ceux  de  Daphnis',  c'est 
une  explication  de  son  attitude  en  apparence  désœuvrée; 
mais  cette  explication  est  assez  inattendue.   Si  ce  sont 
ceux  de  Mélibée  ^,  c'est  une  bonne  raison  pour  qu'il  reste 
là  :  mais  au  moins  Virgile  aurait-il  dû  ajouter  «  tui  »; 
malgré  sa  répugnance  à  préciser  les  réalités,  l'indétermi- 


1.  Ad  VII,  5  :  «  hoc  est  qui  posscnt  et  continuum  carmen  dicerc,  nam 
hoc  est  cantare,  ut  «  Extinctum  nymphac...  »  uel  «<  Candidus  insuetura...  » 
et  amoebaeum  referre,  ut  «  Et  me  Phoobus  aniat...  »  Cette  explication 
est  adoptée  par  W.  H.  Kolster,  p.  111  do  son  édition. 

2.  Ci.  p.  185.  Kolster,  p.  145  :  «  Voss  bomorkt  richtig,  dass  dio  hier 
erwfthnto  Rinderherdo  die  des  Daphnis  soin  miisse  ». 

3.  Servius  ad  v.  U  :  «  et  intcllegimus  istum  praetcr  capcllarum  grcgcm 
iuuencos  habuisse  peculiares  ». 


LA   SEPTIEME  EGLOGUE  i89 

nation  serait  un  peu  forte.  Reste  la  ressource  d'entendre 
la  chose  dans  son  sens  le  plus  simple;  c'est  là  l'endroit  où 
viennent  boire  les  bœufs  qui  sont  dans  les  prairies,  spec- 
tacle toujours  agréable  et  intéressant  pour  des  gens  de  la 
campagne  ;  «  iuuenci  »  est  dit  en  général,  sans  qu'il  soit 
question  du  troupeau  de  l'un  plutôt  que  de  l'autre. 

Suit  une  petite  délibération  assez  amusante.  Mélibée,  qui 
est  un  paysan  sérieux,  est  en  même  temps  amateur  de 
poésie  bucolique.  Il  hésite  entre  Tutile  et  Tagréable;  sa 
préoccupation  intéressée  est  exprimée  par  le  v.  i5  : 
«  Depulsos  alactedomi  quae  clauderet  agnos  ».  Cela  veut- 
il  dire  qu'il  s'agit  d'empêcher  les  agneaux  d'épuiser  leur 
mère  et  de  les  rentrer  quand  ils  auront  assez  teté,  afin 
qu'il  reste  du  lait  pour  la  consommation  journalière  et  la 
fabrication  du  fromage  (M.  Sonnlag,  Op.  laud  .  p.  130  : 
«  quae  agnos  domi  ab  ubere  matris  depelleret  ac  clau- 
deret »)?  Ou  bien  de  rentrer  à  temps  les  agneaux  sevrés 
et  encore  délicats  pour  les  empêcher  de  souffrir  des  intem- 
péries (W.  H.  Kolster,  p.  146  de  son  édition  :  «  um  die  neu- 
geborenen  Lâmmer...  bei  Hause,  gegen  ungQnstige  Wit- 
terung  geschûtzt  zu  halten  »)?  C'est  le  dernier  sens  qui 
me  parait  le  plus  naturel,  bien  qu'ils  soient  tous  deux  pos- 
sibles. Quant  au  plaisir  qui  attend  Mélibée,  la  structure 
ingénieuse  du  v.  10  montre  combien  il  est  considérable  : 
«  Corydon  cum  Thyrside  »,  ce  sont  deux  artistes;  «  ma- 
gnum »  S  à  la  fin  du  vers,  acquiert  une  grande  valeur. 
Le  mot  indique  d'avance  la  décision  que  va  prendre  Mélibée, 
décision  qu'il  exprime  d'une  façon  assez  prosaïque,  v.  17 
—  presque  en  se  condamnant  lui-même,  si  l'on  en  juge 
par  l'antithèse  entre  «  niea  séria  »  et  «  ludo  »  *.  —  Un 
paysan  des  Géorgiques,  habitué  à  ne  prendre  du  bon 
temps  que  lorsque  toutes  les  besognes  agricoles  sont  ter- 
minées, se  fût  décidé  pour  le  parti  contraire.  Mélibée  est 
encore  un  paysan  de  Bucolique. 

Ainsi  le  double  caractère  de  ce  préambule,  c'est  d'être 
pittoresque  et  de  contenir  une  petite  étude  de  caractère 

1.  «  Et  la  lutte  —  Corydon  contre  Thyrsis!  —  était  importante.  » 

2.  Le  mot  «  illorum  »  est  emphatique;  c'est  un  mot  par  lequel  Mélibée 
s'excuse  à  ses  propres  yeux. 

11. 


190  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

assez  fine.  Ce  sont  là  deux  traits  que  j'ai  déjà  signalés 
dans  la  première  partie  des  Égl.  III  et  V. 

Mélibée  indique  la  nature  du  concours  —  chant  amébée 
—  en  trois  vers,  18-20,  dont  Fun,  le  v.  19,  est  fort  obscur  *. 
Il  nenous  dit  pas  qui  a  assigné  les  tours  de  parole.  C'est 
l'habitude  de  Virgile  de  ne  pas  chercher  la  précision  dans 
ces  détails. 

Voyons  si  les  règles  de  ce  chant  amébée  sont  exacte- 
ment celles  que  Virgile  a  observées  dans  celui  de  la  troi- 
sième Églogue. 

Ici,  comme  précédemment,  il  est  facile  de  se  convaincre 
qu'il  ne  faut  voir  dans  ce  chant  qu'une  œuvre  de  fantaisie 
poétique  et  non  pas  —  sauf  dans  quelques  cas  —  des  con- 
fidences personnelles  des  exécutants.  C'est  ce  qu'a  très  bien 
aperçu  Heyne  2.  En  effet,  «  iam  uenit  aestas  »,  du  v.  47, 
et  «  plurimus  ignis  »,  «  Boreae  frigora  »,  des  v.  49  et  51,  ne 
sauraient  correspondre  en  même  temps  à  des  réalités.  Les 
grandes  chaleurs  du  v.  57  (différentes  de  la  saison  décrite 
V.  47  sq.)  ne  concordent  pas  avec  l'automne,  dépeint  au 
V.  53  sq.  Si  l'amour  de  Corydon  pour  Alexis,  v.  55,  peut 
être  jusqu'à  un  certain  point  considéré  comme  un  senti- 
ment personnel,  on  ne  saurait  lui  attribuer  en  même 
temps  un  amour  pour  Galatée,  v.  37  sq.,  et  un  autre  pour 
Phyllis,v.  63.  Quant  à  Thyrsis,  il  ne  saurait  être  amoureux 
à  la  fois  de  Galatée,  v.  41  sq.,  de  Phyllis,  v.  59,  et  de 
Lycidas,  v.  67  sq.  Le  concours  a  lieu  sous  une  yeuse,  v.  1, 
et,  au  V.  24,  Corydon  manifeste  l'intention  de  suspendre  sa 
syrinx  :  «  hic...  sacra  pinu  ».  Si  l'on  considère  ce  mot 


1.  Aucune  des  explications  ou  corrections  proposées  n'est  satisfai- 
sante :  «  raominisse  »  (cf.  v.  69  «  Haec  momini  »)  parait  se  rapporter 
aux  souvenirs  qu'a  conservés  Mélibée ,  mais  grammaticalement,  il  est 
difticile  de  sous-entendro  «  me  ».  Avec  «  alternes  »  correspondant  à 
«  altornis  »  il  semble  qu'il  faille  sous-enteudre  «  ucrsus  ».  Je  serais 
disposé  à  considérer  «  Musao...  uolebant  »  comme  une  parenthèse.  On 
pourrait  tenter  :  alternes  —  (Musae  me  nosse  uolebant)  —  Hos  Corydon, 
illos  roferebat  in  ordine  Thyrsis.  MENOSSE  a  pu  ôtre  changé  en  MEMI- 
NISSE  par  un  copiste  qui  ne  reconnaissait  pas  le  pronom.  Le  sens 
serait  tout  à  fait  satisfaisant  en  lisant  :  alternes  —  (Musae  Daphnisque 
uolebant)—  Hos  Corydon,  etc..  Mais  l'altération  DAPHNISQVE  MEMI- 
NISSE  est  dure  à  admettre. 

2.  Hcync-W'agner  ♦,  ad  v.  53-56. 


\ 


LA  SEPTIÈME   ÉGLOGUE  191 

M  pinu  »  comme  une  réalité  présente,  il  faut  prendre 
u  hic  »  dans  un  sens  un  peu  large. 

Ici,  comme  dans  TEgl.  lll,  le  débutant  jouit  d'une  entière 
liberté,  bien  que  le  cbant  amébée  ne  s'y  permette  pas  des 
écarts  aussi  capricieux,  allusions  contemporaines,  proposi- 
tion d'énigmes.  Mais,  comme  il  ne  prononce  que  six  cou- 
plets (composés  de  quatre  vers  et  qui  permettent  des 
développements  moins  écourtés),  il  a  naturellement  moins 
d'essor  et  son  caprice  ne  saurait  être  aussi  libre.  11  passe 
du  reste  brusquement  d'un  sujet  à  l'autre  sans  s'attarder 
sur  un  thème  *.  Le  cercle  d'idées  dans  lequel  il  se  meut 
est  le  même  que  précédemment  et  les  sujets  sont  distri- 
bués ainsi  dans  les  six  couplets  :  I.  Invocation;  II.  Sujet 
rustique;  III.  Sujet  galant;  IV.  Sujet  rustique;  V.  Sujet 
rustique  et  galant;  Yl.  Sujet  rustique  et  galant. 

Pour  ce  qui  concerne  le  système  mis  en  pratique  par  le 
répondant,  la  correspondance  plus  ou  moins  complète  des 
couplets  affrontés,  le  talent  littéraire  'déployé  par  chaque 
concurrent,  examinons  les  choses  en  détail. 

I,  V.  21-24.  Invocation.  Corydon  demande  aux  Nymphes 
Libethrides  ^  de  lui  donner  autant  de  talent  qu'à  son  ami 
Codrus  :  «  meo  Codro  ^  »,  v.  22,  qui  est  lui-même  presque 
l'égal  de  Phœbus;  sans  quoi  il  renoncera  immédiatement 
à  son  art.  Le  v.  24  avec  ses  deux  épithctes  «  arguta  sacra*  » 
est  très  élégant. 

1  bis,  V.  25-28.  Thyrsis  ne  répond  point  par  une  invoca- 
tion, mais  par  une  demande  aux  pâtres  arcadiens  de  le 
couronner  ^  de  lierre,  pour  faire  crever  Codrus  de  dépit  : 

1.  W.  IL  Kolster,  p.  143  de  son  édition. 

2.  Servius  ad  v.  21  :  «  ...  Libethros  fons  est  ubi  coluntur  Musae  »»...  Il 
cite  l'opinion  do  Varron,  qui  identifie  les  Nymphes  et  les  Muscs.  Schol. 
Bern.  ad  h.  1.  :  «  A  monte  Boeotiae  Libethro  qui  est  Musis  saccr,  uel 
Libothrus  fluuius  in  Thracia  ubi  Orphcus  laniatus  est,  ubi  se  Musae 
lauabant.  Alii  fontem  in  Boeotia  dicunt.  lunilius  dicit.  »  Cf.  A.Forbiger  *, 
ad  II.  l. 

3.  Il  semble  que  Codrus  ne  puisse  ôtre  ici  qu'un  pâtre  chanteur  ami 
•de  Corydon,  ennemi  do  Thyrsis.  Si  Virgile  voulait  faire  une  allusion 
littéraire  à  un  personnage  vivant,  il  lui  exprimerait  son  admiration 
ou  son  mépris,  mais  non  l'un  et  l'autre  en  même  temps. 

4.  Servius  ad  v.  21  :  «...  sic  supra  :  sacra  qucrcu  ».  L'adj.  «  arguta  » 
figure  déjà  dans  cette  Égl.,  v.  1. 

5.  «  Nasccnteni  >»  est  la  leçon  de  M'  ;  «  cresccntem  »,  celle  de  P.  Au 


192  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

«  inuidia  rumpantar  ut  ilia  Codro  »,  v.  26,  —  expression 
très  familière,  —  ou  de  ceindre  son  front  de  «  baccar  » 
pour  lui  éviter  le  mauvais  œil  *. 

Analo^çie,  mais  avec  différenciation.  Les  deux  interlocu- 
teurs partent  d'une  idée  semblable  :  la  prétention  au  talent 
poétique.  Mais  Corydon  aspire  à  égaler  son  cher  Godrus 
qu'il  aime,  c'est  un  sentiment  noble  et  généreux  (il  ne 
consentira  jamais  à  être  un  poète  médiocre).  Thyrsis  ne 
demande  pas  le  talent;  il  croit  l'avoir  et  il  s'en  félicite 
pour  faire  crever  de  jalousie  Godrus  qu'il  n'aime  pas. 
Thyrsis  a  donc  plus  de  confiance  en  lui-même,  il  enchérit  ^, 
En  outre,  il  modifie  le  Ion.  L'émulation  amicale  est  rem- 
placée par  une  rivalité  malveillante.  Corydon  est  respec- 
tueux, Thyrsis  agressif.  Gorydon  est  prêt  à  renoncer  à  la 
poésie.  Thyrsis  veut  surtout  protéger  sa  personne  ^. 

Correspondance  de  forme.  Des  deux  côtés  une  épithète 
savante  placée  après  le  substantif  (et  acquérant  ainsi  plus  de 
force)  :  «  Libethrides  »  «  Arcades  »,  mais  dans  deux  vers 
non  symétriques;  une  double  alternative  :  «  aut  mihi... 
concedite...  aut,  si..,  pendebit  »,  «  ...ornate...  aut,  si..., 
cingite  »,  avec  deux  impératifs  qui  se  correspondent,  un 
futur  en  regard  du  second  impératif;  «  aut  »  ne  figure 
qu'une  fois  dans  la  réponse.  Les  deux  alternatives  ne  sont 
pas  distribuées  de  même  dans  les  deux  quatrains.  Donc 
tentative  de  correspondance  non  poussée  jusqu'à  la  symé- 
trie absolue. 

Au  point  de  vue  littéraire,  c'est  affaire  de  goût  per- 
sonnel de  préférer  soit  les  vers  gracieux  et  inoffensifs  de 
Corydon,  soit  l'attaque  mordante  et  vigoureuse  de  Thyrsis. 

II,  V.  29-32.  Offrande  rustique.  Un  jeune  chasseur  offre 


point  do  vue  du  sens  les  deux  leçons  sont  possibles.  Fr.  Hermès,  p.  25  do 
son  édition,  entend  par  «  nascentcm...  poetam  »  Corydon.  Tout  le  cou- 
plet serait  ironique  :  mais  les  v.  27-28  paraissent  dits  sérieusement. 
Thyrsis  a  intérêt  à  se  protéger  contre  le  mauvais  œil,  mais  non  à  en 
défendre  Corydon. 

1.  "\V.  II.  Kolstor,  p.  147  de  son  édition,  entend  avec  raison  «  ultra 
placitum  ipsius  »,  ce  qui  explique  «  mala  lingua  ». 

2.  Servius  ad  v.  25  :  «  Sano  hoc  loco  carmen  cxprimitur  amoebaeum  ; 
nam  cum  Corydon  pctisset  ut  csset  Codri  similis,  hic  s.»  adeo  Codrum 
Buporaro  dicit  ut  in  se  eius  inuidiam  possit  mouere  ». 

3.  E.  Olasor  dans  son  édition,  ad  v.  21  et  25. 


LA   SEPTIÈME  ÉGLOGUE  193 

à  Diane  une  hure  de  sanglier  et  les  bois  d'un  vieux  cerf; 
il  lui  promet,  si  ses  succès  se  renouvellent  *,  une  statue  de 
marbre.  Le  couplet  est  très  élégant.  Les  épilhètes,  «  Sae- 
tosi  »  en  tète  du  vers,  qui  fait  constraste  avec  «  paruos  »  à  la 
fin  (Micon'a  abattu  un  vieux  solitaire),  «  ramosa  »  et 
a  uiuacis  »  sont  pittoresques.  «  Leui  »,  v.  31,  est  signiH- 
catif  (le  marbre  sera  travaillé  avec  soin;  on  lui  donnera 
tout  le  poli,  dont  il  est  susceptible,  ce  qui  est  important 
surtout  pour  une  statue  de  femme),  «  iota  »  de  même  (il 
ne  s'agit  pas  d'une  tête  de  marbre  posée  sur  un  corps 
d'autre  matière).  Au  v.  32,  le  détail  des  lanières  rouges 
qu'on  peignait  sur  le  marbre  est  rendu  avec  beaucoup  de 
bonheur. 

II  6is,  V.  33-36.  Thyrsis  répond  par  une  offrande  à 
Priape,  faite  par  un  pauvre  jardinier.  Le  couplet  est  bien 
construit,  mais  n'a  pas  les  mêmes  mérites  de  style. 

Analogie,  avec  différenciation  des  détails  et  désir  d'en- 
chérir. Thyrsis  commence  sur  un  ton  modeste  :  «  Expec- 
tare  sat  est  »,  v.  34;  mais,  c'est  pour  mieux  préparer  le 
contraste.  Micon  a  promis  une  statue  de  marbre  ;  celte 
statue  de  marbre,  Priape  Ta  déjà;  c'est  tout  ce  qu'on  pou- 
vait faire  pour  le  moment  :  «  pro  tempore  »,  v.  35,  ce  qui 
est  évidemment  ironique.  Si  l'élève  des  troupeaux  réussit, 
il  en  aura  une  d'or  ou  dorée.  La  générosité  du  jardinier 
est  donc  inépuisable  et  Thyrsis  enchérit  sur  l'idée.  Seule- 
ment, en  général,  les  statues  de  Priape  étaient  de  simple 
bois.  On  se  demande  si  l'exagération  est  bien  heureuse  ^. 

Correspondance  de  forme.  Des  deux  côtés  l'offrande  en 
tête  du  couplet,  «  Délia  »  et  «  Priape  »  à  la  même  place  des 

1.  E.  Glascr,  dans  son  édit.,  ad  vv.  29-3*2  :  «  Wcnn  sic  ihm  guten 
Erfolg  immcr  zu  cigon  mâche  ».  «  Si  proprium  hoc  fuerit  »  est  opposé 
à  «  paruos  ».  Micon  est  tout  jeune;  il  n'a  pas  encore  la  force;  donc  ce 
n'est  que  la  protection  constante  do  Diane,  qui  lui  permettra  de  conti- 
nuer le  cours  do  ses  succès. 

2.  \V.  H.  Kolster,  p.  118  do  son  édition  ;  «  Dem  Jâger  tritt  der  Gartner 
gegeniiber,  anfanglich  &rmlich  und  zuletzt  mit  der  Vcrheissung  einer 
goldenen  Statue  schliessend.  Das  hcisst  wenigstcns  iibcrbieten ,  sagt 
Voss,  wenn  auch  nicht  iibertreffen.  »  Wagner,  dans  Heyne-AVagncr  *,  ad 
vv.  33-36,  «...  magna  loqui  et  xopnrâÇetv  Thyrsim,  acj  Micone  magna 
Dianae  poUicito,  maiora  et  in  ridiculum  aucta  Priapo  promitterc  Virgi- 
lius  facit  de  industria,  ut  uidit  acute  Vossius  ».  Je  ne  sais  si  ce  n'est 
pas  là  prêter  des  intentions  à  Virgile. 


494  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

deux  vers  symétriques,  une  offrande  à  condition  :  «  si... 
fuerit  »,  «  si...  suppleuerit  »,  avec  le  futur  antérieur,  mais 
la  condition  n'est  pas  placée  aux  vers  symétriques. 

Le  couplet  de  Thyrsis,  moins  élégant  dans  le  style  et 
exagéré  dans  l'idée,  est  inférieur  à  celui  de  Corydon. 

III,  V.  37-40.  Appel  pressant  à  Galatée.  Le  portrait  que 
fait  Corydon  de  Galatée  est  d'une  élégance  rare  avec  la 
forme  grecque,  «  Nerine  »,  v.  37,  les  trois  comparatifs  :  «  dul- 
cior...  candidior...  formosior  »,  v.  37  sq.,  et  les  images 
rustiques  qui  les  accompagnent  ^  «  Cum  primum  »,  v.  39, 
indique  son  impatience.  La  demande  est  présentée  sous 
une  forme  délicate  :  «  Si  qua...  Corydonis  habet  te  cura  », 
V.  40,  et  en  môme  temps  avec  tendresse  et  confianco  : 
«  tui  »,  «  te  »,  ibid.  Le  mot  «  uenito  »,  à  la  fin  du  couplet 
et  contenant  toute  la  proposition  principale,  acquiert  une 
grande  force. 

IIÏ  bis,  V.  41-44.  Thyrsis  répond  en  exprimant  la  même 
idée,  mais  sous  une  autre  forme. 

Analogie  dans  le  fond,  contraste  dans  la  forme.  Le  con- 
traste est  indiqué  dès  Je  début  :  «  Immo  ego  »,  v.  41. 
Tandis  que  Corydon  peint  les  perfections  physiques  de 
Galatée,  Thyrsis  indique  quelle  serait  sa  difformité  morale, 
à  lui,  s'il  n'en  était  pas  éperdument  amoureux;  ainsi  aux 
images  gracieuses  et  molles  de  Corydon,  il  oppose  des 
images  énergiques  ^.  Il  a  trouvé  le  moyen  d'enchérir  sur 
rimpatience  de  Corydon  :  «  Si  mihi  non  haec  lux  toto  iam 
longior  annost  »,  v.  43,  est  très  vigoureux,  surtout  le  mot 
«  iam  »;  le  soir  n'est  pas  encore  venu  et  ce  jour  lui  paraît 
déjà  plus  long  qu'un  an.  L'apostrophe  à  ses  bœufs,  avec 
le  reproche  :  «  si  quis  pudor  »,  v.  44,  est  d'une  grande 
vivacité. 

Correspondance  de  forme.  Les  trois  comparatifs  avec 
leurs  compléments  sont  répétés  à  la  môme  place  des  vers 

1.  «  Thyrao...  Ilyblae  »,  v.  37,  a  une  coujeur  nettement  sicilienne. 
•«  Cycnis  »,  v.  28,  a  plutôt  une  couleur  italienne.  Sur  le  lierre  blanc, 
cf.  Pline,  iV.  //.,  XVI,  ai  (62)  :  «  Spocies  liorum  generum  très.  Est  enim 
■candida  aut  nigra  hedera  tertiaque  quao  uocatur  holix.  » 

2.  «  Sardoniis  »  est  une  dpithète  géographique  d'excellence.  Il  n'y  a 
pas  d'herbe  ayant  plus  do  force  caustique  que  cette  renoncule  qui  crois- 
.sait  on  Sardaigne.  «  Alga  »  a  une  couleur  sicilienne  ;  allusion  à  un  pays 
battu  par  la  mer. 


LA   SEPTIÈME  ÉGLOGUE  195 

symétriques.  Au  qualificatif  savant  :  u  th^iroo...  Hyblae  », 
V.  37,  correspond  le  qualificatif  également  de  nature  géo- 
graphique :  «  Sardoniis...  herbis  »,  v.  41.  Le  couplet  est 
coupé  des  deux  côtés  en  2  +  2.  Des  deux  côtés  une  propo- 
sition hypothétique  :  «  Si  qua  lui...  »,  v.  40,  «  Si  mihi 
non...  »,  mais  non  aux  vers  symétriques.  Les  «  pasti... 
lauri  »,  V.  39,  correspondent  exactement  aux  «  pasti... 
iuuenci  »,  v.  44,  à  la  même  place,  mais  non  dans  le  vers 
symétrique. 

Le  début  du  couplet  de  Corydon  a  beaucoup  de  fan- 
taisie et  de  poésie;  la  fin  de  celui  de  Thyrsis  est  très  vive 
et  très  spirituelle.  Aux  peintures  nobles  et  gracieases  de 
Corydon  Thyrsis  en  substitue  de  plus  énergiques  et  qui 
sont  moins  flatteuses  pour  Timagination.  Déjà,  dans  les 
deux  couplets  précédents,  nous  avons  vu  qu'il  ne  suivait  pas 
Corydon  dans  ses  beaux  sentiments  et  ses  élégantes  expres- 
sions. 11  est  plus  réaliste.  Corydon  est  un  enthousiaste, 
Thyrsis  un  critique.  C'est  affaire  de  goût  personnel  de  pré- 
férer Tun  ou  Tautre. 

IV,  V.  45-48.  Couplet  rustique.  Corydon  demande  aux 
sources,  à  Therbe  tendre,  à  l'ombre  des  arbousiers  de 
combattre  pour  son  troupeau  l'influence  de  la  chaleur  qui 
approche  ^  La  saison  à  laquelle  il  fait  allusion  est  la  fin 
du  printemps,  puisque  c'est  le  moment  où  poussent  les 
bourgeons  de  la  vigne.  Le  style  est  distingué  et  les  épi- 
thètes  élégantes  et  bien  placées  :  en  tête  du  couplet  «  iMus- 
cosi  »,  v.  45  (entourées  de  mousse)  ^,  au  vers  suivant, 
V.  46,  l'ombre  légère  du  vert  arbousier  au  feuillage  rare, 
«  rara  ^  uiridis  »  ;  les  dangers  de  l'été  sont  vivement  peints 
par  l'adjectif  «  torrida  »,  v.  48,  après  son  substantif  et 
rejeté  au  v.  suivant  (il  acquiert  ainsi  une  grande  force)  : 
«  laeto  »  *,  V.  48,  est  en  accord  avec  l'idée  qu'il  complète. 

1.  Servius  ad  v.  47  :  «  lam  aduonit,  iam  adpropinquat  :  non  enim 
dicit  aestatem  esse,  cum  adhuc  turgere  gemmarum  palmites  dicat.  Et 
bene  tarde  fronderc  uites  commémorât  in  Venetia,  quao  est  prouincia 
frigidior.  » 

2.  Cf.  Lucrèce,  V,  919  sq. 

3.  Cf.  Égl.  V,  7. 

4.  «  Laeto  »  M'  y  abc  II  ;  «  lento  »  PM*.  «  Laeto  »  est  plus  autorisé  et 
me  paraît  offrir  un  sens  meilleur.  En  tout  cas  «  lento  «  ne  peut  signifier 
que  «  flexible  »  (cf.  Égl.  111,  v.  38),  et  Servius  fait  un  contresens. 


196  ÉTUDE    SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

IV  bis,  V.  49-52.  Thyrsis  répond  en  disant  comment  ils 
se  défend  du  froid;  lui  aussi  fait  une  peinture  pittoresque  : 
«  pingues  »,  v.  49,  placé  après  «  laedae  »  *,  a  toute  son 
importance;  de  même  «  semper  »,  v.  50,  à  cause  de  sa 
place,  et  «  nigri  »  tout  à  la  fin  du  vers.  L'intention  est  bien 
marquée,  puisque  Virgile  aurait  pu  écrire  «  et  adsidua 
nigri  fuligioe  postes  ».  Au  v.  51  «  tantum...  quantum  » 
est  prosaïque,  mais  le  v.  52  est  simple  et  plein  ^. 

Le  principe  de  la  réponse  est  le  contraste.  Thyrsis  prend 
le  contre-pied  de  ce  qu'avait  dit  Corydon  et  il  enchérit. 
Corydon  ne  parle  que  du  troupeau,  Thyrsis  de  lui-même 
(avec  le  pluriel  emphatique  «  curamus  »).  Corydon  n'est 
pas  sûr  que  son  troupeau  échappe  à  la  chaleur  :  c'est  un 
simple  vœu  qu'il  exprime.  Thyrsis  est  sûr  de  son  fait. 

La  correspondance  de  forme  est  peu  sensible,  bien  que 
«  Muscosi  fontes...  etc.  »,  au  début  du  premier  couplet, 
s'oppose  à  «  Hic  focus...  etc.  »,  au  début  du  second.  De  la 
répétition  oratoire  «  iam...  iam  »,  v.  47  sq.,  on  peut  rap- 
procher «  Aut...  aut...  »,  V.  52. 

Au  point  de  vue  littéraire,  les  images  de  Corydon  sont 
plus  riantes,  celles  de  Thyrsis  plus  vigoureuses.  Des  deux 
côtés  il  y  a  beaucoup  de  pittoresque.  La  préférence  est  ici 
affaire  de  goût. 

V,  V.  53-56.  Corydon  peint  l'aspect  riant  de  la  campagne 
à  l'automne;  mais  le  départ  du  bel  Alexis  suffirait  pour 
que  cette  nature  féconde  se  desséchât  tout  à  coup.  Le  cou- 
plet débute  par  un  vers  d'apparence  très  pittoresque  mais 
dont  le  sens  est  loin  d'être  satisfaisant  ^;  il  se  termine  par 
un  vers  assez  plat. 

1.  Heyne  ad  h.  l.  :  «  ligna,  e  picca,  seu  pinu  ». 

2.  M  de  1"  main  a  :  RIPA  (S  a  corr.  add.  G.  Ribb.)  P  :  RIPA.  Cette  faute 
renvoie  à  ripam  plutôt  qu'à  ripas.  Virgile,  dans  les  Bucoliques,  aime  à 
m^ler  le  singulier  collectif  au  pluriel. 

3.  Wagner  ad  h.  Z.,  dans  Heyne-Wagncr  *,  explique  ainsi  :  «  stant:  fruc- 
tibus,  baccis  et  cchinis  horrent  »;  mais  l'ellipse  est  forte.  «  Castaneae  » 
pouvant  s'entendre  des  châtaignes,  auxquelles  l'épithète  do  «  hirsutao  » 
convient  mieux  qu'aux  châtaigniers,  la  dit'Gculté  disparaîtrait  si  on  pou- 
vait entendre  par  «  iuniperi  »  les  baies  du  genévrier;  «  stant  »  s'oppo- 
serait bien  ainsi  à  «  iacont  ».  Mais  je  ne  connais  pas  d'exemple  de 
cette  acception.  On  pourrait  tenter  de  considérer  «  iuniperi  »  et  «  casta- 
neae »  comme  des  génitifs  avec  lesquels  on  sous-entendrait  un  mot  de  sens 
analogue  à  «  poma  »  et  signifiant  les  fruits  ;  on   supprimerait  le  point 


LA  SEPTIEME  EGLOGUE  197 

V  bis,  V.  57-60.  Thyrsis  décrit  la  sécheresse  de  l'été,  que 
Tarrivée  de  Phyllis  suffirait  pour  faire  cesser.  Le  couplet 
est  fort  élégant.  Le  début  du  v.  57  est  vigoureux  et  la 
seconde  moitié  d'un  style  soigné.  L'idée  du  v.  58  est  élé- 
gamment exprimée*.  Le  dernier  vers  n'est  pas  moins  heu- 
reux :  «  laeto  »  prend  toute  sa  valeur  si  l'on  songe  com- 
bien la  pluie  est  bienfaisante  dans  les  pays  chauds  après 
la  sécheresse. 

Le  sujet  des  deux  couplets  est  analogue,  mais  développé 
par  le  procédé  du  contraste.  Corydon  part  de  l'aspect 
riant  de  la  nature  pour  arriver  à  la  désolation;  Thyrsis 
suit  la  marche  opposée.  A  Alexis  il  substitue  Phyllis. 

La  correspondance  de  forme  n'est  pas  poussée  très  loin  ; 
cependant  en  tête  de  chaque  couplet  se  trouve  un  verbe 
important  :  «  Stant...  Aret  ».  Les  v.  53-54  forment  tableau; 
de  même  57  58. 

Au  i)oinl  de  vue  littéraire,  la  partie  de  Thyrsis  est  ici 
supérieure.  Les  images  riantes  occupent  plus  de  place  chez 
Corydon;  chez  Thyrsis  elles  font  exactement  équilibre  aux 
images  désolées;  le  dernier  vers  de  Corydon  est  prosaïque. 

VI,  v.  61-64.  Corydon  exprime  sous  une  forme  rustique 
sa  soumission  aveugle  aux  préférences  de  Phyllis  ^.  L'énu- 
mération  du  début  avec  l'asyndéton  ainsi  que  le  polysyn- 
déton  du  dernier  vers  sont  élégants.  L'idée  est  du  dernier 
galant,  avec  une  petite  pointe  d'irrévérence  religieuse  qui 
la  relève. 

WbiSy  V.  65-68.  Corydon  proclame  la  supériorité  du 
coudrier  sur  tous  les  arbres  consacrés  aux  dieux,  parce 
qu'il  est  aimé  de  Phyllis.  Thyrsis  cite  les  arbres  les  plus 
pittoresques  et  déclare  qu'il  n'en  admirerait  aucun  autant 
que  Lycidas,  si  celui-ci  venait  le  voir  plus  souvent.  L'idée 
est  alambiquéc  et  nous  parait  bizarre  :  mais  il  ne  faut  pas 
oublier  que  les  personnages  de  Virgile  sont  à  la  fois  très 

ot  virgule  à  la  lin  du  vers  pour  le  remplacer  par  une  virgule.  Le 
plus  simple  est  peut-ôtro  do  construire  «  iuniperi  ot  castanoae  stant 
hirsutae  »,  les  genévriers  et  les  châtaigniers  sont  encore  hérisses  do 
leurs  fruits. 

1.  Il  ne  semble  pas  qu'il  s'agisse  ici  de  la  vigne  qui  grimpe  aux  arbres, 
et,  par  conséquent,  le  trait  est  sicilien  plutôt  qu'italien. 

2.  «  Pinus  in  hortis  »,  v.  65,  «  populus  in  fluuiis  »,  v.  G6,  ont  une  couleur 
italienne  prononcée. 


f\ 


198  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

passionnés  et  très  sensibles  aux  beautés  de  la  nature.  Ici 
Thyrsis  ne  dit  pas  autre  chose  sinon  que  toutes  ces  beautés 
ne  sont  rien  auprès  de  la  satisfaction  de  son  cœur  ^ 

Le  procédé  de  la  réponse  est  l'analogie  avec  une  diffé- 
renciation sensible.  Thyrsis  enchérit;  c'est  le  coudrier  de 
Phyllis  que  Corydon  préfère  aux  autres  arbres;  c'est  la 
personne  de  Lycidas  que  Thyrsis  préfère  à  tout  le  reste. 

.La  correspondance  de  forme  est  plus  exacte  dans  ces 
couplets  que  dans  les  précédents.  Est-ce  parce  que  ce  sont 
les  derniers  et  pour  mieux  faire  ressortir  en  terminant  les 
difficultés  du  genre?  Aux  quatre  arbres  des  v.  61-62  cor- 
respondent quatre  autres  aux  v.  65-66,  à  la  coupe  buco- 
lique du  V.  61  correspond  la  coupe  bucolique  du  v.  65. 
Dans  le  l*^*"  couplet  c'est  le  second  vers  qui  est  en  partie 
répété  à  la  fin,  dans  le  2°  c'est  le  premier. 

Au  point  de  vue  littéraire  le  ton  est  très  analogue  et  les 
deux  développements  se  valent. 

Si  nous  résumons  ces  observations,  nous  voyons  qu'ici, 
comme  dans  l'ÉgL  111,  le  répondant  ne  se  contente  pas  d'op- 
poser au  couplet  du  premier  interlocuteur  une  réplique 
analogue.  11  s'efforce  de  rendre  la  chose  plus  piquante  par 
le  contraste  et  il  essaie  de  se  donner  l'avantage  en  enché- 
rissant; le  procédé  de  l'analogie  a  paru  à  Virgile  trop 
simple  et  trop  monotone  :  il  a  raffiné  là-dessus  et  c'est 
une  partie  de  son  originalité.  La  symétrie  de  la  forme  est 
plus  sensible  ici  que  dans  l'Égl.  111,  sans  qu'elle  soit  astreinte 
à  des  lois  fixes  ni  poussée  jusqu'à  la  régularité  méca- 
nique. 

Il  semble  bien  que  Virgile  se  soit  appliqué  à  donner  un 
caractère  différent  au  talent  poétique  de  ses  deux  person- 
nages 2.  Quant  au  jugement  final  j'ai  déjà  dit  qu'il  était  for- 
cément artificiel.  Heyne  ^  se  refuse  à  trouver  à  Corydon 

1.  AV.  H.  Kolster,  p.  150  de  son  édition  :  «  Hier...  an  den  letzten 
Stelle  ûbcrbiotet  offenbar  Thyrsis  don  Freund;  Geschmack  an  die 
fSchônhcit  des  einzclncn  fàllt  gegen  Herzensliebc  und  seolische  Intéresse 
oicht  in  die  Wage.  » 

2.  Fr.  Hermès,  dans  son  édit.,  p.  21  :  «  Icli  bemerke...  dasz  in  joncm 
Wochselgesange  die  beiden  Streitcr  durch  ail  Strophen  hindurch  vor- 
trefflich  contrastiert  sind  :  Corydon  zart  und  sinnig,  Thyrsis  derb  und 
oicht  ohne  naturwuchsifren  Humor  ». 

3.  Ad  V.  69. 


LA   SEPTIEME   EGLOGUE  199 

aucune  supériorité  :  «  Operose  docent  viri  docli  per  lolam 
Eclogam,  quantopere  in  singulis  vcrsibus  superior  Thyrsi 
sit  Corydon,  lis  tamen  fere  arguraeniis,  ut,  si  ])oeta 
Thyrsin  victorem  pronuntiasset,  iidem  huius  iudicii 
caussas  et  probaliones  ab  iisdem  locis  ducturi  fuisse  vi- 
deantur  ».  Il  donnerait  plutôt  la  préférence  à  Thyrsis  à 
cause  de  la  difliculté  de  son  rôle.  Ê.  Glaser,  au  contraire, 
dans  son  édition,  accable  Thyrsis.  Au  v.  32  sq.  il  trouve 
ridicule  qu'un  pauvre  jardinier  ait  un  Priape  de  marbre  et 
en  promette  un  d'or;  au  v.  49  il  n'est  pas  satisfait  de  la 
peinture  de  l'hiver;  au  v.  59  il  se  moque  (après  Voss)  de  la 
pluie  qui  accompagne  l'arrivée  de  Phyllis.  Au  v.  65  sq.  il 
déclare  que  Thyrsis  met  le  comble  à  son  mauvais  goût  en 
comparant  Lycidas  à  un  arbre.  Ces  critiques  ne  reposent 
pas  toujours  sur  une  intelligence  assez  fine  du  texte  *. 
G.  Schapcr  est  plus  juste  en  faisant  remarquer,  dans  les 
Symbolae  Joachimitae,  p.  29  sq.,  qu'on  a  porté  sur  le  talent 
de  Thyrsis  un  jugement  trop  défavorable,  p.  30  :  «  Neque 
frustra  contendisse  Thyrsin  Vnrgilius  diceret  v.  69,  nisi 
quae  ille  in  certamen  adduxisset,  satis  eleganter  posila 
esse  credidisset,  nec  pastoribus  Corydon  summa  laude 
dignus  esse  uisus  esset,  v.  70,  nisi  aduersarium  haud  con- 
temnendum  deuicisset.  »  J'ai  essayé  de  faire  ressortir 
impartialement  les  mérites  de  l'un  et  de  l'autre. 

La  conclusion  de  l'Églogue  VU  est  très  courte  :  «  Hacc 
memini  »,  dit  Mélibée  au  v.  69,  ce  qui  pourrait  vouloir  dire 
que  c*est  tout  ce  qu'il  a  retenu  du  chaut  amébée  ^.  Mais  cette 
restriction  n'est  pas  nécessaire  (cf.  II,  4,  u  haec  »).  Il  annonce 
la  défaite  de  Thyrsis  et  exprime  son  estime  pour  Corydon 
d'une  façon  ingénieuse  :  w  Ex  illo  Corydon  Corydon  est 
tempore  nobis  ».  On  attend  quelque  chose  comme  :  Corydon 
est  le  premier  des  poètes;  il  dit  simplement  :  «  Corydon 
est  pour  moi...  Corydon  »;  cela  dit  tout;  «  nobis  »  à  la 
fin  du  vers  insiste  sur  l'estime  personnelle  de  Mélibée. 

Nous  avons  maintenant  à  examiner  ce  que  Virgile  doit 
à  Théocrite  pour  la  composition  de  cette  pièce  ^. 

1.  E.  Glaser  est  revenu  sur  ces  critiques  dans  P.  Vergilius  Maro  als 
Naturdichter  und  Theist,  p.  13G. 

2.  Dans  l'Égl.  VI  Virgile  no  donne  qu'un  résumé  du  chant  do  Silène. 

3.  Scrvius,  ad  VII,  1,  porte  sur  la  question  un  jugement  inexact  en 


200  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Il  s'est  beaucoup  inspiré  de  la  VIII°  Idylle,  bien  que  l'en- 
semble des  deux  pièces  soit  assez  différent.  Dans  la  VIIl°  Id. 
Menalkas  et  Daphnis  se  rencontrent  en  faisant  paître  leurs 
troupeaux;  dans  la  VII^  Égl.  la  rencontre  est  déjà  faite. 
Dans  la  VIII*^  Id.  Menalkas  et  Daphnis  se  provoquent  d'une 
façon  courtoise  et  discutent  sur  Tenjeu.  Ni  cette  provoca- 
tion ni  la  discussion  sur  l'enjeu  (utilisée  pour  la  111°  Égl.) 
ne  sont  reproduites  dans  la  \\l^  Égl.  Dans  la  VIII®  id. 
Menalkas  et  Daphnis  choisissent  pour  juge  un  chevrier; 
dans  la  VII®  Égl.  le  juge  est  tout  choisi  :  c'est  Daphnis. 
Virgile  a  emprunté  à  la  VIII®  Id.  l'idée  du  poème  amébée 
par  quatrains;  mais,  dans  la  VIII®  Id.,  les  quatrains  sont 
composés  de  deux  distiques  (hexamètre  et  pentamètre), 
dans  la  Vil®  Égl.  de  quatre  hexamètres.  Les  deux  petits 
poèmes  de  la  fin  sont  négligés.  Dans  la  VIII®  Id.  le  juge 
donne  la  palme  au  second  interlocuteur,  dans  la  VII®  Égl. 
au  premier.  Le  discours  du  chevrier  qui  demande  des 
leçons  à  Daphnis,  la  joie  enfantine  du  vainqueur,  la  tris- 
tesse du  vaincu,  l'allusion  au  mariage  de  Daphnis  n'exis- 
tent pas  chez  Virgile,jç[ui  conclut  rapidement  en  deux  vers. 
L'idée  de  faire  de  la  pièce  un  récit  mis  dans  la  bouche 
d'un  des  assistants  appartient  à  Virgile. 

J'ai  signalé  plus  haut  l'originalité  du  préambule  ;  nous 
n'avons  plus  affaire,  comme  dans  la  II®etla  III®  Égl.,  à  une 
trame  composée  de  morceaux  empruntés  çà  et  là  à  Théo- 
crite,  reliés  par  des  transitions  inventées  par  Virgile  et 
rendus  originaux  jusqu'à  un  certain  point  par  les  détails 
d'exécution.  La  trame  est  de  Virgile  et,  dans  celte  trame,  il 
a  fondu  des  imitations  de  détail,  de  sorte  que  le  rapport 
est  en  somme  très  différent. 

Au  V.  i  il  est  possible  que  l'épithète  «  argula  »  ait  été 
inspirée  par  le  début  de  la  1^®  Id.  :  «  *A5u  xi  xb  ^j/iôuptajia  xal 

à  TTtT'jç  (xlizâ'ke  T'^va  *A  ttotI  zaïç  TzayoLÏm  {isXîo-ôsTai...  »  En  tOUt 

cas  la  description  a  été  résumée  en  un  mot  et  il  est  bien 
difficile  de  savoir  si  le  murmure  de  la  brise  dans  les  bran- 
ches a  été  fourni  à  Virgile  par  une  imitation  littéraire  ou 
par  une  impression  personnelle;  je  serais  disposé  à  croire 

disant  :  «  Ecloga  haec  pacne  tota  Thoocriti  est  :  nam  et  ipsam  transtulit 
et  multa  ad  eam  de  aliis  congessit  ». 


LA   SEPTIÈME  ÉGLOGUE  201 

qucTexemple  de  Théocrile  a  engagé  Virgile  'i  exprimer  ce 
qu'il  avait  observé  lui-même. 
LaVIoId.  commence  ainsi,  v.  1  sq.  :  «  AafjLotTac  ^'^  Aâpi; 

ô  poyx4).o;  eiç  eva  yiûÇiO'v  Tàv  àyéXav  ttox'  "Apaxe  o-uvi^aTov stci 

xpàvav   ôs  xtv*  «(i^co  *EÇo(JLevo'.  6épgo;  {léa-w  àpiaTi  TOiâS'  àstôov  ». 

Virgile  a  pris  là  l'idée  de  la  réunioa  des  deux  troupeaux 
pendant  que  les  pâtres  chantent  *  ;  point  de  source,  le  pay- 
sage appartenant  à  Virgile;  au  lieu  de  la  mention  exacte 
de  l'heure  de  la  réunion,  Virgile  a  laissé  la  chose  dans  le 
vague,  ce  qui  est  caractéristique  de  sa  manière.  Lucrèce 
avait  dit,  I,  259  :  «uberibus..  distentis  ».  L'identité  de  l'ex- 
pression fait  donc  croire  que  Virgile, pour  «distentas  lacté 
capellas»  (expression  plus  hardie  que  celle  de  Lucrèce),  n'a 
pas  eu  recours  aux  passages  analogues  de  Théocrite,  Id. 
Vin,  42  et  69 2.  La  caractéristique  des  deux  pâtres  est 
empruntée  à  la  VllI^^  Id.,  v.  3sq.  :  «  "Ajaçw  tcôy'  r,ff^V'  Truppo- 
Tpr/o),  a[jL7(i>  àydStûy  "Atiçto  <Tupîo-6ev  6e6aY;[i.év(i>,  ôépLqpo)  iecSev  »; 
les  modifications  apportées  par  Virgile  sont  instructives  : 
à  la  quadruple  répétition  de  «  àtiqxo  »,  il  a  substitué  la  simple 
répétition  «  Ambo...  ambo  »,  mais  en  plaçant  l'un  au  début 
du  vers,  l'autre  à  la  fin^.  Il  a  négligé  la  couleur  des 
cheveux  ;  il  n'entre  pas  dans  des  détails  aussi  particuliers  ; 
en  revanche,  à  l'expression  simple  «  àvâêw  »,  il  a  substitué 
l'expression  ornée  «  florentes  aetatibus  ».  Le  v.  4  a  pu 
influencer  l'Égl.  V,  2.  C'est  peut-être  pour  cela  qu'aux 
mots  techniques  il  en  a  substitué  ici  dont  le  sens  est  plus 
vague*.  Ainsi,  pour  s'être  inspiré  d'un  passage  de  Théo- 
crite, il  ne  renonçait  pas  à  l'utiliser  plus  tard,  mais  sous  une 
forme  nouvelle. 

L'aventure  de  Mélibée  et  ses  hésitations  sont  de  l'inven- 
tion de  Virgile;  il  y  a  cependant  inséré  quelques  détails 
d'emprunt.  Pour  le  v.  7  il  est  certain  qu'il  a  eu  sous  les 

yeux  le  v.  49  le  l'Id.  VIII  :  c  ~û  xpaye,  xàv  Xeuxav  alyàiv  avep...  » 

Mais  ce  n'est  dans  Théocrite  qu'une  expression  ingénieuse  ; 


1.  «  In  unum  »,  v.  3,  au  neutre,  «  de  façon  à  ne  plus  former  qu'un  », 
a  remplacé  «  elç  êva  ^tôpov  •,  v.  1. 

2.  Gcbauor,  De  poetarum  graecorum...,  p.  229,  ne  parait  pas  de  cet  avis. 

3.  Gebauer,  Op.  laud.^  p.  44,  rapproche  Id.  XVII,  23. 

4.  Il  est  possible  que  par  «  respondere   »  il  ait  traduit  «  uice>à{i.- 
6av6  »,  Id.  VIII,  31,  ou  «  iwoxpivoiTO  »,  Id.  IX,  6. 


202  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

dans  Virgile  elle  est  fortement  rattachée  au  sens  général 
du  passage*.  Eu  outre,  Virgile  emprunte  ici  au  chant 
amébée  un  détail  dont  il  se  sert  pour  son  introduction;  il 
ne  s'attache  donc  pas  à  reproduire  les  chants  amébées  de 
Thcocrite  dans  des  chants  amébées,  mais  où  bon  lui 
semble. 

De  u  Atque  ego  Daphnim  Aspicio  »,  v.  7,  Gebauer  2  a  rap- 
proché «  xaî  Tiv'  oStiav...  evpofjLEç  »,  Id.  Vil,  11  sq.  ;  il  y  a  une 
ressemblance  de  forme  et  sans  doute  une  réminiscence;  de 
«  Hue  ipsi  potum  uenient  per  prata  iuuenci  »,  v.  Il ,  «  IloXXaxt 

Tac  oïeç  uo-ri  twuXîov  aurai  àirf.vÔov  •,  Id.  XI,  12;  ce  n'est  qu'un 

mot;  de  «  eque  sacra  résonant  examina  quercu  »,  «  ^ÛSs 

xaXbv    pofiêeOvTt  ttotI  o-{iâve<T(Ti    (jilXiaaai  ».  Mais   noUS  savons 

que  Virgile  avait  des  abeilles  sur  sa  propriété;  il  était  donc 
familier  avec  leur  bourdonnement;  il  semble  que  ce  soit 
un  de  ces  endroits  où  l'imitation  littéraire  et  l'observation 
personnelle  se  rejoignent. 

En  somme,  malgré  ces  emprunts  de  détail,  le  paysage 
du  préambule  et  la  peinture  du  caractère  de  Mélibée  appar- 
tiennent à  Virgile,  —  c'est  là  un  principe  que  j'ai  déjà 
signalé  à  propos  des  Egl.  III  et  V.  Quant  aux  mots  qui 
désignent  le  chant  amébée,  nous  sommes  ici  forcément 
sur  le  terrain  de  l'imitation;  la  chose  elle-même  étant 
prise  à  Théocrite,  les  mots  doivent  en  venir  également. 
Des  V.  18-20,  Gebauer*  a  rapproché  à  bon  droit,  Id.  VIII,  61  : 
«  Ta'jTa  (lèv  wv  ôi'  àjioiêatwv  ol  Tiaîôeç  asKrav  »  ;  ibid.,  31  :  «  Eîta 
ô'à|iotpatav  uTceXàpiêave  Aaçvcç  àoi6àv  »  ;  IX,  14  :  «  Ou-côiç  Aiçvtç 
àsKTEv  èfjLcv,  oÙTôi;  oï  MsvaXxaç  »  ;  on  remarquera  que  Virgile 
ne  transporte  pas  en  latin  le  mot  grec  technique  «  Si'  àaot- 
6aiwv  »;  il  en  donne  un  équivalent  :  «  alternis  uersibus  ». 

Le  chant  amébée  de  Théocrite  dffére  de  celui  de  Vir- 
gile en  ce  qu'il  est  nettement  adapté  à  la  personne  des 
chanteurs.  Menalkas  est  un  berger  et,  au  v.  35,  il  parle 
de  ses  agnelles,  au  v.  44  il  se  donne  pour  ce  qu'il  est, 
•«  TiocpLrjv  »,  au  V.  56  il  parle  encore  de  ses  moutons 
et   de   la   mer  de   Sicile.  Quant   à  D.iphnis  il  se  donne 


1.  Cf.  p.  IS8. 

2.  De  poctarum  graecorum...,  p.  23*2  sq. 

3.  Op.  laud.y  p.  '231  sq. 


LA   SEPTIEME   EGLOGUE  203 

comme  un  bouvier,  v.  39  et  48.  E.  Ililler,  ad  V,  v.  45  *, 
fait  pourtant  remarquer  que  Daphnis  et  Mcnalkas  sont 
bien  jeunes  pour  parler  de  Jeurs  amours;  mais  ce  sont 
des  Siciliens  et  des  bergers.  11  est  possible  d'ailleurs 
qu'ils  introduisent  là  dedans  une  certaine  fantaisie.  Il 
faut  pourtant  signaler  dans  le  rôle  de  Menalkas  une 
anomalie  :  au  v.  49  sq.  il  adresse  la  parole  à  un  bouc,  à 
des  chevreaux  et  c'est  un  berger.  Peut-être  a-t-il  en  même 
temps  des  brebis  et  des  chèvres,  comme  le  v.  45  paraît 
l'indiquer. 

11  n'y  a  rien  à  dire  sur  la  liberté  d'allure  du  premier 
interlocuteur;  il  ne  dispose  ici  que  de  quatre  strophes;  il 
ne  peut  donc  pas  beaucoup  varier  :  il  passe  d'un  sujet 
rustique  à  un  sujet  rustique  et  amoureux,  puis  à  deux 
motifs  plus  spécialement  amoureux  avec  des  détails  rus- 
tiques. 

Le  système  du  répondant  est  le  suivant  : 

I,  v.  33-36.  Menalkas  supplie  les  vallons  et  les  fleuves, 
au  nom  du  plaisir  qu'il  a  pu  leur  causer  par  ses  chants,  de 
faire  bien  venir  ses  agnelles,  et,  en  outre,  d'accorder  la 
même  faveur  à  Daphnis  s'il  vient  dans  leurs  parages  avec 
ses  génisses. 

I  bis,  V.  37-40.  Daphnis  supplie  les  sources  et  les  herbes^ 
au  nom  de  son  talent  poétique,  d'engraisser  son  troupeau 
de  vaches;  il  les  supplie  d'accorder  la  même  faveur  à 
Menalkas  s'il  vient  dans  leurs  parages. 

Le  système  de  la  réplique  est  donc  l'analogie  pure  et 
simple.  Daphnis  reprend  exactement  la  pensée  de  Menalkas, 
en  en  changeant  tous  les  termes.  L'analogie  du  fond  est 
encore  soulignée  par  la  correspondance  de  la  forme,  cor- 
respondance qui,  sans  être  mathématiquement  exacte,  est 
poussée  très  loin.  «  "Ayxea  xai  7tOTa{Jioi=  Kpâvai  xal  poxàvat  »  ;. 
«  ôsîov  yévos  =  vXuxspbv  çjtov  »;  coupe  bucolique  aux  v.  33 
et  37  ;  «  ai  x'.  MeviXxa;  =  aiuep  ôjjloîov  »  ;  «  Boaxoit'  èx  "ii^x^^ 
Ta;  àtxvàôa;  =  To-j-ro  tb  pouxdXtov  TitaîveTs  ».  Coupe  bucolique 
aux  V.  35  et   39;  «  r,v  SI  ttox'  evÔ/j  =  xr^v  Tt  MsvàXxaç  ». 

II,  V.  45,  46,47^,44.  Menalkas  décritla fécondité  des  trou- 


1.  Eait.  Fritzschc-Hillcr  ». 

2.  Cotte  transposition,  proposée  par  Bindomann  en  1793,  est  nécessaire^ 


204  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

peaux  et  des  abeilles  et  la  vigueur  de  la  végétation,  là  où 
se  trouve  le  beau  Milon.  Il  ajoute  que  son  départ  suffirait 
pour  dessécher  le  berger  et  les  plantes. 

Il  bis,  V.  41,  42,  43,  48.  Daphnis  réplique  par  une  descrip- 
tion très  semblable  de  la  fécondité  de  la  nature,  là  où  fré- 
quente la  belle  enfant  qu'il  ne  nomme  pas^.  Il  ajoute  que  son 
départ  suffirait  pour  dessécher  le  bouvier  et  ses  vaches. 

C'est  encore  le  système  de  l'analogie  pure  et  simple  et 
de  la  reproduction  de  l'idée  avec  des  termes  soigneuse- 
ment changés.  Ici  encore  la  symétrie  de  la  forme  souligne 
l'identité  du  fond.  «  'Evô'...  evô'...  ëvôa  =  Ilavià...  Travtà 
■Kavxâ...  »  ;  «  7cXr)povffiv  =  tcXtiÔquciv  ^  »;  «  ô  xaXdç  =  à  xaXà  •  ; 

coupe  bucolique  aux  v.  47  et  43;  «  aî  6'àv  ca^pkpm^  »  à  la  fin 
des  V.  47  et  43  ;  «  Xw  itoi(iïiv  =  Xw  xà;  pt5;  pdo-îcwv  »  ;  «  -/*^ 
potàvai  =  ^al  pdsc  ». 

III,  V.  49-52.  Le  couplet  correspondant  ayant  disparu  (c'est 
l'hypothèse  qui  paraît  la  plus  vraisemblable) —  la  seconde 
partie  de  ce  poème  parait  altérée  — ,  nous  ne  pouvons 
faire  la  comparaison. 

IV,  V.  53-56.  Menalkas  préfère  à  la  richesse  et  aux  avan- 
tages physiques  le  bonheur  d'être  près  de  l'objet  aimé. 

IV  bis,  V.  57-60.  Daphnis  constate  que  l'amour  est  un 
mal  naturel  et  que  Zeus  en  a  donné  l'exemple. 

Les  deux  couplets  se  trouvent  se  correspondre  dans 
l'hypothèse  mentionnée  plus  haut.  Les  deux  idées  ont  une 
certaine  analogie;  il  n'y  a  pas  de  correspondance  de 
forme  ^. 

Les  principes  suivis  pour  la  réplique  dans  ce  chant 
amébée  ne  sont  pas  tout  à  fait  ceux  qu'a  adoptés  Virgile. 
Nous  avons  vu  qu'il  avait  raffiné  sur  la  simple  analogie; 
il  n'a  pas  poussé  aussi  loin  que  Théocrite  la  symétrie  de  la 
phrase  et  du  vers,  sauf  pourtant  dans  les  deux  derniers 
couplets  où  l'effort  est  visible.  Au  point  de  vue  littéraire 

1.  Au  V.  43,  au  lieu  do  Traie  des  mss.,  Meineke  a  lu  Nafc,  adopté  par 
Ahrcns,  par  Ad.  Th.  Arm.  Fritzsche  '  et  par  Ch.  Ziegler  •,  rejeté  par 
AVordsworth  »  et  par  Fritzsche-Hiller  *. 

2.  La  leçon  n'est  pas  sûre.  Ahrens  :  7ri6(iî>(riv  (une  partie  des  mss.  : 
Tcrjôûffi). 

3.  Ch.  Ziegler*,  ad  h.  /.,  ne  croit  pas  que  ces  couplets  se  correspon- 
dent; il  suppose  perdus  entre  eux  un  couplet  de  Daphnis  et  un  autre 
couplet  de  Menalkas. 


LA   SEPTIÈME  ÉGLOGUE  20o 

les  vers  de  Menalkas  et  ceux  de  Daphnis  ont  les  mêmes 
qualités.  Des  deux  côtés  c'est  la  même  poésie  facile,  riante, 
abondante.  Si  le  chevrier  donne  l'avantage  à  Daphnis,  ce 
qu'il  veut  récompenser  c'est  la  souplesse  vraiment  mer- 
veilleuse avec  laquelle,  dans  la  partie  de  l'id.  dont  le  texte 
parait  assuré,  celui-ci  reproduit  l'idée,  le  style,  la  versi- 
fication de  son  adversaire. 

Dans  le  chant  amébée  de  Virgile  il  y  a  des  parties  qui 
ne  dépendent  pas  de  Théocrite  %  en  particulier  les  cou- 
plets ï,  I  bis  et  If,  H  bis  K  Nous  n'y  trouvons  que  des 
imitations  sporadiques  et  des  réminiscences.  Au  v.  21 
«  Nymphae...  Libelhrides  »  paraît  provenir  de  l'Id.  VII,  148  : 
«  NutAçai  KaoraXiSe;  •  ;  mais  Tépithète  dc  Virgile  est  plus 
rare  que  celle  de  Théocrite.  Gebauer  a  remarqué  qu'au  v. 
24  l'épithète  «  arguta  »  ne  se  trouvait  appliquée  à  la 
syrinx  ni  dans  Théocrite,  ni  dans  les  autres  Bucoliques 
grecs  '.  Je  ne  crois  pas  qu'au  v.  26  il  faille  rapprocher 
«  rumpantur  ut  ilia  Codro  »  de  l'Id.  V,  42  sq.  «  xal  tôx'  èxàxeu 
Ba<Txaîv(i)v  »,  ni  de  l'Id.  VI,  39,  qui  fait  allusion  à  une  super- 
stition grecque.  L'expression  de  Virgile  devait  être  courante 
dans  la  langue  familière.  En  revanche  les  v.  31  sq.  et  36 
paraissent  inspirés  de  l'Id.  X,  33  :  «  Xpu^eoi  àjiçdTepo: 
x*àv6xe:{jLeôa  Ta  *A(ppo6tTa  »  ;  mais  le  style  élégant  du  v.  31  sq. 
appartient  en  propre  à  Virgile. 

C'est  dans  la  XI«  Id.,  dont  il  avait  déjà  fait  grand  usage, 
que  Virgile  a  été  chercher  le  modèle  du  couplet  III,  v.  37-40  ; 
XI,  19  sq.  :  «  ''^ÛXeuxoc  raXàxeia,  t»  tov  çcXéovt' àTcoôaXXrj  Aeuxoxépa 
Tcaxxaç  ttotiSeÏv,  âTcaXuTÉpa  àpv6ç,  MÔGyjù  fOLvpoxipoL,  o-çrjXwTépa  * 

1.  Gebauer,  De poetarum  graecorum...,  p.  235  :  «  ...  carmen  amoebacum.., 
plura  odaria  continet,  quorum  argumenta  Vergilius  ipse  invenit.  Verum 
in  his  quoque  haud  pauca  roperiuntur,  quae  rectissime  dicas  assiduae 
lectioni  carminum  Theocriteorum  deberi.  » 

2.  Le  II"  couplet,  v.  29-3-2,  a  des  analogues  dans  Y  Anthologie  palatine, 
cap.  VI,  Epigrammata  dedicatoria,  où  il  y  a  des  pièces  consacrées  à 
Toffrande,  soit  des  instruments  de  chasse,  12,  13,  14,  15,  34,  35,  75,  106, 
107,  soit  du  produit  de  la  chasse,  110,  111,  112,  114,  115,  116,  etc. 

3.  (Juatenus  Vergilius  in  epithetis....,  p.  16.  En  revanche  il  cite,  iôt'rf., 
*  'kiyyjpcd  o-uptYYec  »,  Hés.  Scut.,  278,  «  Xi-^eiai  (xupiyYe;  »,  Callim. 
in  Dian.,  242,  «  Xt^eia  o-vpiY^  »,  Apoll.  Rhod.,  I,  577. 

4.  Âhrens;  cf.  Tapparat  critique  de  son  édition,  où^se  trouve  la  leçon 
des  mss.,  et,  pour  Texplication  qu'il  donne  du  mot,  Vedit.  minor*^  p.  V; 
Ch.  Ziegler  •  :  99piY«v<i>Tépoc. 

12 


206  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

ofiçatxw;  ^pLôt;  »  ;  c'est  évidemment  le  charme  da  tableau  qui 
l'a  séduit;  mais  nous  avons  là  une  de  ces  imitations,  où  il 
ne  prend  que  le  cadre  pour  y  faire  figurer  des  détails  nou- 
veaux. On  voit  très  bien  pourquoi  il  a  introduit  l'épithète 
«  Nerine  ».  Dans  l'Id.  XI  on  savait  bien  que  Galatée  était 
la  Néréide;  il  n'y  avait  nul  besoin  de  le  dire.  Dans  l'apo- 
strophe imprévue  du  chant  amébée  on  pouvait  ne  plus 
savoir  de  qui  il  s'agissait  :  d'autant  que  Galatée  est  aimée 
ici  d'un  simple  berger*;  il  a  voulu  assurer  son  état  civil. 
Il  lui  a  conservé  la  blancheur  de  son  teint,  mais  il  a 
supprimé  le  mot  «  TiaxTôc;  »,  qui  ne  convenait  qu'à  la  galan- 
terie gauche  et  naïve  du  Gyclope;  les  cygnes  lui  ont  paru 
quelque  chose  de  plus  noble.  L'introduction  comme  terme 
de  comparaison  du  thym  de  l'Hybla  semble  avoir  pour 
but  de  bien  placer  Galatée  dans  son  pays  d'origine.  Si 
maintenant  nous  comparons  les  vers  des  deux  poètes, 
ceux  de  Virgile  sont  gracieux  et  agréables,  ceux  de 
Théocrite  plus  originaux;  il  nous  donne  de  Galatée  une 
image  plus  piquante  et  plus  réelle.  En  plaçant  «  uenito  » 
à  la  fin  du  couplet,  Virgile  a  donné  au  mot  un  relief  que 
n'avaient  pas  dans  Tld.  XI  «  'AXV  à?(xeu..  »,  v.  42,  «  'fiÇév- 
ôoi;  »,  v.  63. 

Virgile  paraît  avoir  composé  de  lui-même  le  couplet 
m  6is,  V.  41-44,  en  prenant  le  contre-pied  du  précédent. 
Le  procédé  est  curieux  comme  tentative  d'originalité  ^, 

Au  I ye  couplet,  le  v.  45  :  «  Muscosi  fontes  et  somno  moUior 
herba  »  a  été  influencé  par  le  début  du  couplet  de  Daphnis, 
V.  37  de  la  Vlll°  Id.  :  «  Kpxvai  xal  po-càvai..  »  ;  mais  ce  ne 
sont  que  deux  mots,  sur  lesquels  le  couplet  de  Virgile  pau^t 
dans  une  tout  autre  direction  que  celui  de  Théocrite;  il 
a  ajouté  l'épithète  pittoresque  «  Muscosi  ».  selon  son 
habitude  de  se  rendre  réelles  par  l'observation  les  choses 


1.  Ce  n'est  point  là  une  invention  do  Virf?ile;  dans  la  tradition  mytho- 
logique, Galatoo,  aimée  vainement  du  Cyclope,  lui  préfère  le  berger 
Acis,  qui  est  tué  par  son  rival,  Seri\  Danietin.,  ad  VII,  37,  Servius, 
ad  IX,  39.  [MoschosJ  III,  59  sq.,  fait  regretter  par  Galatée  Bion,  dont 
les  chants  la  charmaient. 

2.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum,...,  p.  8  et  211,  rapproche  du  v.  43 
le  V.  2  de  la  pièce  XII  :  «  0^.  8s  tcoÔîOvts;  èv  r,|xaTi  yripao-xo-jaiv.  » 
Il  y  a  quelqno  analogie  dans  l'idée,  mais  point  d'imitation  directe. 


LA   SEPTIÈME   ÉGLOGUE  207 

de  la  nature  *.  Les  deux  mots  «  Kpâvai  xal  poxàvai  »  parais- 
sent avoir  frappé  Virgile,  mais  il  y  a  ajouté  une  réminis- 
cence de  rid.  V,  V.  61  :  «  vTtvw  jiaXaxtotepa 2  ».  Pour  que  ces 
deux  bouts  de  phrase  soient  venus  se  rejoindre  dans  un  vers 
unique,  il  faut  bien  admettre  que  Virgile  savait  Théocrite 
à  peu  près  par  cœur,  et  que  des  motifs  poétiques,  qui 
flottaient  dans  sa  mémoire,  venaient  comme  d'eux-mêmes 
se  réunir  sous  sa  plume.  Gebauer  ^  a  bien  montré  en 
rapprochant  l'épithète  «  torrida  »,  v.  48,  du  v.  12  de 
rid.  IX,  «  TCO...  ôspe-jç  çp'jyovTo;  »,  qu'elle  avait  acquis  chez 
lui  beaucoup  plus  de  relief. 

Les  vers  correspondants  49-52  n'ont  pas  été  uniquement 
imaginés  par  Virgile  en  pratiquant  le  procédé  du  contraste. 
Nous  lisons  dans  Tld.  XI,  v.  51  :  «  "Evti  Spuoc  ^uXa  {aoi  xal  Wo 
cTioSô  àxifiaTov  TiOp...  ».  Polyphème  donne  ce  renseignement 
à  Galatée  pour  lui  faire  une  proposition  assez  ridicule,  c'est 
de  se  laisser  brûler  la  barbe  et  les  cheveux  avec  des  char- 
bons, dans  le  cas  où  elle  le  trouverait  décidément  trop 
poilu.  Naturellement  le  sens  est  très  différent  chez  Virgile; 
mais  il  ne  craint  pas  d'emprunter  au  besoin  une  tournure 
et  des  mots  dans  un  passage  dont  il  n'imite  nullement 
la  signification*.  Gela  ne  l'empêche  pas  du  reste  d'aller 
chercher  la  fin  de  son  couplet  ailleurs,  Id.  IX,  19  :  «  'Ev  Tcupl 
5à  8pyivw  x^pia  î^éei,  âv  Trupl  Ô'avJai  $ayol  ^sijiaivovto;  •  ^x<*^  ^^ 
TOI  0*1)6'  o(Jov  wpav  XetjiaTo;  t)  vwSb;  xapuwv  àfjLÛXoio  TcapdvTo;  5.  » 
Les  modifications  qu'il  a  apportées  sont  du  reste  très 
caractéristiques.  Au  lieu  de  la  grotte  sicilienne  de  Menal- 
kas  il  a  peint  une  hutte  des  pâtres  des  environs  de 
Mantoue.  11  a  supprimé  tout  ce  qui  se  rapporte  à  la  man- 
geaille;  il  ne  parle  guère  de  ce  que  mangent  ses  bergers, 


1.  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p.  1. 

2.  Cf.  Id.  XV,  125;  dans  les  deux  passages  l'épithète  est  appliquée  à 
des  objets  tout  autres  que  Therbe  :  il  y  a  donc  adaptation  de  la  part  de 
Virgile. 

3.  Quatenus  Vergilius  in  epitJietis.,.,  p.  7. 

4.  Gebauer,  ibid.,  p.  3,  cite  comme  variation  d'épithète  :  «  àxàjiaTOv 
Tzxip  »,  «  plurimus  ignis  »;  ici  la  variation  s'explique  par  la  différence 
du  sens  des  deux  passages.  Polyphème  veut  dire  à.  Galatée  qu'elle 
trouvera  toujours  chez  lui  du  feu  pour  l'opération  qu'il  lui  propose; 
Thyrsis  insiste  sur  ce  fait  qu'il  a  toujours  un  bon  feu. 

5.  Cf.  ibid.,  V.  12  sq. 


208  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

sauf  pour  les  fruits,  le  lait,  parfois  le  fromage.  Ces  détails 
de  cuisine  ne  lui  paraissaient  pas  assez  nobles.  Au  lieu  de 
l'homme  sans  dénis  qui  ne  se  soucie  pas  des  noix  quand 
il  a  un  gâteau  de  farine,  il  nous  présente  le  loup  qui 
mange  les  brebis  comptées  et  les  torrents  qui  ne  s'in- 
quiètent pas  de  leurs  rives.  11  y  a  là  un  bel  effet  poétique 
devant  lequel  on  ne  regrette  pas  le  réalisme  un  peu  grêle 
de  Théocrite. 

L'idée  des  v.  53-56  et  57-60  est  prise  à  l'Id.  VIII,  v.  45,46, 
47,  44  et  4i,  42,  43,  48;  mais  ici  encore  les  modifications 
sont  significatives.  Dans  Théocrite  c'est  exactement  la 
même  pensée  exprimée  deux  fois  en  termes  différents; 
Virgile  a  voulu  varier;  il  passe  d'abord  de  l'aspect  riant 
de  Ja  nature  à  la  désolation  par  suite  du  départ  de  l'objet 
aimé;  c'est  ce  qu'avait  dit  Théocrite;  puis  il  passe  de 
l'aspect  désolé  à  l'aspect  riant  que  prend  la  nature  lorsque 
vient  l'objet  aimé.  Il  varie  par  le  contraste  *.  Mais  il  y  a  plus, 
le  cadre  a  été  rempli  par  Virgile  de  traits  absolument  nou- 
veaux et  fort  heureux.  Il  semble  qu'ils  lui  appartiennent; 
car  le  V.  41  de  l'Id.  VIII  et  le  v.  17  de  Bion  XVII  (Vï)  (Ahrens), 
que  Gebauer  2  rapproche  du  v.  55,  n'ont  rien  à  faire  avec 
lui;  il  n'y  est  pas  question  du  printemps,  mais  de  l'au- 
tomne. Le  rapprochement  du  v.  54  avecid.  VII,  144  sq.  est 
un  rapprochement  fort  lointain. 

Les  couplets  VI  et  VI  bis  appartiennent  à  Virgile. 

Quant  au  dernier  vers  de  l'Églogue,  il  est  imité  du  v.  92 

de  rid.  VIII  :  «  Ktjx  toutw  Trpàxo;  irapà  Tzoi\Li<ji  Aâçvt;  eyevxo  ». 

Mais  Virgile  a  ajouté  un  ornement  ingénieux  de  style  en 
répétant  le  mot  «  Corydon  i)  ^. 

En  somme  l'imitation,  dans  la  VII*^  Égl.,  est  assez  libre, 
et,  à  ce  point  de  vue,  la  pièce  se  rapproche  plutôt  de 
l'Égl.  VquedesÉgL  II  et  III. 

L'Id.  VIII  ayant  joué  ici  le  rôle  d'original  principal,  je 
note  en  terminant  les  passages  dont  Virgile  s'est  servi  pour 
d'autres  pièces  que  l'Egl.  VII,  comme  suite  de  notre  étude  du 

1.  Gebauer,  Quatenus  Vergilins  in  epithetis..,  p.  3,  cite  comme  exemple 
(le  variation  d'épithètes  :  Égl.  VII,  59  :  «  Phyllidis...  nostrao  »  et 
Id.  VIII,  43  :  «  à  xa).à  irai;  ». 

2.  De  poetarum  r/raecoriim...^  p.  246. 

3.  Cf.  p.  199. 


LA   SEPTIÈME   ÉGLOGUE  209 

procédé  du  découpage.  Id.  VIH,  1,  «  «tvvtjvtsto  »=:Egl.V,l, 
«  conuenimus  »  ;  VIll,  15  sq.  =  IIÏ,  32  sq.  ;  VIII,  18  sq.  ^  II, 
36sq.;VIÎI,21sq.=lII,44sq.;VÏII,28,«yivô*è7:axo'jffac»peut 
être  rapproché  de  III,  50  :  «  audiat  haec  tantum  »  ;  VIII,  52, 
offre  une  idée  analogue  à  II,  60  sq.  ;  VIH,  57  sq.  =  III,  80 
sq.  (il  est  possible  que  VIII,  76,  ait  influencé  III,  82  sq.); 
VIII,  78,  a  peut-être  influencé  V,  46  sq.  Ainsi  Virgile 
s'était  déjà  servi  fragmeniairement  de  la  VIII®  Id.  dans 
les  Égl.  II,  III  et  V.  Il  s'est  décidé  à  la  prendre  pour  ori- 
ginal principal  de  la  VIP  Égl.  et  il  n'y  a  plus  eu  recours 
ensuite. 

Nulle  part  Virgile  n'a  pris  Tld.  IX  comme  modèle  prin- 
cipal, niais  il  lui  a  fait  un  emprunt  assez  important  dans 
la  VIP  Égl.  La  VHP  et  la  IX"  ont  du  reste  les  mêmes  per- 
sonnages et  contiennent  un  chant  amébée.  Suivant  ses 
principes,  il  était  naturel  qu'il  les  réunît  dans  une  imita- 
tion commune;  il  lui  a  pris  encore  quelques  détails  qu'il  a 
disséminés  çà  et  là.  Id.  IX,  1  sq.  =  Égl.  IIÏ,  58;  IX,  3,  a 
peut-être  inspiré  1, 45  (j^évreç  -=  summittile)  ;  IX,  4  (ic).avfi)VTo), 
II,  21  (errant);  IX,  il  (dtTro  (txotciôcc),  I,  76  (de  rupe);  IX, 
23,  sq.  =  V,  88,  sq.  ;  IX,  28,  a  quelque  rapport  avec  X,  72 
(mais  c'est  à  l'Id.X,  25,  qu'est  emprunté  le  v.  72  de 
l'Égl.  X);  IX,  36,  il  est  question  de  Kirké;  il  en  est  égale- 
ment question,  Égl.  VIII,  70  (pas  de  rapport  direct). 


49 


CHAPITRE   VII 


La  quatrième  Églogue. 

La  IV«  Églogue  de  Virgile  est  celle  sur  laquelle  on  a  le 
plus  écrit  et  qui  a  suscité  le  plus  d'interprétations  diverses. 
Aussi  faut-il  en  Tabordant  se  pénétrer  de  cette  pensée  très 
sensée  de  Heyne  *  :  «  ...  probe  arrogantem  esse  necesse 
foret  eum,  qui  hoc  sibi  sumeret,  aut  sibi  satis  confîderet, 
ut  omnia  a  se  expedita  in  hoc  carminé  esse  pronuntiet  : 
ipsa  enira  res,  vaticinii  indoles  et  lex,  enuntiationis  raodus 
per  mythica  ornamenta,  omnem  conatura  sufflarainant.  » 

La  difficulté  d'interprétation  a  fait  supposer  que  le  texte 
était  altéré.  On  s'est  donc  mis  en  devoir,  par  des  transpo- 
sitions et  des  suppressions,  de  lui  donner  une  forme  nou- 
velle qui  fût  plus  compréhensible.  W.  Gebhardi  ^  et  Fr. 
Hermès  ^  se  sont  proposé  cette  tâche.  Le  travail  auquel  ils 


1.  Hey no- Wagner*,  t.  I,  p.  128  sq. 

2.  Zeitschrift  fur  das  Gymnasialwesen,  XXVIII  Jahrg.,  1874,  Vergils 
vierte  Ecloqe,  p.  561-5G8.  Voici  la  forme  quo  W.  Gebhardi  donne  à  la 
4«  Égl.,  p.  567  sq.  :  Eingang  1-3.  Erster  einleitender  Theil  :  Ankûndigung 
des  Ilcrannahcns  der  ncucn  goldonen  Zeit  unter  Augustus  Regierung 
4-14,  und  17  (où  il  lit  «  rogcs  »  au  liou  de  <»  reget  »).  Zweiter  oder 
Haupttheil  :  allmahliche  Entwicklung  der  neuen  Welt,  zusammenfal- 
lend  mit  der  Entwicklung  des  jungen  Marcellus  18-33,  37-47,  und  15-16. 
Dritter  oder  Schlusstheil  :  sehnsûchtiger  Wunsch  des  Dichters,  dass  der 
neuo  Heiland  bald  erscheinen,  dass  es  ihm  selbst  vergônnt  sein  môge 
die  ncue  Zeit  zu  schaucn  und  sic  zu  preisen  48-59.  L'Eglogue  est  com- 
plète ainsi.    * 

3.  Dans  son  édition. 


LA   QUATRIEME   EGLOGUE  211 

se  sont  livrés  est  purement  arbitraire,  et  il  n*y  a  rien  à  en 
tirer. 

Ce  qu'il  faut,  c'est  déblayer  le  terrain  des  hypothèses 
aventureuses,  qu'on  a  échafaudées  à  Tenvi  autour  de 
cette  Églogue,  et  la  soumettre  sans  parti  pris  à  une  expli- 
cation qui  fasse  ressortir  tout  ce  que  contient  le  texte 
de  Virgile,  sans  vouloir  y  chercher  ce  que  l'auteur  n'y  a 
pas  mis.  Autant  il  faut  se  garder  de  lui  prêter  des  inten- 
tions imaginaires,  autant  il  faut  s'appliquer  à  découvrir 
ses  intentions  véritables.  Virgile  est  un  écrivain  très  soi- 
gneux, qui  ne  dit  que  ce  qu'il  veut  dire,  qu'il  est  impor- 
tant de  lire  de  très  près,  si  on  veut  pénétrer  jusqu'au  fond 
de  sa  pensée;  c'est  cette  pensée  qu'il  faut  saisir,  tandis 
que  les  commentateurs  de  la  IV*'  Égl.  paraissent  s'être  sur- 
tout proposé  de  lui  inculquer  chacun  la  leur. 

Ils  se  sont  montrés  très  préoccupés  d'identifier  ïenfant 
merveilleux \  ils  ont  considéré  la  W^  Égl.  comme  une  énigme 
que  Virgile  avait  voulu  proposer  à  ses  contemporains  et  à 
la  postérité,  en  [laissant  au  plus  habile  le  soin  de  la  devi- 
ner. Or  la  question  de  l'enfant  tient  sûrement  une  place 
importante  dans  cette  pièce;  mais  ce  n'est  ni  la  seule,  ni 
même  la  principale.  La  naissance  de  l'enfant  dans  la 
pensée  de  Virgile  n'est  qu'un  moyen,  grâce  auquel  se  réa- 
liseront ses  prédictions.  Mais  que  signifient  ces  prédic- 
tions, dans  quel  but  les  a-t-il  faites,  quelle  forme  leur  a-t-il 
donnée,  voilà  ce  qu'il  convient  de  chercher  d'abord.  Il  ne 
s'agit  pas  bien  entendu  de  supposer  à  Virgile  des  intentions 
secrètes,  auxquelles  on  accommode  ensuite  son  texte  tant 
bien  que  mal,  mais  de  conclure  de  ce  qu'il  a  fait  à  ce  qu'il 
a  voulu  faire.  Nous  avons  sous  les  yeux  l'exécution  du 
plan;  il  suffît  d'en  retrouver  et  d'en  marquer  les  lignes. 

Et  d'abord  quelle  forme  a-t-il  donnée  à  sa  pièce?  Est-ce, 
comme  l'a  voulu  Wagner  *,  une  épître  de  félicitations 
adressée  à  Pollion  pour  le  complimenter  d'avoir  obtenu 
le  consulat  ?  Évidemment  non.  Si  Virgile  avait  voulu 
écrire  une  épitre,  il  l'eût  fait  précéder  d'un  préambule, 


1.  P.  Yerqili...carmina  breviter  enarravit  Ph.  Wagner...,  Lipsiae,  1861, 
p.  14;  cf.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  86,  qui  n'admet  pas  *quc  ce  soit 
uo  «  Glûckwunschschreiben  zam  Konsulat  ». 


212  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

dans  lequel  il  se  fût  adressé  à  Pollion  pour  la  lui  dédier. 
Or  il  n'y  a  pas  d'envoi.  Il  interpelle  Pollion  dans  le  cou- 
rant de  la  pièce;  ce  n*est  pas  une  lettre  à  son  nom.  Est-ce, 
comme  le  dit  M.  Sonntag  *,  une  sorte  de  «  solo  »,  qu'un 
pâtre  anonyme  exécute  dans  la  prairie,  chantant  Tâge 
d'or  qui  va  renaître,  comme  Gorydon  chantait  aux  mon- 
tagnes et  aux  forêts  son  désespoir  d'amour?  Évidemment 
non.  Si  Virgile  avait  conçu  la  chose  ainsi,  il  aurait,  dans 
une  introduction,  mis  en  scène  le  pâtre  chanteur,  comme 
il  le  fait  pour  Gorydon,  pour  les  bergers  de  la  VIII"  Égl., 
pour  lui-même  dans  la  X*.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que 
c'est  un  chant,  «  canamus  »,  v.  1 ,  «  canimus  »,  v.  3  ;  c'est  donc 
un  morceau  épico-lyrique  *,  que  Virgile  écrit  dans  son  cabinet 
sous  la  dictée  des  Muses  de  Sicile  ;  il  le  destine  à  Pollion 
qui  y  est  nommé  et  aussi  au  grand  public. 

Cette  nouveauté  de  la  forme  correspond  à  la  nou- 
veauté des  choses.  Jusque-là  Virgile  s'était  surtout  occupé 
d'introduire  dans  la  littérature  latine  les  bergers-poètes 
de  Théocrite;  il  s'était  intéressé  à  leurs  concours  musi- 
caux, à  leur  talent,  à  leurs  amours.  Il  semblait  qu'il 
se  fût  renfermé  tout  entier  dans  ce  monde  idéal  et  il  y 
vivait  en  lettré  qui,  tout  en  imitant  un  modèle,  le  trans- 
forme, qui  lutte  avec  lui  et  qui  se  plaît  aux  trouvailles  de 
style  en  même  temps  qu'à  l'expression  d'un  certain  nombre 
d'observations  personnelles  et  de  sentiments  nettement 
déterminés.  Or  le  voilà  tout  à  coup  qui  manifeste  des 
ambitions  bien  autrement  grandes  et  élevées.  G'est  le  sort 
de  son  pays  qui  le  passionne;  en  lui  prédisant  le  bonheur, 
il  indique  qu'il  le  lui  souhaite  ardemment.  Il  se  mêle  aux 
événements  contemporains;  il  fait  œuvre  politique  et 
sociale.  Déjà  il  s'était  aventuré  sur  ce  terrain,  mais  timi- 


1.  Op.  laiid.,  p.  85. 

2.  Martial,  Epigr.,  VIII,  18,  v.  5  sq.,  atteste  que  Virgile  aurait  pu  être 
UQ  poète  lyrique,  s'il  lavait  voulu  :  «  Sic  Maro  noc  Calabri  temptauit  car- 
mina  Flacci,  Pindaricos  nosset  cuni  supcraro  modos...  »  Le  témoignago 
de  Martial  n'a  pas  grande  valeur,  car  aux  vers  suivants  il  déclare  éga- 
lement que  Virgile  aurait  pu  être  un  poète  tragique,  s'il  no  s'était 
effacé  devant  Varius,  faisant  allusion  sans  doute  à  l'histoire  du  Ihyeste. 
Mais  les  poèmes  de  la  V1II«  Égl.  sont  des  poèmes  lyriques,  l'éloge  do 
l'Italie,  Gi'org.y  II,  136  sq.,  est  un  morceau  lyrique...,* etc. 


LA  QUATRIEME  ÉGLOGUE  213 

dément,  lorsqu'en  Tan  44  S  saluant  Fapparition  du  Sidus 
Iulium,  il  voyait  dans  son  influence  bienfaisante  la  conti- 
nuation de  ce  qu'avait  fait  J.  César  pour  la  Transpadane 
(ÉgL  IX,  V.  46-50).  Mais  il  ne  s'agissait  là  que  d'une  cir- 
constance particulière;  le  cadre  s'élargit  singulièrement 
dans  la  IV*Égl.  A  une  époque  calamiteuse  va  succéder  une 
félicité  complète  et  définitive  ;  tous  les  maux  passés  vont 
disparaître  ;  ils  ne  seront  plus  qu'un  souvenir  ;  l'humanité 
jouira  désormais  du  bonheur  le  plus  haut  auquel  elle 
puisse  atteindre  ;  la  IV*  Égl.  est  un  rêve  et  une  promesse 
de  rénovation  sociale. 

Elle  est  datée  par  le  consulat  de  Pollion,  u  consule  », 
y.  3,  «  te  consule  »,  v.  H.  Nul  doute  que  ce  consulat  n'ait 
réalisé  les  espérances  les  plus  chères  d'un  homme  qui  se 
croyait  appelé  à  monter  au  premier  rang  et  qui  resta 
cependant  au  second,  qu'on  ne  l'ait  fêté  dans  son  entou- 
rage et  que  Virgile  ne  se  soit  cru  obligé  de  prendre  une 
part  directe  à  la  satisfaction  et  à  la  gloire  de  son  pro- 
tecteur. Mais  ce  serait  une  erreur  que  de  considérer  l'exal- 
tation du  consulat  de  Pollion  comme  la  pensée  maîtresse 
de  la  IV  Eglogue.  Il  y  a  un  mot  dans  le  v.  17,  «  pacatum  », 
qui  révèle  l'intention  véritable  de  Virgile  et  le  motif  qui 
excita,  d'une  manière  si  inattendue,  son  enthousiasme.  La 
paix  de  Brindes  venait  d'être  conclue;  on  serait  tenté  à 
distance  de  n'y  voir  qu'un  fait  de  médiocre  importance, 
qui  régla  pour  un  temps  les  rapports  d'Octave  et  d'An- 
toine et  recula  de  neuf  années  le  choc  inévitable.  Les  con- 
temporains en  jugèrent  autrement;  ils  crurent  à  une 
pacification  définitive.  L'Italie  était  à  bout  de  souffrances; 
après  les  guerres  de  Modène,  de  Philippes,  de  Pérouse, 
les  vétérans  étaient  las  de  servir  l'ambition  de  leurs 
chefs.  Les  Italiens,  dépossédés  ou  menacés  de  dépos- 
session, en  avaient  assez  des  guerres  civiles.  Ce  sont 
les  soldats  qui  imposèrent  la  paix  de  Brindes,  qui  fut 
accueillie  avec  une  allégresse  universelle.  On  voit  dans 
Dion  Cassius,  48,  31,  quelle  indignation  soulève  chez  les 
Romains  l'idée  d'Antoine  et  d'Octave  de  reprendre  les  hos- 
tilités contre  Sextus  Pompée.  La  paix  de  Pouzzoles  fut 

1.  Cf.  p.  17  sq. 


2i4  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

saluée  par  un  sentiment  de  soulagement  *.  Il  y  eut  donc 
à  ce  moment  un  courant  irrésistible  d'opinion  publique; 
c'est  ce  courant  qui  ébranla  Tàme  de  Virgile;  ce  sont  les 
sentiments  de  ses  concitoyens  qui  trouvèrent  leur  expres- 
sion dans  ses  vers.  Si,  au  lieu  de  considérer  la  IV"  iigl. 
comme  la  tentative,  honorable  sans  doute,  mais  indivi- 
duelle d'un  poète  isolé,  on  la  replace  dans  le  mouvement 
d'opinion  où  elle  a  pris  naissance,  on  voit  combien  elle 
gagne  de  grandeur.  Sous  une  forme  artificielle  et  savante, 
Virgile  a  été  dans  cette  circonstance  un  poète  popu- 
laire. 

On  se  demande  pourquoi  il  a  donné  à  ses  idées  la  forme 
vague  et  banale  d'un  retour  à  l'âge  d'or;  il  aurait  fait  une 
œuvre  bien  autrement  vigoureuse,  s'il  s'était  attaqué  sans 
détour  à  la  réalité,  s'il  avait  peint  d'après  nature  le  fléau 
des  guerres  civiles,  s'il  avait  flétri  l'ambition  des  chefs  et 
la  démoralisation  du  peuple,  s'il  avait,  dans  un  poème  à 
la  Lucain,  indiqué  fortement  les  remèdes  qui  pouvaient 
guérir.  Bien  des  raisons  l'en  ont  empêché  :  la  mollesse  de 
son  imagination,  qui  aimait  à  se  repaître  des  belles  images 
de  l'âge  d'or  2,  le  sentiment  que  son  style  n'était  pas 
encore  assez  fort  pour  aborder  de  tels  sujets,  une  timidité 
naturelle,  qui  l'empêchait  de  déchirer  le  voile  de  l'allé- 
gorie. Quoi  qu'il  en  soit,  ces  vœux  pour  le  bonheur  de 
son  pays  qu'il  exprime  ici  pour  la  première  fois,  il  ne  les 
a  jamais  oubliés;  pendant  toute  sa  carrière  poétique,  il  a 
cherché  l'occasion  de  les  formuler  et  de  les  répandre. 
C'est  pour  contribuer  au  rétablissement  d'un  ordre  social 
moins  troublé  qu'il  a  composé  les  Géorgiques;  il  supplie 
les  dieux,  I,  498  sq.,  de  laisser  s'accomplir  l'œuvre  de 
pacification.  Les  souhaits  pour  la  prospérité  de  Rome  et 
de  l'Empire  Romain  vivifient  l'Enéide.  On  retrouve  même 
dans  l'Enéide,  pour  la  célébrer,  des  termes  qui  figurent 
déjà  dans  la  IV*  Égl.  IV^  Égl.,  v.  6  :  «  Saturnia  régna  », 
V.  9  :  •  gens  aurea  >  ;  Enéide,  VI,  792  sq.  :  «  Augustus  Caesar, 

1.  V.  Gardthausen,  Augustus  und  seine  Zeit.,  I,  1,  p.  2-23. 

2.  Dans  l'Égl.  V  quelques  traits  du  poème  sur  rapothéoso  de  Daphnis 
rappellent  1  âge  d'or,  v.  60  sq.  Dans  les  Géorgiques,  il  peint  Tâge  d'or, 
1,  125  sq.  Quelques  détails  de  son  éloge  de  l'Italie  sont  empruntés  à 
l'âge  d'or,  II,  119  sq. 


LA  QUATRIEME  EGLOGUE  215 

diui  genus,  aurea  condet  Saecula  qui  rursus  Latio  regnata 
per  arua  Saturno  quondam  ».  Ainsi  la  IV^  Égl.  est  la  pre- 
mière manifeslation  de  sentiments  qui  resteront  toujours 
chers  au  cœur  de  Virgile,  l/idéal  qu'il  se  propose  au 
début  de  sa  carrière,  c'est  celui  qui  le  hante  encore  vers 
la  fin.  Les  critiques  modernes  se  sont  montrés  très  préoc- 
cupés de  ce  que  pouvait  avoir  d'aléatoire  la  prédiction  de 
Virgile;  ils  ont  prétendu  qu'il  s'exposait  à  un  démenti 
fâcheux  de  la  part  des  faits;  il  est  possible  que  ce  soit 
pour  prendre  ses  précautions  que  Virgile  ait  représenté 
rage  d'or,  non  pas  s'implantant  tout  d'un  coup,  mais  s'af- 
iirmant  progressivement  et  peu  à  peu.  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que  les  vers  de  l'Enéide  cités  plus  haut  nous  montrent 
qu'il  a,  vers  la  fin  de  sa  vie,  considéré  son  idéal  comme  réa- 
lisé; s'il  relisait  alors  la  IV°  Egl.,  il  se  disait  sûrement 
qu'il  n'avait  pas  été  mauvais  prophète. 

Après  le  côté  social  de  la  1V<^  Égl.,  il  faut  en  faire  res- 
sortir le  côté  littéraire.  En  abordant  la  composition  des 
Bucoliques,  Virgile  adopta  un  cadre  auquel  il  est  resté 
loyalement  attaché;  mais,  par  ce  qu'il  y  a  mis,  on  voit  qu'il 
était  loin  de  considérer  le  genre  pastoral  comme  le  genre 
définitif  qui  convenait  à  son  talent.  En  réalité  il  cherchait 
sa  voie;  il  était  surtout  désireux  de  s'élever  davantage, 
et  il  est  possible  qu'il  faille  voir  là  un  effet  de  l'influence 
de  Pollion.  Déjà,  dans  TÉgl.  III,  v.  84,  il  disait  ;  «  Polio 
amat  nostram  quamuis  est  rustica  musam  »;  dans  la  IV<^, 
le  V.  2  :  M  Non  omnis  arbusta  iuuant  humiiesque  myricae  » 
signifie  évidemment  que  c'est  pour  faire  plaisir  à  PoHion 
qu'il  va  ennoblir  sa  manière.  Ce  n'était  pas  là  une  simple 
complaisance;  en  somme  Virgile  suivait  son  inclination 
naturelle.  Dans  la  V®Égl.,  les  deux  morceaux  en  l'honneur 
de  Daphnis  dépassent  le  niveau  des  chants  ordinaires  et 
des  amours  des  bergers  :  c'est  de  la  poésie  ornée  et  élo- 
quente, moins  intéressante  peut-être  que  ne  le  croyait  Vir- 
gile, mais  qui  est  curieuse  au  moins  par  l'intention.  La 
IV*  Eglogue  doit  être  considérée  comme  une  nouvelle  tenta- 
tive dans  la  même  direction;  ce  que  Virgile  a  voulu  faire, 
il  l'a  défini  lui-même  avec  une  parfaite  netteté  :  «  Sice- 
lides  Musae,  paulo  maiora  canamus!...  Si  canimus  siluas, 
siluae  sint  consule  dignae  »,  v.  1  et  3.  Il  a  voulu  haus 


216  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

ser  le  ton  *,  tout  eu  restant  fidèle  au  genre  bucolique  *. 
Ce  sont  les  Muses  de  Sicile,  c'est-à-dire  Finspiration  de 
Théocrite  qu'il  appelle  à  son  aide  et,  dans  toute  la  pièce, 
Teffort  est  visible  pour  demeurer  rustique.  Il  place  la  nais- 
sance de  son  héros  parmi  les  fleurs  qui  naissent  d'elles- 
mêmes  pour  le  fêter,  v.  18  sq.  Il  montre  les  animaux 
domestiques  plus  dociles  et  fait  disparaître  les  animaux 
malfaisants,  v.  21  sq.  Au  v.  28  sq.,  il  peint  la  transforma- 
tion de  la  campagne  commençant  à  donner  d'elle-même 
des  productions  utiles.  Au  v.  39  sq.,  la  transformation  est 
accomplie  et  il  n'oublie  pas  de  dire  ce  que.  seront  les 
troupeaux  sous  ce  nouveau  régime.  Enfin,  v.  58  sq.,  lors- 
qu'il chantera  les  hauts  faits  de  son  héros,  c'est  avec  Pan, 
le  dieu  de  l'Arcadie,  qu'il  se  mesurera;  ce  sera  donc  un 
concours  de  poésie  rustique.  Pourtant  il  vise  manifeste- 
ment à  la  grandeur  :  ce  n'est  pas  seulement  le  sujet  qui 
est  supérieur,  c'est  le  style.  A  côté  des  vers  élégants,  ornés 
de  jolies  épithètes,  comme  on  en  trouve  dans  toutes  les 
Églogues,  il  y  en  a  de  solennels  et  de  magnifiques  qui  sont 
remplis  d'une  idée  noble  et  qui  forment  un  tout  par  eux- 
mêmes  :  v.  4,  5,  6,  7,  17,  36,  47,  50,  51,  52,  61.  Cette  gra- 
vité, qui  a  quelque  chose  de  religieux,  est  très  sensible  dans 
toute  la  pièce.  Des  répétitions  oratoires  donnent  à  l'exposi- 
tion quelque  chose  de  soutenu  etd'éloquent,v.  4sq.  :«iam... 
lam  redit...  redeunt...  lam...  »;  v.  11  sq.  :  u  Teque  adeo... 
teconsule...Teduce...  »;  v.2I  sq.  ;«Ipsae...Ipsa));  v.  24sq.  : 
«  Occidet...Occidet...));v.  32sq  :  «  Quae...quae...quae...  »; 
V.  34  sq.  :  «  Alter...  et  altéra...  etiam  altéra...  »;  v.  40  : 
«Non... non  »;v.43sq.  :  «iam...iam...»;v.  50sq.:  «  Aspice... 
Aspice...  )>;v.  55 sq.:  «Non...  nec...  Nec...  »;  v.  58 sq.  :  «Pan 
etiam  Arcadia. . .  indice. . .  Pan  etiam  Arcadia. . .  indice  »  ;  v.  60 
sq.  :  «  Incipe,  parue  puer...  Incipe,  parue  puer...»;  v.  63  : 
«  Nec...  nec...».On remarquera aussi,v.  3,  «  situas,  siluae...», 
et  60  sq.  :  «  matrem  :  Matri...  ».  Le  procédé  est  donc  bien 

1.  Servius  ad  IV,  1  :  «  bene  «  paulo  »  nam  licet  haec  ecloga  discedat 
a  bucolico  carminé  tamen  inscrit  ei  aliqua  apta  operi   ». 

2.  Les  Scholia  Bernenaia  sont  dans  le  vrai  en  disant  :  «  haec  ecloga 
non  proprie  bucolica  dicitur  »,  mais  il  faut  un  correctif:  A.  Przygode, 
Op.  laud.^  p.  17  :  «  Aurea...  in  aetate  depingenda  Vergilius  bucolicae 
poeseos  rationes,  quoad  facere  potest,  retinet  ». 


LA  QUATRIEME   ÉGLOGUE  217 

visible;  mais  ce  qui  est  surtout  caractéristique  de  cette 
Églogue,  c'est  la  fréquence  des  apostrophes  et  des  exclama- 
tions :  V.  1  sq.,  Virgile  invoque  les  Muses  de  Sicile  ;  v.  8  sq., 
il  invoque  Lucine;  v.  11  sq.,  il  apostrophe  Pollion;  v.  iS  sq., 
V.  26  sq.,  V.  37  sq.,  v.  48  sq.,  v.  50  sq.,  v.  60  et  62,  il  apos- 
trophe l'enfant.  Ajoutez  l'exclamation  «  o  »,  v,  48  et  53. 
Ainsi  Virgile  donne  à  son  style  une  gravité  et  un  mouve- 
ment tout  spéciaux.  Ce  n'est  peut-être  pas  uniquement  pour 
imiter  l'émotion  :  il  la  ressent. 

Voyons  maintenant  sur  quelles  bases  il  a  assis  les 
théories  qui  forment  le  fond  de  sa  pièce  et  ce  que  lui  a 
fourni  la  réalité  ^ 

Nous  trouvons  à  cet  égard  quatre  éléments  :  le  dernier 
âge  prédit  par  la  Sibylle  ^  est  arrivé  :  «  Vltima  Cumaei  uenit 
iam  carminis  aetas  »,  v.  4.  Une  nouvelle  grande  année  du 
monde  va  commencer  :  «  Magnus  ab  integro  saeclorum 
nascitur  ordo  »,  v.  5.  L'âge  d'or  va  revenir  :  «  Iam  redit  et 
Virgo,  redeunt  Saturnia  régna  »,  v.  6.  Enfin  un  enfant  mer- 
veilleux va  naître,  v.  8  sq.  De  ces  quatre  éléments,  Virgile 
en  aurait  trouvé  trois,  si  nous  en  croyons  Servius,  ad  IV, 
V.  4,  dans  une  prédiction  de  la  Sibylle  de  Cuines  :  «  Sibyl- 
lini,  quac  Cumana  fuit  et  saecula  per  metalla  diuisit,  dixit 
etiam  quis  quo  saeculo  imperaret,  et  Solem  ultimum, 
id  est  decimum  uoluit  :  nouimus  autem  eundem  esse  Apol- 
linem,  unde  dicit  :  «  luus  iam  régnât  Apollo  ».  Dixit  etiam, 
fînitis  omnibus  saeculis  rursus  eadem  innouari  :  quam 
rem  etiam  philosophi  colligunt,  dicentes,  completo  magno 
anno  oninia  sidcra  in  ortus  su  os  redire  et  ferri  rursus 
eodem  motu.  Quod  si  est  idem  siderum  motus,  necesse 
est  ut  omnia  quac  fuerunt  habeant  iterationem  :  uniuersa 
enim  ex  astrorum  motu  pendere  manifestura  est.  Iloc 
secutus  Vergilius  dicit  reuerti  aurea  siaiecula  et  iterari 
omnia  quae  fuerunt.  »  Mais  il  semble  qu'on   a  justement 

1.  La  question  a  été  examinée  en  détail  par  O.  Ilellinghaus  (Z)/m.  inaug. 
ad  siimmos  in  philoso/jhia  honores  ab  amplissimo  philos,  ordine  Lipsiensi.. 
..impetrandos),  Padorbornae,  Ford.  Schœningh,  1875,  in-I-2,  30  p.,  p.  8  sq. 

2.  Il  s'aj^it  sûrement  de  la  Sibylle  et  non  d'Hésiode,  comme  l'ont  cru 
certains  commentateurs.  Psoudo-Probus,  ad  IV,  4  :  «  ...  uel  Cumaei  car- 
minis, Ilesiodi  a  paire  Dio,  qui  Curaaeus  fuit  ».  Scholia  lieniensia,  ad  IV, 
4  :  «  Alii  uerius  llosiodum,  qui  apud  Cymen,  urbem  Asiae,  uenit  quique 
per  ordinom,  ut  Sibylla,  deorum  régna  scripsit...  » 

KTUDE   SUR  LES  BUCOL.    DE   VIRGILE.  lo 


218  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

*■  réuni  dans  ce  passage,  probablement  par  additions  suc- 
cessives, tout  ce  qui  était  nécessaire  pour  expliquer  les 
vers  de  Virgile,  au  lieu  de  chercher  à  démêler  les  éléments 
qu'il  a  combinés.  Comme  l'a  remarqué  après  Sigdwick 
M.  Sonntag*,  il  est  peu  probable  que,  si  la  prophétie  de  la 
Sibylle  avait  distingué  dix  âges,  elle  les  eût  distingués  par  le 
nom  des  métaux.  C'est  un  emprunt  fait  à  la  conception  vul- 
gaire des  quatre  âges  et  que  les  commentateurs  ont  ajouté 
à  la  prédiction  de  la  Sibylle,  dont  ils  ne  nous  donnent  pas 
du  reste  le  texte  exact.  D'autres,  comme  le  Pseudo-Probus  ^, 
sont  allés  plus  loin  et  ont  imputé  à  la  Sibylle  la  théorie 
des  quatre  âges,  ce  qui  est  manifestement  faux.  Il  est  donc 
très  vraisemblable  que  la  prédiction  de  la  Sibylle  sur  les 
dix  siècles  n'avait  rien  à  voir  avec  l'idée  mythologique  des 
quatre  âges. 

Il  y  avait  également  une  prophétie  étrusque  analogue  à 
celle-ci,  mais  qui  se  rapportait  uniquement  aux  Étrusques  : 
elle  donnait  dix  âges  de  durée  à  la  nationalité  étrusque, 
qui,  après  le  dixième,  devait  disparaître  ^.  C'est  à  celle 
prophétie  qu'on  rapporte  l'anecdote  de  l'aruspice  Vulca- 
nius  *  qui,  à  propos  de  la  comète  de  l'an  44,  aurait  déclaré 

1.  Op.  laud..,  p.  66,  note  1  :  «  Die  Einteilung  in  10  saccula  setzt  die 
Bezeichnung  derselben  nach  den  prasidierenden  Gôttern  voraus.  Dagegcn 
fûhrt  die  Bezeichnung  derZeitalter  nach  den  Mctallcn  auf  cino  Annahme 
von  4  Zcitaltorn,  welche  nach  Probus  gerade  den  Sibyllinischen  Orakel- 
sprûchen  eig^entiimlich  war....  Vergil  scheint  nichteiner  einzelnen  Quelle 
gefolgt  zu  sein,  sondern  mehrere  gangbare  Âuffassungen  vereinigt  zu 
haben.  » 

2.  Ad  IV,  4:  Cumaei  carminis  uel  a  Sibylla,  quod  (quae  P)  Cumana  et  post 
quattuor  saecula  7raXiYYev60"tav  futuram  cecinit  uel...  »  Sehol.  Bernensia, 
ad  Ecl.  IV,  4  :  «  Alii  Sibyllam,  quae  Cymaea  fuit,  intellegunt,  quae 
quattuor  saecula  libris  suis  digessit,  aurcum  argentcum  aereum  et 
f  erreum  ». 

3.  Censorinus,  c.  XVII,  p.  32,  9  (éd.  Hultsch.),  cité  par  O.  Hellinghaus, 
Op.  laud.,  p.  15  :  «  Quaro  in  Tuscis  historicis...  et  quot  numéro  saecula 
ei  genti  data  sint,  et  transactorum  singula,  quanta  fuerint,  quibusque 
ostentis  eorum  exitus  designati  sint,  contiuetur;  itaquo  scriptum  est... 
octauum  tum  demum  agi,  uonum  et  decimum  superesse,  quibus  transactis 
finem  fore  nominis  Etrusci  ». 

4.  Sera.  Danielin.,  ad  Ecl.  IX,  46  :  «  Sed  Vulcanius  (sic  L;  Vulcatius, 
Atasvicius)  aruspex  in  contione  dixit  cometen  esse,  qui  signiâcarct  exitum 
noni  saeculi  et  ingressum  decimi  ;  sed  quod  inuitis  diis  sécréta  rerum 
pronuntiaret,  statim  se  esse  moriturum  :  et  nondum  finita  oratione,  in 
ipsa  contione  concidit.  Hoc  etiam  Augustus  in  libre  secundo  de  memoria 
uitae  suae  complexus  est*  » 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  219 

qu'elle  annonçait  la  fin  du  neuvième  âge  et  le  commence-^ 
ment  du  dixième,  anecdote  relatée  par  Auguste  dans  ses 
Mémoires.  Cette  prophétie  est  mentionnée  par  Plutarque 
sous  une  forme  un  peu  différente^;  il  ne  s'agit  que  de 
huit  âges,  qui  doivent  être  remplis  par  des  races  d'hommes 
différentes  dans  leur  vie  et  leurs  mœurs.  L'avènement  d'une 
race  nouvelle  est  signalée  par  un  prodige  et  les  savants 
reconnaissent  immédiatement  l'arrivée  de  cette  race 
différente  de  la  précédente  par  les  mœurs  et  plus  ou 
moins  chérie  des  dieux.  Ces  détails  sur  la  différence  de 
vie  et  de  mœurs  de  ces  races,  sur  le  plus  ou  moins  de 
faveur  que  leur  témoignent  les  dieux,  portent  à  croire  que 
la  prophétie  étrusque  n'est  pas  restée  étrangère  à  Virgile, 
bien  qu'on  ne  puisse  la  confondre  avec  la  prophétie  sibyl- 
line et  que  ce  soit  à  celle-ci  que  Virgile  se  rattache  direc- 
tement. Le  «  (Trt(i.eiov  »  c'est  ici  la  naissance  de  l'enfant 
merveilleux. 

En  ce  qui  concerne  la  prophétie  étrusque,  les  dalcs  ne 
paraissent  pas  concorder  avec  le  texte  de  Virgile.  Si,  en 
effet,  l'époque  de  Mithridate  était,  comme  le  rapporte  Plu- 
tarque, la  fln  de  Tune  de  ses  grandes  divisions  et  le  com- 
mencement d'une  nouvelle,  il  est  difficile  d'en  placer  une 
autre  en  Tan  40.  Si,  comme  le  montre  Tanecdote  de  Vulca- 
nius,  c'est  en  44  que  finit  le  ix°  siècle  et  que  commença 
le  X®,  celui-ci  n'était  pas  près  de  se  terminer.  Nous  ne 
savons  rien  sur  la  prédiction  sibylline,  qui  est  celle 
qu'adopte  officiellement  Virgile.  H  est  cependant  bien  pro- 
bable que  c'est  par  une  combinaison  toute  individuelle 
qu'il  a  rattaché  le  commencement  du  nouveau  siècle  à  un 
moment  du  consulat  de  PoUion,  en  l'an  40.  On  en  prenait 
bien  entendu  à  son  aise  pour  adapter  à  des  dates  histori- 
ques ces  prophéties  générales.  On  remarquera  du  reste 

I.  Sylla,  c.  7  (p.  456  a)  :  ■  Elvat  {lèv  Y^p  avÔpcoTicûV  oxTb)  xol  o-v^L" 
«Qtvxa  vévTi  ôiaçlpovxa  TOÏç  ptoi;  xal  toi;  r,6£(Jiv  àXÀT^Xwv,  IxaaTtp 
tï  à7(i)pc<76ai  ;(povb)v  àpi6[jLbv  ûtco  toO  6eov  (m|jiirepaiv6[jLevov  èviau 
lov  (jLeyàXoy  TrepidSo).  Kal  ôrav  auxy)  <j^:J  tsXoç,  èxépa;  êvio'Ta(i.évr,; 
xivel(T6aî  xi  OTf)(i.eïov  èxyfj;  tj  oOpavou  Ôaufiào-iov,  w;  ÔrjXov  eîvai  xol; 
ic£?povxix(5o-i  xot  xoiaOxa  xal  (i.e(x.aÔr,xdo-iv  eu6v;,  oxt  xal  xp^Tioi; 
âXÀoiç  xal  ^loii  àvÔpcoTcoi  )(p(o(JLevot  ye^dya^i  xal  Ôeo?c  tJxxov  t) 
(i.àXXov  xcov  irpoxépcov  (jiéXovxeç.  » 


220  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLlOUES   DE   VIRGILE 

que  Virgile  parle  bien  du  dernier  âge,  mais  sans  donner 
de  chiffre,  ce  qui  est  sans  doute  une  omission  voulue.  La 
façon  même  dont  il  s'exprime  souffre  quelques  difficultés. 
Le  dernier  âge  de  la  sibylle  est  bien  arrivé,  «  uenit  »,  v.  4, 
Cela  ne  signifie  pas  qu'il  soit  à  sa  fin,  ni  même  qu'il  en 
approche.  Déjà  pourtant  le  nouvel  ordre  de  choses  est  en 
train  de  naître,  «  nascitur  »,  v.  5.  Sans  doute  l'âge  d'or  ne 
sera  dans  son  plein  que  30  ou  35  ans  plus  tard.  Mais  la 
nouvelle  grande  année,  pendant  le  commencement  de 
laquelle  il  se  préparera,  sera  inaugurée  par  la  naissance  de 
l'enfant  sous  le  consulat  de  PoUion.  Il  faut  donc  que  le 
dernier  âge  de  la  Sibylle  soit  terminé  ;  Virgile  ne  le  dit  pas 
positivement,  parce  qu'il  est  gêné  pour  greffer  sa  conception 
personnelle  sur  la  croyance  populaire,  avec  laquelle  elle  ne 
concordait  pas  exactement. 

La  prédiction  étrusque  était  toute  spéciale  et  s'appliquait 
à  la  fin  de  la  race  étrusque;  il  ne  semble  pas  qu'elle  dût 
dire  ce  qui  arriverait  ensuite.  D'après  Servius  la  prédic- 
tion sibylline  contenait  l'annonce  d'un  renouveau;  mais  la 
façon  même  dont  le  renseignement  est  introduit  est  fort 
suspecte  :  «  Dixit  etiam...  etc.  ».  Cela  a  tout  l'air  d'une 
addition  faite  justement  parce  que  cette  prédiction  n'expli- 
quait qu'une  partie  du  texte  de  Virgile.  Quoi  qu'il  en  soit, 
le  passage  de  Servius  mentionne  une  idée  des  astronomes 
et  des  philosophes  qui  n'avait  rien  à  faire  avec  la  Sibylle, 
à  savoir  qu'après  une  longue  période  de  siècles,  qu'on 
appelait  l'année  du  monde,  tous  les  astres  auraient  repris 
leur  position  primitive  et  que,  naturellement,  l'évolution 
astronomique  de  l'univers  recommencerait.  De  là  la  consé- 
quence que  les  choses  reprendraient  sur  la  terre  le  cours 
qu'elles  avaient  eu  auparavant.  C'est  sans  doute  une  appli- 
cation particulière  de  cette  théorie  à  l'espèce  humaine  que 
Varron  exposait  dans  le  De  génie  populi  Romani  *  :  «  Ge- 
nethliaci  ...  scripserunt  esse  in  renascendis  hominibus 
quam  appellant  iraXiYYevsdtav  Graeci  :  banc  scripserunt  con- 
fici  annis  numéro  quadringenlis  quadraginta,  ut  idem 
corpus  eteadem  anima,  quae  fuerint  coniuncta  in  homine,. 


1.  Saint  Augustin,  De  eiuitate  dei,  XXII,  28  (cité  par  O.  Ilellinghaus. 
Op.  laud.,  p.  l'i). 


LA   QUATRIEME   EGLOGUE  22  i 

eadem  rursus  redeant  in  coaiunclioneni  ».  Les  qualrc 
cent  quarante  années  de  Varron  paraissent  signifier  quatre 
siècles  de  110  ans  *.  Il  semble  bien  que  c'est  à  cette 
théorie  astronomique  et  philosophique  de  ràvaxux).(i)(rc;  et 
de  ràitoxaTàdradi;  que  Virgile  a  emprunté  Tidée  de  la  réno- 
vation universelle.  Il  a  combiné  avec  la  prédiction  sibyl- 
line des  dix  âges  du  monde  et  avec  la  croyance  populaire 
que  ce  dixième  âge  était  arrivé  les  opinions  des  astronomes 
et  des  philosophes  sur  la  grande  année,  après  laquelle  tout 
devait  recommencer.  C'est  là  ce  qui  lui  appartient  en 
propre  dans  la  conception  de  la  IV*'  Egl. 

Une  autre  combinaison  fut  de  mettre  en  rapport  avec  la 
prédiction  sibylline  et  avec  la  théorie  aslronomico-philoso- 
phique  qui,  sans  doute,  n'en  parlaient  pas,  l'ancienne  tra- 
dition mythologique  des  quatre  âges.  Du  moment  que 
tout  devait  recommencer,  il  suffisait  de  consulter  l'histoire 
poétique  de  Thumanité  pour  connaître  ce  que  serait  la 
période  nouvelle;  elle  devait  nécessairement  débuter  par 
l'âge  d'or.  Les  croyances  populaires  admettaient-elles  ce 
retour  de  l'ûge  d'or  pour  l'avenir?  Nous  l'ignorons.  Ce  qui 
est  certain  c'est  qu'Hésiode,  au  moment  d'aborder  la  des- 
cription du  cinquième  âge,  s'écrie  ^  :  «  Mt^xIt'  ïntix*  wçeiXov 

lyèù  itsfjLTTTOiffi  {jLeisWai  *AvÔpà(7iv,  akV  r\  npMî  ôaveïv  t|  eTieita 

Yevécrôat.  »  11  y  a  là  une  espérance  vague  que  l'humanité 
s'améliorera.  Quant  à  Virgile,  paraissant  oublier  et  le  sys- 
tème des  dix  âges  de  la  Sibylle  et  la  grande  année  des 
astronomes,  il  déclare  tout  simplement  qu'en  l'an  40  l'âge 
de  fer  dure  encore,  et  qu'on  va  revenir  à  l'âge  d'or  :  «  quo 
ferreaprimum  Desinet  ac  toto  surget  gens  aurea  mundo». 
Aratos  ^  avait  dit  qu'à  l'âge  d'airain  l)iké,  scandalisée  des 
violences  des  hommes,  s'était  enfuie  au  ciel,  où  on  la  voit 
encore  la  nuit  et  où  elle  est  connue  sous  le  nom  de 
irapeévoc.  C'est  à  l'âge  de  fer  qu'Hésiode*  signale  le  départ 


1.  O.  Hellinghaus,  Op.  laud.,  p.  12,  qui  adopte  l'opinion  do  Mommscn 
Bôm.  Chronologie,  p.  184  (édit.  11).  11  croit  quo  la  Sibylle  no  prédisait 
pas  la  Hn  do  Tâge  de  fer  à  uno  date  déterminée,  afin  que  chacun  fût 
libre  d'interpréter  Toracle  à  sa  fantaisie. 

2.  "Epy-  X.  *H{JL.,  V.  171  sq. 

3.  Phacnomena,  v.  133  sq. 

4.  "Epy.  X.  *H[i.,  V.  200  sq. 


222  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

de  la  terre  d'Alôwç  et  de  Népisaiç.  Virgile,  qui  parait  ici  com- 
biner Hésiode  et  Aralos,  annonce  le  retour  de  la  Vierge  : 
«  lam  redit  et  Virgo»,  v.  6,  et  le  retour  du  règne  de  Saturne  : 
«  redeunt  Saturnia  régna  »,  v.  6;  l'expression  «  Saturnia 
régna  »  est  latine,  mais  elle  correspond  à  celle  d'Hé- 
siode *  «  o\  {xèv  ÈTcl  Kpdvou  Yjffav  ».  Au  contraire,  un  peu 
plus  loin,  V.  10,  la  mention  d'Apollon  paraît  se  rattacher 
au  Carmen  Cumaeum  *.  On  voit  par  là  à  combien  d'éléments 
divers  Virgile  a  recours  pour  établir  le  point  de  départ 
de  la  IV  Egl.  H  ne  ménage  entre  eux  une  certaine  unité 
qu'en  se  bornant  à  faire  allusion  à  chacun  d'eux,  sans 
entrer  dans  le  détail  de  leur  originalité  propre. 

Aucune  des  sources  mentionnées  jusqu'ici  ne  parle  de 
l'enfant  merveilleux,  qui  lient  pourtant  une  grande  place 
dans  la  IV^  li;gl.  Étant  données  les  limites  très  restreintes 
de  l'originalité  de  Virgile,  on  ne  peut  admettre  que  le  fait  soit 
de  son  invention.  La  seule  possibilité  qui  se  présente,  c'est 
que  Virgile  a  été  influencé  par  les  prophéties  messianiques 
qui  s'étaient  répandues  d'Orient  en  Occident  '^,  mais  aux- 
quelles les  Romains  se  gardaient  bien  de  donner  le  même 
sens  que  les  Juifs.  Nous  en  avons  ici  la  preuve;  en  efïet 
l'enfant  merveilleux,  dans  Virgile,  assiste  à  la  rénovation 
dont  sa  naissance  donne  le  signal,  mais  sans  y  prendre 

1.  "Ep  Y-x-  'H(x.,  V.  111.  Serv.  Danielm.  ad  Ecl.  IV,  6  :  «  Saturnia 
régna,  aurea  saocula,  quia  Saturnus  aureo  saeculo  régnasse  dicitur  ». 

2.  R.  Hoffmann,  Programm  der  Klosterschule  Jioszleben,  1877,  in-4'', 
De  quarta  Vergili  ecloga  interpretanda,  16  p.,  p.  9,  croit  que  la  prophétie 
do  la  Sibj'lle  n'est  pas  très  ancienne,  à  cause  de  l'identification  d'ApoUou 
avec  le  soleil.  Malgré  Servius,  ad  Ecl.  IV,  lÔ  :  «  ultimum  saeculum  ostendit, 
quod  Sibj'Ua  Solis  esse  memorauit.  Et  tangit  Augustum  cui  simulacrum 
factum  est  cura  ApoUinis  cunctis  insignibus  »,  il  est  certain  qu'il  n'est 
ici  nullement  question  d'Octave,  avec  lequel  la  IV  Égloguo  n'est  pas  on 
rapport.  Le  Sen:.  Danielin.,  ad  Ecl.  IV,  10,  cite  l'opinion  suivante  de 
Nigidius,  de  diis^  lib.  IV  :  «  Quidam  dcos  et  eorum  gênera  temporibus  et 
aetatibus  (disposcunt),  inter  quos  et  Orpheus  primum  regnum  Saturni, 
deinde  louis,  tum  Neptuni,  inde  Plutonis  {Daniel-,  tune  neptunum  inde 
apollinis  L);  nonnulli  etiam,  ut  magi,  aiunt  Apollinis  fore  regnum  :  in  quo 
uidendum  est,  ne  ardorem,  siue  illa  ecpyrosis  appellanda  est,  dicant. 
L'èxTTupaxTc;  des  Stoïciens,  c.-à-d.  la  combustion  du  monde,  n'a  rien  à 
voir  avec  le  système  de  Virgile. 

3.  Iloyno,  dans  Heyne-Wagner  *,  t.  I,  p.  1124  sq.  :  «  Attamen  vel  sic 
vulgata  esse  potuit  fama  inde  ab  Oriente  propagata,  de  Rege  vonturo, 
de  heroe  nascituro,  do  novi  saeculi,  novi  rerum  ordinis  imminente  fatali 
exordio  ». 


LA  QUATRIÈME  ÉGLOGUE  223 

une  part  active,  A  l'origine,  il  se  contente  de  naître  au 
milieu  des  fleurs;  pendant  son  adolescence,  la  nature 
commence  sa  transformation  ;  elle  l'achève,  lorsqu'il  devient 
homme  fait;  mais  tout  cela  s'accomplit  en  dehors  de  lui 
par  une  force  dont  il  n'est  pas  le  principe.  Il  n'a  rien  en 
somme  d'un  Sauveur  ^ 

Avant  d'aborder  la  question  de  l'identification  de  cet 
enfant,  il  faut  examiner  l'idée  que  s'en  fait  Virgile  et  ce 
qu'il  nous  en  dit.  Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  possible  d'y 
voir  un  enfant  indéterminé  2.  Le  fait  qu'il  parle  de  sa 
mère  et  des  premières  relations  qui  existeront  entre  elle 
et  lui,  V.  60  sq.,  n'est  pas  décisif.  Tout  enfant  a  une  mère 
et  une  mère  qui  lui  sourit  ou  à  qui  il  sourit.  Mais  son 
père  n'est  pas  le  premier  venu.  11  a  accompli  certains 
exploits  que  Virgile  ne  précise  pas,  mais  sur  lesquels  il  est 
évidemment  renseigné,  «  facta  parentis  ^  >>,  v.  26.  Il  a  joué 
un  rôle  de  pacificateur,  v.  17  ♦.  C'est  donc  un  homme  en 
vue  et  qui  est  suffisamment  désigné  pour  que  les  con- 
temporains puissent  le  reconnaître.  A  propos  de  ce  qui 
nous  occupe,  il  y  a  surtout  un  vers  qui  est  significatif, 
c'est  le  v.  49  :  «  Gara  deum  suboles...  •  Ces  mots  ne  veu- 
lent pas  dire,  bien  entendu,  que  c'est  un  enfant  chéri  des 
dieux;  Virgile  l'apostrophe  dans  un  élan  d'enthousiasme, 
et  il  exprime  en  tête  du  vers  l'affection  qu'il  ressent  pour 
lui  :  «  Cher  enfant  divin...  »  Non  seulement  donc  il  con- 
naissait sa  famille,  mais  il  était  lié  avec  elle.  Virgile  ne 
parlerait  pas  ainsi  d'un  enfant  quelconque,  qui  ne  lui  ins- 
pirerait pas  des  sentiments  de  très  vive  amitié. 

1.  E.  Krausc,  Quibus  temporibus  qiioque  ordine...^  p.  46  :  «  Falsissimi...  ei 
suQt  qui  felicitatis  auctorcm  puerum  esse  salutemque,  volut  Christum, 
afferro  dictitant.  Nullum  meritum,  sed  fortuDa  oius,  quippo  qui  primus 
res  mutatas  videat,  in  carminé  praedicatur.  »  Cf.  A.  Feilchenfeld,  De 
Vergilii  bucolicon  temporibus,  p.  35. 

2.  Cf.  A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  17. 

3.  Parentis  ylôc,  Servius,  Nonius  PARENTVM  RyS. 

4.  Je  joins  «  patriis  uirtutibus  »  à  «  pacatum  ».  D'autres  le  joignent  à 
«  reget  »  ;  dans  ce  second  cas,  les  mérites  du  père  de  Tonfant  sont  d'un 
autre  ordre,  mais  ils  sont  également  connus.  Déjà  les  commentateurs 
anciens  hésitaient  entre  les  deux  constructions;  Serv.,  ad  IV.  17  :  «  uel 
Saloninus  Pollionis  uirtute  pacatum  orbem  tenebit  ».  Schol.  Bernensia 
ad  eundeni  locum  :  «  Si  de  Salonio,  paterna  uirtute  reget  Salonas  ;  si 
do  Caesaro  uirtute  lulii  reget  terrarum  orbem  ». 


224  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Si  c'est  un  enfant  humain,  comment  Virgile  peut-il  l'ap- 
peler :  «...deum  suboles,  magnum  louis  incrementum*  », 
V.  49?  Pour  répondre  exactement  à  cette  question,  il  fau- 
drait savoir  quelles  étaient  les  idées  des  contemporains 
de  Virgile  sur  les  rapports  du  naturel  et  du  surnaturel  en 
pareille  matière.  La  mythologie  est  remplie  d'histoires  de 
demi-dieux;  ils  naissent  du  commerce  des  dieux  avec  des 
mortelles  et  les  auteurs  qui  racontent  ces  faits  n'ont  pas 
l'air  de  s'en  étonner.  Pollux  est  un  Tyndaride;  Hercule 
est  le  plus  glorieux  des  enfants  d'Amphitryon;  l'interven- 
tion des  dieux  dans  leur  naissance  ne  parait  avoir  rien 
d'absurde.  Certes,  à  l'époque  de  Virgile,  on  n'avait  plus 
ni  la  naïveté,  ni  la  crédulité  qui  acceptent  sans  sourire  de 
pareilles  histoires.  Et  pourtant,  il  fallait  bien  que  l'état 
d'esprit  du  peuple  n'eût  pas  beaucoup  changé,  car  nous 
savons  que  la  mère  d'Octave,  Atia,  prétendait  avoir  eu 
son  fils  d'Apollon,  qui  s'était  approché  d'elle  sous  la  forme 
d'un  serpent  pendant  une  nuit  qu'elle  passait  dans  son 
temple  ^.  Et  Octave  lui-même  répandait  ce  bruit  avec 
une  certaine  complaisance  ^  ;  il  ne  jugeait  donc  la  chose 
ni  impossible,  ni  déshonorante.  11  est  pourtant  certain 
qu'à  la  fin  de  la  République  romaine,  les  gens  éclairés 
trouvaient  les  aventures  de  Jupiter  indécentes  et  les  méta- 
morphoses dont  elles  étaient  accompagnées  ridicules. 
Mais,  combien  y  en  avait-il  parmi  ces  esprits  forts,  qui,  tout 
en  repoussant  le  fait  matériel  et  grossier,  eussent  nié  que, 
par  une  intervention  mystérieuse,  les  dieux  ne  pussent 
marquer  un  mortel  d'un  sceau  particulier  et  lui  imprimer 
un  Caractère  divin?  C'est  ainsi  que  le  merveilleux  se  trans- 
forme :  aux  époques  primitives,  on  ne  fait  pas  la  distinc- 
tion du  naturel  ^et  du  surnaturel;  la  séparation  s'opère 

1.  Heyne,  ad  h.  l.,  explique  :  «  alumnus  et  nutricius,  6pl{J.(i.a  Aibc? 
SiorpsçT^ç  »,  Mais  «  incrcmentuni  »  n'est  pas  un  simple  synonyme  de 
«  suboles  ».  A.  Forbiger*,  ad.  h.  /.«après  Wagner,  dans  sa  petite  édition, 
«  nova  proies,  qua  numerus  filiorum  lovis  egregia  acccssionc  augetur  ». 
Cette  explication  est  plus  admissible  sans  pourtant  atteindre  le  véri- 
table sens  :  co  n'est  pas  seulement  un  enfant  qui  augmentera  lo 
nombre  des  iils  de  Jupiter,  mais  qui  augmentera  sa  gloire,  sa  puis- 
sance... etc.  Jupiter  sera  grandi  par  la  naissance  d'un  toi  enfant. 

2.  Cassius  Dio,  XLV,  I  ;  {Suétone,  Auguste,  c.  94. 

3.  C.  Suet.  Tranq.  reliq.,  A.  Reifferscheid,  p.  56. 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  225 

ensuite  par  le  travail  lent  de  l'esprit  humain;  vient  une 
époque,  où  le  commerce  d'un  dieu  avec  une  mortelle 
paraît  impossible  sous  sa  forme  réaliste;  on  supprime 
cette  forme,  mais  cette  forme  seulement;  on  ne  s'aperçoit 
pas  qu'on  a  détruit  le  merveilleux;  on  laisse  simplement 
les  moyens  de  réalisation  dans  le  vague;  on  les  enveloppe 
de  mystère  et,  comme  on  évite  de  les  préciser,  on  ne 
trouve  plus  rien  de  choquant  à  ce  merveilleux.  Virgile  se 
garde  bien  de  dire  comment  l'enfant  pourra  être  le  fils  de 
Jupiter,  mais  il  ne  l'affirme  pas  moins.  Lucrèce,  qui  est 
un  savant  positiviste,  dit  justement  sur  le  sujet  qui  nous 
occupe,  II,  lio3  sq.  :  «  Haud,  ut  opinor,  enim  morlalia 
saecla  superne  Aurea  de  caelo  demisit  funis  in  arua  >».  Que 
les  hommes  fussent  descendus  du  ciel  au  moyen  d'une 
corde,  c'est  ce  qu'on  n'admettait  plus  de  son  temps  et  ce 
que  Virgile,  lui-môme,  ne  croyait  sans  doute  pas  :  cela  ne 
l'empêche  pas  d'écrire,  Égl,  IV,  v.  8  :  «  lam  noua  proge- 
nies  caelo  dimittitur  alto  ».  Supprimez  la  corde;  il  semble 
à  beaucoup  de  gens  que  l'absurdité  de  la  chose  disparaît; 
c'est  l'expUcation  qui  leur  paraît  enfantine  et  non  le  fait; 
ils  ne  voient  pas  que  le  fait  est  lié  à  ce  moyen  ou  à  tout 
autre  analogue.  On  ne  sait  plus  comment  il  s'accomplit  : 
on  n'en  croit  pas  moins  qu'il  puisse  s'accomplir.  Donc 
l'origine  divine  d'un  enfant  humain,  pourvu  qu'on  ne 
précisât  pas  le  comment  de  cette  origine,  n'avait  rien  qui 
pût  choquer  les  contemporains  de  Virgile,  et  la  preuve, 
c'est  la  facilité  avec  laquelle  on  accepta  plus  tardl'Enfant- 
Dieu  des  chrétiens. 

On  a  beaucoup  discuté  dans  ces  derniers  temps  pour 
savoir  si,  au  moment  où  Virgile  écrivait  la  IV^  Egl.,  l'en- 
fant dont  il  y  est  question  était  né  ou  à  naître.  Ainsi 
posée,  la  question  est  insoluble'  :  nous  n'avons  aucun 
document  qui  nous  permette  de  la  résoudre.  Il  faut  donc 
en  modifier  les  termes  :  Virgile,  dans  la  IV^  Egl.,  nous 
représenle-t-il  l'enfant  comme  encore  à  naître  ou  déjà  né? 
A  cela  le  texte  doit  nous  donner  une  réponse  :  sans  quoi 
Virgile  serait  un  bien  mauvais  écrivain.  On  s'est  surtout 
attaché,  pour  établir  ce  point,  au  v.  5  sq.  :  «  Tu  modo  nas- 
centipuero...  Casla,  faue,  Lucina...  »  Prenant  le  mot  «  nas- 
centi  »  comme  attribut,  on  lui  a  donné  trois  sens  :  «  Pro- 

13. 


226  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

tègc  cet  enfaat  naissant  »  peut  signiGer  on  u  cet  enfanfc 
qui  naît  au  moment  où  Ton  parle  »,  ou  «  cet  enfant  qui 
vient  de  naître»,  ou»  cet  enfant  qui  va  naître  ».  La  première 
hypothèse  est  assez  ridicule  :  on  ne  peut  guère  admettre 
que  la  composition  de  lalV'^Egl.  coïncide  justement  avec  la 
naissance  de  Tenfant.  La  seconde  a  trouvé  beaucoup  de 
partisans  *  :  on  a  fait  valoir  cette  raison  que,  si  Virgile 
n*avait  pas  attendu  l'événement  accompli,  il  se  fût  exposé 
à  voir  sa  prédiction  presque  immédiatement  démentie  par 
les  faits,  dans  le  cas  où  l'enfant  attendu  eût  été  une  fille. 
Enfin  on  a  montré  que  Lucina  était  considérée  comme  la 
prolectrice  des  jeunes  enfants,  et  non  seulement  comme  la 
déesse  des  accouchements.  Mais  il  seraitassez  singulier  qu'on 
invoquât  sa  protection  pour  un  nouveau-né,  sans  rappeler 
au  moins  qu'elle  la  lui  avait  accordée  au  moment  critique 
de  la  naissance,  ce  qui  était  sa  fonction  propre.  Quant  à  la 
première  raison,  elle  n'a  de  valeur  que  si  nous  admettons 
que  la  conception  de  Virgile  est  conforme  à  la  réalité,  ce 
que  nous  ignorons.  La  troisième  hypothèse  a  été  égale- 
ment exposée  ^  et  elle  ne  soulève  pas  de  grosses  difficultés. 
Mais  toute  cette  discussion  est  oiseuse.  «  Nascenli  »  n'est 
pas  un  attribut,  mais  fait  partie  du  prédicat  ^.  Le  v.  8 
signifie  «  favorise  la  naissance  de  l'enfant  »;  or  Timpé- 
ratif  ne  peut  avoir  ici  que  le  sens  du  présent  ou  du  futur, 
et  par  conséquent  «  nascenti  »  ne  peut  être  entendu  : 
«  modo  nato  *  ».  Du  reste,  dans  toute  la  pièce,  Virgile 


1.  F.  A.  G.  Spohn,  Prolegomena  ad  cannina  Bucolica  Vîrgilii,  Heync- 
W'agner  ♦,  t.  I,  p.  15;  E.  Krausc,  p.  5-2;  A.  Przygodc,  p.  4;  C.  Pascal, 
La  questione  deîV  Egloga  /V,  p.  M;  Quaestiones  Vergilianae...,  Pars  III. 
C.  Pascal  est  revenu  sur  son  idée  et  Ta  défendue  de  nouveau  dans  la 
jRiviHa  di  Filologia...^  anno  XXI,  1892,  Adversaria  Vergiliana  et  TuUiana^ 
p.  129  sq. 

2.  P.  A.  II.  Wimmers,  De  Vergilii  ecloga  gitarta  (Diss.  inaug...  in... 
Acadcmia  regiaMonasterionsi...),  Monastciîi,  1874,  p.  3-1;  K.  Kappcs,  dans 
son  édition;  R.  Hoffmann,  Op.  laud.^  p.  3;  C.  Schaper, 5ym6o/a« /oac/ii- 
mitae  (contre  Benoist  qui  considère  l'enfant  comme  né),  p.  17  ;  A.  Fcil- 
chenfeld.  De  Vergilii  bucolicon  temporibua....  p.  31,  A.  3. 

3.  C'est  ce  que  soutient  avec  raison  M.  îSonntag,  Op.  laud.^  p.  75, 
après  A.  Forbiger  *. 

4.  En  pareil  cas  le  participe  présent  ne  renferme  pas  d'idée  tempo- 
relle ;  l'expression  du  temps  est  contenue  dans  le  verbe  à  un  mode  per- 
sonnel; on  dit  également  en  latin  :  «  faucs  nascenti  puero  »,  l'enfant 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  227 

parle  de  l'aveair;  c'est  avec  la  naissance  de  l'enfant  que 
doit  coïncider  le  commencement  du  renouveau  :  or,  au 
V.  11,  il  se  sert  du  futur  «  inibit  ».  C'est  à  partir  de  sa 
naissance  que  les  fleurs  l'environneront  :  la  chose  est 
encore  au  futur,  v.  23  :  «  Ipsa  tibi  blandos  fundent  cuna- 
bula  flores  ».  Lorsqu'il  a  décrit  son  existence  jusqu'à  l'âge 
mûr,  ill'invite  à  entrer  dans  la  carrière,  v.  48  :  «  Adgredere 
0  magnos  (aderit  iam  tempus)  honores  >:.  Le  moment  va 
venir;  mais  il  n'est  pas  encore  venu.  Au  v.  50  sq.,  où  il 
l'apostrophe  par  une  ligure  de  rhétorique,  il  nous  montre 
l'univers  dans  l'attente  de  l'événement,  mais  non  pas 
après  que  l'événement  s'est  produit  :  «  Aspice  uenturo  lae- 
tantur  ut  omnia  saeclo  »,  v.  52.  Or  il  dit  positivement  que 
c'est  sous  le  consulat  de  PoUion  que  commencera  ce  nou- 
veau siècle,  V.  11  sq.,  et  naturellement  à  la  naissance  de 
l'enfant;  pour  qu'il  emploie  le  mot  «  uenturo  »,  il  faut 
donc  que  l'enfant  ne  soit  pas  encore  né.  Sa  naissance  est 
proche,  le  terme  est  arrivé,  v.  61  ;  «  Malri  longa  dccem 
tulerunt  fastidia  menses  »;  mais  les  v.  60  et  62  ne  me 
paraissent  pas  signiQer  autre  chose,  sinon  que  l'enfant  va 
faire  son  entrée  dans  le  monde.  Donc,  de  toute  la  pièce 
examinée  de  parti  pris,  il  résulte  que  Virgile  considère 
Tenfant  comme  à  naître.  Maintenant,  est-ce  la  réalité? 
Est-ce  une  fiction,  et  Virgile  a-t-il  écrit  ces  vers  lorsque 
l'enfant  venait  de  faire  son  apparition  et  lorsqu'on  était 
sûr  que  ce  ne  serait  pas  une  fille?  C'est  ce  que  nous  ne 
pouvons  pas  savoir  *. 

Sur  l'identité  de  l'enfant,  qu'est-ce  que  nous  apprend 
l'Égl.  IV  considérée  en  elle-même  et  en  laissant  de  côté 
les  opinions  des  commentateurs?  Virgile  ne  dit  nulle  part 
de  qui  il  est  le  fils;  s'il  avait  voulu  le  désigner  sûrement 
comme  le  fils  de  Pollion,  il  n'avait,  au  v.  17,  qu'à  subsli- 


naît  actuellement;  «  fauisti  nascenti  puero  »,  l'enfant  est  né;  «  fauobis 
nascenti  pucro  »,  l'enfant  est  à  naître. 

1.  E.  Krause,  Op.  laiid.,  p.  52  sq.  «  Puerum  nondum  natum  esse  quam- 
quam  Vergilius  in  carminé  simulât,  tamen,  priusquam  ecloga  scribe- 
retur,  iam  luceni  eum  aspoxisso  patot.  Poetae  enim  ne,  filia  nata,  ecloga 
optima  irrita  fieret,  erat  cavendum.  Sed  licentia  omnium  vaticinantium 
usurpata,  id,  quod  iam  evencrat,  esse  eventurum  ille  divinavit.  »  Cette 
opinion  est  combattue  par  A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  5. 


228  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOUQUES   DE   VIRGILE 

tuer  «  tuis  »  à  «  palriis  »  *  ;  le  doute  n'aurait  plus  été 
possible.  Si  donc  Tincertitude  subsiste  sur  ce  point,  c'est 
qu'il  l'a  voulu,  et,  s'il  Fa  voulu,  c'est  sans  doute  à  cause 
du  genre  qu'il  avait  adopté;  la  IV®  Égl.  a  la  forme  d'une 
prophétie.  Or  toute  prophétie  comporte  un  certain  vague 
et  admet  plusieurs  interprétations.  Virgile,  en  pratiquant 
le  genre  apocalyptique,  devait  en  respecter  les  lois.  Est-ce 
à  dire,  parce  qu'il  s'est  gardé  d'une  aflirmation  catégorique, 
qu'il  n'a  pas  voulu  laisser  pénétrer  ses  intentions?  Evi- 
demment non.  S'il  s'agissait  d'un  enfant  indéterminé,  on 
pourrait  admettre  que,  tout  en  célébrant  Pollion,  il  ne 
mette  point  l'enfant  en  rapport  avec  lui.  Mais  s'il  s'agit, 
comme  je  l'ai  montré  2,  d'un  enfant  déterminé,  dont  il 
connaît  la  famille,  il  serait  assez  singulier  qu'il  félicitât 
tout  simplement  Pollion  de  la  naissance  de  cet  enfant  sous 
son  consulat.  D'autant  qu'à  côté  de  la  glorification  de 
l'enfant  il  y  a  les  louanges  accordées  au  père,  v.  H  et  26. 
Or  ces  louanges  conviennent  à  Pollion  ;  il  y  a  même  an 
mot,  «  pacatum  »,  v.  17,  qui  n'est  guère  explicable  que 
par  une  allusion  directe  à  la  paix  de  Brindes.  Si  donc 
Virgile  n'a  pas  dit  les  choses  clairement,  c'était  pour 
donner  à  sa  prédiction  des  apparences  mystérieuses;  mais 
en  même  temps  il  s'est  arrangé  pour  qu'on  ne  pût  se 
méprendre  sur  ses  intentions. 

Voyons  maintenant  les  identifications  proposées  par 
les  commentateurs.  Les  Scholia  Bernensia,  Préamb.  de 
l'Egl.  IV,  p.  775,  nous  donnent  le  choix  entre  un  certain 
nombre  :  «  Hanc  eclogam  scriptam  esse  aiunt  in  Asinium 
Pollionem;  quidam,  in  filium  eius  Saloninum,  alii  in 
ipsum  Caesarem.  Saloninus  dictus  a  Salonis,  ciuitate  Dal- 
matiae;  nam  Pollio  pro  consule  Dalmatiae  constitutus 
progenuit  eum.  In  hac  ecloga  solus  poeta  loquitur  de  res- 
tauratione  noui  saeculi,  hoc  est  :  Saturni  regnum  aureum 
sub  Octauiano  adulanter  restauratur,  quod  secundum 
Christianos  ad  nouum  lestamentum  per  Christum  et 
Mariam  renouatum  de  prauato  ^   conuenit...  —  Alii   in 

1.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  80  sq. 

2.  P.  223. 

3.  H.  Hagcn  :  «  de  prauato  (se.  testamento)  scripsi  ]  de  pranatc  / 1 
deprauatc  M  |  ao  potius  de  parte  ?  » 


LA  QUATRIÈME  ÉGLOGUE  229 

laudem  Caesaris  siue  Marcelli,  filii  Oclauiae.  —  In  hac 
ecloga  simpliciter  poeta  canit  genesim  renasccntis  mundi 
sub  Gaesaribus...  »  Il  ny  a  pas  à  discuter  Topinion  chré- 
tienne *  :  le  poème  de  Virgile  est  payen  dans  tous  ses 
détails. 

A  propos  du  fils  de  Pollion,  Servius,  ad  IV,  i,  après 
avoir  parlé  de  la  prise  de  Salonc,  ajoute  :  «  Eodem  anno 
suscepit  filium,  quem  a  capta  ciuitaleSaloninumuocauit, 
cui  nunc  Vergilius  genethliacon  dicit  ».  Le  Ser%\  Danielin,, 
ad  IV,  il,  dit  :  «  Quidam  Saloninum  Pollionis  filium 
accipiunt,  alii  Asinium  Gallum,  fratrem  Salonini,  qui  prius 
natus  est  PoUione  consule  designato  ».  Voilà  donc  deux 
personnages  entre  lesquels  les  commentateurs  anciens 
hésitaient.  Serv.,  ad  IV,  1,  déclare  que  Saloninus  à  peine 
né  se  mit  à  rire,  ce  qui  est  pour  les  parents  un  présage  de 
malheur,  et  qu'en  eflet  il  mourut  «  inter  ipsa  primordia». 
Les  Scholia  Beimensia  ajoutent  d'autres  prodiges  :  qu'il 
parla  dès  sa  naissance,  qu'il  avait  vingt  doigts  aux  mains, 
et  qu'il  mourut  le  neuvième  jour.  La  naissance  d'Asinius 
Gallus  n'est  placée  à  l'époque  où  Pollion  était  consul 
désigné  que  par  suite  d'une  erreur  du  scholiaste  qui  croit 
le  consulat  postérieur  à  la  prise  de  Salone.  Quant  au  fait 
que  Pollion  aurait  eu  deux  enfants,  l'un  en  40,  pendant  son 
consulat,  l'autre  en  39,  après  la  prise  de  Ssdone,  il  n'est 
pas  absolument  impossible.  Toutefois  l'existence  de  Salo- 
ninus a  été  révoquée  en  doute  par  divers  critiques  ^. 
Quoi  qu*il  en  soit,  les  droits  de  Saloninus  sur  l'Egl.  IV  ne 
reposent  que  sur  le  témoignage  de  Servius  et  sur  un 
témoignage   anonyme  dans  le  Serv,  Danielin.  et  dans  les 


1.  O.  Hellinghaus,  Op.  lawL,  p.  5  sq.,  mentionne  les  principaux  repré- 
sentants de  l'interprétation  chrétienne  et  les  principaux  critiques  qui 
l'ont  réfutée.  P.  A.  H.  W'immers,  Op.  laud.,  p.  10  sq.,  réfute  après  Voss 
l'interprétation  chrétienne.  Cf.  R.  Hoffmann,  Op.  laud..  p.  6. 

2.  P.  A.  H.  Wimmers,  Op.  laud.,  p.  33  :  «  Salonini  autem  nomen  aut 
iilio  Pollionis  omnino  nulli  fuit,  scd  nepoti  primum  quem  anno  post  Chr. 
n.  22  deccssisse  Tac,  Ann.  111,75,  narrât...,  aut  Gallo  illi  postero  anno, 
cum  Pollio  Salonas  expugnasset,  inditum  est  (Lipsius,  Vossius,  etc.);  cf. 
O.  Hellinghaus,  Op.  laud.,  p.  25,  note  4.  R.  Hoffmann,  Op.  laud.,  croit  que 

rhistoire  de  Saloninus  provient  d'une  mauvaise  interprétation  desv.  60-64,, 
p.3  :  «  hune  Saloninum  grammaticis  deberi  puto  ».  A.  Przygode,  Op.  laud 
p.  14  sq.,  soutient  la  m£'mo  opinion. 


230  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Scholta  Bernensia.  Pour  ceux  d'Asinius  Gallus,  nous  avons 
de  meilleurs  répondants.  Le  Serv.  Danielin.,  ad  IV,  H,  dit  ; 
«  Âsconius  a  Gallo  audissc  se  refert  hanc  eclogam  in 
honoreoi  eius  factam  ».  Âsconius  était  un  chercheur  con- 
sciencieux et  nous  n'avons  pas  à  mettre  en  doute  son 
assertion.  Elle  prouve,  d'une  part,  qu'au  premier  siècle  de 
l'ère  chrétienne,  on  ne  savait  pas  exactement  quel  était 
l'enfant  merveilleux,  d'autre  part  qu'Asinius  Gallus  s'iden- 
tifiait sans  hésiter  avec  lui;  il  y  avait  donc  là  une  tradi- 
tion qui  s'était  établie  dans  la  famille  de  Pollion  ^ 
S'  Jérôme,  ad  Olymp.,  198,  2,  mentionne  la  chose  comme 
ne  faisant  pas  de  doute  '  :  «  Gains  Asinius  Gallus,  orator, 
Asini  PoUionis  filius,  cuius  etiam  Yergilius  meminit...  », 
et  Macrobe  ^  dit  également  :  «  ...cum  loqueretur  de  filio 
Pollionis,  id  quod  ad  principem  suum  spectaret,  adiecit...  » 
il  est  à  peu  près  certain  qu'il  ne  pense  pas  à  Saloninus, 
mais  à  Asinius  Gallus  qui  a  laissé  un  nom  dans  l'histoire. 
Ces  témoignages  concordant  avec  les  inductions  qui  se 
tirent  naturellement  du  texte  de  Virgile,  il  n'y  a  pas  lieu 
de  les  révoquer  en  doute.  On  a  fait  à  cette  identification 
l'objection  suivante  :  Pollion  était-il,  en  l'an  40  av.  J.-G., 
un  personnage  assez  important  pour  que  Virgile  ait  pu 
décemment  rattacher  à  un  personnage  de  sa  famille  un 
événement  aussi  considérable  que  la  rénovation  du  monde 
et  lui  promettre  le  gouvernement  de  l'univers  ♦.  A  cela  on 
répond  avec  raison  que  Pollion  était  fort  ambitieux^  qu'il 
venait  de  revêtir  la  première  magistrature  régulière  de  la 
république,  qu'on  ne  pouvait  pas  prévoir  la  fortune 
d'Octave  et  qu'il  ne  faut  pas  juger  d'après  les  événements 
accomplis,  qui  étaient  encore  lettre  close  pour  les  contem- 
porains. Si  Virgile  a  plus  tard  changé  de  héros  —  ce  qui 
ne  paraît  pas  l'avoir  embarrassé,  —  si  ses  rêves  d'âge  d'or 
ont  été  réalisés  d'une  façon  pratique  par  Octave  et  non  par 


1.  Cf.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  243  sq. 

2.  C.  Suetoni  Tranquilli...  reliquiae^  cd.  A.  Reifferscheid,  p.  23. 

3.  Satum.,  III,  VII,  1. 

4.  A.  Przygode  :  «  At  nimius  est  poeta  in  puero  cclebrando.  (Cf.  i5 
pcr,/. /.,  1864,  p.  770-771.)  Quid?  nonne  aurcam  aetatem  redire  finxit?    ua 
ex    ficticûe   omnia  illa,  quae    nimia   vidcntur,  pacne   sponte  proficis- 
cuntur.  » 


LA  QUATRIÈME  ÉGLOGUE  231 

un  descendant  de  Poilion,  ce  sont  là  des  modifications  que 
le  cours  des  choses  se  charge  d'apporter  à  la  pensée  des 
hommes;  Virgile  vivait  alors  en  communion  d'idées  avec 
l'entourage  de  Poilion;  il  a  pu  partager  les  espérances  et 
les  illusions  qu'on  y  nourrissait  *. 

On  a  cherché  d'autres  enfants  réels  pour  les  faire  béné- 
ficier de  la  prédiction  de  Virgile.  Déjà  les  Scholia  Bernensia 
pensent  au  fils  d'Octavie  qui,  à  la  suite  de  la  paix  de 
Brindes,  étant  enceinte  de  son  premier  mari  Marcellus, 
épousa  Antoine.  Mais  Virgile  n'était  pas  alors  en  relations 
directes  avec  Antoine  et  Ton  ne  voit  pas  pourquoi  il  aurait 
attribué  une  telle  importance  à  celui  qui  n'était  que  le  fils 
de  Marcellus,  homme  assez  obscur*. 

On  a  songé  également  au  mariage  d'Octave  en  l'an  40 
avec  Scribonia^.  Scribonia,  qui  eut  une  fille  au  début  de 
l'année  suivante,  devait  être  enceinte  dans  les  mois  qui 
suivirent  la  paix  de  Brindes.  Le  fait  que  l'enfant  l^ut  une 
fille,  que  le  mariage  ne  fut  pas  heureux,  puisqu'Oclave 
divorça,  n'apporte  peut-être  pas  de  raison  absolument 
décisive  contre  cette  hypothèse;  mais  Virgile  n'était  pas 
alors  protégé  par  Octave  et  il  serait  tout  à  fait  singulier 

1.  Sur  l'identification  de  l'enfant  merveilleux  avec  Asinius  Gallus,  qui 
est  la  vulgato,  si  on  peut  parler  do  vulgate  à  propos  d'une  Églogue  si 
controversée,  cf.  P.  A.  H.  AVimmcrs,  Op.  laud.,  p.  32-37  (Il  croit  que 
si  cette  Églogue  est  du  commencement  do  sept.,  Asinius  Gallus  a  pu 
naître  en  octobre  à  Ravenne);  O.  Ilellinghaus,  Op.  laud.,  p.  27  sq.; 
E.  Glaser,  p.  63  de  son  édition;  R.  Bitschofsky,  Op.  laud.,  p.  20; 
E.  Krause,  Op.  laud.,  p.  47,  p.  52,  p.  54;  A.  Przygode,  Op.  laiid.,  p.  13; 
A.  Feilchenfeld,  De  Vergilii  bucoUcon  temporibus...,  p.  32.  C.  Pascal,  La 
guestione  delV  egloga  IV  di  Vergilio,  Torino,  1880,  20  p.,  in-8,  défend 
tout  particulièrement  l'identification  de  l'enfant  avec  Asinius  Gallus  et 
l'appuie  de  9  raisons. 

2.  P.  A.  H.  Wimmers,  Op.  laud.,  p.  23  sq.,  cite  les  principaux  repré- 
sentants de  cette  opinion  et  la  réfute  ;  cf.  O.  Hellinghaus,  Op.  laud.,  p.  25  ; 
R.  Hoffmann,  Op.  laud.,  p.  3;  AV.  H.  Kolster,  p.  59  de  son  édition. 

3.  Cette  opinion  a  été  soutenue  par  F.  D.  Changuion,  Virgil  and  Pollio 
An  essay  on  Virgil's  Eclogues  II-V,  Basle,  1876;  par  W.  S.  Scarborough, 
Observations  on  the  fourth  Eelogue  of  Vergil,  dans  les  Transactions  of 
the  american  Association,  1888,  vol.  XIX,  1889,  p.  xxxvi-xxxviii,  et 
réfutée  par  P.  A.  H.  Wimmers,  Op.  laud.,  p.  26  sq.;  p.  32  :  «  Quao 
cum  ita  sint,  ineptum  plane  videtur  suspicari  Ociaviani  prolem  a  Vergilio 
hac  ecloga  PoUioni  dedicata  dictam  esse  ».  Cf.  O.  Hellinghaus,  Op.  laud., 
p.  25;  R.  Hoffmann,  Op.  laud.,  p.  4;  A.  Feilchenfeld,  De  Vergilii  bucolicon 
temporibus,  p.  32  sq.  (qui  réfute  les  arguments  de  Nettleship). 


232  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE    VIRGILE 

qu*il  eût  associé  Pollion,  partisan  décidé  d'Antoine,  à  la 
glorification  d'un  fils  d'Octave  *. 

C.  Schaper  a  supprimé  au  v.  12  le  mot  «  Polio  »  et 
l'a  remplacé  par  «  orbis  »,  ce  qui  lui  permet  de  changer 
absolument  la  date  de  la  IV^  Égl.  Il  suppose  qu'il  y  est 
question  du  mariage  de  Claudius  Marcellus,  le  fils  d'Octavie, 
avec  Julie,  fille  d'Auguste,  et  de  l'enfant  qui  était  attendu 
•avec  impatience  par  Auguste  pour  lui  succéder.  Ce  mariage 
eut  lieu  en  25  av.  J.-C,  et,  Auguste  ayant  été  consul  summo 
imperio  de  l'an  27  à  l'an  24,  ce  serait  lui,  suivant  une 
opinion  déjà  mentionnée  par  les  commentateurs  anciens, 
qui  serait  le  véritable  bénéficiaire  de  l'Égl.  IV.  Cette  inter- 
prétation n'a  pas  trouvé  d'écho  -  et  ne  pouvait  eu  trouver. 
Supprimer  le  mot  «  Polio  »  c'est  corriger  Virgile,  ce  n'est 
pas  l'expliquer.  On  ne  voit  pas  pourquoi,  si  le  mot  n'était 
pas  de  Virgile  lui-même,  un  interpolateur  l'eût  introduit. 

Th.  Plûss  '  a  mis  d'une  façon  encore  plus  singulière  la 
IV  Égl.  en  rapport  avec  Octave.  Il  suppose  que,  Jules  César 
ayant  été  divinisé  après  sa  mort,  son  fils  adoptif  subit 
comme  une  seconde  naissance,   la   naissance   à  la  vie 


1.  G.  Schaper,  après  avoir  exposé  ses  idées  dans  un  art.  des  N.  Jahrb* 
f.  Pliil.  u.  Paed.,  186-1,  p.  633  sq.  (idées  réfutées  par  O.  Ribbeck  dans  ses 
Prolegomena),  les  a  défendues  à  nouveau,  De  Eclogis  Verf/ili...,  1872, 
p.  37  sq.,  Symbolae  Joachimitae,  1880,  p.  15  sq.  Cf.  Ladewig-Scbaper  % 
ad  Ecl.  IV.  Il  est  inutile  de  mentionner  toutes  les  protestations  qu'il  a 
soulevées. 

2.  Cf.  pourtant  AV.  Gebhardi,  Zeitschr.  f.  d.  Gymnasialwesen,  XXVJII 
Jahrg.,  1871  :  «  Die  l'atio,  die  auch  hier  centum  codicibus  potier  gilt, 
zwingt  uns  die  Beziehung  auf  Augustus,  die  ûbrigens  durchaus  nicht 
von  Schaper  zuerst  gefunden  ist,  gelten  zu  lassen  ».  L'origine  de  l'idée 
de  Schaper  se  trouve  dans  les  Sckolia  Bernensia  qui  rapportent  l'Égl.  IV 
à  Auguste.  L'opinion  qu'il  s'agit  du  fils  de  Marcellus  et  de  Julie  a  été 
soutenue  avant  lui;  cf.  R.  Bitschofsky,  Op.  laud,,  p.  20. 

3.  N.  Jahrb.  f.  Phil.  u.Paed.,  t.  CI,  p.  M6-152  ;  Die  Gottmenschlichkeit 
und  die  Wiedergeburt  des  Octavianus  Augustus  \  p.  MO  :  «  Die  idée,  dasz 
Caesar  sterben  musste,  damit  Octavianus  aus  gôttlichen  samen  ent- 
sprossen  wàre,  und  dasz  Octavianus  wiedcrum  gott  sein  musste,  uni  das 
wohl  der  menschheit  zu  verbûrgen...,  enthâlt  den  gedanken,  dasz  Caesar 
erst  nach  seinem  irdischcn  tode  den  G.  Julius  Caesar  Octavianus  als 
seinen  leiblichen  sohn  gezeugt  habe,  und  dieser  aïs  sohn  des  divus 
Julius  zum  zweiten  mal  geboren  worden  und  als  gôttlicher  suhncr  upd 
herscher  nach  Caesars  tode  auf  erden  erschieneu  sei  ».  L'explication 
de  Pluss  est  réfutée  par  P.  A.  H.  Wimmers,  Op.  laud.,  p.  36,  O.  Hcl- 
linghaus,  Op.  laud.^  p.  26  sq. 


LA   QUATRIEME  ÉGLOGUE  233 

divine,  puisqu'il  se  trouvait  désormais  être  le  fils  d'un 
dieu.  Virgile  peut  donc,  en  l'an  40,  le  considérer  comme  un 
«nfant  et  reprendre  pour  ainsi  dire  au  berceau  son  exis- 
tence. Celte  interprétation  a  été  retirée  depuis  par  l'auteur 
lui-même;  elle  n'a  donc  qu'un  intérêt  de  curiosité  *. 

Du  moment  que  j'ai  démontré  *  que  l'enfant  mentionné 
par  Virgile  était  bien  un  enfant  réel  et  déterminé,  je  n'ai 
qu'à  énumérer  les  opinions  des  critiques  modernes,  qui  y 
ont  vu  au  contraire  un  enfant  indéterminé.  Elles  sont 
réfutées  par  là  même  et  il  n'y  a  pas  à  s'y  arrêter. 

Heyne  ^,  considérant  les  difficultés  que  rencontrent  les 
explications  précises,  a  pensé  que  Virgile  n'avait  pas  eu 
dans  l'esprit  un  enfant  particulier  :  «  Potest...  ille  nihil 
aliud  voluisse.  quam,  calamitosis  bellorum  civilium  tem- 
poribus  successura  nunc  esse  tempora  laetiora;...  Gum 
porro  melior  rerum  conditio  esse  nequeat,  nisi  homines 
meliores  deterioribus  successerint  :  eam  rajionemingressus 
esse  putari  potest,  ut  novam  progeniem  prodituram  esse 
dicat  :  haec  progenies  ut  primordia  sua  habeat  necesse 
est;  deflexit  itaque  oralionem  ad  puerum  illum,  qui 
primus  in  huius  saeculi  auspiciis  est  nasciturus  ». 

R.  Hoffmann*  ne  voit  dans  l'enfant  que  l'époque  nouvelle, 
à  laquelle  Virgile  comme  poète  a  donné  une  forme  humaine  ; 
«  quisnam  igitur  est  ille  puer?  Nihil  aliud,  si  quid  video, 
quam  Ipsum  novum  iliud  tempus,  cui  tamen  Vcrgilius,  ut 
poeta,  humanam  induit  speciem.  »  11  croit  que  Virgile 
a  fait  de  l'enfant  un  fils  de  Jupiler-^ther  et  de  Terra  et 
qu'il  a  été  influencé  par  la  doctrine  stoïcienne;  p.  13  : 
«  Qua  ratione  autem  Vergilius  puerum  illum  Jovis  sive 
Aetheris,  qui  largo  imbri  descendit,  et  Terrae  deae  filium 
appellaverit,  ex  iis,  quae  dixi,  facile  intellegi  potest.  Novi 
enim  temporis  félicitas  in  eo  potissimum  posita  est,  quod 
terra  sua  sponte  omnia,  quae  ad  victum  necessaria  sunt, 
sunima  cum  largitate  profundit.  Fertilitas  autem  agri  eo 

1.  A''.  Jahrb.  f.  Phil.  u.  Paed.,  t.  CXV,  1877,  p.  69  :  «  moine  eigene 
fruhere  doutung  auf  den  wiedergcborenen  Octavianus  nehmo  ich  als 
verfehlt  zurûck  ». 

2.  P.  2-23. 

3.  Edit.  Hoy ne-Wagner  *,  t.  I,  p.  128.  Il  a  été  réfuté  après  Wunder 
lich  par  P.  A.  H.  Wimmers,  Op.  laud.,  p.  22. 

4.  Op.  laud.,  p.  11  sq. 


234  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

efficitur,   quod   Juppiler  fecundanto   imbri  descendit   in 
g  rem  lu  m  Terrae.  » 

Th.  Pluss  *  fait  remarquer  que,  dans  les  diverses  phases 
de  son  existence,  l'en  Tant  est  en  rapport  avec  Bacchus;  il 
le  rapproche  du  Daphnis  bachique  de  la  V*  Égl.  et  montre 
que,  comme  Daphnis-Bacchus  a  été  identifié  plus  tard  avec 
César,  l'enfant  de  la  IV®  Égl.  a  pu  être  identifié  avec 
Octave,  p.  77  sq.  :  «  Also  verhiesz  Vergilius  im  j.  40  als  er 
das  vierte  lied  dichtete,  auf  grund  verbreiteter  religiôser 
idecn  und  weissagungen  allerdings  ein  kind  des  gottes 
Bacchus  als  konig  der  erde  und  eine  vôUige  veranderung 
und  verklarung  der  erde  und  der  menschen;  als  aber 
thatsachlich  Octavianus  alleinherscher  geworden  war  und 
den  vôlkern  frieden  und  wolstand  brachle,  und  das 
religiôse  bedùrfniss  der  zeit  anfieng  in  ermangelung  eines 
anders  in  Octavianus  den  allgemein  erwarteten  gottge- 
sandten  zu  sehen  und  den  von  ihm  gesicherten  frieden 
wenigslens  als  den  anfang  der  goldenen  zeit  zu  betrachten, 
da  konnte  Vergilius  sehr  wohl  in  ihm  auch  das  verheis- 
zene  Bacchuskind  wiedererkennen,  wie  er  in  Caesar  einen 
Bacchus  erkannt  halle  »;  p.  78  :  «  Es  fragt  sich  noch  :  wer 
war  die  mutter?  Ich  denke,  wenn  der  vater  Liber  ist,  ist 
die  mutter  Libéra.  » 

\V.  H.  Kolster*  est  d'avis  que  Virgile  n'a  pu  avoir  en  vue 
qu'un  enfant  immortel  et  que  cet  enfant  n'est  autre  que  la 
paix  de  Brindes  elle-même.  P.  59  sq.  :  «  Welcher  Unster- 
bliche  ist  unterPollios  Konsulat  geboren?  Das  ist  nur  einer, 
der  Friede  zu  Brundusium,  der  freilich  des  Dichters  Hoff- 
nungen  auch  nicht  wahr  gemacht  bat....  Der  Dichter... 
hat  es  jedem  deutlich.genug  gesagt,  der  es  verstehen  will  : 
vers  5  magnus  ab  integro  saeclorum  nascitur  orrfo.  Auf  die 
Zeit  der  perturbatio  omnium  rerum  folgt,  meint  er,  end- 
lich  einmal  eine  Zeit  der  Ordnung.  Dièse  Ordnung  selbst  ist 
der  erwartete  Knabe  :  eine  neue  Menschengeneration,  nova 
progenies,  wird  ins  Dasein  treten,  die  nicht  mehr  in  sich 

1.  .V.  Jahrb.  f.  Phil.  «.  Pfl«?.,  t.  CXV,  1877,Z>e5  Vergiluis  vierte  Ecloge, 
p.  69-80.  L'idée  do  voir  dans  l'enfant  morvoillcux  quelque  chose  comme 
un  fils  do  Bacchus  et  un  descendant  de  Jupiter  a  été  réfutée  par 
E.  Glaser,  P.  Verf/ilius  \faro  als  Natardichter  und  Theist,  p.  121. 

2.  Dans  son  édition. 


LA   QUATRIÈMK   ÉGLOGUE  235 

zerrissen,  in  blinder  Partei\Yulh  sicli  leidenschafllich 
hasst....  » 

0.  Gruppe*  ne  croit  pas  qu*il  s'agisse  d'un  fils  ou  d'un 
neveu  d'Octave;  encore  moins  d'un  fils  de  Pollion.  Un  pro- 
phète ofliciel  ou  non  ayant  annoncé  pour  l'an  40  le  retour  de 
l'âge  d'or,  Virgile  trouva  là  l'occasion  de  célébrer  son  bien- 
faiteur Pollion  à  propos  de  la  transformation  du  monde, 
qui  allait  se  produire  sous  son  consulat.  Il  s'agit  d'un  tils 
de  Jupiter  et  d'une  déesse  ou  d'une  héroïne  qui  doit  régner 
sur  la  terre,  tandis  que  Kronos  régnera  dans  le  ciel,  et  qui 
amènera  l'ûge  d'or  en  trois  stades,  dont  le  développement 
pendant  son  enfance,  son  adolescence  et  son  âge  mûr  serait 
très  clair,  si  l'on  plaçait  les  v.  28-30,  et  peut-être  21-22  après 
le  v.  39. 

Fr.  Hermès^  considère  la  IV^  Egl.  de  Virgile  comme  une 
des  plus  anciennes  et  la  regarde  comme  inspirée  non  point 
par  la  paix  de  Brindes,  mais  par  la  conclusion  du  second 
triumvirat  décidée  près  de  Bologne  en  octobre  43,  confirmée 
par  le  peuple  le  27  novembre  de  la  même  année.  11  s'appuie 
sur  l'opinion  de  M.  Sountag,  Progr.  des  Gymn.  zu  Frankfurt 
a.  0.  4886^  pour  se  refuser  à  idenlifîer  l'enfant  avec  une 
personne  déterminée.  Que  plus  lard  un  fils  de  Pollion,  dans 
sa  vanité,  ait  rapporté  le  poème  à  lui,  cela  ne  prouve  rien. 

M.  Sonnlag^  pense  que  la  principale  préoccupation  de 
Virgile  a  été  d'éviter  de  passer  pour  un  mauvais  prophète; 
il  a  donc  choisi  la  forme  de  la  prédiction  conditionnelle.  Il 
subordonne  sa  prédiction  tout  entière  à  la  naissance  d'un 
enfant  merveilleux,  qu'il  se  garde  bien  de  déterminer.  Il 
appelle  de  tous  ses  vœux  la  naissance  de  cet  enfant,  grâce  à 


1.  Griechische  Culte  und  Mythen,  I,  Leipzig,  B.-G.  Teubner,  1887,  p.  683. 
—  P.  Deutickc,  dans  son  compte  rendu  dos  Jahresberichte  des  Philologi- 
schen  Vei^eins  zu  Berlin^  15»'"  Jahrg.,  1889,  p.  360-1,  croit  que  le  morceau 
forme  une  simple  étude  si  on  en  retranche  les  v.  1-3,  11-14  et  60-63. 
Mais  c'est  justement  cette  addition  qui  fait  supposer  un  rapport  direct 
avec  un  événement  intéressant  de  près  le  poète. 

3.  Dans  son  édition,  p.  28  sq. 

3.  Vergil  als  Bukolischer  Dichter,  p.  68  sq.  :  ««  Er  knupft  seine  Pro- 
phezeiung,  wie  die  Verfolgung  der  Einleitung  zoigt,  an  cine  Bedingung, 
deren  Eintreten  er  keineswegs  aïs  nahe  bevorstehend  und  unzwei- 
felhaft  ausspricht,  sondcrn  in  die  Form  eines  Wunsches,  resp.  oiner 
Aufforderung  kleidet  ».  Cf.  p.  85  sq. 


1236  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

laquelle  le  consulat  de  Pollion  sera  le  point  de  départ  d'une 
ère  de  félicilépour  Fltalie.  Du  moment  que  l'enfant  ne  nais- 
sait pas,  la  véracité  de  Virgile  était  sauve.  11  ressort  de  la 
façon  dont  j'ai  expliqué  plus  haut*  les  intentions  de  Virgile 
que  celte  préoccupation  un  peu  puérile  est  tout  à  fait  étran- 
gère h  son  œuvre. 

Ruggero  délia  Torre^  rapporte  lalV^Égl.  à  l'Enéide  et  à 
ses  effets  moraux  en  même  temps  qu'aux  heureux  résultats 
•entrevus  du  gouvernement  pacifique  et  juste  d'Auguste. 
L'enfant,  c'est  la  poésie  de  Virgile,  particulièrement  l'Enéide, 
•dont  le  poète  portait  déjà  le  plan  dans  sa  tête,  lorsqu'il  com- 
posa cette  Églogue,  la  mère  c'est  la  Muse.  Par  l'Enéide 
le  poète  voulait  glorifier  l'Italie  et  ramener  le  peuple  à 
son  anciennepiété  et  à  sa  moralité.  C'est  ainsi  qu'il  pou- 
vait annoncer  aux  Romains  que,  grâce  à  la  naissance  de 
i'enfant,  l'âge  de  fer  allait  cesser  et  une  nouvelle  et  brillante 
période  s'ouvrir. 

Je  note  en  terminant  que  déjà  K.  L.  Rolh^  et  Schômann  * 
ont  mis  la  IV*'  Égl.  en  relation  avec  des  jeux  séculaires 
hypothétiques.  C.  Pascal  *  a  repris  la  question.  11  compte 
lîo  ans  pour  le  saeculum  et  pense  que  le  5®  anniversaire 
séculaire  célébré  en  737  aurait  dû  être  fêté  en  Tan  715  et 
que  c'est  pour  cette  circonstance  que  Virgile  fit  paraître 
son  poème.  Nous  ne  savons  rien  là-dessus. 

Après  avoir  passé  en  revue  toutes  les  interprétations 
arbitraires,  il  est  temps  de  revenir  à  la  IV^  Égl.,  pour 
l'examiner  dans  le  détail  et  pour  voir  si  l'exécution  a 
complètement  répondu  aux  intentions  de  Virgile. 

S'il  a  donné  à  sa  pièce  le  ton  agité  de  la  prophétie,  il 
lui  a  conservé  la  belle  ordonnance  oratoire  dont  il  avait 


1.  p.  212  sq. 

2.  La  quarta  egloga  di  Virgilio  eommentata  seconda  Varie  grammatica^ 
TJdiae,  201  p.  Je  ne  connais  cet  ouvrage  que  par  le  compte  rendu  de 
P.  Deuticke,  Jahresberichte  des  Philol.  Vereins  zu  Berlin,  1895,  p.  266, 
qui  ne  le  connaît  lui-môme  que  par  le  compte  rendu  do  la  Berl.  Phil.  WS, 
1895,  Sp.  586  sq.  Il  m'a  semblé  inutile  de  pousser  la  connaissance 
plus  loin. 

3.  Rheinisches  Muséum,  t.  8  (1853),  p.  366  sq. 
•ï.  Unioersitats-Progr.  i'.  Greifswald,  1856. 

5.  Quaestioncs  Vergilianae  ad  IV  eclogam  spectantes,  lîivista  di  Filo- 
iogia...,  a.  XVIII,  1889,  p.  151-171. 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  237 

ramour  ^  Elle  se  divise  très  nettement  en  plusieurs  mor- 
ceaux :  I,  V.  1-3.  Préambule.  Invocation  aux  Muses  de 
Sicile.  II,  V.  4-10.  Exposé  du  sujet  et  invocation  à  Lucinfr 
en  faveur  de  l'enfant  merveilleux.  III,  v.  H-i7.  Apostrophe 
à  Pollion.  Grandes  destinées  de  l'enfant.  IV.  Corps  de  la 
pièce.  Exposé  de  la  rénovation  universelle  en  3  périodes 
correspondant  aux  3  âges  du  héros  :  A.  L'enfance,  v.  18- 
25;  B.  L'adolescence,  v.  26-36;  C.  L'âge  mûr,  v.  37-45. 
V,  v.  46-47.  Affirmation  que  ce  renouvellement  est  dans 
Tordre  du  destin.  VI,  v.  48-63.  Invitation  à  l'enlant  avenir 
au  monde,  invitation  dans  laquelle  Virgile  intercale  ses 
souhaits  de  longue  vie  pour  pouvoir  le  célébrer. 

I,  V.  1-3.  J'ai  déjà  indiqué  ^  avec  quelle  précision  Virgile 
caractérise  les  prétentions  littéraires  et  le  ton  de  la  pièce.. 

II,  V.  4-10.  J'ai  dit  avec  quelle  noblesse  il  annonçait 
l'ère  nouvelle,  mais  en  même  temps  combien  il  restait 
dans  le  vague  pour  la  détermination  des  temps. 

Dans  rinvocation  à  Lucine,  «  Tu  modo..  »,  v.  8,  signifie 
que  la  naissance  de  l'enfant  est  la  condition  nécessaire  ^  ;. 
«  toto  »,  v.  9,  est  un  mot  important  qui  donne  singuliè- 
rement d'ampleur  au  vers.  C'est  le  monde  entier  qui  est 
intéressé  à  la  prédiction  de  Virgile  *. 

III,  V.  11-17.  Après  l'entrée  en  matière  vient  l'apo- 
strophe à  Pollion,  et  l'hommage  rendu  par  Virgile  à  son 
protecteur.  Pour  le  v.  11,  il  faut  s'en  tenir  à  l'explication 
ordinaire  :  «  hoc  aeuom  décorum  inibit  »  *,  le  v.  12  étant 
un  redoublement  d'expression;  «  magni  »  du  v.  12  rap- 
pelle avec  intention  «  magnus  »  du  v.  5.  Les  v.  13-14  ne 
veulent  pas  dire  qu'à  partir  du  consulat  de  Pollion,  il  ne 

1.  Serv.  ad  IV,  18  :  «  rethorice  digesta  laudatio  :  non  enim  inpro- 
vide  in  principio  universa  consumpsit,  sed  paulatim  fccit  laudem  cum 
aetate  procedere  ». 

2.  P.  215. 

3.  «  Nascenti  »,  v.  8,  «  nascitur  »,  v.  5,  est  une  simple  négligence- 
comme  on  en  trouve  en  latin  chez  les  écrivains  les  plus  soigneux. 

4.  Au  V.  9  la  leçon  isolée  :  «  Desinit  »  de  61  et  «  surgit  »  de  6,  ne 
saurait  être  acceptée.  Les  futurs  «  desinet  »,  «  surget  »,  en  accord  avec 
tout  le  reste  de  la  pièce,  montrent  que  Tenfant  est  supposé  no  pas  avoir 
vu  le  jour.  L'enfant  étant  le  premier  représentant  de  la  génération  nou- 
velle, c'est  au  moment  de  sa  naissance  que  la  race  d'or  fera  son  apparition.. 

5.  A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  13  :  «  ...  nec  in  verbo  ineundi  absolute- 
posito,  quomodo  participium  saepissime  ponitur,  offendendum  ». 


238  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

restera  plus  de  traces  de  rancienne  perversité,  mais  que 
cette  perversité  sera  comme  émoussée,  qu'elle  aura  perdu 
son  caractère  offensif  et  qu'elle  ne  produira  plus  ses  résul- 
tats désastreux  :  «  inrita  »,  v.  14,  en  tête  du  vers,  est  le 
mot  important. 

«  lUe  »,  v.  15,  en  tête  du  développement,  va  rejoindre 
«  puero  »  du  v.  8,  par-dessus  l'apostrophe  à  PoUion,  et 
s'oppose  fortement  à  «  tequc  »,  ^<  te  »,  «  te  »,  des  v.  \  1  sq.  On 
a  beaucoup  discuté  sur  le  sens  des  vers  suivants;  Virgile 
veut-il  dire  que  l'enfant  vivra  comme  on  vivait  au  moment 
de  Tàge  d'or,  où  les  dieux  et  les  héros  se  montraient  sur 
la  terre  parmi  les  hommes  *,  ou  bien  qu'une  fois  sa  car- 
rière mortelle  terminée,  il  jouira  des  honneurs  de  l'apo- 
théose? C'est  la  dernière  explication  que  j'adopte.  S'il 
s'agissait  de  l'âge  d'or,  les  mots  «  et  ipse  uidebitur  illis  », 
V,  16,  ne  constitueraient  point  pour  l'enfant  une  situation 
privilégiée;  il  en  sera  de  même  de  tous  ses  contempo- 
rains, qui  vivront  comme  lui  dans  la  promiscuité  divine 
et  héroïque.  Quant  au  mot  «  reget  »,  v.  17,  il  paraît  dési- 
gner le  gouvernement  du  monde,  tel  que  Virgile  le  promet 
à  Octave  divinisé  au  début  des  Géorgiques,  I,  24  sq.  ^. 
Dans  la  suite  du  développement  de  Virgile  on  ne  voit 
pas  que,  pendant  sa  vie  mortelle,  son  héros  soit  à  la  tête 
de  quoi  que  ce  soit. 

Ainsi  il  oppose  fortement  dès  le  début  de  la  pièce  les 
premiers  symptômes  du  renouveau,  v.  H- 14,  et  la  consé- 

1.  C'est  ainsi  que  comprend  O.  Hellinghaus,  Op.  land.,  p.  18  sq.,  qui 
s'appuie  sur  Hésiode,  112,  et  Catulle,  6-1,  385  sq.  Cf.  R.  Hoffmann, 
Op.  laud.^  p.  M;  E.  Glasor,  dans  son  édition,  ad  v.  15  :  «  Vidcbit  :  cr  wird 
das  goldne  Zeitaltcr  schauen,  wo  Gôtter  und  Heroen  mit  ihm  in  Boriih- 
rung  kommen  werden  ».  E.  Krause,  Op.  laad.^  p.  46  sq.  :  «  verba  «  vitam 
deum  accipiet  »  vcrsui  11  respondent  ut  hoc  aureao  actatis  principia 
significari  apparcat...;  v.  15  :  «  accipiet  »  non  «  sibi  parabit  ». 
A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  16  :  «  ...eum,  quia  homines  aurca  aetate  vitam 
cum  diis  coniunctam  agant,  deorum  heroumque  socium  fore  ». 

2.  P.  A.  H.  Wimmers,  Op.  laud.,  p.  35  :  «  lam  quod  dicitur  puer  ille 
orbem  recturus  esse,  nihil  aliud  Vergilius  significavit  nisi  consulem  eum 
futurum  aut  aliud  magnificum  muaus  nacturum  esse  ».  Cf.  O.  Hellin- 
ghaus, Op.  laud.,  p.  18  sq.,  qui  entend  par  là  simplement  le  consulat. 
A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  16,  croit  que  le  mot  est  employé  parce  qu'il 
s'agit  du  fils  do  celui  qui  remplissait  la  magistrature  suprême.  Il  semble 
conforme  au  dessein  de  tout  le  poème  et  en  particulier  à  Temphase  du 
passage  de  prendre  les  choses  dans  le  sens  le.  plus  magnifique. 


LA  QUATRIÈME  ÉGLOGUE  239 

quence  dernière,  Tapothéose  de  l'enfant  merveilleux, 
V.  15-17.  Il  semble  que  ces  v.  15-17  ne  soient  pas  à  leur 
place;  logiquement  ils  devraient  venir  tout  à  la  fin  de  la 
pièce  ;  c'est  par  un  de  ces  artifices  de  pensée  et  de  style 
familiers  au  lyrisme,  que  Virgile  nous  présente  le  dénoue- 
ment à  côté  du  début  en  se  réservant  de  faire  connaître 
dans  la  suite  les  phases  intermédiaires. 

Il  oppose  également  le  fils  au  père.  On  s'est  étonné  que 
le  rôle  du  fils  soit  si  supérieur  à  celui  du  père  et  l'on  s'est 
demandé  si  cela  était  bien  flatteur  pour  Pollion.  On  oublie 
qu'un  père  ne  saurait  guère  être  jaloux  de  se  voir  sur- 
passé par  son  fils.  Mais,  en  outre,  Virgile  sous  peine  de 
ridicule  ne  pouvait  célébrer  chez  Pollion  que  des  choses 
réelles  :  son  consulat,  son  rôle  de  pacificateur.  Avec  l'en- 
fant merveilleux  il  n'avait  pas  à  garder  les  mêmes  réserves  ; 
du  moment  qu'il  entrait  dans  l'allégorie,  il  pouvait  la 
pousser  jusqu'au  bout.  Il  savait  bien  —  on  le  savait  autour 
de  lui  —  que  ses  rêves  d'âge  d'or  n'étaient  que  de  belles 
.  imaginations  :  c'était  la  poésie  à  côté  de  la  prose. 

IV.  Nous  arrivons  maintenant  à  la  biographie  du  héros, 
dont  les  dilTérents  âges  correspondent  aux  périodes  dans 
lesquelles  se  prépare  et  s'épanouit  l'âge  d'or.  Car  l'àgc 
d'or  ne  s'établit  que  successivement.  Nous  allons  voir  com- 
ment Virgile  a  traduit  ses  nobles  aspirations  au  bonheur 
de  rhumanité,  si  l'invention  et  l'originalité  ont  répondu 
chez  lui  à  la  hauteur  des  idées,  si  le  penseur  et  l'écrivain 
ont  été  égaux  à  la  tâche,  et  ce  qu'il  était  capable  de 
fournir  à  ce  moment  dans  le  domaine  de  la  grande  poésie. 

A.  L'enfance,  v.  18  *-25.  Virgile  nous  présente  son  héros 
comme  un  enfant  de  contes  de  fées  naissant  au  milieu 
d'une  nature  fleurie  et  parfumée,  dépouifiée  de  tous  les 

1.  Au  V.  18  je  lis  :  «  Ac  »  avec  R.  La  pièce  commence  par  un  récit, 
V.  4  sq.  Ce  récit  est  interrompu  par  rinvocation  à  Lucine,  v.  8  sq., 
l'apostrophe  à  Pollion,  v.  11  sq.,  l'apothéose,  v.  15  sq.  «  Ac  »  indique  que 
le  récit  reprend.  E.  Krausc,  Op.  laud.,  p.  48,  défend  «  At  »  :  «  postquam 
in  V.  15-17  quam  praeclara  pueri  vita  futura  esset  poeta  cecinit,  vocuia 
«  at  »  usurpata  optimo  sic  pergit  :  «  At  hanc  imaginem,  quam  adumbravi, 
non  extemplo  res  aequant,  scd,  sicut  puer  ipse,  aetas  quoquo  aurea 
pueritiam  quandam  et  adolescentiam,  antequam  illam  perfectionem  con- 
secuta  sit,  peragit  ».  A.  Przygode,  Op.  land.,  p.  16  :  «  ...per  «  at  »  parti, 
culam...  per  quam...  ab  nniversa  descriptione  ad  singulas  res  descenditur  ». 


240  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

dangers  de  la  nature  réelle  :  il  y  vit  sans  besoins  et  sans 
souci.  Le  tableau  est  assez  différent  de  celui  de  la  lin  de 
la  pièce  où  l'enfant  est  au  contraire  entouré  des  siens  et 
qui  nous  présente  une  petite  scène  de  famille  très  réelle. 

En  quoi  consiste  le  merveilleux  de  ce  premier  tableau? 
Ce  n'est  pas  dans  la  nature  des  plantes  ni  des  animaux  : 
ces  plantes  et  ces  animaux  se  retrouvent  ailleurs  chez 
Virgile  dans  des  paysages  réels;  il  n'y  a  rien  là  d'idéal  et 
Virgile  n'a  rien  inventé.  Il  semble  qu'il  aurait  pu  nous 
peindre  de  ces  fleurs  qui  sont  supérieures  aux  fleurs  ter- 
restres et  qui  ont  un  caractère  paradisiaque,  il  n'en  a  rien 
fait;  le  merveilleux  consiste  en  ce  que  ces  plantes  naîtront 
sans  culture  —  mais  il  y  en  a  parmi  elles  qui  poussent 
d'elles-mêmes  comme  le  lierre  — ,  en  ce  que  celles  qui  sont 
localisées  dans  des  climats  heureux,  comme  l'amome,  pous- 
seront partout,  «  uolgo  »,  v.  25,  en  ce  que  les  animaux 
domestiques  montreront  une  docilité  exemplaire,  en  ce 
que  le  berceau  lui-même  produira  des  fleurs,  en  ce  que 
les  plantes  et  les  animaux  nuisibles  auront  disparu  ^ 

Parmi  ces  traits  il  y  en  a  qui  ont  servi  ailleurs  à  Virgile 
pour  peindre  la  nature  vraie.  Ainsi,  dans  l'éloge  de  l'Italie, 
Gèorq.y  II,  loi  sq.  :  «  At  rabidae  tigres  absunt  et  saeua 
leonum  Semina,  nec  miseros  fallunt  aconita  legentis  »  est 
à  rapprocher  de  notre  Égl.,  v.  22  :  «  nec  magnos  metuent 
armenta  leones  »,  v.  24  :  «  et  fallax  herba  ueneni  ». 
Dans  TÉgl.  VII,  vil,  les  troupeaux  viennent  d'eux-mêmes, 
«  ipsi  »,  à  l'abreuvoir,  comme  ici  les  chèvres  rentrent 
d'elles-mêmes,  «  ipsae  »,  v.  21,  à  la  maison.  Le  gracieux 
mélange  du  v.  20  :  «  Mixtaque  ridenti  colocasia  fundet 
acanlho  »  n'a  rien  de  supérieur  au  talent  de  bouquetière 
que  déploient,  Égl.  Il,  47  sq.,  les  Nymphes  et  Corydon  lui- 
même  dans  un  passage  empreint,  il  est  vrai,  d'idéal.  Tout 
cela  est  fort  joliment  dit  avec  un  choix  d'épithètes  pitto- 
resques et  élégantes  :  «  errantis  »,  v.  19;  «  ridenti  »,  v.  20; 
«  lacté...  distenta  »,  v.  21  ;  «  magnos  »,  v.  22;  «  blandos  », 
V.  23;  '<  fallax  »,  v.  24;  «  Assyrium  »,  v.  25;  mais  en 


1.  L'idco  du  V.  22  :  «  Nec  magnos  raetiiont  armenta  leonos  »  a  déjà 
servi  à  Virgile  pour  peindre  les  bienfaits  que  l'apothéose  de  Daphnis. 
répand  sur  la  nature,  Égl.  V,  60  .  «  Nec  lupus  insidias  pecori...  » 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  241» 

somme  la  fantaisie  de  Virgile  ne  s'élève  pas  bien  haut;, 
rinvention  est  nulle;  il  se  borne  à  faire,  par  des  combinai- 
sons ingénieuses,  du  merveilleux  avec  du  réel  ^ 

B.  L'adolescence,  v.  26-36  2.  Nous  n'avions  pas  à 
demander  à  Virgile  ce  que  ferait  son  héros  pendant  son' 
jeune  âge;  adolescent,  il  faut  qu'il  s'occupe  :  il  apprendra 
l'histoire,  l'histoire  héroïque,  les  hauts  faits  de  son  père; 
il  se  rendra  compte  de  ce  qu'est  le  mérite.  Nous  voici- 
retombés  dans  le  réel;  ce  sont  là  des  études  auxquelles- 
devait  se  livrer  un  jeune  Romain  désireux  de  servir  son- 
pays. 

Cependant  la  nature  accentuera  son  retour  à  l'âge  d'or,. 
V.  28  sq.  :  «  Molli  paulatim  flauescet  campus  arisla  Incul- 
tisque   rubens   pendebit   sentibus   uua  Et  durae  quercus^ 
sudabunt  roscida  mella  ».  Ces  vers  sont  élégants  et  pitto- 
resques. Le  sens  c'est  que  la  terre  qui,  au  début,  ne  pro- 
duisait sans  culture  que  des  fleurs  et  des  plantes  d'agré- 
ment commencera,  sans  l'intervention  de  l'homme,  à  se 
couvrir  de  productions  utiles.  Les  v.  29  et  30  assurent  le- 
sens  du  v.  28  :  les  chênes  distilleront  le  miel;  la  grappe 
de  raisin  sera  suspendue  aux  buissons  incultes;  les  épis- 
ondoyants  doreront  la  plaine.  «  Campus  »  ce  sont  ici  les 
steppes  incultes,  les  terrains  vagues  par  opposition  aux 
champs  cultivés.  On  a  cru  que  le  miracle  consistait  dans- 
le  mot  «  molli  »  signifiant  des  épis  dépouillés  de  leurs- 
barbes  piquantes.  Je  pense  que  cet  adjectif,  en  tête  du  vers, 
n'a  qu'une  signification  pittoresque;  ce  qui  sera  merveil- 
leux, ce  sera  de  voir  les  vastes  plaines  (qui  ne  sont  pas  cul- 
tivées ou  qui  tout  au  moins  ne  le  sont  pas  dans  toute  leur 
étendue  ^)  devenir  blondes  sous  les  épis.  Toutefois,  comme 

1.  W.  Kloucek,  dans  son  édit.,  propose  de  placer  le  v.  23  après  le 
V.  20.  Mais,  au  v.  25,  Virgile  parle  encore  des  plantes  :  il  n'a  donc  pas. 
adopté  la  composition  simpliste,  qui  consiste  à  mettre  les  plantes  d'un- 
côté,  les  animaux  de  l'autre. 

2.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  69,  «...  haben  wir  nicht  zu. 
ijbersehen,  wio  taktvoll  Vergil  boidon,  der  Kindheit  und  dem  Junglings- 
alter,  ihren  Charakter  zu  wahren  gowusst  hat,  dort  Anmuth,  Milde, 
Gefahrlosigkeit  ;  hier  Thatcndrang,  Frcude  am  Wagnis  und  Uebung  der 
Kraft.  » 

3.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édit.,  croit  qu'avec  «  campus  »,  il  faut 
s.-ent.  «  incultus  »,  à  tirer  de  «  incultis  »  du  v.  29.  Ceci  no  se  justifie  pas. 
grammaticalement.  «  Campus  »  paraît  ici  opposé  à  «  ager,  arua  ». 

14 


242  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

l'humanité  n'aura  pas  encore  recouvré  toute  son  inno- 
cence, on  labourera  encore  le  sol,  v.  33.  Ainsi  il  y  aura 
d'une  part  le  blé  qui  poussera  tout  seul  et  d'autre  part  le 
blé  cultivé,  parallèlement  aussi  sans  doute  les  raisins  de 
vigne  et  les  raisins  de  ronces,  le  miel  des  abeilles  et  celui 
distillé  par  les  chênes.  Virgile  ne  nous  dit  pas  lesquelles 
de  ces  denrées  seront  préférées  des  gourmets;  il  y  aura 
là  une  époque  de  transition  assez  singulière. 

En  outre  ce  sera  le  moment  des  expéditions  guerrières; 
on  franchira  la  mer,  les  villes  seront  ceintes  de  remparts, 
on  recommencera  la  conquête  de  la  toison  d'or  avec  de 
nouveaux  Argonautes  et  un  autre  Tiphys,  la  guerre  de 
Troie  avec  un  nouvel  Achille.  Nul  doute  que  Virgile  n'ait 
voulu  mettre  sous  nos  yeux  la  génération  héroïque,  celle 
qui,  dans  J^es  (Euvres  et  les  Jours  d'Hésiode,  tels  qu'ils  nous 
sont  parvenus,  occupe  le  quatrième  rang  et  succède  à  Tàge 
d'airain,  v.  161  sq.  La  guerre  de  Thèbes  figure  dans 
Hésiode  :  il  n'en  est  pas  question  chez  Virgile  qui,  même 
dans  ses  autres  ouvrages,  ne  paraît  jamais  avoir  été  biea 
familier  avec  elle.  Ce  qui  est  assez  étonnant,  ce  sont  les 
traits  qu'il  ajoute  à  l'âge  héroïque.  Cet  âge  est  en  somme 
celui  qui  nous  est  représenté  dans  les  poèmes  homériques; 
or,  dans  ces  poèmes,  le  blé,  même  partiellement,  ne  pousse 
pas  tout  seul  et  l'on  ne  fait  point  la  vendange  sur  les  buis- 
sons. Ici  Virgile  fait  du  merveilleux  en  mélangeant  des 
choses  diverses  et  sa  description  manque  de  précision. 

On  ne  voit  pas  non  plus  ce  que  fera  pendant  toute  cette 
période  l'adolescent  de  Virgile.  11  n'est  pas  vraisemblable 
qu'il  passe  tout  ce  temps  enfoncé  dans  ses  lectures  et  Vir- 
gile ne  nous  dit  point  qu'il  prenne  une  part  quelconque 
aux  exploits  qui  s'accompliront  autour  de  lui.  Il  y  a  là 
une  faiblesse  de  caractéristique,  qui  restera  toujours  un 
des  défauts  du  poète. 

C.  L'âge  mûr,  v.  37-45.  Le  changement  de  la  nature  est 
accompli;  nous  sommes  en  plein  âge  d'or;  le  monde 
atteint  le  comble  de  la  félicité.  En  quoi  consistera  cette 
félicité?  Le  trafic  par  mer  cessera.  La  navigation  est  donc 
considérée  par  Virgile  (de  même  Horace)  comme  contraire 
aux  lois  de  la  nature.  Tous  les  pays  produiront  tout  ce 
dont  l'homme  a  besoin.  On  ne  bêchera  plus  la  terre,  on  ne 


LA  OIJATRIÈME   ÉGLOGUE  243 

taillera  plus  la  vigne;  les  bœufs  de  labour  n'auront  plus 
rien  à  faire.  La  laine  prendra  d'elle-même  les  couleurs 
qu'on  lui  donne  artificiellement  par  la  teinture  *.  Virgile 
insiste  sur  ce  détail,  qui  lui  fournit  des  vers  agréables  et 
presque  un  amusement  dans  le  goût  d'Ovide  2,  mais  qui 
avait  peut-être  une  signification  symbolique  ^. 

C'est  là  tout  ce  que  trouve  Virgile  pour  constituer  le 
bonbeur  de  l'humanité  :  sans  doute  ce  n'est  qu'une 
allégorie,  dont  il  recouvre  son  désir  très  sincère  de  voir 
cesser  les  guerres  civiles  et  les  violences  et  renaître  un 
ordre  de  choses  régulier.  Mais  c'est  cette  allégorie  que 
nous  avons  ici  à  juger;  or  elle  est  vieille  et  elle  est  pauvre. 
Virgile  ne  fait  que  s'inspirer  plus  ou  moins  directement 
d'Hésiode.  Quant  à  son  héros,  quel  rôle  pourra-t-il  jouer 
dans  cette  nature  affadie  et  insignifiante?  Le  poète  se  garde 
bien  de  nous  le  dire,  mais  nous  avons  le  droit  de  le  lui 
demander.  Il  ne  pourra  que  jouir  paisiblement  du  bonheur 
universel  sans  faire  œuvre  ni  morale,  ni  intellectuelle,  ni 

1.  Au  V.  45,  la  «  sandyx  »  est  une  couleur  minérale,  dont  Pline 
explique  la  composition  dans  un  passage  où  il  a  fait  sur  le  vers  en 
question  un  contresens  répété  par  nombre  de  commentateurs,  N.  H., 
XXXV,  6  (23)  :  «  Ilaec  (sandaraca)  si  torrcatur  aequa  parte  rubrica 
adnjixta,  sandycera  facit,  quamquam  animaducrto  Vergilium  existi- 
masse  herbam  id  esse  illo  uersu  :  «  Sponte  sua  sandyx...  »  Virgile 
dit  que  les  moutons  en  paissant  dans  les  'prés  prendront  la  couleur  du 
murex,  du  lutum,  de  la  sandyx,  c.-à-d.  que  les  herbes  qu'ils  paîtront 
leur  donneront  ces  couleurs.  Or  le  murex  est  une  coquille,  et  il  n'y 
aura  pas  de  plante  de  ce  nom  à  l'âge  d'or,  le  lutum  est  la  gaude,  plante 
tinctoriale,  mais  ce  n'est  pas  justement  en  mangeant  de  la  gaude  que 
les  moutons  prendront  la  couleur  qu'on  en  tirait;  ils  ne  mangeront  pas 
de  sandyx  (pas  plus  qu'ils  ne  mangeront  de  murex),  et  pourtant  leur 
toison  se  teindra  en  cinabre.  Donc  Virgile  veut  dire  tout  simplement  que 
les  plantes  qu'ils  brouteront  à  cette  époque  —  ce  sera  là  une  propriété 
nouvelle  et  merveilleuse  —  leur  donneront  les  couleurs  qu'on  obtient 
de  son  temps  artificiellement  au  moyen  du  murex,  du  lutum,  de  la 
sandyx. 

2.  E.  Glaser  a  émis  cette  théorie  qu'il  y  avait  dans  la  IV°  Égl.  un  élé- 
ment d'exagération  comique  et  humoristique,  par  ex.  P.  Vergilius  Maro 
aie  Naturdichter  und  Theist,  p.  118.  C'est  une  erreur;  Virgile  est  par- 
faitement sérieux.  Il  se  peut  qu'il  se  trompe  parfois  et  qu'il  nous  fasse 
sourire,  comme  ici  ;  mais  son  intention  est  d'être  magnifique  et  gran- 
diose. Cf.  A.  Przygode,  Op.  laud.^  p.  20. 

3.  Serv.  Daïiielin.,  ad  IV,  23  :  «  traditur  enim  in  libris  Etruscorum,  si 
hoc  animal  mire  et  insolito  colore  fuerit  infcctum,  omnium  rerum  feli- 
citatem  imperatori  portendi  ». 


544  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

même  physique.  La  pauvreté  du  fond  se  montre  ici  toute 
nue. 

V,  V.  46-47.  L'intervention  des  Parques  et  du  destin 
montre  bien  que  Virgile  est  sûr  de  sa  prédiction  et  qu'il 
tt'a  nullement  songé  à  se  réfugier  derrière  le  caractère 
hypothétique  que  lui  attribue  M.  Sonntag.  Une  préoccu- 
•pation  si  mesquine  n'est,  du  reste,  pas  compatible  avec 
.le  ton  enthousiaste  de  tout  le  morceau.  Au  v.  46,  W.  C. 
F.  Walters*  a  bien  fait  voir  que  «  Talia  saecla  »  est  un 
accusatif  dépendant  de  «  currite  ».  A.  Forbiger*,  ad  h.  L, 
après  Steinmetz  et  Dietsch,  a  remarqué  justement  qu'il  ne 
s'agissait  pas  uniquement  ici  de  quelque  chose  d'ana- 
logue à  la  construction  bien  connue  «  currere  aequor,  sta- 
<lium...  etc.  »  ;  les  fuseaux  des  Parques  ne  se  contentent  pas 
•de  parcourir  les  siècles;  ils  les  font  (saecla  el'ficerecurrendo). 

VI,  V.  48-63.  Dans  la  conclusion,  les  v.  48  sq.  :  «  Adgre- 
•dere  o  magnos...  etc.  »  ne  sauraient  s'adresser  à  l'homme 
fait  qui  va  entrer  dans  la  carrière  des  honneurs.  L'âge 
mûr  vient  d'être  décrit  et  il  n'y  a  pas  de  raison  pour  que 
Virgile  revienne  au  début  de  cet  âge  mùr.  Il  retourne 
^onc  ici  à  son  point  de  départ.  En  effet,  pour  que  ces 
•destinées  merveilleuses  s'accomplissent,  il  faut  que  l'en- 
fant naisse.  Virgile  l'exhorte  donc  à  venir  au  monde. 
Les  «  magni...  honores  »  dont  il  est  question  ici  ne  sont 
pas  en  opposition  avec  les  «  munuscula  »  du  v.  18.  Ce 
sont  toutes  les  distinctions  dont  il  sera  l'objet,  toute 
sa  carrière  glorieuse  que  Virgile  envisage  d'ensemble  ^. 
•Quant  aux  v.  50  sq.,  on  a  expliqué  «  conuexo  nulanlem 
pondère  »  par  les  tressaillements  qu'éprouverait  l'univers  à 
l'approche  de  l'événement  décisif;  mais  «  nutantem  »,  dans 
•ce  sens,  ne  parait  pas  pouvoir  s'appliquer  à  «  terrasque 
tractusque  maris  ».  Heyne  ^  propose  une  autre  explication 
appuyée  par  Wunderlich  et  Wagner  :  «  nutantem  »  serait 


1.  The  Classical  lieview,  vol.  VIII,  1894,  p.  250-251,  Xotes  on  Vergil. 
L'auteur  cite  Symmaque,  Laud.  in  Grat.,  ch.  ix,  Seeck,  p.  332  :  «  Et  ucre, 
si  fas  est  praesagio  futura  conicere,  iamduduin  aiireum  sacculum  currunt 
fusa  Parcarum.  » 

2.  E.  Krause,  Op.  laiid.^  p.  48  :  «  fac  ut  vitara  tuam  honorum  i.  c.  fcli- 
><;itatis,  quam  aurea  aetas  praebebit,  plcnam,  ineas  ». 

3.  II cy ne-Wagner  *,  ad  h.  l. 


LA   QUATRIEME   EGLOGUE  245 

un  verbe  d'état  signifiant  «  incliné  sous...,  pliant  sous..., 
et  ne  se  rapportant  qu'à  «  mundurn  »,  et  le  sens  serait 
«  aspice  mundum  terrasque...  ut  laetaulur  *  omnia...  » 
Cette  explication  me  parait  préférable. 

Ce  qui  est  surtout  intéressant  dans  cette  conclusion,  ce 
sont  les  déclarations  de  principe  et  les  soubaits  person- 
nels que  Virgile  y  a  intercalés,  y.  53-59.  Il  désire  vivre 
assez  longtemps,  avoir  assez  de  soufQe  pour  chanter  les 
exploits  de  son  héros,  «  tua  dicere  facta  »,  v.  54.  On  ne  voit 
pas  trop  ce  qu'il  aura  à  chanter  et  quels  pourront  bien 
être  ces  exploits.  Il  l'a  amené  jusqu'à  l'Age  mûr  sans  lui 
donner  une  activité  quelconque,  et,  une  fois  l'univers  plongé 
dans  les  délices  de  l'âge  d'or,  on  ne  voit  pas  à  quoi  cette 
activité  pourrait  s'employer.  Mais  le  passage  est  très  inté- 
ressant en  ce  qui  concerne  Virgile  lui-même  :  il  suscite 
deux  observations.  D'abord  ce  que  Virgile  entrevoit  pour 
plus  tard,  c'est  une  sorte  de  poème  épique.  La  tentative 
de  grande  poésie  que  représente  la  IV  Egl.  ne  doit  donc 
pas  rester  isolée;  ce  n'est  qu'un  acheminement  vers  une 
oeuvre  autrement  vaste  et  magnifique.  Nous  tenons  de  sa 
bouche  l'aveu  qu'il  n'a  pas  l'intention  de  rester  éternelle- 
ment confiné  dans  la  poésie  bucolique,  qui  n'est  pour  lui 
qu'un  début.  Tout  le  long  de  sa  vie  il  a  manifesté  des  inten- 
tions de  poème  héroïque.  Dans  la  VIII*'  Égl.,  v.  7  sq.,  il 
espère  pouvoir  un  jour  célébrer  Pollion  :  «  mihi  cura  liceat 
tua  dicere  facta  »  (c'est  exactement  la  même  expression 
qu'ici).  Dans  les  Géorgiques,  III,  46  sq.,  il  promet  de  chanter 
les  combats  d'Octave.  11  aimait  donc  à  caresser  des  projets 
d'épopée,  qu'il  n'a  point  réalisés  sous  la  forme  entrevue. 
Ces  trois  indications  s'appliquent  à  trois  héros  qu'il  a  fina- 
lement délaissés;  mais  elles  sont  dans  le  même  sens  et 
elles  indiquent  des  intentions  bien  arrêtées.  Ensuite,  ce 
qui  est  curieux,  c'est  l'assurance  avec  laquelle  Virgile  parle 
ici  de  lui-même  ;  il  se  fait  fort,  v.  55  sq.,  de  n'être  pas  infé- 
rieur aux  anciens  chantres  mythologiques,  Orphée,  Linus, 
et  de  l'emporter  sur  le  dieu  Pan  lui-même.  Sans  doute, 

1.  «  Laetantur  »  est  la  leçon  do  R.  Il  semble  qu'il  faille  radinottro  ;  cf. 
Égl.  V,  V.  6  sq.  GebsLuer^  De  poetantm  graecorum...^  p.  29  sq.,  rapproche 
l'indicatif  dans  Théocrito  après  65ccrai,  îSe,  oprj  ;  mais  c'est  une  cods- 
truction  qui  est  fréquente  chez  les  comiques  latins. 

14. 


246  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIBGILE 

ce  qui  le  soutiendra,  ce  sera  la  matière  et  sou  affection 
enthousiaste  pour  son  héros;  mais  enfin,  il  affirme  nette- 
ment son  mérite.  11  a  été  parfois  très  modeste  en  parlant 
de  lui-même,  par  ex.,  Géorg.y  11, 483  sq.  Ailleurs,  ici  par  ex. 
et  Géorg,,  111,  8  sq.,  il  montre  qu'il  a  conscience  de  ce  qu'il 
vaut.  Ce  sont  là  des  contradictions  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de 
chercher  à  concih'er;  il  n'y  faut  voir  que  les  fluctuations  de 
la  pensée  d'un  poète  toujours  inquiet,  ayant  des  périodes 
de  découragement,  où  il  doutait  de  lui,  et  des  moments 
de  fierté,  où  il  se  rendait  compte  de  sa  valeur.  Ici  l'assu- 
rance du  ton  est  bien  d'accord  avec  l'emphase  voulue  de 
tout  le  morceau. 

Après  ces  confidences  personnelles,  où  Virgile  se  met  en 
scène,  nous  revenons  au  sujet,  c.-à-d.  à  la  naissance  de 
l'enfant,  et  la  pièce  se  termine  par  un  petit  tableau  d'affec- 
tion famihale.  On  a  beaucoup  discuté  pour  savoir  si  le 
V.  60  :  «  risu  cognoscere  matrem  »  signifiait  :  montre 
que  tu  reconnais  ta  mère  en  lui  souriant  ^,  ou  :  reconnais 
ta  mère  à  son  sourire*.  La  première  explication  est  mieux 
d'accord  avec  le  v.  61  ^  :  la  mère  est  épuisée  par  de  longs 
mois  de  souffrance  :  sa  récompense  naturelle  c'est  le  sou- 
rire de  l'enfant  qui  la  reconnaît*.  Avec  la  seconde,  l'atti- 
tude de  l'enfant  est  plus  passive.  Le  sens  de  ce  passage 
est  étroitement  apparenté  avec  la  leçon  qu'on  adopte 
pour  le  V.  62  :  «  cui  non  risere  parentes  »,  mss.,   ou 

1.  Scrvius,  AVagncr,  Ladewig,  Benoist,  Kolster  et  Przygodc,  Op.  laiid., 
p.  18  :  «  reconnais  ta  raôre  par  ton  sourire  ».Kern,  Forbiger*  :  «  recon- 
nais ta  mère  en  riant  »  ;  il  y  a  une  nuance.  «  Cognoscere  »  n'est  pas 
synonyme  de  «  agnoscero  »  ;  c'est  «  commencer  à  connaître  quelqu'un 
[qu'on  ne  connaît  pas  encore)  ». 

2.  Hoyne,  Voss,  "NVunderlich,  Diintzer,  E.  Krause,  Op.  laud.,  p.  49. 
R.  Maxa,  qui  admet  l'explication  allégorique  do  Kolster  (la  mère  est 
Rome,  l'entant  le  nouus  ordo  saeculorum),  adopte  cette  explication  en 
insistant  sur  l'importance  du  second  «  incipe  »,  Zeitschr.  f.  d.  ôsterrei- 
chischen  Gymnasien,  ai»»"  Jahrg.,  1883,  p.  2^49-251. 

3.  Bien  que  Virgile  n'ait  pas  exprimé  la  particule  «  nam  »,  le  v.  61 
est  explicatif.  Do  même,  ibid.,  v.  10  :  «  Casta  fauo  Lucina  :  tuus  iani 
rognât  Apollo  ».  Les  deux  passages  sont  identiques,  et  des  deux  côtés 
le  second  membre  doit  commencer  logiquement  par  :  car. 

4.  E.  Glaser,  dans  son  édition,  ad.  h.  l.  :  «  Poetisch  schôner  Iftchelt  das 
Kind,  seine  Muttcr  erkennend,  ihr  entgcgen,  und  zwar  dios  Erkennen 
durch  soin  Lficholn  kund  gebend...  "NVas  ist  aber  den  Eltern  lieber  als 
das  Lftcheln  der  Sauglinge  ?...  » 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  247 

fl  qui  non  risere  parenti  *  »,  Quintilien.  Avec  la  première,  c'est 
la  mère  qui  rit  :  donc  il  en  est  de  même  au  v.  60.  Avec  la 
seconde,  c'est  Tenfant  qui  rit  :  il  en  est  de  même  au  v.  60. 
Au  V.  60,  le  rire  de  Tenfant  paraît  plus  d'accord  avec  le 
contexte:  c'est  donc  une  raison  d'adopter  la  leçon  de  Quin- 
tilien. Quant  à  Tcxplication  mixte,  qui  consiste  à  l'aire  rire 
l'enfant,  au  v.  60,  et  à  expliquer  que  sa  mère  lui  répond 
par  un  sourire,  v.  62,  c'est  une  subtilité  des  commenta- 
teurs. 

L'explication  vulgaire  (Heyne,  Benoist)  du  v.  63,  par  l'al- 
lusion à  Vulcain,  parait  satisfaisante  :  Jupiter  refusa  de 
l'admettre  à  la  table  des  dieux  et  Minerve  n'en  voulut 
point  pour  époux  ^, 

Telle  est  cette  IV®  Églogue,  œuvre  patriotique,  qui,  au 
point  de  vue  des  sentiments  exprimés,  fait  honneur  à  Virgile, 
et  qui  est  le  premier  en  date  des  morceaux  à  tendance 
politique  et  sociale,  qu'il  aimera  toujours  à  composer  et 
dont  il  insérera  quelques-uns  dans  les  Géorgiques  et  dans 
TEnéide.  Au  point  de  vue  de  rexécution,  ni  l'élégance, 
ni  la  magnificence  du  style  n'ont  fait  défaut  à  Virgile;  il 
avait  dès  ce  moment  à  sa  disposition  une  forme  suffisante 
pour  la  haute  poésie;  ce  qui  lui  a  manqué,  c'est  l'inven- 
tion. 11  combine  avec  art  des  éléments  préexistants;  il  ne 
trouve  rien  dans  son  propre  fond.  L'imagination  est  pauvre 
et  la  conception  faible. 

La  qucstiçn  des  imitations  de  Virgile  ne  se  pose  pas 
pour  cette  Eglogue  dans  les  mêmes  conditions  que  pour 
les  précédentes.  Traitant  un  sujet  national,  il  ne  trouvait 
rien  d'analogue  chez  Théocrite.  Aussi  n'a-t-on  pu  faire 
que  quelques  rapprochements  de  style  et  de  tournure  dont 
plusieurs  sont  même  assez  douteux*. 

1.  R.  C.  Seaton,  dans  The  Classical  lieview,  vol.  VII,  1893,  p.  199-200, 
est  revenu  à  la  leçon  do  Scaligcr  :  «  qui  non  risere  parentes  »,  qui  est 
inadmissible. 

2.  Voss,  ad  h.  /.,  croit  qu'il  y  a  là  une  allusion  à  un  ancien  usage 
romain.  Cf.  E.  Krausc,  Op.  laud.,  p.  50.  R.  C.  Seaton,  /.  /.  :  «  No  otUer 
commentators,  as  far  as  I  know,  hâve  attemptcd  an  explanation,  and 
yet  one  scems  rcquired.  Perhaps  it  may  be  after  ail  merely  a  high- 
flown  way  of  expressing  an  old  nurse's  saw  that  a  duU  infant  comes  to 
a  bad  end  ». 

3.  Gcbauer,  De  poetarum  graecorum...^  p.  42,  à  propos  de  IV,  34,  et 
de  la  copule  avant  un  mot  répété  après  la  coupe  xaTOt  rpiTOV  Tpcx^îo^) 


t248  ÉTUDE   SUK   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Ce  n'est  pas  lui  qui  a  inventé  les  Muses  de  Sicile,  «  Srce- 
iides  Musae  »,  v.  i.  Les  Nymphes  de  la  Sicile  n'avaient  pas 
•été  élevées  par  la  mythologie  à  la  dignité  de  Muses,  comme 
•celles  de  l'Olympe  de  la  Piérie  et  de  l'Hélicon  de  Béotie. 
Mais  lorsque  Théocrite  eut  fait  de  la  poésie  pastorale  de 
Sicile  un  genre  littéraire,  ses  successeurs  purent  parler  des 
Muses  de  Sicile.  Elles  sont  conviées  au  deuil  que  cause  la 
'mort  de  Bion  dans  FFd.  III  de  [Moschos]  au  vers  du  refrain  : 
««  "Ap^STS  SixeXixal  xw  7r£v6eoç  àp^^ere  Moîdai  ».  C'est  là  que  Vir- 
gile paraît  les  avoir  prises  :  le  rôle  qu'il  leur  donne  — 
•chanter  le  bonheur  prochain  de  l'humanité  —  est  moins 
approprié  à  leur  nature  que  celui  qu'elles  ont  dans  la 
pièce  en  question  —  pleurer  sur  le  tombeau  d'un  poète 
iucolique.  C'est  peut-être  à  la  même  pièce  qu'il  a  emprunté 
l'idée  que,  si  Pan  se  mesurait  avec  lui  dans  le  domaine  de 
la  poésie,  Pan  serait  vaincu  :  [Moschos],  III,  v.  56  sq.   : 

*  Ilavi  cpépo)  To  [iéXi(T{jLa  ;  Tci^'  àv  xal  xeTvoçepetaai  Tb  CTOfia  Ôsipiat- 
voi,  (AT)  ôeuTEpa  (TEio  çlpY)Tat  >.  Il  n'y  a  toutefois  pas  d'imitation 
4e  style.  Les  vers  de  [Moschos]  sont  précieux  et  l'idée  timi- 
dement exprimée,  ceux  de  Virgile  plus  catégoriques. 

Il  y  a  dans  la  IV^  Égl.  des  imitations  sporadiques  d'au- 
tres écrivains,  imitations  qui  sont  surtout  intéressantes, 
parce  qu'elles  nous  apprennent  quelles  étaient,  à  l'époque 
des  Bucoliques,  les  études  que  faisait  Virgile.  Il  serait  tout 
à  fait  contraire  à  la  vérité  de  le  considérer  à  ce  moment 
-comme  confiné  dans  la  lecture  de  Théocrite.  Au  v.  26, 
l'expression  «  laudes  heroum  »  paraît  être  la  traduction  de 
l'expression  homérique, I/.I,  524  sq.,  «xXIa  àvôpàiv  'Hptowv  ». 
11  avait  donc  inauguré  déjà  ce  commerce  avec  les  poèmes 

rapproche  l'usage  de  Théocrite;  p.  47,  à  propos  de  IV,  51,  et  de  la  triple 
répétition  de  «  que  »,  il  rapproche  l'usage  de  Théocrite  et  des  autres 
jpoôtes  grecs;  p.  49,  il  croit  qu'aux  v.  60-62,  Virg.  a  voulu  rivaliser  avec 
Théocrite,  XXIV,  7  sq.  (arbitraire);  p.  49  de  la  répétition  de  IV,  24  sq., 
il  rapproche  Théocrite,  XII,  1  sq.  ;  p.  62  de  la  répétition  des  v.  IV, 
58  sq.,  il  rapproche  des  répétitions  analogues  dans  Théocrite,  XI,  22  sq. 
«t  XXII,  25  sq.  ;  Quatenus  Vergilius  in  epitlietis...,  p.  0.  il  rapproche,  IV, 
^,  de  Th.,  I,  46,  corrigé  par  Ahrens;  p.  10  :  «  magnus  Achilles  »,  IV, 
26,  d'*A-/i>eùç  M-éyaÇ»  Théocr..  XVI,  74,  mais  en  faisant  remarquer  que 
^xéyaçest,  bien  avant  Théocrite,  chez  les  poètes  grecs  une  épithète  ordi- 
naire des  dieux  et  des  héros  (de  môme  magnus  chez  les  Latins)  ;  p.  11  : 

*  formosus  ApoUo  »,  IV,  57,  de  [Théocr.],  XX,  33,  e  conj.  Brigsii. 


I 


LA   QUATRIÈME   ÉGLOGUE  249 

homériques,  dont  plus  tard  il  tirera  tant  de  fruit  pour 
son  Hinéide.  Il  avait  déjà  fait  connaissance  avec  les  Phé- 
nomènes d'AralosS  dont  il  se  servira  surtout  au  moment 
des  Géorgiques.  Bien  qu'il  ne  songeât  pas  encore  à  écrire 
un  poème  rustique,  bien  qu'il  ne  se  douUU  pas  qu'il 
marcherait  sur  les  traces  d'Hésiode,  surtout  dans  son 
premier  livre  des  Géorgiques,  il  était  déjà  familier  avec 
Us  Œuvres  et  les  Jours;  or,  dans  la  VI*  Égl.,  qui,  pour  la 
date  de  la  composition,  est  bien  voisine  de  la  IV^,  il  parle 
justement  d'Hésiode  en  termes  très  honorifiques.  Il  lui 
a  pris  quelques  traits  de  sa  peinture  de  l'âge  d'or.  Les 
V.  34-36  paraissent  inspirés  de  161-165  (v.  164  sq.  :  Toù; 
èk  %<x\  êv  VTJeo-o-iv  Oitàp  fJLsya  XaUpta  ÔaXàdOTfjç  'Eç  Tpoir,v  à^ayoïv 
*E>ivrjç  evex'  rjuxofioio),  bien  qu'il  ne  soit  pas  question  dans 
Virgile  de  la  guerre  de  Thèbes.  Mais,  si  le  rapport  est  loin- 
tain, il  n'en  est  pas  de  même  entre  les  v.  38-39  de  Virgile  : 
<t  Cedet  et  ipse  mari  uector,  nec  nautica  pinus  Mutabit 
merces  :  omnis  feret  omnia  tellus  »  et  les  v.  236-237  d'Hé- 
siode :  «  0aXÀoy(Ttv  Ô'  àyaÔûidi  oiapiirepé;  *  oùÔ'  èiri  vr,t5v  Nto-o-ovtai, 
xapTTov  6's  (fépei  i^tihuapoç  ctpoupa  »,  quoique  le  sens  soit  en 
somme  assez  difïérent.  Hésiode  parle  simplement  des 
hommes  justes,  qui,  en  récompense  de  leur  vertu,  trou- 
vent sur  leur  propre  territoire  leur  subsistance,  sans  avoir 
besoin  de  courir  les  aventures;  il  semble  opposer  les  popu- 
lations agricoles  et  laborieuses,  qui  cultivaient  la  terre, 
aux  brigands  qui  écumaient  la  mer  et  exerçaient  la  pira- 
terie, contraste  réel  à  un  certain  moment  de  l'histoire 
primitive  de  la  Grèce.  Virgile  imagine  simplement  un  état 
de  civilisation  de  l'humanité,  où  le  commerce  par  mer  sera 
complètement  supprimé.  De  quelque  chose  de  réel,  il  fait 
un  état  imaginaire. 

En  outre  nous  trouvons  dans  cette  Églogue  quelques 
passages  qui  nous  éclairent  sur  les  rapports  de  Virgile 
avec  les  poètes  latins,  ses  prédécesseurs.  11  n'en  faisait  pas 
(i  et  il  était  loin  de  les  négliger. 

Le  V.  IV,  34  sq.  :  «  Aller  erit  tura  Tiphys  et  altéra  quae 
uehat  Argo  Delectos  heroas...  »  paraît  s'appuyer  sur  un 
vers  de  la  Médée  d'Ënnius,  209  :  n  Argo  quia  Argiui  in  ea 

I.  Cf.  p.  221. 


250  ETUDE   SUR   LES   BUCOUQUES  DE   VIRGILE 

delecti  uiri  Vecti...  »  et  le  fait  est  très  important.  Virgile, 
dans  rÉnéide)  a  fait  à  Eanius  des  emprunts  caractéristi- 
ques. Il  avait,  dès  l'époque  des  Bucoliques,  commencé  à 
le  lire  et  à  lui  faire  des  emprunts. 

Dans  l'histoire  littéraire  de  Rome,  Virgile  succède  à 
l'école  de  Catulle  et  les  principes  poétiques  qui  le  guident 
dans  les  Géorgiques  et  dans  l'Enéide  sont  très  différents 
de  ceux  de  cette  école;  mais,  à  l'époque  des  Bucoliques, 
il  l'admirait,  au  contraire,  et  il  songeait  à  s'y  rattacher; 
cf.  ligl.  IX,  35  sq.  Ce  n'était  pas  une  simple  estime  plato- 
nique qu'il  lui  témoignait;  car,  dans  sa  IV®  Égl.,  il  a  imité 
deux  fois  le  poème  LXIV  de  Catulle;  il  l'avait  donc  lu  et 
lu  comme  un  modèle.  Catulle  avait  dit,  v.  39  sq.  :  «  Non 
humilis  curuis  purgatur  uinea  rastris^  Non  glaebam  prono 
conuellit  uomere  taurus,  Non  faix  atténuât  frondatorum 
arboris  umbras  »,  Virgile  dit,  IV,  40  sq.  :  «  Non  rastros 
patietur  humus,  non  uinea  falcem;  Rohustus  quoque  iam 
tauris  iuga  soluet  aratov))'^  l'imitation  n'est  pas  littérale  ; 
mais  il  y  a,  à  la  fois,  emprunt  de  mots  et  emprunt  d'idée. 
Seulement,  Virgile  applique  à  l'âge  d'or  comme  état'défi- 
nitif  ce  qui,  dans  Catulle,  n'est  qu'un  état  momentané,  et 
l'effet  de  l'unanimité  des  habitants  de  la  Thessalie  à  appor- 
ter leurs  hommages  à  Pelée.  Il  fait  du  merveilleux  avec 
du  réel.  Ce  qui  prouve  son  éclectisme,  c'est  qu'à  cette  imi- 
tation de  Catulle  il  a  mêlé  un  souvenir  d'un  autre  poète 
contemporain  de  Catulle,  mais  d'une  école  opposée,  de 
Lucrèce,  V,  933  sq.  :  «  Nec  robustus  erat  curui  moderator 
aratri  Quisquara  ».  Or  la  sixième  Eglogue  nous  montrera 
qu'à  ce  moment  il  lisait  Lucrèce  avec  une  grande  atten- 
tion. Les  V.  46-47  de  l'Egl.  IV  sont  une  réminiscence  évi- 
dente du  refrain  du  chant  des  Parques  dans  le  poème  LXIV, 
V.  326  sq.  :  «  Sed  nos  quae  fata  secuntur  Currite  ducentes 
subtegmina  currite  fusi  ».  Ici  Virgile  s'est  permis  une  con- 
struction hardie  qui  n'est  pas  dans  le  modèle;  il  en  a 
modifié  le  style  en  le  rendant  plus  concis  et  plus  poétique. 


CHAPITRE   VIII 


La  sixième  Ëglogue. 


La  VI^  Égl.  offre  une  nouveauté  de  forme  intéressante  : 
elle  débute  par  un  préambule,  dans  lequel  l'auteur,  s'adres- 
sant  à  Varus,  l'entretient  de  choses  qui  les  conciernent 
l'un  et  l'autre  personnellement.  Elle  s'annouce  ainsi 
comme  une  véritable  épître,  et  ces  vers  doivent  être  exa- 
minés de  près,  car  ils  contiennent  des  renseignements 
précis  sur  l'état  d'esprit  du  poète,  sur  la  façon  dont  il  j 
envisageait  le  genre  bucolique,  sur  ses  rapports  avec  J 
Varus. 

Le  sens  en  a  été  très  discuté,  et  l'incertitude  des  com- 
mentateurs provient  de  ce  que  le  texte  se  prête  à  deux 
interprétations  différentes.  Celle  que  j'adopte  est  en 
grande  partie  celle  que  W.  H.  Kolster  a  développée  après 
Heyne  et  Wagner  d'une  façon  excellente. 

La  première  *  occupation  de  Virgile  a  été    la   poésie 

1.  C'est  ainsi  que  j'entends  «  Prima  ».  Cf.  A.  Forbiger  ♦,  ad  h.  l.  Vir- 
gile distingua  trois  époques  dans  sa  production  littéraire  :  une  première, 
dans  laquelle  il  a  cultivé  la  poésie  bucolique,  v.  1-2;  une  seconde,  dans 
laquelle  il  s'est  exercé  à  l'épopée,  v.  3-5;  une  troisième,  la  période 
actuelle,  dans  laquelle  il  revient  au  genre  bucolique,  v.  6  sq.  «  Prima  » 
est  opposé  à  «  Cum  canerera  »  ;  si,  au  y.  3,  il  avait  introduit  un  mot 
ayant  le  sens  de  «  postea  »,  sa  pensée  serait  parfaitement  claire,  et 
aucune  discussion  ne  serait  possible.  Ce  mot  manquant,  on  a  pu  en- 
tendre autrement  la  succession  des  trois  périodes,  et,  après  Servius, 
suivi  par  Spohn  et  Voss,  comprendre  de  la  façon  suivante  :  «  Ma  muse 
est  la  première  qui  ait  introduit  la  poésie  bucolique  dans  la  littérature 
latine;    en    effet,  lorsque  je    m'exerçais   à  l'épopée,  Apollon  m'en   a 


252  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

bucolique.  Ceci  concorde  avec  ce  que  dous  savons  d'ail- 
leurs. Le  sentiment  qu'il  exprime  sur  le  genre  bucolique 
est  celui  auquel  il  nous  a  habitués  :  ce  sont  des  poésies 
légères,  «  ludere  »,  v.  \,  composées  à  l'imitation  de  Théo- 
^rite,  «  Syracosio...  uersu  »,  v.  1.  C'est  ainsi  que  dans  la 
IV®  Égl.,  dont  celle-ci,  qui  est  d'une  époque  très  voisine, 
doit  être  rapprochée,  il  invoque  les  Muses  de  Sicile  «  Sice- 
lides  Musae  »,  v.  1.  Ce  genre,  il  ne  Ta  pas  trouvé  au-des- 
sous de  lui,  «  dignata  est  »,  v.  1,  et  sa  muse  rustique, 
«  Nostra...  Thalea  »,  n'a  pas  rougi  d'habiter  les  forêts  *.  11 
y  a  là  évidemment  une  réponse  à  des  critiques  qui  avaient 
été  formulées;  comme  ces  critiques  sont  déjà  mention- 
nées dans  les  pièces  précédentes  et  qu'elles  sont  mises  en 
relation  directe  avec  PoUion,  III,  84  :  •  Polio  amat  nos- 
tram,  quamuis  est  rustica,  musam  >,  et,  IV,  2  :  «  Non  omnis 
arbusta  iuuant  humilesque  myricae  »,  nous  pouvons  en 
conclure  qu'elles  émanaient  de  Pollion  et  de  son  cercle, 
que  Virgile  en  reconnaissait  jusqu'à  un  certain  point  la 
justesse,  mais  que,  malgré  tout,  il  s'en  tenait  au  genre 
bucolique  comme  étant  le  plus  conforme  actuellement  à 
son  talent.  Dans  la  IV<^  Égl.,  il  fait  une  concession  :  il 
élève  le  ton  tout  en  continuant  à  chanter  les  forêts.  Ici,  il 
affirme,  comme  nous  allons  le  voir,  sa  volonté  de  persister 
dans  le  genre  pastoral,  et  pourtant,  sans  en  rien  dire,  il 
aborde  des  sujets  tout  à  fait  nouveaux  :  à  ce  point  de 
vue,  la  VI^  Egl.,  comme  la  IV*',  est  une  tentative  pour  se 
frayer  une  voie,  mais  dans  une  direction  qui  n'est  nulle- 
ment celle  de  la  IV®. 

Virgile  convient  pourtant  qu'il  s'est  exercé  dans  l'épopée  : 
c  Cura  canerem  reges  et  proelia  »,  v.  3.  De  quelle  nature 

détourné;  actuellement  donc,  je  compose  une  bucolique  '».  Avec  cetto 
interprétation,  la  période  des  essais  épiques  est  la  première;  mais  cetto 
interprétation  no  concorde  pas  avec  le  véritable  sens  de  :  «  Cum 
canerem  reges  et  proelia  ».  C'est  celle  qu'adopte  M.  Sonntag,  Op.  laud.^ 
p.  107,  en  renvoyant  aux  Scholia  Veronensia. 

I.  Serv.  ad  VI,  2,  rapproche  le  v.  29  de  la  II«  Égl.  :  «  Atque  humilis 
habitare  casas  »  ;  le  rapprochement  qui  s'impose,  c'est  celui  du  v.  60 
de  l'Égl.  II  :  «  habitarunt  di  quoque  siluas  ».  Il  semble  qu'il  y  ait  là  uno 
allusion  directe.  Non  seulement,  dans  ses  Églogues  postérieures,  Virgilo 
fait  des  allusions  aux  précédentes,  mais  il  reprend  des  expressions  déjà, 
employées  et  qui  font  partie  de  son  vocabulaire  bucolique. 


LA  SIXIEME   ÉGLOGUE  253 

était  cette  épopée  et  en  quelle  circonstance  a-t-il  pu  l'en- 
treprendre? Les  commentateurs  anciens  étaient  fort 
embarrassés  de  le  dire.  Serv.,  ad  VI,  3  :  «  ...  significat  aut 
Aeneidem  aut  gesla  regum  Albanorum,  quae  coepta  omisit 
nominum  asperitate  deterritus  ».  Serv.DanieUn.,ibi(l.  :  «  Alii 
Scyllam  eum  scriberc  coepisse  dicunt,  in  quo  libro  Nisi  et 
Minois,  régis  Cretensium,  bellum  describebat;  alii  de 
bellis  ciuilibus  dicunt;  alii  de  tragoedia  Thyestis.  »  Schol. 
Bem.,  VI,  Prooem.,  p.  792  :  «  In  hacecloga  ostenditur  quod 
primo  Virgilius  Aeneidos  adgressus  est  scribere,  sed 
Augusti  rogatu  ^  humillima  idest  Bucolica  conscripsil...  »  ; 
ad  V.  3  :  «  Eleganter  declaratur  hoc  uersu  Virgilius  ante 
hoc  Carmen  coeptos  Aeneidos  libros  habuisse  in  honorem 
regum  Romanorum,  et  proposito  omisso  Augusti  iraperio 
minora  potius  carmina  scripsit.  îunilius  Flagriiis  dicit... 
Cum  canerem  reges,  idest  cum  canere  uellem  reges  Roma- 
norum siue  Albanorum,  uel  uellem  Aeneidos  scribere...  » 
ad  Y.  5  :  «...  ad  illud  refert,  quod  coepisset  Albanorum 
reges  et  bella  describere  Virgilius,  sed  territus  insuauitate 
carminis  desisset.  Junilius  dicit.  »  Suétone-Donat,  19  : 
«  Mox  cum  res  Roraanas  inchoasset,  offensus  materia  ad 
Bucolica  transiit.  »  Nous  avons  le  choix  entre  des  explica- 
tions très  différentes.  Ni  le  poème  de  Scylla  (sans  doute  à 
cause  du  Ciris)^  ni  la  tragédie  de  Thyeste  ne  paraissent 
avoir  d'autre  valeur  que  celle  de  conjectures  en  Tair.  Nous 
avons  une  preuve  certaine  que  Virgile,  à  l'époque  qui 
nous  occupe,  ne  songeait  pas  encore  à  l'Enéide,  et  c'est 
lui-même  qui  nous  la  donne  :  en  effet,  il  ne  la  prévoyait 
pas  encore  lorsqu'il  écrivait  ses  Géorgiques,  III,  10,  sq.  A 
ce  moment,  il  conçoit  pour  plus  tard  une  épopée  qui 
aura  pour  sujet  les  batailles  de  César-Auguste  rattaché 
à  ses  ancêtres  troyens;  mais,  parmi  ces  ancêtres,  Énéc 
n'est  même  pas  nommé.  Les  commentateurs  vont  donc 
contre  la  réalité  des  faits,  lorsqu'ils  supposent  qu'au 
moment  des  Bucoliques,  ou  antérieurement  aux  Buco- 
liques, Virgile  préparait  son  Enéide;  l'erreur  provient  de 
ce  qu'au  lieu  de  considérer  la  carrière  poétique  de  Vir- 

1.  Il  n'y  a  pas  lieu,  bien  entendu,  de  s'arrêter  à  cette  assertion,  qui 
repose  sur  l'ignorance  des  dates. 

ÉrUDE   SUR   LES    BUCOL.    DK  VIRGILE.  15 


254  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

gile  dans  son  développement  conditionné  par  les  événe- 
ments, par  les  progrès  de  la  pensée  du  poète,  ils  ont 
voulu  en  faire  un  tout  caractérisé  par  une  unité  faclice. 
Ce  qui  paraît  les  avoir  dévoyés,  c'est  le  mot  «  reges  ».  Il 
leur  a  semblé  que  ce  mot  ne  pouvait  désigner  que  les 
anciens  rois  de  Rome  ou  les  rois  d'Albe  plus  anciens 
encore.  De  ces  rois  il  est  bien  question  dans  l'Enéide, 
mais  en  passant,  et  le  poème  ne  leur  est  pas  consacré  : 
aussi  l'hypothèse  de  l'Énéidc  ne  les  a-t-elle  pas  satisfaits, 
et  ils  ont  supposé  des  travaux  préliminaires  encore  incer- 
tains, portant  sur  les  rois  de  Rome  ou  d'Albe.  S'ils  s'étaient 
rappelé  qu'à  la  fin  de  la  République  le  mot  «  reges  », 
chez  les  poètes,  avait  pris  un  sens  spécial,  et  qu'il  signi- 
fiait les  grands  personnages  *,  ils  ne  se  seraient  pas 
égarés.  Du  reste,  nous  voyons  par  le  Serv.  Danielin.  que 
certains  entendaient  par  «  reges  et  proelia  »  tout  simple- 
ment les  guerres  civiles.  II  est  remarquable  que  l'expres- 
sion dont  se  sert  Suétone-Donat,  «  res  romanas  ï>,  est 
tout  à  fait  vague.  Elle  désigne  l'hislpire  romaine,  par 
conséquent  un  poème  national,  mais  sans  dire  sur  quelle 
période  de  l'histoire  portait  ce  poème.  Les  répugnances 
de  Virgile  seraient  venues  du  sujet  lui-même,  ce  qui  con- 
corde avec  l'hypothèse  des  guerres  civiles  pour  lesquelles 
nous  connaissons  l'horreur  du  poète,  et  non  pas,  comme 
le  veut  Servius,  de  la  dureté  des  noms,  ce  qui  ne  peut  se 
rapporter  qu'aux  rois  d'Albe  ^,  les  rois  de  Rome  ne  portant 
pas  de  noms  qui  pussent  effaroucher  un  poète  dactylique 
latin. 
Dans  cette  question,  comme  dans  bien  d'autres,  c'est 

1.  W.  H.  Kolster,  p.  101  de  son  édition  :  «  es  miissen  also  die  Kfimpfo 
der  Gegenwart  sein,  nicht  etwa  irgend  welches  Ileldengedicht,  eino 
Schwcstcr  der  Aeneis;  die  reges  kônnen  keino  anderen  als  die  Partei- 
fûhrer  dor  Gegenwart,  Antonius,  Octavius,  Lepidus  sein  ». 

2.  E.  Kraase,  Op.  laud.,  p.  38  sq.,  pense  qu'après  les  l"*  bucoliques, 
Virgile  a  pu  s'exercer  à  l'épopée,  mais  qu'il  ne  s'agit  pas  de  l'Enéide  r 
i(  Quamquam  omnia  hic  tam  lubrica  sunt,  ut,  siquis  etiam  Suetonii  narra- 
tionem  ex  eclogae  nostrae  versibus  fluxisse  omniaquo  a  Vergilio,  qui 
usque  eo  numquam  de  carminibus  epicis  cogitavorit,  ficta  esse  putat» 
nolim  pugnare  ».  A.  Przygodc,  Op.  laudi,  p.  36,  se  range  à  cette  opinion  ; 
p.  39  :  «  illa,  quac  poota  de  epico  carminé  dicit,  ad  quod  a  bucolica 
poosi  transierit  et  a  quo  ad  illam  a  Phoebo  revocatus  sit...  nobis  non 
vera,  sed  ficticia  videntur  ». 


LA  SIXIEME  EGLOGUE  255 

au  texte  même  de  Virgile  soigneusement  examiné  qu'il 
faut  demander  la  lumière.  Or  Virgile,  en  annonçant  à 
Varus  qu'il  ne  poursuit  pas  son  épopée,  croit  devoir  le 
consoler,  v.  6  sq.  :  «  namque  super  tibi  erunt  qui  diccre 
laudes,  Vare,  tuas  cupiant  et  tristia  condere  bella  »  ;  ce 
sujet,  qui  trouvera  plus  d'amateurs  qu'il  n'en  faut,  c'est 
évidemment  celui  auquel  Virgile  renonce,  et  il  est  carac- 
térisé par  deux  mots  :  il  comporte  l'éloge  de  Varus  et  le 
récit  de  guerres  funestes;  «  laudes...  tuas...  et  tristia... 
bella  »,  V.  (5  sq.;  ceci  exclut  l'histoire  des  rois  d'Albe  et 
celle  des  rois  de  Rome,  dans  laquelle  il  eût  été  difficile 
d'insérer  l'éloge  de  Varus;  il  s'agit  d'un  sujet  contem- 
porain, les  guerres  civiles;  le  mot  «  tristia  »  a  toute  sa 
force  et  exprime  le  sentiment  bien  connu  de  Virgile  à 
leur  égard  *.  Au  moment  où  Varus  prit  possession  de  son 
gouvernement  de  la  Cisalpine,  il  venait  de  se  signaler 
dans  les  combats,  peut-être  dans  la  guerre  de  Pérouse, 
qui  était  la  plus  récente.  Virgile  ne  nous  dit  pas  positi- 
vement qu'il  lui  ^it  demandé  de  célébrer  ses  exploits, 
comme  plus  tard  Gallus  le  pria  de  chanter  ses  amours, 
Égl.  X,  3;  mais  comment  l'idée  lui  serait-elle  venue  de 
mettre  en  vers  le  récit  des  dernières  guerres,  si  elle  ne 
lui  avait  été  suggérée?  Dès  lors  la  situation  s'explique 
sans  peine.  Varus  était  un  officier  d'Octave*;  il  venait  de 
prendre  part  à  la  guerre  de  Pérouse;  il  avait  été  récom- 
pensé des  services  rendus  par  le  gouvernement  de  la 
Cisalpine.  Quand  il  y  fut  installé,  il  demanda  à  Virgile  de 
composer,  sur  les  derniers  événements,  un  poème  en  son 

1.  C,  Pascal,  dans  la  liivista  di  Filologia  e  d'Istruzione  classica,  a.  1889, 
p.  170,  pense  que  «  tristia  bella  »  désigne  le  sujet  quelconque  d'un 
poème  épique. 

2.  Sur  les  différentes  opinions,  qui  se  sont  produites  à  propos  de  la 
personnalité  de  Varus,  v.  p.  35.  Laves,  Vergils  Eklogoi  in  ihren  Bczie- 
hungen  zu  Daphnis  (Progr.  du  gymnase  do  Lyk,  1893),  in-4'»,  8  p.,  a 
donné  de  la  VI*  Égl.  une  interprétation  absolument  fantaisiste.  11  iden- 
tifie, on  ne  sait  pourquoi,  Daphnis  avec  Varus,  et,  voyant  dans  tous  les 
passages  oi!i  il  est  question  do  Daphnis  des  allusions  à  des  faits  réels, 
il  reconstitue  entre  Virgile  et  Varus  des  rapports  très  détaillés,  mais 
purement  imaginaires.  P.  8  :  «  So  sehen  wir,  wie  Vcrgil  in  fast  allen 
Eklogen  bemiiht  ist,  je  nach  der  Stellung  zu  Daphnis,  d.  h.  zu  Varus, 
dcr  wohl  kein  anderer  ist  als  Alfenus  Varus,  von  don  verschicdcnen 
Phasen  ihres  Verkehrs  Rechenschaft  zu  geben  ». 


256  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

honneur.  Le  connaissait-il  personnellement  ou  simple- 
ment de  réputation?  Nous  l'ignorons  :  en  tout  cas,  la 
camaraderie  à  1  école  de  Siron,  dont  parlent  les  com- 
mentateurs, reste  problématique.  Si  Ton  admet,  ce  qui 
est  très  vraisemblable,  Tantériorité  de  la  IV«  Egl,  Varus 
peut  avoir  été  encouragé  par  les  dispositions  d'esprit  dans 
lesquelles  il  voyait  Virgile;  celui-ci,  à  la  Un  de  cette 
Eglogue,  manifeste  le  désir  de  composer,  dans  les  der- 
nier temps  de  sa  vie,  un  poème  épique  en  Thonneur  de 
son  héros  :  Varus  a  pu  penser  à  détourner  sur  lui-même 
ces  velléités  d'épopée,  que  manifestait  le  poète;  il  est  assez 
remarquable  que  «  tua  dicere  facta  »,  Égl.  IV,  34,  corres- 
ponde assez  exactement  pour  la  forme  à  «  dicere  laudes... 
tuas  »,  Ègl.  VI,  6  sq. 

Virgile  se  déroba.  Il  donne  pour  cela  plusieurs  raisons. 
Celle  qui  consiste  à  assurer  Varus  qu'on  se  disputera 
l'honneur  de  dire  ses  louanges  est  une  simple  politesse, 
qui  ne  nous  apprend  rien.  L'autre  paraît  plus  sérieuse; 
le  dieu  du  Cynthe  lui-même  lui  aurait  tiré  l'oreille,  pour 
lui  donner  l'avertissement  suivant  *  :  «  Un  pâtre,  Tityre, 
doit  faire  paître  ses  grasses  brebis  2,  dire  des  vers  d'un 
ton  peu  élevé  ^  ».  Virgile  parle  ici  de  lui  avec  la  plus  grande 
modestie;  il  se  fait  appeler  Tityre;  c'est  la  première  fois 
qu'il  se  personnifie  sous  ce  nom,  et  c'est  le  nom  d'un 
berger  mercenaire.  Il  indique  sous  forme  allégorique 
qu'il  ne  se  sent  pas  encore  la  force  d'aborder  les  grands 
sujets;  le  genre  bucolique  est  le  seul  qu'Apollon  lui  per- 
mette de  cultiver,  c'est-à-dire  le  seul  qui  soit  conforme 
à   la    nature   de   son   talent.    Il   serait   très    intéressant 

1.  «  Vollit  et  adraonuit  »,  v.  4,  =  «  admonuit  uellendo.  » 

2.  Il  est  possible  que  «  pinguis  Pasccre...  ouis  »  soit  une  sorte  de  pro- 
lopse  :  «  faire  paître  ses  brebis  de  façon  qu'elles  engraissent  »;  mais  ce 
n'est  qu'une  possibilité  :  Trcova  (ifiXa  se  trouve  dans  Théocrite  et  ailleurs 
avant  lui,  par  exemple  dans  Homère;  cf.  GébaLner^  Quatenus  Yergilius 
in  epithetis...,  p.  9. 

3.  E.  Glaser,  dans  son  édit.,  ad  h.  L,  après  Ameis,  Expl.  Verg., 
n'explique  pas  le  mot  «  deductum  »  d'après  Horace,  Ép.,  II,  I,  225  : 
««  tenui  deducta  poemata  filo  »,  mais  d'après  Macrobe,  Sat.  VI,  III,  12  sq., 
qui  cite  des  ex.  où  «  uocem  deducerc  »  signifie  «  die  ÎStimme  kleiner 
machen,  also  sich  herabstimmen,  in  Gcgensatz  zu  «  elata  vox  ». 
L'idée  nécessaire  ici  c'est  «  ein  im  Ton  herabgestiramtes  Lied  ».  Cf. 
AV.  IL  Kolster,  dans  son  édition,  p.  107. 


LA   SIXIÈME   ÉGLOGUE  257 

pour  nous  —  malheureusement  nous  en  sommes  réduits 
là-dessus. aux  conjectures  —  de  savoir  si  Virgile  parle 
sérieusement  *,  ou  si  ce  n'est  là  qu'une  simple  défaite 
pour  se  débarrasser  de  Varus.  Il  est  bien  certain  que 
les  guerres  civiles  n'étaient  pas  un  sujet  fait  pour  l'atti- 
rer, et  il  est  fort  possible  que,  par  le  mot  «  tristia  », 
il  exprime  sa  désapprobation  —  ne  pouvant  pas,  dans 
la  circonstance,  dire  la  chose  plus  clairement.  Au  moment 
où  il  venait  de  célébrer  la  paix  de  Brindes,  d'exprimer 
l'espérance  que  l'humanité  allait  jouir  d'une  période  de 
tranquillité  et  de  bonheur,  il  ne  pouvait,  sans  aller  contre 
ses  pensées  les  plus  chères,  glorifier  des  guerres  frater- 
nelles qu'il  détestait.  D'autre  part,  nous  ignorons  si 
l'essai  de  grande  poésie  qu'il  venait  de  tenter  dans  la 
IV®  Églogue  Tavait  pleinement  satisfait.  Il  y  témoigne 
une  certaine  confiance  en  lui-même.  Mais  cette  conliaucc 
est-elle  absolument  sincère?  Malgré  ses  qualités,  le  poème 
pèche  par  la  pauvreté  du  fond  ;  Virgile  pouvait  s'en 
rendre  compte.  En  tout  cas,  cette  poésie  idéaliste  était 
bien  éloignée  du  réalisme  précis,  qu'aurait  demandé 
l'histoire  d'événements  contemporains.  Virgile  sentait 
sans  doute  qu'il  n'était  pas  fait  actuellement  pour  cette 
tâche  :  le  motif  littéraire  a  pu  rinfiuenccr  aussi  bien  que 
le  motif  moral.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans  les  mots  «  Non 
iniussa  cano  »,  v.  9  2,  il  se  retranche  pour  se  dérober  der- 
rière l'autorité  d'Apollon,  c'est-à-dire  derrière  son  insuffi- 
sance. 

Il  est  un  autre  point  sur  lequel  nous  aimerions  à  être 
renseignés  :  Virgile  a-t-il  réellement,  comme  il  parait  le 

1.  AV.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  102,  croit  que  le  refus  de  Vir- 
gile était  sincère,  qu'il  ne  se  trouvait  pas  encore  en  mesure  d'affronter 
do  pareils  sujets. 

2.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  109,  comprend  «  Non  iniussa 
cano  »  par  «  a  te,  Varo,  iussa  cano  »,  «  indcm  ich  micli  deinem  ersten 
Wunsche  cntziehe,  fiihre  ich  einen  andcren  Gedanken  von  dir  aus  ». 
Varus  lui  aurait  donc  laissé  le  choix.  Cette  explication  est  purement 
arbitraire.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  111,  qui  place  la  composition  de  la 
VI»  Égl.  après  ce  qu'il  appelle  le  «  Recueil  à  Pollion  »,  à  un  moment  où 
Varus  était  le  légat  d'Octavien,  dit  à  propos  do  «  non  iniussa  cano  »  : 
«  Daher  glaube  ich,  dass  von  Oktavians  Scite  die  Aiifforderung  ausge- 
gangen  ist,  sei  es  von  ihm  persônlich  (ludere  quae  vellcm  calamo  pcr- 
misit  agresti,  Ekl.  I,  10),  sei  es  durch  den  Mund  des  Maeccnas  ». 


258  ETUDE  SUR  LES  BDCOUQUES  DE  VIRGILE 

dire,  essayé  de  suivre  docilemeDt  Timpulsion  de  Varus  et 
n'a-t-il  renoncé  à  continuer  qu'après  s'être  rendu  compte 
que  le  succès  était  impossible  ?  Les  commentateurs 
anciens  ont  élevé  là-dessus  quelque  doute.  Serv.,  ad  VI,  3, 
entend  «  cura  canerem  »  par  «  cum  canere  uellem  »  ;  SchoL 
Bern,  ad  VI,  3,  «  Cum  canerem  et  reliqua,  hoc  est,  cum 
cancre  uellem,  ut  ibi  (Aen.  H,  111)  «  et  lerruit  Auster 
cunles  »  pro  «  ire  uolentes  ».  J'admettrais  volontiers  qu'il 
n'a  pas  commencé  l'ouvrage;  il  s'est  borné  à  y  penser;  il 
a  reconnu  qu'il  ne  lui  convenait  pas  et  ses  tentatives 
d'exécution,  si  tant  est  qu'il  y  en  ait  eu,  ont  dû  être  fort 
peu  de  chose.  Il  n'en  parle  que  pour  ne  pas  désobliger 
Varus  et  par  politesse  *. 

Et  de  fait,  s'il  annonce  l'intention  de  le  célébrer  à  sa 
guise,  ce  n'est  pas  un  prétexte  pour  lui  marchander  l'éloge  : 
«  te  noslrae,  Vare,  myricae,  Te  nemus  omne  canot  »,  v.  10 
sq,  La  répétition  du  pronom  devant  les  deux  sujets  de  la 
proposition  montre  que  c'est  bien  sa  personne  qu'il  veut 
mettre  en  reliel';  il  ajoute  :  «  nec  Phoebo  gratior  ullast, 
Quam  sibi  quae  Vari  praescripsit  pagina  nomen  *  »,  et  ceci 
reste  obscur  pour  n^us.  En  quoi  le  nom  de  Varus  pouvait- 
il  plaire  particulièrement  à  Phœbus  ?  Nous  l'ignorons. 
Virgile  ne  dit  pas  que  Varus  eût  jamais  fait  de  vers  et,  s'il 
en  eût  fait,  il  l'aurait  dit,  comme  il  célèbre  le  talent  poé- 
tique de  Pollion  ^.  Il  ne  reste  qu'une  possibilité,  c'est  que 
Varus  s'intéressait  à  la  poésie,  qu'il  était  le  protecteur  des 
poètes  :  il  résulte  tout  au  moins  de  ce  préambule  qu'il 
s'était  donné  cette  attitude  vis-à-vis  de  Virgile,  puisqu'il 
avait  manifesté  le  désir  do  figurer  dans  ses  vers,  A  ua 
point  de  vue  purement  matériel   les  v.   1 1  sq.  sont  fort 

I.  lî.  Flach,  A''.  Jahrb.f.  Ph.  u.  Paed.,  cwii"  vol..  1878,  p.  63r>,  ne  croit 
pas  qu'il  faille  voir  autre  chose  dans  les  vers  de  Virgile  que  des  expres- 
sions en  l'air,  comme,  Anakreonteîa,  p.  23  :  ôéXw  Xéyeiv  'ATpstôa;,  bikta 
Ô£  Kdtô'jLOv  a6eiv  •  à  pàpSitoç  6è  xop^aî?  "EptoTOt  ptoûvov  r^ysX-  Hor., 
Carm..  IV,  15,  v.  1  sq.  :  Phoebus  uolcntcm  proelia  me  loqui  Victas  et 
urbes  increpuit  lyra.  Ov.,  Anu,  I,  I,  1  :  Arma  graui  numéro  uiolcntaquo 
bella  parabam  Edcro.  11  doute  même  que  Varus  ait  rien  demandé  à 
Virgile. 

•2.  Servius  ad  v.  U  :  «  nec  cnim  pagina  uUa  ApoUini  est  gratior,  quam 
quae  Vari  nomen  gcstat  in  titulo  ». 

'A.  Égî.  III,  81  sq. 


LA  SIXIEME   ÉGLOGUE  259 

intéressants.  Gomme  l'a  fort  bien  remarqué  J.  Vahlen  *,  ils 
nous  indiquent  qu'en  tête  de  TÉglogue  elle-même  se  trou- 
vait le  nom  de  Yarus,  sans  doute  sous  la  forme  k  ad 
Varum  ».  Il  en  était  presque  sûrement  de  même  des 
Ëgl.  VIII  et  X  dédiées  à  des  personnages  déterminés,  en 
tête  desquelles  les  contemporains  de  Virgile  devaient  lire  : 
ad  Pollionem,  ad  Gallum. 

Quant  aux  motifs  qui  ont  porté  Virgile  à  témoigner  tant 
de  condescendance  à  Varus,  il  ne  nous  en  fait  point  part. 
Il  n'est  pas  question  que  Varus  lui  ait  rendu  aucun  ser- 
vice, qu'il  ait  aucun  droit  à  sa  reconnaissance.  Sûrement, 
si  Virgile  avait  dû  à  Varus  la  conservation  ou  la  restitution 
de  son  patrimoine,  il  n'eût  pas  manqué  de  le  dire  '.  S'il 
n'en  parle  pas,  c'est  qu'au  moment  où  il  écrit  il  n'est 
encore  question  pour  lui  d'aucun  danger  à  courir.  La 
VP  Églogue  est  une  pièce  de  bienvenue  adressée  par  le 
poète  au  nouveau  gouverneur  de  la  Cisalpine,  qui  venait 
de  succéder  à  PoUion;  Varus  pouvait  être  déjà  connu  de 
Virgile;  il  lui  avait  fait  des  avances,  il  avait  flatté  sa  vanité 
poétique;  Virgile  lui  répondit  d'une  façon  empressée  et 
polie.  Voilà  tout  ce  que  nous  apprend  le  texte  et  ce  qu'on 
il  voulu  y  mettre  de  plus  n'est  que  l'invention  arbitraire 
de  commentateurs  plus  ou  moins  ingénieux. 

Virgile  annonce  dans  son  préambule  que  la  VI»*  Égl.  sera 
une  simple  bucolique,  v.  8,  «  Agrestcm  tenui  meditabor 
harundine  musam  ».  «  Agrestem  »  correspond  à  «  siluas  » 
du  V.  2  et  il  serait  inutile  de  chercher  entre  les  deux  mots 
une  nuance  de  sens  différente  ^,  Nous  lisons  en  effet  dans 
la  I''*'  Égl.,  V.  2  :  «  Siluestrem  tenui  musam  meditaris 
aucna  »  et,  v.  10  :  «  Ludere  quae  ucUem  calamo  permisit 
agresti  »;  or  les  deux  passades  désignent  identiquement 
la  même  chose.  Cependant  TEgl.  VI  est  une  des  trois  que 
les  commentateurs  désignent  comme  n'étant  pas  propre- 
ment des  bucoliques.  Sckol.  Bern.  ad  Ecl.  VI,  Prooem.  : 

1.  Après  Hcync  ot  von  Lcutsch,  PhiloL^  t.  2*2,  p.  220,  dans  V Index 
lectionum  ..  1888^  p.  8. 

2.  A.  Przygodc,  Op.  laiid.,  p.  39,  croit  que  Virgile  remercie  Varus  do 
lui  avoir  restitué  son  bien.  S'il  ne  parle  pas  de  ce  motif  dans  son 
j)réambule,  c'est  qu'il  était  sufrtsamraent  connu. 

3.  Cest  ce  qu'a  voulu  faire  W.  II.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  ICO. 


260  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

«  Haec  ecloga  non  proprie  bucolicon  dicitur  ».  Et  en  fait 
nous  verrons  que  Virgile  s'est  proposé  tout  autre  chose 
que  de  faire  une  simple  pastorale.  11  n'est  pas  moins  vrai 
qu'il  prétend  conserver  le  cadre  bucolique.  C'est  une 
remarque  que  nous  a  déjà  suggérée  la  1V°  Églogue.  Alors 
même  que  Virgile  se  donne  certaines  libertés,  il  tient  à 
affirmer  qu'il  reste  fidèle  au  genre  choisi  :  il  s'est  applique 
à  conserver  à  celle  Églogue  comme  à  la  IV^  un  caractère 
rustique  et  nous  verrons  par  maint  détail  qu'il  a  tenu  sa 
parole  *. 

Dans  les  premiers  vers  nous  avons  eu  la  preuve  que  tout 
le  monde  n'approuvait  pas  Virgile  de  se  livrer  au  genre 
bucolique;  les  v.  9  sq.  :  «  Siquis  lamen  haec  quoquc,  si- 
quis  Captus  amore  leget  »  montrent  que  pourtant  il  avait 
des  partisans  et  de  chauds  amis  de  son  talent.  «  Tamen  » 
correspond  à  une  pensée  sous-entendue  :  «  bien  que  cette 
pièce  ne  soit  pas  d'un  genre  aussi  élevé  que  l'épopée  ». 
«  Haec  quoque  »  ne  s'oppose  pas  à  l'épopée.  Virgile  aurait 
dit  «  haec  etiam  »,  mais  aux  autres  pièces  déjà  publiées. 
Ces  pièces,  c'est-à-dire  la  11°,  la  III^  la  V%  sans  doute  aussi 
la  VII*^  et  la  IV^^,  ont  été  accueillies  avec  faveur  :  la  VI®  le 
sera  «  aussi  ».  Cette  faveur,  Virgile  la  caractérise  par  ud 
mot  touchant  :  «  Captus  amore  »,  v.  10.  De  même  dans  la 
nie  Égl.,  «  aniat»,  v.  84  K  Elle  était  faite  de  sympathie  : 
les  lecteurs  de  Virgile  avaient  de  l'affection  pour  sod 
œuvre  et  sans  doute  aussi  pour  sa  personne.  Tel  est  le 
sentiment  qu'il  inspire  à  l'époque  des  Bucoliques  :  les 
Géorgiques  et  l'Enéide  lui  attireront  l'admiration;  il  est 
important  de  noter  à  cette  époque  celte  attitude  toute 
particulière  et  toute  intime  du  public  lettré  à  son  égard  3. 

La  transition  «  Pergite  Piérides  »,  v.  13,  sépare  nette- 
ment le  préambule  du  poème  proprement  dit.  Dans  le 
préambule,  Virgile  parle  en  son  propre  nom  ;  il  entretient 
Varus  de  choses  personnelles;  puis  l'œuvre  poétique  com- 
mence et  c'est  ce  qu'il  exprime  en  donnant  la  parole  aux 

1.  A.  Przyj^ode,  Op.  laud.,  p.  '11  sq.,  a  bien  fait  ressortir  le  caractèro 
bucolique  de  toute  la  pièce. 

2.  Cf.  Égl.  III,  62.  «  Kt  me  Plioobus  amat...  » 

.'3.  Les  V.  9  sq.  contiennent  une  brachylogio  assez  forte  :  «  Si  on  lit 
cette  pièce,  (on  y  verra  qu')elle  glorifie  A'arus  ». 


LA  SIXIÈME  ÉGLOGUE  261 

Piérides.  Il  n'est  plus  question,  comme  dans  la  IV®  Egl.,  où 
déjà  elles  étaient  médiocrement  à  leur  place,  des  Muses  de 
Sicile,  et,  en  effet,  le  chant  de  Silène  n'est  pas  dans  leurs 
moyens.  Il  se  peut  que  ce  soit  de  la  part  de  Virgile  une  façon 
détournée  de  nous  avertir  qu'il  modifie  son  genre.  Cette 
partie  de  TÉglogue  VI  offre  des  rapports  avec  l'Églogue  II. 
Des  deux  côtés  nous  avons  une  entrée  en  matière  narra- 
tive, puis  un  chant  composé  par  un  personnage.  Dans  la 
forme  le  chant  de  Silène  diffère  de  celui  de  Gorydon.  Tandis 
que  Virgile  reproduit  textuellement  le  chant  de  Gorydon, 
«  haec  »,  Égl.  II,  4  (bien  que  ce  ne  soit  qu'un  échantillon 
de  ses  plaintes  habituelles,  cf.  3  sq.),  il  ne  donne  celui  de 
Silène  que  sous  forme  indirecte,  sauf  dans  un  passage,  où 
il  se  laisse  entraîner  à  reproduire  le  texte  môme.  Ce  choix 
du  style  indirect  est  un  artifice  voulu  pour  donner  la 
matière  du  chant  de  Silène,  sans  entrer  dans  tous  ses 
développements.  Il  va  sans  dire  que  le  sujet  du  poème  de 
Silène  est  pour  le  fond  tout  à  fait  différent  de  celui  de 
Gorydon;  mais  la  grande  nouveauté  du  poème  c'est  la 
nature  des  personnages;  jusqu'ici  nous  avons  eu  affaire 
à  de  simples  pâtres;  ici  nous  sommes  en  présence  de  per- 
sonnages mythologiques  :  Silène  et  la  naïade  yEglé  ^  On  a 
beaucoup  discuté  pour  savoir  si  Chromis  et  Mnasyllos  ^ 
étaient  de  jeunes  Satyres  ou  des  patres.  Déjà  les  commen- 
tateurs anciens  hésitaient.  Serv.,  ad  v.  13,  «  ...  isti  pueri 
satyri  sunt  ».  Serv.  Danielin.,  ad  14  :  «  nonnuUi  «  pueri  » 
non  absurde  putant  dictum,  quia  Sileni  priusquam  senes- 
cant,  satyri  sunt  ».  SchoL  Bern,^  ad  13  :  «  Chromis  et  Mna- 
syllus.  Silenorum  et  Satyrorum  nomina...  Chromis  et  Mna- 
syllus  in  antro.  Pastorum  nomina,  qui  Fauni  et  Satyri 
dicuntur  propter  solitariam  et  agrestem  uitam  »  ^.  Je  crois 
qu'il  faut  y  voir  de  jeunes  pâtres.  Le  fait  que  ces  deux 

1.  V.  21  :  «  Aegle,  naiadum  pulcherriraa  »;  cf.  Égl.  II,  46  :  «  candida 
nais.  » 

2.  La  forme  grecque  (très  rare  dans  Virgile)  est  donnée  par  PV,  la 
forme  latine  par  Ryabc. 

3.''E.  Glaser,  dans  son  édition,  ad  v.  13  :  «  Die  Namen  zweicr 
Satyrn  ».  H.  W.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  114  :  «  Nennt  sie  der 
Dichter  auch  nur  pueri,  so  zeigt  die  Verbindung  mit  der  Nymphe,  dass 
es  Satyrn  sind  ».  A.  Przygode,  Op.  laud.^  p.  40,  montre  bien  que- 
Chromis  et  Mnasyllos  ne  sont  pas  des  Satyres,  mais  des  bergers. 

15. 


262  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

noms  ne  sont  pas  appliqués  ailleurs  par  Virgile  à  des  ber- 
gers ne  prouve  rien;  car  d'autres  noms  de  bergers  ne 
figurent  qu'une  fois  chez  Virgile  :  Stimichon,  V,  55,  Anti- 
gènes, V,  89.  Palaemon  ne  nous  est  connu  que  par  la 
III®  Égl.,  Thyrsis  que  par  la  V1I«.  De  même  Chromis  et 
Mnasyllos  peuvent  être  deux  jeunes  pâtres,  que  Virgile  n'a 
pas  introduits  ailleurs,  parce  qu'il  n'en  a  pas  eu  l'occasion. 
Chromis  est,  dans  Thcocrile,  Id.  I,  24,  un  nom  de  berger 
et  c'est  là  un  indice  qui  n'est  pas  à  négliger.  I.e  mélange 
de  personnages  divins  et  humains  n'a  rien  d'extraordi- 
naire. Entre  les  pâtres  et  les  divinités  rustiques,  il  régnait 
une  certaine  familiarité.  Théocrite,  dans  sa  P°  Id.,  fait 
figurer  des  dieux  auprès  de  Daphnis  mourant  et  Virgile  l'a 
imité  dans  sa  X®  Égl.  Dans  cette  même  Idylle  un  chevrier 
n'ose  pas  jouer  de  la  syrinx  à  midi,  de  peur  de  réveiller  Pan 
qui  fait  la  sieste.  Lucrèce,  IV,  o80  sq.,  nous  avertit  que  les 
paysans  saisissent  dans  l'écho  le  bruit  des  voix  des  Satyres 
et  des  Nymphes,  qu'ils  entendent  la  flûte  de  Pan;  ces  dieux 
sont  leurs  compagnons  de  solitude  "^.  Les  campagnes 
grecques  et  italiennes  étaient  parsemées  de  sacella,  de 
nymphsea  ^,  de  grottes  consacrées  à  Pan,  d'arbres  chargés 
d'offrandes  aux  divinités  rustiques  et  si,  à  la  fin  de  la  répu- 
blique romaine,  les  grands  dieux  rencontraient  beaucoup 
de  sceptiques,  il  n'en  était  pas  de  même  des  divinités  des 
champs,  dont  la  réafité  et  la  présence  ne  faisaient  pas  de 
doute  pour  les  paysans.  Il  y  a  du  reste  des  raisons  positives 
pour  voir  dans  Chromis  et  Mnasyllos  deux  jeunes  pâtres. 
Virgile  les  appelle  «  pueri  »;  or  il  se  sert  ailleurs  de  ce  mot 
pour  désigner  de  jeunes  paysans  :  Égl.  III,  93, 98, 11 1  et  pas- 
sim,  jamais  pour  caractériser  des  Satyres.  D'autre  pari, 
à  propos  du  chant  de  Silène,  il  est  question,  VI,  27,  de 
«  faunes  »  ;  or  ces  «  fauni»,  qui  sont  pour  Virgile  identiques 
aux  Satyres,  sont  distincts  de  Chromis  et  de  Mnasyllos.  En 
outre,  lorsque  ceux-ci  s'attaquent  à  Silène,  Virgile  ajoute, 
V.  2  :  Addit  se  sociam  timidisque  supervenit  Aegle...  ^  » 

1.  IV,  590  sq.  :  «  Cetera  de  gencre  hoc  monstra  ac  portenta  loquontur, 
Ne  loca  déserta  ab  diuis  quoque  forte  putentur  Sola  teiiere.  » 

2.  Virgile,  Ef/l.  111,9  sq.,  nous  donne  un  exemple  de  cette  familiarité 
entre  les  nymphes  et  les  bergers  :  «  Sed  faciles  Nyniphac  riscre...  » 

3.  Serv.,  ad  v.  20  :  «  ...  aut  timentibus...  aut  ro  ucra  «  timidis  »  quia 


LA   SIXIÈME   ÉGLOGUE  263 

l/adjectifcdi  midis  »  ne  s'explique  pas  si  ce  sont  déjeunes 
Satyres;  ou  ne  voit  pas  pourquoi  .ilglé  serait  plus  hardie 
qu'eux.  Il  faut  donc  admettre  que  ce  qui  les  inquiète,  c'est 
qu'ils  ont  conscience  d'être  de  simples  mortels  et  qu'il  y 
a  pour. eux  quelque  audace  à  vouloir  prendre  un  dieu  de 
force.  Au  contraire  M^é  est  une  nymphe,  qui  n'a  pas  à  se 
gêner  avec  Silène.  Enlln,  au  v.  80  sq.,  Virgile  nous  dit  que 
le  dieu  chante  :  «  Cogère  donec  ouisstabulis  numerumque 
referre  Iiissit  et  inuito  processit  Vesper  Olympo  *  ».  Ces  vers 
ne  se  comprennent  guère,  s'il  n'y  a  pas  de  bergers  dans  la 
pièce.  S'ils  y  figurent,  il  est  tout  naturel  que  Silène  s'inter- 
rompe, pour  les  laisser  vaquer  à  leurs  occupalions  rusti- 
ques, c'est-à-dire  rentrer  leurs  brebis  à  Tétable  et  en  ren- 
dre un  compte  exact.  11  s'agit  ici  de  jeunes  garçons  dans 
une  situation  analogue  à  celle  de  Menalcas  dans  l'Ëgl.  111, 
v.  33  sq.;  on  n'a  en  eux  qu'une  confiance  limitée  et  on 
compte  leurs  bêtes,  quand  ils  rentrent. 

C'est  l'aventure  racontée  dans  les  v.  13-26,  qui  donne  à 
la  pièce  le  caractère  pastoral,  que  Virgile  a  voulu  lui  con- 
server. Chromis  et  Mnasyllos  pourraient,  tout  en  gardant 
leurs  troupeaux,  chanter  leurs  amours  ou  se  délier  à  un  con- 
cours amébée.  Le  hasard  leur  réserve  un  divertissement 
plus  relevé,  celui  d'entendre  Silème  lui-même.  L'aventure 
est  racontée  par  Virgile  avec  l'élégance  dont  il  a  le  secret. 
La  place  du  mot  «  pueri  »,  au  v.  14,  en  opposition  avec 
«  Silenum  »,  semble  accentuer  le  caractère  merveilleux  de 
l'épisode.  Le  vers  15  nous  présente  Silène  ivre  et  bouffi, 
comme  nous  le  voyons  perpétuellement  dans  le  cortège  de 
liacchus.  Ce  n'est  pas  le  Silène  primitif,  le  dieu  mystérieux 
des  forces  de  la  nature,  qui,  comme  tel,  connaît  les  lois  des 
choses  et  est  un  prophète  et  un  sage;  c'est  le  gai  compa- 
gnon aux  chairs  molles,  qui  symbolise  l'intempérance  ; 
entre  cette  peinture  et  le  rôle  donné  plus  loin  au  dieu  qui 
connaît  l'origine  du  monde,  il  y  a  une  contradiction,  dont 
le  syncrétisme  de  Virgile  mêlant  deux  figures  d'époques 
différentes  ne  s'est  pas  soucié.  «  Hesterno  »,  v.  lo,  semble 

pueris  per   aotatcm  naturaliter  timor  est  insitus  ».  Cf.  Schol.  liern. 
ad  h.  L 

1.  «  Roferre  »  est  la  leçon  de  Ml  PI  Rb  Servius  et  Nonius;  je  ne  vois 
pas  do  raison  pour  ne  pas  Tadoptcr. 


264  ETUDE   SLR   LES   BUCOUQUES   DE   VIRGILE 

indiquer  que  la  scène  commence  dans  la  matinée,  bien 
qu*elle  se  termine  à  la  tombée  du  jour.  J'ai  déjà  signalé  à 
propos  de  l'Égl.  Il  *  une  invraisemblance  analogue,  moins 
forte  ici,  puisque  Virgile  ne  donne  qu*un  résumé  du  chant  de 
Silène,  qui  a  pu  durer  longtemps.  Le  mot  c  tantum  »,  au  v. 
16,  a  été  compris  de  façons  très  différentes-;  la  véritable 
explication  me  parait  être  la  suivante  :  «  tantum  »  ne  se 
rapporte,  contrairement  à  ce  que  veulent  les  commenta- 
teurs, à  aucun  des  mots  de  la  pbrase,  mais  à  la  phrase 
tout  entière  ;à  lui  tout  seul  «  tantum  »  forme  une  propo- 
sition qui  signifie  :  «  il  y  en  avait  autant  et  pas  davan- 
tage »,  soit  en  français  :  «  seulement  ».  u  H  était  ivre,  comme 
il  Test  toujours  :  seulement  ses  guirlandes^...  etc..  »; 
c'était  là  la  seule  chose  à  remarquer  dans  le  cas  présent, 
et  cette  chose  a  son  importance,  puisque  le  v.  16  est  une 
préparation  du  v.  19.  C'est  parce  que  les  guirlandes  de 
Silène  avaient  glissé  de  sa  tète  que  les  deux  pâtres  peuvent 
s'en  emparer  sans  réveiller  et  en  faire  les  liens  dont  ils 
Fenchaînent  *.  Le  v.  17,  avec  ses  deux  épilhètes-^au  début, 
est  Tort  élégant;  «  pendebat  »  indique,  non  pas  que  Silène 
avait  suspendu  son  canthare  à  la  paroi  de  fa  roche,  mais 
qu'il  le  laissait  pendre,  au  lieu  de  le  tenir  vigoureusement 
comme  il  le  faisait  d'ordinaire*.  Après  cette  description, 
l'aventure  est  vivement  racontée.  «  Adgressi  »,  en  tête  du 
V.  18,  fait  contraste  par  sa  hardiesse  avec  (c  timidis  »,  du 
V.  20;  malgré  leur  résolution  apparente,  Chromis  et  Mna- 
syllos  ne  sont  pas  absolument  rassurés.  L'apparition  de  la 

1.  P.  87. 

2.  V.  A.  Forbip:cr  *,  ad  h.  t.  ;  Ungor,  dans  le  P/iilologus^  t.  49,  189&, 
Ad  pofitas  latinos  miscellanea  critiea,  p.  3-?.  croit  que  Heyne  a  micnx 
compris  1p  mot  «  tantum  »  que  Dûker,  Voss,  Weichert,  en  le  rappro- 
chant de  l'expression  homérique  XtT,v  tôjov,  Od.,  IV,  371,  etc.  Il  ajoute  : 
«  verum  hoc  quacri  posse  ccnsemas  an  hune  verhorum  ordinem  institui 
oportcat  :  serta  procul  :  tantum  capiti  delapsa  iacebaut,  id  est  in  tantum 
cnim,  ut  longe  a  capitc  abessent,  delapsa  iacebant...  » 

3.  «  lacentem  »,  v.  M,  «  iacebant  »,  v.  16.  est  une  de  ces  négligences 
comme  on  en  rencontre  en  latin  chez  les  écrivains  les  plus  soignés. 

I.  «  Tantum  »  a  exactement  le  même  sens,  Égl.  II,  v.  3.  «  CorydoQ 
no  savait  ce  (pi'il  devait  attendre  :  seulement  (c'était  la  seule  chose 
(|u'ilpùt  faire  et  il  n'en  faisait  pas  davantage)  il  venait  assidûment...,  etc.  ». 

T).  Serv.,  ad  v.  17  :  «  attrita  ansa  frequenti  scilicet  potu  ». 

C.  Serv.  Danielin.,  ad  v.  17  :  «  pendebat  manibus  non  emissum  signi- 
licat  ». 


LÀ   SIXIÈME  É6L0GUE  26» 

naïade  ^glé*  est  fort  gracieuse  et  soq  espièglerie  amu- 
sante :  c<  sanguineis  »,  v.  22,  est  une  épilhèle  pittoresque 
et  pittoresqueiiient  placée.  Le  vieux  Silène  s'amuse  le  pre- 
mier du  bon  tour  dont  il  est  la  victime;  il  s'exécute  sans 
se  faire  prier  davantage,  non  sans  avoir  adressé  à  Mgléy 
qui  n'est  venue  là  que  pour  se  moquer  de  lui,  une  menace 
voilée  2. 

Silène  commence  son  chant^,  qui  excite  Tadmiratiou  de 
la  nature,  non  pas  de  la  nature  vraie,  mais  de  cette  nature 
idéale  sensible  aux  accords  des  poètes  primitifs,  telle  que 
Virgile  nous  Ta  déjà  représentée  dans  la  légende  d'Orphée*. 
11  aime  ce  milieu  de  convention  autant  que  la  nature 
réelle;  il  aime  se  figurer  la  force  miraculeuse  de  l'antique 
poésie  dans  la  bouche  de  ses  interprètes  divins  ou  semi- 
divins,  entraînant  à  sa  suite  les  animaux  et  les  objets  ina- 
nimés eux-mêmes.  Le  polysyndéton  (t  faunosque  ferasque  », 
v.27,  avec  l'ail ittération  est  élégant;  l'épi thète  «rigidas»fait 
une  belle  antithèse  avec  «  motare  »  et  donne  une  grande 
idée  de  la  puissance  miraculeuse  de  Silène.  Les  v.  29-30 
sont  construits  avec  une  symétrie  étudiée^. 

L'idée  première  de  la  violence  laite  à  Silène  pour  obtenir 
de  lui  un  poème  merveilleux  provient  de  la  croyance  que^ 
pour  tirer  des  dieux  prophétiques  ayant  la  connaissance 
des  choses  de  la  nature  les  révélations  dont  on  a  besoin,  il 
faut  les  surprendre  et  s'imposer  à  eux  par  la  force.  C'est 
ainsi  que  dans  le  1V<^  ch.  de  rOdyssée,v.  351  sq.,  Ménélas 
retenu  contre  sa  volonté  dans  1  ilc  de  Pharos,  séjour  de 
Prolée,  le  vieillard  de  la  mer,  obtient  du  dieu  marin  les 
renseignements  nécessaires  à  son  retour.  Virgile  a  imité 
cet  épisode  dans  le  IV^  1.  de  ses  Géorgiques,  v.  387  sq.  Non 
seulement  l'idée  première  de  l'épisode  repose  sur  cette 
donnée  mythologique  bien  connue,  mais  l'attribution  à 
Silène  n'est  pas  de  l'invention  de  Virgile.  En  effet  le  Seriv 

1.  Gobauer,  De  poetarum  graecorum...y  p.  49  sq.,  rapproche  la  répôtîtioa 
des  V.  20  sq.  de  rcpctitions  analogues  de  Théocritc. 

2.  Cf.  un  sous-ont.  analogue  Égl.  III,  v.  8  sq.  Virgile  n'est  jamais  cra 
dans  ses  propos. 

3.  y.  27,  «  in  numcrum  »  ;  cf.  Égl.  IX,  45,  «  numéros  meraini  ». 

4.  Ef/I.  III,   16  :  «  Orpheaque  in  medio  posuit  siluasque  scquentis  ». 

5.  Gcbauer,  De  poetarum  graecorum...^  p.  60,  fait  remarquer  la  «  con- 
cinnitas  »  do  ces  vers  et  rapproche  pour  la  structure  [Moschçs]  III,  89  sq. 


266  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

Danielin.f  ad  v.  26,  nous  apprend  que  tout  cela  était  raconté 
par  Théopompe  dans  son  ouvrage  intitulé  Thaumasia,  et,  ad 
V.  13,  après  avoir  constaté  Temprunt  à  Théoponipe,  il 
ajoute  :  u  is  enim  apprehensum  Silenum  a  Midae  régis  pas- 
toribus  dicit,  crapula  madentem  et  ex  ea  soporatum  (le 
mélange  du  Silène  plus  ancien  et  du  Silène  plus  récent  n*est 
donc  pas  l'œuvre  de  Virgile);  illos  dolo  adgressos  dormien- 
tem  uinxisse;  postea  uinculis  sponte  labentibus  liberatum 
de  rcbus  naturalibuset  antiquis  Midae  interroganli  dispula- 
uissc  ».  Cette  légende  était  célèbre  dans  l'antiquité;  Plu- 
tarque  la  raconte^;  elle  se  passe  à  la  chasse;  la  demande 
do  Midas  est  :  <(  quelle  est  la  chose  la  meilleure  et  la  plus 
souhaitable  pour  Thommet  »  Silène  se  tait  d'abord  long- 
temps :  ce  n'est  que  contraint  et  forcé  qu'il  répond,  en 
blâmant  ses  interlocuteurs  de  leur  curiosité,  que  le  meil- 
leur pour  rhomjne  est  de  ne  pas  naître,  et,  s'il  nait,  de 
mourir  le  plus  tôt  possible.  La  conversation  a,  dans  Plu- 
(arque,  un  tour  de  philosophie  morale  pessimiste,  qui  n'est 
pas  primitif.  En  parlant  de  questions  naturelles  et  de 
choses  antiques,  comme  dit  le  Servius  Danielin.^  Silène  se 
conformait  davantage  à  la  légende  originale.  Ce  qui  semble 
particulier  à  Virgile,  c'est  d'abord  le  caractère  adouci  de 
l'aventure;  il  ne  s'agit  point  d'une  violence  réelle  contre  le 
dieu;  il  n'est  attaqué  que  par  deux  jeunes  garçons,  qui 
l'enchaînent  avec  des  guirlandes  de  fleurs.  11  n'y  a  là  qu'un 
simple  simulacre,  comme  le  reconnaît  Silène  en  souriant, 
v.  23  :  «  dolum  ridens  »,  v.  24  :  «  salis  est  potuisse  uideri  ». 
La  malice  d'.-Eglé  et  le  barbouillage  avec  les  mûres  mon- 
trent bien  qu'il  n'y  a  dans  tout  cela  qu'un  jeu  d'enfants. 
Le  dieu  résiste  à  peine  et  cède  de  bonne  grâce.  En  outre  le 
contenu  du  poème  semble  appartenir  à  Virgile  ou  tout  au 
moins  son  adaptation  à  la  circonstance.  Il  fait  chanter  à 
Silène  l'origine  du  monde  et  en  cela  il  se  conforme  à  la 
légende,  qui  voit  dans  ce  dieu  un  être  contemporain  et 
conscient  des  premières  forces  naturelles;  mais  il  la  lui 
fait  chanter  d'après  les  principes  d'une  philosophie  rela- 
tivement récente  et  suivant  un  système  d'école.  Dans  la 
seconde  partie  il  lui  met  dans  la  bouche  des  aventures 

1.  Consol.  ad  Apoll.^  ch.  27. 


LA  SIXIEME   EGLOGUE  267 

mythologiques,  qui  sont  plutôt  la  matière  des  chants  des 
Muses  et  d'Apollon.  Ce  que  les  bergers  demandent  à 
Silène,  en  effet,  ce  ne  sont  pas  des  prophéties,  mais  un 
chant  capable  de  les  divertir,  v.  18  :  «  spe  carminis  », 
V.  25  :  «  carmina  ». 

Heyne  *,  après  Ursinus,  pense  que  le  début  du  chant  de 
Silène  a  été  inspiré  à  Virgile  par  le  chant  d'Orphée  au 
commencement  des  Argonautiques  d'Apollonios  2.  Orphée 
y  raconte  aux  Argonautes  réunis  sur  le  rivage  d'iolkos 
que,  primitivement,  la  terre,  le  ciel  et  la  mer  étaient  con- 
fondus —  c'était  le  chaos;  —  puis  ils  se  séparèrent  :  les 
astres  eurent  leur  place  fixe  dans  Téther;  les  montagnes 
s'élevèrent;  les  fleuves  retentissants,  avec  les  nymphes,  et 
tout  ce  qui  rampe  sur  la  terre  furent  produits.  D'abord 
Ophion  et  l'Océanide  Eurynomé  possédèrent  le  sommet  de 
l'Olympe  neigeux.  Mais  Ophion  dut  céder  à  la  violence  et 
aux  robustes  bras  de  Kronos,  Eurynomé  à  Rhéa;  Kronos 
et  Rhéa  régnèrent  sur  les  dieux  Titans  bienheureux,  tant 
que  Zeus  fut  dans  l'enfance.  Or  ce  poème  d'Orphée  est 
l'esquisse  d'une  cosmogonie  et  d'une  théogonie,  mais 
sans  mélange  d'aucune  explication  philosophique.  Orphée 
dit  bien  que  l'ordre  actuel  est  sorti  du  chaos,  mais  non 
en  vertu  de  quelles  lois.  Nous  ne  pouvons  pas  savoir  si 
Virgile  a  pris  là  Tidée  première  de  son  chant  :  ce  qui  est 
certain,  c'est  qu'à  celui  d'Orphée  il  en  a  substitué  un 
autre  d'un  contenu  tout  différent. 

On  s'est  beaucoup  préoccupé  de  découvrir  quelle  était  la 
pensée  maîtresse  du  chant  de  Silène  et  ce  qui  en  faisait 
l'unité.  Les  SchoL  Bern,,  p.  774,  y  ont  vu  un  poème  de 
métamorphoses,  «  sexta  jjLeraiiopçcSo-eiç...  »  Cette  idée  a  été 
développée  par  G.  Kettner  ^  de  la  façon  suivante  :  Silène  et 
les  deux  jeunes  Satyres  sont  choisis  comme  représentant  la 
vie  de  la  nature  dans  ce  qu'elle  a  de  simple  et  de  primitif. 
Le  début  montre  comment  les  éléments  primitivement  con- 
fondus se  sont  séparés,  et  comment  de  la  matière  origi- 
nelle s'est  formée  toute  la  multitude  des  phénomènes.  Ce 

1.  Hey no-Wagner  ♦,  ad  v.  31. 

2.  I,  496  sq. 

3.  Zcitschrift  fiXr    das    Gymnasialwcsen...^  XXXII   Jahrgang,    1878, 
p.  385-390.  Die  secftste  Idylle  Yergils. 


268  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE    VIRGILE 

qui  a  été  séparé  à  la  création  se  cherche,  se  réunit  et  se 
mélange  encore;  de  là  les  aventures  qui  constituent  la 
partie  mythologique  du  poème.  Il  y  en  a  deux  principales, 
autour  desquelles  Virgile  a  groupé  toutes  les  autres, 
Pasiphaé  et  Gallus,  et  elles  sont  opposées;  dans  Tune, 
l'homme  quitte  sa  nature  pour  se  rapprocher  de  la  bête  ; 
dans  l'autre  il  la  quitte  pour  se  rapprocher  des  dieux  *. 
Les  autres  morceaux  font  cortège  à  ceux-ci.  Nous  avons 
donc  là  un  petit  poème  de  métamorphoses,  comme  on  les 
aimait  à  cette  époque,  traité  avec  la  profondeur  de  con- 
ception d'un  Virgile.  La  partie  cosmogonique  est  étroite- 
ment liée  à  la  partie  mythologique  :  comme,  d'après  la 
doctrine  épicurienne,  le  monde  se  forme  sans  intervention 
divine,  on  ne  voit  nulle  part  dans  les  métamorphoses 
apparailre  la  main  d'un  dieu.  11  semble  qu'il  y  ait  un  lien 
entre  la  dédicace  et  le  poème  :  «  Ne  me  force  pas,  dit 
Virgile  à  Varus,  à  chanter  les  guerres  pénibles  »,  et  il  lui 
représente  Silène  qui,  après  avoir  longtemps  trompé 
l'espérance  des  jeunes  Satyres,  ne  sait  leur  raconter  que 
de  si  tristes  histoires. 

Cette  manière  de  yoir  a  été  adoptée  par  Kolster  —  qui 
remarque  pourtant  que  la  consolation  à  Pasiphaé  n'est 
pas  une  métamorphose  2,  —  une  moitié  de  ces  métamor- 
phoses étant  influencée  par  l'amour  et  l'autre  non. 
M.  Sonntag  ^  appelle  également  la  VI*  Égl.  «  Melamor- 
phosen-Dichtung  ». 

Une  autre  opinion  est  celle  de  G.  Schaper.  Il  croit  voir 
dans  les  v.  64  sq.  une  allusion  à  Gallus  mort,  à  Gallus 
qui  était  surtout  célèbre  par  son  amour  malheureux;  la 
V(®  Égl.  tout  entière  aurait  pour  but  de  montrer  la  puis- 

l.L.  c.,p.  388  sq.  :  «  Esist  cinfinsteres  "Weltcnbild,  das  in  dicson  Mythcn 
die  "Weisheit  des  Silcn  entwirft.  Dio  Gôtter  raffon  in  Liobe  die  Stcrbli- 
chen  dahin,  dio  Mcnschen  fûlirt  die  ungez&hmtc  Gior  zu  den  Tliiercn  oder 
masslosos  Strcben  nach  gôttlicher  Hôho  in  tiefen  Sturz.  Nur  das  Bild  des 
gottgeweihtcn  Dichters  stcht  ruhig  und  versohnend  in  diosem  Irrsal, 
abcr  auch  cr  weiss  nur  zu  singen  von  der  Nichtigkeit  monschiichcn 
Gluckes.  » 

2.  Dans  son  édition,  p.  97.  P.  HS  :  «  "\Vir  habcn  eine  Motamorphosen- 
dichtung  vor  uns,  die  niit  der  altesten  des  orbis  terrarum  beginnt  und 
mit  der  jungsten,  der  Métamorphose  der  Gegenwart  schliesst  ». 

3.  Op.  laud.^  p.  157. 


LA   SIXIÈME   ÉGLOGUE  269» 

sance  irrésistible  de  l'amour  Ml  a  été  suivi  par  H.  Flach  -, 
Aucune  de  ces  deux  explications  ne  paraît  satisfaisante; 
en  effet  on  no  saurait  voir  une  histoire  d'amour  ni  dans^ 
l'exposé  épicurien  de  la  création  du  monde,  ni  dans  la 
réception  faite  par  les  Muses  à  Gallus  sur  l'Hélicon. 
D'autre  part  l'aventure  de  Pasiphaé  n'est  pas  une  méta- 
morphose; il  n'est  pas  question  de  métamorphose  à  propos- 
d'Atalante  (il  faut  supposer  une  lacune  si  l'on  veut  en  intro- 
duire une).  Il  nous  reste  donc,  en  repoussant  toute  opinion 
préconçue,  à  examiner  le  poème  de  Silène  en  lui-même  : 
peut-être  la  façon  dont  Virgile  en  a  Irai  lé  les  diverses 
parties  nous  permettra-t-elle  de  découvrir  l'idée  domi- 
nante de  l'ensemble. 

Macrobe  '^  avait  déjà  remarqué  qu'au  début  du  chant  de 
Silène,  Virgile  avait  eu  sous  les  yeux  un  passage  du^ 
V®  livre  de  Lucrèce,  v.  416  sq.  (cf.  Il,  1058).  L'imitation  est 
très  directe;  elle  se  démontre  par  la  similitude  d'expres- 
sions techniques  ou  poétiques,  que  Virgile  n'a  pas  inventées. 
Dès  les  premiers  mots  :  u  Namque  canebat  uti...  »,  v.  31, 
nous  trouvons  une  forme  archaïque,  «  uti  »,  fréquente  chez 
Lucrèce  et  qui  donne  au  style  de  Virgile  une  couleur  par- 
ticulière voulue;  c  juagnum  per  inane  »,  v.  31,  se  trouve 
chez  Lucrèce,  f,  1018,  1102  (1108,  per  inane  profundum), 
II,  65  (83,  per  inane;  96,  per  inane  profundum),  105,  109- 
(116,  per  inane;  122,  in  magno...  inani;  151  et  158,  per 
inane. .  .uacuum  ;  202,  uacuum  per  inane  ;  2 1 7  et  226,  rectum 
per  inane,  221,  per  inane  profundum;  238,  per  inane 
quietum;  111,  17  et  27,  per  inane;  VI,  838,  uacuum  per 
inane)  ;  c'est  un  terme  technique  et,  en  s'en  servant,  Virgile 
a  voulu  signaler  son  emprunt.  «  Coacta  »,  v.  31,  est  jus- 

1.  Symbolae  Joachimitae,  p.  28  :  «  Scripsit  igitur  Vcrgilius  carmen  de 
invicta  vi  amoris  (v.  13-86),  cum  ornatissima  Galli  cuius  poesis  omnis- 
amatoria  fuerat  laudatione  (v.  66-73).  Hoc  carmen  brevissima  praefatione 
auctum  (v.  1-12)  Varo  misit,  homiiii  et  amicissimo  (v.  9-12)  et  bcUica 
laude  florentissiino  (v.  6-7)  ».  Laves,  Kritisch-exegetische  Beitrûge  zu 
Vei^girs  Vf  iind  X  Ecloge..,  Lyck,  E.  AViele,  1881,  15  p.  1",  croit  que  Vir- 
gile a  voulu  montrer,  du  v.  41  au  v.  86,  quelle  honte  et  quel  malheur  les 
femmes,  depuis  Pyrrha,  ont  répandus  sur  elles-mêmes  et  sur  les  hommes 
qui  ont  été  en  rapport  avec  elles.  Il  fait  subir  au  texte  diverses  modi- 
fications pour  l'accommoder  à  cette  interprétation. 

2.  N.  Jahrb.  f.  PliiL  u.  Paed.,  CXYIIe  vol.,  1878,  p.  633-637. 

3.  Saturn.,  IV,  II,  22  sq. 


270  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

tement  le  mot  employé  par  Lucrèce  pour  exprimer  la  ren- 
contre des  atomes,  II,  1059  :  «  semina  rerum...Multimodis 
temerc  incassum  frustraque  coacla  *  ».  «  Semina  »,  v.  32, 
est  un  des  termes  qu'il  emploie  fréquemment  pour  dési- 
gner les  atomes.  Le  v.  I,  715  :  «  Ex  igni  terra  atque  anima 
procrcscere  etimbri  »,par  lequel  il  désigne  les  quatre  élé- 
ments, nous  montre  trois  d'entre  eux  nommés  comme 
dans  Virgile.  Lucrèce  n'emploie  pas  généralement  le  plu- 
riel de  «  terra  »  dans  le  même  sens  que  le  singulier  : 
«  terra  »,  c'est  la  terre  considérée  comme  élément;  «  ter- 
rae  »,  ce  sont  les  pays  qui  composent  le  globe  terrestre  ;  mais 
justement,  dans  Virgile,  P  a  TERRVM,  cl  terram,  de  sorte 
qu'il  est  bien  possible  que  la  leçon  primitive  fût  «  terrai  », 
comme  le  conjecture  Peerlkamp.  Sinon,  Virgile  ne  se  serait 
pas  rendu  un  compte  bien  exact  de  la  terminologie  de 
l.ucrècc,  ce  qui  n'est  pas  impossible.  «  Animae  »,  v.  32, 
est  caractéristique;  les  passages  où  Lucrèce  désigne  par 
là  le  souffle,  le  vent  (le  plus  ordinairement  le  mot  désigne 
l'àme  vitale)  sont  les  suivants;  «  V,  236,  Aurarumque  leues 
animae;  1230,  uentorum...  paces  animasquesecundas;  VI, 
130,  plena  animae  uensicula;  578, uentus...  atque  animae... 
uis;  580,  exitus...  animai;  591,  impetus  ipsc  animai  Et 
fera  uis  uenti;  693,  animai...  uis.  »  Dans  tous  ces  passages, 
«  anima  »  c'est  l'air  agité.  Il  ne  reste  donc  de  similaire  que 
le  V.  I,  715,  et  c'est  sûrement  celui-là  que  Virgile  a  eu  sous 
les  yeux.  Sur  «  maris  »,  cf.  I,  1063,  et  V,  431  :  «  Terrai 
maris  et  caeli  ».  «  Liquidi...  ignis  »,  v.  33,  est  un  terme 
de  Lucrèce,  VI,  206  :  «  liquidi  color  aureus  ignis;  349,  fora- 
minibus  liquidus  quia  transuolat  ignis  ».  Lucrèce  a  un  voca- 
bulaire fort  riche  pour  désigner  les  atomes  :  il  n'emploie 
que  deux  fois  le  pluriel  neutre  «  prima  »;  II,  313  :  «  Pri- 
morum  natura  »;  IV,  186,  «  quia  sunt  e  primis  facta  minu- 
lis».  Gomme  pour  «  anima  »,  Virgile  lui  emprunte  donc  ici 
un  mot  assez  rare.  »<  Exordia  »,  dans  Lucrèce,  désigne  les 
atomes.  II,  333,  III,  31,  379,  IV,  114;  mais  il  a  aussi  un 
sens  spécial  :  il  signiQe  les  embryons  de  corps  formés 

1.  W.  II.  Kolster,  dans  son  ëdition,  p.  119  :  «  fuissent  allcin  ist  das 
Prâdikat  und  coacta  samt  Zubchôr  ist  Subjekt  ».  Je  crois  qu'il  so  trompe  : 
coacta  fuissent  paraît  employé  dans  un  sens  très  voisin  de  coacta  cssent. 
Kn  style  direct  on  aurait  :  coacta  erant...  concreuit...  stupcnt. 


LA  SIXIÈME   ÉGLOGUE  271 

par  les  atomes,  avant  que  I'agrcf?ation  et  la  disposition 
définitive,  d'où  résultent  les  corps  organisés,  soient  com- 
plètes. Lucrèce  s'en  sert  trois  fois  ainsi  :  II,  1016  sq.  :  «  ea 
quae  connecta  repente  Magnarum  rerum  fièrent  exordia»; 
V,  429  sq.  :  «  ea  quae  conuecta  repente  Magnarum  rerum 
fiunt  exordia  »;  471:  «  Hune  exordia  suntsolis  lunaequese- 
cula».  Or  c'est  bien  dans  ce  sens  spécial  que  Virgile  a  pris 
le  mot  au  passage  qui  nous  occupe  ^«  Mundi  »  et  «  con- 
creuerit  »  sont  également  des  termes  de  Lucrèce  :  «  Mun- 
dum  »,  V,  444;  «  leuis  ac  diffusilis  aether  Corpore  concrelo  », 
V,  467  sq.  Seulement  la  théorie  est  exposée  dans  Lucrèce 
bien  plus  nettement  que  dans  Virgile  :  chez  Lucrèce,  ce  sont 
les  atomes  terrestres  qui,  en  vertu  de  leur  poids,  se  réu- 
nissent dans  les  parties  inlérieures  et,  par  la  pression, 
forcent  les  corps  célestes,  les  parois  de  Tunivers  2,  l'éther 
à  s'échapper  et  à  occuper  les  régions  supérieures.  Dans 
Virgile,  les  parois  de  Puni  vers  se  forment  d'abord;  puis  le 
sol  se  durcit.  «  Tum  durare  ^  solum  »,  v.  35;  on  se  de- 
mande si  Virgile  a  bien  saisi  la  doctrine;  en  tout  cas  il 
ne  l'a  pas  rendue  nettement.  «  Discludcre  Nerea  ponto  », 
v.  35,  est  imité  de  «  discludere  mundum  ».  Mais  Vir- 
gile introduit  ici  une  expression  mythologique.  Il  use 
de  la  permission  que  Lucrèce  accorde  aux  poètes  d'em- 
ployer les  noms  des  dieux  dans  un  sens  métaphorique,  II, 
652  sq.  :  «  Hic  siquis  mare  Neptunum...  uocare..  Gonsti- 
tuit...,  Concedamus..,  dum  re  uera  tamen  ipse  Religione 
animum  turpi  contingere  parcat  ».  Mais  nous  verrons 
dans  la  suite  que  Virgile  n'est  pas  à  l'abri  des  supersti- 
tions que  Lucrèce  condamne,  et  celui-ci  n'eût  pas  usé  de 
ce  mot  dans  un  exposé  qui  a  justement  pour  but  d'expli- 
quer d'une  façon  purement  naturelle  l'origine  des  choses. 
«  Paulatim  »,    v.    36,    est   perpétuel   dans    Lucrèce,  et 

1.  H.  Nettlcsliip,  Arch.  /.  lat,  Lexicogr.,  YI  (1889),  p.  dSS,  a  proposé  de 
lire  :  «  his  ox  ordia  primis  »>.  Cette  correction  repose  sur  une  connais- 
sance insuffisante  du  vocabulaire  do  Lucrèce.  Lucrèce  n'emploie  qu'une 
fois,  IV,  28,  «  ordia  prima  »  au  sens  de  «  primordia  ».  Or  «  exordia  »  a 
ici  un  sens  tout  diÔerent. 

2.  «<  Magni  moenia  mundi  »,  Lucr.,  V,  -151,  paraît  équivalent  à  «  tencr 
mundi...  orbis  »,  Virg.,  VI,  3-1. 

3.  o  Durare  »,  dans  le  sens  do  «  durcscero  »,  ne  se  trouve  pas  dans 
Lucrèce  et  paraît  propre  à  Virgile. 


272  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

«  reruni  formas  »  vient  également  de  lui,  II,  1005  :  «  Res 
ita  conuertant  formas»;  V,  1263  :  «  quamlibet  in  formara 
et  faciem  decurrere  rerum  )>i 

On  voit  que  dans  toute  cette  partie,  où  il  s'agissait  en 
somme  de  développer  la  doctrine  épicurienne,  Virgile 
emprunte  à  Lucrèce  son  vocabulaire  même.  A  partir  de  ce 
moment,  comme  il  ne  s'agit  plus  guère  que  d'images  poé- 
tiques, il  recouvre  en  partie  son  indépendance.  Le  v.  36  sq. 
provoque  une  remarque  de  style  fort  intéressante,  Lucrèce 
avait  dit,  V,  432  sq.  :  «  Hic  neque  tum  solis  rota  cerniluraine 
largo  Altiuolans  poterat...»  L'imitation  de  Virgile  montre 
qu'il  avait  un  sentiment  très  net  de  la  différence  du  style 
de  Lucrèce  et  du  sien.  «  Altiuolans  »  était  un  de  ces 
adjectifs  composés  très  en  honneur  dans  l'épopée  latine 
primitive  et  dans  la  tragédie,  dont  un  assez  grand  nombre 
ont  passé  chez  Lucrèce  et  dont  Virgile  n'a  conservé  que 
qnelques-uns.  Il  ne  pouvait  donc  l'emprunter  sans  une 
affectation  trop  marquée  d'archaïsme;  mais  il  y  a  fait 
allusion  en  écrivant,  v.  37  :  «  lamque  nouom  terrae  stu- 
peant  lucesccre  solem  Altius...  »  et  nous  avons  la  preuve 
que,  comme  l'a  bien  vu  Wagner,  c'est  avec  le  v.  37  et  non 
avec  les  mots  suivants  que  doit  se  construire  «  Altius  ». 

Il  n'est  pas  question  de  la  pluie  chez  Lucrèce  et,  à  partir 
de  ce  moment,  Virgile  en  prend  assez  librement  avec  lui.  Il 
semble  réduire  de  beaucoup  la  durée  de  la  formation  du 
monde.  Dans  Lucrèce,  après  que  les  éléments  se  sont  con- 
stitués, la  terre  commence  par  produire  de  l'herbe,  puis  les 
arbres;  enfin  les  animaux  sortent  de  son  sein.  Pour  Virgile 
l'apparition  du  soleil  (et  de  la  pluie)  est  contemporaine  de 
la  création  des  forêts  et  des  animaux.  Au  v.  V,  823  de  Lu- 
crèce :  «  atque  animal  prope  certo  lempore  fudit  Omne  quod 
in  magnis  bacchatur  montibu'  passim  »  Virgile  en  a  substi- 
tué un  autre  moins  archaïque  et  qui  est  fort  beau  :  «  cumque 
Hara  per  ignaros  errent  animalia  montis  »,  v.  39  sq.  , 

De  l'étude  détaillée  du  morceau  de  Virgile  ressortent  des 
conclusions  importantes.  Bien  qu'il  ait  eu  sous  les  yeux 
un  passage  déterminé  de  Lucrèce,  il  ne  s'est  pas  proposé 
simplement  de  le  transposer  dans  ses  vers.  Le  fait  qu'il  est 
familier  avec  le  vocabulaire  de  Lucrèce  montre  qu'il  avait 
lu  le  De  natura  rerum  dans  son  ensemble,  qu'il  en  pos- 


LA   SIXIÈME   ÉGLOGUE  273 

sédait  une  connaissance  complète.  De  même,  au  moment 
de  ses  premières  imitations  de  Théocrile,  nous  avons  cons- 
taté qu'il  ne  se  borne  pas  à  imiter  partiellement  telle  ou 
telle  pièce,  mais  qu'il  a  lu  le  reste. 

Quant  à  J'imitation  du  passage  particulier  du  V®  1.,  elle 
est  faite  d'après  des  principes  spéciaux.  Lucrèce,  qui 
expose  une  théorie  fondamentale  de  TÉpicurisme,  a  bien 
soin  d'expliquer  que  c'est  en  vertu  de  leur  mouvement  et 
de  leur  poids  que  les  atomes  ont  lini  par  s'agréger,  par 
former  toutes  les  combinaisons  possibles,  dont  l'univers 
actuel  est  une.  11  établit  une  théorie  scientifique  très 
claire.  Virgile,  lui,  ne  nous  dit  pas  en  vertu  de  quelles  lois 
les  choses  se  sont  ainsi  passées;  il  ne  voit  là  que  le  motif 
d'une  belle  description  poétique.  La  présence  des  v.  31-40 
dans  l'Égl.  VI  s'explique  par  le  désir  de  donner  un  aperçu 
plutôt  poétique  que  scientifique  d'un  des  passages  impor- 
tants du  De  natura  rerum,  de  l'un  de  ceux  qui  ont  le  plus 
de  grandeur  et  qui  frappent  le  plus  l'imagination.  Virgile 
s'est  inspiré  de  Lucrèce  et  il  ne  s'est  inspiré  que  de  lui. 
Les  commentateurs  anciens  voient  là  l'écho  des  leçons  du 
philosophe  Siron;  il  est  certain  qu'ils  se  trompent;  il  n'y 
a  là  que  l'écho  de  l'ouvrage  de  Lucrèce  *.  Virgile  avait-il 
étudié  la  philosophie  épicurienne  sous  la  direction  de 
Siron?  Sont-ce  ses  études  antérieures  qui  l'ont  amené  à 
lire  Lucrèce?  Gela  est  possible  et  nous  n'avons  aucun" 
moyen  de  contrôler  l'affirmation  des  commentateurs  ^; 
mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que  Virgile  nous  donne 
uniquement  ici  le  résultat  de  ses  lectures  de  Lucrèce; 
c'est  de  cette  influence  et  non  d'une  autre  que  provient 
le  passage  en  question. 

Ces  neuf   vers    nous   autorisent-ils   à    affirmer   qu'au 

1.  Servius,  ad  VI,  13  :  «  ...uult  exequi  sectam  Epicuream,  quam  didice- 
rant  tam  Vergilius  quara  A'^arus  docente  Sirone.  Et  quasi  sub  pcrsona 
iSileni  Sironem  inducit  loqucntcm,  Chromin  autcm  et  Mnasylon  so  et 
Varum  uult  accipi.  Quibus  ideo  coniungit  puellam,  ut  ostendat  plenam 
sectam  Epicuream,  quao  nihii  sine  uoluptatc  uult  esse  perfectum.  » 

2.  E.  Glaser,  dans  son  édition,  p.  75  :  «  Ob  Vcrgil  hierbei  gewissermassen 
die  Epikureische  Philosophie,  die  er,  nach  Ansicht  des  Donatus  und  der 
ihm  folgenden  Grammatiker,  gemeinschaftlich  einst  mit  Varus  bei  dem 
Lehrer  Siron  in  Rom  nàhcr  kcnnen  gelernt  hatte,  als  eine  freundliche^ 
und  heitere  Rcminiscenz  dem  Varus  zurûckrufen  will,  ist  immerhin  nocli 
zweifelhaft,  obwohl  die  Sache  manches  fur  sich  hat.  » 


274  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

moment  où  Virgile  les  écrivit,  il  était  sérieusemeat  Épicu- 
rien? Il  ne  le  semble  pas,  puisque  ce  n'est  pas  la  démons- 
tration doctrinale  qui  parait  Tavoir  préoccupé,  mais  la 
beauté  du  tableau.  Nous  avons  une  preuve  plus  décisive 
du  peu  de  cas  qu'il  faisait  de  la  doctrine,  si  nous  exami- 
nons la  suite  qu'il  a  donnée  à  sou  exposition.  Quand 
Lucrèce  a  expliqué  l'origine  du  monde  par  l'agglutination 
des  atomes,  il  déduit  la  naissance  de  l'homme  des  mêmes 
principes  et  donne  des  premiers  âges  de  la  civilisation  une 
histoire  qui  exclut  les  fables  mythologiques.  Virgile,  au 
contraire,  retourne  immédiatement  aux  légendes  poétiques 
et  ajoute  au  morceau  inspiré  de  l'Épicurisme  une  suite 
qui  eût  profondément  scandalisé  Lucrèce  ^ 

Les  v.  41-42  ne  sont  qu'une  transition;  Virgile  prend 
dans  la  mythologie  quelques-uns  des  faits  qui  passaient 
pour  les  plus  anciens,  afin  de  rejoindre  les  origines  du 
monde  au  domaine  de  la  fable.  Dans  chacun  de  ces  deux 
vers  il  introduit,  sans  doute  par  élégance,  un  hysteron 
proteron  :  car  le  règne  de  Saturne  ou  de  Kronos,  contem- 
porain de  l'âge  d'or,  est  antérieur  au  déluge  envoyé  plus 
tard  par  Zeus  pour  punir  les  hommes  de  leurs  méfaits  et 
à  la  renaissance  de  Fhumanité,  grâce  aux  pierres  jetées 
par  Deucalion  et  par  Pyrrha  *.  De  même  le  vol  de  Pro- 
méthée  est  antérieur  à  son  châtiment  ^.  Quant  à  «  Cauca- 
sias...  uolucres  »,  Forbiger*,  ad  h.  /., contre  Ameis,  Spic, 
p.  13,  ne  voit  là  qu'un  pluriel  pour  le  singulier.  C'est  une 
explication  arbitraire;  il  paraît  plus  vraisemblable  que 
Virgile  a  suivi,  en  ce  qui  concerne  le  châtiment  de  Pro- 
raéthce,  une  version  différente  de  la  vulgate. 

On  ne  peut  guère  admettre  que  ce  qui  amène  Virgile 

1.  Scrvius,  ad  VI,  41,  s'est  aperçu  de  la  contradiction;  il  en  donne  du 
reste  une  explication  ridicule  :  «  Quaestio  est  hoc  loco  :  nam  relictis  pru- 
dentibus  rcbus  de  mundi  origine,  subito  ad  fabulas  transitum  fecit.  Scd 
dicimus,  aut  exprimere  eum  uoluisso  sectam  Epicuream,  quae  robus 
scriis  scmper  inserit  uoluptates  ;  autfabulis  plenis  admirationis  pueroruni 
corda  mulceri  ;  nam  fabulae  causa  delectationis  inuentac  sunt...  » 

S.Servius,  ad  v.  41  :  «  quod  autem  dicit  «  régna  Saturnia  »,  fabu- 
larum  ordinem  uertit  :  nam  quo  temporc  Saturnus  regnauit,  in  terris 
non  fuit  diluuium,  sed  sub  Ogyge,  rego  Thebanorum  ». 

3.  Scrvius,  ad  v.  42  :  «  et  hic  fabulae  ordinem  uertit...  »  Se7^o.  Danielin.y 
ibid.  :  «  ergo  secundum  fabulam  hysterologia  est;  nam  prius  fuit,  ut 
Promothcus  crimon  admittorot,  post  paterotur  supplicia...  » 


LA  SIXIÈME  ÉGLOGUE  275 

(au  moyen  trune  transition  banale  :  «  His  adiungil...  »)  à 
parier  d'IIyias,  au  v.  43,  c'est  que,  dans  les  Argonautiques 
d'Apollonios,  Héraklès,  après  la  perle  d'Hylas,  renonce  à 
faire  partie  plus  longtemps  de  l'expédition  des  Argonautes 
et  que  c'est  à  ce  moment  qu'il  va  délivrer  Prométhée.  Le 
lien  serait  fragile,  et  Virgile,  du  reste,  ne  l'indique  point. 
Comment  traite-t-il  cette  histoire?  En  deux  vers,  où  il 
n'est  question  ni  de  l'amour  d'Héraklès,  ni  du  rapt  des 
Nymphes,  où  les  Argonautes  ne  sont  même  pas  mentionnés 
par  leur  nom  complet,  «  nautae  ».  L'allusion  parait  avoir 
été  faite  uniquement  en  vue  du  vers,  intéressant  comme 
pittoresque  et  comme  métrique,  «  ut  litus  «  Hyla  Hyla  » 
omne  sonaret  »,  v.  44.  Les  cris  poussés  par  les  compagnons 
d'Hylàs  et  retentissant  dans  la  solitude  sont  un  effet  qui 
ne  devait  guère  manquer  dans  la  mise  en  scène  poétique 
de  la  légende.  Celui  d'Héraklès  est  rapporté  à  la  fois  par 
Apollonios  et  par  Thcocrite;  Apoll.,  I,  1*271   sq.  :  «  ôtè 

g'avJTS  |ji.eTa).Xf,Yti)v  xa[j.aTOio  Tf,).£  8'.airpya'.o  ;  tJL6ya>.Y|  poaaaxsv 
àuTY)  »;  Théocr.,  XIII,  58  sq.  :  «  Tplç  {/.kv  TXav  à'u<r£v,  otov 
pa6u;  Tjpvye  Xaijjidç  •  Tp\ç  ô'  ap'  6  izolXç  uTcaxouaev,  àpatà  ô'  î'ksto 
çtova  'E^  uôaToç,  itapsoov  6è  (JiàXa  (r*/£Ôbv  Eiôero  uoppo)  ».  Les  Cris 

des  chercheurs,  répercutés  par  les  forêts  et  les  montagnes, 
étaient  restés  comme  le  trait  particulièrement  caractéris- 
tique de  l'histoire;  nous  en  avons  la  preuve  par  Stace*  et 
par  Servius^.  C'est  ce  trait  qui  a  frappé  Virgile,  lorsqu'il 
l'a  lue,  et  il  s'est  appliqué  à  le  reproduire  d'une  façon  élé- 
gante. Ce  sont  donc  des  raisons  purement  littéraires  qui 
l'ont  décidé  à  introduire  ici  l'aventure  d'Hylas,  notée  par 
son  détail  le  plus  poétique. 

Pasiphaé  n'a  évidemment  aucun  lien  avec  Hylas  et  Vir- 
gile n'a  pas  cherché  à  en  établir.  Ce  qui  a  pu  le  séduire 
ici  c'est  le  sujet  —  un  désespoir  d'amour  —  et  la  bizar- 
rerie même  de  cet  amour  de  la  fille  d'un  roi  pour  un  tau- 

1.  Silves,  I,  2,  199  :  «  Quantum  non  clamatus  Hylas...  ».  L'expression 
était  devenue  comme  proverbiale. 

2.  Scrvius,  ad  v.  43  :  «<  ....  ei  statuta  sunt  sacra,  in  quibus  mes 
fuerat,  ut  cius  nomen  clamaretur  in  montibus;  ad  quam  imitationem 
nuno  dicit  «  ut  litus  Hyla  Hyla  omne  sonaret  ».  Sen\  Danielin.,  ibid.  : 
«  pcr  transltum  rem  ueram  tetigit  :  tertio  enim  ab  ephebo  puero  in 
monte,  comitantibus  uniuersis,  nomen  eius  clamabatur  ».  Cf.  Schol.  Beim., 
ad  VI,  43  :  «  quem  cum  diu  clamitans  quaerit...  » 


276  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

reau  blanc.  Celle  aventure,  celle  de  Corydon  montrent 
bien  que  Virgile  n'a  pas  encore,  à  l'époque  des  Bucoliques, 
la  sûreté  de  goût  dont  il  témoignera  par  la  suite.  Ce  qu'il 
a  mis  ici,  ce  sont  de  grands  mouvements  pathétiques  et  de 
belles  descriptions.  Si  nous  entrons  dans  l'examen  parli- 
•culier  des  choses,  l'hémistiche  «  si  numquam  armenla 
fuissent  >>,  v.  45,  paraît  assez  prosaïque.  Le  v.  46,  ttl  qu'il 
nous  est  transmis,  n'offre  guère  de  sens  :  on  ne  saurait 
admettre  «  solatur  amore  =  solatur  de  aniore  »;  il  serait 
dur,  bien  que,  dans  l'état  actuel  du  texte,  ce  soit  la  seule 
ressource,  de  construire  «  niuei...  *  amore  iuuenci  »  abso- 
lument. Ce  n'est  pas  le  mot  «  solatur  »  qui  paraît  fautif. 
Pasiphaé  est  désespérée  de  l'abandon;  le  poète,  qui  se  joint 
à  elle  pour  essayer  de  retrouver  l'infidèle,  la  console  de 
la  i'açon  la  plus  efficace,  puisqu'il  lui  fait  espérer  que 
l'abandon  n'est  pas  définitif  2.  Reste  à  supposer,  après  le 
V.  46,  un  vers  perdu  commençant  par  '<  Deceptam^...  »  ou 
tout  autre  mot  analogue.  La  répétition  du  mouvement  «  A 
•uirgo  infelix...  »,  v.  47  et  52,  est  fort  pathétique  et  montre 
dès  l'abord  quelle  part  prend  Silène  au  chagrin  de  son 
iiéroïne;  l'hémisliche  «  quae  te  demcntia  cepit!  »  a  déjà 
été  employé  par  Virgile  à  propos  de  Corydon*.  11  est 
possible  qu'il  reprenne  simplement  une  expression  déjà 
trouvée  ;  il  est  possible  aussi  qu'il  veuille  souligner  la  simi- 
litude de  situation  et  faire  allusion  à  une  œuvre  anté- 
rieure. La  description  de  la  folie  des  Proetides,  v.  48-5i, 
♦est  faite  avec  cette  élégance  sobre  dont  Virgile  a  le  secret: 
le  dernier  vers  rappelle  l'ingéniosité  d'Ovide,  mais  sans 
l'abus  5.  Le  mouvement  «  A  uirgo  infelix...  »  a  été,  d'après 

1.  A  propos  de  «  niuci  »,  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis..^ 
\).  10,  rapproche  (sans  prétendre  qu'il  y  ait  emprunt)  Théocr.,  IX,  10, 
/exjy.àv  £>t  ôa(AaXàv,  III,  31,  Xeyxotv  aîya...  etc. 

2.  Fr,  Hermès,  dans  son  édition,  p.  31  :  «  Pasiphaen  solatur,  nicht 
wie  Glaser  meint  «  einfach  »  =  canit  amorem,  sondern  Silen  trôstet 
Pasiphao,  d.  i.  cr  hilft  ilir  mit  trôstenden  Wortcn  den  Stier  suchen; 
cf.  pcr  prata  iuuencum  mentem  perdita  quaeritat  (Anth.  lat.,  éd.  Riese, 
II,  p.  195).  »  Cf.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  123  sq. 

3.  Éf/l.  VIII,  18  sq.  :  «  Coniugis  indigne  Nysae  doceptus  amore  Dura 
•queror...  » 

4.  Égl.  II,  V.  69  :  «  A  Corydon  Corydon,  quae  te  dementia  cepit!  » 

5.  Au  V.  50  «  timuisset  »  est  assuré  par  la  mesure;  au  v.  51,  P,  seul 
•contre  tous  les  autres  mss.,  a  «  quaesissent  ».  Il  y  a  là  une  asymétrie 


LA   SIXIEME  ÉGLOGUE  277 

le  Serv.  Daniclin.  *,  emprunté  par  Virgile  à  l'Io  de  Calvus. 
11  semble  que  la  répétition  lui  appartienne,  ce  qui  donne 
beaucoup  de  force  au  pathétique.  En  outre,  dans  Calvus, 
c'était  une  vue  sur  Tavenir;  dans  Virgile  il  s'agit  du  pré- 
sent. Le  V.  53,  avec  le  mot  grec  qui  le  termine  et  rallon- 
gement de  la  brève  au  temps  fort  du  cinquième  pied, est 
d'une  facture  savante.  Des  quatre  épithètes,  qui  ornent  les 
v.  53-54,  trois  sont  des  épithètes  de  couleur  3,  ce  qui  donne 
au  passage  beaucoup  de  pittoresque,  sans  compter  la  belle 
antithèse  entre  l'inquiétude  de  Pasiphaé  et  la  tranquillité 
du  taureau.  On  s'est  demandé  qui  prononçait  les  v.  55  sq. 
La  présence  du  mot  «  solatur  »  au  v.  46  ne  me  paraît 
laisser  aucun  doute;  c'est  Silène  lui-même  qui,  après 
avoir  adressé  à  Pasipbaé  des  paroles  de  compassion,  feint 
de  s'associer  à  ses  recherches  et  de  vouloir  à  tout  prix, 
malgré  la  répugnance  qu'inspire  une  pareille  folie  (v.  47 
et  49),  aider  la  malheureuse  à  retrouver  l'objet  de  son 
amour;  on  remarquera  qu'il  a  quelque  autorité  pour  inter- 
peller les  Nymphes;  «  oculis...  nostris  »,  v.  57,  montre  bien 
qu'il  prend  part  à  la  recherche;  «  errabunda  ^  »  est  carac- 
téristique de  la  nonchalance  du  taureau.  Quant  à  la  pré- 
caution que  recommande  Silène,  elle  se  comprend  fort 
bien  :  les  troupeaux  sont  dans  les  montagnes  de  Dicté,  à 
l'est  de  la  Crète;  Gnosse,  où  règne  Minos,  est  dans  la  partie 
N.  de  l'île,  Gorlyne  dans  la  partie  S.  ;  il  faut  donc  fermer 
les  pâturages,  pour  empêcher  le  taureau  de  s'en  aller  bien 
loin  de  l'endroit  où  habile  Pasiphaé. 

assez  élégante  et   qui  a  séduit  O.  Ribbeck'»";  on  voudrait  qu'elle  fût 
mieux  autorisée. 

1.  Ad  V.  47  :  «  Caluus  in  lo  :  a  uirgo  infolix,  herbis  pasceris  amaris  ». 
Ocbauer,  De  poetarum  graecorum...,  p.  69,  après  Ursinus,  a  rapproché 
lo  mouvement  du  v.  47  sq.  de  celui  de  l'Id.  VII,  83  sq.,  do  Thcocrite; 
mais  c'est  à  Calvus  que  Virgile  doit  cette  apostrophe.  Du  v.  5'i  on 
rapprochera  Id.  I,  8-2  sq.  :  «  à  Si  te  xcopa  Ilio-aç  àvà  xpàvaç,  iràvx' 
àXcrea  Tcocral  çopsiTat  ». 

2.  Servius,  ad  v.  5-1  :  « ...  pallentis  autem  ucl  aridas,  ucl  quae  ucntris 
-calore  propria  uiriditate  caruerunt  ».  Gebauer,  Quatenus  VeryUiua  in 
epithetis...^  p.  9,  rapproche,  sans  croire  à  un  emprunt,  Théoc.  XI,  13  : 
•/Xwpa;  èx  poTavaç;  XXV,  231  :  ^(Xwp-^...  itoÎT)...,  etc..  11  semble  bien 
que  Virgile  veuille  opposer  ici  le  vert  clair  de  l'herbe  au  vert  sombre 
<ie  l'yeuse. 

3.  Cf.  Égl.  II,  21 ,  «  errant  »  ;  Sckol.  Bem.,  ad  VI,  58,  «  bouis  vestigia,  tauri  ». 

16 


278  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Ce  morceau  est  relativement  très  développé  :  Virgile  y  a 
reproduit  l'épisode  qui  lui  a  paru  le  plus  pathétique  el  le 
plus  extraordinaire  de  l'aventure  de  Pasiphaé.  Il  y  a  dé- 
ployé cette  éloquence  émouvante,  avec  laquelle  il  exprime 
les  plaintes  d'amour,  et  il  est  bien  probable  que,  quel  que 
soit  d'ailleurs  son  modèle,  cette  éloquence  émouvante  lui 
appartient  en  propre.  De  là,  nous  passons  sans  transition 
et  sans  suite  logique  à  l'histoire  d'Atalante,  i:|ui  est  résumée 
en  un  vers.  Gomme  les  précédentes,  c'est  une  histoire 
d'amour,  mais  si,  à  propos  de  Pasiphaé,  Virgile  a  déve- 
loppé le  motif  amoureux,  il  le  néglige  ici,  comme  il  l'a  fait 
pour  Hylas.  11  ne  nomme  même  pas  Atalante  et  Hippo- 
mène;  nous  les  reconnaissons  pourtant  sans  peine,  parce 
qu'il  a  choisi  le  trait  saillant  de  la  fable  au  point  de  vue 
psychologique  et  poétique,  le  moment  où  la  jeune  fille, 
voyant  rouler  devant  elle  les  pommes  d'or,  est  saisie  de 
ce  violent  désir  qui  amène  sa  défaite.  Virgile  ne  raconte 
pas  la  légende,  il  ne  se  préoccupe  ni  de  ce  qui  précède  ni 
de  ce  qui  suit,  il  se  borne  à  faire  saillir  le  trait  caracté- 
ristique par  ces  deux  mots  «  miratam  mala  ».  C'est  ce 
qu'avait  déjà  fait  Théocrite  dans  le  chant  du  chevrier  de 
rid.  III,  tout  en  donnant  quelques  détails  de  plus  et  sans 
se  borner  à  une  allusion  aussi  courte,  y.  40  sq.  :  «  'Iitiro(i.€vrjÇ 

oxa  lr\  xàv  wapôévov   rfieXs.  ya^iat,  MiÀ'  èvi  x^P^-lv  IXwv  6p($[JL0v 
avuev  •   à  ô'  'ÀTiXavxa   *û;  Ï8sv,  wç   èfiavr),  (os;   etç  pa6ùv  àXai:' 

èpwTa.  »  La  présence  du  mot  «  wapôévoç  »,  équivalant  à 
«  puella»,  le  fait  que  Virgile  était  familier  avec  cette  Idylle 
font  penser  qu'il  a  eu  ici  sous  les  yeux  Théocrite  et  l'on 
voit  très  nettement  son  procédé  :  il  prend  le  point  culminant 
de  la  fable  et  laisse  de  côté  tout  le  reste.  A.  Forbiger*,  ad 
h.  /.,  fait  remarquer  que  «  Hesperidum  mala  »  doit  signifier 
simplement  des  pommes  d'or  ;  car,  d'après  la  tradition  vul- 
gaire, ces  pommes  venaient  d'un  terrain  consacré  à  Vénus 
à  Chypre.  La  possibilité  que  Virgile  ait  eu,  encore  ici, 
recours  à  une  source  particulière,  se  présente  à  l'esprit. 
La  mort  des  filles  du  Soleil  *  n'a  pas  de  rapport  avec  ce 
qui  précède.  Elle  est  causée  par  l'amour  fraternel,  amour 
d'une  nature  toute  différente  de  celui  dont  il  a  été  ques- 

1.  C'est  le  sens  du  mot  «  Pliaethontiadas  »;  Virgile  lui-môme  appelle 
ailleurs  le  soleil  Phaéthon  :  Éti.,  V,  105,  «  Phaetliontis  equi  ». 


LA  SIXIÈME  ÉGLOGUE  279 

tion  jusqu'à  présent.  Celle  cause,  Virgile,  suivant  son 
habitude,  ne  la  mentionne  même  pas  :  le  but  qu'il  se 
propose,  c'est  simplement  de  décrire  une  métamorphose. 
Nous  ignorons  quel  modèle  il  a  suivi  :  il  est  probable 
qu'il  a  eu  recours  à  une  source  particulière.  La  vulgale 
transformait  les  sœurs  de  Phaéthon  en  mélèzes.  Dans 
l'Énéidc  X,  v.  190,  il  les  a  changées  en  peupliers,  ici  en 
aunes.  11  devait  avoir  pour  cela  un  motif  particulier, 
la  leçon  de  l'exemplaire  qu'il  avait  sous  les  yeux  ^  En 
tout  cas,  le  procédé  est  toujours  le  même  :  rien  sur  la 
chute  mortelle  de  Phaéthon,  rien  sur  la  douleur  de  ses 
sœurs,  mais  deux  vers  pittoresques  dans  le  premier  des- 
quels, v.  62,  il  songe  évidemment  au  contraste  entre  la 
peau  savoureuse  et  lisse  des  jeunes  filles  et  la  rugosité 
de  récorce  au  goût  amer  et  couverte  de  mousse.  Dans  le 
second,  v.  63,  «  proceras  »  et  «  erigit  *  »  s'appliquent  à 
leur  taille  svelte  aussi  bien  qu'au  tronc  élancé  de  l'arbris- 
seau. Ici  encore  Virgile  fait  prévoir  Ovide,  mais  en  s'en 
lenant  aux  images  gracieuses  et  sans  tomber  dans  l'esprit 
facile  et  dans  la  plaisanterie. 

Les  vers  consacrés  à  Gallus,  64-73^,  ne  contiennent  ni 
amour  ni  métamorphose.  J'ai  déjà  dit  comment  j'enten- 
dais ce  passage*  :  c'est  la  consécralion  de  Gallus  comme 
poète  :  jusqu'ici  Gallus  a  manifesté  des  velléités  poétiques, 
sans  écrire  une  grande  œuvre*.  11  est  maintenant  en  pos- 
session d'un  sujet  qui  va  l'illustrer  :  les  Muses,  par  les  hon- 


1.  Le  Serv.  Danielin..,  ad  VI,  62,  dit  naïvement  :  «  Et  quidam  alnos 
poetica  consuetudinc  pro  populis  accipiunt  ». 

2.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  128,  subtilise  sur  ce  mot  : 
<«  Auch  das  erigit  ist  \vohl  nicht  bedeutungslos  ;  wir  sollen  uns  die 
Heliaden  in  ihrem  Kummer  als  hingestreckt,  ûber  das  Grab  geworfen, 
dcnken.  Silenus  singt,  \\\t  ihre  Verwandlung  in  B&ame  sie  genôtigt 
babe  sich  aufzurichten.  »  Virgile  veut  dire  tout  simplement  que  ces 
arbrisseaux  élancés  rappellent  leur  port  élégant. 

3.  «  Tum  canit  »,'v.  61;  «  Tum  »,  v.  62;  «  Tum  canit  »,  v.  6-1,  transi- 
tions monotones. 

4.  P.  -12  sq. 

5.  M.  Rothstcin,  Hermps,  21»*"  Band,  1889,  p.  22,  soutient  qu'il  s'agit 
du  passage  de  la  poésie  élégiaque  à  la  poésie  héroïque  :  «  Es  kann 
nicht  zweifelhaft  sein,  das  bei  diescm  Irren  an  die  Elogiendichtung  des 
Gallus  zu  dcnken  ist,  der  cine  der  Muscn  selbsteine  Endc  macht,  indem 
sie  ihn  zu  grôssercn  Leistungen  berul't  ».  Je  crois  qu'il  se  trompe. 


2&0  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

neurs  qu'elles  lui  rendent,  le  désignent  à  la  gloire;  Linus, 
par  le  cadeau  qu'il  lui  fait,  le  caractérise  comme  le  digne 
successeur  d'Hésiode.  Le  poème  sur  Grynium  élait-il  sim- 
plement commencé  ou  déjà  achevé,  lorsque  Virgile  rendit 
cet  hommage  à  son  ami,  c'est  naturellement  ce  qu'il  nous 
est  impossible  de  savoir. 

On  s'est  étonné  que  Virgile  introduise  allégoriquement 
un  contemporain  au  milieu  de  personnages  mythologiques; 
mais,  si  l'on  examine  le  morceau,  on  verra  qu'il  est  fait 
exactement  comme  les  autres.  Hésiode,  au  début  de  sa 
Théogonie,  v.  22  sq.,  raconte  que,  tandis  qu'il  faisait  paître 
ses  moutons  au  pied  de  rHélicon,les  Muses  lui  ont  adressé 
la  parole,  en  lui  rappelant  qu'elles  savaient  dire  bien  des 
choses  fausses  ayant  l'apparence  de  la  vérité  et  aussi  bien 
des  choses  vraies.  Elles  lui  ont  fait  cadeau  d'un  sceptre  de 
laurier  :  elles  lui  ont  communiqué  l'inspiration  divine, 
pour  qu'il  pût  célébrer  le  passé  et  l'avenir,  cl  lui  ont 
recommandé  de  gloriller  par  des  hymnes  la  race  des 
dieux  bienheureux  et  immortels  et  de  les  chanter  elles- 
mêmes  et  d'abord  et  ensuite.  Voilà  le  passage  que  Virgile 
s'est  proposé  de  transporter  en  latin  en  l'appliquant  à  un 
contemporain  vivant,  comme  il  s'applique  à  un  vivant 
chez  Hésiode.  Les  modifications  qu'il  lui  a  fait  subir  sont 
intéressantes.  Il  ne  pouvait  représenter  Gallus,  qui  n'était 
pas  un  berger,  conduisant  ses  troupeaux  dans  les  pâturages 
de  l'Hélicon  :  aussi  s'est-il  borné  à  le  montrer  errant  sur 
les  bords  du  Permesse;  c'est  une  simple  promenade,  qui 
convient  à  un  poète;  il  ne  faut  pas  voir  là  autre  chose; 
Virgile  a  conservé  le  cadre  de  son  modèle  en  en  retirant 
ce  qui  était  précis  et  réaliste.  La  conversation  des  Muses, 
empreinte  d'une  familiarité  toute  grecque,  v.  26  :  «  Iloipiéveç 

àypa'jXot,  xàx'  è/iy^ga,  yacr-lpe;  oiov...  etc..   »,  ne  lui  a  point 

paru  assez  digne;  il  l'a  remplacée  par  une  sorte  d'ambas- 
sade de  Tune  d'elles  chargée  de  conduire  Gallus  sur  les 
monts  d'Aonie;la  chose  est  évidemment  plus  noble.  Là 
le  chœur  de  Phœbus,  —  c'est-à-dire  les  Muses  elles-mêmes 
qui  chantent  pendant  que  Phœbus  joue  de  la  cithare  — 
se  lève  pour  faire  honneur  au  personnage,  w  uiro  *   », 

1.  Cf.  Égl.  III,  7,  où  lo  mot  «  uiris  »  est  pris  dans  un  sens  un  peu 
différent  mais  également  emphatique. 


LA   SIXIÈME   ÉGLOGUE  281 

V.  66.  Il  y  a  là  un  Irait  de  bienséance  qui  convient  aux 
habitudes  de  la  politesse  romaine,  avec  laquelle  Virgile 
est  familier  ;  il  faut  se  rappeler  pourtant  que  déjà, 
dans  Homère,  les  dieux  se  lèvent  pour  faire  honneur  à 
Zeus.  Puis,  comme  si  Gallus  était  devant  une  Académie 
qui  va  lui  décerner  un  prix,  Linus  lui  fait  un  petit  dis- 
cours. Linus  est  ici,  pour  Virgile,  le  représentant  de  la 
poésie  primitive,  «  diuino  carminé  pastor  »,  v.  67*.  Le  mot 
«  pastor  »  pourrait  bien  n*ôtre  qu'une  réminiscence  d'Hé- 
siode :  tous  ces  anciens  chantres  qui  vivent  au  milieu  de 
la  nature  et  des  animaux  et  qui  les  charment  par  leurs 
mélodies  sont  jusqu'à  un  certain  point  des  pasteurs.  La 
présence  dans  sa  couronne  de  1'  «  apium  »,  auquel  les 
anciens  donnaient  un  sens  mortuaire  2,  provient  sans  doute 
de  ce  que  Linos  passait  chez  les  Grecs  pour  l'inventeur 
d'un  chant  funèbre  célèbre.  Naturellement  Linus  ne  fait 
point  cadeau  à  Gallus  d'un  sceptre  :  l'usage  héroïque  du 
sceptre  pour  les  orateurs,  pour  les  poètes...  etc.,  n'était  plus 
accessible  aux  contemporains  de  Virgile.  La  substitution  de 
la  syrinx  s'explique  tout  naturellement,  puisque  Hésiode 
s'est  représenté  lui-même  comme  un  berger  :  aux  yeux  de 
Virgile  il  ne  pouvait  pas  manquer  d'avoir  une  syrinx  ; 
c'est  du  reste  un  détail  pastoral^  qu'il  était  bien  aise  d'in- 
sérer dans  sa  pièce,  pour  lui  conserver  le  caractère  indiqué 
au  début.  Quant  à  l'idée  qu'il  se  fait  d'Hésiode,  elle  lui  est 
particulière  ;  il  se  le  représente  comme  un  de  ces  anciens 
aèdes  qui  charmaient  la  nature  inanimée 3.  11  ne  s'est  donc 
pas  uniquement  inspiré  de  la  Théogonie*. 
Dans  ces  conditions  est-il  bien  utile  de  rechercher  quel 

1.  Cf.  Égl.  III,  37,  «  diuini...  Alcimodontis  »  ;  V,  15  et  X,  17,  «  diuine 
poeta  ».  Gcbaucr,  (Juatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p,  1-2,  rapproche  (sans 
imitation  directe)  Thêocr.,  VII,  89,  ôsis  Kofiâta...,  etc.,  Homère, 
Lucrèce,  I,  731. 

2.  Cf.  E.  Glaser  dans  son  édition,  ad  v.  68;  W.  H.  Kolster,  dans  son 
édition,  ihid. 

3.  Au  V.  71  «  rigidas  »,  comme  au  v.  23  et  avec  la  même  intention. 

4.  Nous  savons  par  les  Scholia  IJern.,  ad  VI,  05,  que  l'aventure  d'Hé- 
siode avait  été  rendue  plus  merveilleuse  encore  par  la  légende  :  «  He- 
siodus  poeta,  de  Ascra,....  cum  iam  per  aetatem  sencsceret,  in  Ilelicona, 
montem  Aoniae,  subiit  ibique  a  Musis  coronam  cum  floribus  et  frondibus 

dicitur  accepissa,  qua  indutus  caput  iuuenis  factus  est  ».  Cf.  ib'td.,'a.à 
V.  70. 

16. 


282  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

rapport  le  poème  sur  Grynium  pouvait  avoir  avec  les 
ouvrages  conservés  ou  perdus  d'Hésiode?  Hésiode  est  pour 
Virgile  un  ancien  aède,  qui  a  chanté  merveilleusement  les 
dieux  et  les  Muses;  en  lui  donnant  comme  successeur 
Gallus,  il  indique  simplement  que  celui-ci  marchera  dans 
la  voie  de  la  haute  poésie  religieuse.  Bien  entendu  il  ne 
songe  pas  encore  aux  Géorgiqucs,  dont  l'idée  même  ne  lui 
est  pas  venue,  et  il  ne  sait  pas  que  ce  sera  lui  qui,  à  un  tout 
autre  point  de  vue,  pourra  se  donner  plus  tard  comme 
l'héritier  du  vieillard  d'Ascra.  Faut-il  conclure,  avec  la  plu- 
part des  commentateurs,  que  la  présence  de  Gallus  dans 
un  poème  dédié  à  Varus  suppose  nécessairement  des  rela- 
tions d'amitié  entre  ces  deux  personnages?  La  chose  est 
possible;  pourtant,  dans  ce  morceau  comme  dans  les  pré- 
cédents, Virgile  se  propose  de  transporter  en  latin  une 
aventure  merveilleuse  recueillie  au  cours  de  ses  lectures 
des  grecs.  C'est  en  somme  une  belle  histoire  arrivée  à  un 
poète  et,  s'il  en  a  fait  bénéficier  Gallus,  cela  ne  prouve 
peut-être  que  l'amitié  qui  existait  entre  eux  deux. 

Il  revient  à  la  mythologie  par  une  formule  de  prétention, 
qui  indique  que  le  chant  de  Silène  approche  de  sa  fin  *  et 
qui  lui  permet  d'embrasser  dans  une  vaste  période  les 
derniers  développements  du  poème.  Au  v.  74  le  texte  des 
mss.  lui  fait  confondre  Scylla,  fille  de  Nisus,  changée  en  un 
oiseau  qu'on  appelle  «  ciris  »,  l'aigrette,  et  Scylla,  fiUe  de 
Phorcus,  changée  en  monstre  marin.  Il  est  possible  que 
Virgile,  qui  nous  donne  ici  le  premier  fruit  de  ses  études 
mythologiques,  ait  fait  cette  confusion,  comme  d'autres 
poètes,  du  reste 2.  Il  est  également  possible  qu'un  copiste 
ait  passé  «  aut  »  après  «  Nisi  )>.  Entre  les  deux  hypothèses 
il  n'y  a  pas  de  raison  décisive  pour  prendre  parti.  L'his- 
toire de  Scylla,  fille  de  Phorcus,  est  une  histoire  de  méta- 
morphose ;  mais  cette  métamorphose  Virgile  ne  la  raconte 
pas,  comme  il  l'a  fait  pour  celle  des  filles  du  Soleil;  il  la  tient 
pour  accomplie.  A  plus  forte  raison  ne  mentionne-t-il  point 
l'amour  qui  en  a  été  la  cause.  Il  se  borne  à  faire  un  por- 
trait pittoresque  de  Scylla  :  «  Candida  succinclam  latran- 
tibus  inguina  monstris  »,  v.  75,  où  il  imite  en  le  rendant 

1.  A.  Forbiger*,  ad  h.  l.;  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  135. 

2.  Cf.  Properco,  IV,  4,  39. 


LA   SIXIÈME   ÉGLOGUE  283 

plus  brillant  et  plus  poli  un  vers  un  peu  rude  de  Lucrèce, 
V,  892  sq.  :  «  Aul  rabidis  canibus  succinclas,  semimarinis 
Corporibus  Scyllas  »,  et  en  ajoutant  un  mouvement  pathé- 
tique analogue  à  celui  du  morceau  sur  Pasiphaé.  11  ne  s'est 
pas  inspiré  de  TOdysséc,  XII,  87  sq.  et  245  sq.  En  eflet,  ce 
qu'il  nous  décrit,  ce  n'est  pas  l'ancienne  Scylla  homérique 
avec  ses  douze  pieds  et  ses  six  cous  sur  chacun  desquels 
s'emmanche  une  tctc  à  triple  rangée  de  dents,  c'est  la 
Scylla  plus  récente  avec  sa  ceinture  de  chiens  marins.  En 
outre,  dans  l'Odyssée,  XII,  205,  au  moment  de  passer  entre 
Charybde  et  Scylla,  Ulysse  ne  possède  plus  qu'un  seul 
navire,  ce  qui  ne  correspond  pas  au  pluriel  «  Dulichias.  . 
rates*  ».  Virgile  parait  donc  avoir  puisé  à  une  source  que 
nous  ne  connaissons  pas  et,  du  récit  qu'il  avait  sous  les 
yeux,  il  a  tiré  l'idée  pittoresque  de  la  description  de 
Scylla  et  le  mouvement  oratoire  de  compassion  pour  ses 
victimes  ^. 

L'histoire  suivante  est  une  double  métamorphose  à  la 
suite  d'un  amour  coupable  ;  de  cet  amour  Virgile  ne  parle 
pas,  mais  il  mentionne  la  punition  de  ïérce.  Il  paraît 
faire  de  Philoraèle  la  femme  de  Térée^,  version  représentée 
aiUeurs,  mais  qui  n'était  point  la  plus  populaire,  ce  qui 
prouve  peut-être  qu'il  a  puisé  à  une  source  spéciale.  Ici  encore 
les  faits  antérieurs  ne  sont  pas  indiqués,  et  le  court  résume 
aboutit  tout  de  suite  aux  deux  vers  pittoresques  pour  les- 
quels il  est  fait,  et  où  Virgile  nous  peint  Philomèle  gagnant 
rapidement  *  le  désert,  après  avoir  voltigé  au-dessus  de  la 

1.  A.  Forbigcr*,  ad  v.  76,  voit  simplement  là  un  pluriel  pour  le  sin- 
gulier, ce  qui  est  difficilement  admissible. 

2.  Du  V.  77  «  timides  »  rappr.  le  v.  20  »<  timidis  ».  Dans  les  deux 
cas  le  mot  «  timidus  »  n'indique  pas  Tétat  d'âme  habituel  des  person- 
nages (ni  Chromis  et  Mnasyîlos,  ni  les  compagnons  d'Ulysse  ne  sont 
naturellement  timides],  mais  il  n'est  pourtant  pas  synonyme  de  «  timens  ». 
De  simples  mortels  qui  se  trouvent  en  présence  d'ôtres  supérieurs  et 
puissants  prennent  une  attitude  craintive. 

3.  Servius,  ad  v.  79  :  «  Atqui  hoc  Procne  fecit  ;  sed  aut  abutitur  nomine 
aut  illi  inputat,  propter  quam  factum  est  ».  Schol.  Bern.  ad  v.  79  : 
«  Quod  fecit  Progne,  hoc  dicit  Philomelam  fecisse,  licentia  poetica  \it 
Gaudentius  ait  ». 

4.  Au  V.  80  sq.,  «  quo  cursu  »  =  dans  quelle  course  (éperdue)  (il  no 
s'agit  pas  du  vol  ordinaire  et  paisible  d'un  oiseau  quelconque);  «  quibus... 
alis  »   =  avec  quels  battements  d'ailes  («   quibus  alis  »  n'est  pas  un 


284  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

maison,  à  laquelle  elle  s'est  attachée  et  qu'elle  a  peine  à 
quitter.  Ces  vers,  80  sq.,  contiennent  un  hysleron  proteron, 
figure  que  Virgile  affectionne  dans  cette  pièce  et  qui  est 
soulignée  ici  par  «  ante  />  remplacé  bien  à  tort  par  0.  Rib- 
beck  *  ®'  *  par  le  mot  «  aile  *>,  qui  fait  contresens.  (Il  est 
bien  certain  que  Philomèle  ne  s'élève  pas  beaucoup  au- 
dessus  de  cette  maison  à  laquelle  elle  dit  un  dernier 
adieu.) 

Virgile  interrompt  ici  le  chant  de  Silène,  plus  qu'il  ne 
le  termine  *  ;  et  ceci  était  forcé,  le  chant  étant  composé  de 
morceaux  détachés  qui  ne  s'appellent  pas  nécessairement. 
La  dernière  assertion  de  la  pièce  est  fort  obscure.  Pour- 
quoi tous  ces  sujets  développés  par  Silène  sont-ils  donnés 
comme  ayant  été  chantés  par  Phœbus,  alors  qu'il  était 
retenu  sur  les  bords  de  l'Eurotas  par  ?on  amour  pour 
Hyacinthe  ?  Kolsler  ^  fait  observer  que  les  Hyacinthies 
étaient  célébrées  en  grande  pompe',  à  Sparte,  par  des 
danses  et  par  des  chants,  et  que  Virgile  a  pu  avoir  sous 
les  yeux  une  imitation  alexandrine  de  ces  chants.  Mais, 
comme  il  l'avoue  lui-même,  Hyacinthe  devait  y  tenir  la 
plus  grande  place,  et  la  chose  reste  fort  hypothétique  '. 
Le  plus  simple  est  donc  de  croire  que  Virgile  rapporte 
tout  uniment  à  Phœbus,  comme  au  dieu  et  au  maître  des 
poètes  dont  les  chants  s'inspirent  des  siens,  tous  ces 
sujets,  qui  sont  des  sujets  mythologiques  courants,  et  que 
Phœbus  a  dû  traiter  lui-même  pendant  son  séjour  en 
Lakonie,  pour  divertir  Hyacinthe. 

La  pièce  finit  ♦  par  une  allusion  5  la  tombée  du  soir 
et  à  une  petite  opération  rustique,  comme  l'ÉgL  H.  Les 
regrets  de  l'Olympe  à  l'arrivée  de  Vesper,  qui  interrompt 


redoublement  de  ««  quo  cursu  »,  mais  explique  «  uolitauerit  »  et  fait  com- 
prendre la  métamorphose,  qui  sans  cela  ne  serait  pas  indiquée). 

1.  \V.  H.  Kolstcr,  dans  son  édition,  p.  139  :  «  Âusgeklungen  ist  damit 
allerdings  das  Lied  des  Silenus  noch  nicht,  nur  abgebrochen  ». 

2.  P.  139  de  son  édition. 

3.  P.  99  de  son  édition  :  «  W'as  ich  iibor  den  Schluss  als  Vermutung 
angedeutet  habe,  dass  sich  Vergils  Original  an  die  Hyakinthien  ango- 
lehnt  habe,  das  wird  sich  iiber  das  Niveau  der  blosscn  Ahnung  nicht 
erheben  lassen  ». 

4.  Au  V.  81,  «  ad  sidéra  »,  cf.  V,  13  ;  «  referunt  »,  v.  84  ;  «  referre  »,  v.  85, 
négligence  do  style. 


LA   SIXIEME   EGLOGUE  28a 

le  chant  divin  *,  pourraient  bien  être  un  éloge  indirect,  que 
Virgile  se  donne  à  lui-même,  comme  dans  TÉgl.  V. 

De  Fanalyse  que  nous  venons  de  faire,  il  résulte  qu'il 
n'y  a  pas,  dans  le  chant  de  Silène,  de  pensée  maîtresse,  et 
ainsi  tombent  les  explications  de  C.  Schaper  et  de  G. 
Keltner.  Il  se  compose  de  morceaux  isolés,  dans  le  choix 
et  dans  le  rapprochement  desquels  on  ne  peut  voir  que 
reflet  de  la  fantaisie  de  Virgile;  il  en  a  réuni  un  certain 
nombre;  il  aurait  pu  en  mettre  moins  ou  plus.  La  négli- 
gence même  des  transitions  montre  qu'il  a  renoncé  à 
établir  entre  les  uns  et  les  autres  un  rapport  étroit.  Si 
la  plupart  de  ces  morceaux  sont  ou  des  métamorphoses, 
ou  des  histoires  d'amour,  c'est  que,  depuis  l'époque  alexan- 
drine  et  surtout  à  l'époque  de  Virgile,  c'étaient  là  deux 
motifs  qui  étaient  prédominants  dans  la  poésie  mytholo- 
gique. Dans  le  chant  de  Silène,  Virgile  a  voulu  nous 
donner  un  résumé  de  ses  lectures  et  de  ses  études;  la 
présence  du  morceau  épicurien  en  télé  du  poème  paraît 
exclure  l'idée  d'un  original  unique  2.  Virgile,  à  ce  moment, 
lisait  beaucoup  les  grecs  et  peut-être  les  recueils  mytho- 
logiques; quand  il  trouvait  une  histoire  intéressante,  il 
s'exerçait  à  la  résumer  en  quelques   vers  brillants  ^.  Il 


1.  Servius,  ad  v.  86  :  «  et  ex  co  quod  dies  inuitus  abscessit  et  ex  eo 
quod  nimio  audiendi  desidcrio  Vesper  exortus  est,  canlilonae  uoluptas 
ostcnditur  ». 

2.  C'est  lu  l'hvpothôso  de  W.  II.  Kolster;  O.  Crusius,  dans  les  X.  Jahrb. 
f.  Phil,  w.  Pacd.,  vol.  CXXXV,  1887,  p.  66-1,  est  d'avis  que  Virgile 
pourrait  avoir  trouvé  déjà  réunies  les  fables  de  Pasiphaê,  des  Iléliades 
et  d'Atalante  ;  il  a  pu  les  trouver  toutes  ou  à  peu  près  dans  un  recueil 
du  genre  do  celui  de  Parthénios. 

3.  E.  Krausc,  Op.  laud.,  p.  31  sq.,  croit  que  Virgile  indique  dans  le 
chant  de  Silène  les  sujets  que  Gallus  pourrait  choisir  s'il  le  voulait  : 
«  Inter  quot  et  quam  speciosa  argumenta  Gallus  eligere  potuerit,  illus- 
trari  mihi  quidem  videtur.  Potuit  ille  argonautica  (v.  43),  potuit 
métamorphoses,  potuit  de  rcrum  natura  (v.  31),  Lucretium  aemulatus, 
aliisque  de  robus  scribero.  Ilac  autcm  variotate  perturbatum  Musae 
commiseratae  ad  carmen  de  luco  Grynco,  quo  optime  famac  suae 
consulturus  csset,  delegavcrunt.  Quo  modo  sublimia  et  subobscura 
Euphorionis  carmina  pulcherrime  Gallum  dicere  omnibusque  fabellis 
quas,  velut  Pasiphacs  aniorem,  suam  habere  venustatom  non  negatur, 
eas,  quas  Chalcidensis  ille  vates  cccinissct  praeferendas  esse,  facetius 
Vorgilius  sîgnificare  potuerit,  nescio.  Habcmus  igitur  nunc,  quo  con- 
silio  tôt  fabulae  a  poota  congestac  slnt.  » 


286  ÉTUDS   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

semble  bien  que  ces  essais  ont  été  faits  isolément,  et 
qu'ils  ont  été  rassemblés  ensuite,  lorsque  Virgile  eut 
trouvé  le  cadre  qui  leur  convenait.  Il  y  a  pourtant  une 
unité  dans  le  chant  de  Silène,  mais  c'est  une  unité  de 
forme;  tous  les  morceaux,  plus  ou  moins  développés, 
aboutissent  à  un  trait  ou  à  un  tableau,  qui  est  comme 
le  point  capital  de  l'histoire,  celui  qui  se  prêtait  le  mieux 
à  être  exprimé  en  un  ou  plusieurs  beaux  vers.  Donc  chacun 
de  ces  morceaux  doit  sa  naissance  à  un  procédé  unique; 
tous  sont  des  essais  du  même  genre,  et  vers  le  même  but. 

Le  grand  intérêt  de  cette  Eglogue,  c'est  de  nous  ren- 
seigner sur  le  travail  de  Virgile  et  sur  ses  intentions,  au 
moment  où  il  récrivit.  Chacun  des  sujets  qu'il  effleure 
pouvait  donner  lieu,  soit  à  un  de  ces  longs  morceaux 
épiques,  comme  il  y  en  a  dans  le  recueil  de  Théocrite, 
soit  même  à  une  de  ces  petites  épopées  alexandrines,  que 
l'école  de  Catulle  avait  mises  à  la  mode,  et  dont  TIo  de 
Calvus,  la  Zmyrna  de  Cinna  étaient  des  spécimens  célè- 
bres. C'est  une  de  ces  petites  épopées,  sur  un  sujet  peu 
connu,  la  fondation  du  sanctuaire  d'Apollon  à  Gryhium, 
que  Virgile  félicite  Gallus  de  composer.  De  toutes  les  aven- 
tures mythologiques  qu'il  résume,  Virgile  aurait  pu,  lui 
aussi,  tirer  autant  de  petits  poèmes.  Il  semble  que,  malgré 
la  fidélité  au  cadre  bucolique,  la  Vr  Egl.  nous  le  montre 
sur  le  point  de  s'engager  dans  cette  voie.  Il  songeait  à  son 
avenir  poétique,  et  il  ne  savait  pas  quel  serait  cet  avenir. 
Il  est  certain  qu'à  ce  moment  la  petite  épopée  mytholo- 
gique le  tente;  il  aperçoit,  comme  une  tâche  glorieuse,  la 
perspective  de  prolonger  l'école  de  Catulle  et  de  Calvus, 
poètes  qu'il  lisait  alors  —  nous  en  avons  la  preuve  dans 
les  imitations  de  la  IV°  et  de  la  VI°  Églogue.  Plus  tard,  il 
changera  de  point  de  vue  :  la  petite  épopée  alexandrine 
lui  apparaîtra  comme  un  jeu  d'esprit  assez  banal,  et  il 
condamnera  justement,  comme  traînant  partout,  cette  his- 
toire d'Hylas,  qui  lui  a  fourni  ici  un  joli  vers  :  Géorg,,  III, 
6  :  «  Cui  non  dictus  Hylas  puer?...  »  Actuellement,  il  n'en 
est  pas  encore  arrivé  là  :  il  est  évidemment  séduit. 

Mais,  en  même  temps,  il  nous  instruit  de  l'ampleur  de 
ses  études.  Il  lit  Lucrèce,  qui  est  d'une  école  toule  diffé- 
rente de  celle  de  Catulle,  et  c'est  dans  la  même  pièce 


LA   SIXIEME   ÉGLOGUE  287 

qu'il  rassemble  une  imitation  de  Lucrèce  et  une  imitation 
de  Galvus.  Je  ne  sais  s'il  songe  sérieusement  à  la  poésie 
philosophique  :  tout  au  moins,  il  l'essaie.  Virgile  a  tou- 
jours eu  des  velléités  scientifiques  et  philosophiques;  il  ne 
les  a  jamais  poussées  bien  loin.  Ici  c'est  le  poète  plus  que 
le  savant  qu'il  estime  chez  Lucrèce;  il  n'en  domine  pas 
moins  les  deux  voies  qui  s'ouvrent  devant  lui,  et  dont 
définitivement  il  ne  choisira  aucune  :  la  poésie  alexan- 
drine  raffinée,  la  grande  poésie  philosophique. 

Cependant  il  ne  quitte  point  Théocrite;  il  lui  doit  peut- 
être  le  vers  sur  Alalante,  et  quelque  chose  de  l'hisloire 
d'Hylas;  mais  surtout  il  se  familiarise  avec  Hésiode,  auquel 
il  a  déjà  fait  des  emprunts  dans  TÉgl.  IV. 

H.  Flach  *  a  écrit  contre  cette  Églogue,  qu'il  trouve  très 
faible,  un  véritable  réquisitoire,  qui  ne  contient  pas  moins 
de  10  ch^fs  d'accusation.  Il  est  inutile  de  les  reproduire. 
C.  Schaper  l'a,  du  reste,  réfuté  point  par  point  2.  Il  résulte 
suffisamment  de  notre  analyse  que  celte  Églogue  est  une 
des  plus  élégantes  de  Virgile;  c'est  une  tentative  Irôs  ori- 
ginale, et  qui  n'a  pas  d'équivalent  dans  le  reste  de  son 
œuvre  bucolique. 

1.  N.  Jahrb.  f,  Phil.  u,  Paed.,  CXV1I«  vol.,  1878,  p.  633-637. 
•2.  N.  Jahrb.  f.  Phil.  u.  PaeiL,  CXVII»  vol.,  Ib78,  p.  859-863. 


CHAPITRE  IX 


La  huitième  Ëglogue. 


f 

f.a  VHP  Eglogue  se  compose  d'une  anDonce,  v.  1-5, 
d'une  dédicace,  v.  6-13,  d  un  court  préambule  narratif, 
V.  14-16,  de  deux  chants  de  bergers,  17-61  et  64-108, 
séparés  par  une  transition,  v.  62-63. 

Dans  l'annonce,  élégamment  enveloppée  par  les  v.  1  et  5 
qui  se  répètent  presque  textuellement*.  Virgile  déclare 
qu'il  va  rapporter  les  chants  de  deux  pâtres,  Damon  et 
Alphésibée.  C'est  donc  pour  encadrer  ces  deux  morceaux 
que  la  pièce  est  faite.  «  Dicemus  »,  v.  5,  est  un  pluriel  de 
majesté,  différent  du  pluriel  «  canamus  »  de  TEgl.  IV,  l,où 
Virgile  s'associe  aux  Muses  dans  un  effort  commun.  Le 
cadre  esquissé  par  l'auteur  est  assez  singulier  :  d'une 
part,  des  prairies,  «  herbarum  »,  v.  2,  des  vaches,  «  iu- 
uenca  »,  v.  2,  des  cours  d'eau,  «  flumina  »,  v.  4,  détails 
réels  qui  nous  font  penser  aux  environs  de  Mantoue;  de 
l'autre,  les  lynx,  «  lynces  »,  v.  3,  animaux  du  cortège  de 
Bacchus,  qui  nous  transportent  dans  un  monde  idéal.  Vir- 
gile réunit  donc  ici  les  deux  conceptions  de  la  nature,  qui 
alternent  dans  les  Bucoliques,  la  nature  vraie  et  la  nature 
fantastique,  qui,  bien  que  fort  différentes,  paraissent  lui 
plaire  également.  Gomme  nous  l'avons  vu  dans  TEgl.  III, 
46,  dans  TÉgl.  VI,  27  sq.,  71,  86,  il  attribue  à  la  poésie  le 

1.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum...^  p.   55,  signale  des  répétitions 
analogues  chez  Théocrite. 


LA  HUITIÈME   ÉGLOGUE  289 

merveilleux  attrait  qu'elle  avait  primitivement,  suivant  la 
légende,  sur  les  bètes  et  sur  la  nature  inanimée.  Les 
anciens  commentateurs  ont  déjà  relevé  la  gradation  : 
iuuenca,  lynces,  flumina*.  Cette  influence  des  chants  de 
Damon  et  d'Alphésibée  sur  la  nature  est  un  moyen  d'en 
relever  le  mérite,  et  je  ne  doute  pas  que  Virgile  ne  veuille 
en  signaler  ici  la  perfection  aux  lecteurs  et  se  désigner 
lui-même  à  leurs  éloges,  comme  il  l'a  fait  dans  TÉgl.  V, 
pour  les  deux  morceaux  en  l'honneur  de  Daphnis,  dans 
l'Égl.  VI,  pour  le  chant  de  Silène. 

Après  l'exposé  du  sujet  vient  une  dédicace,  et  J.  Vahlen 
a  bien  montré  ^  par  des  exemples  qu'elle  n'avait  rien 
d'extraordinaire  à  cette  place.  Elle  est  adressée  à  un  per- 
sonnage qui  n'est  pas  nommé,  mais  qui  ne  peut  être  que 
Pollion.  Si  l'on  admet  que  le  nom  de  PoUion  se  trouvait  en 
tête  de  la  «  page  »  où  était  écrite  cette  Eglogue  (comme 
le  nom  de  Varus  figurait  sûrement  en  tête  de  la  VP),  les 
contemporains  ne  pouvaient  s'y  tromper  ^.  On  a  beaucoup 
discuté  sur  le  sens  de  cette  dédicace;  il  est  donc  nécessaire 
d'en  examiner  le  détail. 

A  Mihi  »  du  V.  6  me  parait  comme  à  Glaser  *  un  v  dativus 
ethicus  »,  par  lequel  Virgile  exprime  la  part  qu'il  prend  au 

1.  Sorvius  ad  VIII,  3  :  «  ...  paulatim  ad  augmenta  procedit,  dicens  : 
iuuencae  oblitae  sant  pascuorum,  stupuerunt  fcrac,  âumina  otiam  sensu 
carentia  cursus  proprios  retardarunt  ».  Schol.  Beim.  ad  VIII,  2  :  «  mira 
incremcnta  narietatis  :  iuuenca,  lynces,  flumina  ».  «  Immemor  herba*> 
rum  »,  V.  2,  rappelle,  Égl.  V,  26  :  «  nec  graminis  attigit  herbam  »; 
«  quos  est  mirata  »,  v.  2,  Égl.  VI,  30  :  «  Nec  tantum  Rhodope  miratur 
et  Ismarus  Orphca  ».  Virgile  reprend  volontiers  dans  les  Églogues  pos- 
térieures des  expressions  des  Églogues  antérieures.  Le  verbe  «  requie- 
runt  »,  V.  4,  paraît  avoir  un  sens  actif,  comme  l'atteste  l'imitation 
dont  il  est  question  p.  322  sq.  C'est  Topinion  de  W.  H.  Kolster  contre 
C.  Schaper,  dans  son  édition,  p.  158  sq.  ;  p.  159  :  «  ...  den  energischen 
Handlungen  mirata  est  stupefactae  sunt,  kann  nur  eine  Handlung 
gegenubertreten,  kein  halb  passiver  Zustand...  »  Au  contraire  J.  Vahlen, 
Disputatio  Vergiliana,  dans  VIndex  Lectionum  in  universitate  Friderica 
GuUelma...  1888,  Berlin,  p.  3  sq.,  en  note,  explique  :  «  quorum  carminé 
et  lynces  stupefactae  et  flumina  mutata  cursus  requierunt  »,  en  faisant 
remarquer  que  le  verbe  qui  a  deux  sujets  no  s'accommode  qu'avec  le 
dernier. 

2.  Disputât.  Verr/il.,  p.  3  sq. 

3.  Cf.  E.  von  Leutsch,  Philologus,  t.  22,  1865,  p.  220. 

4.  Ad  v.  6,  «  mihi  »  :  ein  Dat.  ethicus  :  er  driickt  die  gemtith voile, 
aufrichtige  Freude  ûber  die  Rûckkehr  des  Pollio  aus. 

ÉTUDE  SUR   LES   BOCOL.   DE  VIRGILE.  IT 


290  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

retour  de  Pollion.  Il  vient  de  lai  annoncer  qu^il  va  redire 
les  poèmes  de  Damon  et  d'Alphésibée  et,  en  constatant  son 
heureux  retour,  il  se  demande  avec  une  anacoluthe  s'il 
pourra  jamais  célébrer  ses  hauts  faits.  «  Dicemus  »,  v.  5, 
est  en  relation  avec  «  dicere  »,  v.  8,  «  Tu  »,  v.  6,  avec 
<c  tua  »,  V.  8.  J.  H.  Voss  ad  h.  L  joint  m  Tu  mihi  »  à  «  ac- 
cipe  »  en  ouvrant  une  parenthèse.  11  est  suivi  par  Kolster, 
mais  non  par  Wagner,  qui  comprend  :  «  mihi  superas  ». 
Avant  Voss  on  sous-entendait  c<  laueas  ».  Cette  explication 
a  été  reprise  par  J.  Yahlen  ',  qui  joint  intimement  la  dédi- 
cace aux  vers  précédents  :  u  Damonis  et  Alphesiboei  qui 
Orphei  instar  carminé  (c  detiuuisse  feras  et  concita  flumina 
sustinuisse  »  dicuntur,  pastorum  Damonis  et  Alphesiboei 
musam  dicemus  :  tu  mihi  adsis  precor!  »  M.  Sonntag  *, 
qui  suppose  que  Virgile  offre  ici  à  Pollion  l'édition  de  ses 
premières  Bucoliques  et  que  celte  offre  lui  valut  une 
recommandation  auprès  d'Octave,  entend  «  tu  mihi  »  par 
une  demande  détournée  de  secours  à  un  moment  où  Vir- 
gile allait  être  dépouillé  de  son  bien,  secours  qui  seul 
pouvait  le  mettre  en  situation  de  chanter  les  hauts  faits 
de  son  protecteur. 

La  pièce  n'a  été  adressée  à  Pollion  qu'après  sa  victoire  sur 
les  Parthini,  v.  14,  c(  Inter  uictrices...  laurus  ».  H  faut  que 
la  victoire  soit  acquise,  pour  qu'on  puisse  y  faire  une  allu- 
sion aussi  catégorique.  Pollion  était  non  pas  en  marche 
pour  rillyrie  ^,  mais  en  train  de  ramener  ses  troupes,  et 
Virgile  ne  savait  pas  au  juste  où  il  se  trouvait.  Il  se  deman- 


1.  Disput.  Vergil.,  p.  6,  après  A.  Przygodc,  Op.  lattd.,  p.  24  :  «  tu  mihi 
se.  faveas,  aurem  praebeas,  gratus  adsis  ». 

2.  Op.  laud.,  p.  116  sq.  :  «  Da  sicht  tu  mihi  ganz  vf\e  cine  Aufforde- 
rung  aus,  den  Dichter  in  solcher  Lage  zu  setzen,  dass  er  es  thun  kann... 
Der  Urastand,  dcr  dcm  Dichter  die  Jnangriffnahme  einer  grossoren  epis- 
chen  Dichtung  verwehrt,  ist  die  Gefâhrdung  seiuer  Besitzung,  welche 
durch  die  beginncnde  Vermessung  des  MantuaDischen  Gebietes  dem 
Dichter  nahe  tritt.  » 

3.  Le  Serv.  Danielin.,  ad  VIII,  12,  a  commis  cette  erreur  :  «  quidam, 
sicut  dictum  est,  in  Pollionem  dictum  tradunt,  qui  tune  lUyricumpetebat  », 
erreur  partagée  par  Scaligcr,  Burmann  et  Iloyne.  Wagner  a  vu  l'inter- 
prétation vraie,  qui  est  actuellement  généralement  adoptée  :  O.  Kibbeck, 
Prolegomena,  p.  9;  R.  Bitschofsky,  Op.  laud.,  p.  23;  E.  Krause,  Op. 
laiid.,  p.  57;  A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  21  sq.  ;  A.  Feilchenfeld,  Op. 
laud.,  p.  12,  etc. 


LA  HUITIEME   ÉGLOGUE  291 

(lait  s'il  franchissait  déjà  les  bords  rocheux  du  Timave  ou 
s'il  était  encore  sur  les  côtes  de  l'Illyrie  («  iam  »,  v.  7,  ne 
s'expliquerait  pas  s'il  s'agissait  du  départ).  Ce  qu'on  n'a  pas 
suriisamment  remarqué,  c'est  qu'il  ressort  des  vers  de  Vir- 
gile que  Pollion  revenait  par  terre,  puisqu'il  s'agissait  de 
franchir  les  bords  rocheux  du  Timave  *  et  que  ses  troupes 
longeaient  ou  avaient  longé  le  bord  de  la  mer  d'IUyric; 
V  oram  Illyrici  legis  aequoris  »,  v.  7,  ne  peut  s'appliquer 
quî  une  armée  qui  suit  le  bord  de  la  mer  et  non  à  une 
flotte  qui  côtoie  le  rivage  (il  faudrait  dans  ce  dernier  cas 
«  legis  litoris  oram  »)  ^,  Cette  marche  avait  évidemment  pour 
but  de  montrer  les  étendards  romains  aux  peuplades  de  la 
côte  et  de  les  soumettre. 

Un  renseignement  intéressant  que  nous  tirons  de  ces 
vers,  c'est  que  Virgile  parait  animé  du  désir  de  composer 
en  l'honneur  de  Pollion  un  panégyrique  épique.  Il  est 
vrai  qu'il  ne  sait  pas  si  l'occasion  se  présentera  jamais  et, 
en  tout  cas,  elle  est  lointaine^.  Mais  il  avait  déjà,  à  propos 
de  l'enfant  merveilleux  de  la  IV®  Égl.,  exprimé  un  désir 
analogue.  D'autre  part,  Varus  lui  ayant  offert  l'occasion 
immédiate  d'écrire  une  épopée,  il  s'était  dérobé;  mais  ces 
allusions  répétées  semblent  bien  indiquer  qu'à  partir  de 
l'an  40  il  se  sent  un  peu  à  l'étroit  dans  le  genre  bucolique. 
Ce  ne  sont  pas  seulement  les  hauts  faits  de  Pollion  que 
Virgile  se  propose  de  célébrer,  mais  aussi  son  talent  tra- 
gique *.  Or,  si  l'on  admet  que  c'est  pendant  son  séjour  dans 


1.  Dans  l'Én.,  1,  214,  «  fontem  superare  Timaui  »  n'a  rien  à  faire  avec 
notre  passage. 

2.  Cf.  Én.^  III,  292  :  «  Litoraque  Epiri  legimus  »  ;  il  s'agit  ici  d'une 
navigation  côtière  ;  III,  127  :  «  crebris  legimus  fréta  concita  terris  »  ; 
Énéo  côtoie  les  bas-fonds  produits  par  les  îles  qui  se  pressent  dans  ces 
parages;  il  ne  s'y  engage  pas.  De  môme  III,  706  :  «  Et  uada  dura  lego 
saxis  Lilybeïa  caecis  ».  Géorg.,  II,  4-1  :  «  et  primi  lego  litoris  oram  » 
désigne  une  navigation  côtière.  «  Légère  aequoris  oram  »,  c'est  suivre 
le  bord  de  la  mer  sans  s'y  engager,  c.-â.-d.  par  terre. 

3.  J.  Vahlen,  Disput.  Vergil.,  p.  6  sq.,  montre  bien  que  le  sens  de  cotte 
interrogation  est  «  ut  is  qui  interrogat  en  erit  umquam  illo  dies  se  signi- 
ficet  verori  no  umquam  dies  illo  quamvis  ardonter  cupiat  adventurus  sit  ». 

4.  Le  Serv.  Danielin.,  ad  v.  10,  a  bien  vu  le  sens  de  ce  passage  : 
«  alii  idco  hoc  de  PoUione  dictum  uolunt  quod  et  ipso  utriusquc  linguao 
(?)  tragoediarum  auctor  fuit  »;  cf.  Schol.  Bern.,  lôirf.,  et  ad  v.  6.  Mais 
Servius,  ad  v.  10,  a  commis  un  singulier  contresens  «...  nam  tuao  laudes 


292  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE    VIRGILE 

la  Cisalpine  que  PoUion  commença  à  composer  des  tra- 
gédies, Éyl.  III,  86,  elles  ne  devaient  pas  encore  être 
répandues  dans  tout  l'univers,  «  totum...  per  orbem  », 
V.  9.  C'était  donc  le  moment  d'en  parler  et  de  contribuer  à 
leur  gloire  et  à  leur  diffusion. 

En  attendant,  il  offre  à  PoUion  des  poèmes  commencés 
par  ses  ordres  :  «  accipe  iussis  Garmina  coépta  tuis  »,  v.  H 
sq.  A.  Feilch'enfeld  croit  qu'il  s'agit  de  toutes  les  Bucoli- 
ques, sauf  la  dixième  *;  M.  Sonntag  ^,  de  toutes  les  Buco- 
liques composées  jusqu'alors,  c'est-à-dire  VIII,  II,  III,  IV, 
V,  VU,  réunies  en  un  recueil  offert  en  ces  termes  à  Pollion. 
Mais  ces  deux  hypothèses  ne  sont  pas  soutenablés;  on  ne 
peut  pas  dire  que  ce  soit  sur  l'ordre  de  Pollion  que  Virgile 
ait  commencé  les  Bucoliques,  puisque,  dans  l'Égl.  IIl,  il 
l'appelle  simplement  son  lecteur,  «  lectori...  uestro  »,  v.  85  ; 
or  «  iussis  »  ne  peut  exprimer  ici  qu'une  intluence  pres- 
sante analogue  à  celle  exercée  par  Mécène  sur  la  composi- 
tion des  Géorgiques,  IIl,  40  sq.  :  «  Interea  Dryadum  siluas 
saltusque  sequamur  Inlactos,  tua,  Maecenas,  haut  moUia 
iussa  ».  L'identité  des  termes  indique  l'identité  du  rapport. 
Les  «  carmina  »  dont  il  est  ici  question  ont  donc  été  écrits 
sur  le  conseil  direct  de  Pollion.  Si  nous  examinons  les 
possibilités  —  car  nous  ne  savons  rien  de  précis  là-dessus, 
—  rien  n'empêche  que  Pollion,  qui  avait  d^  la  sympathie 
pour  le  talent  de  Virgile  tout  en  considérant  le  genre  buco- 
lique comme  inférieur,  n'ait  appelé  son  attention  sur  la  II* 
Id.  de  Théocrite  et  ne  lui  ait  indiqué  combien  il  serait  inté- 
ressant d'en  avoir  une  imitation  latine.  En  réalité  cette  imi- 
tation a  un  caractère  particulier  :  Virgile  n'y  môle  point 
plusieurs  pièces  de  Théocrite  suivant  son  habitude;  il  s'y 

raorontur  cxprimi  Sophocloo  tantum  cothurno  ».  C.  Schaper  a  rapporté- 
cetto  dédicace  à  Auguste;  l'opinion  n'est  pas  souteuable  et  elle  a  été 
souvent  réfutée. 

1.  Op.  laud.,  p.  4\  :  k  ...  quao  non  solum  adhuius  Eclogao  argumontum. 
Nostro  suppeditatum,  sed  ad  totum  carminum  genus  oi  suasutn  respiciant 
(cf.  Sellar,  p.  150,  Glaser,  Fleck.  Annal.,  1877,  II,  p.  500).  Noque  improba- 
bilis  est  eorum  conioctura  qui  omnos  praetor  decimam  eclogas  his 
versibusad  Pollionommissas  esse  statuunt{v.  Grcenough,  in  odit.  Verg., 
vol.  I,  ad  ocl.  VIII,  11,  Sollar,  p.  133,  Kolster,  p.  159  sq.). 

'2.  Op.  land.y  p.  103  sq.  Franz  Hermès,  dans  son  édition,  p.  32,  ad 
V.  12  :  «<  Es  liogt  koin  Grund  vor,  carmina  auf  andere  als  die  hier  vorei- 
nigtcn  bciden  Licder  zu  bezickn  ». 


LA  HUITIEME   EGLOGUE  293 

attache  à  un  modèle  unique.  Pollion  a-t-il  fait  remarquer 
à  Virgile  qu'il  serait  bon  de  lui  donner  un  pendant,  qu'il 
pourrait  prendre  ce  pendant  dans  la  111°  Id.  ?  Ceci  me  semble 
beaucoup  plus  douteux.  En  effet  le  chant  de  Damon  est 
puisé  à  différentes  sources,  suivant  la  coutume  de  Virgile, 
ei  il  paraît  avoir  suivi  là  ses  inclinations  personnelles. 
J'admettrais  donc  volontiers  que  Pollion  avait  recommandé 
à  Virgile  la  11°  Id.,  que  celui-ci,  après  en  avoir  tiré  le  chaut 
d'Alphésibèe,  lui  a  donné  de  sa  propre  invention  un  morceau 
correspondant,  qu'il  a  construit  avec  cela  une  bucolique, 
dont  le  cadre  est  du  reste  très  réduit,  et  qu'il  a  pu  envoyer 
l'ouvrage  à  Pollion  comme  émanant  de  ses  conseils.  Le  mot 
«  carmina  »  peut  sans  difficulté  désigner  les  deux  poèmes 
qui  forment  le  corps  même  de  l'Églogue;  mais  il  ne  serait 
pas  contraire  au  style  de  Virgile  qu'il  n'en  désignât  qu'un 
seul.  En  effet,  dans  la  V*  Égl.,  v.  13  sq.,  «  haec...  car- 
mina »  désigne  uniquement  le  poème  de  Mopsus  (bien 
qu'au  V.  45  il  soit  appelé  «  luum  carmen  »)  et,  au  v.  54  sq., 
«.  ista...  carmina  »  le  poème  de  Menalcas  (appelé,  au  v.  81, 
tali...  carminé).  Ainsi,  malgré  le  pluriel,  on  peut  fort  bien 
entendre  ici  uniquement  le  poème  d'Alphésibèe,  le  reste 
étant  une  addition  qui  appartiendrait  à  Virgile.  En  outre 
il  faut  remarquer  le  mot  «  cocpta  »,  v.  12.  Virgile  ne  dit  pas 
que  son  Églogue  ait  été  composée,  mais  commencée  sur  les 
conseils  de  Pollion;  or  ceci  est  important  et  s'accorde  bien 
avec  les  circonstances.  La  V1II°  Egl.  est  postérieure  aux 
Égl.  IV  et  VI.  Elle  a  pourtant  été  commencée  avant  elles,  à 
un  moment  où  Pollion  tenait  encore  la  Cisalpine.  Tandis 
que  les  Égl.  IV  et  VI,  affranchies  de  l'imitation  directe  de 
Théocrite,  inaugurent  des  voies  nouvelles,  celle-ci  se  rat- 
tache pour  le  système  de  la  composition  aux  Égl.  II,  III, 
V  et  VIL  Virgile  commença  donc  cette  pièce  par  l'imitation 
de  la  II®  Id.,  quand  il  était  encore  en  relations  person- 
nelles avec  Pollion,  mais  il  ne  la  termina  point  avant  que 
celui-ci  eût  quitté  le  gouvernement  de  la  Cisalpine.  Puis 
il  l'acheva  à  loisir  en  y  introduisant  d'autres  éléments,  et, 
lorsqu'elle  se  trouva  prête,  il  l'envoya  à  Pollion.  Il  est  bien 
certain  que  la  dédicace,  v.  6-13,  qui  fait  allusion  à  des  évé- 
nements actuels,  n'entrait  pas  dans  le  plan  primitif,  puis- 
qu'on ne  pouvait  les  prévoir  quand  l'ouvrage  fut  mis  en 


294  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

train.  Quant  à  la  partie  proprement  rustique,  elle  est  ici 
tellement  restreinte,  qu'on  se  demande  s'il  ne  faut  pas 
voir  là  une  intention  de  Virgile  sachant  de  reste  que  ce 
n'étaient  pas  ces  détails  qui  plaisaient  à  Pollion. 

J'ai  laissé  de  côté  le  v.  11  :  «  A  te  principium,  libi  desi- 
nam  *  ».  M.  Sonntag  *  pense  que  Virgile,  offrant  alors  à 
Pollion  le  recueil  de  ses  Églogues  composées  jusque  là,  s'en- 
gage à  lui  consacrer  toujours  son  talent.  Le  fait  que  Vir- 
gile n'a  pas  tenu  sa  parole  ne  serait  pas  contre  cette 
manière  de  voir  une  objection  absolument  probante.  Les 
circonstances  ont  pu  modifier  ses  intentions.  Mais  l'ex- 
pression «  carmina  coepta  »  ne  saurait  se  justifier  que 
si  les  Bucoliques  avaient  été  commencées  sur  l'initiative  de 
Pollion;  or  nous  savons  qu'il  n'en  est  rien.  Pollion  a  pu 
témoigner  à  Virgile  son  estime  et  sa  sympathie;  ce  n'est 
pas  lui  qui  l'a  engagé  dans  la  voie  de  la  poésie  buco- 
lique; Virgile  se  préparait  à  y  entrer  avant  de  le  con- 
naître et  dans  l'Egl.  II,  qui  est  la  première  en  date,  il 
n'est  pas  question  de  Pollion.  En  réalité  nous  avons  affaire 
ici  à  une  simple  formule;  Théocrile,  XVU,  1  sq.,  com- 
mence ainsi  son  éloge  de  Ptolémée  :  «  'Ex  Aibç  àpx«^iJ>'S(T6a  xal 
s;  Aia  Xr,YeT£  Moicrat,...  'AvSpôiv  ô'  a\i  IIxoXsiJLaïoç  èvl  TcpcStoicrt 

Asyla-ôa)  Kal  TtufiaToç  xal  {jLÉ(r<ro;...  »,  et  il  termine  en  disant, 
V.  136  :  «  Xatpe  àva^  XlToXEiiais...  »  Cette  formule,  nous  la 
trouvons  déjà  dans  Homère.  Lorsque,  dans  l'Iliade,  Aga- 
memnon  a  réuni  les  principaux  chefs  pour  délibérer  sur 
les  moyens  d'apaiser  Achille,  Nestor  commence  son  dis- 

1.  O.  Ribbcck*  :  «  DESINAM  Pyi  ut  vid.  :  cf.  Hom.  I,  79.  DESINET 
MacTZi  Schol.  Bern.  desinit  b  comm.  cruq.  »  La  formule  homérique 
favorise  la  leçon  «  desinam  ».  Fr.  Kern,  Blûttcr  fur  das  Bayer.  Gymna- 
dalschulwesen,  27*'''"  Band,  1891,  p.  16^1,  Vergiliana,  propose  de  lire  : 
«  desinam.  Et  accipe...  »,  «  et  »  correspondant  à  «  atque  »  suivant.  La 
correction  n'est  pas  bonne. 

2.  Op.  laud.,  p.  101,  en  note  :  «  "NVie  er  dem  P<ilio  das  erste  "NVerk 
widmet,  das  er  îierausgicbt,  so  will  er  ihm  auch  sein  Ictztes  widmen.  Aile 
andern  naturlich  auch  :  seine  ganze  Dichtkunst  stellt  er  in  den  Dienst 
PoUios.  Wcnn  er  sein  "\Vort  nicht  eingelôst  hat,  so  ist  ihm  daraus  kein 
Vorwurf  zu  niachen.  PoUio  sclbst  ist  es  gewesen,  der  ihn  in  den  Kreis 
des  Maecenas  und  Oktavian  eingefiihrt  hat.  Auffallig  ist  freilich,  dass  er 
ihn  in  den  spiitcrcn  Dichtungen  nirgends  erwàhnt,  doch  ist  daraus  kein 
Scliluss  auf  ihr  spfitcres  Vcrhâltniss  zu  ziehon.  »  Il  n'est  nullement 
prouvé  que  ce  soit  Pollion  qui  ait  introduit  Virgile  dans  le  cercle  do 
Mécène. 


LA   HUITIÈME   ÉGLOGUE  295 

cours  en  lui  disant,  IX,  97  :  «  *Ev  o-ol  jiàv  XtjÇo),  aéo  8'  «pÇojiai  », 
et  il  en  donne  la  raison  :  c'est  qu'Agamemnon  est  un  roi 
très  puissant.  Mais  on  ne  voit  pas  qu'il  tienne  exactement 
sa  promesse;  car  ni  à  la  fin  de  son  premier  discours 
(v.  96-113),  ni  à  la  fin  du  second  (v.  163-172),  le  nom  d'Aga- 
memnon  ne  revient.  Virgile  a  fait  de  même;  il  a  employé 
une  simple  formule  de  politesse  qui  ne  dépasse  pas  les 
bornes  de  la  VIII°  Égl.  11  veut  dire  tout  simplement  : 
«  C'est  toi  qui  es  mon  héros,  c'est  à  toi  que  je  consacrerai 
toutes  mes  louanges  dans  la  circonstance  actuelle  ».  Il  no 
parle  pas  du  passé  dans  des  termes  qui  seraient  inexacts 
et  il  ne  prend  pas  pour  l'avenir  un  engagement  téméraire. 
A  la  dédicace  succède  une  très  courte  introduction  nar- 
rative, V.  14-16,  où  Virgile  décrit  d'une  façon  charmante 
la  disparition  de  la  nuit  et  la  fraîcheur  du  matin  *,  comme 
il  décrit  ailleurs  la  venue  du  soir.  L'attitude  de  Damon, 
V.  16,  «  Incumbens  lereti...  oliuae  »,  a  prêté  à  deux  expli- 
cations :  ou  bien  Damon  s'appuie  sur  son  bâton  pastoral,  ou 
bien  il  est  accoudé  contrôle  tronc  d'un  olivier.  Le  mot  «  in- 
cumbens »  paraît  favoriser  la  première;  je  préférerais  pour- 
tant la  seconde  à  cause  de  l'attitude  du  chevrier  anonyme 

de  la  III®  Id.,  v.  38  :  «  àa-eO(jiat  ttotI  Totv  ircTVv  w8  'aTioKXivOei;  ». 
Nous  verrons  en  effet  que  Virgile  a  fait  dans  le  chant  de 
Damon  des  emprunts  à  cette  III®  Idylle  et  qu'il  l'a  eue 
sous  les  yeux  *.  Le  scénario  rustique  dans  cette  pièce 
est  tellement  réduit  que  Virgile  ne  nous  donne  pas  même 
les   quelques   renseignements    indispensables,  que   nous 


1.  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis..^-^.  9,  rapproche  (similitude 
sans  emprunt)  «  in  tenera...  herba  »,  v.  15,  de  «  aTraXàç  Tcoîaç  »,  Théocr., 
VIII,  66,  etc..  et  d'expressions  analogues  de  beaucoup  d'autres  poètes. 

2.  Servius,  ad  v.  16  :  «  teres  »  est  rotundum  et  oblongum,  ut  columna, 
arbor  ».  Serw  Danielin.,  ibid.,  «  Alii  «  tercti  oliuae  »  baculum  de  oliua 
accipiunt  ».  Schol.  Bern.^  ad  VIII,  16,  «  oliuae  »,  arbori  ucl  baculo  ex  oliua 
ut  pastor  ».  L'épithètc  «  teres  »  se  retrouve  ailleurs  dans  Virgile  appli- 
quée au  tronc  d'un  arbre;  Aen.,  VI,  207  :  «  Et  croceo  fétu  teretis  circura- 
dare  truncos  ».  E.  Glaser,  dans  son  édit.,  ad  v.  14-16,  croit  qu'il  s'agit 
d'un  bâton  :  «  l)a  der  Thau  kein  Lager  vergônnt,  so  steht  Damon  auf 
seinen  Stab  gcstiitzt  ».  W.  IL  Kolster,  dans  son  édit.,  p.  160  sq.  :  «  Damon 
ist  von  der  Schwere  dièses  Schlagcs  so  gebrochcn,  vielleicht  auch  von 
nachtlicliom  Wachcn  unter  leidenschaftlichen  Gefuhlen  so  entkriiftet,  dass 
crsich  oline  don  Stab,  pedum,  nicht  mehr  aufrecht  erhalten  kann  «.Mais  il 
croit  que  Damon  exprime  ses  propres  sentiments,  ce  qui  n'est  pas  exact. 


296  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

serions  bien  aises  d'avoir.  Qu'est-ce  que  Danion  et  Alphé- 
sibée?  Des  pâtres,  «  pastorum  »,  v.  1  ;  mais  quelle  espèce 
de  pâtres?  Le  mot  «  iuuenca  »,  v.  2,  pourrait  faire  penser 
à  des  bouviers;  mais,  si  les  bouviers  sont  fréquents  cbez 
Théocrite,  ils  ne  figurent  guère  chez  Virgile.  Sans  doute 
les  deux  pâtres  se  sont  rencontrés  dans  la  prairie  en 
menant  paître  leurs  troupeaux  dès  laube.  11  est  certain 
que  les  chants  qu'ils  exécutent  sont  une  variété  du  chant 
amébée,  v.  3,  «  certantis  »;  v.  62,  «  quae  responderit 
Alphesiboeus  ».  Mais  dans  quelles  circonstances  se  livrent- 
ils  à  ce  concours;  est-ce  avec  des  sentiments  de  bienveil- 
lance réciproque,  comme  dans  la  V®  Égl.,  ou,  au  contraire, 
avec  des  intentions  hostiles,  comme  dans  la  IIP?  Nous 
l'ignorons.  II  n'est  pas  question  de  jugement,  ni  d'audi- 
teurs quelconques  autres  que  des  animaux. 

Du  moment  qu'il  s'agit  d'une  sorte  de  concours  poé- 
tique, il  est  bien  certain  que  les  deux  morceaux  sont  des 
poèmes  de  fantaisie  et  non  l'expression  de  sentiments 
propres  aux  deux  patres.  11  n'y  a  pas  de  doute  pour  le 
chant  d'Alphésibée;  Alphésibée  n'est  point  la  magicienne, 
qui  cherche  à  ramener  l'amant  infidèle.  La  chose  a  paru 
moins  claire  pour  le  chant  de  Damon  et  les  incertitudes 
des  commentateurs  sont  imputables  au  texte  lui-même. 
Après  avoir  dit  que  Damon  chantait  au  lever  du  jour, 
v.  14,  Virgile  lui  fait  interpeller  l'étoile  du  malin  qui  va 
paraître,  v.  17.  On  en  a  conclu  qu'il  s'inspirait  de  l'heure 
même  du  jour  à  laquelle  il  exprimait  son  désespoir  et  que 
ce  désespoir  était  réel.  E.  von  Leulsch  *  a  même  montré 
que  le  v.  17  faisait  une  suite  naturelle  au  v.  14.  La  nuit 
vient  de  disparaître;  l'aube  se  montre  à  peine  (uix);  c'est 
le  moment  d'appeler  Lucifer,  que,  suivant  l'usage  romain, 
Virgile  distingue  du  jour;  les  Romains  ne  faisaient  com- 
mencer le  jour  qu'au  lever  du  soleil  ^,  C'est  justement 
cette  précision  qui,  au  premier  moment,  nous  cause 
quelque  incertitude  sur  le  chant  de  Damon,  où  la  passion 
est  exprimée  avec  une  vivacité  qui  semble  personnelle  et 
où  l'aventure  ne  contient  rien  qui  n'ait  pu  arriver  au  chan- 


1.  Philologus,  t.  22,  1865,  p.  214-220,  Vergila  achte  Eclage. 

2.  L.  c,  p.  218. 


LA  HUITIEME  ÉGLOGUE  297 

teur.  Pourtant  il  faut  bien  admettre  que,  puisque  le  chant 
d'Alphésibée  est  un  simple  morceau  de  concours,  celui  de 
Damon  en  est  un  également.  En  terminant  son  morceau, 
le  personnage  déclare  qu'il  va  se  tuer,  v.  59  sq.  Si  Damon 
parlait  en  son  nom  et  s'il  exécutait  sa  menace,  le  v.  62  : 
«  quae  responderit  Alphesiboeus  »,  n'aurait  plus  de  sens  et 
l'attitude  du  second  chanteur  qui  exécuterait  son  morceau 
après  la  mort  de  son  concurrent  serait  singulière;  le  con- 
cours serait  forcément  terminé.  Virgile  a-t-il  cherché  un 
effet  pittoresque  en  faisant  prononcer  au  lever  du  jour  un 
chant  qui  commence  justement  par  une  invocation  au 
jour  naissant?  C'est  ce  que  je  ne  saurais  dire;  en  tout  cas 
il  nous  induit  en  erreur  *. 

Les  deux  poèmes  de  la  Vill®  Égl.  étant  des  morceaux 
de  concours  doivent  se  correspondre  :  au  point  de  vue  du 
sujet,  J.  Vahlen  ^,  après  une  indication  dans  ce  sens  des 
Scholia  Bernensia  ^,  a  bien  montré  qu'ils  étaient  fortement 
contrastés.  Ce  sont  deux  chants  d'amour;  mais  dans  le 
premier  c'est  un  chevrier  qui  aime  une  femme,  dans  le 
second,  c'est  une  femme  qui  poursuit  un  homme  de  son 
amour.  Le  chevrier  se  plaint  de  rinfidélité  de  Nysa;  il  ne 
fait  aucun  effort  pour  la  ramener  à  lui  ;  la  partie  est  perdue 
et,  quand  il  a  exprimé  son  désespoir,  il  se  tue.  La  magi- 
cienne n'exhale  point  des  plaintes  stériles  :  elle  met  tout 
en  jeu  pour  ramener  Daphnis  et  elle  y  réussit.  Au  point 
de  vue  de  la  forme,  la  parole  est  donnée  immédiatement 
aux  intéressés,  sans  aucun  préambule  narratif.  Des  deux 


1.  J.  Valilcn,  qui  a  bien  vu  qu'on  avait  tort  do  considérer  Damon 
comme  lo  héros  du  poème,  dit,  Bisput.  VergiL,  p.  10  :  «  At  do  temporo, 
potcrat  utrumquesoorsum  constare,  ut  et  inl'elix  iste  advenienti  Lucifero 
dolores  suos  decantarct  sicut  miscri  soient  oricntem  solcm  miscriarum 
testem  advocaro,  et  duo  pastores,  qui  una  canunt,  prima  luce,  quo  tem- 
père pccus  pastum  agunt,  canendo  ccrtarent  ».  Il  faut  Tadmcttro,  en 
effet,  mais  cela  n'explique  pas  la  faute  do  Virgile. 

'2.  Disput.  Verr/il.,  p.  9  :  «  Amatoria  sunt  :  perfidia  accusatur  in  altoro 
amicae  ab  amatore,  coniugis  ab  amicaaltero;  succcssus  contrarii  :  hacc 
rccipit  quom  ereptum  dolobat  coniugcm,  illo  a  se  amatam  altcri  datam 
uxorem  lamcntatus  périt.  Et  in  arto  poemata  sibi  respondent  :  Alphe- 
siboeus nihil  ipse  narrans  pliarmaceutriam,  cuius  no  nomen  quidem  pro- 
ditur  a  primo  statim  carminé  dicentem  et  agentem  facit...  etc.  »  ]l 
démontre  ensuite  que  Damon  n'est  pas  le  héros  du  premier  poème. 

3.  P.  744  :  «  Octaua  amores  diuersorum  scxuum...  » 

17. 


298  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

côtés  les  deux  premiers  couplets  se  correspondent  pour  le 
fond  :  V.  il-20,  le  chevrier  annonce  ce  qu'il  va  faire  :  se 
plaindre  avant  de  mourir;  v.  64-67,  la  magicienne  ordonne 
certains  préparatifs  dont  elle  signale  le  but  :  rendre  fou 
d'amour  l'indifférent;  v.  22-24,  le  chevrier  explique  le 
refrain;  v.  69-71,  la  magicienne  fait  de  même.  A  partir  de 
ce  moment  les  deux  poèmes  divergent.  A  ce  point  de  vue 
il  y  a  quelque  analogie  avec  les  deux  poèmes  de  la  V®  Égl. 
Sous  le  rapport  métrique  les  deux  poèmes  contiennent, 
comme  les  deux  morceaux  de  la  V*'  Eglogue,  le  même 
nombre  de  couplets  de  longueur  équivalente.  Eric  Bethe  * 
partant  de  cette  idée  que  ce  sont  deux  éludes  d'après 
Théocrite,  a  cru  que  Virgile  les  avait  composées  d'abord 
sans  aucune  intention  de  les  opposer  l'une  à  l'autre  et 
qu'au  moment  du  retour  triomphal  de  Pollion,  voulant 
consacrer  une  pièce  à  son  protecteur,  il  tira  de  ses  papiers 
les  deux  morceaux,  les  réunit  par  la  fiction  du  concours 
poétique  usuel  et  les  orna  d'une  dédicace  dans  le  goût 
alexandrin.  Le  premier  morceau  ne  comporlait  pas  primi- 
tivement de  refrain,  pas  plus  que  la  III®  Id.  ;  le  refrain  y  a 
été  introduit  d'après  celui  du  chant  de  la  magicienne  et 
l'on  ne  peut  faire  concorder  les  deux  morceaux  que  par 
des  moyens  assez  violents.  Cette  théorie  n'est  pas  exacte  : 
je  crois  que  le  morceau  fondamental  de  la  pièce  est  celui 
de  la  magicienne;  mais  Virgile  ne  paraît  avoir  composé 
l'autre  que  pour  donner  un  pendant  au  premier.  0.  Rib- 
beck  2  a  du  reste  bien  montré  que  le  chant  de  Damon  ne 
dépend  pas  tellement  de  la  III®  Id.  que  l'introduction  du 
refrain  fasse  difficulté  et  que  l'hypothèse  du  rapproche- 
ment pénible  de  deux  morceaux  primitivement  isolés  n*est 
pas  admissible.  Quant  à  la  correspondance  strophique,  on 
l'établit  sans  peine  au  moyen  de  corrections  très  légères 
aux  mss.  Après  le  v.  28,  y  seul  offre  le  refrain;  il  existe 
dans  tous  les  mss.  après  le  v.  75;  il  faut,  comme  l'a  vu 
G.  Hermann  ^,  ou  le  rétablir  après  28  ou  le  supprimer 
après  75.  Il  n'y  a  pas  de  raison  décisive  pour  admettre  l'une 

1.  Jlheinisches  Muséum,  N.  F.,  t.  47,  p.  577-596,   Yirgilstudien  II,  Zur 
ersten,  neunten  und  achten  Ecloge,  p.  591  sq. 

2.  Ibid.,  p.  597-598,  Epikritische  Bemevkungen. 

3.  Adnol.  ad  Dionis  cannina,  1819,  p.  46-19. 


LA  HUITIÈME  ÉGLOGUE  299 

plutôt  que  Tautre  des  deux  possibilités;  suppression  for- 
tuite après  28,  addition  arbitraire  après  75.  Comme  les 
deux  couplets  se  composent  de  deux  idées  distinctes, 
Texistence  primitive  du  refrain  est  assez  probable  ^  On 
obtient  ainsi  deux  morceaux  divisés  en  trois  couples  de 
strophes  de  3,  4  et  5  vers  : 

A  4  3  5  (3  +  2),  4  5  3,  4  5  3. 

B  4  3  5  (3  +  2),  4  5  3,  5  3  4  (ou 3  5  4:  cf.  p.  319  sq.). 

Les  strophes  se  correspondent  exactement  dans  chaque 
division  ternaire,  sauf  dans  la  troisième.  Il  y  a  là  une 
liberté  dont  l'unique  raison  est  peut-être  que  Virgile  a  cru 
que  la  tin  des  deux  morceaux  n'avait  pas  besoin  de  se 
correspondre  aussi  exactement  que  le  début  ^  et  qu'il  a 
voulu  y  introduire  quelque  variété.  Les  deux  transposi- 
tions proposées,  Tune  à  la  lin  de  A,  par  Schaper,  l'autre  à 
la  fin  de  B,  par  G.  Hermann,  ne  paraissent  donc  pas  néces- 
saires ^  pour  rétablir  la  symétrie.  Au  point  de  vue  du  sens 
je  discuterai  plus  loin  celle  de  G.  Hermann. 

1.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  156,  croit  quo  les  2  actions  des 
V.  73-75  et  77-78  sont  inséparables,  que  dans  la  réalité  le  rattachement 
des  3  fils  par  3  nœuds  doit  avoir  lieu  avant  que  la  magicienne  com- 
mence à  promener  Timage  :  «  Die  Zauberin  hat  nicht  wohlbedilchtig  ailes 
fur  die  Handlung  vorbereitet,  sondern  eilt  mit  Icidenschafilichcr 
Heftigkeit  zu  derselben;  so  miissen,  nachdem  die  Handlung  schon 
begonncn,  die  AVollfaden  noch  erst  vorknupft  werden  ».  Il  n'admet  donc 
pas  l'existence  du  refrain  à  cotte  place.  Mais,  pour  le  sens  du  passage, 
voir  p.  316  sq.  C'est  aussi  l'avis  de  R.  Poiper,  N.  JaJirb.  f.  Phil.  u. 
Paed.,  t.  LXXXIX,  1864,  p.  459. 

2.  O.  Ribbeck,  Epikritischc  Demerkungeiiy  p.  597  :  «  eine  allerdings 
bemerkenswcrthe  Freiheit,  welclio  durch  don  vcrschiedenen  Inhalt  und 
Ton  erklârt  wird  ».  Kolster,  dans  son  édition,  p.  115  :  «  Hat  der  Dichter 
durch  die  verftnderte  Stellung  der  Kola  auf  den  Abschluss  der  ganzen 
Dichtung  hinweisen  wollen?  » 

3.  V.  O.  Ribbeck  »,  Apparat  critique,  ad  v.  47  et  ad  v.  95.  Cf.  R.  Peiper, 
N.  Jahrb.  f.  Phil.  u.Paed.,t.  LXXXIX,  p.  459.  Il  reste  pourtant  une  diffi- 
culté assez  grave;  dans  la  3"  triade  du  chant  de  Damon,  le  couplet  à 
1  vers  est  représenté  par  les  v.  47-50.  Or  ce  couplet  offrirait  un  sons  très 
«  satisfaisant  »  si  l'on  en  retranchait  lo  v.  5'J  :  «  Saeuos  Amor  docuit 
natorum  sanguine  matrera  Commacularo  nianus  :  crudclis  tu  quoquo 
mater;  Crudelis  mater  magis  an  puer  improbus  ille?  »  11  est  tout  naturel 
que  l'interlocuteur,  après  avoir  constaté  les  rigueurs  de  TAmour,  qui  fait 
tuer  à  Médcc  ses  enfants,  et  la  cruauté  do  Médéc,  se  demande  avec  uno 
sorte  d'angoisse  :  lequel  dos  deux  était  lo  plus  cruel?  C'est  une  ques- 
tion qui  ne  demande  pas  de  réponse  :  elle  est  insoluble.  Il  semble  que 
le  V.  50  soit  l'ccuvrc  d'un  lecteur  ingénieux  qui  s'est  amusé  à  composer 


300  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Le  poème  deDamon  a  pour  sujet  un  désespoir  d*araour  ; 
il  procède  donc  de  la  même  inspiration  que  l'épisode  de 
Pasiphaé  dans  la  VI''  Égl.,  le  chant  de  Corydon  dans  la  II»; 
avec   l'épisode   de   Pasiphaé  il  n'a   de   commun   que  la 
vigueur  de  la  passion.  Il  a  plus  de  rapports  avec  le  chant 
de  Corydon.  Des  deux  côtés  c'est  le  même  mode  d'expression 
de  la  passion,  c'est-à-dire  le  développement  d'un  certain 
nombre  de  sentiments,  qui  se  succèdent  avec  logique  et  sont 
traduits  avec  éloquence.  Chacun  de  ces  sentiments  occupe 
dans  l'ensemble  comme  un  compartiment  séparé,  dont  les 
limites  sont  marquées  ici  par  le  refrain.  C'est  également 
le  même  mode  de  composition,  puisque  le  fond  est  en 
grande  partie  emprunté  à  Théocrite  et  que  ces  emprunts 
faits  à  des  pièces  diverses  sont  ingénieusement  rappro- 
chés pour   former  un   tout.   La  situation  est   analogue, 
puisque  des  deux  côtés   les   intéressés   répandent  leurs 
plaintes  dans  la  solitude  de  la  nature  sans  poursuivre  un 
but  pratique  et   pour   soulager  leur  douleur;   pourtant, 
Corydon  raisonne  davantage;  il  expose  les  motifs  qu'il 
aurait  de  n'être  pas  rebuté  et  il  se  prend  à  espérer;  le 
chevrier  anonyme  sait  bien  que  tout  est  Uni  pour  lui.  Le 
poème  de  Corydon  est  un  poème  à  revirement;  Corydon 
commence  par  parler  de  sa  mort  et,  à  la  fin,  il  se  console; 
le  poème  du  chevrier  a  plus  d'unité  de  ton;  le  chevrier 
annonce  qu'il  va  mourir,  v.  20,  et,  à  la  fin,  il  se  tue.  Il 
exprime  sa  passion  avec  une  vigueur  soutenue,  une  décî- 


uno  réponse  qui  constate  justement  qu'il  n'y  en  a  pas  à  faire.  0.  Ribbeck 
paraît  au  premier  abord  avoir  eu  raison  de  rejeter  ce  v.  50  ;  mais  après 
avoir,  comme  G.  Hermann,  réduit  cette  strophe  à  3  vers,  il  a  essayé  do 
retrouver  la  strophe  à  4  vers  de  la  triade  en  supposant  avec  G.  Hermann 
une  lacune  après  le  v.  58  ;  or  l'hypothôso  d'une  lacune  à  cet  endroit  n'est 
nullement  justifiée  («  Viuite  »  et  «  uiue  »,  dans  deux  sens  dilTérents,  est 
particulièrement  malheureux).  J.  Huemor,  dans  la  Zeitschrift  fur  die 
(isterreichischen  Gymnasien^  28»'"  Jahrg..  1877,  p.  421-3,  Zuî'  Erkl&rung  von 
Virg.  Ed.  VIII,  47-50,  s'accommoderait  de  voir  ici  une  strophe  do  3  v. 
Mais  Fr.  Hermès,  dans  son  édit.,  p.  33,  a  raison  de  dire,  bien  qu'avec 
des  expressions  qui  ne  sont  pas  tout  à  fait  exactes  :  «  Die  beiden  Lieder 
sind  in  der  Ueberlieferung  nicht  ganz  glcichmaszig  gebaut,  aber  sie 
stimmen  soweit  ûberein,  dasz  rair  wenigstens  voUige  Uebereinstimmung 
unzwcifelhaft  ist  ».  D'autre  part  le  v.  8  du  2"  1.  du  Carmen  Paschalc  de 
Sedulius,  cité  par  J.  Huenier,  est  une  imitation  du  v.  50  de  Virgile;  il 
faut  donc  conserver  ce  v.  50  bien  qu'il  ne  soit  qu'un  cliquetis  de  mots. 


LA   HUITIEME   EGLOGUE  301 

sion  pathétique,  qui  sont  plus  émouvantes  que  les  incer- 
titudes flottantes  de  Corydon.  En  outre  les  imitations  de 
détail  sont  mieux  fondues,  elles  offrent  moins  de  défauts 
de  suture  :  de  sorte  que  l'impression  d'ensemble  est  plus 
nette,  plus  forte;  en  somme,  le  poème  de  Damon  marque 
un  progrès  notable  dans  cette  peinture  de  l'amour  mal- 
heureux qui  est  un  des  sujets  de  prédilection  de  Virgile. 

Voyons  maintenant  de  quels  éléments  il  se  compose. 

Gomme  la  ll^'  Égl.,  le  chant  de  Damon  procède  à  la  fois 
de  la  IIP  et  de  la  XI^  Id.  Virgile  admirait  vivement  ces 
deux  pièces;  il  a  pensé  que,  même  après  la  11**  Égl.,  il  lui 
restait  encore  beaucoup  à  y  prendre;  il  y  est  donc  revenu 
pour  les  utiliser  une  seconde  fois,  ce  qui  est  assez  carac- 
téristique. La  situation  est  différente  de  celle  de  laXl®Id., 
qui  n'est  du  reste  ici  que  l'original  secondaire,  puisque  si 
Polyphème  conte  sa  peine  à  la  nature  inanimée  (il  semble 
pourtant  que  Galatée  pourrait  l'entendre),  c'est  pour  se 
consoler  et  qu'il  y  réussit;  le  chevrier  au  contraire  ne 
songe  qu'à  mourir.  Elle  est  différente  également  de  celle 
de  la  III®  Id.  Des  deux  côtés  il  s'agit  d'un  chevrier  amou- 
reux; mais,  dans  Théocrite,  le  chevrier  suppose  qu'Ama- 
ryllis l'entend  du  fond  de  sa  grotte;  pour  obtenir  qu'elle 
se  montre  et  qu'elle  l'accueille,  il  a  successivement  recours 
à  tous  les  moyens  :  il  promet,  il  menace,  il  exécute  une 
sérénade.  Dans  les  intervalles  il  s'entretient  avec  lui- 
même  et  se  donne  des  raisons  de  concevoir  ou  noa  de 
l'espoir.  Dans  Virgile  le  chevrier  ne  cherche  pas  à  fléchir 
l'iulidèle  qui  ne  l'entend  pas.  Il  va  à  la  mort  comme  le 
chevrier  de  Théocrite,  mais  par  une  voie  plus  directe. 

Le  premier  couplet,  v.  17-20,  appartient  à  Virgile,  qui 
n'en  trouvait  pas  l'analogue  dans  Théocrite.  L'originalité 
provient  de  ce  que  l'auteur  pose  ici  la  situation;  or,  comme 
nous  l'avons  vu,  cette  situation  est  une  invention  de  Vir- 
gile. Elle  est  indiquée  avec  une  grande  netteté  :  le  chevrier 
trompé  par  Nysa  vient  se  plaindre  d'elle  et  s'adresser  aux 
dieux  avant  de  mourir.  Elle  est  peinte  avec  ce  pathétique 
profond  qui  caractérise  toute  la  pièce.  «  Almum  )>,v.  17, 
forme  un  beau  contraste  avec  l'inlbrlune  du  malheureux  : 
le  jour  bienfaisant  se  lève  et  lui  va  mourir;  si  Virgile  a 
choisi  le  matin,  où  la  vie  de  la  nature  se  réveille,  c'est  pour 


302  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

l'anlithèse.  «  Coniugis  »  *  et  u  indigno  »  sont  également 
opposés  avec  force  :  le  chevrier  aimait  Nysa  comme  sa 
femme  et  pourtant  elle  ne  méritait  guère  cet  amour  sin- 
cère. La  mention  des  dieux,  que  le  chevrier  a  vainement 
pris  à  témoin  dans  ses  protestations  de  tendresse,  est 
pleine  d'amertume.  S'ilieur  adresse  la  parole,  «  adloquor  >», 
V.  20,  c'est  sans  doute  qu'il  leur  confie  le  soin  de  sa  ven- 
geance 2. 

Le  premier  couplet  ne  dépend  donc  point  directement 
de  ïhéocrite;  mais  au  fond  il  ne  contient  que  des  idées 
banales  :  un  amant  qui  se  plaint  aux  astres,  qui  atteste 
le  manque  de  foi  dont  il  a  été  victime,  qui  s'adresse  aux 
dieux,  ce  sont  là  des  choses  que  Virgile  n'a  pas  inventées. 
Quant  au  rôle  de  ce  couplet  dans  l'ensemble,  c'est  plutôt 
un  préambule  qu'une  partie  intégrante  du  poème,  puis- 
qu'il en  indique  la  matière. 

Les  deux  poèmes  de  la  Ville  Égl.  sont  les  seuls  chez 
Virgile  qui  soient  des  poèmes  à  refrain.  Le  refrain  de  celui 
de  la  magicienne  a  été  emprunté  par  Virgile  avec  le  reste 
à  Théocrite;  c'est  à  l'imitation  de  celui-là  qu'il  en  a  intro- 
duit un  dans  le  chant  du  chevrier  ^.  Ils  ne  répondent  pas 
des  deux  côtés  au  même  besoin.  Dans  le  poème  de  la 
magicienne  le  refrain  fait  partie  de  l'incantation;  dans 
celui  du  chevrier,  il  est  moins  nécessaire.  11  paraît  rem- 
placer en  l'indiquant  la  ritournelle  de  tlûte  qui,  dans  un 
chant  bucolique  réel,  eût  séparé  les  couplets.  On  s'est 
demandé  si  ce  refrain  était  la  conclusion  de  la  strophe 
précédente  ou  l'annonce  de  la  suivante  *.  Je  le  considère 

1.  «  Coniugis  »,  aux  v.  18  et  66,  est  justifié  par  la  nature  môme  de  la 
liaison,  qui  no  semble  point  passagère  mais  détinitive.  W.  H.  Kolster, 
ad  h.  l.j  rapproche  Aen.,  IX,  138  :  «  Coniuge  praerepta  »  où  «  coniux  » 
se  rapporte  à  la  fiancée,  dont  Turnus  voulait  sûrement  faire  sa  femme. 
Gebauer,  De  poetarum  graecorum...,  p.  28,  rapproche  Théocr.,  VI,  26  : 
«  *AW  àXXav  Tivà  ça{i.l  ^uvaix'  e^ev  ».  et  II,  3  :  «  tov  £{jLbv...  av5pa  ». 

2.  Bien  que  «  adloquar  »  soit  la  leçon  de  Ml,  «  Adloquor  »,  qui  est  la 
leçon  de  PI,  semble  préférable:  car,  dans  la  suite  du  poème,  le  chevrier 
ne  s'adresse  pas  aux  dieux. 

3.  Sorvius  ad  YIII,  21  :  «  Fecit  autem  hune  uersum  ad  imitationem 
Tlieocriti,  qui  fréquenter  dicit  in  pharmaceutria  :  «  o  turbo  maritum 
meum  domum  adducito  »  sicut  hic  in  sequentibus  :  «  ducite  ab  urbe 
domum...,  etc.  » 

4.  R.  Peipcr,  iV.  Jahrb.  f. Phil.  u.  Paed.,X.  LXXXIX,  p.  160,  est  d'avis  qu© 


LA  HUITIEME  EGLOGUE  303 

comme  introduisant  la  strophe;  on  vient  de  voir  en  elTet 
que,  les  v.  17-20  étant  une  annonce  du  contenu  du 
poème,  le  poème  proprement  dit  ne  commence  qu'en- 
suite. En  outre  «  Incipe  »,  v.  21,  montre  que  la  ritournelle 
de  flûte  est  un  début  musical  qui  précède  une  strophe; 
elle  en  indique  la  mélodie,  elle  ne  prolonge  pas  celle  du 
couplet  précédent.  De  même,  aux  v.  64  sq.,  le  refrain  ne 
parait  pas  conclure  les  préparatifs  ordonnés  par  la  magi- 
cienne (elle  dit,  v.  67  :  nihil  hic  nisi  carmina  desunt),  mais 
il  domine  ce  qui  suit. 

Le  refrain  du  chevrier  :  «  Incipe  Maenalios  mecum, 
mea  tibia,  uersus  »,  est  inspiré  par  celui  de  la  F®  Id.  : 
tt*'Ap)(gTe  po'JxoÀiKaç,  Moio-ai  çt>a;,  àp^er'  àoi65c;  ».  Toutefois  les 
différences  sont  sensibles.  Dans  Théocrite  c'est  une  invo- 
cation aux  Muses;  dans  Virgile  ce  n'est  qu'une  apostrophe 
du  chevrier  à  sa  flûte.  L'épithète  technique  «  pouxoXixà;  » 
a  fait  place  à  une  épithète  plus  relevée,  plus  poétique  *,  qui 
prépare  le  développement  suivant.  H.  Fritzsche  ^  a  bien 
montré  que,  si  le  refrain  de  la  magicienne  de  Virgile  est 
dans  une  certaine  mesure  pour  le  contenu  une  imitation 
de  celui  de  la  magicienne  de  Théocrite,  la  répétition 
«  Ducite...  ducite  »  rappelle  pour  la  forme  le  refrain  de  la 
V^  Id. 

La  strophe  suivante,  v.  22-24,  est  la  justification  du 
refrain  et  la  peinture  de  TArcadie  poétique  telle  que  Vir- 
gile se  la  représente.  Elle  est  d'un  caractère  doux  et  gra- 
cieux, qui  contraste  avec  l'amertume  de  celles  qui  suivent; 
les  amours  qu'entend  le  Ménale,  ce  sont  des  amours  heu- 
reux et  poétiques,  peut-être  les  amours  en  l'air  des  chants 


les  intercalaires  sont  à  la  fin  des  strophes.  ^V.  II.  Kolstcr,  dans  son 
édit.,  p.  16-2  :  «...  die  Floto  soll  in  bukolischer  Weisen  seine  Worte 
regeln,  ihm  den  rechten  Ton  angeben,  denn  das  heisst  incipere  versus, 
àpxetv  àoioâ;.  Der  versus  intercalaris  ist  also  nicht  der  Abschluss  des 
vorhergehcnden,  sondcrn  der  Anfangsvers  der  l'olgenden  Strophe.  » 

1.  Gebauer,  Qiiatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p.  3.  A\'.  H.  Kolster, 
p.  162,  cite,  à  i)ropos  du  Ménale,  Pindare,  Olymp.,  IX,  88  :  MaivaXtaiç 
èv  fisipaîç;  Pausan.,  VIII,  36,  5  :  to  5È  opoç  MaivaXiov  Upov  {LiXKTxa. 
Ilavoç  vo(j.:Ço*j(jt,  wars  xal  o'i  Tcspt  aùrb  xal  è7iaxpoa(r6ai  aupî^ovTo; 
TO'j  Ilavbç  Xiyo\j(Ti. 

2.  Zu  Theokrit  tend  Vergil,  1860,  p.  12  sq.  Sur  les  répétitions  analo- 
gues chez  Théocrite,  cf.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum...y  p.  37. 


304  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

amébées;  celui  du  chevrier  est  un  amour  réel  et  qui  le 
lue.  Servius  *  indique  le  rapprochement  entre  «  argutum 
nemus  »  et  «  sub  arguta...  ilice  »  de  TÉgl.  VII,  1;  il  y  a 
là  une  reprise  d'épithète,  mais  dans  un  sens  difFépent  : 
dans  l'Égl.  VII,  «  argutus  >>  indique  le  murmure  du  feuil- 
lage agité  par  le  vent,  ici  l'écho  harmonieux  des  chants 
rustiques,  comme  le  prouve  «  pinosque  loquentis  »;  Ser- 
vius *  rapproche  ici  avec  raison  le  v.  5  delà  V^  Égl.  :  «For- 
mosam  resonare  doces  Amaryllida  siluas  »  ;  les  pins  ne 
font  que  répéter  la  musique  des  pâtres. 

Aux  V.  26-28  le  chevrier  entre  avec  une  éloquente  con- 
cision dans  l'exposé  de  ses  griefs  :  «  Mopso  Nysa  datur  ». 
Cela  est  sobre  et  émouvant;  cela  dit  tout;  le  rapproche- 
ment des  deux  noms  propres  suffit  dans  l'esprit  de  l'inlerlô- 
culeur  pour  signaler  l'indignité  de  la  chose.  Désormais  il  faut 
•s'attendre  à  tout  ^;  l'emploi  de  la  première  personne  du 
pluriel  est  un  mouvement  très  humain,  par  lequel  le  che- 
vrier intéresse  à  sa  cause  tous  les  amoureux.  Les  choses 
les  plus  monstrueuses  sont  possibles  *.  L'exagération 
même  est  ici  très  humaine  :  un  chagrin  personnel  est 
-considéré  comme  le  renversement  des  lois  de  l'Univers. 

Le  dépit  du  chevrier  est  si  vif  qu'il  l'exprime  sous  la 
forme  ironique,  v.  29-30.  H  invile  son  rival  —  «  Mopse  nouas 
incide  faces  »  —  à  tailler  les  torches  toutes  neuves  qu'on 
va  allumer  pour  la  «  deductio  »  de  l'épouse  :  «  tibi  * 
ducitur  uxor  >>.   C'est  le  moment  de  jeter    des   noix  : 

1.  Ad  V.  2-2. 

2.  Ibid. 

3.  De  «  quid  non  speromus  amantes  »,  v.  26,  rapproch.  ÉgL  II,  2, 
■«  ncc  quid  sperarot  habobat  ». 

4.  Le  Se)^.  Dianelin.,  ad  v.  27,  indique  les  deux  sens  possibles  do 
«  iungeutur  »  :  «  utrum  idem  iugum  subibunt,  ut  dicuntur  iungi  iumenta, 
an  coi  tu  iungontur?  »  Le  rapprochement  avec  le  v.  91  de  l'Égl.  III, 
«  Atque  idem  iungat  volpes...  »  est  favorable  au  premier.  L'hostilité  des 
griffons  contre  les  Arimaspes,  qui  les  combattaient  à  cheval,  est  bien 
connue;  cf.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  164-165.  Gebauer,  Qua- 
•tcnus  Vcrgilius  in  epithetis...,  p.  2,  rapproche  du  v.  28  Tliéocr.  I,  135, 
TO);  xuva;  tuXaçoç  DvXOi,  qui  est  beaucoup  plus  énergique;  il  n'y  a 
pas  d'imitation. 

5.  «  Tibi  »,  au  v.  29,  n'est  pas  l'équivalent  de  «  ad  te  »  ;  c'est  un  «  dati- 
vus  commodi  »  comme  celui  du  v.  30.  Le  mot  prend  ainsi  dans  la  bouche  du 
rival  malheureux  un  sens  plus  amer,  surtout  grâce  à  la  répétition  ora- 
toire «  tibi...  tibi  ». 


LA  HUITIEME   EGLOGUE  305 

«  Sparge,  marite,  nuces  ».  «  Marile  »  est  un  mot  de  décon- 
venue amère.  Hesperus,  qui  vient  de  se  montrer  au-dessus  de 
rOEta,  quitte  l'horizon  pour  monter  dans  le  ciel.  Cette  ex- 
pression n'indique  point  que  la  scène  se  passe  en  Thessalie; 
elle  parait  être  usuelle  dans  les  épithalames  et  provenir  de 
répithalame  typique,  celui  de  Thétis  et  de  PéJée.  La  suc- 
cession de  ces  phrases  courtes  a  quelque  chose  de  martelé, 
qui  convient  à  l'état  de  l'àme  du  chevrier.  Ce  qui  est  remar- 
quable, c'est  que  le  mariage  se  présente  ici  entouré  de 
cérémonies  romaines.  Virgile  citera  dans  TÉnéide  un  cer- 
tain nombre  d'usages  nationaux;  ils  sont  beaucoup  plus 
rares  daiis  les  Églogues.  L'allusion  présente  rappelle  l'in- 
troduction par  les  poètes  de  la  «  palliata  »  de  réalités 
romaines  dans  leur  imitation  des  comédies  grecques. 

Avec  les  v.  32-35  nous  arrivons  aux  emprunts  directs 
faits  à  Théocrite.  Dans  la  lll^  Id.  le  chevrier,  qui,  comme 
ses  confrères  de  Théocrite,  a  l'aspect  assez  rude,  de- 
mande à  Amaryllis,  v.  7  sq,  :  «  t)  pà  ne  niaeiç;  ^H  pà  yi 
TOI  (fi\i.oi    xaracpatvofiai    eyYuOev    eijiev,    Nûfiça,   xai   upo^évEioç; 

à7raY^a(T0ac  (le  Tror,aeiç  ».  Le  dernier  trait  avait  déjà  servi 
dans  la  IP  Égl.  ;  ce  qui  précède  n'y  aurait  pas  été  à 
sa  place,  et,  par  conséquent,  avait  été  négligé.  Ici,  au 
contraire,  le  dernier  trait  a  été  laissé  à  côté  comme  ayant 
déjà  servi;  mais  '<  Tcpoyéveioç  »  a  donné  «  promissaque 
barba  ».  C'est  ainsi  qu'un  même  vers  de  Théocrite  désar- 
ticulé et  découpé  par  Virgile  est  mis  en  morceaux,  qui 
se  retrouvent  dans  des  pièces  différentes.  J'ai  remarqué 
à  propos  de  la  ir  Égl.  que,  lorsque  Virgile  trouvait  dans 
la  lir  et  dans  la  XI"  Id.  des  passages  analogues,  il  mettait 
une  sorte  de  coquetterie  à  les  rapprocher  dans  une  imi- 
tation commune.  Or,  dans  la  XP  Id.,  v.  30  sq.,  Polyphème 

dit  à  Galatée  :  «  rivwaxfjj,  ^apUo-o-a  xopa,  Ttvoç  (rtvexa  çeûveiç- 
"Uvexa  [xoi  Xaata  {jlev  ôçpOç  è%l  ttcxvtc  (leToiirto  'EÇ  wtoç  TéxaTai 
ttotI  ôcoTspov  wç  (jLca  {xaxpa,  Eîç  ô'  ôç6a>(ibç  {ÎTrecTTi,  uXaTeîa  Se  plç 
èttI  xeî^ei  ».  «  Aacrca...  ôçpOç  »  a  donné  «  Hirsutum...  superci- 
lium  )).  Nous  venons  de  voir  un  vers  de  Théocrite  utilisé 
dans  deux  pièces  différentes  de  Virgile;  voici  maintenant 
un  vers  de  Virgile  fait  avec  des  fragments  de  deux  pièces 
différentes  de  Théocrite  *.  Naturellement  Virgile  ne  pou- 

1.  Virgile  a  encore  pris  à  la  III*  Id.  l'expression  «  est  odio  »,  v.  33, 


306  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

vait  empiéter  sur  les  détails  de  la  difformité  particulière 
à  Polyplième;  il  s'est  arrêté  à  temps  pour  ne  pas  trans- 
former son  chevrier  en  Cyclope  *.  Ce  qui  lui  appartient 
dans  ce  couplet  (car  il  a  son  originalité  bien  que  renfer- 
mant des  emprunts),  —  c'est  d'abord  le  ton;  dans  l'Id.  III, 
le  chevrier  fait  une  question  Umide;  dans  l'Id.  IX,  Poly- 
plième  s'étend  sur  sa  laideur  avec  une  bonhomie  un  peu 
niaise;  dans  Virgile,  le  chevrier  parle  avec  une  amère 
ironie;  or  c'est  une  particularité  de  l'imitation  chez  Virgile, 
qu'il  se  réserve  de  changer  du  tout  en  tout  le  ton  de  ses 
emprunts  ;  —  c'est  ensuite  la  transition  :  «  0  digno  coniuncta 
uiro  »,  V.  32,  par  laquelle  le  chevrier  passe  du  mari  à  la 
femme,  —  c'est  l'hémistiche  «  dum  despicis  omnes  »,  v.  32, 
qui  généralise  le  reproche  adressé  à  Nysa  (cf.  l'intention  du 
V.  26),  —  c'est  le  polysyndéton  oratoire  :  «  dum...  dum- 
que...  dumque...  »  et  «  Hirsutumque..  promissaque...  »,  — 
c'est  enfin  le  beau. vers  :  «  Nec  curare  deum  credis  mor- 
talia  quemquam  »,  v.  35,  plein  d'une  gravité  mâle  et 
religieuse.  Ici  encore,  du  reste,  le  chevrier  exagère  et 
pousse  au  tragique;  Nysa  peut  être  d'avis  qu'elle  n'a  pas 
commis  un  grand  crime  en  suivant  ses  goûts  et  que 
«  Jupiter  se  rit  des  parjures  des  amants  ». 

Après  avoir  adressé  à  Nysa  ces  reproches  virulents,  le 
chevrier  remonte  le  cours  de  ses  souvenirs  et  se  rappelle 
dans  quelles  circonstances  est  né  son  amour.  Ici  encore 
nous  avons  une  imitation  de  la  XP  Id.  réunie  à  une  imita- 
tion de  la  111%  mais  il  ne  s'agit  plus  de  passages  analogues. 
Dans  la  XV  Id.,  Polyphème  rappelle  à  Galatée  l'origine  de 
sa  passion,  v.  25  sq.  :  «  'HpàcrÔYjv  jxsv  ëywYe  teo-jç,  xopa,  àvixa 
irpôtTOv  ~Hv6£ç  È(i.a  <rùv  [larpl  6é>oio-'  uaxcvÔiva  çuXXa  *E$  opeo; 
ôpe'|'a<r6ai,  èyo)  8'  à^oy  àyejjiovsuov  IlauG-atrÔai  ô'  è(Ti8<ov  tu  xai 
'jo-TSpov  où8s  xi  7ZX  vuv    *Ex  Tr,va)  S'jvajJiai  *  xtv  8'où  fiéXst,  où  [xà 

At'  0  Jôév  ».  Le  tableau  de  ïhéocrite  est  très  simple  et  très 
compréhensible  ;   Galatée    a   voulu   cueillir  des   feuilles 

«  {jLtasi;  »,  V.  7  sq.  Il  a  laissé  de  côtô  «  çeyysi;  »,  de  XI,  30,  qui  est 
beaucoup  plus  faible;  «  despicis  »,  v.  32,  lui  appartient.  Cf.  Égl.  II,  19, 
«  Despectus  tibi  sum...  ». 

1.  Si  l'on  rapproche  les  v.  32-35  dos  v.  19-27  de  la  II"  Égl.,  on  voit  que 
des  deux  côtés  il  s'agit  de  la  richesse  en  troupeaux,  de  l'aspect  physique, 
du  talent  musical,  énumérés  dans  un   ordre  différent.  Mais  le  ton  est 
dissemblable  :  Corydon  a  plus  de  confiance  en  lui  môme  que  le  chevrier' 


LA  HUITIEME   ÉGLOGUE  307 

d'hyacinllie;  elle  est  venue  trouver  la  mère  de  Polyplièmo. 
Mais  ce  n'est  pas  Taffaire  de  deux  femmes  d'aller  dans  la 
montagne,  qu'elles  ne  connaissent  point.  Au  contraire, 
Polyphème,  qui  y  mène  iouroellement  son  troupeau,  sait 
bien  où  se  trouve  la  plante  demandée  ;  c'est  donc  lui  qui  a 
servi  de  guide.  Depuis  ce  moment  l'image  de  Galatée  ne 
s'est  point  effacée  de  son  cœur.  Virgile  a  pris  le  cadre,  et 
il  a  voulu  y  introduire  le  plus  de  diversité  possible.  11  a 
transformé  la  scène  en  une  scène  enfantine.  Nysa  était 
toute  petite;  elle  est  venue  cueillir  des  pommes  *  dans  les 
haies  ^  de  la  propriété  des  parents  du  chevrier.  Pourquoi? 
Virgile  ne  nous  le  dit  pas  et  il  eût  mieux  fait  de  l'indi- 
quer; tandis  que  la  fantaisie  de  la  Néréide  n'a  pas  besoin 
d'explication,  cette  récolte  des  pommes  d'autrui  en  appel- 
lerait une  -.  Le  Strv,  Danielin.  *  s'est  demandé  si  Nysa  est 
venue  avec  sa  mère  ou  avec  celle  du  chevrier.  Virgile 
aurait  pu  le  dire  plus  explicitement;  toutefois  ici  les  mots 
V  Dux  ego  uester  eram  »  semblent  montrer  qu'il  s'agit  de 
la  mère  de  Nysa  (ce  qui  s'accorde  du  reste  avec  le  jeune 
i\ge  de  celle-ci);  la  mère  du  chevrier  n'aurait  pas  pris  son 
flls  pour  guide  dans  son  propre  jardin.  Le  chevrier  avait 
alors  treize  ans  ^,  ce  qui  donne  lieu  à  Virgile  d'écrire  ce 
vers  charmant  :  «  lam  fragilis  poteram  a  terra  contingere 
ramos  )>.  Mais,  après  cette  scène  enfantine,  on  ne  s'attend 
pas  trop,  malgré  la  précocité  méridionale  ®,  à  une  vio- 

1.  Gebauer,  Qualenus  Verqillus  in  epUhetis...,  p.  11,  rapproche  (sans 
croire  à  une  imitation)  do  «  roscida  mala  »,  v.  37,  «  xà  pdôa  xà  6po- 
ToevTa  »  de  XÉp.  I,  1. 

2.  «  Saepibus  in  nostris  »  no  peut  avoir  le  mômo  sens  que  «  saeptis  ». 
Il  faut  admettre  qu'il  s'agit  de  pommiers  poussant  dans  les  haies.  De 
même,  Égl.  I,  53  sq.,  il  pousse  des  saules  dans  les  haies  de  la  propriété 
de  Virgile. 

3.  Virgile  ne  s'est  pas  posé  la  question  et  il  a  laissé  la  chose  dans  le 
vague.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  167,  suppose  que  les  parents 
du  chevrier  sont  des  gens  riches,  que  Nysa  est  pauvre  et  qu'elle  vient 
ramasser  les  pommes  tombées  pendant  la  nuit.  C'est  de  la  fantaisie 
pure.  T)u  moment  que  Virgile  n'a  pas  voulu  préciser,  nous  n'avons  pas 
à  faire  des  hypothèses  individuelles. 

4.  Ad  VIII,  38  :  «  ...  deest  pronomen,  et  ideo  vol  huius  vel  puellae 
matrem  intellegere  possumus  ». 

5.  Servius,  ad  v.  39  :  «  Id  est  tertius  dccimus  :  «  altcr  »  onim  de  duobus 
dicimus  ».  E.  Glascr,  ib'uL,  «  das  zwôlftc  ». 

6.  Cf.  Servius,  ad  v.  39. 


:308  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

lente  explosion  d'amour.  Elle  ne  s'explique  qiie  d'une 
façon  littéraire  :  à  l'imitation  de  la  XV  Id.  Virgile  en  a 
soudé  une  de  la  IIP;  or,  avec  co  mode  de  procéder,  il  est 
impossible  qu'il  n'y  ait  pas  quelque  discordance.  A  la  fin 
de  la  IIP  Id.  le  chevrier  peint  ainsi  l'impression  ressentie  par 
Atalante  à  la  vue  des  pommes  d'or,  v.  41  sq.  :  «  à  ô'  'AxaXavTa 

"'Q;  i6ev,  wç  èjxâvr,,  w;  elç  ^aôùv  àXax'  eptota  ».  Cette  impres- 
sion subite  se  comprend  à  merveille  chez  Atalante,  dans 
les  circonstances  particulières  où  elle  se  produit;  elle  se 
■comprend  moins  chez  un  enfant  de  treize  ans.  La  II*  Idylle 
contient  un  vers  très  analogue,  82  sq.  :  «  Xw;  icov,  o>ç  èfjià- 
"vr,v,  wç  {jLOi  it'jpl  6'j[j.bç  taçÔY)  AeiXaiaç  »,  qui  se  rapproche  plus 
naturellement  encore  de  celui  de  Virgile,  puisqu'il  s'agit 
de  l'effet  produit  sur  Simaitha  par  la  vue  de  Delphis.  Les 
deux  passages  étant  très  analogues,  nous  ne  pouvons 
savoir  si  Virgile  a  eu  l'un  ou  l'autre  plus  particulièrement 
en  vue.  Ce  qui  est  curieux,  c'est  qu'on  trouve  chez  lui  la 
première  personne  comme  dans  la  II*  Id.,  et  l'hiatus  après 
la  penthémimère  comme  dans  la  IIP  *. 

A  ces  gracieux  souvenirs  succèdent  des  imprécations 
contre  l'Amour,  v.  43-45.  Le  v.  43  «  Nunc  scio  quid  sit 
Amor...  »  paraît  une  transition  toute  naturelle.  Pourtant 
le  V.  41  est  inspiré  du  v.  42  de  l'id.  III  et  le  v.  43  du  v.  15 
de  la  même  Idylle.  Ici  les  deux  fragments  isolés  se  sont 
soudés  sans  laisserde  vide  :  Id.  III,  15  sq.  :  «Nûv  syv^v  tov 
"Epwra  2  •  papùç  Ôsoç  •  y)  pa  Xeatvaç  MaJ^bv  ibr\la.l^e,  ôp'jjxw  tI  vtv 
erpspe   pianrjp,  "0?  \Le  Y.oixad^ùyjay  y.al  èç  oo-rtov  a-/p'.Ç   iàuTei   ». 

Le  procédé  d'imitation  de  Virgile  est  ici  très  instructif  à 
analyser.  Il  emprunte  à  Théocrite  un  mouvement  oratoire 


1.  H.  Fritzscho,  Zu  Theokrit  nnd  Verqil...,  1860,  p.  27,  tout  en  rappro- 
chant //.  XIV,  291,  et  XIX,  16,  montre  l'influcnco  directe  de  Théocrite 
•sur  Virp:ilo  en  ce  passage.  Gcbaucr,  Quatenus  Verf/ilius  in  epithetis...y 
fait  remarquer,  p.  5,  la  variation  du  verbe  :  £(iavrjV,  perii,  et,  p.  lli 
rapproche,  sans  croire  à  une  imitation,  Id.  II,  136,  cùv...  xavcaU  [lavtaii; 
<le  «  malus...  error  »,  v.  41.  A  propos  de  la  structure  du  v.  41, cf.  Gcbauer, 
De  poetarnm  graeconim...,  p.  47. 

2.  Dans  la  pièce  XXIII,  qui  ne  paraît  pas  ôtre  de  Théocrite,  nous  trou- 
vons un  mouvement  analogue,  v.  4  sq.  :  <*  KoùxfjSsttbv  "Epwxa,  Ttçrjv 
^£d;,  àXixa  tdÇa  Xepo-t  xparet,  Tccliç  Tcixpà  piXiq  ttoti  xai  Ata 
paXXsi  ».  Il  est  difficile  de  dire  si  Virgile  a  songé  à  ce  passage  : 
«  quid  »  n'est  pas  absolument  la  môme  chose  que  «<  Ttç  ». 


LA   HUITIEME   ÉGLOGUE  30^ 

et  une  idée  qu'il  met  en  tête  d'un  couplet  (comme  chez 
Théocrite,  d'ailleurs).  Seulement  le  chevrier  de  la  llh  Id. 
développe  par  des  images  rustiques,  qui  conviennent  à  un 
homme  de  la  campagne  :  «  Éros  a  sucé  la  mamelle  d'une 
lionne;  il  a  été  élevé  dans  une  forêt  de  chênes  »  ;  puis  le 
patient  décrit  l'effet  qu'il  ressent.  Virgile  a  voulu  ennoblir 
tout  cela  et  faire  de  la  poésie  savante.  Il  montre  qu'il 
connaît  sa  géographie  en  parlant  du  Tmaros,  du  Rhodope, 
des  Garamantes,  dans  un  vers  qui  pourrait  facilement  être 
transcrit  en  grec  *. 

Après  celte  plainte  contre  l'Amour,  le  chevrier  de  Théo- 
crite passe  à  autre  chose,  et  il  n'y  attache  pas  grande  impor- 
tance, puisqu'immédiateraent  après  il  supplie  Amaryllis 
de  l'aimer.  Chez  Virgile,  la  chose  est  bien  plus  sérieuse, 
et  le  chevrier  poursuit  ses  malédictions  dans  le  couplet 
suivant,  v.  47-50.  Après  avoir  fait  preuve  de  connais- 
sances géographiques,  il  étale  son  érudition  mytholo- 
gique 2  en  parlant  de  l'assassinat  d'enfants  par  leur  mère^ 
sans  doute  par  Médée,  à  cause  du  pluriel  «  natorum  »  ^. 
Le  couplet  paraît  appartenir  à  Virgile;  le  v.  50  est  un  jeu 
d'esprit  assez  singulier,  étant  donné  le  ton  général  du 
poème,  et  parait  fortement  suspect  *. 

Le  chevrier  entame  alors  un  développement,  qu'il  avait 
déjà  esquissé  aux  v.  27  sq.  et  qui  montre  qu'en  présence 
d'une  perfidie  comme  celle  dont  il  est  la  victime,  il  faut 
s'attendre  à  un  bouleversement  universel.  L'exagération 


l.*H  TpLapo;  y)  'PoSotty)  tj  TrjXoupol  rapccjxavTeç.  Onlitdansrid.VlI^ 
"il,  le  V.  suivant  :  *H  "A6a)  y\  PoÔoirav  t)  Kayxao-ov  È^x^'^owvTa,  dont 
celui-ci  peut  bien  être  une  imitation,  cf.  lAt'rf.,  113  :  iru{xo(TOtai  Tïap' 
AîÔiOTceao't.  Sur  le  mot  ««  cxtrcmi  »,  qui  est  une  épithète  banale,  oa 
trouvera  des  rapprochements  intéressants  dans  Gebauer,  Quatenus  Ver- 
gilius  in  e/nthetis...,  p.  6.  AV.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  167» 
explique  bien  «  edunt  »  :  «  er  ist  ein  AVesen,  wie  es  nur  Fels  und 
Wiiste  hervorbringen  kônnen,  daher  das  Praesens  edunt  ». 

2.  Sur  l'épithote  «  Saeuos  »,  cf.  les  rapprochements  très  nombreux 
établis  par  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p.  8  sq. 

3.  Schol.  Bern.,  ad  VIII,  47  :  «  Incertum,  quam  matrem  dicit.  Plures. 
enim  hoc  uocabulo  dignae  sunt;  nam  et  Progne,  Terei  uxor,  ob  amorcm 
Terei  filium  suuni  interfecit,  et  Medca  sues  filios  propter  lasonem  inter- 
fecit  ;  sed  magis  hanc  dixisse  accipiendum,  quae  damno  communis. 
sobolis  maritum  lasonem  atfecit.  lunilius  dicit.  » 

4.  Cf.  p.  209,  note  3. 


310  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

dont  nous  avons  déjà  signalé  quelques  traces  se  donne 
libre  carrière,  v.  52-56.  C'est  le  sentiment  qu'exprime,  avec 
le  môme  mouvement  de  phrase,  Daphnis  mourant,  Id.  I, 

V.  i32  sq.  :  «  NOv  5'  ta  [lév  çopéoixe  paiot,  çopsotTs  8'  axavOai, 
*A  8è  yioCkoL  vâpxKTtroç  ètt'  àpxeuOoidi  xo{xâ(7ai,  Ilàvxa  o'  evaXXa 
•^évoiTo,  xal  à  ttitvç  o^^va;  èvetxat,  Aaçviç  ÈTrst  Ovao-xei,  xat  xwç 
xuva;  (ôXaço;  D.xot,  KyjÇ  ôpéwv  toi  dxwircç  àiriSddi  yap-jaa'.VTO  *.  » 

Virgile  a  placé,  comme  Théocrite,  cette  expression  vio- 
lente de  désespoir  immédiatement  avant  la  mort  de  son 
héros*.  La  structure  des  deux  morceaux  est  la  même, 
sautTapostrophe,  que  Virgile  n'a  pas  prise;  mais,  si  Ton 
examine  le  détail,  on  voit  qu'aucun  des  traits  particuliers 
de  Théocrite  n'a  passé  chez  Virgile,  sauf,  v.  53  :  «  narcisse 
floreat  alnus  «  =  v.  133  :  •  *A  6è  xaXôt  vapxtdao;...  etc.  », 
où  l'épithète  a  disparu  •*  et  où  le  narcisse  est  mis  en  rap- 
port avec  le  genévrier,  et  v.  55  où  les  «  ululae  »  sont  de  la 
même  famille  que  les  «  o-xôtts;».  Ici  donc  l'effort  est  bien 
visible  pour  construire  sur  la  charpente  établie  par  Théo- 
crite un  morceau  similaire,  mais  en  changeant  les  opposi- 
tions. C'est  en  cela  que  Virgile  fait  consister  son  originalité. 
11  a  conservé  le  mot  :  «  ferant  =  çopéoixe  »  (il  n'est  pas 
vraisemblable  qu'il  ait  lu  dans  Théocrite  «  If^piaoL'.yzo  »  r= 
«  certent  »);  il  a  remplacé  les  poires,  «  oxva;»,  par  des 
pommes  d'or,  «  aurea  mala  »,  ce  qui  est  plus  élégant  *.  Le 
reste  ne  lui  appartient  peut-être  pas  en  propre,  car  on  lit 
dans  la  V^  Id.,  v.  136  sq.  :  «  où  ôejjlitov  Aàxwv  uot'  ày)8($va  xia^a; 
èptVSeiv  0Ù8'  eiroTca;  x^jxvot^i  ».  La  lutte  contre  nature  des 
huppes  contre  les  cygnes  peut  être  Torigine  de  celle  des 
chats-huants.  Toutefois  nous  savons  que  les  cygnes  étaient 
nombreux  aux  environs  de  Mantoue  et  familiers  à  Virgile; 
il  a  donc  pu  introduire  là  des  animaux  qu'il  connaissait. 
Il  est  assez  remarquable  que  les  imprécations  du  che- 
vrier  se  prolongent  par-dessus  le  refrain,  jusqu'au  v.  58. 

l.«  rap'jaaiVTO  »>,  Alircns,  Fritzsche',  Zioglor',  Wordsworlh*(maiscf.sa 
note)  d'après  les  mss.;  «  ôyjpîdaivTO  »,  Fritzsclie-Hiller\  d'après  Scaliger. 

2.  On  serait  tenté  de  mettre  en  rapport  les  deux  «  Nunc  »,  v.  13  et  5-2, 
comme  formant  une  répétition  oratoire;  mais  il  faut  remarquer  qu'ils 
proviennent  do  ce  que  les  deux  passages  séparés  do  Théocrite,  imités 
dans  les  deux  passages  consécutifs  de  Virgile,  commencent  par  «  Nûv  ». 

3.  Cf.  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis...^  p.  2. 

4.  Cf.  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p.  1. 


LA  HUITIEME   EGLOGUE  311 

Virgile  a  peut-être  vonla  reodre  sensible  le  désordre  d'es- 
prit de  son  personnage  à  la  fin  du  poème  *.  L'annonce  du 
suicide  du  chevrier  est  inspirée  de  la  111®  Id.,  v.  25  sq.  : 

«  Tàv  paîtav  dcTTOÔù;  è<;  xu^iara  ttjVw  àXE'j{xat,  'ûuep  tw;  Ôjvvwç 
ffxoTTiaÇeTat  "OXiris  o  '{piizeùz  '  Katxa  8y)  *  VoÔdvo),  xd  ys  {iàv  xebv 

à8ù  TÉTuxxat  «,  avec  cette  différence,  que,  dans  la  IIP  Id., 
c'est  une  simple  menace,  dans  la  VIII°  Égl.,  il  semble  bien 
que  ce  soit  une  réalité.  Ici  encore  le  procédé  de  Timila- 
tion  de  Virgile  est  bien  visible  et  fort  intéressant.  Le  che- 
vrier de  Théocrite  ne  songe  pas  à  faire  des  effets  de  style, 
mais  il  nous  donne  quelques  détails  précis;  il  déposera  sa 
peau  de  bête  ;  parce  que,  s'il  se  noie,  ce  n'est  pas  nécessaire 
qu'elle  soit  perdue.  Il  sait  de  quel  rocher  il  se  précipitera, 
et  ce  rocher  paraît  être  judicieusement  choisi  en  vue  de 
l'opération.  Au  contraire,  le  chevrier  de  Virgile  prononce 
un  vers  très  élégant  :  «  Praeceps  aerii  spécula  de  montis 
in  undas  Deferar...  »,  v.  59  sq.  Mais,  comme  le  pays  où  il 
chante  n'est  pas  déterminé,  nous  ne  savons  quelle  est 
cette  montagne;  nous  ignorons  même  s'il  va  se  jeter  dans 
la  mer  ou  dans  un  fleuve;  les  allusions  à  la  mer  des  v.  56 
et  58  sont  des  allusions  poétiques  et  ne  prouvent  pas 
qu'elle  soit  là;  la  chose  reste  donc  pour  nous  absolument 
vague  3.  Le  dernier  vers  du  chant  de  Damon  paraît 
inspiré  du  passage  de  Théocrite  cité  plus  haut*. 
Quant  au  refrain,  v.  61,  modifié  comme  il  convient  à  la 

1.  p.  Cauer,  Zum  Verstândniss  der  nachahmenden  Kunst  des  Vergil, 
Kiel,  1885  (Progr.  N»  255),  p.  4  (après  Elmslei,  cf.  Forbigor*,  ad  v.  57)  : 
«  Vergil  hat  ëva'XXa  gelesen,  aber  so  ubersetzt  als  ob  èvàXia  da  stândo  ». 
Ceci  est  inadmissible,  car  nous  venons  de  voir  que  Virgile,  aj'ant  changé 
tous  les*  traits  de  Tensemble,  en  aurait  probablement  choisi  un  autre  au 
V.  58  s'il  avait  trouvé  cette  idée  dans  Théocrite.  —  «  Omnia  ucl  médium 
fiât  mare  »,  (fiât  est  la  leçon  de  beaucoup  la  plus  autorisée),  offre  un 
curieux  exemple  de  l'accord  du  verbe,  non  pas  avec  le  sujet,  mais  avec 
le  prédicat  dans  lequel  il  est  intercalé. 

2.  Conjecture  do  Graefius  qui  me  paraît  nécessaire. 

3.  L'Id.  V,  15  sq.,  contient  une  allusion  à  un  saut  de  même  nature 
-dans  le  fleuve  Krathis;  mais  la  situation  est  très  difi'érentc  et  l'on  ne 
voit  pas  que  Virgile  ait  rien  emprunté  à  ce  passage. 

4.  Dans  la  pièce  XXIII,  20  sq.,  l'amoureux  dit,  avant  de  se  pendre  : 
•«  8topà  xoi  yjXôov  AoicrÔta  xaOxa  cpêpcov,  xbv  èjxbv  Pp($5(ov  ».  Les 
mots  ont  plus  de  rapport  avec  le  passage  de  Virgile;  mais  il  s'agit 
d'un  objet  matériel  désigné  ironiquement  comme  un  cadeau  et  mis  en 
rapport  avec  les  cadeaux  précédents.  Rien  de  pareil  chez  Virgile. 


312  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

circonstance,  la  répétition  du   mot  «  desine  »  le   rap- 
proche plus  que  précédemment  du  refrain  de  la  1*^®  Idylle. 

On  voit  bien  nettement  comment  Virgile  a  composé  le 
chant  de  Damon;  les  v.  17-30  lui  appartiennent;  les  v.  32- 
60  sont  une  véritable  mosaïque  composée  d'emprunts  faits 
à  la  m*',  à  la  XI^,  à  la  T®  Idylle.  On  se  demande,  sans 
pouvoir  répondre  à  cette  question,  pourquoi  Virgile,  ayant 
commencé  un  poème  qui  paraissait  devoir  être  original, 
est  revenu  si  vite  à  l'imitation  de  Théocrite.  Il  y  a  là  un 
parti  pris  très  certain  et  qui  nous  étonne.  Il  s'est  inspiré 
surtout  de  la  111°  Id.,  et  c'est  sans  doute  parce  que.  la  111°  Jd. 
était  le  récit  d'une  aventure  individuelle  que,  tout  en  n'étant 
plus  qu'un  morceau  de  concours  coupé  par  un  refrain,  le 
chant  de  Damon  garde  pourtant  un  accent  si  personnel. 
Ce  qui  est  remarquable,  c'est  que  Virgile  a  transformé  en 
un  morceau  lyrique  une  petite  scène  à  un  seul  person- 
nage, une  espèce  de  monologue  dramatique.  Il  a  en  outre 
profondément  modifié  le  ton  de  son  modèle;  tandis  que 
la  m®  Id.  garde  une  liberté  d'allure  et  une  fantaisie  toute 
grecque,  le  ton  du  chant  de  Damon  est  uniformément 
poussé  à  l'exagération  tragique;  Virgile  a  cherché  à  pro- 
duire un  effet  plus  puissant  que  celui  de  la  III®  Idylle. 

Il  a  fait  précéder  la  réponse  d'Alphésibée  de  la  tran- 
sition suivante,  v.  62  sq.  :  «  Vos  quae  responderit  Alphesi- 
boeus,  Dicite,  Piérides;  non  omnia  possumus  omnes  *  ». 
Ceci  est  parfaitement  clair  :  il  donne  la  parole  aux 
Piérides,  parce  que  le  morceau  d'Alphésibée  excède 
ses  forces.  Mais  que  veut-il  dire  par  là?  L'Églogue  VI, 
v.  13,  contient  une  formule  analogue  :  «  Pergite,  Piérides  », 
et  nous  avons  vu  que  Virgile  voulait  distinguer  les  con- 
fidences personnelles  du  début,  qui  sont  son  œuvre 
propre,  du  poème  proprement  dit,  qui  est  d'un  genre  plus 
relevé  et  par  conséquent  considéré  comme  l'œuvre  des 
Muses.  Ici  les  circonstances  ne  sont  pas  les  mêmes,  puis- 
qu'il s'agit  de  deux  morceaux  analogues,  et,  Virgile  ne 
s'étant  pas  expliqué,  nous  en  sommes  réduits  aux  hypo- 
thèses. Servius  ^  a  pensé  qu'il  voulait  proclamer  par  là  la 

1.  Cf.  la  môme  formule,  Égl.  VII,  '23,  «  Aut  si  non  possumus  omnes  ». 

2.  Ad  V.  63  :   «   bone   animos  auditorum  crigît    dicendo  :  superiora 
utcumquo  dicta  sunt,  scqucntia  non  nisi  a  numinibus  poterunt  cxpli- 


LA  nUITIÈME   EGLOGUE  313. 

supériorité  du  poème  d'Alphésibée.  Si  nous  jugeons  d'après- 
nos  propres  sentiments,  nous  ne  serons  pas  de  cet  avis. 
Le  premier  des  deux  poèmes  renferme  l'expression  d'une 
passion  vivante  qui  nous  émeut;  le  second  contient  des 
descriptions  pittoresques  et  curieuses,  mais  qui  n'ont 
pour  nous  qu'un  intérêt  secondaire.  Il  est  possible  que  les 
Romains  fussent  d'un  opinion  contraire;  on  croyait  beau- 
coup à  la  magie  du  temps  de  Virgile  :  on  voyait  dans  ces 
cérémonies,  non  pas,  comme  nous,  des  pratiques  bizarres, 
dont  l'expression  poétique  seule  a  de  la  valeur,  mais  la 
manifestation  d'une  puissance  mystérieuse  et  irrésistible. 
Une  incantation  était  un  drame,  dont  on  attendait  avec 
impatience  le  dénouement.  Ainsi  le  poème  de  la  magi- 
cienne, que  nous  trouvons  simplement  élégant,  pouvait 
avoir  aux  yeux  de  certains  lecteurs  un  attrait  que  nous  ne 
ressentons  plus,  et  passer  pour  plus  intéressant  que  les 
éclats  de  la  passion  du  chevrier.  D'autre  part,  les  deux 
morceaux  ne  sont  pas  composés  de  la  même  façon;  le 
second  dépend  étroitement  de  Théocrîte  et  d'une  seule 
Idylle  de  Théocrite,  le  premier  a  une  partie  originale  et 
dans  l'autre  le  choix  et  l'arrangement  des  emprunts  sont 
l'œuvre  de  Virgile;  il  est  possible  qu'il  ait  voulu  faire 
entendre  qu'il  avait  sur  le  premier  un  droit  de  propriété 
qu'il  n'avait  pas  sur  le  second. 

Si  l'on  considère  que,  dans  le  morceau  d'Alphésibée,  il 
prend  à  une  Idylle  de  Théocrite  à  la.  fois  le  cadre  et  les 
détails  sans  mélange  d'éléments  tirés  d'autres  pièces  — 
ce  qui  n'est  pas  conforme  à  ses  habitudes  d'imitation,  — 
que,  d'autre  part,  l'Id.  de  Théocrite  n'a  aucun  caractère 
bucolique  et  qu'à  cause  de  cela,  Virgile,  dans  ses  Églo- 
gues  précédentes,  n'en  a  rien  tiré,  on  peut  admettre  sans 
difficulté  que  cette  tentative,  nouvelle  à  plusieurs  points 
de  vue,  est  le  résultat  des  instances  de  Pollion;  PoUion, 
frappé  de  la  beauté  de  l'Id.  II,  aura  demandé  à  Virgile 
d'en  donner  une  traduction  latine.  Il  s'en  faut  pourtant 
que  cette  tradition  soit  littérale  et  complète.  Voyons 
d'abord  ce  que  Virgile  a  laissé  de  côté.  L'Idylle  II  est  un 


cari  ».  E.  Glaser,  ad  v.  62  :  «  Indirekt  wird  hier  dem  Gegengesang  dor 
hôhore  AVerth  und  dcr  Sieg  zuerkannt  ». 


'O 


18 


314      •       ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

monologue.  Simaitha  commence  par  donner  quelques 
ordres  à  sa  servante  pour  la  préparation  des  cérémonies 
magitjues,  elle  exécute  ces  cérémonies,  puis  elle  raconte 
longuement  son  aventure  amoureuse.  Elle  a  aperçu  à  une 
procession  le  jeune  Delphis,  de  Myndos,  elle  a  ressenti 
pour  lui  une  passion  violente,  qui  l'a  rendue  malade;  elle 
nous  dit  alors  comment  elle  a  envoyé  Thestylis  le  cher- 
cher, leur  première  entrevue,  leur  amour,  son  abandon 
depuis  douze  jours,  les  renseignements  qu'elle  a  eus  sur 
la  trahison,  ce  qu'elle  compte  faire  si  ses  philtres  ne 
réussissent  pas.  Il  y  a  là  un  épisode  très  caractéristique 
de  la  vie  grecquç,  dans  lequel  les  opérations  magiques 
ne  sont  pas  tout;  or  ce  qu'il  y  avait  là  dedans  de  vivant 
et  de  réel,  Virgile  l'a  laissé  de  côté  comme  trop  spécial; 
il  s'est  borné  à  la  description  des  pratiques  magiques 
pour  elles-mêmes.  Théocrite  ne  nous  donne  pas  de  grands 
détails  sur  ses  personnages;  pourtant  il  nous  Jes  fait 
suffisamment  connaître.  Simaitha,  v.  101,  114,  est  une 
jeune  femme,  qui  vit  seule  avec  une  esclave,  Thestylis; 
elle  habile  une  maison  qui  paraît  être  à  elle;  elle  s'est 
laissée  séduire  par  la  beauté  de  Delphis  et  elle  le  regrette, 
car  elle  aurait  pu  se  marier  honnêtement.  Quant  à  Del- 
phis, de  Myndos  en  Carie,  c'est  un  éphèbe  qui  fréquente  la 
palestre  de  Timagétos.  C'est  un  excellent  coureur,  v.  114  sq.; 
il  est  agile  et  beau,  v.  12i  sq.  Les  personnages  de  Virgile 
restent  pour  nous  dans  le  vague;  la  magicienne  est  ano- 
nyme (comme  le  chevrier  du  chant  d'Alphésibée);  à  Del- 
phis, Virgile  a  substitué  Daphnis,  nom  qui  n'est  peut-être 
pas  très  bien  choisi,  car  il  nous  rappelle  le  célèbre  bou- 
vier mythologique,  et  ce  n'est  sûrement  pas  lui;  nous 
ignorons,  du  reste,  comment  il  a  fait  la  connaissance  de 
la  magicienne  et  quel  est  le  motif  de  son  infidélité.  Dans 
Théocrite,  les  cérémonies  magiques  se  passent  au  clair  de 
la  lune,  ce  qui  paraît  conforme  aux  usages  et  ce  qui  donne 
à  la  scène  quelque  chose  de  plus  mystérieux  et  de  plus 
spécial;  dans  Virgile,  nous  ne  savons  à  quel  moment  elles 
ont  lieu.  Enfin  Théocrite  place  ses  personnages  à  la  ville; 
Virgile  a  voulu  donner  à  la  pièce  une  couleur  bucolique; 
puisque  la  magicienne  veut  ramener  Daphnis  de  la  ville, 
«  ab  urbe  »,  v.  68,  c'est  qu'elle  habite  la  campagne. 


LA   HUITIEME   ËGLOGDE  315 

Dans  Théocrile  le  chant  magique  est  précédé  d'une  intro- 
duction, où  Simaitha  donne  des  ordres  à  son  esclave  pour  les 
préparatifs  nécessaires  et  explique  le  but  dos  opérations 
auxquelles  elle  va  se  livrer,Y.  1  sq.  :  «  lia  jxoc  xal  Sàçvai;  çépe 
0éoTv).i.  lia  ôè  xà  çtXxpa;  Sté-J/ov  xàv  xeAé6av  çoivixéto  olb;  àwTo), 
*ûç  tbv  èfjLOv  papùv  sivxa  çî).ov  xaTaÔTQO-o(iai  avSpa,  ''Oç  (lot  6a)ôe- 
xaxaïo;  à'f'  w  xâXa;  o-jÔstcoô'  î'xei...  etc.  »  Puis  elle  invoque 
la  Lune,  Hécate,  à  laquelle  elle  demande  d'accorder  à  ses 
philtres  autant  de  puissance  qu'à  ceux  de  Kirké,  de  Médée, 
de  Periméda.  Virgile  s'est  inspiré  de  ce  préambule  dans 
son  premier  couplet,  v.  64-67,  qui  a  lui  aussi  lé  caractère 
d'une  introduction;  les  incantations  ne  commencent  à  pro- 
prement parler  qu'au  v.  68.  L'exposé  préliminaire  de  Théo- 
crite  a  donc  été  incorporé  par  Virgile  dans  le  chant  de  la 
magicienne;  nous  avons  signalé  dans  le  chant  de  Damon 
un  préambule  analogue.  Les  préparatifs  ne  sont  pas  abso- 
lument les  mêmes  des  deux  côtés.  Chez  Théocrite  il  est 
question  en  premier  lieu  des  lauriers;  ils  sont  utilisés  au 
v.  23;  quant  aux  çtXTpa,  il  semble  que  ce  soient  tous  les 
objets  qui  servent  à  l'incantation  :  ïyyÇ,  v.  17,  xà  àXçita,  v.  18, 
rà  irÎTvpa,  V.  33,  xà  ôpdva,  V.  59.  La  kélébé  est  entourée  de 
laine  rouge,  la  couleur  avait  une  signification  magique; 
cette  kélébé  sert  à  la  libation,  v.  43.  Tout  cela  est  très  précis. 
Dans  Virgile,  la  magicienne  ne  fait  pas  apporter  de  bran- 
ches de  laurier;  on  en  brûle  pourtant  au  v.  81.  Elle  fait 
apporter  de  l'eau,  a  aquam  »,  v.  64,  sans  qu'il  soit  bien 
entendu  question  de  la  kélébé,  qui  est  trop  spéciale;  on  ne 
sait  à  quoi  sert  cette  eau,  puisqu'il  n'y  a  pas  de  libation. 
C'est  un  autel  qu'elle  fait  entourer  de  laine,  sans  en  men- 
tionner la  couleur;  elle  fait  brûler  immédiatement  des 
«  uerbenae  »  et  de  l'encens  mâle  ;  les  cérémonies  magiques 
commencent  donc  dans  Tintroduclion.  Gomme  la  Simaitha 
de  Théocrite,  elle  indique  dans  quel  but  elle  va  accomplir 
les  pratiques  magiques  :  «  Coniugis  ut  magicis  sanos  auer  tere 
sacris  Experiar  sensus  »,  v.  66  sq.  ;  elle  veut  faire  perdre  la 
raison  à  son  amant,  c'est-à-dire  lui  inspirer  une  sorte  de 
folie  amoureuse  pourelle.  Simaitha  s'exprime  plus  nettement 
en  disant  qu'elle  veut  enchaîner  Delphis  :  «  xaxagrjaojjia'.  », 
V.  10, 159.  L'invocation  aux  dieux  magiques  a  été  négligée 
par  Virgile;  il  semble  pourtant  qu'elle  était  importante. 


316  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Virgile  a  donc  composé  son  premier  couplet  en  partie 
avec  le  préambule  de  Théocrite,  et  ce  couplet  lui-même 
«st  une  sorte  de  préambule.  11  a  complètement  changé  le 
refrain;  le  refrain  de  Théocrite,  v.  17,  «  ^lyy^,  eXxe  tu  Tf,vov 
è{jLbv  TTOTt  Scoixa  Tov  avSpa  »,  est  une  allusion  à  une  pratique 
très  spéciale.  On  attachait  un  oiseau,  le  torcol  (iynx  tor- 
quilla,  Linn.)  à  une  roue,  «  pojjLooç  »,  qu*on  faisait  tourner 
avec  une  grande  rapidité  dans  un  sens  et  l'on  croyait  que 
le  mouvement  du  «  pdjiêoç  »  était  de  nature  à  amener  où 
l'on  voulait  la  personne  contre  qui  se  faisait  l'enchante- 
Tnent.  Sans  doute  cette  pratique  était  trop  spécialement 
grecque,  et  Virgile  Ta  négligée,  bien  que  «  ducite  »  rap- 
pelle «  êXxe  »  ;  il  a  remplacé  Vhyl  par  des  «  carmina»,  c'est- 
à-dire  des  incantations,  qui  ont  un  caractère  plus  général 
et  qui  sont  plus  à  la  portée  de  tout  le  monde. 

Le  second  couplet,  v.  69-71,  est  consacré  à  expliquer  le* 
refrain,  —  il  appartient  donc  en  propre  à  Virgile,  —  et  à 
-signaler  la  puissance  des  «  carmina  ».  Ils  sont  capables  de 
faire  descendre  la  Lune  du  ciel,  —  c'est  une  superstition 
bien  connue  (Simaitha,  au  v.  10,  avait  invoqué  Selana, 
mais  ridée  de  Virgile  est  différente).  Ils  ont  servi  à  Circé  à 
métamorphoser  les  compagnons  d'Ulysse  (Id.  II,  15  sq.,  il 
est  question  de  Kirké,  de  Médée  et  de  Periméda).  Enfin 
ils  font  crever  les  serpents  dans  les  prés;  c'est  là  une 
pratique,  qui  était  exercée  particulièrement  par  les  Marses 
€t  qui,  par  conséquent,  n'a  pas  été  fournie  par  Théocrite; 
Virgile  ne  se  borne  donc  pas  à  copier  la  magie  grecque;  il 
la  teinte  de  magie  romaine;  il  paraît  n'avoir  introduit 
aucune  opération  qui  ne  fût  familière  à  ses  concitoyens. 

La  première  qui  soit  décrite,  v.  73-78,  n'a  pas  son  ana- 
logue chez  Théocrite;  elle  se  compose  de  deux  moments; 
la  magicienne  entoure  de  neuf  fils ^  de  trois  couleurs  dif- 

1.  Schol.  Bern.  ad  VIII,  73  :  «  Terna,  nouem  intelleirimus.  Diuersa 
-colore  triplici,  tria  alba,  tria  rosea,  tria  nipra.  »  Le  Sert.  Danielin.y  ad 
V.  ^ri,  dit  au  contraire  :  «  Tcrna  tria  ».  AV.  H.  Kolstor,  p.  171  de  son 
édition  :  «  Die  distributivzahl  terna  licia  ist  hier  durch  das  Plurale 
tantum  goboten...  Anders  steht  es  mit  don  tcrnos  colores  nebcn  tribus 
•nodis...  Vergil  konnte  aucb  très  colores  schreiben  aber  dann  hfttte  jeder 
■Fadcn  einzeln  3  Knoten  bckommen  sollen,  aber  so  will  es  die  Zauberndô 
nicht,  jeder  von  den  Knoten  soll  aile  3  Farbcn  auf  einmal  zusammon- 
fassen.  Dcr  Knoten  sind  einfach  drci  tribus  nodis.  »  J.  H.  Voss  entend 


LA   HUITIEME   ÉGLOGUE  317 

fcrentes  —  Virgile  ne  nous  dit  pas  quelles  sont  ces  cou- 
leurs—  une  image  (qui  ne  peut  être  que  celle  de  Daphnis); 
elle  lui  fait  faire  trois  fois  le  tour  de  l'autel.  Ensuite  elle 
recommande  à  Amaryllis  de  faire  trois  nœuds  à  chacune 
des  trois  couleurs,  c'est-à-dire  en  somme  neuf  nœuds,  — 
un  par  fil,  —  et  de  dire  :  «  Veneris...  uincula  neclo  »,  v.  78. 
C'est  une  pratique  d'enchaînement.  Virgile  ne  dit  pas 
pourquoi  Timage  est  d'abord  promenée  autour  de  l'autel. 
Il  est  difficile  de  voir  là,  avec  W.  H.  Kolster  *,  un  hysteron 
proteron  et  de  croire  que  dans  la  réalité  les  nœuds  étaient 
faits  avant  que  l'image  fût  portée  autour  de  l'autel  -. 
Sans  doute  la  magicienne  veut  rendre  l'enchaînement 
solide  et  définitif  :  au  moment  où  elle  dépose  l'image,  les 
fils  qui  ne  sont  pas  noués  pourraient  se  dérouler  et  le 
charme  cesserait. 

Les  V.  80-84  comprennent  trois  opérations,  dont  la  pre- 
mière est  double.  La  magicienne  lait  durcir  au  feu  une 
parcelle  d'argile  ^  et  fondre  une  parcelle  de  cire;  le  symbole 
est  clair,  et  il  est  du  reste  expliqué.  Il  faut  que  Daphnis 
devienne  insensible  à  tout  amour  étranger,  que  son  cœur 
se  fonde  d'amour  pour  la  magicienne.  Cette  cérémonie  se 
trouve  dans  Théocrile,  mais  moins  complète;  il  n'est 
question  que  de  la  cire;  v.  28  :  «  *ûç  toOtov  tôv  xy)pbv  èyw 

«7i>v    ôatfJLovi    Taxa),    "Oç    tàxoiô'    utt'   k'pwTOç    o    MvivSto;    a'jTcxa 

AiÀçt;  ».  Ensuite  Amaryllis  répand  la  farine.  Virgile  ne  dit 
pas  pourquoi;  la  chose  est  mieux  expliquée  dans  l'Id.  II. 
C'est  l'esclave  (comme  dans  Virgile)  qui  doit  saupoudrer 

9  fils,  AVunderlich,  Heyne,  Forbiger  *,  Kappes,  Ladewlg-Schaper  ''  3. 
Au  V.  77,  «  tribus  nodis  ternos...  colores  »  semble  bien  signifier  qu'il 
y  a  trois  nœuds  par  chacune  des  trois  couleurs,  c'est-à-diro  9  nœuds 
et  par  conséquent  9  fils. 

1.  Dans  son  édit.,  p.  175. 

2.  La  môrao  cérémonie  n'existe  pas  chez  Théocrite,  mais  la  puissance 
du  nombre  3  est  signalée,  v.  13,  à  propos  de  la  libation. 

3.  E.  Kuhnert,  dans  le  Uheinisches  Muséum,  19*"'  Band,  1894,  p.  53  sq., 
fait  remarquer  qu'on  a  souvent  confondu  la  «  cera  »  du  v.  80  avec 
r«  effigies  »  dont  il  est  question  plus  haut.  Servius  entend  par  «»  limus  » 
«tie  imago  de  la  magicienne.  Mais  le  sens  ne  peut  ^'tre  .que  le  suivant  : 
Daphnis  doit  devenir  dur  pour  les  autres  femmes,  tendre  pour  la  magi- 
cienne ;  il  s'agirait  donc  de  2  images  de  Daphnis,  comme  lo  dit  Voss.  En 
réalité  il  n'est  pas  question  ici  d'une  image  proprement  dite,  non  plus 
que  dans  Ild.  II,  28  :  «  Vergil  hat  einfach  ein  Stiick  Thon  oder  Erdo 
und  eine  Scheibo  "Wachs  gemeint  ». 

13. 


318  ÉTUDE'  SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

le  feu  de  farine  en  disant,  v.  21  :  <  xà  AéXçioo?  oo-na  Tciadto  ». 
C'est  donc  un  symbole  dont  la  réalisation  doit  être  terrible. 
Il  occupe  dans  Théocrite  tout  un  couplet  :  Virgile  abrège 
beaucoup.  Ensuite  la  magicienne  ordonne  de  brûler  des 
branches  de  laurier;  elle  ajoute,  v.  83  :  «  Daphnis  me 
malus*  urit,  ego  banc  in  Daphnidc  laurum  *  ».  Ce  n'est 
pas  là  un  simple  jeu  de  mots  3,  on  le  voit  par  Théocrite 
qui  décrit  la  chose  v.  23-26  et  qui  termine  par  ce  vers 
effrayant    :   «  Outw  to;  xat  AéXqpcç  èvl  çXoyl  (japx*  à[xa6uvoc  ». 

En  somme  les  v.  80-84  résument  les  trois  premiers  cou- 
plets de  Théocrite  dans  Tordre  suivant  :  3  1  2. 

A  partir  de  ce  moment  les  deux  poèmes  divergent.  Dans 
Virgile,  v.  85-88,  la  magicienne  souhaite  que  Daphnis  soit 
possédé  d'un  amour  pareil  à  celui  de  la  vache  qui  a  perdu 
son  petit;  nous  verrons  plus  loin  à  qui  il  a  emprunté  ces 
vers.  Rien  de  pareil  dans  l'id.  II.  En  revanche  nous  avons 
dans  rid.  II  des  pratiques  qui  ne  se  retrouvent  pas  dans 
Virgile,  v.  33-36  :  sacrifice  du  son,  invocation  à  Artémis, 
aboiements  des  chiens  annonçant  que  la  déesse  est  dans  les 
carrefours;  v.  38-41,  couplet  où  la  magicienne  oppose  le 
calme  de  la  nature  à  l'agitation  de  son  cœur;  v.  43-46, 
triple  libation  accompagnée  trois  fois  du  souhait  que,  si 
Deiphis  aime  quelqu'un,  il  l'oublie  comme  Thésée  a  oublié 
Ariane  à  Dia;  v.  48-51 ,  allusion àla  plante  arcadienne appelée 
îiriro(iavéç,  qui  rend  furieuses  les  pouliches  et  les  cavales, 
souhait  que  Deiphis  revienne  en  proie  à  un  pareil  délire. 
Ainsi  les  couplets  4,  5,  6  de  Théocrite  n'ont  pas  leur  équi- 
valent dans  Virgile,  excepté  le  souhait  que  Deiphis  ressente 
un  amour  analogue  à  celui  que  ressentent  certains  ani- 
maux. Mais,  dans  Tld.  II,  la  folie  des  pouliches  et  des  cavales 

1.  Sur  l'épithète  «  malus  »,  cf.  Gebauer,  Quatenus  Vergilins  in  epi- 
thetis...,  p.  7. 

•2.  Le  rapprochement  «  urit...uro  (s.-ent.)  »,  dans  le  même  vers,  est  de 
Virgile;  Th.  oppose  «  dcvîao-ev  >.,  v.  23,  à  «  ai6a)  »,  v.  2-1;  au  v.  40  :  la 
magicienne  dit  :  «  'A/.X'  èu'i  n^vto   Tcào-a^xaTaîOofiai,...  ». 

3.  E.  Kuhnert,  Rheinisches  Musemn,  49»'*'  Band,  189-i,  p.  42,  à 
propos  de  l'Égl.  VIII,  cite  le  passage  suivant  du  grand  papyrus  Pari- 
sien, 1,  1496  sq.,  à  propos  de  l'enchantement  du  feu  avec  la  myrrhe  : 
«  co;  ÈY(u  <re  xaraxàd)  xai  6'jvaTTi  eï,  outw  tqç  çiaw  xi^ç  fietva  xata- 
xauaov  tov  ÈYxéçaXov,  'éxxaua-ov  xai  ëxo-Tpe'j/ov  auTr,?  rà  o"jr)idy- 
Xva...  etc.  ». 


LA   HUITIEME   EGLOGUE  319 

est  en  situation,  tandis  que  Tamour  d'une  vache  pour  son 
vèaUy  dont  il  est  question  dans  Virgile,  est  un  sentiment 
tout  différent.  Les  vers  sont  charmants  ;  l'idée  semble  moins 
appropriée  à  la  circonstance  que  celle  de  Théocrite.  Est-ce 
une  maladresse  de  Fauteur,  qui  a  introduit  ici  l'imitation 
d'un  passage  étranger*  sans  se  préoccuper  de  l'adaptation 
exacte  de  l'idée?  Ou  au  contraire  est-ce  une  délicatesse  de 
Virgile,  qui  aux  transports  violents  ((laîvovTat)  de  Théocrite 
a  voulu  substituer  une  nuance  de  sentiment  plus  doux  et 
plus  pur?  C'est  là  un  petit  problème  qui  ne  peut  être 
résolu  que  par  l'appréciation  individuelle. 

Ici  les  deux  poèmes  se  rejoignent  :  Id.  Il,  v.  53  sq.  :  «  Tout' 
àrcb  tSç  5(Xatva;  x'o  xpàcireSov  oiXecre  AéXçi;,  *ÛYa>  vûv  TÎXXotca  xair* 
iypta)  6v  uupi  paXXù).  »  Il  s'agit  d'une  frange  du  manteau  de 
Delphis,  que  celui-ci  a  perdue  et  que  Simailha  effiloche 
dans  le  feu;  l'idée  paraît  toujours  être  qu'il  faut  qu'il  soit 
brûlé  comme  le  morceau  de  son  vêtement.  Chez  Virgile 
ridée  est  différente.  Il  s'agit  de  vêtements  qui  ne  sont  pas 
déterminés,  «  exuuias  )>,  v.  91,  que  Daphnis  a  laissés 
volontairement  chez  la  magicienne  pour  qui  ils  sont  un 
souvenir  et  que  celle-ci  enfouit  sous  le  seuil  de  sa  porte  : 
ce  sont  des  gages  de  sa  personne  qui  doivent  le  rame- 
ner. 

Dans  Théocrite,  v.  58-61,  Simaitha  se  propose  le  lende- 
main de  mêler  dans  la  boisson  de  Delphis  une  salamandre 
pilée.  Elle  ordonne  à  Thcstylis  de  prendre  des  plantes 
magiques  et  d'aller  en  exprimer  le  suc  sur  le  linteau  de  la 
porte  de  Delphis  en  disant  :  «  Ta  AéX^piSoc  oana  [x<xa9(i>  ». 
L'incantation  est  terminée;  elle  échoue. 

Nous  avons  encore  dans  Virgile  la  dernière  des  divisions 
ternaires  du  chant  magique  et  tout  ne  lui  appartient  pas 
dans  CCS  trois  couplets.  Je  les  prends  dans  l'ordre  proposé 
par  G.  Hermann,  qui  me  parait  offrir  un  sens  plus  conve- 
nable; v.  1 01-103,  la  magicienne  ordonne  à  Amaryllis  de 
ramasser  les  cendres  (il  ne  s'agit  pas  des  cendres  des  bran- 
ches de  laurier,  dont  Théocrite,  v.  25,  dit  qu'elles  brûlent 
sans  laisser  de  traces;  le  feu  a  été  allumé  pendant  toute 
la  première  partie  du  chant  magique;  il  est  sans  doute 

1.  Cf.  p.  323  sq. 


320  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

éteint  maintenant  et  il  s'agit  des  cendres  restées  dans  le 
foyer);  ces  cendres,  elle  les  portera  au  ruisseau  et  elle  lés 
Jettera  par-dessus  sa  tète,  sans  regarder  derrière  elle. 
•C'est  bien  exactement  le  moment  de  s'en  débarrasser,  puis- 
-qu'on  va  recourir  à  autre  chose.  L'idée  a  été  empruntée 
par  Virgile  à  lld.  XXIV,  91  sq.  :  «  ~Hpi  ôè  au)./iSa(ra  xoviv 

çépovjo-a...,  à'J^  ôè  veldôw  "Ao-Tpeirtoç...  »,  OÙ  Tirésias  recom- 
mande d'emporter  ainsi  les  cendres  du  feu,  qui  aura  servi 
4  brûler  les  serpents  qui  ont  attaqué  le  petit  Héraklès  pen- 
dant la  nuit.  Ici  les  cendres  sont  celles  du  feu  qui  a  servi 
aux  pratiques  magiques;  il  faut  les  faire  disparaître  sui- 
vant des  rites  déterminés. 

La  magicienne  annonce  alors  l'intention,  puisque 
Daphnis  a  résisté  jusqu'à  présent  à  tous  les  enchante- 
«lents,  d'en  expérimenter  d'autres,  v.  i02  sq.  :  «  His*  ego 
Daphnim  Adgrediar;  nihil  ille^deos,  nil  carmina  curât  ». 

Quels  sont  ces  nouveaux  objets,  dont  elle  va  se  servir 
pour  une  dernière  tentative?  Ce  sont  les  herbes  et  les  poi- 
-sons  dont  elle  parle  v.  95-99  (de  l'ordre  traditionnel),  qui 
lui  ont  été  donnés  par  Moeris,  lequel  les  avait  recueillis 
•dans  le  Pont  et  qui  lui  servaient  à  se  changer  en  loup- 
garou,  à  évoquer  les  morts  et  à  transporter  les  moissons 
d'un  champ  dans  un  autre.  Or,  dans  l'Id.  Il,  Simaitha, 
après  l'échec  de  ses  incantations,  se  propose  de  prendre 
•sa  revanche  de  la  façon  suivante,  v.  d59  sq.  :  «  Al  6'  ïxi  xat 

.[le  A;J7r£Î,  tàv  'Atôao  ujXav  val  Mocpa;  àpa^eï.  Toïà  o\  sv  xiara 
xaxà  çappiaxa   cpa[xl   (puXaao-eiv,   *Aa-aupt(i)    Ôédiroiva  Trapà   ^etvoio 

|xa6oîaa  ».  Il  s'agit  de  poisons  qu'un  Assyrien  lui  a  appris 
à  préparer;  elle  se  propose  donc  d'empoisonner  Delphis. 
Virgile  a  emprunté  les  v.  95-99  à  la  fin  de  l'Idylle  il  et  il 
■les  a  introduits  dans  le  chant  magique,  ce  qui  prouve 
avec  quelle  liberté  il  utilisait  Théocrite.  Il  y  a  apporté 
certaines  modifications;  il  s'agit  d'herbes  et  de  poisons 


1.  R.  Peipcr,  N.Jahrh.  f.  Phll.  u.  Paed.,  t.  LXXXIX,  18C1,  p.  -158  sq., 
a  bien  observé  que  ««  his  »  no  peut  so  rapporter  aux  «  cinores  »  du  v.  103, 
juais  représente  «  bas  berbas...  »  du  vers  95.  J.  Vahlen,  Disputatio 
Vergiliana,  1888,  p.  11,  a  repris  cette  démonstration. 

2  Sur  «  ille  »  correspondant  à  Tfjvoç  dans  Théocrite,  cf.  Gebauer,  De 
poetarum  graecorum...^  p.  3-i  sq. 


LA  HUITIEME   ÉGLOGUE  321 

qui  ont  été  recueillis  dans  le  Pont  *  et  qui  produisent  des 
effets  qui  étaient  familiers  aux  Romains  ^, 

Simaitha  nous  dit  très  clairement  ce  qu'elle  fera  de  ses 
poisons.  La  magicienne  de  Virgile  ne  saurait  en  faire  un 
«sage  pareil,  puisque  pour  elle  il  s'agit  toujours  d'une 
opération  magique  actuelle.  On  peut  supposer  pourtant 
qu'elle  va  donner  une  explication  analogue  à  celle  de 
Simaitha;  mais  cette  explication  est  rendue  inutile  par 
«n  prodige.  La  flamme  s'élève  au-dessus  du  foyer;  Hylas 
aboie;  la  magicienne  sent  renaître  l'espoir  dans  son  coeur. 

Après  le  Serv.  Danielin,  ^  et  les  Scholia  Bernensia  ♦, 
J.  Vahlen  et  0.  Ribbeck  ^  attribuent  à  la  servante  les 
mots  «  Aspice...  cinis  ipse  »,  v.  105  sq.  Ils  ont  évidemment 
raison;  mais  il  faut  aller  plus  loin.  Ce  sont  les  v.  105-107 
tout  entiers  qui  sont  prononcés  par  Amaryllis  :  «  Regarde, 
la  cendre,  tandis  que  je  larde  à  la  porter,  a  fait  jaillir 
d'elle-même  sur  l'autel  des  flammes  tremblantes.  Puisse 
cela  être  heureux!  11  y  a  sûrement  quelque  chose,  je  ne 
sais  quoi  :  la  preuve  c'est  qu'Hylas  aboie  sur  le  seuil.  » 
La  maîtresse  reprend  :  «  Dois-je  le  croire?  Ou  les  amants 
se  forgent-ils  eux-mêmes  des  songes?  »  Si  c'est  la  magi- 
cienne qui  dit  :  w  Nescio  quid  certest...,  etc.  »,  v.  107,  on 
ne  voit  pas  quel  peut  être  le  sens  de  «  Gredimus?..  etc.  », 
V.  108.  Il  faudrait  supposer  une  forte  brachylogie  :  il  y  a 
un  fait  réel;  dois-je  croire  qu'il  annonce  le  retour  de 
Daphnis?  Avec  la  leçon  que  j'adopte,  «  Gredimus  »  signifie  : 
«  Dois-je  croire  qu'il  y  a  en  effet  quelque  chose?  » 

La  principale  raison  qui  milite  en  faveur  de  la  transpo- 
sition adoptée  plus  haut  et  qui  est  de  G.  Hermann,  c'est 
le  V.  106  :  «  dum  ferre  moror  ».  Amaryllis  n'a  pas  obéi 
immédiatement  à  sa  maîtresse;  or,  si  celle-ci  lui  donne 
l'ordre  aux  v.  101-  102,  on  ne  comprend  pas  qu'au  v.  106 
«lie  s'accuse  d'avoir  tardé  à  l'exécuter.  Si,  au  contraire, 

1.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  175,  fait  remarquer  qu'à  cette 
<ipoque  l'Italie  était  envahie  par  des  Orientaux  apportant  des  prati- 
ques qui  se  substituaient  aux  pratiques  nationales  comme  plus  puis- 
santes. 

2.  Scrvius  ad  v.  99  :  «  Magicis  quibusdam  artibus  hoc  ficbat,  unde 
est  in  XII  tabulis  :  neue  alienara  segetem  pcllexeris  ». 

3.  Ad  V.  105,  «  Aspice,  hoc  ab  alia  dici  débet  ». 

4.  Ad  V.  105  :  «  Aspice,  forsitan  ancilla  dicit  ». 


322  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

on  suppose  que  la  magicienne  ait  encore  prononcé,  après 
le  V.  104,  les  v.  95-100  et  que  pendant  ce  temps-là  Ama- 
ryllis soit  reslce  inaclive  à  Técouter,  les  mots  «  dum  ferre 
moror  »  s'expliquent  bien  ;  elle  devrait  être  partie. 

Au  V.  109  la  leçon  des  mss.,  sauf  M,  est  ;  «  Parcite  ab 
urbe  uenit,  iam  parcite,  carmina,  Daphnis  »,  qui  parait 
devoir  être  préférée  si  l'on  compare  le  v.  61. 

On  voit  que  la  traduction  du  chant  de  la  magicienne  est 
loin  d'être  littérale.  D'abord  l'issue  finale  n'est  pas  la 
même.  Ensuite  Virgile  change  Tordre  des  pratiques  magi- 
ques; il  ne  les  reproduit  pas  toutes;  il  en  substitue  qui 
ont  un  caractère  italien.  Enfin  les  sentiments  de  Simaitha 
sont  plus  farouches,  ses  tentatives  sont  plus  terribles;  tout 
cela  est  adouci  par  Virgile  et  rendu  plus  inoiïensif. 

Nous  n'avons  plus  qu'à  examiner  les  emprunts  faits  à 
ses  prédécesseurs  latins  au  point  de  vue  du  mode  de  tran- 
scription et  des  renseignements  à  tirer  de  là  sur  la  nature 
de  ses  lectures  et  la  direction  de  ses  études.  Macrobe  *  elle, 
à  propos  du  V.  63,  Lucilius  :  «  Maior  erat  natu,  non  omnia 
possumus  omnes  »;  mais  c'était  une  sorte  d'expression 
proverbiale  ;  si  Lucilius  l'a  recueillie,  elle  n'en  a  pas  moins 
continué  à  être  dans  l'usage  de  la  langue;  il  n'est  donc  pas 
probable  qu'elle  suffise  à  prouver  une  lecture  approfondie 
de  Lucilius  (cf.  Égl.  VII,  23).  Du  v.  71  on  a  rapproché  éga- 
lement Lucilius,  cité  par  Nonius  ^  :  «  Iam  disrumpetur 
médius,  iam,  ut  Marsu^  colubras  Disrumpit  cantu,  uenas 
cum  extenderit  omnis  ».  Mais  ce  pouvoir  des  magiciens 
marses  sur  les  serpents  était  une  croyance  courante;  il 
n'est  pas  probable  que  Virgile,  qui,  du  reste,  ne  nomme 
pas  ici  les  Marses,  en  ait  été  chercher  l'expression  dans 
une  comparaison  de  Lucifius. 

Au  contraire  les  rapports  avec  Catulle  et  son  école,  que 
nous  avons  constatés  à  propos  de  l'Égl.  IV,  qui  sont  si 
étroits  dans  l'Égl.  VI,  se  continuent  ici.  Le  v.  30  parait  être 
apparenté  au  moins  pour  l'idée  avec  Je  v.  7  du  poème  LXII 
de  Catulle  :  «  Nimirum  OEtaeos  ostendit  Noclifer  ignés  ». 
Calvus  ^  avait  dit  dans  son  lo  :  «  Sol  quoque  perpétues 

1.  Saturn.,  VI,  I,  35. 

2.  Édit.  L.  MuUer,  t.  I,  p.  208. 

3.  Cité  par  lo  Servius  Danielin.,  ad  VIII,   1. 


LA  HUITIEME   EGLOGUE  323 

meminit  requiescere  cursus  ».  Or,  dans  l'Égl.  VI,  Virgile  a 
déjà  imité  l'Io  de  Calvus;  il  avait  donc  une  véritable  affec- 
tion pour  cet  ouvrage  et  pour  le  poète;  ici  il  semble  bien 
que  ce  soit  la  construction  transitive  de  «  requiescere  >/ 
qu'il  a  trouvée  rare  et  qu'il  a  voulu  perpétuer. 

Macro be  *  cite  du  poème  de  Varius,  de  Morte j  six  vers 
dont  les  deux  derniers  sont  les  suivants  (il  s'agit  d'une 
chienne  lancée  à  la  poursuite  d'une  biche)  :  «  Non  amnes 
illam  medii,  non  ardua  tardant,  Perdila  nec  scrae 
meminit  deçedere  nocti  ».  Or  le  dernier  vers  a  été  trans- 
porté exactement  par  Virgile  dans  son  Égl.  VIH,  v.  88  2. 
il  semble  qu'il  ait  beaucoup  gagné  en  pathétique,  appliqué 
à  la  douleur  de  la  vache  inconsolable  qui  a  perdu  son 
veau.  A  propos  de  Théocrite,  nous  avons  remarqué  que 
ce  n'était  pas  la  coutume  de  Virgile,  de  s'approprier  des 
vers  textuellement  traduits;  il  s'applique  au  contraire  à 
modifier  le  modèle,  à  lutter  avec  lui,  pour  le  surpasser 
lorsque  cela  est  possible.  Ici  la  méthode  est  toute  diffé- 
rente :  Virgile  enchâsse  purement  et  simplement  un  vers 
de  Varius  au  milieu  des  siens.  Or  il  n'est  pas  admissible 
qu'il  ait  voulu  commettre  un  plagiat,  s'approprier  le  bien 
de  Varius  qui  était  vivant,  qui  était  son  ami,  qui  a  du 
lire  cette  Églogue,  et  à  qui  il  a  rendu  un  témoignage 
public  d'admiration,  Égl,  IX,  35.  C'est  donc  une  citation. 
Les  Bucoliques  étaient  destinées  avant  tout  à  un  petit 
cercle  de  lettrés;  la  plupart  des  vivants  qui  y  sont 
nommés,  PoUion,  Varius,  Gallus,  faisaient  des  vers;  dans 
ce  cercle,  on  devait  connaître  et  apprécier  le  beau  vers 
de  Varius;  en  le  retrouvant  chez  Virgile,  on  ne  pouvait 
voir  là  qu'un  hommage  rendu  par  l'auteur  des  Bucoli- 
ques à  son  ami;  on  ne  se  trompait  pas  sur  le  véritable 
propriétaire. 

Ce  qui  est  remarquable,  c'est  que  ce  vers  termine  une 
imitation  du  passage  célèbre,  oii  Lucrèce  ^  représente  la 
vache  cherchant  à  travers  les  pâturages  son  petit  qu'elle 
a  perdu.  Virgile  aime  ainsi  à  mélanger  des  imitations  de 


1.  Satvm.,  VI,  II,  20. 

2.  De  «  perdita  »  rapprochez  «  perditus  »,  Egl.  II,  59. 

3.  II,  355  sq. 


324  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

passages  très  divers.  A  Lucrèce,  il  n'a  pris  que  l'idée;, 
aucun  des  termes  du  tableau  de  Lucrèce  n'a  passé  dans- 
le  sien,  sauf  «  iuuencum  »,  v.  85,  =  «  iuuenci  »,  Lucr.,  II, 
360,  et  «  nemora  »,  v.  86,  z=z  «  nemus  »,  v.  3o9.  Mais,  comme 
pour  mieux  signaler  *son  imitation,  il  y  a  transporté  les 
mots  «  Propter  aquae  riuom  »,  qui  se  trouvent  ailleurs 
chez  Lucrèce,  II,  30,  où  ils  ont  du  reste  un  sens  plus 
précis  que  chez  Virgile.  La  vache  de  Virgile  pourrait 
aussi  bien  se  coucher  ailleurs;  cela  n'enlèverait  rien  au 
pathétique  de  la  situation;  c'est  de  parti  pris  que  les 
personnages  dont  parle  Lucrèce  recherchent*  le  bord  dii 
ruisseau  et  l'ombre. 

Enfin,  du  v.  i 08  on  a  rapproché  Syrus,  14  :  «  Amans  quod, 
suspicatur  uigilans  somniat  »;  mais  ce  devait  être  une 
pensée  courante,  que  les  amants  sont  crédules  et  se  figu- 
rent volontiers  ce  qu'ils  désirent.  On  ne  peut  donc  rica 
tirer  de  positif  de  cette  similitude. 


CHAPITRE   X 


La  première  Églogue. 


La  première  Églogue  est  de  forme  dramatique;  c*est 
une  simple  conversation  entre  deux  pâtres,  sans  concours 
poétique  ni  chant  d'amour.  A  ce  point  de  vue,  elle  res- 
semble à  la  IV  Id.  de  Théocrite,  avec  laquelle  elle  n'a  du 
reste,  pour  le  fond,  aucun  rapport.  Le  grand  intérêt  de 
celte  pièce,  c'est  que,  sous  le  voile  de  l'allégorie,  elle  traite 
d'événements  réels;  la  situation  qu'elle  nous  représente 
est  celle  de  Virgile  lui-même,  qui  se  cache  sous  le  nom 
de  l'un  des  personnages. 

Le  chevrier  Mélibée,  partant  pour  l'exil,  aperçoit  Tityre 
étendu  sous  un  hêtre  et  tranquillement  occupé  à  chanter 
la  M  belle  »  Amaryllis  ^  v.  1-5.  Il  l'interpelle  avec  étonne- 
ment,  et  il  oppose  avec  force  la  différence  du  traitement  qui 
les  atteint  ;  «  tu...  Nos...  Nos...  tu...  »  La  situation  de  Tityre 
est  peinte  avec  élégance,  celle  de  Mélibée  avec  émotion  : 
«  Nos  patriae  fines...  -,  v.  3,  «  Nos  patriam...  »,  v.  4.  L'épi- 
thète  «  dulcia  »  répond  à  un  sentiment  profond.  Après  le 
v.  2  et  le  V.  5,  il  faut  un  point  d'exclamation  exprimant 

1.  On  a  supposé  récemment  que  Tityre  enseignait  à  Amaryllis  à 
jouer  de  la  flûte ,  ce  qui  aurait  l'avantage  qu'au  v.  36  sq.  Mélibée 
adresserait  la  parole  à  une  personne  présente  ;  mais  on  n'a  pas  d'exemple 
de  «  doces  Amaryllida  resonaro  siluas  ».  En  outre,  ce  qui  serait  à  sa 
place  chez  un  contemporain  du  peintre  Boucher  ne  l'est  pas  chez 
Théocrite  et  chez  Virgile,  où  l'on  ne  voit  jamais  une  bergère  jouant  do 
la  flûte. 

ÉTUDE    SUR   LES   BUCOL.    DE   VIRGILE.    *  19 


326  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

rétonnement,  comme  l'indique  le  mot  «  miror  »  au  v.  H. 

Tityre  donne  aussitôt  l'explication  que  réclame*  la  stu- 
péfaction de  Mélibée  *,  v.  6-10,  et  il  la  donne  d'une  façon 
énigmatique,  et  sur  un  ton  d'émotion  éloquente  :  c'est 
un  dieu  qui  lui  a  assuré  la  tranquillité  actuelle  ^;  oui,  un 
dieu,  Tityre  éprouve  le  besoin  de  Taffirmcr  de  nouveau,  et 
un  dieu  auquel  il  rendra  un  culte  assidu,  «  Saepe  »,  v.  8  ^. 
La  vivacité  de  sa  reconnaissance  est  telle  qu'il  commence 
par  l'exprimer,  et  que  ce  n'est  qu'ensuite  qu'il  expose 
à  loisir  le  service  rendu.  La  répétition  «  ille...  illius... 
llle...  »,  V.  7  sq.  et  9,  appelle  au  plus  haut  degré  l'attention 
sur  la  personne  de  ce  bienfaiteur  merveilleux,  que  Tityre 
ne  nomme  pas;  «  ut  cernis  »,  v.  9,  nous  met  vivement 
sous  les  yeux  la  petite  scène  de  sécurité  pastorale  :  Tityre 
jouant  de  la  flûte  et  ses  vaches  paissant  autour  de  lui  ♦. 

Mélibée,  qui  n'est  pas  jaloux  —  c'est  là  un  trait  bien 
virgilien  — ,  ne  peut  se  défendre  d'affirmer  la  surprise  que 
trahissaient  ses  premières  paroles  :  «  Non  equidem  inuideo, 
miror  magis  ^  »,  v.  H.  Puis,  au  bonheur  de  Mélibée,  il 


1.  «  Tityre  »,  v.  1,  est  une  simple  interpellation;  «  O  Meliboee  »» 
V.  6,  a  quelque  chose  d'emphatique. 

2.  V.  6  :  «  deus  nobis  haec  otia  fecit  ».  Cf.  Égl.  V,  61  :  «  amat  bonus 
otia  Daphnis  ». 

3.  C.  Schaper,  De  Eclogis...,  p.  15,  cX'Symbolae  Joachimiiae,  p.  6  sq., 
soutient  qu'aux  v.  7  et  43  de  la  I"  Égl.  il  s'agit  d'un  véritable  culte, 
et  que,  par  conséquent,  ces  vers  n'ont  pas  pu  être  insérés  dans  la  pièce 
avant  l'an  30,  époque  à  laquelle,  d'après  Cassius  Dio,  B.  /?.,  LI,  19,  on 
commença  à  offrir  des  sacrifices  solennels  à  Auguste.  E.  Glaser,  P.  Ver- 
gilius  Maro  aïs  Naturdichter  und  Theist,  p.  85,  montre  bien  qu'il  s'agit 
de  simples  cérémonies  rustiques,  imaginées  par  la  reconnaissance  do 
Virgile,  et  sans  rapport  avec  le  culte  officiel.  "\V.  H.  Kolster,  dans  son 
édition,  p.  9  :  «  ob  auch  andere  den  Gefeierten  zum  Gotte  erheben,  ist 
ihm  gleichgiiltig;  persônlich  hat  er  sich  ihm  als  Gott  erwiesen.  Darum 
ist  es  Thorheit  hier  zu  fragen  wann  dem  Octavian  gôttliche  Ehren 
zucrkannt  seien  und  darauf  dio  Hypothèse  einor  spâteren  Abfassung  zu 
griindcn.  »  Après  A.  Przygode,  Op.  laud.,  p.  28,  A.  Feilchenfeld,  Op. 
laud.,  p.  20,  réfute  Schaper,  et  montre  que  le  culte  institué  par  Tityre 
n'a  rien  de  commun  avec  le  culte  public  inauguré  plus  tard.  Cf. 
Égl.  III,  84  sq.,  où  il  s'agit  également  d'un  hommage  privé  envers  un 
autre  personnage. 

4.  A  propos  de  «  errare  »,  cf.  Égl.  II,  21  :  «  Mille  meae  Siculis  errant 
in  montibus  agnae  »  ;  à  propos  de  «  ludero...  calamo  agresti  »,  v.  10, 
«  ludere  »,  Égl.  VI,  1,  et  «  Agrestem  tenui...  harundine  musam  »,  lôirf.,  8. 

5.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  9  :  «  Es  ist  cin  hiibscher  Zug» 


LA   PREMIERE   ÉGLOGUE  327 

oppose,  comme  motif  de  son  étonneraent,  la  peinlare  de 
la  confusion  qui  règne  partout —  «  undique  totis...  »,  v.  4  i, 
est  très  énergique  en  tête  de  la  phrase  *,  —  et  sa  propre 
misère  personnelle,  v.  12-15.  Quoique  malade  —  il  n'y  a 
pas  de  raison  de  réduire  le  sens  d'  «  aeger  »  à  celui  d'af- 
fliction morale,  —  il  doit  pousser  devant  lui  ses  chèvres;  il 
y  en  a  même  une  qu'il  a  bien  de  la  peine  à  faire  mar- 
cher, il  la  conduit  avec  une  corde,  «  duco  »,  v.  13,  car 
elle  vient  de  mettre  bas  deux  petits  qu'il  a  fallu  aban- 
donner sur  la  pierre  nue  ^, 

Les  V.  16-17  ajoutent  encore  à  la  douleur  de  iMelibée, 
en  rappelant  que  ce  malheur  était  prévu,  et  que  c'est  par 
aveuglement  qu'il  n'a  pas  su  se  rendre  compte  de  ce  qui 
le  menaçait.  Si  l'on  rapproche  ces  vers  de  TÉgl.  IX,  3,  on 
sera  tenté  d'y  voir  une  confidence  de  Virgile,  qui,  endormi 
dans  sa  quiétude,  n'a  jamais  pensé  que  la  spoliation  pût 
l'atteindre,  et  qui  s'est  laissé  surprendre  par  un  coup 
qu'il  aurait  pu  voir  venir  d'avance. 

Malgré  son  infortune,  qu'il  ressent  si  vivement,  (tamen), 
Mélibée  demande  à  Tityre  quel  est  ce  dieu  dont  il  vient 
de  lui  parler  en  termes  énigmatiques;  sa  curiosité  est 
excitée,  et,  du  reste,  son  rôle  dans  cette  pièce  est,  en 
grande  partie,  de  provoquer  les  confldences  de  Tityre, 
V.  18. 

On  a  remarqué  que  les  explications  demandées   sont 


dass  der  Dichter  dem  so  schwer  benachteiligten  Melibôus  zunâchst  dio 
Versicherung  der  Neidlosigkeit  auf  die  Lippen  legt  ». 

1.  La  leçon  «  turbamur  »  :  PRbl?  connue  de  Servius,  qui  la  rejette, 
me  paraît  s'imposer.  A  «  en  ipse...  »,  qui  met  nettement  en  scène  un 
dos  dépossédés,  doivent  s'opposer  les  autres,  qui  sont  contenus  dans  la 
première  personne  du  pluriel.  L'impersonnel  «  turbatur  «,  b-27r,  Quinti- 
lien,  Consentius,  est  beaucoup  moins  expressif,  et  montre  moins  les 
intéressés  directement  atteints.  Le  sens  est  :  «  dans  toute  l'étendue  des 
champs,  nous  sommes  en  pleine  révolution  ».  M.  Sonntag»  Op.  laud..  p.  47 
sq.,  préfère  «  turbamur  ». 

2.  V.  15,  «  a  »  est  une  exclamation  qu'on  trouve  assez  fréquemment 
dans  les  Bucoliques,  et  qui  donne  ici  beaucoup  de  pathétique.  «  Conixa  » 
n'est  pas  synonyme  de  «  enixa  »  ;  le  mot  indique  les  efforts  que  la 
chèvre  a  dû  faire,  puisqu'elle  a  mis  bas  deux  jumeaux;  ces  deux 
jumeaux  la  payaient  de  sa  peine,  mais  il  a  fallu  les  abandonner  «  silice 
in  nuda  «  ;  «  spera  grcgis  »  est  ici  plein  d'amertume,  cf.  Égl.  VII,  36  : 
«  Si  fetura  gregem  suppleuorit...  » 


328  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

données  sous  une  forme  qui  imite  les  longs  détours  de  la 
conversation  des  paysans*.  Tityrc  ne  répond  pas  direc- 
tement à  la  question;  il  entame  une  histoire,  qui  n'est  pas 
Texplication  demandée,  mais  qui  ramènera,  lorsque  le 
moment  viendra,  et  que  ce  sera  son  bon  plaisir.  Il  exprime, 
par  des  comparaisons  ingénieusement  rustiques,  toute 
l'admiration  que  devait  ressentir  un  paysan,  lorsqu'il 
voyait  Rome  pour  la  première  fois,  v.  19-25  *.  On  ne  peut 
admettre  que  Virgile,  qui  avait  habité  Rome  pendant  sa 
jeunesse,  décrive  l'impression  ressentie  par  lui  à  ce  der- 
nier voyage  :  il  était  évidemment,  au  moment  où  il  le  fit, 
moins  naïf  que  Tityre.  Mais  il  est  possible  qu'il  traduise 
ici  une  sensation  ancienne  de  son  adolescence.  En  tout 
cas,  cet  éloge  de  la  ville  qu'on  appelle  Rome,  «  Vrbem 
quam  dicunt  Romam  »,  v.  19,  — Tityre  s'exprime  bien  ici 
comme  un  provincial,  —  est  curieux  à  ce  moment  sous  la 
plume  de  Virgile.  L'enthousiasme  pour  la  puissance 
romaine  éclate  dans  l'Enéide,  et  c'est  en  partie  pour  la 
glorifier  que  l'Enéide  a  été  faite.  Virgile  n'en  est  pas 
encore  arrivé  à  ces  hautes  conceptions  abstraites;  mais 
déjà  l'aspect  matériel  de  Rome,  la  grande  ville,  l'a  saisi. 
Son  étendue,  la  magnificence  de  ses  édifices,  tout  ce  qui 
faisait  d'elle  une  capitale  l'a  frappé,  et  ce  passage  est 
l'antécédent  naturel  de  celui  des  Géorgiques,  II,  53 i,  où  il 
appelle  Rome  «  rerum...  pulcherrima  ».  Du  reste,  dans 
l'éloge  de  l'Italie,  ibid.,  v.  155  sq.,  il  donne  une  place  aux 
villes  bâties  par  le  travail  des  hommes,  à  ces  forteresses 
élevées  sur  des  roches  à  pic,  à  ces  murs  antiques,  dont 
le  pied  est  baigné  par  des  rivières.  Virgile  n'a  jamais  aimé 

1.  Servius  ad  I,  19  :  «  Quaeritur,  cur  do  Cacsare  interrogatus.  Romam 
doscribat.  Et  aut  simplicitato  utitur  rustica,  ut ...  per  longas  ambages  ad 
înterrogata  descendat  :  aut  corte  quia  nullus,  qui  continetur,  est  sine  ca 
ro  quae  continet,  nec  potest  ulla  persona  esse  sine  loco  :  unde  nccesso 
habuit  interrogatus  de  Caesaro  locum  describere,  in  quo  eum  uiderat  ». 

2.  Au  V.  20,  jo  ne  crois  pas  que  «  saepe  solemus  »  fasse  pléonasme  : 
c'est  là  que  nous  autres  pâtres,  nous  avons  l'habitude  d'aller  vendre  nos 
agneaux,  et  c'est  un  fait  qui  se  renouvelle  souvent.  Au  v.  21,  on  a  pro- 
posé diverses  explications  pour  le  mot  «  depellcre  ».  Le  sens  le  plus 
naturel  me  paraît  f'tro  celui-ci  :  conduire  les  agneaux  (pelloro),  en  les 
séparant  du  reste  du  troupeau  (do).  «  Solemus  »,  v.  20,  «  solebam  », 
V.  23,  «  soient  »,  v.  25,  constituent  une  de  ces  négligences  comme  nous 
en  avons  déjà  relevé. 


LA  PREMIÈRE   ÉGLOGUE  329 

le  séjour  de  Home,  mais  ce  que  la  ville  avait  de  gran- 
diose, il  Ta  vivement  senti. 

Avec  cette  complaisance  polie,  qui  caractérise  si  souvent 
les  personnages  de  Virgile,  non  pas  seulement  dans  les 
Bucoliques,  mais  plus  tard  aussi  dans  l'Enéide,  Mélibée 
se  prêle  à  alimcnlcr,  par  des  interrogations  bien  placées, 
le  récit  de  Tityre.  11  lui  demande,  v.  26,  le  motif  de  son 
voyage,  ou  plus  exactement  le  motif  qui  l'a  décidé  à  voir 
Rome.  On  remarquera  combien  le  mot  «  uidendi  »  est  le 
mot  propre,  après  les  v.  19-25,  où  Tityre  avait  décrit  l'im- 
pression produite  par  Rome  sur  ses  yeux. 

Tityre  répond  très  nettement  :  le  désir  d'être  libre, 
«  Libertas  »,  v.  27,  et  il  explique  longuement  comment 
ce  désir  lui  est  venu  sur  le  tard,  v.  27-35.  Ce  retour  en 
arrière  montre  que  les  personnages  ne  sont  pas  pressés, 
que  Virgile  ne  veut  pas  imprimer  à  la  conversation  une 
allure  rapide  et  qu'il  tient  à  nous  faire  faire  connaissance 
avec  son  Tityre.  Celui-ci  attribue  le  changement  de  sa 
conduite  —  assez  étonnant  chez  un  homme  à  barbe  blanche 
—  à  l'esprit  d'ordre  d'Amaryllis,  sa  nouvelle  compagne; 
l'ancienne,  qui  l'a  quitté  du  reste,  était  une  femme  avide^ 
qui  lui  mangeait  tout  son  argent  et  ne  lui  permettait  pas 
d'amasser  un  pécule.  Ces  détails  sont  donnés  avec  beau- 
coup de  bonhomie  et  dans  ce  style  soutenu  qui  est  propre 
à  Virgile.  «  Multa...  uictima  »,  «  meis..  saeptis  »,  v.  33, 
indiquent  l'aisance  dans  laquelle  vivait  Tityre;  «  ingratae», 
V.  34,  est  une  épilhète  amusante,  par  laquelle  il  fait 
retomber  sur  la  ville,  qui  n'en  peut  mais,  les  méfaits  de 
Galatée.  w  Non  umquam  grauis  aère  domum  mihi  dextra 
redibat  »,  v.  35,  n'est  pas  dit  sans  une  pointe  d'humour. 
En  somme,  Tityre  est  un  brave  homme  sans  défense, 
auquel  nous  nous  intéressons;  ce  n'est  pas  un  simple 
berger  de  Théocrite;  c'est  un  personnage  virgilien,  qui  a 
peut-être  emprunté  un  peu  de  sa  bonhomie  à  Simichidas^ 
mais  chez  qui  parait  se  refléter  quelque  chose  de  l'âme 
bienveillante  de  Virgile. 

Le  couplet  de  Mélibée,  v.  36-39,  commence  par  une  sorte 
d'aparté;  on  s'étonne  qu'il  interpelle  Amaryllis,  qui  n'est 
point  là;  mais  la  fin  de  cette  pièce  ne  se  tient  pas  dans  les 
limites  d'une  conversation  terre  à  terre  ;  elle  s'élève  par- 


330  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

fois  jusqu*au  lyrisme  et  Tapostrophe  n'a  pour  but  ici  que 
de  donner  plus  de  vivacité  à  Texpression.  Puis  Mélibéc 
revient  à  Tityre;  Tasyndéton  «  quid  »,  «  cui  »,  v.  36  et  37, 
les  répétitions  «  ïityrus  »,  «  Tityre  »,  v.  38,  «  ipsae  le  »,  «  ipsi 
te  »,  M  ipsa  »,  impriment  à  tout  le  couplet  un  tour  oratoire 
et  une  structure  très  élégante.  «  Pinus  »,  v.  38,  désigne 
sans  doute  les  pins  des  jardins  (cf.  Égl.  VU,  65).  Il  vient 
d'être  question  des  arbres  fruitiers;  les  «  arbusta  »,  v.  39, 
ne  sont  donc  pas  les  bosquets  (nemus)  où  les  pâtres 
aimaient  à  s'asseoir  pour  chanter.  C'est  une  partie  du 
verger  de  Tityre,  qu'on  voit  de  l'endroit  où  parle  Mélibée, 
«  haec  »,  v.  39,  celle  où  la  vigne  grimpait  aux  arbres  *. 
Mélibée  s'explique  maintenant  des  choses  qui  l'avaient 
frappé  sans  qu'il  les  comprît  :  la  douleur  d'Amaryllis,  les 
fruits  restés  aux  arbres  et  attendant  un  absent,  l'aspect 
morne  de  la  propriété  regrettant  son  maître.  Sans  doute 
il  ne  faut  pas  vouloir  rapporter  tous  ces  détails  à  Virgile 
lui-même  et  croire  que,  pendant  son  séjour  à  Rome,  il 
avait  laissé  à  la  maison  une  Amaryllis  en  pleurs;  mais  les 
gens  de  son  domaine  éprouvaient  sans  doute  quelques-uns 
de  ces  regrets,  que  Mélibée  exprime  dans  son  hyperbole 
poétique.  Virgile  était  aimé  et  il  manquait  quelque  chose 
à  la  propriété  d'Andes,  lorsqu'il  était  absent;  c'est  ce  que 
nous  permet  de  supposer  l'attitude  affectueuse  et  désolée 
de  Mœris  dans  la  IX^^  Égl. 

A  ces  regrets  Tityre  répond  par  la  nécessité  absolue  de 
sa  démarche  :  «  Quid  facerera?  »  il  ne  pouvait  pas  faire 
autrement.  Si  l'on  rapproche  les  v.  41  :  «  Nec  tam  praesen- 
tis  alibi  cognoscere  diuos  »,  et  44  :  «  Hic  mihi  responsum 
primus  dédit  ille  petenii  »,  on  en  conclura  que  Virgile 
s'était  adressé  d'abord  à  des  personnages  moins  puissants 
qu'Octave,  probablement  à  Varus,  qui  n'avait  pas  cru  pou- 
voir arrêter  le  cours  des  événements;  Octave,  le  premier, 
lui  donna  une  réponse  favorable.  Le  mot  «  diuos  »,  v.  41, 
le  v.  42  et  suivant  sont  une  nouvelle  affirmation  du  culte 
dont  il  a  parlé  plus  haut.  «  Bis  senos...  dies  »,  v.  43, 
indique  que  ce  cuite  était  célébré  une  fois  tous  les  mois, 
sans  doute,  comme  l'a  voulu  C.  Schaper,  avec  le  culte  des 

1.  «  Vocares  »,  v.  30,  «  uocabant  »,  v.  39,  nôgligonco  de  style. 


LA   PREMIERE   EGLOGUE  331 

Lares;  le  présent  «  fumant  »,  v.  43,  ne  nous  force  pas  à 
admettre  que  ce  culte  soit  institué  depuis  longtemps  et  que 
par  conséquent  la  F^  Égl.  ait  été  écrite  plusieurs  mois 
après  le  voyage  à  Rome;  c'est  désormais  une  chose  défini- 
tivement établie  et  qui  revient  régulièrement;  au  v.  7,  du 
reste,  Virgile  parle  de  ce  culte  au  futur.  «  Illum  »,  v.  42, 
<«  ille  »,  V.  44,  rappellent  la  répétition  du  même  pronom 
emphatique  aux  v.  7  sq.  ;  «  iuvenem  »,  v.  42,  est  le  mot 
qu'il  emploiera  encore  dans  les  Géorgiques,  I,  500,  pour 
désigner  Octave  considéré  comme  un  sauveur;  «  hic  », 
<(  hic  »,  V.  42  et  44,  expliquent  pourquoi  Tityre  a  tenu  à 
parler  longuement  de  Rome  :  c'est  là  qu'il  a  trouvé  le 
salut.  On  a  remarqué  que  Virgile  avait  mis  en  style  direct 
la  courte  et  significative  réponse  d'Octave  *.  Il  ne  semble 
pas  que  ce  soient  les  termes  exacts  dont  il  s'est  servi, 
puisqu'elle  est  accommodée  à  la  iiction  bucolique.  Mais 
Virgile  a  voulu  faire  ressortir  combien  elle  était  rassurante 
et  nette  ^. 

Le  récit  de  Tilyre,  si  habilement  conduit,  est  terminé  et 
avec  lui  la  première  partie  de  l'Egl.  L  Mélibée  en  tire  la 
conclusion  avec  une  ouverture  de  cœur  d'autant  plus  méri- 
toire qu'il  n'a  pas  obtenu  la  même  faveur  et  avec  un  véri- 
table lyrisme  dans  la  forme  :  «  Fortunate  senex  !  ergo  tua 
rura  manebunt  »,  v.  46,  «  Fortunate  sencx  !  »,  v.  51.  Virgile 
intercale  ici  une  description  de  sa  propriété;  mais  cette 
description  serait  un  hors-d'œuvre,  si  elle  n'était  pas  conçue 
à  un  point  de  vue  spécial.  Ce  sont  les  charmes  du  domaine 
de  Virgile  qu'énumère  Mélibée,  parce  que  ces  charmes  font 
mieux  comprendre  la  joie  du  propriétaire  de  nétre  pas 
dépossédé.  Naturellement  les  commentateurs  modernes 
ont  souligné  tous  les  traits  de  cette  description,  qui  a 
pour  HDus  l'avantage  de  nous  permettre   de  voir  Virgile 

1.  E.  Glascr,  ad  v.  45. 

2.  «  Submitterc  »  paraît  ôtre  lo  terme  technique  qu'on  employait  pour 
désiR'ncr  les  animaux,  (lu'on  ajoutait  au  troupeau,  afin  do  réparer  ses 
pertes  et  de  ix)urvoir  à  son  accroissement.  Gêorg.,  III,  73  :  «  quos  in 
spcni  statues  «ummittere  gentis  ».  /6jV/.,  159  :  «  Et  quos  aut  pecori 
malint  summitterc  habendo  »;  cf.  "W.  H.  Kolster,  dans  son  cdit.,  p.  12 
sq.  Naturellement,  le  mot  est  pris  dans  un  autre  sens,  lorsqu'on  dit, 
Pallad.,  13,  75  :  «  submittere  equas  »,  et  i,  \,  «  subniittcndae  tauris 
uaccae  ». 


332  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

dans  le  milieu  qu'il  aimait  et  où  il  a  composé  ses  Buco- 
liques. En  la  complétant  par  l'allusion  de  TÉgl.  IX,  v.  7  sq., 
on  obtient  une  image  assez  satisfaisante,  bien  qu'elle  ne 
soit  pas  précise  comme  un  plan.  La  propriété  de  Virgile 
était  sur  un  terrain  incliné.  Elle  partait  de  l'endroit  où  le 
plateau  commençait  à  s'abaisser,  IX,  7  sq.  :  «  qua  se  submit- 
tere  colles  Incipiunt  »,  pour  descendre  en  pente  douce  jus- 
qu'à l'eau,  «  usque  ad  aquam  »,  ibicl.j  v.  9,  sans  doute  un 
bras  ou  un  canal  du  Mincio,  et  c'est  au  bord  de  l'eau  que 
se  trouvaient  ces  vieux  hêtres  au  frout  découronné,  ihid,, 
V.  9,  qui  jouent  un  si  grand  rôle  dans  les  Bucoliques.  Le 
domaine  n'était  pas  très  grand,  mais  il  suffisait  à  quelqu'un 
qui  n'avait  pas  d'ambition.  Il  comprenait  des  prairies  qui 
n'étaient  pas  fameuses;  elles  étaient  trop  humides  et  le 
jonc  y  poussait;  en  outre  la  roche  y  afùeurait  partout, 
I,  47  sq.  On  s'y  trouvait  au  milieu  de  cours  d'eau  et  de 
sources,  I,  51  sq.  D'un  côté  ^  il  y  avait  une  haie  plantée 
de  saules,  où  butinaient  des  abeilles  qui  donnaient  un  miel 
délicieux  :  «  Hyblaeis  »,  v.  54,  est  une  épithète  géogra- 
phique d'excellence  2;  cette  haie  séparait  les  prairies  de 
Virgile  de  celles  de  son  voisin,  on  peut  la  considérer  comme 
étant  à  peu  près  perpendiculaire  au  cours  d'eau  ^.  Dans 
la  direction  des  collines,  il  y  avait  des  rochers  élevés  et 
là  se  trouvaient  sans  doute  les  arbres  auxquels  grimpait  la 
vigne  de  Virgile  *;  cf.,  v.  39,  «  arbusta  ».  Cette  partie  devait 
être  fort  pittoresque.  Mais  qu'est-ce  qui  limitait  la  propriété 
de  Virgile  du  côté  opposé  à  la  haie?  Était-ce  une  haie 
analogue?  J^taient-cc  des  rochers?  Nous  l'ignorons.  Nous  ne 

1.  «  Ilinc  »,  «  Hinc  »,  v.  53  et  v.  56,  se  correspondent  et  indiquent  des 
gestes  de  Mélibée  dans  des  directions  différentes. 

2.  E.  Glaser,  ad  v.  54  :  «  Hyblaeis  allegorisch  gebraucht;,  es  sind 
Bienen  fthnlich  wie  die  in  den  Feldern  der  Stadt  lïybla  auf  Sicilien... 
Aehnlich  wird  Arcades,  Ecl.  VII,  4,  und  X,  31,  allegorisch  angewendet  ». 

3.  La  ponctuation  et  l'explication  d'O.  Ribbeck  *  pour  les  v.  53-55  me 
paraissent  les  seules  satisfaisantes. 

4.  Du  V.  5G  :  «  Ilinc  alta  sub  rupo  canet  frondator  ad  auras  »,  il  faut 
rapprocher,  Géorg.,  II,  400  sq.  :  «  omne  leuandum  fronde  nemus  »,  410  : 
«  Bis  uitibus  ingruit  umbra  »,  416  sq.  :  «  lam  uinctae  uitBs,  iam  falcem 
arbusta  reponunt,  Iam  canit  offectos  extremus  uinitor  antes  ».  Il  est  bien 
possible  que,  dans  tout  ce  passage,  Virgile  se  souvienne  dos  vignes^ 
qu'il  possédait  autrefois.  Le  v.  412  sq.  :  «  Laudato  ingentia  rura,  Exi- 
guum  colite  »  rappelle  :  «  Et  tibi  magna  satis  »,  Égl.  I,  17. 


LA   PREMIERE   EGLOGUE  33^ 

savons  pas  non  plus  où  était  la  maison,  et  il  devait  pour- 
tant bien  y  en  avoir  une.  Ainsi  tout  n'est  pas  absolument 
clair  pour  nous,  ce  qui  vient  sans  doute  de  ce  que  le  but 
du  passage  n'était  pas  de  dépeindre  minutieusement  le 
domaine,  mais  de  nous  donner  une  idée  de  la  vie  qu'y 
menait  Virgile  et  des  raisons  pour  lesquelles  il  s'y  plaisait. 
Sur  ce  point,  nous  sommes  parfaitement  à  l'aise.  Virgile 
ne  nous  apparaît  point  comme  un  de  ces  mailres  exacts  et 
laborieux,  qui  tachent  avant  tout  de  tirer  tout  le  profit 
possible  de  leur  bien.  11  convient  de  bonne  grâce  que  sa 
prairie  est  médiocre  et  il  ne  semble  pas  qu'il  fasse  effort 
pour  l'améliorer;  il  n'émonde  pas  lui-niéme  ses  arbres  et 
sa  vigne,  comme  Corydon  dans  la  II*Égl.;  il  a  pour  cela 
un  ouvrier.  H  prend  le  frais  au  bord  des  sources  ;  il  dort 
bercé  par  le  murmure  des  abeilles;  il  entend  roucouler  les 
ramiers  et  les  tourterelles;  «  tua  cura  »,v.  57,  indique  qu'i> 
avait  pour  ses  pigeons  une  affection  particulière;  peut-être 
les  soignait-il  lui-même.  Mais  en  tout  cas  il  ne  se  livrait  à 
aucun  des  gros  travaux  rustiques  ;  il  aimait  son  domaine 
en  oisif  et  en  poète,  en  homme  qui  connaît  les  endroits  oCi 
l'on  se  trouve  bieu,  où  l'on  entend  les  bruits  harmonieux 
chers  aux  rêveurs.  Il  nous  apparaît  donc  à  l'époque  des 
Bucoliques  comme  un  parfait  dilettante  plutôt  que  comme 
un  agriculteur  véritable.  On  ne  saurait  soupçonner  encore 
l'auteur  des  Géorgiques.  Il  ne  songe  pas  à  donner  des  con- 
seils aux  paysans,  à  codifier  les  opérations  rustiques.  Il 
voit  la  campagne  avec  d'autres  yeux.  C'est  ce  qui  explique 
qu'il  faudra,  pour  lui  faire  entreprendre  les  Géorgiques^ 
l'influence  d'Auguste  et  de  Mécène,  et  qu'alors  il  ira  cher- 
cher son  érudition  dans  les  ouvrages  techniques. 

Mélibée  a  tiré  une  conclusion  du  récit  de  Tityre;  Tityre 
en  tire  une  autre  à  son  tour  du  résultat  de  ses  démanches^ 
V.  59-63  *  ;  c'est  qu'il  doit  être  éternellement  reconnaissant 
à  Octave;  c'est  là  l'idée  par  laquelle  il  a  débuté,  v.  6  sq.  ; 
c'est  celle  à  laquelle  il  revient.  Cette  reconnaissance,  if 
l'exprime  avec  l'emphase  oratoire  savante  familière  à  Vir- 
gile; nous  avons  déjà  vu  ces  formules  hyperboliques 
ÉgL  V,  V.  76  sq.  ;  nous  les  retrouverons  dans  l'Enéide» 

1.  «  Ergo  »,  V.  46  et  v.  59. 

19. 


334  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

lorsqu'Énée  remercie  Didon,  I,  v.  607  sq.  Nous  préférerions 
un  peu  plus  de  simplicité;  mais  Virgile  a  toujours  aimé 
les  beaux  mots  et  les  belles  phrases  *.  Le  dernier  vers 
«  quam  nostro  iliius  labatur  pectore  uoltus  »  est  au  con- 
traire très  expressif  dans  sa  simplicité.  Tityrc  a  les  traits 
de  son  bienfaiteur  profondément  gravés  dans  son  cœur,  ce 
qui  rappelle  «  uidi  »  du  v.  42.  Les  impressions  des  yeux 
prc<lominent  chez  Tilyre,  qui  est  un  paysan. 

Comme  Tityre  revient  à  la  (in  de  la  pièce  sur  l'idée  du 
début,  Mélibée  à  son  tour  revient  longuement  sur  sa  triste 
situation,  qu'il  avait  esquissée  aux  v.  11  sq.  Là  il  parlait 
du  présent,  ici  il  parle  de  l'avenir.  Ce  couplet,  v.  64-78,  fait 
une  antithèse  vigoureuse  à  celui  où  il  peignait  le  bonheur 
de  Tityre.  Le  ton  est  le  ton  pathétique  et  éloquent  que 
Tilyre  vient  de  prendre;  à  ce  point  de  vue  ses  paroles 
forment  la  suite  naturelle  de  celles  de  Tityre.  Il  n'est  pas 
moins  savant  en  géographie,  puisqu'il  nomme  avec  une 
régularité  voulue  les  quatre  points  cardinaux  vers  lesquels 
ses  compatriotes  vont  se  disperser  ^.  («  Nos  »,  v.  64, 
comme  au  v.  3  sq.)  Si  les  lieux  d'exil  sont  décrits  avec  des 
connaissances  géographiques  bien  précises  pour  un  paysan, 
le  fait  lui-même  de  l'exil  ne  paraît  pas  une  exagération. 
On  a  trouvé  sur  divers  points  de  l'Italie  des  trésors  enfouis 

1.  Au  V.  59,  la  leçon  de  beaucoup  la  plus  autorisée  est  «  aethero  »; 
«  acquore  »  aTavantago  de  mettre  le  vers  en  relation  plus  intime  avec 
le  suivant;  mais  il  n'est  pas  sûr  que  Virgile  ait  voulu  cîiercher  une  cor- 
rélation si  étroite.  Au  v.  61  «  amborum  »  paraît  signifier  que  les  Par- 
tlics  auront  parcouru  leur  pays  et  celui  des  Germains  pour  arriver 
jusqu'à  la  Saône,  les  Germains  le  leur  et  celui  des  Parthes  pour  arriver 
jusqu'au  Tigre.  L'expression  est  tout  à  fait  exacte  pour  les  Parthes, 
qui  viennent  do  TE.  et  qui  trouveront  la  Saône  à  l'O.  de  la  Germanie; 
elle  l'est  moins  pour  les  Germains,  le  Tigre  ne  se  trouvant  pas  à  l'E. 
du  pays  des  Parthes. 

2.  La  Scythie  est  un  continent  situé  au  N.-E.  de  l'Empire  romain; 
l'Afrique    romaine,  un   continent  situé  au  S.-O.  ;  la  Bretagne,  une  île 

située  au  N.-O.;    la  Crète,   une  île  située  au  S.-E.  Il   n'est  pas  plus  ' 

extraordinaire  d'aller  en  Crète  que  d'aller  eu  Bretagne.  L'Oaxès  so 
trouve  dans  tous  les  mss.,  mais  il  est  inconnu  en  ('rèio.  Sur  ce  pas- 
sage, qui  a  été  très  tourmenté  parles  commentateurs,  cf.  A.  Forbiger  *,  ad 
h.  l.,  et  C.  Pascal,  Di  un  fiume  altrettanto  ignoto  quanto  famoso,  dans  la 
liicista  di  Filologia  et  d'Istruzione  clasHca,  anno  XX,  1891,  p.  300-306. 
Le  plus  simple  paraît  ôtre  de  lire  :  «  et  rapidum  Cretae  ueniemus  [ad]  | 

axem  »  ;  cf.  Géorg.,  I,  92  :  «  rapidiquo  potontia  Solis  ». 


LA   PREMIERE   EGLOGUE  335 

à  cette  époque  par  des  habitants  qui  quittaient  précipi- 
tamment leurs  foyers  et  qui  gagnaient  l'étranger  (cf.  p.  18, 
note  8).  S'il  y  a  du  reste  ici  quelque  apprêt,  les  vers  sui- 
vants, au  contraire,  expriment  avec  une  simplicité  poignante 
la  passion  vraie.  L'attendrissement  en  pensant  à  la  chau- 
mière qu'on  ne  reverra  peut-être  plus  jamais,  à  ces  champs 
si  soignés  livrés  à  l'exploitation  négligente  d'un  soldat 
brutal,  l'imprécation  contre  les  guerres  civile?,  les  regrets 
superflus  d'avoir  travaillé  pour  autrui,  ce  souvenir  affec- 
tueux des  choses  qu'on  ne  retrouvera  plus  sur  la  terre 
d'exil,  la  compassion  pour  le  troupeau  plus  cher  au  pâtre 
que  lui-même,  ce  sont  bien  là  les  sentiments  qui  ont  déchiré 
le  cœur  des  Mantouans  chassés  de  chez  eux  ^ 

La  pièce  se  termine  par  une  offre  d'hospitalité  pour  la 
nuit,  faite  dans  des  termes  qui  indiquent  qu'elle  ne  sera 
pas  acceptée,  et  par  une  peinture  pittoresque  du  soir.  La 
description  de  la  fumée  qui  s'élève  du  toit  des  maisons 
(sans  doute  tandis  qu'on  prépare  le  repas),  des  ombres 
qui  tombent  des  montagnes  et  qui  s'allongent,  clôt  par  une 

1.  Au  V.  67  :  «  En  umquam  »  rappelle  :  «  En  crit  umquam,  etc.  », 
Éffl.  VIII,  7  sq.  ;  «  patries  finis  »,  «  patriae  tincs  »,  Éfil.  I,  v.  3;  au  v.  73  : 
«  Insère  nnnc,  Meliboee,  pires  »  prend  un  sens  tout  particulier,  si  l'on  se 
rappelle  «  Insère,  Daphni,  pires  »,  Égl,  IX,  50,  écrit  par  Virgile  dans 
des  temps  plus  heureux;  au  v.  78  :  «  Florentem  cytisum  »  est  une 
expression  de  l'Égl.  II,  Gi.  Au  v.  74  :  «  Ite  mcac...  ite  capellac  »  repro- 
duit le  mouvement  de  l'Égl.  VII,  41  :  «  Ite  domum  pasti...  ite,  luucnci  ». 
Le  V.  00  a  été  expliqué  de  façons  différentes  par  les  commentateurs, 
cf.  A.  Forbiger  *,  ad  h.  l.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  15,  dit  ingé- 
nieusement :  «  Melibous  teilt  die  Momente  des  Widcrsehens,  steht  erst 
versunken  in  dem  Anschauen  seiner  Hiitte  und  wendet  erst  danacli  — 
post  —  auch  seinem  Felde  seine  Aufmcrksamkeit  zu.  Er  fragt  ob  cr  an 
dcr  Stelle,  wo  die  Konigspracht  seiner  Saatcn  gestanden,  noch  einige 
spàrliche  Ilalme  erblicken,  oder  eben  ailes  vcrnichtct,  vcrwildert,  vom 
Erdboden  verschwunden  finden  werde  ».  11  est  certain  qu'au  moment  du 
retour  problématique,  Mélibée  apercevrait  d'abord  le  sol  de  son  canton, 
puis  le  toit  de  sa  chaumière  qui  s'élève  à  une  certaine  hauteur,  enfin 
son  champ.  L'étonnement  (joyeux)  consisterait  à  retrouver  son  toit 
debout  et  sur  sa  terre  encore  un  certain  nombre  d'épis,  c.-à-d.  une 
moisson  passable  (tel  est  le  sens  de  «  aliquot  »  qui  no  saurait  6tre  le 
synonyme  de  «  pauci  »).  Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  comprendre  : 
«  Post  aliquot...  aristas  »  «  Apres  un  certain  nombre  d'années  ».  On 
pourrait  se  demander  si  le  texte  n'est  pas  altéré  et  tenter  par  ox.  :  «  Pos- 
[^sessa  e]t  mea  régna  uidens  mirabor  a[b]  ist[i]s  »  ;  cf.  Égl.  IX,  3, 
«  possessor  agelli  ».  Mais  la  première  explication  proposée  me  parait 
satisfaisante. 


336  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

impression  de  calme  particulièrement  heureuse  ici  cette 
Églogue  si  mouvementée.  Les  nigl.  II,  VI  et  X  se  terminent 
également  par  une  allusion  au  soir.  Cela  fait  quatre  pièces 
sur  dix,  ce  qui  nous  montre  combien  Virgile  aimait  à 
laisser  le  lecteur  sur  les  images  reposantes  de  la  tombée 

de  la  nuit. 

Celte  Églogue  nous  intéresse  à  un  point  de  vue  spé- 
cial. Elle  a  pour  théâtre  les  environs  de  Mantoue;  le  pay- 
sage en  est  vrai.  Elle  peut  donc  servir  de  critérium  pour 
le  paysage  des  pièces  imitées  de  Théocrite;  si  nous  y 
trouvons  les  mêmes  traits  qu'ici,  ces  traits  proviennent 
des  observations  personnelles  de  Virgile  et  non  de  ses 
souvenirs  littéraires.  Le  pays  est  un  pays  de  pâturages, 
V.  48,  «  pascua  »,  parfois  marécageux,  ibid,,  «  palus  »,  dans 
lequel  il  y  a  des  cours  d'eau,  v.  51,  «  flumina  »,  et  des 
sources,  v.  52,  «  fonlis  »;  ily  a  aussi  des  montagnes,  v.  83, 
«  altis  de  montibus  »,  des  rochers,  v.  56,  «  alla  sub  rupe  », 
V.  76,  «  Dumosa  de  rupe  »;  dans  ces  rochers  il  y  a  des 
grottes,  V.  75,  «  uiridi...  in  antro  ».  La  nature  rocheuse  du 
sol  s'accuse  même  dans  les  prairies,  v.  47,  «  lapis...  nudus  »  ; 
cf.  V.  15,  «  silice  in  nuda  ».  Les  plantes  sont  :  des  hêtres 
touffus,  V.  1,  «  patulae...  fagi  »  ;  des  coudriers,  v.  14,  «  densas 
corylos  »  ;  des  chênes,  v.  17,  «  quercus  »  ;  des  viornes  et  des 
cyprès,  «  uiburna  cupressi  »,  v.  25;  des  arbres  fruitiers, 
V.  37,  «  sua...  in  arbore  poma  »  ;  des  pins,  v.  38,  «  pinus  »  ; 
des  plants  d'arbres  destinés  à  la  vigne,  v.  39,  «  arbusta  »; 
des  haies  où  pousse  le  saule,  v.  54,  «  salicti  »  ;  cf.  v.  78, 
«  salices  »;  des  ormeaux,  v.  58,  «  ulmo  »;  du  blé,  v.  69, 
«  aristas  »  *  ;  des  poiriers,  v.  73,  «  piros  »  ;  des  vignes,  v.  73, 
«  uitis  »;  du  cytise,  v.  78,  «  cytisuni  »;  des  châtaigniers, 
V.  81,  w  castaneae  molles  ». 

Non  seulement  le  paysage  est  précis  et  local,  mais  on 
peut  déterminer  la  saison  où  se  passe  la  scène  et  par  con- 
séquent ici  celle  où  l'Églogue  a  dû  être  écrite;  car  il  est 
bien  problable  que  Virgile  a  voulu  représenter  l'exil  des 
Mantouans  au  moment  même  où  il  a  eu  lieu  —  il  n'avait  pas 
ici  de  peinture  de  fantaisie  à  faire  — ,  et  qu'il  a  témoigné 

1.  Si  Ton  conserve  le  mot.  Il  est  certain  qa'il  y  a  des  champs  bien 
cultivés.  V.  50,  «  tam  culta  noualia  ». 


LA    PREMIERE   EGLOGUE  337 

sa  reconnaissance  très  peu  de  tenjps  après  les  événe- 
ments. L'absence  de  Virgile  a  eu  lieu  vers  la  fin  de  Tété; 
c'est  le  moment  où  Ton  peut  encore  laisser  les  fruits  sur 
les  arbres,  lorsqu'on  attend  quelqu'un  pour  les  recueillir, 
sans  qu'il  y  ait  danger  qu'ils  tombent  et  qu'ils  pour- 
rissent, V.  36  sq.,  soit  la  fin  d'août  ou  le  commencement 
de  septembre  *.  La  scène  décrite  dans  l'Églogue  peut 
avoir  eu  lieu,  quoi  qu'en  ait  dit  M.  Sonntag,  qui  se  décide 
pour  le  printemps  de  Tannée  suivante  2,  vers  la  fin  de- 
septembre  ou  le  commencement  d'octobre.  C'est  à  cette 
époque  qu'on  a  déjà  en  abondance  des  fruits  mûrs,  v.  80, 
«  mitia  poma  »,  et  encore  du  feuillage  vert,  v.  80,  «  fronde 
super  uiridi  »,  pour  dormir  la  nuit.  Au  v.  81,  les  «  casta- 
neae  molles  »  paraissent  être  des  châtaignes  bien  à  point, 
dont  la  chair  est  tendre,  c'est-à-dire  qui  viennent  d'être- 
recueillies,  soit  vers  la  fin  de  septembre  ou  au  commence- 
ment d'oclobre.  M.  Sonntag  ^  objecte  que  c'est  au  prin- 
temps que  les  chèvres  mettent  bas;  mais,  si  l'on  voulait 
avoir  du  lait  pendant  l'hiver,  il  fallait  bien  qu'il  y  en  eût 
qui  fussent  mères  en  automne.  On  peut  très  bien  s'asseoir 
à  l'ombre  dans  la  journée  en  Lombardie  au  commence- 
ment de  l'automne.  Si,  parmi  les  souffrances  de  l'exil, 
Mélibée  ne  mentionne  pas  les  rigueurs  de  l'hiver,  c'est  qu'il 
est  encore  éloigne  et  si,  en  parlant  de  la  propriété  de 
Virgile,  il  ne  fait  pas  allusion  à  l'approche  de  la  mauvaise 
saison,  c'est  qu'il  en  décrit  les  charmes  constants,  v.  53,^ 
«quae  semper  »,  et  non  ceux  d'une  saison  déterminée.  Du 
reste,  lorsqu'on  veut  faire  l'éloge  d'un  domaine  rustique, 
c'est  de  son  aspect  dans  la  belle  saison  qu'il  convient  de 
parler. 

1.  W.  n.  Kolstcr,  dans  son  édition,  p.  12  :  «  poma  pendcro  patereris,. 
sic  waren  also  reif  ;  es  war  Herbst  ».  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  49  :  «  Dio 
Zeit  dep  Obstreito  ist  der  Herbst,  speziell  nach  don  landwirtschaflichen- 
Kalendern  der  Scptember.  {Momrasen,  C.  I.  L.  I,  p.  359.  Die  Meno- 
logia  rustica  Colotianum  und  Vallense  nenncn  fur  den  îSeptember  als- 
landwirtschaftliclie  Beschftftigung  die  Obstleso  —  poma  leguntur  — .) 

2.  Il  ne  peut  en  effet  s'empêcher  de  dire,  Op.  laud.,  p.  143  :  «  Freilich 
Wcïre  es  am  naliirlichstcn  anzunehmen,  dass  Vergil  mit  deni  Ausspre- 
chcn  seines  Dankes  nicht  allzulango  gezôgert  habe.  Dann  hAtto  man. 
abcr  er\varten  sollen,  dass  er  nicht  bis  zum  nâchsten  Friihjahr  damit 
gewartet,  sondcrn  schon  frûher  damit  begonneu  hâtto.  » 

3.  Op.  laud.f  p.  49  sq. 


338  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

Les  deux  interlocuteurs  de  TÉgl.  I  ne  tiennent  aux 
bergers  de  Théocrite  que  parce  qu'ils  sont  tous  deux  des 
pâtres  chanteurs,  v.  1  sq.,  77.  Ce  sont  des  compatriotes 
de  Virgile;  Tityre,  si  on  laisse  de  côté  les  traits  allé- 
goriques qui  s'appliquent  à  Virgile  lui-même,  est  un 
vieux  uilicus  italien.  S'il  va  à  Rome,  où  sans  doute  son 
maître  réside,  c'est  pour  acheter  sa  liberté.  Tout  en  sur- 
veillant le  domaine  de  son  maître,  il  a  son  bien  à  lui,  qui 
lui  permet  de  faire  des  profils  et  de  mettre  de  l'argent  de 
côté.  Il  a  des  parcs  à  bestiaux,  avec  des  animaux  d'assez 
belle  venue  pour  fournir  des  victimes,  v.  33  :  «  Quamuis 
mulla  meis  exiret  uictima  saepiis  »  (cf.  v.  9,  «  boues  », 
v.  45,  «  tauros)  ».  11  fait  du  fromage  gras,  qu'il  va  vendre 
à  la  ville,  v.  34.  Pour  ce  qui  concerne  les  moutons,  v.  8, 
«  noslris  ab  ouilibus  »,  v.  21,  «  teneros  ouium  fétus  »,  le 
jardin  qui  produit  des  fruits,  v.  37  sq.,  80,  les  châtaignes, 
V.  81,  il  est  possible  qu'il  s'agisse  de  la  propriété  de  son 
maître  sur  laquelle  il  continua  à  vivre  comme  intendant 
libre;  nous  verrons  plus  loin  combien  le  personnage  de 
Tityre  et  celui  de  Virgile  sont,  par  suite  de  l'allégorie, 
enchevêtrés  l'un  dans  l'autre.  11  n'est  pas  marié  légitime- 
ment, et  c'est  peut-être  là  un  trait  par  lequel  il  s'éloigne 
des  mœurs  italiennes;  ni  Galatée,  ni  Amaryllis,  qui  portent 
des  noms  grecs,  ne  paraissent  être,  malgré  l'esprit  d'ordre 
d'Amaryllis,  de  ces  femmes  esclaves  à  qui  les  usages 
romains  faisaient  contracter  mariage  avec  un  homme  de 
leur  condition  et  qui  devenaient  des  iiilicae.  Ce  sont  les 
bergères,  pour  lesquelles  les  pâtres  de  Théocrite  ont  de 
poétiques  amours  et,  de  fait,  Tityre  chante  son  Amaryllis. 
Quant  à  Méiibée,  c'est  un  homme  libre  chez  qui  tout,  sauf 
son  talent  musical,  rappelle  les  traits  du  paysan  de  la 
Cisalpine.  Ce  n'est  pas  un  de  ces  chevriers  dont  Théocrite 
s'amuse  à  dépeindre  l'aspect  rude  et  hirsute.  C'est  un 
paysan  qui  a  du  bien.  Jl  possède  une  chaumière,  v.  68, 
des  champs,  v.  70-71,  un  jardin  qui  produit  des  poires, 
V.  73,  des  vignes,  ibid.  Il  y  a  là  une  exploitation  rurale 
assez  complète.  Sans  doute  les  paysans  qui  habitaient  le 
village  d'Andes  ont  fourni  à  Virgile  les  traits  dont  il  a 
composé  son  Méiibée  et,  si  nous  en  retrouvons  quelques- 
uns  dans  les  personnages  des  pièces  imitées  de  Théocrite, 


LA   PREM11£RE  EGLOGUE  339 

nous  pouvons  être  sûrs  que  Virgile  les  a  empruntés  à  ses 
compatriotes. 

Nous  avons  maintenant  à  examiner  ce  que  Virgile  a 
voulu  faire  au  juste  dans  celle  Églogue,  et  comment  il 
la  fait. 

Il  est  bien  certain  qu'il  a  voulu  célébrer  la  conserva- 
tion de  sa  propriété.  Il  ne  s'agit  pas  d'une  spoliation  qui 
aurait  été  suivie  d'une  restitution,  mais  d'un  maintien  eu 
possession.  Le  v.  40  :  «  Fortunate  senex!  ergo  tua  rura 
manebunt  *  !  »  (cf.  Égl.  IX,  10  :  «  Omnia  carminibus  uestrum 
semasse  Menalcan)  »,  le  prouve  catégoriquement  2.  Ce 
maintien  en  possession  a  eu  lieu  par  ordre  d'Octave.  La 
situation  telle  qu'elle  ressort  de  l'Égl.  I  est  parfaitement 
claire.  Virgile  a  été  menacé  dans  la  possession  de  son 
domaine,  et  il  a  craint  de  le  perdre.  Il  est  allé  à  Rome, 
et  il  s'est  adressé  à  Octave.  Entre  Octave  et  lui  il  ne 
parle  pas  d'intermédiaire.  11  est  possible  que  Varus,  n'osant 
ou  ne  voulant  pas  prendre  sur  lui  d'ordonner  le  maintien 
en  possession,  ait  renvoyé  Virgile  à  Octave;  il  est  possible 
que  PoUion,  qui  pouvait  bien  être  revenu  d'illyrie  à  la  fin 
de  l'été  39,  ait  présenté  Virgile  à  Octave;  il  est  possible 
que  Gallus  ait  profité  de  sa  situation  auprès  d'Octave 
pour  faciliter  les  choses  à  son  ami.  Mais  là-dessus  nous 
en  sommes  réduits  aux  conjectures,  puisque  Virgile  est 
muet;  il  nous  représente  la  faveur  dont  il  a  été  l'objet 

1.  Kappcs,  Kolster,  ad  h.  L,  prennent  «  tua  »  dans  le  sens  prcdicatif. 
Je  crois  qu'il  faut  entendre  :  «  Ta  propriété  restera  intacte,  subsistera, 
sera  conservée  telle  qu'elle  est  (c'est-à-dire  entre  tes  mains)  ». 

2.  En  entendant  ces  mots  comme  s'il  s'agissait  d'une  restitution,  les 
commentateurs  anciens  ont  commis  une  erreur  qui  a,  depuis,  pesé  lour- 
dement sur  rintolligcnce  des  faits.  ÎServius.,  Comment,  de  VÉn.,  Préamb., 
p.  2  :  «  Amissis  ergo  agris...  »  Comment,  des  Bucol.,  Préamb.,  p.  2  : 
«...  quorum  fauoro  amissum  agrum  recepit...  >»  ;  p.  3  :  «  pcrdito  ergo 
agro...  »  Schol.  Bern.,  p.  749  :  «<  Tityrus  qui  et  Virgilius  cui  agri  red- 
diti  sunt...  Idest  Vergilii,  quia  ob  suum  ingenium  redditi  sunt  sibi  agri 
a  Caesaro  Auguste  ».  Cf.  Schol.  Bern.^  Préamb.  do  r%l.  IX,  ad  IX,  7, 
11,  etc.  Seule  la  Vita  Bernensis  dit  avec  raison,  p.  715  :  «  ...unde  cum 
omnibus  Mantuanis  agri  auferrentur,  huic  solo  concessit...  »  M.  Sonntag, 
p.  56  :  «  Auch  ist  nicht  davon  die  Rede,  dass  dem  Tityrus  sein  entrissenes 
Gut  widergegeben  werde,  sondern  dass  ihm  sein  Besitztum  bleibt  und 
bleiben  wird  in  dem  Augenblicke,  wo  die  Nachbarn  das  ihrige  vcrlassen 
miissen  ».  Cf.  Feilclienfeld,  De  Vergili  bucolicon  temporibus,  p.  19  sq., 
Ueber  die  Tendenz  dcr  JX  Ekloge,...,  p.  212. 


340  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOUQUES  DE   VIUGILE 

comme  ayant  été  obtenue   à   la   suite  d'une  démarche 
directe  et  personnelle.  Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'Octave 
lui  a  donné  de  vive  voix  Tassarance  qu'il  ne  serait  pas 
dépossédé.  Muni  de  cette  assurance,  il  est  revenu  dans 
son  pays,  et,   tranquille  sur  ses  terres,  il  a  assisté  au 
douloureux  exode  de  ses  voisins  moins  favorisés  que  lui. 
Mais,  au  lieu  de  dire  cela  tout  simplement,  il  a  enve- 
loppé la  chose  du  voile  d'une  allégorie,  et  celte  allégorie 
embrouille  tout.   Déjà  dans  TÉgl.  VI,  v.  3  sq.,  il  s'était 
fait  traiter  de  Tityre  par  Apollon.  Comme  Tityre  est  un 
berger  de  basse  condition,  esclave  même,  il  parait  avoir 
obéi  à  un  sentiment  de  modestie  feinte  ou  réelle;  c'est 
sans  doute  le  même  sentiment  de  modestie  qui  Ta  guidé 
dans   la  première   Égl.  Mais   ici   il  accumule  comme  à 
plaisir  les  traits  qui  rendent  l'allégorie  incertaine  :  Tityre 
est  un  vieillard,  Virgile  un  jeune  homme;  il  n'y  a  aucune 
raison  pour  attribuer  à  Virgile  la  liaison  quasi  conjugale 
de  Tityre  avec  Galatée,  puis  avec  Amaryllis.  Tityre  acquiert 
sa  liberté,  cela  n'a  pas  de  sens  par  rapport  à  Virgile; 
Tityre  ne  saurait  passer  pour  le  propriétaire  du  domaine 
de  Virgile,  elc. 

Ces  contradictions  avaient  déjà  frappé  les  commen- 
tateurs anciens  *.  Spohn  ^  a  essayé  d'éclaircir  l'allégorie 
de  la  façon  suivante  :  Tityre  est  le  vieux  vilicus  de  Vir- 
gile, qui  habite  Rome;  il  est  venu  trouver  son  maître 
pour  lui  apporter  le  prix  de  son  affranchissement  et 
obtenir  de  lui  la  liberté.  Mais,  au  moment  où  il  allait  ainsi 
améliorer  sa  condition,  se  passaient  des  événements,  qui 
menaçaient  de  rendre  ses  efforts  inutiles.  Le  domaine  de 
Virgile  était  sur  le  point  d'être  confisqué;  naturellement 
ce  que  pouvait  posséder  Tityre  l'eût  été  également.  Indé- 
pendamment de  la  liberté,  il  fallait  donc  autre  chose, 

1.  Servius  ad  I,  1  :  «  Et  hoc  locoTityri  sub  persona  Vergilium  debemus 
accipere  ;  non  tamen  ubique,  scd  tantum  ubi  exigit  ratio  »  ;  ad  I,  28  : 
'(  Aut  mutatio  pcrsonac  est,  ut  qucndam  rusticum  accipiamus  loqaentem, 
non  Vergilium  pcr  allegoriam;  nam,  ut  diximus ,  XXVIII  annorum 
scripsit  bucolica  :  aut...  »  SchoL  Bernensia  ad  I,  47  :  «  Quod  inde  hic 
Virgilius  «  scnex  »  dicitur,  non  ad  aetatem  refertur,  sed  ad  futuram 
felicitatcm.  Nam  apud  philosophos  «  sones  »  dicuntur  qui  spem  futuri 
tomporis  habent  in  uictu  »  ;  cf.  lo  Psoudo-Probus,  p.  6  sq. 

2.  Heyno-Wagner  *,  t.  I,  p.  64. 


LA   PREMIERE   É6L06UE  34  i 

c'est-à-dire  Tassurance  que  celle  confiscation  n'aurait  pas- 
lieu.  Or  cette  assurance  a  été  obtenue.  Il  y  eut  donc,  au 
moment  de  la  démarche  de  Tilyre  à  Rome,  deux  bien- 
faits  distincts  accordés  à  deux  personnes  différentes.  Vir- 
gile a  donné  à  Tityre  la  liberté,  Oclavc  a  maintenu  Vir- 
gile dans  son  bien.  Naturellement,  c'est  Virgile,  qui,  dans 
tout  cela,  était  le  principal  intéressé;  mais  il  n'a  pas  voulu 
se  mettre  directement  en  scène;  il  a  chargé  Tityre  d'étre- 
l'interprète  <le  sa  reconnaissance. 

W.  H.  Kolsler  *  pense  qu'en  somme  Virgile  est  venu  à 
Rome  pour  obtenir  de  n'être  pas  dépossédé.  Mais,  au  lieu 
de  remercier  directement  Octave,  il  a  trouvé  plus  ingé- 
nieux de  montrer  que  ce  bienfait  assurait  surtout  lu  sécu- 
rité de  pauvres  gens;  il  n'a  pas  voulu  se  donner  tout  sim- 
plement pour  un  privilégié;  il  a  mis  Tityre  au  premier 
rang,  pour  augmenter  le  prix  de  la  générosité  d'Octave. 

Malheureusement  ces  explications  ne  sont  pas  d'accord 
avec  le  texte  de  Virgile.  Comme  l'ont  bien  vu  M.  Sonntag  ^ 
et  surtout  E.  Bethe  ^,  le  texte  de  Virgile  est  très  net,  mais 
en  même  temps  il  est  parfaitement  contradictoire.  Si 
Tityre  s'en  va  à  Rome,  c'est  uniquement  pour  obtenir  sa 
liberté,  v.  26  sq.  :  «  Et  quae  tanta  fuit  Romam  tibi  causa 
uidendi?  —  Libertas...  »  A  Rome,  il  va  trouver  Octave  (il 
ne  nous  dit  pas  qu'il  voie  aucune  autre  personne),  v.  42  : 
«  Hic  illum  uidi  iuvenem...»  Il  lui  adresse  une  demande, 
«  pelenti  »,  v.  44,  et  celte  demande  ne  peut,  d'après  tout 
ce  qui  précède,  être  que  la  demande  de  la  liberté.  Or  il 
nous  donne  Ja  réponse  qui  lui  a  été  faite,  c'est  que  rien 


1.  Dans  son  édition,  p.  6  sq. 

2.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  58  sq.,  fait  remarquer  :  «  dass  Vcrgil  dcm 
Tityrus  eine  DoppelroUo  gcgeben  hat,  dass  er  ihn  im  Laufc  des  Gespril- 
chcs  gewissermassen  die  Masko  wechseln  làsst.  Die  Absicht,  mit  wcl- 
cher  Titvrus  die  Rcise  nach  Rom  «nternimmt,  stimmt  nicht  mit  dem 
Erfolge  iibcrcin,  don  sie  wirklich  gehabt  hat.  Tityrus  ist  oin  Sklavo, 
der  seines  Ilerrn  Gut  vcrwaltot.  Als  sein  poculium  hat  er  sich  endlich 
so  viel  gespart,  dass  er  sich  freikaufen  kann.  Zu  dicscm  Zwecko  goht 
er  nach  Rom.  Diescr  Zweck  tritt  von  v.  '11  an  vôllig  zuriick;  von  dicsem 
Verse  an  erscheint  nicht  mchr  die  Freikautung  als  Grund  der  Roiso 
nach  Rom,  sondern  die  Absicht  Oktavians  Gnade  wegcn  seines  Grund- 
stûckes  anzurufcn...  » 

3.  Rhein.  Mus.  f.  PhiloL,  N.  F.,  47««*'  Band,  p.  578-583. 


342  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

ne  sera  changé  à  la  situation  antérieure,  v.  45  :  «  Pascitc 
utante  boues  pueri...  »  Donc,  à  un. certain  moment,  entre 
le  V.  44  et  le  v.  45,  Virgile  se  substitue  à  Tityre  sans 
nous  en  prévenir.  La  confusion  se  continue,  et  c'est  au 
V.  46  qu'elle  atteint  son  point  culminant.  En  effet,  lorsque 
Mélibée  dit  :  «  Fortunate  senex!  «  c'est  bien  à  Tityre,  con- 
sidéré comme  un  vieillard,  qu'il  s'adresse,  et,  quand  il 
ajoute  :  «  ergo  tua  rura  manebunt  »,  c'est  à  Virgile;  car, 
jusque-là,  Tityre  ne  nous  a  pas  été  présenté  comme  un 
propriétaire.  Tityre  est  donc  une  sorte  de  personnage  à 
deux  faces,  qui  montre  tantôt  celle  du  vieil  esclave,  tantôt 
celle  de  Virgile. 

Il  est  inutile  d'insister  sur  ce  qu'une  pareille  incertitude 
a  pour  le  lecteur  de  déconcertant.  On  peut  se  demander 
comment  Virgile  en  est  arrivé  à  celte  conception.  L'ori- 
gine première  parait  avoir  été  celle-ci  :  Virgile  ne  voulait 
pas  composer  une  pièce  qui  fût  uniquement  une  pièce  de 
circonstance,  c'est-à-dire  dans  laquelle  il  exposât  simple- 
ment les  faits,  le  service  rendu,  et  où  il  exprimât  sa 
reconnaissance.  Il  voulait  écrire  une  bucolique  ^  c'est- 
à-dire  rester  fidèle  au  cadre  qu'il  avait  choisi  et  dont 
il  ne  s'était  point  encore  départi.  Or,  parmi  les  cir- 
constances de  la  vie  rustique  réelle,  la  situation  qui  res- 
semblait le  plus  à  la  sienne,  lorsqu'il  se  rendit  à  Rome, 
c'était  celle  de  l'esclave  qui  vient  à  la  ville  trouver  son 
maître  pour  obtenir  sa  liberté.  Il  a  donc  adopté  cette  allé- 
gorie; mais,  s'il  l'avait  suivie  religieusement,  la  pièce 
n'aurait  été  que  le  récit  d'une  aventure  banale;  elle 
n'aurait  point  pris  ce  caractère  d'actualité  personnelle  que 
Virgile  voulait  lui  imprimer.  Pour  le  lui  donner,  il  n'a 
rien  trouvé  de  mieux  que  de  dépasser  de  temps  en  temps 
les  limites  de  l'allégorie  pour  entrer  dans  la  réalité.  Il  y  a 
donc  là  une  double  conception  qu'il  était  impossible  de 
réduire  à  l'unité,  et  il  n'a  pas  tenté  de  le  faire.  Tantôt 
c'est   la   première  idée  qui  prédomine  chez  lui,  tantôt 


1.  A.  Przygodc,  Op.  laud.,  p.  29  :  «c  Est...  ccl.  I  bucolicum  carmcn, 
cuius  res  omncs,  praoter  illud,  quod  Vcrgiliiis  suam  ot  civium  fortunam 
in  illa  agrorum  distributione  ad  pastores,  qiios  inducit,  transtulit,  vcro 
ex  pastorum  vita  ot  moribus  desumptac  sunt  ». 


LA  PREMIERE   EGLOGUE  343 

c'est  la  seconde;  il  passe  sans  transition  de  l'une  àTautre, 
et  nous  nous  trouvons  simplement  en  présence  d'une 
allégorie  incomplète.  E.  Bethe  *  a  pensé  que  Virgile  avait 
fondu  deux  poèmes  en  un;  mais  je  ne  crois  pas  que  la 
visite  de  l'esclave  à  la  ville  pour  acheter  sa  liberté  ait 
jamais  été  un  sujet  traité  par  Virgile;  il  n'est  pas  dans 
Théocrile  et  il  n'avait  guère  de  charme  sans  celui  de  l'allu- 
sion. Ce  qui  est  vrai,  c'est  que,  lorsque  Virgile  a  voulu  fixer 
le  souvenir  de  son  aventure,  deux  conceptions  se  sont 
présentées  à  son  esprit,  dont  aucune  ne  le  satisfaisait.  Il 
a  emprunté  tantôt  à  Tune,  tantôt  à  l'autre,  et  il  a  composé 
ainsi  un  ensemble  boiteux,  mais  qui,  en  somme,  atteint 
le  but  qu'il  se  proposait  :  faire  comprendre  les  choses 
qui  l'intéressaient  particulièrement,  sans  pourtant  s'éloi- 
gner de  la  forme  bucolique. 

Comme  la  IV«  Égl.,  la  F®  est  une  intervention  dans  la 
réalité  des  faits,  mais  à  un  point  de  vue  tout  différent. 
La  IV®  Égl.  se  tient  dans  les  généralités.  Ému  des  con- 
vulsions qui  agitent  la  République  romaine  à  son  déclin, 
Virgile  entrevoit  une  sorte  de  bonheur  universel,  dont  le 
point  de  départ  provient  d'une  illusion  :  car,  en  réalité,  la 
paix  de  Brindes  et  le  consulat  de  PoUion  n'ont  pas 
changé  la  face  du  monde.  Ce  rêve  de  bonheur  ne  se 
dégage  pas  des  formes  conventionnelles  :  c'est  une  vague 
aspiration  au  retour  de  l'âge  d'or,  incompatible  avec  le 
développement  auquel  était  arrivée  l'humanité  et  que 
Virgile  lui-même  ne  pouvait  guère  prendre  à  la  lettre. 
Ici,  plus  de  visées  humanitaires,  plus  de  théories  géné- 
rales, mais  la  peinture  très  vraie  des  malheurs  d'un  petit 


1.  L.  c.y  p.  583  sq.  :  «  Es  moclite  ihm  die  Gegcnubcrstcllung  sciner 
selbst  und  eines  Reprasentanten  dor  Expropriirten,  die  or  um  Octavians 
Gunst  zu  fciern  wohl  machcn  miisste,  zu  einfach,  die  Spicgclung  der 
gegenwàrtigen  Verhâltnisso  zu  dcutlich,  zu  wenig  poctisch  erscheincn. 
Desshalb  arbeitcto  er  cinen  anderen  wohl  schon  begoiinenen  Entwurf 
cin,  der  joneni  redit  âlinlich  war  :  ein  alter  Hirtensclavo  kommt  sich 
loszukaufen  nach  Rom;  der  Schwerpunkt  dièses  Gediclites  sollte  wohl 
in  der  Schildorung  des  grossartigen  îîindrucks  der  Riesenstadt  auf  den 
einfachen  Ilirten  liegcn  und  viclleicht  auch  in  einor  Verhcrrlicliung  Octa- 
vians unter  der  Maskc  seines  Ilcrrn.  Die  Verse  19-10  kônnten  aus  die- 
sem  Entwurf  unveràndert  ubcrnommen  soin.  »  Virgile  n'aurait  pas,  sui- 
vant E.  Bothe,  opéré  la  fusion  nécessaire  entre  les  deux  poèmes. 


344  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

nombre  d'individus,  malheurs  auxquels  Tityre-Virgile  se 
félicite  d'échapper  par  une  faveur  toute  personnelle.  Encore 
ici  même  n*a-t-il  pas  osé  se  dégager  des  liens  d'une  allé- 
gorie peu  conséquente  avec  elle-même. 

La  pièce  étant  avant  tout  un  remercîment,  on  peut  se 
demander  si  Virgile  a  bien  trouvé  le  ton  qui  convenait. 
La  sincérité  n'en  est  pas  douteuse,  mais  l'exagération  en 
est  étonnante.  Du  premier  coup  il  en  pousse  l'expression 
à  l'extrême.  Son  bienfaiteur  est  un  dieu  et  il  lui  voue  un 
culte.  Il  ne  se  départ  point  de  celte  ardeur  hyperbolique. 
Le  monde  serait  bouleversé,  qu'il  n'oublierait  point  la 
figure  de  son  sauveur.  Cette  hyperbole  nous  est  d'autant 
plus  désagréable  qu'Octave  ne  faisait  en  somme  qu'excepter 
Virgile  d'une  mesure  violente  et  brutale.  On  eût  aimé  que 
celui-ci  trouvât  le  ton  juste  pour  louer  son  bienfaiteur,  et 
le  remerciât  en  termes  plus  mesurés.  Evidemment  il  a  été 
embarrassé;  il  n'a  su  que  se  réfugier  dans  les  formules  de 
flatterie  alexandrine,  qui  ne  choquaient  pas  les  contempo- 
rains parce  qu'elles  étaient  consacrées  par  l'usage. 

Au  premier  abord  on  trouve  que  Tityre-Virgile  accepte 
son  bonheur  avec  une  sorte  d'égoïsme  tranquille.  11  l'étalé 
devant  le  malheureux  Mélibée  et  il  ne  s'excuse  point  d'être 
un  privilégié;  il  ne  cherche  pas  à  se  faire  pardonner  sa 
bonne  fortune  en  en  donnant  des  raisons  valables  et  plau- 
sibles. H  la  doit  uniquement  à  une  volonté  toute-puis- 
sante. Il  ne  paraît  pas  se  douter  que  Mélibée  serait  bien 
aise  de  la  partager;  il  ne  lui  adresse  pas  une  seule  parole 
de  compassion;  la  seule  offre  qu'il  lui  fasse,  et  sous  une 
forme  qui  montre  qu'elle  ne  saurait  être  acceptée,  c'est  de 
l'héberger  une  nuit  sous  son  toit.  Mais,  lorsqu'on  réfléchit, 
on  voit  que  le  personnage  de  Tityre  ne  pouvait  guère  être 
conçu  autrement.  En  remerciant  Octave,  Tityre  ne  pouvait 
lui  faire  des  reproches  et  se  plaindre  des  mesures  de 
rigueur  auxquelles  il  échappait.  Toutefois  ces  plaintes, 
Virgile  a  trouvé  un  moyen  très  adroit  de  nous  les  faire 
entendre;  il  les  a  placées  dans  la  bouche  de  Mélibée, 
L'Eglogue  est  un  duo;  à  côté  du  remercîment,  la  protes- 
tation, qui  tient  autant  de  place  que  lui;  elle  s'exprime  en 
termes  énergiques,  dans  lesquels  Virgile  a  mis  autant 
d'âme  que  dans  le  remercîment  lui-même.  En  face  de 


LA   PREMIÈRE   ÉGLOGUE  345 

Tityre  le  privilégié,  il  y  a  les  victimes,  et  ces  victimes 
sont  nombreuses.  Leur  représentant,  Mélibée,  n'envie 
pas  rhorame  plus  heureux  qui  a  su  échapper  à  la  pros- 
cription, V.  H  ;  mais  il  dépeint  en  termes  énergiques  sa 
propre  infortune  ;  il  n'y  a  pas  eu  de  ménagements  dans 
cette  expulsion  brutale;  les  malades  eux-mêmes  ont  dû 
partir.  Les  animaux  ne  sont  pas  moins  malheureux  que 
les  hommes  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  touchant  dans  la  plainte 
de  Mélibée,  c'est  la  sympathie  qu'il  témoigne  à  son  trou- 
peau; en  général  les  bergers  des  Bucoliques  songent  peu 
à  leurs  bêtes;  nous  trouvons  ici  pour  la  première  fois  — 
et  c'est  une  des  nouveautés  de  la  V^  ÉgL,  —  ces  sentiments 
d'affection  pour  les  animaux  inoffensifs  :  abeilles,  pigeons, 
tourterelles,  —  la  pitié  pour  les  êtres  qui  souffrent,  pitié 
qui  tiendra  plus  tard  une  si  grande  place  dans  les  Géor- 
giques.  Mélibée  emmène  avec  précaution  la  chèvre  qui 
vient  de  mettre  bas  et  déplore  le  sort  des  deux  chevreaux 
abandonnés  sur  la  pierre  nue,  v.  14  sq.  Il  craint  pour  son 
troupeau  dans  l'exil  les  pâturages  nouveaux  qui  éprouve- 
ront les  mères  et  les  maladies  qu'occasionne  le  contact 
d'animaux  inconnus,  v.  49  sq.  C'est  pour  son  troupeau 
qu'il  regrette  le  cytise  en  fleur  et  les  saules  amers  qui 
faisaient  son  régal,  v.  77  sq.,  et  l'on  est  touché  de  la  place 
qu'occupent  ses  chèvres  dans  toutes  ses  pensées.  Quant  à 
lui,  il  songe  qu'il  ne  reverra  peut-être  plus  jamais  son 
humble  cabane  au  toit  de  chaume  et  les  champs  où  il 
régnait  en  maître,  v.  67  sq.  A  cette  pensée  son  cœur  se 
révolte.  Il  ne  craint  pas  de  flétrir  le  soldat  impie,  barbare, 
qui  va  devenir  le  propriétaire  de  ses  terres  si  soignées, 
V.  70  sq.  Remontant  à  la  cause  du  mal,  il  maudit  les  guerres 
civiles,  V.  71  sq.  C'est  déjà  la  fin  des  guerres  civiles  que 
Virgile  appelait  de  tous  ses  vœux  dans  la  IV®  Égl.  et  c'est 
le  point  par  lequel  celle-ci  s'y  rejoint.  On  a  dit  que  Virgile 
s'était  représenté  dans  le  personnage  de  Tityre  et  cela  est 
vrai;  mais  les  sentiments  de  Mélibée  sont  aussi  les  siens; 
la  preuve,  c'est  que,  à  la  fin  du  I®»*  livre  des  Géorgiques,  il 
s'exprime  en  son  nom  sur  les  guerres  civiles  dans  des 
termes  analogues  à  ceux  de  Méhbée.  «  Squalent  abductis 
arua  colonis  »,  Géorg.,  I,  507,  dit  sous  une  autre  forme 
la  même  chose  que  :  «  Impius  hacc  tam  culta  noualia 


346  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOUQUES  DE   VIRGILE 

miles  habebit  »>,  ÉgL  I,  70.  En  outre,  ce  n'est  pas  l'infortune 
seule  de  ses  compatriotes  que  Mélibée  met  en  lumière,  c'est 
l'injustice,  dont  ils  sont  victimes;  on  leur  enlève  le  fruit 
le  plus  légitime  de  leur  travail,  v.  72  sq. 

Ainsi  Virgile,  dans  cette  ÉgL,  ne  s'est  pas  borné  à  tra- 
duire le  contentement  de  Tityre;  il  s'est  fait  le  porte- 
parole  de  ses  compatriotes  spoliés.  Ce  ne  sont  pas  seule- 
ment des  plaintes  résignées  qu'il  transmet  à  Octave,  il 
élève  une  véritable  protestation  contre  l'attribution  des 
terres  aux  vétérans.  Quand  on  songe  que  Virgile  traite 
d'impies  et  de  barbares  ces  soldats,  qui  venaient  de  faire 
la  fortune  d'Octave,  sur  lesquels  s'appuyait  sa  puissance, 
dont  il  devait  avoir  encore  besoin  pour  devenir  le  maître 
du  monde,  on  ne  peut  s'empêcher  de  remarquer  qu'il  a 
été  singulièrement  hardi  ^  En  lisant  celte  pièce  qui,  sans 
lui  être  dédiée  formellement,  lui  était  cependant  destinée, 
Octave,  à  côté  des  remercîments  qui  ne  lui  étaient  pas 
ménagés,  a  trouvé  aussi  uno  condamnation  des  mesures 
injustes  qu'il  avait  dû  prendre,  et  l'on  serait  tenté  de 
croire  que,  si  Virgile  a  exagéré  le  ton  de  la  reconnaissance, 
c'était  pour  faire  passer  la  leçon. 

Dans  une  pièce  aussi  personnelle  il  ne  faut  pas  s'atten- 
dre à  rencontrer  beaucoup  d'imitations.  Aussi,  lorsqu'on 
examine  la  liste  dressée  par  W.  Ribbeck  ^,  trouve-t-on  que 
beaucoup  de  rapprochements  ne  sont  pas  probants,  ou 
que  ce  sont  de  simples  rapprochements  de  mots.  Il  faut 
donc  les  examiner  de  près  pour  déterminer  les  emprunts 
véritables. 

Il  est  bien  possible  qu'au  v.  1  l'expression  «  tu  patulae 
recubans  sub  tegmine  fagi  »  provienne  de  l'Id.  VII,  88  sq.  : 

«  tÙ  8'  {iTcb  Sp'j(Tiv  y)  ôirb  irsvxaiî  *A6ù  (xeXi(T6d[xevoç  xaTïxéxAiao 

ôeiE  KojxàTa  ».  En  revanche  le  passage  qu'on  cite  habituel- 
lement, Id.  Xll,  8  sq.  :  «  o-xiepYjv  ô'  uttô  qpYiyiv  'HeXcou  çpuyovTOç 
ôSomopo?  eSpajxev  toç  tiç  »  n'a  rien  à  voir  avec  le  vers  qui  nous 
occupe.  Gcbauer  3  fait  bien  remarquer  que,  si  «  çyjy^  » 

1.  Schol.  Bern.,  p.  744  :  «  Prima  igitur  continet  conquestionom  publi- 
cam,  priuatam  gratulationera  do  agris  ».  Jbid.,  ad  v.  71  :  «  ...  hic 
Octauianum  Virgilius  lacsit,  sed  hic  ueritatem  secutus  est  ». 

2   Dans  O.  Ribbeck',  vol.  I,  p.  235-6  ;  vol.  III,  p.  421-3. 

3.  Quatenua  Vergilius  in  epithetis...,  p.  11. 


LA   PREMIERE   ÉGLOGLE  347 

et  c  fagus  •  sont  apparentés,  ce  n'est  pourtant  pas  le 
même  arbre,  et,  comme  la  situation  est  dilférente,  il  n'y  a 
pas  de  raison  pour  croire  à  un  emprunt.  Le  hêtre,  dont  il 
est  ici  question,  est  du  reste  un  arbre  familier  à  Virgile, 
sous  l'ombre  duquel  il  s'est  sûrement  étendu  bien  des 
fois;  Virgile  n'avait  à  faire  d'emprunts  à  personne  pour  en 
parler  ^ 

Pour  écrire  «  Formosam.^  Amaryllida  »,  v.  5,  Virgile 
n'avait  pas  besoin  de  se  rappeler  que  Théocrite  avait  dit, 
Id.  III,  6,  et  IV,  38  :  «  ~Û  ^apteaa'  'AjiapuXXi  »,  bien  que  son 
Amaryllis  vienne  de  celle  de  Théocrite.  C'est  plutôt  un 
exemple  de  variation  d'épithètes.  Virgile  emploie  très  sou- 
vent le  mot  «  formosus  »;  mais  il  n'a  pas  traduit  l'épi- 
thète  chère  à  Théocrite  «  x«p'£i?  »• 

Il  est  possible  que  le  v.  7  sq.  :  «  illius  aram  Saepe  tener 
nostris  ab  ouilibus  imbuet  agnus  »  ait  été  influencé  par  le 

V.  5  de  l'Epigr.  I  :  «  Bcoixbv  6'  aljiaÇeï  xepab;  xpâ^o^  outoç  6 
(xàXo;  ».  Mais  l'emprunt  est  peu  important. 

Au  V.  9,  «  nie  meas  errare  boues...  »,  Virgile  s'est  copié 
lui-même  (Égl.  II,  21);  il  n'est  pas  douteux  qu'il  n'ait 
observé  de  ses  yeux  l'allure  errante  du  troupeau  qui  pait. 
Mais  le  mot  se  trouvait  déjà  dans  Théocrite,  Id.  IX,  4  :  «  Xoï 
jjLEv  àjia  pdffxotvTo  xal  èv  çt5X>.oifft  uXavwvTo  ».  Peut-être  a-t-il 
influencé  Virgile  dans  le  choix  du  sien. 

Je  ne  crois  pas  que  le  beau  vers  de  Mélibée,  v.  11  :  «  Non 
equidem  inuideo,  miror  magis  »  ait  le  moindre  rapport 
avec  [Moschos]  111,  113  sq.,  où  Fauteur,  après  avoir  rappelé 
que    Bion  est  mort  et  silencieux  sous   la  terre,  ajoute  : 

«  Taïç  N*j(içai<Ti   ô'  ïfioÇev  àel  tov  pdtTpa"/ov  aSeiv.  Toîç  6'  l'^io  ov 

çôovÉoifxt,  To  yàp  jxéXo;  où  xaXbv  aSst  ».  La  situation  est  absolu- 
ment différente  2. 

Les  «  gemellos  »  du  v.  14  peuvent  être  une  réminiscence 
de  r  u  atya...  SiôvjiaToxov  »  de  Tld.  1,  25;  il  n'est  pas  dou- 
teux que  toute  l'Égl.  I  n'ait  une  couleur  bucolique  très 
prononcée  et  qu'elle  n'ait  derrière  elle  les  lectures  appro- 
fondies que  Virgile  avait  faites  de  Théocrite. 

1.  Sur  les  répétitions,  v.  I  et  4  :  «  Tityre  tu  patulae...,  tu  Tityrc  », 
V.  7,  «  lUc...  illius...  »,  cf.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum...,p.  55  et  p.  38. 

2.  Le  rapprochement  s'évanouit  tout   à    fait,    si   l'on   corrige    avec 
Ahrons  :  «  llû;  ô'&yà)  où  90ovéot[xt;  ». 


J 


i 


348  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

Gebauer*  pense  que  les  v.  24-25  peuvent  provenir  de 

l'Odyssée,  2;,  v.  107  :  «  Ilaa-aaiv  S'ûuàpYJ  ye  ^nipr^  exeif,8e  {lÉTcoTca  w. 

Il  est  certain  qu'il  y  a  une  ressemblance  d'expression;  mais 
la  comparaison  appartient  à  Virgile.  De  la  répétition  des 
V.  30  sq.  ((  Galatea...  Galatea  »  il  rapproche  des  exemples 
analogues  deThéocrite*. 

Entre  les  v.  38  sq.  et  l'Id.  IV,  12  :  « Tal  SajxàXat  ô'a-jTov  {/.uxA- 
{i£vai  aîSe  ttoOîOvti  »  je  ne  vois  aucune  ressemblance.  Dans 
Théocrile  il  s'agit  d'un  troupeau  de  vaches  qui  regrettent 
leur  maître  absent  :  le  regret  de  la  nature  inanimée  pour 
Tityreest  une  simple  hyperbole  poétique.  Le  passage  qui 
se  rapprocherait  le  plus  de  celui  de  Virgile  est  peut-être 
<:elui  où  Bion,  I,  31  sq.,  associe  les  chênes,  les  fleuves  et  les 
sources  à  la  douleur  d'Aphrodite  qui  a  perdu  Adonis;  mais 
les  circonstances  sont  bien  diflférentes. 

Au  V.  45,  «summittitetauros  »  peut  provenir  de  rid.  IX,  3  : 

«  Môer/to;  poufftv  uipévxeç,  Oirb  o-:etpaio-:  ôè  Taûpto;  »,   «  'jç)iY)(i.t  » 

et  «  summittere  »  signifiant  ici  lâcher  à  la  suite  du  trou- 
peau. 

Entre  les  v.  51-2  et  l'Id.  VII,  136  sq.  :  «  xb  6'  èyruOev  Upbv  uSwp 
Nu{i?àv  il  avTpoio  xaxetêdjxevov  xeXdtpuÇe  »  il  n'y  a  d'autre  res- 
semblance que  l'épithète^,  «  Updv  »  =z  «  sacros  »;  mais 
-dans  Théocrite  cette  épithète  est  motivée  par  «  Nujxçàv  è^  àv- 
ipoio  »;  dans  Virgile  c'est  une  épithète  banale  qui  s'ap- 
plique à  toutes  les  sources.  Cf.  Géorg.^  IV,  319.  Il  n'y  a 
pas  de  raison  pour  croire  qu'il  l'a  prise  là  plutôt  qu'ail- 
leurs. 

Entre  le  bourdonnement  des  abeilles  sur  la  haie,  au  v.  55, 
•et  le  murmure  de  la  brise  dans  le  feuillage  du  pin,  Id.  I, 
1  sq.,  il  n'y  a  aucune  ressemblance. 

L'Id.  VII,  V.  141,  exprime  le  roucoulement  de  la  tourte- 
relle :  «  ëffTeve  xpuyaiv  ».  Ce  roucoulement,  Virgile  Pavait 
entendu  sur  sa  propriété;  il  a  sûrement  constaté  par  lui- 
même  combien  il  ressemblait  à  un  gémissement.  Le  mot 

1.  De  poetarum  graecorum...^  p.  252. 

2.  Jbid.,  p.  52.  Sur  le  v.  31,  «  pinguis...  caseus  »,  cf.  Quatenus  Vergitius 
in  epithetis...^  p.  10;  il  n'y  a  qu'une  similitude  sans  emprunt. 

3.  Cf.  Gcbaucr,  Quatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p.  6,  en  note  : 
«  Quin  col.  I,  52-59  colorom  traxerint  ex  id.  VII,  136-142,  mihi... 
non  est  dubium  ». 


< 


LA   PREMIÈRE  ÉGLOGUE  349 

dont  il  s'est  servi  a-t-il  été  influencé  par  celui  de  Théo- 
crite?  C'est  ce  que  nous  ignorons  *. 

L'adieu  de  Daphnis,  Id.  I,  v.  115  sq.,  aux  loups,  aux  cha- 
cals, aux  ours,  qu*il  ne  rencontrera  plus  dans  les  forêts,  n'a 
rien  à  faire  avec  le  v.  75  sq.,  où  Mélibée  ne  dit  pas  adieu  à 
ses  chèvres'.  Les  vaches,  dont  il  est  question  Id.  IX,  10  sq., 
qui  ont  été  précipitées  par  le  vent  du  S.-O.  du  haut  d'une 
roche,  où  elles  paissaient  l'arbousier,  et  qui  se  sont  tuées, 
n'ont  rien  à  voir  avec  les  chèvres  de  Mélibée;  toutefois 
l'expression  «  àirb  axomS;  »  a  quelque  rapport  avec  «  Du- 
mosa  de  rupe  »,  v.  76. 

L'hospitalité  rustique  offerte  par  Tityre  à  Mélibée  pour 
une  nuit,  v.  79  sq.,  ne  ressemble  que  bien  vaguement  à 
celle  que  Polyphème  propose  à  Galatéc,  Id.  XI,  44  sq.,  où 
celui-ci  oppose  à  l'agitation  de  la  mer  le  calme  de  sa  grotte 
entourée  par  une  végétation  luxuriante. 

Au  V.  80  les  mois  «  Fronde  super  uiridi  »  sont  bien  plus 
simples  que  la  description  prolongée  des  lits  d'herbage 
dont  il  est  question  dans  Tld.  Vil,  v.  67  sq.  Au  v.  81  «  pressi 
copia  lactis  »  est  une  simple  similitude  d'expression  avec 
«  iraxxàç  »  de  l'Id.  XI,  20. 

En  somme  Virgile,  dans  la  F°  Égl.,se  souvient  évidem- 
ment de  Théocrite,  qu'il  a  longuement  étudié,  et  il  en 
résulte  une  certaine  analogie  de  couleur  et  de  style;  mais 
ce  n'est  plus  là  cette  imitation  directe  et  patiente,  dont  les 
Égl.  précédentes  nous  avaient  donné  l'exemple.  Déjà,  dans 
i'Egl.  IV,  qui  est  d'une  teneur  toute  spéciale,  l'indépen- 
dance de  Virgile  se  manifeste  ;  elle  s'accentue  ici  très  vive- 
ment ^ 

1.  Schol.  Bern.  ad  I,  59  :  «  Proprie  de  turture  «  geraero  »  dicitur,  ut 
Plautus  ait  ». 

2.  Cf.  E.  Glaser,  P.  Vergilius  Maro  als  Naturdichter  und  Theist,  p.  88-89. 
Il  se  refuse  à  voir  au  v.  78  une  imitation  do  Théocrite,  V,  128;  le  cytise 
était  aussi  en  Italie  la  nourriture  des  chèvres. 

3.  E.  Glaser,  P.  Vergilius  Maro  als  Naturdichter  und  Theist^  p.  89  : 
«  Es  giebt  eben  Lcute  die,  wcnn  Vergil  in  seinon  OedichteD  einmal 
Biencn  am  honiptriefenden  Eichbaum  schwùrmen,  Tauben  ira  Neste 
girren,  Schwalben  zwitschern,  Ziegen  am  Fels  klcttern  und  Baumklco 
luttcrn  oder  Winzor  jodeln  lâsst,  glaubcn,  sic  miisson  sofort  bci  Theo- 
krit  diejenigen  Stellen  aufstobcrn,  wo  fthnlichcs  vorgehe,  um  die  Quelle 
zu  haben,  aus  wclcher  der  Rômcr  geschôpft  haben  musse.  »  La  vérité 
■c'est  que  Virgile   témoigne  d'une  grande  indépendance  en  ce  qui  con- 

20 


350  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES-  DE   VIRGILE 

Il  est  certain  que  le  v.  2  :  «  Siluestrem  tenui  musam 
meditaris  auena  »  offre  une  ressemblance  avec  Lucrèce,  IV, 
589  :  «  Fislula  siluestrem  ne  cesset  fundere  musam  ». 
Lucrèce  était  sûrement  à  cette  époque  un  des  auteurs  que 
Virgile  lisait  le  plus  assidûment  avec  l'intention  de  l'imiter. 
Il  ne  faut  pas  oublier  pourtant  que  le  sens  de  «  pastoral  » 
qu'il  donne  à  «  siluestris  »  est  caractéristique  de  ses  Églo- 
gués*. 

cerne  la  peinture  de  la  nature  ;  mais  il  y  a  un  certain  nombre  de  traits 
qui  lui  sont  communs  avec  Théocrite  et  en  pareil  cas  on  ne  sait  si  c'est 
l'observation  personnelle  ou  la  réminiscence  poétique  qui  a  été  pour 
lui  déterminante. 
1.  Cf.p.  454  sq. 


CHAPITRE   XI 


La  neuvième  Ëglogue. 


La  IXo  Églogue  est  de  forme  dramatique*.  Tandis  que  la 
r®,  très  différente  des  pièces  purement  littéraires  imitées 
de  Théocrite,  est  exclusivement  consacrée  à  des  événements 
intéressant  Virgile,  celle-ci  est  d'un  genre  mixte  :  d'une 
part  elle  nous  renseigne  sur  les  événements  qui  ont  immé- 
diatement suivi  ceux  auxquels  la  V  fait  allusion';  d'autre 
part  le  cadre  en  est  emprunté  à  la  VIP  Id.,  et  elle  com- 
prend des  morceaux  qui  sont  directement  imités  de  diffé- 
rentes Idylles^ 

Elle  est  d'un  caractère  strictement  bucolique^,  et  le  scé- 
nario en  est  très  simple.  Mœris,  un  homme  de  confiance 
de  Menalcas  qui  vient  d'être  dépouillé  de  son  bien,  porte 
deux  chevreaux  à  son  nouveau  maître  qui  habite  ia  ville. 
11  est  rejoint  en  chemin  par  un  autre  pâtre,  Lycidas,  et  il 

1.  Serv.  Danielin.,  ad  IX,  1  :  «  ...  dramatico  charactere  scripta  est  »  ; 
Schol.  Bem.,  Préanib.  de  l'Égl.  IX  :  «  Hoc  genus  carminis  ôpajxattxdv 
vol  (ii(JLr|Tixdv  dicitur  ». 

•2.  E.  Glaser,  P.  Vergilius  Maro  als  I^aturdichter  und  Theist,  p.  68  *• 
«  Der  âusscren  Form  der  bukolischcn  Gedichte  Theokrits  bcdionte 
sich  Vorgil  also  nicht  bloss  um  Hirtcnbilder  sondern  aucli  uni  Zcitbildcr 
darzustcllen  ».  W.  II.  Kolster,  p.  18*2  sq.  de  son  édition  :  «  Die  neunto 
Ekloge...  ist...  durch  eino  Roihe  von  Hinwcisungen  auf  Vergils  litora- 
rische  Thatigkoit  von  wcsentlichem  Interesse,  nicht  minder  fiir  die 
Lcbcnsgeschichto  des  Dichters  ». 

3.  Schol.  Bem.y  Prôamb.  do  l'Égl.  IX  :  «  llaec  ecloga  proprie  buco- 
licon  ». 


352  ÉTUDE    SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

lui  donne  des  nouvelles  de  la  triste  situation  de  Menalcas, 
qui  non  seulement  a  été  spolié,  mais  a  failli  être  tué. 
Lycidas  se  révolte  à  cette  pensée,  fait  l'éloge  du  talent 
poétique  de  Menalcas  et,  comme  preuve  de  ce  talent,  les 
deux  pâtres  citent  un  certain  nombre  de  ses  vers.  Lycidas 
voudrait  en  entendre  davantage;  mais  Mœris  est  pressé  de 
faire  sa  commission,  si  pénible  qu'elle  soit,  et  il  remet  Tim- 
patient  Lycidas  au  retour  prochain  de  Menalcas*. 

Voyons  d'abord  ce  que  cette  pièce  nous  apprend  sur  les 
malheurs  qui  ont  frappé  Virgile. 

Dans  la  T'Églogue  il  avait  introduit,  par  un  artiOce  qui 
donne  lieu  à  certaines  obscurités,  un  personnage  complexe, 
Tityre,  qui  tantôt  le  représente  et  tantôt  n'est  autre  qu'un 
vieil  esclave  qui  vient  d'obtenir  sa  liberté.  Ici  il  a  renoncé 
à  cet  artifice  —  non  pas  peut-être  qu'il  s'en  rcpenlit,  — 
mais  parce  que  la  situation  ne  le  comportait  point.  En 
effet,  le  vieil  esclave  est  resté  sur  la  propriété  de  son  maître  : 
Virgile  a  été  obligé  de  la  quitter.  Les  deux  personnages 
sont  donc  séparés  et  ne  peuvent  plus  être  confondus  en 
un  seul  ;  s'il  avait  donné  à  l'un  d'eux  le  nom  de  Tityre,  il  en 
serait  résulté  pour  le  lecteur  une  obscurité  désagréable.  11 
a  donc  désigné  ici  l'esclave  par  le  nom  de  Mœris;  quant  à 
lui,  il  a  pris  celui  de  Menalcas,  qui  lui  avait  déjà  servi  de 
pseudonyme  dans  la  V°  Églogue^.  Mœris  a  bien  des 
traits  communs  avec  Tityre,  de  sorte  que  la  persistance  du 
même  personnage  nous  autorise  à  croire  que  Virgile  avait 
en  réalité  sur  son  domaine  un  vieux  serviteur  dévoué,  et 
que  ni  Tityre  ni  Mœris  ne  sont  des  figures  en  l'air  inven- 
tées pour  la  circonstance  et  pour  des  besoins  poétiques. 
Mœris  est  un  homme  déjà  vieux,  v.  51  sq.;  c'est  un  servi- 
teur fidèle  :  s'il    est  demeuré  sur  la  propriété  que  son 

1.  Lavos,  Vergils  Eklogen  in  ihren  fJeziehimgen  zu  Daphnis  (Progr.  du 
gymn.  de  Lyck,  1893,  in-1,  8  p.),  donne  de  cette  Églogue  une  interpré- 
tation absurde.  Il  pense  que  Mœris  est  surpris  par  Lycidas  au  moment 
où  il  emporte  des  chevreaux  pour  son  propre  compte,  qu'il  essaie  do  se 
tirer  d'affaire  par  sa  présence  d'esprit  on  racontant  sur  lui-môme  et  sur 
son  maître  des  dangers  imaginaires,  que  les  vers  qu'il  cite  comme  de 
Virgile,  v.  26  sq.  et  39  sq.,  ne  sont  pas  de  lui,  et  que  Lycidas  s'en 
aperçoit.  Ce  Mocris  est  le  même  que  celui  do  la  VIII*  Égl.,  qui  s'appro- 
prie les  moissons  d'autrui..,,  etc.,  etc. 

2.  Cf.  Quintilien,  /;j*/i7.  orat.,  VIII,  6,  46. 


LA   NEUVIEME   ÉGLOGUE  353 

maître  a  dû  abandonner,  c'est  pour  le  servir  encore,  car 
il  n'aime  pas  le  nouveau  propriétaire,  et,  s'il  lui  porte 
des  chevreaux,  ce  n'est  pas  pour  son  plaisir,  c'est  qu'il  ne 
peut  faire  autrement  *,  v.  6.  Il  s'est  entremis  dans  les  évé- 
nements douloureux  qui  ont  frappé  son  mailre;  il  lui  a 
donné  un  bon  conseil  et  il  lui  a  sauvé  la  vie  en  même 
temps  que  la  sienne  propre,  v.  14  sq.  11  espère  bien  qu'il 
va  revenir,  et,  tant  qu'il  est  absent,  il  n'a  pas  le  cœur  à 
dire  des  vers,  v.  67.  Il  parle  de  la  propriété  comme  un 
vieux  domestique  qui  se  sent  chez  lui,  «  nostri...  agelli  »,  v. 
2  sq.,  des  vers  de  Virgile  comme  s'ils  étaient  les  siens, 
«  car'mina  nostra  ^  »,  v.  H  sq.  Le  Tityre  de  la  l'«  Égl.  est 
également  un  homme  âgé  et,  si  nous  ne  trouvons  pas  chez 
lui  l'expression  de  la  tendresse  de  Mœris  pour  son  maître, 
c'est  que  cela  était  impossible,  puisque  Tityre  est  en  même 
temps  le  maître  et  l'esclave.  Mais  c'est  peut-être  l'existence 
du  vieil  intendant  dévoué  qui  a  donné  à  Virgile  l'idée  du 
personnage  auquel  on  peut  dire  «  tua  rura  »,  I,  46,  comme 
s'il  était  le  véritable  propriétaire. 

Quant  à  Lycidas,  il  est  très  peu  déterminé.  C'est  un  jeune 
homme,  «  puer  »,  v.  66,  sans  doute  un  pâtre,  bien  qu'il 
ne  soit  pas  question  de  son  troupeau.  Il  doit  à  Théocrite 
d'aimer  Amaryllis,  v.  22,  et  d'être  passionné  pour  le  chant 
pastoral,  v.  64  sq.  Il  est  poète  lui-même,  mais  c'est  un 
débutant,  qui  ne  se  fait  pas  illusion  sur  son  talent,  v.  32  sq. 
En  revanche,  il  professe  pour  celui  de  Mcnalcas  une 
admiration  profonde,  v.  17  sq.  Déjà,  dans  la  V*  Égl., 
Menalcas  et  Mopsus  se  faisaient  de  grands  compliments, 
et  c'est  le  plus  jeune  des  deux  patres,  Mopsus,  qui  rece- 
vait les  plus  vifs  éloges;  ici  la  situation  n'est  pas  la  même, 
et  c'est  Menalcas  qui  récolte  toute  la  gloire. 

La  description  des  v.  7  sq.  complète  heureusement  ce 

1.  Le  mot  «  mittimus  w  no  peut  signifier  «  je  lui  porte  »  et  s'explique 
(le  la  façon  suivante.  Il  y  a  sur  le  domaine  de  Virgile  toute  une  «  familia 
rustica  »;  cf.  v.  4  «  ueteres..  coloni  ».  Dans  les  circonstances  actuelles 
on  a  tenu  conseil  et  on  a  jugé  à  propos  d'envoyer  des  chevreaux  au 
nouveau  propriétaire.  C'est  Mœris  qui  a  été  chargé  de  la  commission, 
peut-être  parce  qu'il  s'occupait  spécialement  des  troupeaux,  et  actuel- 
lement il  s'en  acquitte. 

2.  E.  Glaser,  ad  v.  2  :  «  nostri...  agelli  »  «  unsres  Gutchens  wie,  v.  H, 
«  nostra...  carmina...  »  dio  Sprache  treuherzigor  Anhanglichkeit. 

20. 


354  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   MRGILE 

que  nous  savons  de  la  propriété  de  Virgile  *.  Lycidas 
parle  d'essaims  d'abeilles,  v.  30  ;  il  en  est  question  dans 
la  V°  Égl.,  V.  54;  si  l'on  compare  la  mention  des  vaches 
faite  au  v.  31,  à  celle  des  v.  9,  33,  45  de  l'Égl.  I,  on  en 
conclura  que  sur  la  propriété  de  Virgile  on  en  élevait  réel- 
lement —  ce  qui  rend  assez  étonnant  que  dans  ses  pièces 
littéraires  les  bouviers  ne  jouent  pas  le  même  rôle  que 
chez  Théocrite.  «  Nostri...  agelli  »,  v.  2  sq.,  correspond  assez 
bien  à  «  Et  tibi  magna  satis  ».  Les  pâtres  de  la  T*  Égl.  vont 
à  la  ville  vendre  leurs  agneaux,  v.  21  ;  ici  Mœris  porte  des 
chevreaux  au  nouveau  propriétaire.  H  est  possible  que 
Virgile  possédât  une  maison  à  la  ville,  et  que  l'usurpateur 
s'en  soit  emparé  en  même  temps  qu'il  revendiquait  le 
domaine  rural.  Ce  n'est  là  qu'une  hypothèse. 

La  IX®  Égl.  confirme  ce  que  nous  savons  par  la  I*"»,  à 
savoir  que  Virgile,  menacé  de  perdre  son  bien,  l'a  pour- 
tant conservé,  v.  10  sq.  ^.  Que  s'est-il  passé  depuis?  Ce 
maintien  en  possession  a  été  connu  dans  le  pays;  mais,  si 
on  pèse  les  termes  dont  se  servent  Lycidas,  v.  7  :  «  Certc 
equidem  audieram...  »  et  Mœris,  v.  11  :  «  Audieras  et 
fama  fuit  »,  il  ne  semble  pas  que  la  chose  ait  jamais  pris 
les  proportions  d'un  événement  absolument  certain,  et 
que  tout  le  monde  ait  pu  vérifier.  On  en  a  bien  parlé  au 
milieu  du  bouleversement  universel;  mais  la  dépossession 
est  venue  si  vile  que  l'on  s'est  à  peine  aperçu  que  Virgile 
avait  reçu  une  garantie  contre  le  sort  commun.  Elle  paraît 
s'être  opérée  de  la  façon  suivante  :  l'individu  auquel  était 
échu  le  domaine  de  Virgile,  «  Aduena  nostri...  possessor 
agelli  »,  V.  2  sq.,  fit  valoir  ses  droits  qui  résultaient  du 
partage,  et  il  les  fit  valoir  juridiquement  en  prononçant 
la  formule  solennelle  :  u  Haec  mea  sunt  »,  v.  4  3,  ensuite 

1.  Cf.  p.  331  sq.  «  Qua  so  subducerc  colles  Incipiiint...  »,  IX,  7  sq., 
paraît  devoir  Hre  mis  en  rapport  avec  I,  56,  «  alla  sub  rupe  ». 

2.  A.  Foilchenfold,  Ueber  die  Tendenz...,  p.  29'2  :  «...  in  der  I  Kkloge 
ist  nicht  der  Dank  fur  die  restitutio  des  verlorenen  Bositzes,  sondern 
fur  die  servatio  des  gefahrdeten  Dichtergutes  crhalten  ». 

3.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  113  :  «  Ein  Soldat  nahm  seine  Bcsilzungoder 
Teilo  derselbcn  mit  der  Formel  *  haoc  mea  sunt  »  als  sein  Eigcntura 
in  Anspruch.  Die  solenno  Formel  lasst  darauf  schliesscn,  dass  die 
iDanspruchnahmo  im  Wege  cines  Prozessos  crfolgt  ist.  »  Le  fait  qu'il  y 
eut  une  action  judiciaire  no  semble  pas  douteux. 


LA   NEUVIÈME  ÉGLOGUE  335 

de  quoi  il  ne  restait  plus  à  Tancien  propriétaire  qu'à  s'en 
aller.  Virgile  n'accepta  pas  Tinjonclion  et  il  recourut  à  la 
justice;  il  intenta  un  procès  ou  il  accepta  celui  qu'on  lui 
faisait,  «  liles  >»,  v.  14;  nous  ignorons  devant  quelle  juri- 
diction fut  portée  raffaire.  Elle  ne  suivit  pas  son  cours 
régulier;  au  lieu  d'attendre  qu'on  lui  donnât  gain  de  cause, 
l'adversaire  de  Virgile  se  porta  contre  lui  à  des  voies  de 
fait,  presque  à  un  meurtre.  A.  quel  moment  et  dans  quelles 
circonstances?  Virgile  ne  nous  le  dit  pas.  Devant  cette  agres- 
sion, qui  paraît  s'être  adressée  également  à  lui,  Mœris  prit 
peur;  il  conseilla  à  son  maître  de  céder,  ce  qui  fut  fait;  il 
ne  semble  pas  que  les  mots  «  quacumque  nouas  incidere 
lites  »  puissent  être  entendus  autrement  que  de  la  façon 
suivante  :  Virgile  renonça  à  soutenir  ses  prétentions  devant 
la  justice;  il  conclut  avec  son  adversaire  un  accord  tel 
quel.  On  ne  voit  pas  en  effet  qu'après  l'attentat  l'usurpa- 
teur se  soit  installé  de  vive  force  sur  le  domaine  do  Virgile, 
et  que  ce  soit  pour  se  dérober  à  des  violences  immédiates 
que  celui-ci  se  soit  enfui  à  Rome.  Virgile  répondit  à  la  vio- 
lence par  une  transaction,  dont  malheureusement  nous 
ignorons  les  termes;  si  nous  envisageons  les  possibilités, 
il  est  probable  qu'il  demanda  un  délai  sous  un  prétexte 
quelconque,  délai  pendant  lequel  son  adversaire  devait 
jouir  des  revenus  de  la  propriété  contestée,  sans  pourtant 
en  prendre  possession;  il  comptait  bien  profiter  de  ce 
délai  pour  aller  à  Rome  se  faire  rendre  justice;  s'il  n'obtint 
rien,  c'est  que  peut-être  il  avait,  pour  obtenir  du  temps, 
cédé  sur  le  principe  et  qu'Octave  ne  jugea  pas  à  propos 
de  revenir  là-dessus.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  la 
situation  que  nous  représente  la  IX*  Égl.  n'a  pas  l'air  de 
représenter  une  solution  définitive.  Virgile  n'est  plus  sur  sa 
propriété  et  le  soldat  n'y  est  pas  encore.  Les  domestiques 
servent  momentanément  le  nouveau  maître,  mais  le  retour 
du  propriétaire  véritable  ne  fait  point  pour  eux  le  moindre 
doute,  V.  67. 

Comment  les  choses  en  sont-elles  venues  à  ce  point? 
Virgile  est  sobre  de  renseignements  là-dessus  :  il  semble 
pourtant  qu'il  laisse  entrevoir  la  vérité.  Octave  lui  avait 
donné  une  garantie;  il  est  assez  vraisemblable  qu'il 
expédia  des  ordres  en  conséquence  au  gouverneur  de  la 


356  ETUDE   SUR  LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

Cisalpine,  à  Varus.  Mais,  en  Cisalpine,  les  vétérans  se 
considéraient  comme  les  maîtres  et  se  réclamaient  du 
droit  du  plus  fort,  «  tela  inter  Martia  »,  v.  12.  H  ne  semble 
pas  que  Varus  put  ou  voulut  exercer  son  autorité;  il 
régnait  une  espèce  d'anarchie  :  «  quoniam  Fors  oninia 
uersat  »  ;  Virgile  se  trouva  donc  isolé  et  sans  appui.  Il  fut 
contraint  de  céder;  il  croyait  ne  le  faire  que  momenta- 
nément; ses  espérances  de  retour  ne  purent  se  réaliser. 

Voyons  maintenant  ce  que  disent  les  commentateurs 
de  toute  TaiTaire  ;  la  méthode  consiste  à  ne  pas  attribuer 
d'importance  aux  renseignements  qui  dérivent  du  texte 
lui-même,  à  repousser  ceux  qui  sont  en  contradiction 
avec  le  texte,  à  discuter  ceux  qui  paraissent  dériver  d'une 
autre  source  que  les  vers  de  Virgile  et  qui  ne  les  contre- 
disent pas. 

Suétone-Donat,  20,  ne  parait  pas  en  savoir  plus  long 
que  ce  que  contient  le  texte  de  Virgile  :  «  ...aduersus 
ueterani  cuiusdam  uiolcntiam,  a  quo  in  altercatione  litis 
agrariae  paulum  afuit  quin  occideretur  ».  Il  connaît  le 
procès  et  'il  ne  mentionne  pas  le  nom  du  vétéran. 
M.  Sonntag  ^  prend  le  mot  «  allercatio  »  dans  un  sens 
juridique. 

Dans  Servius,  ad  Ecl.  IX,  1,  il  n'est  pas  question  du 
procès  :  «  Vergilius  postquam  paene  occisus  est  ab  Arrio 
centurione,  Romam  reuertens,  mandauit  procuratoribus 
suis  ut  tuerentur  agros  et  ad  praesens  obsequerentur 
Arrio  ».  La  situation  est  à  peu  près  celle  que  nous  repré- 
sente la  IX*  Égl.  Celle-ci  ne  dit  pas  que  ce  soit  à  Rome  que 
Virgile  se  soit  réfugié;  mais  ce  ne  peut  guère  être  ailleurs. 
Quant  au  nom  du  centurion  Arrius,  nous  le  devons  à  Ser- 
vius; c'est  là  un  détail  emprunté  à  une  source  autre  que 
Virgile  ;  malheureusement  nous  ignorons  laquelle.  Oa 
remarquera  que  Servius  est  muet  sur  le  lieu  et  sur  les  cir- 
constances de  l'attentat.  Il  paraît  en  savoir  davantage  dans 
le  préambule  du  Commentaire  sur  les  Bucoliques,  p.  3  : 
«  Ad  quem  accipiendum  profectus,ab  Arrio  centurione,  qui 
eum  tenebat,  paene  est  interemptus,  nisi  se  praecipilasset 
in  Mincium  :  unde  est  allegoricos  ipse  aries  etiam  nunc 

1.  op.  laud.y  p.  114. 


LA    NEUVIÈME   ÉGLOGUE  337 

uellcra  siccat  ».  11  y  a  dans  ce  passage  une  inexactitude,  à 
savoir  qu'après  son  premier  voyage  à  Rome,  Virgile  trouva 
Arrius  installé  dans  sa  propriété  ;  la  première  Églogue  nous 
montre  au  contraire  qu'il  y  rentra  sans  difficulté.  Un  trait 
inquiétant,  c'est  la  mise  en  relation  du  saut  dans  le 
Mincio  avec  l'aventure  du  bélier  de  l'Egl.  111,  v.  95,  cf. 
Serv.  ad  h.  /.  ;  on  serait  tente  d'admettre  qu'il  n'a  été 
inventé  que  pour  expliquer  allégoriquement  ce  vers  *. 
Mais  cela  n'est  pas  certain.  Il  est  possible  que  le  saut  dans 
le  Mincio  remonte,  à  une  source  historique,  et  qu'un  com- 
mentateur imbécile  ait  cru  voir  une  allusion  à  ce  fuit  dans 
le  V.  95  de  la  111'  Égl.  Si  l'on  adopte  la  version  la  plus 
complète  de  Servius,  l'attentat  d'Arrius  eut  lieu  sur  la 
propriété  même  de  Virgile,  que  celui-ci  envahit  à  main 
armée.  Virgile,  pour  échapper,  dut  traverser  le  Mincio  à  la 
nage  *. 

Le  Servius  Danielin.^  ad  IX,  I,  nous  présente  une  autre 
version  :  «  Sane  alii  ordinem  huius  eclogae  ita  exponunt  : 
cum  inmunitatem  agrorum  Vergilius  impetrasset,  lis  est 
exorta  de  linibus  inler  eum  et  eos,  qui  in  proximo  agros 
acceperant  :  ex  quibus  Clodius  quidam  dixit,  se  pmnem 
litem  amputaturum  interfecto  Vergilio.  Quem  poeta  stricto 
gladio  se  insequentem  fugit  in  tabernam  carbonariam.  Et 
beneficio  institoris  ex  alla  parte  emissus,  seruatus  est.  » 
Ici,  conformément  au  texte  de  Virgile,  il  est  question  du 
procès,  et  Virgile  ne  trouve  pas,  en  rentrant  chez  lui,  un 
intrus  installé  sur  ses  terres,  ce  qui  est  plus  conforme  à 
la  réalité.  Mais  le  procès  a  pour  origine  une  question  de 
limites  avec  des  voisins.  On  se  demande  si  Virgile  aurait 
risqué  sa  vie  pour  une  contestation  pareille.  L'agresseur 
n'est  plus  le  centurion  Arrius,  mais  un  certain  Clodius. 
L'attentat  n'a  pas  lieu  sur  le  domaine  de  Virgile,  mais, 
soit  au  village  d'Andes,  soit  à  Mantoue,  puisque  celui-ci 

1.  W.  II.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  185  :  «  Dio  Sago  der  Dichtcr 
habe  sich  schwimmcnd  gercttot  verrat  sich  durch  ihre  Berufung 
auf  III,  95,  ipse  arics  ctiam  nunc  vellera  siccat,  selbst  als  cino  Erdich- 
tung  ». 

2.  Cette  version  est  représentée  dans  les  Scholia  Bernensia,  ad  III,  95  : 
«  Quidam  Virgilium  intcrfici  uoluit;  is  uero  transnato  fluuio  uix  potuit 
uostitus   cuadero  ibique  uestom  suam  in  ripa  contraposita  siccauit  ». 


358  ÉTCDE  SCR  LES  BCCOUQUES   DE  VIRGILE 

trouTe  soa  salut  daas  la  boutiqae  d'an  charbonnier.  Il  ne 
s*agit  plus  d'une  invasion  à  main  armée  sur  la  propriété 
de  Virgile,  mais  d'une  discussion  ayant  dégénéré  en  voies 
de  fait  à  un  moment  où  les  deux  adversaires  se  sont 
trouves  en  présence  *. 

Ces  deux  versions  remontent  évidemment  à  deux  sources 
différentes  que  nous  ne  connaissons  pas;  nous  n'avons  pas 
de  raison  décisive  pour  adopter  Tune  plutôt  que  l'autre. 

n  semble  que  nous  en  trouvions  une  troisième  dans  le 
Pseudo-Probus,  p.  5  sq.  :  «  Vndc  factum  uti  Vergilius 
quoque  agros  amitterct,  quos  sexagiota  ueterani  acci- 
perent.  Sed  insinuatus  Augusto  per  Cornelium  Gallum, 
condiscipulum  suum,  promeruit,  ut  agros  suos  reciperet, 
et  eo  facto  concitauerat  in  se  ueteranos  adeo,  ut  a  Milieno 
(V  llileno)  Toroae  primipilario  paene  sit  interfectus,  nisi 
fugisset,  ut  contestatur  ipse...  »  Le  partage  de  la  pro- 
priété de  Virgile,  qui,  nous  le  savons  par  lui-même,  n'était 
pas  grande,  entre  soixante  vétérans,  paraît  absurde. 
Quant  au  nom  du  centurion,  il  semble  bien  que  ce  soit 
une  corruption  de  «  Arrio  cenlurione*  »;  de  sorte  que  ce 
renseignement  se  rattache  à  la  version  de  Servius. 

Examinons  maintenant  dans  quel  but  Virgile  a  écrit  sa 
IX«  Égl.,  et  pourquoi  il  l'a  faite  telle  que  nous  l'avons. 

Il  n'est  pas  admissible  qu'il  Tait  composée  uniquement 
avec  une  intention  de  curiosité  rétrospective  et  pour  con- 
server à  la  postérité  le  souvenir  d'événements  qui  avaient 
eu  pour  lui  une  si  grande  importance.  Elle  devait  lui 
servir  à  seconder  les  démarches  qu'il  avait  entreprises 
pour  arriver  à  une  restitution.  Considérée  à  ce  point  de 
vue  elle  s'éclaire  d'un  jour  tout  nouveau.  Si  la  I^®  est  un 
remerciment,  Ja  seconde  est  une  réclamation  et  c'est  une 

1.  Cotte  version  est  représentée  dans  les  SchoUa  Bern.,  Préamb.  de 
i'I*îgl.  IX,  où  Virgile  est  donné  comme  possédant  une  terre  en  commun 
avec  Claudius,  ad  IX,  1  et  2,  où  elle  est  opposée  à  la  version  d'Arrius  : 
«  Aduena^  idest  Cladius,  non  ut  alii  Varuni  uel  Arium  centurionem 
dicunt  »,  3  et  25,  ad  III,  93.  Ailleurs  le  commentateur  flotte  entre  Clo- 
diiiH,  Arrius  et  même  Varus  (ce  qui  est  absurde)  :  ad  IX,  6  :  .<  Hos  ilti, 
Clad'o  uel  Ario  »  ;  12  :  «  Tela  tn/cr  J/ar/Za  idest  inter  uim  militareni,  hoc 
OKt  turaultum  Vari  vol  Clad;i  >»  ;  14  :  «  ...litcs,  militarcs  uel  lites,  Cladii 
uol  Vari  do  agro  communi,  qui  uolebat  Virgilium  occidere  ». 

2.  G.  Thilo,  P.  Veri/ili  Maronis  Carmîna,  p.  x,  note  25. 


LA  NEUVIEME   EGLOGUE  359 

réclamation  faite  avec  beaucoup  (Inhabileté.  Elle  est 
exempte  de  toute  récrimination  ^  Virgile  aurait  pu  se 
plaindre  qu'Octave,  en  lui  faisant  une  promesse  formelle, 
n'eût  pas  pris  les  mesures  nécessaires  pour  qu'elle  eût  un 
résultat  déGuitif.  Il  aurait  pu  se  plaindre  que  les  auto- 
rités locales  en  eussent  tenu  si  peu  de  compte  et  ne  lui 
eussent  point  prêté  main-forte.  Il  se  garde  bien  de  le 
faire  :  ce  qui  prouve  qu'il  compte  toujours  sur  ses  protec- 
teurs et  qu'il  ne  veut  point  les  désobliger.  Il  aime  mieux 
mettre  tout  sur  le  compte  d'un  état  de  trouble  excessif  et 
de  violence,  dont  personne  n'est  responsable,  et  que  les 
dépositaires  de  l'autorité,  quels  qu'ils  soient,  ont  tout 
intérêt  à  réprimer.  S'il  reste  dans  le  vague,  c'est  qu'il 
n'écrit  nullement  pour  nous  renseigner,  qu'il  ne  veut 
accuser  ni  compromettre  personne,  parce  qu'il  a  encore 
besoin  de  tout  le  monde. 

Tout  le  début  de  la  pièce  est  fait  pour  rendre  Virgile 
sympathique,  pour  attirer  la  pitié  sur  sa  triste  situation'. 
U  a  été  dépouillé  par  un  étranger,  «  aduena  »,  v.  2,  expres- 
sion atténuée,  qui  rappelle  le  «  impius...  miles  »  de  i'Égl.  I, 
70;  on  sent  que  Virgile  n'a  plus  autant  son  franc  parier 
et  qu'il  ménage  ses  mots;  l'injustice  n'en  est  pas  moins 
nettement  signalée.  Jamais  il  n'avait  cru  qu'une  pareille 
spoliation  pût  l'atteindre,  «  quod  numquam  ueriti  sumus  »  ; 
il  y  a  dans  cet  aveu  une  sorte  de  mea  culpa;  il  semble 
que  Virgile  ait  été  trop  confiant,  qu'il  n'ait  ouvert  les  yeux 
qu'à  la  dernière  minute,  trop  tard.  Il  est  possible  qu'il  ait 

1.  A.  Przygode,  Op.  laud.^  p.  31  :  «  Vcrgilius...,  quom  ecl.  I  pro  agro 
servato  gratias  agere  vidimus,  ccl.  IX  se  agro  pulsum  esse  qucritur  et 
causam,  cur  in  agro  romanere  non  potucrit,  cam  dicit,  quod  carmina 
in  tumultu  bclli  nihil  valeant.  Non  igitur  ci,  cuius  gratia  cum  adliuc 
scrvavcrat,  illud  crimini  dat  aut  vitio  vertit,  scd  por  solas  belli  vicissi- 
tudincs  cfTectum  csso  apcrlo  déclarât.  »  Cf.  A.  Fcilchonfeld,  Op,  laud., 
p.  23  ;  Ueber  die  Tendenz..,  p.  -293  sq.  :  «  Der  Dichtcrbonuilit  sich  durchaus, 
don  Umsturz  dcr  Vcrhâltnisse...  nicht  Personon,  auf  deren  Versprcchun- 
gcn  er  gcbant,  fur  sein  Unglûck  vcrantwortlich  zu  niaclien  ;  er  sucht  vicl 
richtiger  durcli  Ilinwois  auf  ncue  dichterischc  Lcistungen  die  Gunst 
der  Machthabcr  ncucrdings  zu  gcwinncn,  statt  an  frùhere  Vcrheissun- 
gcn  aufdringlich  zu  mahncn  ». 

2.  V.  2,  le  ton  do  Mœris  est  extrômemont  pathétique  ;  «  O  Lycida  » 
répondant  à  «  Mocri  »  montre  qu'il  est  en  proie  à  une  vive  émotion.  Cf. 
Égl.  I,  V.  1  sq.  :  «  Tityre...  »  «  O  Melibocc...  ». 


À 


'À 


360  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

été  endormi  par  des  assurauces  qui  ne  se  réalisèrent  point. 
En  tout  cas,  c'est  un  retour  mélancolique  sur  la  belle  indiffé- 
rence que  donnait  jadis  àTityresa  situation  privilégiée.  La 
spoliation  a  été  opérée  à  Tégard  d'un  petit  propriétaire 
«  agelli  »,  V.  3;  cite  est  d*autant  plus  condamnable.  Elle 
a  été  impudente  :  on  a  employé  des  formules  juridiques 
pour  mettre  à  la  porte  les  anciens  propriétaires,  v.  4,  et 
ceux-ci  sont  dans  une  situation  déplorable  :  «  uicti, 
tristes...  »,  v.  5,  ne  trouvant  pas  la  protection  à  laquelle 
ils  ont  droit.  Virgile  avait  une  promesse;  on  n'en  a  pas 
tenu  compte.  La  violence  brutale  règne,  v.  11.  La  déposses- 
sion n'a  pas  suffi;  on  serait  allé  jusqu'à  Tassassinat,  si  la 
victime  n'avait  point,  par  esprit  de  conciliation,  aban- 
donné ses  droits.  Tout  ce  début  est  donc  conçu  de  façon  à 
exciter  au  plus  haut  point  la  compassion,  à  représenter  la 
spoliation  comme  une  chose  abominable  et  par  conséquent 
à  préparer  la  voie  à  une  réparation. 

Quel  rapport  y  a-t-il  entre  ce  début  et  le  corps  même 
de  la  pièce?  La  transition  nous  est  fournie  par  les  v.  17-20 
de  Lycidas  :  ces  vers  sont  destinés  à  augmenter  l'indigna- 
tion que  nous  fait  ressentir  l'attentat  contre  Virgile  *.  Vir- 
gile n'est  pas  le  premier  venu,  c'est  le  poète  bucolique 
par  excellence;  on  était  assez  accoutumé,  à  cette  époque, 
aux  violences  contre  les  personnes,  pour  ne  pas  y  faire 
grande  atlenlion.  Mais  la  mort  d'un  écrivain,  qui  était 
déjà  l'honneur  des  lettres  latines,  eût  été  une  perte  irré- 
parable, et  c'est  là  ce  que  Virgile  met  en  lumière.  L'allu- 
sion aux  v.  20  sq.  et  40  sq.  de  la  V®  Égl.  semble  prouver 
qu'il  la  considérait  comme  ce  qu'il  avait  fait  de  mieux  dans  la 
poésie  pastorale,  et  cette  allusion  est  une  préparation  aux 
citations  qui  remplissent  le  reste  de  la  pièce.  J'ai  remarqué, 
en  étudiant  la  1'°  Egl.,  que  Virgile  n'attribuait  le  succès 


1.  A.  Foilchcnfold,  Ueber  die  Tendenz  der  neuntcn  Ekloge  Vergils  und 
ihren  Ziinammenhaiig  mit  dfr  ersten  und  sechsten^  p.  289  :  «  Der  Gedanke 
an  die  Mogliclikoit  cincs  solchcn  Vcrlustes  fuhrt  zu  lobcnder  Erwàhnung 
dor  jiin^'sten  poetischon  Leistunfjen  des  Vertrichonon  »  :  p.  290,  il  croit 
que  Virgile  veut,  on  attirant  la  pitié  sur  les  mauvais  traitements  qu'il  a 
subis,  en  faisant  allusion  à  ses  productions  poétiques  existant  déjà  ou  à 
venir  et  on  particulier  par  la  glorification  spéciale  do  Varus,  déterminer 
Varus  ou  César  à  le  tirer  du  malheur  où  il  est  plongé. 


LA  NEUVIEME   EGLOGUE  361 

de  sa  démarche  à  rintervention  d'aucun  de  ses  protec- 
teurs, mais  à  la  volonté  directement  exprimée  d'Octave. 
Les  raisons  de  cette  décision  ne  sont  pas  indiquées  dans  la 
l'^  Égl.,  mais  elles  sont  mentionnées  dans  la  IX®,  v.  10  : 
«  Omnia  carminibus  uestrum  seruasse  Menalcan  ».  C'est 
donc  comme  poète  que  Virgile  a  été  exempté  du  sort  com- 
mun; Octave  n'a  pas  voulu  qu'un  homme  de  talent,  qui 
avait  déjà  une  grande  réputation,  fût  réduit  à  la  misère. 
Ces  «  carmina  »,  dont  il  est  question  ici,  ne  sauraient 
représenter  la  I"**^  Égl.,  qui  est  un  remerciment  composé 
une  fois  la  faveur  obtenue.  Virgile  ne  fait  aucune  allusion 
à  une  demande  en  vers,  qu'il  aurait  adressée  à  Octave  et 
qui  aurait  touché  celui-ci.  Donc  ces  «  carmina  »  sont  juste- 
ment ceux  que  nous  possédons,  c'est-à-dire  les  Bucoliques 
elles-mêmes*.  Les  Églogues  avaient  consacré  le  renom 
de  Virgile  comme  poète;  c'est  à  cause  d'elles  qu'Octave 
accorda  à  leur  auteur  le  privilège  qu*il  sollicitait.  Le 
moyen  qui  avait  réussi  une  fois  était  tout  indiqué  pour  la 
seconde  :  la  seule  recommandation,  que  Virgile  pouvai 
invoquer,  étant  son  talent  de  poète,  il  a  voulu  en  donner 
des  preuves  en  citant  des  spécimens  de  son  savoir-faire  2. 
Les  morceaux  qu'il  a  insérés  dans  cette  pièce  ont  pour  but 
de  replacer  Octave  dans  l'état  d'esprit  qui,  une  première 
fois,  lui  avait  dicté  une  décision  si  favorable.  Dès  lors  le 
plan  de  la  IX®  Egl.  est  parfaitement  net  et  l'unité  visible. 
Virgile  commence  par  provoquer  la  pitié  qui  s'attache  aux 

1.  A.  Fcilchcnfeld,  Ueber  die  Tendenz...^  p.  203,  en  note,  montre  qu'il 
paraît  ressortir  de  I,  9-10,  que  les  poésies  bucoliques  de  Virgile  furent 
pour  lui  le  motif  du  traitement  do  faveur  obtenu. 

2.  "W.  H.  Kolstor,  dans  son  édit.,  p.  18-4  :  «  Was  den  Inhalt  dcr 
Dichtung  anbclangt,  so  kônncn  wir  nicht  zweifeln  dass  dicselbo  die 
Tendenz  bat,  auf  die  Bedcutsamkeit  des  Dichters  fiir  die  aufblithcndo 
Literatur  und  die  Anerkcnnung,  die  er  vielfach  finde,  hinzuweisen  ». 
Krause,  Op.  laud.,  p.  24  sq.  :  «  tota  ecloga  nona  sic  comparata  esse 
videtur  ut  poeta,  Auguste  adhuc  ignotus,  eius  clementiae  se  commen- 
daret  indicaretque  quae  natura  poesis  suae  esset  quamque  varias  rcs 
posset  tractare.  Se  non  modo  pastorum  condicionos  simplicissimas  (v.  2:^) 
•et  amores  (v.  39)  sed  etiam  maximas  res  (v.  27  et  46)  intra  poesis  suae 
finis  pcrsequi  posse  vult  demonstraro  ».  A.  Fcilchenfeld,  Op.  laud.,  p.  23  : 

«  Qui  quid  meliore  vitae  condicione  usus  in  bucolica  poesi  profecerit  ut 
exemplis  perspicuum  reddat,  varia  carminum  fragmenta  et  ex  Theocrito 
j,ranslata  (23  sq.  39  sq.)  et  ad  suae  aetatis  res  spectantia  (27  sq.  16  sq.) 
huic  eclogae  inscrit  ». 

ÉTUDE   SUR    LES   BUCOL.   DE   VIRGILE^  2] 


362  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

victimes  de  la  violence  ;  il  enchérit  dans  la  suite,  en  mon- 
trant que,  cette  fois,  la  victime  n'est  pas  ordinaire,  qu'il 
s'agit  d*un  grand  écrivain  faisant  honneur  à  son  siècle  et 
dont  la  disparition  ou  Tamoindrissement  serait  une  sorte 
de  malheur  public. 
^,  Les  morceaux  qui  figurent  dans  la  IX^  Égl.  n*ont  pas  de 

lien  entre  eux  et  ne  sont  rapprochés  que  par  la  fantaisie 
des  interlocuteurs.  Ils  ne  paraissent  pas  être  contempo- 
rains de  la  IX*^  Egl.  *.  Nous  en  sommes  sûrs  au  moins 
pour  deux  d'entre  eux.  Ils  ne  sont  pas  tous  de  la  même 
époque  et  ils  n*ont  pas  été  composés  en  vue  de  la  pièce 
dans  laquelle  ils  sont  introduits.  Ce  sont  des  vers  que  Vir- 
gile avait  dans  ses  papiers,  qu'il  n'avait  pas  publiés  et 
pour  lesquels  il  a  trouvé  postérieurement  un  cadre  conve- 
nable en  s'inspirant  de  la  Vll°  Id.  de  Théocrite.  Déjà  nous 
avons  vu  que  la  VP  Égl.  était  faite  de  fragments  sans  lien 
entre  eux,  que  Virgile  avait  peut-être  écrits  séparément  et 
dont  il  a  constitué  le  chant  de  Silène.  Il  avait  donc  eu 
déjà  recours  à  ce  procédé.  Ce  qui  le  justifie  ici,  c'est 
que  la  IX®  Égl.,  étant  une  pièce  de  circonstance,  a  dû  être 
composée  assez  vite.  Virgile  n'avait  ni  le  temps  ni  peut-être 
le  calme  nécessaire  pour  chercher  du  nouveau;  comme  il 
voulait  donner  des  échantillons  de  son  talent  dans  des  sens 
divers,  il  a  pris  ce  qu'il  avait  sous  la  main.  Il  est  bien  pos- 
sible qu'une  arrière-pensée  littéraire  ait  agi  dans  la  même 
direction  que  les  besoins  du  moment.  Virgile  était  arrivé 

l.  f  G.  Thilo,  N.  Jahrb.  f.  Phil.  u.  Paed.,  t.  CIL,  p.  302,  note  7  : 
«  So  werden  v.  27-29  an  Varus  und  v.  46-50  an  Octaviau  erst  mit  dieser 
ecloge  entstanden  sein;  v.  23-25  und  39-43  kônnten  bestandthcilo 
frûher  gedichtcter,  jedoch  nicht  verôffentlichter  lieder  sein  ;  abcr  ebonso 
môglich  ist  es,  dasz  auch  sie  erst  damais  gcmacht  sind  ».  O.  Kibbeck,. 
Prolegomenay  p.  1  sq.,  pense  que  23  sq.  et  39  sq.  sont  antérieurs  à  la 
IX"  Égl.;  mais  on  ne  saurait  dire  de  combien.  Pour  ^  sq.  la  date  est 
fixée  par  l'apparition  do  l'étoile.  R.  Bitschofsky,  Op.  laud.,  p.  4  :  «  Insunt 
in  ecloga  nona  particulae  quaedam  aliorum  carminum,  qnae  iavciiis 
poeta  aut  non  perfccerat  aut,  quod  mihi  verisimillus  videtur,  non  cdi- 
dorat.  Quippe  quae  potius  exercitationis  gratia  composuissct.  »  A.  Przy- 
godo  est  d'un  autre  avis  ;  il  croit  quo  TÉgl.  est  adressée  à  Vanis  e\  il 
ajoute,  Op.  laud.,  p.  35  :  «  Vergilius  videtur,  quantum  seu  imitandis  seu 
invenicndis  carminum  argumentis  valeret,  Varo  exemplis  illis  osteodero 
eiusque  gratiam  sibi  pararo  voluisso  :  quod  si  vcrum  est,  illa'  carmina 
eam  ipsam  ob  causam,  ut  in  liac  ecloga  proferantur,  a  Vcrgiiio  tuni 
dcmum  facta  ncquo  iam  pridem  foras  data  esse  consoctarium  fit  ». 


LA   NEUVIÈME   ÉGLOGUE  363 

au  terme  de  sa  carrière  bucolique;  il  a  fallu  une  occasion 
particulière  pour  qu'il  se  décidât  à  écrire  la  X®  Ëgl.  Sans 
doute  il  se  rendait  compte  qu'il  ne  cultiverait  plus  guère 
le  genre  pastoral;  or  il  avait  en  portefeuille  quelques 
essais  dont  il  était  content;  il  a  voulu  les  sauver  de  Toubli, 
et,  pensant  qu'il  n'aurait  pas  l'occasion  de  les  placer 
ailleurs,  il  les  a  insérés  ici  dans  un  ensemble  qui  lui  per- 
mettait justement  de  les  présenter  comme  des  fragments. 
Le  premier  morceau  est  introduit  assez  industrieu- 
sement,  bien  que  Tarliflce  soit  visible.  Fortement  ému 
par  la  nouvelle  du  danger  que  vient  de  courir  Menalcas, 
Lycidas  s'écrie  que  sa  mort  eût  été  désastreuse  pour 
la  poésie.  Justement  il  se  rappelle  quelques  vers  de  lui, 
qu'il  a  entendus  récemment,  lorsque  Menalcas  allait  faire 
sa  cour  à  Amaryllis.  Amaryllis  étant  aimée  en  même  temps 
de  Lycidas  *,  on  s'attendrait  à  ce  que  celui-ci  ait  vu  dans 
la  démarche  de  son  rival  autre  chose  qu'une  occasion  de 
mettre  de  beaux  vers  dans  sa  mémoire.  Virgile  s'inquiète 
peu  de  l'invraisemblance,  préoccupé  qu'il  est  avant  tout 
de  nous  communiquer  une  traduction  qu'il  a  faite  de 
Théocrite,  Id.  III,  V.  1  sq.  :  <  Ka>(jL7<r8a>  tcotI  ràv  'AfjiapuX- 
XiSa,  Tal  8i  [jloi  aiysç  Bdtrxovtai  xar'  opo;,  xal  ô  Tivupoç  aùràc 
èXauvet.  TixMp'  ê(jLlv  tq  xaXbv  ire;piXa(jLéve,  pdorxs  xà;  alyaç,  Kal 
noil  xàv  xpdcvav  àye  Ttrjps,  xal  xbv  êvdp^av,  Tbv  Ai6'jxbv  xvàxa>va 

qpuXaffeieo,  [iri  xu  xopû^/y)  ».  Servius  *,  qui  voit  du  reste  dans  ce 
passage  une  allégorie  qui  n'y  est  pas,  prétend  que  Virgile 
Ta  traduit  littéralement.  Il  est  certain  que  c'est  une  des 
traductions  les  plus  littérales  que  nous  ait  données  Virgile, 
mais  cela  ne  veut  pas  dire  qu'elle  le  soit  absolument. 
Aulu-Gelle  ^,  qui  a  comparé  l'imitation  au  modèle,  formule 
avec  beaucoup  de  finesse  la  théorie  du  procédé  de  Virgile, 
qui  parait  avoir  été  le  procédé  usuel  des  poètes  latins,  lors- 
qu'ils voulaient  rendre  un  original  grec.  Il  remarque  qu'il 
ne  s'agit  pas  de  reproduire  exactement  tous  les  mots  con- 
formément au  modèle.  En  effet,  violemment  transportés 

1.  V.  2-2,  a  ad  (lelicias...  nostras  >•,  cf.  Èg\.  II,  2,-  «  Dclicias  domini  ». 

2.  Ad  IX,  23  :  «  Theocriti  sunt  uorsus,  uerbum  ad  uerhiira  translali, 
sed  taincn  Ycrgilii  ncgotium  continentes;  nam  allegoricos  impcrat  suis, 
ut  rem  tueantur,  ncc  tamen  aadeant  contra  Arrii  praoccptum  ueniro  ». 

3.  iXoct.  Att.,  IX,  9. 


364  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

dans  une  langue  étrangère,  ils  perdent  généralement 
leur  grâce  native.  Appliquant  cette  remarque  au  cas 
particulier  qui  nous  occupe,  il  montre  que  Virgile  a  pris 
certains  traits  et  qu'il  en  a  négligé  d'autres.  Il  a  laissé  de 
côté  l'expression  <  to  xaXbv  -ireçiXaiiéve  »,  qui  est  d'une  dou- 
ceur charmante,  mais  qui  ne  pouvait  passer  en  latin.  Je 
n'ai  pas,  bien  entendu,  à  discuter  cette  opinion  d'Aulu- 
Gelle  et  à  chercher  si  le  latin  n'avait  pas,  lui  aussi,  des 
termes  de  tendresse,  qui  auraient  pu  figurer  ici  :  je  crois 
que  ce  qui  a  déterminé  Virgile  à  cette  omission,  c'est  que 
ses  pâtres  n'ont  pas  entre  eux  les  rapports  de  familiarité 
affectueuse  que  leur  donne  Théocrite;  lorsqu'ils  sont  amis, 
ils  le  sont  d'une  façon  plus  apprêtée  et  avec  moins  d'aban- 
don. Aulu-Gelle  convient  que  le  reste  est  joliment  rendu, 
sauf  le  mot  «  èvdpxav  »,  traduit  par  «  caper  »,  «  auctore 
enim  M.  Varrone  is  demum  latine  caper  dicitur,  qui  excas- 
tratus  est  ».  Peut-être  ce  mot  grossier  a-t-il  tout  simple- 
ment effarouche  Virgile. 

Aulu-Gelle  expose  à  merveille  la  doctrine  des  équiva- 
lences, qui  est  le  principe  même  et  le  fondement  de  la  tra- 
duction virgilienne.  On  remarquera  que  les  deux  premiers 
vers  sont  mis  par  Théocrite  dans  la  bouche  du  chevrier 
anonyme,  la  pièce  étant  tout  entière  un  monologue  drama- 
tique sans  introduction  narrative.  Virgile  s'en  sert  pour 
terminer  le  couplet  de  Lycidas,  parce  qu'il  veut  expliquer  la 
situation.  Il  a  laissé  de  côté,  sans  doute  à  cause  de  Tidée 
purement  hellénique,  le  mot  «  Kwjxio-Sw  »,  qu'il  eût  fallu 
développer  pour  le  rendre  compréhensible,  bien  que  les 
comiques  latins  l'eussent  déjà  traduit;  «  delicias...  nos- 
tras  »,  V.  22,  est  une  addition  fort  élégante,  mais  qui  rend 
pour  Lycidas  la  situation  un  peu  fausse.  Au  v.  23,  il  a 
ajouté  «  dum  redeo  (breuis  est  uia)  »,  sans  doute  parce 
qu'il  négligeait  le  v.  2  de  Théocrite.  Les  répétitions  élé- 
gantes, «  pasce...  pastas  »,  «  âge...  inter  agendum  »,  ne  se 
trouvent  pas  dans  le  modèle;  ce  sont  des  artifices  de  style, 
par  lesquels  Virgile  montre  sa  science  d'écrivain  et  espère 
l'emporter  sur  la  simplicité  un  peu  nue  du  modèle.  Le 
mot  «  Aiêuxdv  »  a  peut-être  disparu  comme  trop  spécial. 
Théocrite  mentionne  certains  rapports  entre  la  Sicile  et 
l'Afrique,  qui  en  était  voisine  ;  Virgile  les  supprime,  excepté 


LA  NEUVIÈME  ÉGLOGUE  365 

dans  la  V*"  Égl.,  où  il  a  parlé  des  «  Poeni..  leones  »,  la 
Sicile  elle-môme  n'étant  déjà  plus  pour  lui  qu'un  pays 
lointain  et  en  partie  de  convention  K 

Pourquoi  Virgile  a-t-il  imité  ce  passage?  Il  n'a  rien  de 
particulièrement  remarquable;  il  est  empreint  toutefois 
d'une  certaine  saveur  rustique,  d'une  naïveté  qui  a  pu  le 
tenter.  On  remarquera  que  dans  la  II"  et  dans  la  VIII"  Égl. 
il  avait  déjà  emprunté  à  la  111°  Id.  ce  qu'elle  contient 
de  passion  sincère  et  vraie.  Il  n'est  pas  vraisemblable 
qu'après  en  avoir  ainsi  mis  à  contribution  les  parties  les 
plus  saillantes,  il  se  soit  amusé,  au  moment  où  il  com- 
posait la  IX"  Égl.,  à  en  traduire  presque  littéralement  le 
début,  qui  est  loin  d'en  être  la  partie  la  plus  intéressante. 
Il  est  plus  naturel  de  supposer  qu'à  un  moment  qu'on  ne 
saurait  fixer,  mais  antérieurement  à  la  IX«  Égl.,. Virgile 
avait  traduit  ces  quelques  vers  comme  exercice  de  style, 
et  sans  savoir  ce  qu'il  en  ferait.  Il  n'avait  pas  encore 
eu  l'occasion  de  les  utiliser,  et  cette  occasion,  il  l'a  fait 
naître  ici;  il  a  sans  doute  trouvé  le  morceau  élégamment 
rendu,  et  il  a  pensé  qu'il  donnerait  l'idée  qu'il  était 
capable  de  rivaliser  sans  désavantage  avec  Théocrite.  Déjà 
il  avait  traduit  presque  littéralement  le  commencement 
de  la  IV^  Id.,  et  il  l'avait  placé  en  tête  de  la  lir  Églogue, 
quoiqu'il  n'y  soit  pas  fort  utile.  L'imitation  de  la  lll*'  Id. 
était  restée  sans  emploi.  Si  ce  point  de  vue  est  juste,  il 
jette  une  vive  lumière  sur  la  façon  de  travailler  de  Vir- 
gile; il  cherchait  en  lisant  Théocrite  des  motifs  poétiques; 
il  s'exerçait  sur  les  passages,  qui,  pour  une  raison  ou 
pour  une  autre,  lui  semblaient  avoir  de  l'intérêt,  et,  quand 
il  en  était  satisfait,  il  leur  donnait  place  dans  des  pièces 
qui  étaient  conçues  et  exécutées  postérieurement  pour  les 
recevoir.  Le  mérite  du  style  et  l'art  ingénieux  de  la  com- 
binaison, ce  sont  évidemment  les  deux  points  sur  lesquels 
Virgile  porte  son  effort  dans  ses  études  d'après  Théocrite. 

Le  second  morceau  est  introduit  de  la  façon  la  plus 
naturelle  :  un  souvenir  en  appelle  un  autre  et,  à  la  cita- 


1.  Gebaucr,  De  poetarum  graecorum..,  p.  70,  montre  que  l'imitation  do 
Virgile  est  heureuse  au  point  do  vue  mdtrique;  p.  52,  il  fait  remarquer 
qu'il  a  conservé  le  chiasme  :  «  Tityrc...  Tityre  ». 


366  ÉTCDE  SUR  LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

iioD  de  Lycidas,  Mœrîs  répond  par  ane  aatre  citation. 
Quel  est  le  sens  de  ce  morceau?  Cest  un  appel  à  Varus, 
pour  qu'il  sau?e  Mantoue  compromise  dans  la  ruine  de 
Crémone,  une  promesse  que,  s'il  le  fait,  les  cygnes,  ces 
oiseaux  que  les  anciens  considéraient  comme  harmonieux, 
porteront  son  nom  jusqu'aux  astres  *  :  en  d'autres 
termes,  si  Varus  sauve  Mantoue,  il  sera  glorîGé  par  ia 
reconnaissance  des  habitants.  11  est  certain  que  ces  vers 
sont  antérieurs  à  la  IX^  Égl.  £n  effet,  au  moment  que  la 
IX*  Égl.  nous  représente,  il  eût  été  trop  lard  pour  écrire 
«  superet  modo  Mantua  nobis  »,  v.  27.  Le  territoire  de 
Mantoue  avait  été,  au  moins  en  partie,  concédé  aux  vété- 
rans; il  n*y  avait  plus  à  revenir  là-dessus.  Virgile,  qui 
s'était  un  instant  entremis  pour  sauver  sa  patrie,  ainsi  que 
le  prouve  ce  passage,  ne  luttait  plus  que  pour  conserver 
son  patrimoine.  U  ne  comptait  plus  sur  Varus  pour  réussir; 
il  avait  remis  ses  intérêts  entre  les  mains  d*un  protecteur 
plus  puissant,  celles  d'Octave.  Le  fragment  en  question 
n'est  pas  seulement  antérieur  à  la  iX<^  Égl.  ;  il  l'est  aussi 
à  Ja  I*^.  En  effet,  lorsque  Virgile  écrit  la  1"^  Égl.,  Man- 
toue est  sacrifiée;  il  proteste  bien  par  la  bouche  de 
Mélibée  contre  le  traitement  qui  lui  a  été  infligé,  mais 
c'est  un  fait  accompli,  sur  lequel  il  n'a  pas  le  moindre 
espoir  qu'on  puisse  revenir.  Il  n'invoque  plus  \^rus  :  il 
est  trop  tard  pour  cela.  Au  contraire,  le  fragment  est  pos- 
térieur à  la  VI^  Églogue  et  les  commentateurs  ont  émis  sur 
ce  point  de  singulières  erreui-s.  Ils  ont  cru  que,  dans  les 
V.  27-29,  Virgile  avait  promis  à  Varus  un  poème  épique 
s'il  sauvait  Mantoue  et  que,  Varus  n'ayant  pas  répondu  à  ses 
instances,  il  lui  signifiait,  au  début  de  la  VI®  Égl.,  qu'il 
n'aurait  pas  le  poème  épique  et  qu'il  devrait  se  contenter 
d'une  bucolique.  Tout  ceci  est  un  pur  rêve  ^;  la  promesse 
métaphorique  de  reconnaissance  exprimée  par  le  chant  des 
cygnes  n'est  pas  la  promesse  d'une  épopée  et  voici  com- 
ment les  choses  paraissent  s'être  passées.  Quand  Varus 
prit  possession  du  gouvernement  de  la  Cisalpine,  il  était 
encore  tout  chaud  des  guerres  civiles  et  il  demanda  à 

1.  Sur  l'hyperbole  «  ad  sidéra  »,  cf.  p.  157. 

2.  C'est  le  système  de  A.  Feilchenfeld,  Uebei*  die  Tendenz...,  p.  2^. 


LA   NEUVIEME   EGLOGUE  367 

Virgile  de  chanter  ses  exploits  dans  une  épopée.  Virgile, 
qui  n*avait  point  de  goût  pour  ce  genre  de  sujet  et  qui  ne 
se  sentait  pas  apte  à  le  traiter,  s'excusa  sur  son  insuffi- 
sance et  dédia  à  Varus  une  Ëglogne,  en  mettant  dans  la 
dédicace  toute  la  bonne  grâce  possible.  Il  ne  parla  point 
du  partage  des  champs,  parce  qu*alors  il  n'en  était  pas 
encore  question.  Puis  les  événements  marchèrent;  il 
semble  que  la  prise  de  possession  du  territoire  de  Mantoue 
fut  une  sorte  de  coup  de  foudre,  auquel  on  ne  s'attendait 
point.  Naturellement  Virgile  se  tourna  vers  Varus;  il  écrivit 
en  hâte  les  v.  27-29  de  la  IX®  bglogue.  Ces  vers  faisaient 
partie  d'un  poème  qu'il  n'eut  pas  le  temps  d'achever, 
V.  26  :  «  necdum  perfecta  »  ;  nous  ne  savons  pas,  bien 
entendu,  ce  que  Virgile  eu  avait  composé;  en  tout  cas  ce 
passage  devait  en  être  Tendroit  le  plus  saillant,  Varus 
s'étant  montré  ou  mal  disposé  ou  impuissant,  Virgile  alla 
à  Rome  ;  à  partir  de  ce  moment  il  ne  parait  point  qu'il  ait 
continué  ù  vouloir  sauver  Mantoue;  il  ne  songe  plus  qu'à 
se  sauver  lui-même  ;  nous  avons  vu  qu'il  fut  contre  son 
attente  enveloppé  dans  la  ruine  commune;  c'est  alors 
qu'écrivant  la  IX®  Égl.,  il  y  recueillit  ces  vers  désormais 
sans  objet  d'un  poème  qui  n'avait  pas  été  terminé. 

A  un  morceau  d'imitation  littéraire  succède  un  morceau 
d'actualité;  ce  n'est  point  là  un  simple  effet  du  hasard  et 
il  est  bien  certain  que  Virgile  nous  présente  l'une  après 
l'autre  les  diverses  faces  de  son  talent.  Il  a  voulu  du  reste 
exprimer  son  propre  sentiment  sur  la  valeur  de  ces  deux 
morceaux  en  introduisant  le  second  par  «  Immo  haec  ^  », 
V.  26.  Il  le  donne  donc  comme  supérieur  et  il  l'est  en 
effet.  Quelle  que  soit  l'habileté  de  traduction  et  l'ingénio- 
sité de  style  déployées  dans  le  premier,  ces  qualités  secon- 
daires ne  doivent  point  prévaloir  contre  l'émotion  du 
second,  la  franchise  et  la  simplicité  du  mouvement  et 
cette  belle  invention,  qui  consiste  à  faire  porter  jusqu'au 
ciel  le  nom  de  Varus  par  les  cygnes  blancs  du  Mincio. 
Comme  il  était  désormais  sans  utilité  pratique,  ce  n'est 
que  son  mérite  littéraire  qui  a  pu  porter  Virgile  à  le  con- 
server. 

1.  «  Imnio  haec  »  est  déjà  employé  dans  le  môme  sens,  Égl.  V,  v.  13. 


368  ÉTLDE   SCR  LES  BUCOUQUES  DE  MRGILE 

Mis  en  goût  par  ces  beaux  yers  Lycidas  demande  à  Mœris 
de  continuer.  Il  emploie  la  formule  bien  connue  de  demande- 
pressante  précédée  d'un  souhait  conditionnel,  v.  30  :  «  Sic 
tua  Cyrneas'...  »  E.  Betbe  ^  a  trouvé  ces  vœux  singuliers; 
ils  ne  peuvent,  selon  lui,  s'adresser  à  Mœris,  qui  ne  pos- 
sède rien;  en  admettant  qu*il  s*agisse  de  la  propriété  con- 
liée  momentanément  à  sa  garde,  ils  sont  encore  incom- 
préhensibles dans  la  situation  présente,  où  Lycidas  ne  peut 
souhaiter  à  Mœris  que  d'être  délivré  de  Tusurpateur  ^.  Ces 
critiques  ne  sont  pas  fondées;  nous  avons  tu,  en  effet,  que 
Mœris,  qui  est  un  vieux  serviteur,  parle  de  la  propriété  de 
Menalcas  comme  de  la  sienne.  Lycidas  peut  très  bien  lui 
dire  :  tes  essaims,  tes  vaches,  d'autant  que  c'est  Mœris  qui 
les  soigne.  Quant  à  Fabsence  de  Menalcas,  elle  est  consi- 
dérée comme  momentanée;  les  souhaits  pour  la  prospérité- 
du  domaine  qui  lui  reviendra  sont  donc  parfaitement  légi- 
times. E.  Bethe  ^  a  été  également  choqué  du  v.  32  :  «  Incipe, 
siquid  habes  »  ;  si  Ton  compare  III,  v.  52  :  «  Quin  âge,  siquid 
habes  »,  et  V,  V.  iOsq.  :»  Incipe...  siquos...  ignés...  habes  », 
il  semble  que  Lycidas  provoque  Mœris  à  réciter  ses  propres- 
vers  :  or  ce  sont  ceux  de  Virgile  qu'il  veut  entendre.  Mais 
le  sens  de  la  formule  est  déterminé  par  le  contexte; 
dans  la  IIK  et  dans  la  V*^  Égl.,  c'est  le  contexte  qui 
nous  montre  qu'il  s'agit  de  vers  originaux;  ici  la  réponse 
de  Mœris,  y.  38  :  x  Si  ualeam  meminisse..  »,  qui  constate 
l'effort  fait  pour  rappeler  ses  souvenirs,  la  réplique  des 
Y.  51  sq.,  où  il  déplore  rinfîdélilé  de  sa  mémoire,  qui  le 
met  dans  l'impossibilité  de  satisfaire  son  interlocuteur, 
montrent  bien  que  Mœris  n'a  pas  un  instant  d'incertitude 
sur  le  sens  des  mots  :  ^  Incipe,  siquid  habes  »  ;  ce  sont  des 
vers  de  Menalcas  qu'on  lui  demande  et  qu'il  se  met  en 
mesure  de  réciter.  Tout  au  plus  le  mot  «  incipe  »  parait -il 
réclamer  un  morceau  de  plus  longue  haleine  que  le  frag- 


1.  «  Cyrneas  »  n'est  pas  nniqaement  un  adjectif  d'origine,  mais  une^ 
épithète  d'excellence  ;  les  ifs  de  Corse  sont  les  ifs  par  excellence,  par 
conséquent  les  plus  nuisibles  aux  abeilles. 

Q.  liheinixchen  Muséum  f.  Philologie,  N.  F.,  n*'"'  Band,  p.  584  sq. 

3.  Ibid.^  p.  585  :  «c  Die  (Jôttor  mogen  Euch  Eucr  Recht  widcrçeben» 
Euch  von  jenem  Kniiber  befrcien  ». 

•1.  /6frf.,  p.  585-586. 


LA   NEUVIEME   ÉGLOGUE  36^ 

ment  précédent,  qui  semble  ne  pas  compter  pour  l'impa- 
tient Lycidas,  puisqu'il  dit  «  commence  »  et  non  pas  «  con- 
tinue »;  «  commence  »  est  du  reste  justifié  par  le  fait 
qu'il  s'agit  d'entamer  un  morceau  nouveau  et  sans  rap- 
port avec  le  premier. 

On  a  beaucoup  discuté  sur  les  v.  32-36;  on  a  cru  y  voir 
un  aveu  modeste  de  Virgile,  qui  se  considérait  encore 
comme  inférieur  aux  grands  poêles  ^  Mais,  si  incertaine 
et  si  flottante  que  soit  parfois  l'allégorie  chez  Virgile,  il 
ne  peut  pas  se  personnifier  à  la  fois  dans  Menalcas  et 
dans  Lycidas.  Si  Lycidas  demande  à  entendre  des  vers  de 
Menalcas,  parce  que  les  siens  ne  sont  pas  dignes  des  poètes 
consacrés,  il  avoue  par  là  même  que  ceux  de  Menalcas  le 
sont.  Ce  n'est  donc  pas  un  aveu  de  modestie  que  fait  ici 
Virgile,  c'est  au  contraire  un  éloge  détourné  qu'il  se 
donne.  Cet  éloge,  il  ne  faut  pas  l'imputer  à  une  pure  vanité 
littéraire;  il  est  justifié  par  Tintention  fondamentale  de  la 
pièce;  Virgile  veut  s'y  faire  passer  pour  un  poète  de  talent; 
c'est  l'argument  capital  qu'il  invoque  pour  réclamer  son 
bien  et  c'est  pour  cela  qu'il  souligna  ses  citations  par  l'ex- 
pression de  l'admiration  des  interlocuteurs.  Quant  aux 
termes  mêmes  de  l'éloge  indirect  qu'il  se  fait  adresser,  il 
parait  en  avoir  pesé  les  termes  avec  attention.  Il  se  fait 
en  somme  proclamer  l'égal  de  Varius  et  de  Cinna;  or 
nous  avons  vu  ^  qu'il  avait  inséré  dans  la  VIII°  Égl.  un 
vers  de  Varius;  le  nom  de  Varius  est  peut-être  mis  là 
d'ailleurs  à  cause  de  l'afTection  qui  l'unissait  déjà  à  Virgile  ; 
mais  celui  de  Cinna  est  plus  significatif.  Cinna  était  un 
des  poètes  les  plus  estimés  de  l'école  de  Catulle  et  de 
Calvus,  sa  Zmyrna,  une  des  œuvres  les  plus  renommées 
qu'eût  produites  ce  mouvement  littéraire.  Au  moment  de  la 
VI^  Égl.,  Virgile  parait  avoir  clé  singulièrement  préoccupé 
de  ce  groupe  de  poètes;  il  se  fait  dire  dans  la  IX®  qu'il  est 

1.  C'est  ainsi  que  l'entend  E.  Bethe,  /.  c,  p.  587,  et  cela  lui  paraît 
mettre  dans  l'Égl.  IX  une  grande  confusion.  P.  588  sq.,  il  croit  que 
Virgile  a  réuni  dans  cette  pièce  deux  tableaux,  dont  chacun  est  clair  en 
lui-même,  mais  qui,  réunis,  sont  contradictoires.  Si  l'on  supprime  30-54^ 
il  reste  1-29  et  55-67,  qui  forment  un  tout  ;  l'autre  partie  en  forme  un 
également.  Je  ne  pense  pas  que  cette  hypothèse  soit  fondée,  et  elle  est 
suffisamment  réfutée  par  la  conception  que  j'expose  de  l'I^igl.  IX. 

2.  P.  3>:j. 


370  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

maintenant  leur  égal.  Quant  aux  termes  dont  se  sert 
Lycidas  au  v.  36  ils  paraissent  être  une  simple  métaphore, 
occasionnée  peut-être  par  celle  du  v.  29  *. 

Avec  le  couplet  de  Mœris,  v.  37-43,  nous  revenons  à 
rimitation  de  Théocrite.  Mœris  cherche  dans  sa  mémoire 
—  nous  verrons  plus  loin  qu'il  n'en  a  pas  beaucoup  —  de 
quoi  satisfaire  Lycidas;  il  y  trouve  un  fragment  de  poème 
qu'il  apprécie  ainsi,  v.  38  :  «  neque  est  ignobile  carmen  », 
précaution  de  Virgile  pour  signaler  au  lecteur  le  mérite 
de  ses  vers.  Dans  la  Xl*^  Id.,  Polyphème,  cherchant  à  attirer 
Galatée  dans  sa  grotte,  s'exprime  ainsi,  v.  42  sq.  :  «  *AXV  dtot- 
xeu  tù  7ïo6'  à}jL2,  xal  é^êî;  oùSàv  eXaaaov,  Tàv  yy.oL^ixoLy  te  ôaXao-aav 
ÏOL  itotI  ^épffov  ôpsj^ôeïv.  "Aôiov  èv  Twvxpo)  Tcap'  âfitv  tqcv  vuxTa 
^laÇEt*;.  'EvTi  8açvai  Tvivei,  èvxl  paôivai  xuitàptffdoi,  "E<rri  (léXa; 
xto-ffoç,  ent'  a|X7Cc).oç  à  Y>uxuxapiro;,  "Eati  'l/t»^pbv  OSwp,  xd  jiot  à 
TcoX'jSévSpEOç  Auva  Aevxôtç  èx  /lôvoc  7:oxbv  à(iêp6(Tiov  irpo'tVjXt.  Tcç 
xa  xôivSe  ÔaXatjaav  éxwv  xal  xujxaO'  eXoixo;  ».  Ce  sont  les  vers 
qu'a  imités  Virgile;  sur  Je  moment  où  il  a  composé  celte 
imitation  nous  n'avons  pas  de  renseignements.  Comme 
c'est  un  morceau  fort  brillant,  qui  convient  à  merveille  à 
l'intention  de  la  IX®  Égl.,  on  pourrait  admettre  qu'il  Ta  écrit 
expressément  pour  cette  pièce.  Cependant  nous  savons 
qu'il  était  depuis  longtemps  familier  avec  la  XI®  Id.  Il  s'en 
était  beaucoup  servi  pour  la  11°  Égl.;  il  l'avait  encore  uti- 
lisée dans  la  VIII®  et  ailleurs.  Il  est  possible  qu'il  eût  tra- 
duit ce  passage  comme  formant  un  tout  et  que,  n'ayant 
pas  trouvé  l'occasion  de  le  placer  ailleurs,  il  en  eût  juste- 
ment la  libre  disposition  lorsqu'il  composa  TÉgl.  IX.  Bien 
que  ce  soit  une  imitation  comme  les  vers  23-25,  lés  condi- 
tions n'en  sont  pourtant  pas  les  mêmes.  Le  début  de  la 
III®  Id.  n'a  rien  de  remarquable;  en  le  traduisant,  Virgile 
ne  pouvait  se  proposer  que  de  déployer  son  habileté  et 
sa  souplesse.  Ici  le  fond  même  est  intéressant;  le  tableau 
est  pittoresque  et  le  sentiment  gracieux;  c'est  un  des  plus 
jolis  passages  de  Théocrite;  en  l'empruntant  Virgile  était 

1.  E.  Glascr,  dans  son  édition,  ad  v.  36,  rappelant  qu'on  a  voulu  voir 
là  uno  allusion  à  un  certain  Anscr,  pocto  protégé  d'Antoine,  ajoute  : 
«  docli  fehlt  die  hinrcichcnde  Begriindung  fur  dièse  Annahmc  ».  Cette 
hypothèse  très  répandue  est  uno  do  celles  dont  on  ne  peut  ni  démontrer 
irréfutablement  la  justesse,  lî  prouver  péremptoirement  Tinexactitudo. 
Elle  reste  possible. 


LA  NEUVIEME  ÉGLOGUE  37  J 

dbQC  guidé  par  des  considérations  eslbéliqucs.  En  oulrc 
le  procédé  d'imilation  est  plus  libre  qu'au  morceau  précé- 
dent; c*est  ici  que  Virgile,  pratiquant  la  théorie  des  équi- 
valences, met  en  jeu  toutes  ses  ressources  pour  lutter 
avec  son  modèle.  11  a  réduit  en  cinq  vers  les  huit  vers 
de  Théocrite;  il  a  donc  condensé  ce  que  le  grec  dévelop- 
pait et  c'est  un  procédé  qui  lui  est  familier  (c'est  ainsi 
par  exemple  que,  dans  l'Ëgl.  VIII,  il  a  résumé  le  chant  de 
la  magicienne).  11  a  conservé  le  mouvement  du  début  : 
<(  Hue  ades  »  ^,  v.  39,  et  il  Ta  répété  à  la  fin  du  morceau, 
ce  qui  donne  à  l'invitation  quelque  chose  de  plus  pressant. 
11  a  introduit  le  nom  de  Galatée,  qui  n'était  pas  nécessaire 
à  cette  place  dans  le  chant  du  Gyclope,  mais  qui  ne  pou- 
vait manquer  dans  un  fragment  isolé;  un  peu  plus  loin 
du  reste,  V.  63,  Polyphème  s'écrie  :  «  *EÇév6oiç  raXàteta...  » 
U  a  supprimé  :  «  xal  iUU  o-iSèv  rAaaaov  »,  soit  qu'il  trouvât 
le  passage  prosaïque,  soit  qu'il  fût  embarrassé  pour  le 
rendre  eu  latiu  :  «  Quis  est  nam  ludus  in  undis  »,  y.  39,  est 
plus  gracieux,  mais  un  peu  vague,  comme  il  arrive  sou- 
vent, lorsque  Virgile  invente  et  ne  s'appuie  pas  sur  un 
texte  antérieur.  Le  v.  43  de  Théocrite  a  été  rejeté  à  la  fin 
du  morceau,  ce  qui  donne  une  conclusion  plus  ferme.  Le 
V.  44  a  été  supprimé  peut-êlrc  comme  insuffisant.  On  a 
l'impression  que  le  personnage  de  Virgile  ne  se  contente- 
rait pas  de  si  peu.  Le  paysage  a  été  complètement  modifié. 
Celui  de  Théocrite  est  net  et  précis,  celui  de  Virgile  plus 
poétique  peut-être,  mais  d'une  poésie  plus  conventionnelle. 
«  Hic  uer  purpureum  »,  v.  40,  est  une  expression  char- 
mante^, qui  parait  désigner  l'éclat  radieux  du  printemps; 
mais  ce  n'est  pas  seulement  autour  de  la  grotte  de  Poly- 
phème que  le  printemps  resplendit,  et  il  n'est  pas  éternel. 
Les  fleurs  variées,  «  uarios...  flores  »,  v.  40  sq.,  plaisent  à 
l'imagination,  mais  ne  disent  rien  aux  yeux.  Les  cours 
d'eau,  «  fluniina  »,  v.  40,  n'ont  pas  un  aspect  déterminé  : 
«  l'eau  fraîche  provenant  de  la  neige  blanche,  qui  descend 
de  l'Etna  couvert  d'arbres  et  qui  oflre  une  boisson  ambroi- 


1.  Ci'.  Kgl.  II,  15  :  «  Hue  atlcs,  o  formosc  puer...  >» 
2   îSur  cette  expression  cf.  Gebauer,  Quatenus   Vergilius  in  epithetis.., 
p.  7. 


372  ETCDE  SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

sienne  »  est  autrement  pittoresque.  Les  lauriers,  le» 
cyprès  élancés,  le  lierre  noir,  qui  sont  si  particuliers,  ont 
disparu  et  ont  été  remplacés  par  le  peuplier  au  feuillage- 
blanc  ^  qui  domine  la  grotte;  Virgile  a  simplifié.  Il  a  con- 
servé la  vigne,  dont  il  décrit  très  heureusement  l'enlace- 
ment; c'est  un  trait  qu'il  ajoute.  J'ai  déjà  dit  qu'il  avait 
augmenté  l'efTet  total  en  rejetant  à  la  fin  le  v.  43  de 
Théocrite;  il  a  également  rendu  le  vers  plus  vigoureux  en 
substituant  à  Tépithèle  pittoresque  «  yXayxav  »  une  épi- 
thète  pathétique,  «  insani  »  ^.  Quant  au  v.  49,  il  est  utile- 
dans  Théocrite,  où  Polyphème  raisonne  avec  Galatée^; 
Virgile,  qui  compose  simplement  un  morceau  de  passion,. 
Ta  jugé  superflu;  il  n'aurait  fait  qu'affaiblir  l'impression. 
En  somme  cette  imitation  est  bien  supérieure  à  la  pre- 
mière insérée  dans  TÉgl.  IX;  Virgile  a  pris  soin  de  nous 
dire  lui-même  combien  il  en  était  satisfait,  v.  38  *.  Les» 
vers  39-43  sont  parmi  les  plus  parfaits  qu'il  ait  écrits; 
si  le  pittoresque  du  tableau  de  Théocrite  est  peut-être  supé- 
rieur, l'invitation  est  plus  nonchalante  dans  l'id.  XI;  il  y 
a  ici  plus  de  force  et  de  passion. 

Le  quatrième  fragment  est  introduit  d'une  façon  roman- 
tique, V.  44  sq.  :  «  Quid,  quae  te  pura  solum  sub  nocte 
canentem  Audieram?  »  et  cette  mise  en  scène  convient 
parfaitement,  puisqu'il  s'agit  de  l'apparition  d'un  astre 
nouveau  :  c'était  pendant  une  nuit  sereine  que  cet  astre 
avait  tout  son  éclat  et  qu'on  pouvait  l'observer.  On  a 
trouvé  que  Lycidas  désignait  le  morceau  à  Mœris  d'un& 
façon  un  peu  vague;  mais  Virgile  ne  tient  pas  à  mettre 
de  la  précision  dans  ces  réalités.  En  outre  il  ne  s'agit 
plus  ici,  comme  au  v.  20  sq.,  d'un  bout  de  conversa- 
tion que  Lycidas  a  saisi  au  vol  de  la  bouche  de  Menalcas- 
sans  que  celui-ci  s'en  soit  aperçu.  On  peut  admettre  qu'il 
s'agit  d'un  solo  exécuté  par  Mœris,  écouté  silencieusement 
par  Lycidas,  dont  ils.  ont  ensuite  causé  ensemble  et  qui 

1.  Cf.  la  grotto  dont  il  est  question  Égl.  V,  v.  6  sq. 

2.  Cf.  Gebauer,  fjuatenus  Vergilius  in  epithetis...,  p.  4. 

3.  Ahrens  l'a  placé  aprôs  le  v.  41,  pour  constituer  une  strophe  d& 
quatre  vers;  mais  «  Tôivfis  »,  qui  se  comprend  après  l'ënumération  des 
avantages  développés  v.  45  sq.,  n'a  pas  de  sens  ici. 

4.  Cf.  p.  370. 


LA  NEUVIÈME   ÉGLOGUE  373^ 

est  resté  attaché  dans  leur  mémoire  au  souvenir  de  cette 
belle  nuit.  My  donnent  à  Lycidas  les  v.  44-50;  il  n'est 
pas  très  naturel  que  Lycidas  dise  qu'il  se  souvient  de  Tair 
mais  quUi  a  oublié  les  paroles  et  qu'immédiatement  après- 
il  chante  ces  paroles;  toutefois  la  difficulté  n'est  pas 
absolue;  on  peut  admettre  que  Lycidas  cherche  un  ins- 
tant et  que  tout  à  coup  il  se  rappelle.  P,  les  autres  mss.  et 
le  Servius  Danielin.  donnent  à  Lycidas  les  v.  44-45,  à  Mœris- 
les  v.  46-50;  mais  alors  on  ne  comprend  pas  qu'après 
avoir  débité  le  morceau,  Mœris  ajoute  :  «  Omnia  fert 
aetas,  animum  quoque...  »,  v.  51.  Faut-il  admettre  qu'il 
s'interrompt  et  qu'il  s'excuse  ainsi  de  ne  pas  citer  la 
suite?  C'est  une  supposition  arbitraire  et  que  rien  dans  le 
texte  de  Virgile  ne  justiHe.  On  remarquera  que  cette  réci- 
tation de  vers  de  Menalcas  pourrait  se  continuer  indéfîni- 
ment;  or  Virgile  a  voulu  rendre  vraisemblable  qu'on  n'en 
dise  pas  davantage;  si  Lycidas  est  avide  d'en  connaître  le 
plus  possible,  Mœris  ne  se  prête  qu'imparfaitement  à  son 
désir  et  pour  cela  il  objecte  son  manque  de  mémoire. 
Déjà  il  n'avait  dit  les  v.  39  sq.  qu'avec  quelque  hésitation; 
il  n'était  pas  sûr  de  se  les  rappeler,  v.  38  :  «  Si  ualean* 
meminisse....  ».  Cette  première  délaillance  est  en  relation 
avec  le  manquement  total  de  mémoire  qu'accuse  Mœris  au 
V.  51  ;  elle  le  prépare  et  l'explique.  Elle  doit  être  également, 
en  relation  avec  le  v.  45,  «  memini  ».  Je  donnerais  donc 
à  Mœris  les  mots  «  numéros  memini,  si  uerba  tenerem  »,. 
V.  45;  voici  dès  lors  comment  les  choses  se  passent  i 
Lycidas,  v.  23  sq.,  récite  des  vers  de  Menalcas;  Mœris  lui 
dit  qu'il  en  connaît  de  plus  beaux  et  il  les  lui  commu- 
nique, V.  27  sq.  Lycidas  mis  en  goût  lui  demande  de  satis- 
faire plus  complètement  sa  curiosité,  v.  32  :  «  Incipe,  si- 
quid  habes  ».  Mœris  s'exécute,  après  avoir  craint  ua 
moment  que  sa  mémoire  ne  le  serve  pas  assez  bien  pour 
cela,  V.  38  :  «  Si  ualeam  meminisse  ».  Lycidas  lui  rappelle- 
alors  un  autre  morceau  (sans  lui  demander  formellement,, 
on  le  remarquera,  de  le  réciter),  Mœris  répond,  v.  45, 
qu'il  se  rappelle  l'air,  mais  qu'il  a  oublié  les  paroles. 
Lycidas  qui  les  sait,  lui,  les  chante  et  Mœris,  après  l'avoir 
écouté,  se  plaint  de  sa  mauvaise  mémoire.  Tout  cela  est 
très  naturel;  des  quatre  morceaux  deux  sont  dits  par 


374  ÉTUDE   Sun   LES   BLCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Mœris.  deus  par  Lj-ddas,  ce  qui  établit  une  certaine 
syméirie. 

Ce  n'est  évidemment  point  par  hasard  qu'ici  encore  à 
un  morceau  d'imilalion  succède  ud  morceau  original  : 
c'est  toujours  le  même  système  ;  Virgile  varie  et  se  montre 
sous  des  jours  divers.  J'ai  déjà  dit  >  que  ce  morceau  me 
paraissait  contemporain  de  l'apparition  du  «  sidus 
Iulium  »  ;  c'est  le  plus  ancien  morceau  bucolique  que  Vir- 
gile ait  jugé  à  propos  de  nous  conserver.  Au  point  de  vue 
du  mérite  littéraire,  il  est  certainement  agréable  et  élégant; 
on  remarquera  cependant  que  Virgile  ne  nous  avertit  pas 
qu^il  lui  attribue  une  valeur  particulière  '.  Les  deux 
passages  qu'il  a  signalés  k  cet  égard  sont  l'apostrophe 
à  Varus  et  le  couplet  de  Polyphèmc,  l'un  représentant 
la  poésie  originale,  l'autre  la  poésie  d'imitation.  Il  est  cer- 
tain que  ce  sont  les  deux  morceaux  vraiment  supérieurs. 
Si  le  motif  littéraire  n'était  pas  ici  déterminant  pour  Vir- 
gile (peut-être  cependant  a-t-il  été  bien  aise  de  conserver 
une  production  déjà  ancienne),  on  peut  admettre  que  ces 
vers  ont  été  introduits  dans  un  but  politique  ;  Virgile  tenait 
à  ce  moment  à  se  ménager  la  faveur  d'Ociave,  et  ce  n'était 
pas  un  mauvais  moyen  que  de  lui  parler  de  Jules  César  et 
de  lui  rappeler  ce  «  sidus  Iulium  »,  auquel  Octave  avait 
attribué  tant  d'importance  ^. 

Mœris,  v.  51-53,  fait  un  retour  mélancolique  sur  la  déca- 
dence de  ses  facultés.  Quand  il  était  tout  jeune,  il  passait 
de  longs  jours  à  chanter,  ce  qui  semble  indiquer  que,  lui 


ii.  ^V.   H.  KoLslcr,  dans  son  édiiian,  p.  lUO  :  .  Dass  di. 

irciu,  >a  dio  Adresse  des  Octavian  gerichlot  sei,  oIpo  II 
UUft  nn  doiisi'lliea  onlhalu  sicli  dom  DIchler  ebcn  so  se 
■f  wcitten.  *lril  Nicnianii  bon-eifein  •.  Cf.  A.  Feilclienteld,  L 
p.  93.  qaï  renvois  &  NeMleiliip,  p.  41  sq-,  Krauss,  p.  91  sq. 
l/rbtr  die  Tmilen:...,  p.  390  :  •  mau  dorf  in  diesca 
tUBdrnuk  dor  lloffiiuniii:  erkcnpen,  dass  die  Manluai 

polUer  uiid  Wcinl.vrL'rii  (rOfum  «flrdcn  -. 


LA  NEUVIÈME  ÉGLOGUE  375 

aussi,  il  a  été  un  poêle  rustique  comme  Lycidas;  la  chose 
n'est  pas  dite  1res  nettement,  mais  elle  paraît  vraisem- 
blable :  comme  il  est  vieux  et  que  Virgile  est  jeune,  ce  ne 
sont  pas  les  vers  de  Virgile  qu'il  pouvait  chanter,  quand  il 
était  un  «  puer  »,  v.  52.  Pourtant  «  tôt  carmina  »,  v.  53, 
désigne  bien  les  vers  de  Menalcas,  cf.  v.  55  :  «  Sed  tameu 
ista  salis  referet  tibi  saepe  Menalcas  ». 

Après  des  déclarations  aussi  catégoriques,  il  est  bien 
certain  qu'il  ne  dira  plus  rien.  Pourtant  Lycidas  insiste; 
il  ne  voit  là  qu'un  prétexte  :  «  causando  »,  v.  56.  Il  fail 
valoir  son  amour  pour  le  talent  de  Virgile  :  »  nostros... 
amores  *  »,  v.  56.  Il  fait  observer  que  les  circonstances 
sont  favorables  à  une  récitation  rustique.  J'ai  déjà  remar- 
qué que  Virgile  aimait  à  placer  les  chanls  de  ses  pâtres 
dans  un  cadre  pittoresque  approprié  ^.  Ici  tout  est  calme  ^, 
les  moiadres  souffles  de  la  brise  sont  tombés.  On  est 
arrivé  à  mi-chemin  (c'est  donc  le  moment  de  se  reposer) 
et  on  commence  à  voir  le  tombeau  de  Bianor.  Quel  est  ce 
Bianor?  Servius  le  considère  comme  identique  à  Ocnus,  le 
fondateur  mythique  de  Mantoue  ;  mais  il  ne  dit  pas  sur  quoi 
repose  cette  identification  *.  Il  n'est  guère  admissible  que 
Virgile,  décrivant  une  scène  réelle  qui  se  passe  aux  envi- 
rons de  Mantoue,  y  ait  introduit  des  détails  de  fantaisie; 
pourtant  le  passage,  comme  nous  allons  le  voir,  est  imité 
de  Théocrite;  nous  demeurons  donc  dans  l'incertitude. 
Lycidas  a  déjà  choisi  des  yeux  la  place  où  l'on  ira  s'asseoir, 
c'est  un  endroit  où  les  paysans  sont  en  train  de  recueillir 
des  feuilles,  sans  doute  pour  servir  de  fourrage  à  leurs 
bestiaux  pendant  l'hiver;  d'où  l'hypothèse  vraisemblable 
que  la  scène  se  passe  à  la  fin  de  l'automne.  Le  détail  de  la 
récolte  des  feuilles  indique  qu'il  s'agit  d'un  plant  d'arbres, 

1.  Cf.  Égl.  III,  V.  84  :  «  Polio  amat  nostram...  musam  »,  VI,  v.  9  sq.  : 
«  haec  quoque  siquis  Captus  amore  leget  ». 

2.  Cf.  Égl.  III,  V.  55  sq. 

3.  Le  mot  «  aequor  »  est  obscur.  Serv.  Danielin.^  ad  IX,  59  :  «  Aequor 
-spatium  campi  ».  Cette  explication  ne  paraît  pas  admissible  à  cause  de 
«  stratum  ».  Il  semble  qu'il  faille  entendre  les  vastes  nappes  d'eau,  qui 
environnent  Mantoue;  mais  Virgile  aurait  pu  s'exprimer  plus  nettement. 

4.  Ad  IX,  60  :  «  hic  est  qui  et  Ocnus  dictus  est  —  de  quo  ait  in 
decimo  fatidicae  Mantus  et  Tusci  filius  amnis,  —  conditor  Mantuac  ». 
Cf.  Schol.  Beme7i8ia,  ad  h.  1. 


376  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

à  Tombrc  desquels  on  sera  bien  pour  se  reposer.  Le  mot 
«  canamus  »,  v.  61,  parait  au  premier  abord  signifier  que 
les  deux  interlocuteurs  vont  chanter  leurs  propres  poésies  *,. 
mais  le  v.  67  montre  bien  qu'il  s'agit  toujours  des  poèmes 
de  Menalcas.  Lycidas  invite  donc  Mœris  à  déposer  là  ses 
chevreaux,  v.  62,  ou  bien,  s'il  craint  de  s'arrêter,  à  cause 
de  la  pluie  q'ui  pourrait  survenir  à  l'approche  de  la  nuit,  il 
lui  offre  de  les  porter  lui-même. 

Mœris  reste  sourd  à  ces  instances  *.  Ce  divertissement 
champêtre  sera  mieux  à  sa  place  au  retour  de  Menalcas. 
Nous  avons  déjà  dit  que  Virgile  représente  ses  serviteurs 
comme  croyant  fermement  à  son  retour;  c'est  une  habi- 
leté que  de  présenter  à  Octave  la  chose  comme  ne  faisant 
point  de  doute. 

Le  dessin  général  de  la  IX"  Égl.  est  emprunté  à  l'Id.  VII. 
Dans  rid.  Vil,  qui  a  pour  théâtre  l'île  de  Kos,  Simichidas 
s'en  va  chez  des  amis  célébrer  les  Thalysies.  A  mi-route  à 
peu  près  il  rencontre  Lykidas  et  tous  deux  conviennent  de 
se  communiquer  réciproquement  un  morceau  de  poésie 
de  leur  façon;  c'est  ce  qu'ils  font,  puis  ils  se  séparent  et 
Simichidas,  arrivé  chez  ses  amis,  décrit  Thospitalité  plan- 
tureuse qu'il  y  trouve.  Virgile  a  vu  là  un  cadre  tout  pré- 
paré  pour  recevoir  des  morceaux  sans  lien  entre  eux.  Mais 
entre  la  VII^  Id.  et  l'Égl.  IX,  il  y  a  de  nombreuses  diffé- 
rences. Dans  Théocrite  les  deux  chants  sont  de  la  compo- 
sition des  deux  interlocuteurs,  qui  se  les  communiquent 
réciproquement  pour  se  faire  plaisir,  comme  dans  la  V®^ 
Eglogue.  Dans  la  IX"  Égl.  tous  les  morceaux  sont  de  Virgile, 
à  la  glorification  duquel  la  pièce  est  consacrée.  Mœris^ 
le  vieux  serviteur  fatigué  par  l'âge  et  contristé  par  les 
circonstances,  n'a  aucun  rapport  avec  Simichidas,  pas 
plus  que  Lycidas,  le  jeune  homme  ardent,  le  poète  débu- 
taot  et  enthousiaste,  avec  son  homonyme,  un  chevrier 
bonhomme  à  l'aspect  rude  et  malpropre.  J'ai  déjà  dit 
plusieurs  fois  que  Virgile  aimait  à  mettre  en  scène  deux 
personnages  d'âge  différent,  ce  qui  prête  à  un  contraste 
entre  eux.  Il  faut  noter  comme  une  curiosité  qu'ici  Vir- 

1.  «  Dcsino  plura,  puer  »,  v.  66;  Ëfjl.  V,  v.  19  :  «  sed  tudcsine  plara» 
puer  ». 


LA  NEUVIEME   EGLOGUE  377 

gile,  empruntant  le  cadre  de  l'Id.  VII,  lui  a  pris  en  même- 
temps  le  nom  d'un  personnage,  ce  qu'il  ne  fait  pas  en 
général.  Le  but  du  voyage  de  Mœris  accompli  dans  de  tristes 
conditions,  pour  remplir  un  devoir  pénible,  est  bien  diffé- 
rent de  celui  de  la  promenade  de  Simichidas,  qui  va  à  la 
fête. 

Les  imitations  de  détail  sont  les  suivantes.  Le  v.  1  de- 
rÉgl.  IX,  «  Quo  te,  Moeri,  pedes?  »  provient  du  v.  21  de  Tld. 

Vil  :  «  St^Lix^ôa»  ira  8-yi  tù  (levaptépiov  iro8aç  eXxeic;  »  la  déclara- 
tion modeste  de  Lycidas,  v.  32  sq.,  est  inspirée  par  celle  de 
Simichidas,  VIT,  v.  37  sq.  :  «  Kal  yàp  èyo)  Moi<r5tv  xait-jpbv  <rcô{ia, 
HTf^ï  XéyovTi  riâvTeç  àoiSbv  apiorov  •  èyco  fié  tiç  où  xa^yiceiOi^ç, 
Où  Aâv  •  où  yàp  "rto)  xat*  éjxbv  vdov  oute  tov  èoôXdv  SixeXîSav  vîxripLi 
Tov  gx  ^ajjiù)   ouTe  ^iXrjT&v  'AeiSwv,  PaTpa*/o;  6è  tcot'  àxptSaç  ioç 

TIC  èptdSd)  *.  »  Virgile  a  adouci  les  premiers  vers  qui,  dans  la. 
bouche  du  jeune  Lycidas,  auraient  témoigné  de  trop  de  con-^ 
fiance.  L'e:cpression  pittoresque  et  intraduisible  «  Moi(7âv> 
xaTTupbv  (7Td(ia  »  a  fait  place  à  Texpression  beaucoup  plus 
simple  et  prosaïque  «  Et  me  fecere  poetam  Piérides  »,  v.  32. 
sq.  La  fin  du  vers  est  traduite  littéralement,  mais  au  v.  33 
«  Pastores  »  a  remplacé  «  IlavTgç  »  ;  Lycidas  est  un  poète 
bucolique;  la  fin  du  v.  34  est  à  peu  près  littérale.  Naturel- 
lement les  noms  des  poètes  grecs  ont  fait  place  à  d'autres- 
noms  mis  en  rapport  avec  les  études  et  les  ambitions  de 
Virgile.  Les  oies  opposées  aux  cygnes  ont  remplacé  la. 
grenouille  opposée  aux  cigales,  peut-être  par  allusion  à. 
quelque  proverbe  latin  '. 

Je  ne  crois  pas  que  le  v.  42  provienne  de  VII,  8;  en  effet. 
«  uçaivov  =  texunt  »;  mais  «  Cçaivov  »  est  une  conjecture 
de  Heinsius,  les  mss.  ont  k'çaivov.  En  revanche  les  v.  59  sq. 
sont  une  traduction  assez  exacte  de  VII,  10  sq.  :  «  KoxJiro)  ràv- 
[xeiraTav  66bv  àvufiEç,  oùSà  xh  (Tà[xa  *A{jlÏv  xb  Bpa^cXa  xaTeçaiveto...» 

1.  L'Id.  IV,  V.  30  sq.,  contient  une  déclaration  analogue,  mais  plus, 
assurée  :  «<  lyia  fié  tiç  eI{I.i  (j,gXiXTic...  etc.  »  Virgile  ne  paraît  pas- 
avoir  rien  emprunté  à  ce  passage. 

S.Gebaucr,  Quatenus  Vergilius  inepitfietis...,  p.  1  sq.,  fait  remarquer  que 
Virgile  a  ajouté  l'épithète  :  «  argutos  »,  v.  36;  p.  3,  qu'il  a  supprimé  l'épi- 
thète  «  EdôXdv  »,  VII,  39;  p.  12,  note  1,  qu'il  a  rendu  «  àoiôbv  apt«TT0V  »»■ 
par  un  seul  mot  latin,  «  vatem  »  ;  I)e  poetarum  graecorum...^  p.  20,  que  les- 
onomatopées  dans  Virgile  et  dans  Théocrite  sont  obtenues  par  des  moyens, 
différents. 


378  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

C'est  ce  passage  de  Théocrite  qui  ne  nous  permet  pas 
d'affirmer  positivement  qu'il  y  eût,  juste  à  mi-chemin  entre 
Andes  et  Mantoue,  un  monument  de  Bianor;  il  est  possible 
qu'il  faille  voir  là  une  simple  imitation  littéraire.  Enfin  le 
V.  36  de  rid.  VII  :  «  Bo*Jxo)aa<78(o|xe(TÔa*  ta^'  wtepoç  àXÀov  ôvaaEt  » 
a  fourni  le  v.  64  de  l'Égl.  IX  :  «  Gantantes  licet  usque,  minus 
uia  laedet,  eamus  »,  qui  est  pourtant  pris  dans  un  sens 
différent.  Dans  Théocrite  «  peut-être  l'un  fera  t- il  plaisir 
à  l'autre  par  son  talent  »  est  une  expression  de  modestie. 
La  chose  ne  pouvait  être  à  sa  place  dans  la  bouche  de 
Lycidas,  puisqu'il  s'agit  de  réciter  des  vers  dont  la  valeur 
est  incontestable,  ceux  de  Menalcas  *. 

Tels  sont  les  détails  que  Virgile  a  empruntés  à  la  VII®  Id. 
Il  a  également,  suivant  son  habitude,  pris  quelques  expres- 
sions ailleurs.  Le  v.  31  :  «  distendant  ubera  »  peut  provenir 
de  rid.  VIII,  69  :  «  xà  8'  ouGata  irXr,(TaTe  2  ».  La  jolie  expression 
du  V.  51  sq.  :  «  saepe  ego  longos  Cantando  puerum  memini 
me  condere  soles  »  parait  devoir  quelque  chose  à  Calli- 

maque,  Ep.  II,  2  :  «  è|xvr,<r6viv  S'oaaaxiç  àpiçoTepoi  "H/iov  èv  Xé^x^fi 

xaTÊÔûffa^iev  »  avec  la  suppression  du  détail  exclusivement 
grec  de  la  «  lesché  ».  Le  v.  53  sq.  n'est  pas  sans  rapport  avec 
le  V.  22  de  ITd.  XIV  :  «  O-i  çôsY^ri;  Xûxov  eÎSec;  ïizaiU  n;...  »; 
il  semble  pourtant  qu'il  s'agisse  d'une  forme  de  la  supers- 
tition un  peu  différente  ^.  Des  v.  57  sq.  on  a  rapproché 
Id.  II,  38  sq.,  mais  le  sentiment  est  bien  différent  et  l'imi- 
tation ne  me  paraît  nullement  prouvée. 

Il  n'est  pas  inutile  de  signaler  le  rapport  entre  le  v.  12  sq. 
et  Lucrèce,  III,  751  sq.  :  «  tremeretque  per  auras  Aeris 
accipiler  fugiens  ueniente  columba  »,  bien  qu'il  ne  s'agisse 
que  d'une  fin  de  vers  du  reste  légèrement  modifiée  par 
Virgile,  et  entre  le  v.  36  et  Lucrèce,  III,  6  sq.  :  «  quid  enim 
contendat  birundo  Cycnis?  »  C'est  un  nouvel  exemple,  qui 
s'ajoute  à  ceux  mentionnés  précédemment,  du  commerce 
que  Virgile  entretenait  alors  avec  Lucrèce.  A  côté  de 
l'expression  d'admiration  pour  Cinna,  ce  petit  fait  a  son 

1.  Cf.  une  idée  analogue,  Id.  X,  22  sq.  :  «  Ka:  Tt  xôpas  çiXixbv  pLÉXo; 
àiiêdXeu.  "ASiov  outwî  'EpyaÇ^...  » 

2.  Cf.  pourtant  p.  201. 

3.  Âhrens,  après  Schaofcr  :  «  Xvxoç  sîôé  a';  »,  ce  qui  exprime  exac- 
tement la  même  croyance  que  chez  Virgile. 


LA  NEUVIEME  ÉGLOGUE  379 

importance  :  il  montre  combien  Virgile  était  éclectique. 
Pour  se  rendre  compte  des  procédés  d'imitation  de 
Virgile,  il  est  important  d*examiner  comment  il  a  découpé 
la  VII«  Idylle.  Id.  Vil,  10  sq.  =  Égl.  IX,  o9  sq.;  21  =  ÉrI. 
IX,  1  ;  22  =  Égl.  II,  9;  36  —  Égl.  IX,  64;  37  sq.  =  Égl.  IX, 
32 sq.;  43  =  Egl.  V,  88;  50  sq.  =  Égl.  V,  13  sq. ;  65  sq.  = 
Égl.  V,  70  sq.;  71  sq.  rz=Égl.  V,  72  sq.;  74  —  (peut-être) 
Égl.  X,  13  sq.  ;  77  r=  (peut-être)  Égl.  VIII,  44;  88  sq.  =(peut- 
étre)  Égl.  I,  1;  93  a  été  mis  en  rapport  avec  III,  73  (dou- 
teux); 411  sq.  =  Égl.X,  65  sq.;  132  sq,  et  136  sq.  ont  été 
mis  à  tort  en  rapport  avec  Égl.  I,  80  et  52;  il  est  douteux 
que  138  sq.  ait  inspiré  Égl.  II,  12  sq.,  141,  Égl.  I,  58. 


CHAPITRE  XII 


La   dixième   Ëglogue. 


La  dixième  Ëglogue  a  pour  sujet  le  récit  d'une  aventure 
imaginaire  attribuée  à  Gallus  et  les  plaintes  qu'exhale 
celui-ci  à  propos  d'un  amour  malheureux  ^  Le  récit  est 
encadré  dans  une  introduction  et  dans  une  conclusion. 
I/introduction  contient  une  invocation  à  la  nymphe  Aré- 
thuse  et  Texposé  du  sujet,  à  propos  duquel  Virgile  se  met 
en  scène  sous  la  (igure  d'un  chevrier;  la  conclusion,  ud 
appel  aux  muses  Piérides  et  des  détails  rustiques  concer- 
nant la  personne  de  Virgile,  transformé  momentanément 
en  pâtre. 

Déjà,  dans  la  VI«Égl.,  v.  4  sq.,  Virgile  se  faisait  traiter  de 
pâtre  par  Apollon  ;  dans  la  l'^  il  se  cache  sous  le  masque 
de  Tityre,  un  vieil  esclave  affranchi;  dans  la  V"  il  figure 
sous  le  nom  du  pâtre  chanteur  Menalcas.  Nulle  part  il  ne 
s'est  encore  présenté  si  complaisamment  sous  la  personne 
d'un  pâtre  véritable.  C'est  au  moment  où  il  va  quitter  le 
genre  bucolique  qu'il  s'identifie  avec  l'un  de  ses  person- 
nages 2.  Il  est  entouré  de  ses  chèvres,  v.  7  :  «  Du  m  tenera 
attondent  simae  uirgulta  capellae  »  ;  il  chante  au  milieu 
des  forêts  pastorales  sensibles  aux  accents  des  bergers,  et 

1.  Schol.  Bem.y  Préamb.  do  ^l^gl.  X  :  «  Hacc  eclog-a  non  propric  buco- 
licon.  Hoc  genus  carminis  èÇr)Yr|Tixôv  dicitur  vel  È7caYYe)»Tix6v.  » 

3.  Sen\  Dnnielin.,  ad  X,  7  :  «  Et  dicens  «  simae  uirgulta  capellae  »• 
bic  poetam  quasi  pastorcm  posuit  ». 


LA  DIXIEME   EGLOGUE  381 

dont  l'écho  leur  répond*  ;  il  est  assis  et  il  se  livre  à  un  tra- 
vail manuel  :  il  tresse  avec  des  tiges  d'hibiscus  un  panier, 
V.  71  ;  c'est  là  une  occupation  familière  aux  pasteurs,  à 
laquelle  Corydon,  II,  7i  sq  ,  regrette  que  sa  passion  ne  lui 
permette  pas  de  s'abandonner.  Lorsqu'il  a  fini,  il  se  lève, 
car  il  craint  l'effet  funeste  de  Tombre,  v.  75  sq.  :  «  Surga- 
mus  :  solet  esse  grauis  cantantibus  umbra,  luniperi  grauis 
umbra...  »  Du  reste  le  soir  arrive;  les  chèvres  sont  repues, 
il  les  exhorte  à  rentrer' et  il  termine  ainsi  son  Églogue  par 
une  allusion  à  des  détails  rustiques  et  par  la  peinture  calme 
«t  reposante  du  soir;  nous  avons  déjà  vu  que  c'est  là  un 
motif  final  qu'il  affectionne. 

Il  débute  par  une  invocation  à  la  nymphe  Aréthuse,  v.  1  : 
«  Extremum  hune,  Arethusa,  mihi  concède ^  laborem  », 
-dans  des  termes  qui  indiquent  la  résolution  de  ne  plus 
composer  de  Bucoliques^.  Sans  doute  à  ce  moment  il  était 
dépouillé  de  son  patrimoine;  il  était  entré  dans  le  cercle 
de  Mécène  et  il  avait  accepté  la  protection  d'Octave;  le 
séjour  à  Andes,  les  études  bucoliques  qu'il  y  avait  faites 
appartenaient  au  passé;  il  était  décidé  à  aborder  des  voies 
nouvelles.  Quant  au  mot  «  laborem  »,  il  indique  non  pas 
une  tâche  pénible,  cela  serait  peu  d'accord  avec  la  sympa- 

1.  C'est  là  uno  idée  qui  est  familière  à  Virgile;  cf.  VI,  10  sq.  :  «  te 
nostrac,  Vare,  myricae,  Te  nemus  omne  canct  »  ;  VIII,  22  sq.  :  «  Maenalus 
argutumque  nemus  pinosque  loquentis  Semper  habet;  semper  pastorum 
ille  audit  amores  >«.  Cette  participation,  par  une  scirte  d'écho  sympathique, 
de  la  nature  pastorale  au  chant  des  bergers  paraît  être  comme  un 
affaiblissement  do  la  participation  très  vive  de  la  nature  aux  cliants  des 
anciens  poètes  mythologiques,  de  cette  action  exercée  aux  temps  primi- 
tifs sur  les  choses  inanimées  par  la  poésie,  action  que  Virgile  se  plaît  à 
décrire. 

2.  Le  V.  77  :  «  Itc  domum  saturae,  uenit  Ilesperus,  ite,  capcllae  » 
est  construit  comme  le  v.  44  de  VII*  Égl.  :  «  Ite  domum  pasti,  siquis 
pudor,  ite,  iuuenci  ».  Cf.  I,  74  :  «  Ite  meae,  fclix  quondam  pecus,  ito 
capellae  ».  Il  y  a  là  une  structure  et  une  répétition  élégantes  qui  plai- 
saient à  Virgile.  «  Venit  Ilesperus  »  rappelle,  VI,  86  :  «  processit  Vespcr 
Olympe  »  et,  VII,  47  :  «  iam  ucnit  acstas  ». 

3.  Sur  «  concède  »,  cf.  Égl.  VII,  21  :  «  Nymphae...  Libethrides... 
mihi  Carmen  concedite  ». 

4.  II.  Flach,  2\.  Jahrb.  f.  Pftil.  «.  Paed.,  t.  CXIX,  1879  :  Ueber  die  Abfas- 
sungszeit  der  zehnlen  Eclof/e  des  Vergilius,  p.  791-2,  pense  que  cette 
Églogue  est  uno  des  premières  écrites  par  Virgile  et  que  celui-ci  a 
modifié  le  1«'  v.  pour  y  introduire  le  mot  «  extremum  »,  lorsqu'il  a  placé 
la  pièce  à  la  fin  de  son  recueil.  Cette  hypothèse  est  purement  arbitraire. 


382  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

thie  et  rouverture  de  cœur  que  Virgile  témoigne  à  Gallus, 
mais  une  œuvre  sérieuse,  qui  n'est  pas  un  simple  badinage 
sans  rapport  avec  la  réalité. 

C'est  la  seule  foisj  dans  les  Bucoliques,  que  Virgile 
s'adresse  à  la  nymphe  Aréthuse.  Dans  la  VU"  Égl.,  v.  21, 
Corydon  s'adresse  aux  «  Nymphae...  Libethrides  »,  qui  ne 
sont  autres  que  les  Muses;  ailleurs  Virgile  invoque  les 
Muses.  Mais,  dans  la  IV*-'  Ëgl.,  ce  sont  les  Muses  de  Sicile 
qu'il  prie,  c'est-à-dire  qu'il  demande  pour  lui  l'inspiration 
de  Théocritc  :  il  est  ici  guidé  par  un  sentiment  analogue  i. 
W.  H.  Kolster*  a  prétendu  que  la  mention  de  la  Nymphe 
Aréthuse  résultait  d'une  intention  spéciale.  D'après  la 
légende,  Aréthuse  était  une  source  d'Elide,  qui,  pour 
échapper  aux  poursuites  du  fleuve  Alphée,  avait  passé  sous 
la  mer  et  était  venue  reparaître  à  Syracuse.  Cette  légende,' 
à  laquelle  Virgile  fait  allusion,  serait  pour  lui  une  sorte  de 
trait  d'union  entre  la  Sicile  pastorale,  telle  que  l'a  repré- 
sentée Théocrite,  et  TArcadie,  patrie  du  dieu  Pan,  où,  par 
conséquent,  le  chant  pastoral  a  dû  naître  et  où  il  est  resté 
en  honneur.  C'est  là  une  de  ces  remarques  ingénieuses, 
qui  font  honneur  au  commentateur,  mais  qui  paraissent 
dépasser  la  pensée  de  Virgile 3.  Si  Virgile  invoque  au  début 
la  nymphe  Aréthuse,  à  la  fin  il  s'adresse  aux  Muses  Piérides 
dont  il  est  le  poète  chéri,  «  uestrum...  poetam...  »,  v.  70;  la 
pièce  se  trouve  donc  ainsi  sous  la  protection  de  divinités 
différentes  et  l'on  se  demande  si  Virgile  n'a  pas  voulu  en 
faire  ressortir  par  là  le  double  caractère  :  d'une  part,  c'est 
une  bucolique  imitée  de  Théocrite,  —  elle  est  donc  tout 
naturellement  en  rapport  avec  Aréthuse,  —  de  l'autre,  c'est 
un  morceau  de  poésie  élégiaque,  —  et  comme  telle  elle 
est  du  ressort  des  Muses. 

1.  Servius  ad  X,  1  :  «  pcr  Arethusam  autem  musam  Siculam,  id  est 
bucolicum  Thcocritium  inuocat  carmen  ». 

2.  Dans  son  édition,  p.  208  :  «  Dcr  Dichtcr  beginnt  sein  Lied  mit  ciner 
Anrufung  der  Arethusa,  der  Vermittlerin  zwisclien  Arkadien,  wo  der 
Ilirtengosangzuerst  gcbluht,  und  Sicilien,  wo  ihn  dos  Vergil  Muster  Theo- 
kritos  in  Aufnalime  gebracht  hatte,  bittend...  » 

3.  La  forme  de  Kinvocation  est  une  prière,  dont  la  réalisation  doit 
avoir  pour  récompense  l'accomplissement  d'un  vœu,  v.  4  sq.  :  «  Sic 
tibi...  »  etc.  Même  formule,  Égl.  IX,  30  sq.  :  «  Sic  tua  Cyrneas...  ©te.  », 
avec  la  différence  que  dans  l'Égl.  IX  Virgile  paraît  employer  te  sub- 
jonctif de  l'injonction  et  ici  le  potentiel  «  non  intermisceat  ». 


LA  DIXIEME  EGLOGUE  383 

Qu*est-ce  que  Virgile  a  voulu  faire  dans  cette  pièce,  et 
quelle  en  est  au  juste  la  signiOcatiou?  Les  commentateurs 
anciens  ne  sont  pas  absolument  d'accord  là-dessus.  Ser- 
eins, ad  X,  1,  y  voit  une  consolation  à  Gallus  :  «  dolorem 
Galii  nunc  uidetur  consolari  Vergilius  »  ;  mais  il  ajoute  des 
réflexions  erronées  sur  les  intentions  secrètes  qu'il  croit  y 
découvrir  *.  Le  Serv.  Danielin.,  ad  X,  22,  pense  que  Virgile 
veut  guérir  Gallus  de  son  amour  en  lui  montrant  qu'il  est 
sans  espoir  :  «  Galle  quid  insanis  :  uult  spcm  amoris  des- 
peratione  sanare  ».  Les  Scholia  Bernensia  voient  seulement 
dans  la  pièce  l'expression  des  regrets  de  Gallus,  p.  744  : 
«  décima  desiderium  Galli  circa  Volumniam  Cytheridem  et 
dicitur  Gallus  ».  Préamb,  de  VÉgLX:  «  Incipitecloga  décima 
de  desiderio  Galli  circa  Voluminiam  Gulheridem  meretri- 
cem,  quam  Lycoridem  dicit  »,  et  cette  interprétation  parait 
se  rapprocher  davantage  de  la  réalité.  G.  Gevers^  considère 
la  X^  Égl.  comme  ayant  sa  source  dans  la  VIlo  Id.  deThéo- 
crite,  mais  ce  n'est  pas  une  imitation  sérieuse.  Ceque  Vir- 
gile a  emprunté  c'est  la  bonne  humeur  plaisante,. c'est  le 
transport  dans  le  monde  des  bergers  d'un  amour  réel  qui 
y  perdait  sa  gravité.  En  appliquant  à  Gallus  le  chant  sur 
Daphnis  de  la  première  Idylle,  Virgile  faisait  une  parodie 
dont  le  but  était  de  faire  sourire  son  ami^. 

Cette  manière  de  voira  été  réfutée  avec  beaucoup  de  force 
et  de  justesse  par  Ph.  Wagner  ♦  :  le  sérieux,  qu'expriment 
l'introduction  et  la  belle  conclusion,  est  incompatible  avec 
la  tentative  de  caractériser  la  X"  Égl.  comme  une  parodie. 
11  serait  singulier  que  Virgile  eût  terminé  son  recueil  par 
une  pièce  de  ce  genre,  qui  serait  si  peu  dans  le  goût  des 
autres.  Pourrait-on  considérer  comme  vraisemblable  que 


1.  «  Nec  nos  dcbet  mouero  quod,  cum  mutaucrit  partcni  quarti  geoB- 
gicorum,  haac  oclogam  sic  reliquit;  nara  licot  consoletur  in  ea  Gallum, 
tamen  altius  intuenti  uituperatio  est  ;  nam  et  in  Gallo  inpaticntia  turpis 
amoris  ostenditur,  et  aperte  hic  Anionius  carpitur,  inimicus  Augusti, 
quein  contra  Romanum  niorem  Cythoris  est  in  castra  comitata  ». 

2.  Die  zehntc  E/doge  des  Vergil  eine  Parodie,  Hannover,  1864,  8», 
16  p. 

3.  Jbid.,  p.  7  :  «  ...er  wollte  niclits  mehr  und  nichts  weniger  als  dem 
bekiimmertcn  Gallus  oin  Lâchcin  entlockcn  dadurch,  dass  er  den  jcneni 
so  wolil  bckanntcn  Daphnisgesang des  Thcokrit  geradezu  p  a  r o  d  i  e r  t e  ». 

4.  .V.  Jahrb.  f.  Phil.  u.  Paed.,  XCI»'»'  Band,  1865,  p.  773-776. 


SSi  ÉTUDE  SUR  LES   BUCOUQUES  DE   VIRGILE 

Virgile  eût  adressé  une  pareille  parodie  à  un  ami  qui  avait 
chanté  Cytherisou  Lycoris  en  4  livres*? 

Pourtant  0.  Ribbeck-  n^admet  pas  que  Virgile  ait  pris 
au  sérieux  la  douleur  de  Gallus  et  qu'il  ait  voulu  réelle- 
ment le  consoler  :  il  s'est  amusé  et  il  a  voulu  le  guérir  en 
riant. 

Ë.  Glaser,  dans  son  édition  3,  pense  que  Gallus,  désolé  de 
rinfîdélité  de  Lycoris,  avait  demandé  à  Virgile  une  buco- 
lique, peut-être  avec  Farrière-pensée  que  la  glorification 
poétique  de  sa  passion  la  ramènerait  à  lui.  IL  a  depuis 
changé  d'avis.  Dans  le  Philologischer  Anzeiger*,  il  croit  que 
Virgile  triomphe  avec  bonhomie  de  la  mésaventure  de  son 
ami  qui,  jusqu'à  présent,  s  est  complu  dans  la  société  des 
jeunes  filles  de  la  ville  et  qui  sait  maintenant  ce  qu'elles 
valent.  C'est,  comme  l'a  dit  G.  Gevers,  une  espèce  de  paro- 
die. Virgile  n'a  pas  entrepris  cette  Eglogue  sur  la  prière 
de  Gallus  pour  émouvoir  Lycoris  et  la  ramener  si  cela  était 
possible.  Ë.  Glaser  a  plus  tard  s  développé  cette  opinion  en 
montrant  que  la  IP  Églogue  a  le  même  caractère^  et  que  les 
vers  qui  y  sont  empruntés  à  Théocrite  n'ont  pour  but  que 
-de  faire  sourire  le  lecteur  qui  en  connaît  l'origine.  Il  recon- 

1.  X.  Jahrb.  f.  Pfiil.  m.  Paed,  XCV^'  Band,  1865,  p.  T75-6. 

2.  Prolegomena^  p.  11,  il  signale  :  «  cavillationem,  per  quam  Daphnidis 
Infelicis  quercllis  ad  Gallum  festive  translatis  adsomptisque  hnius  ipsius 
•carminibus  risissc  Vergilius  luctum  amici  et  ridendo  sanavisse  animum 
•eius,  non  serio  commiseratus  vol  consolatus  esse  putandus  est  ». 

3.  P.  99  sq.,  Egl.  X^Argum.  :  «  Nun  batte  Gallus  in  seinem  Schmerze 
liber  die  Trculosigkeit  der  Lykoris  don  Virgil  um  ein  Hirtcnlied  gebetcn, 
vielleicht  mit  der  Nebenabsicht,  durch  die  dichterische  Verherrlichung 
«nd  Besingung  seiner  Leidenschaft  auf  das  Gemûth  der  Lycoris  zu 
<Gunsten  ihres  chemaligen  Gelicbten  einzuwirken  und  womôglich  jene  zu 
ihm  zurûckzufuhrcD  ». 

•1.  1878,  p.  646-8  ;  p.  647  :  «  das  gedicht  entsprang  dem  unmittclbaren 
hcrzcnsbedûrfniss  Vergils  sclbst,  der  ein  liebesabenteuer  seines  frcundes 
mit  pastoralcr  einkleidung  und  unter  pathetischer  insccnîrung  von 
gôltern,  deren  reden  an  Daplinis,wie  sie  bei  Theokrit  Id.  I  vorkommen, 
parodisch  auf  den  fall  des  Gallus  angewandt  werden,  besungen  bat  ». 

5.  P.  Vergilitts  Maro  als  Naturdichter  und  Tfteist,  1880,  p.  146  :  «  Vergil 
macbt  sicb  gleiebsam  in  launiger  Weise  lustig  ûber  Gallus,  der  es  immer 
mit  Stadtmàdchen  nacb  eleganter  Mode  bisber  hiclt  und  der  nun  klug 
^cmacht  werde  und  begreifen  jiprne,  welchen  Gebaltes  dièse  Eleganten 
sind,  die,  gefallsûcbtiger  Natur,  selbst  ihre  treusten  Freunde  vcrlassen, 
um  einem  andercn  nacbzulaufen  ». 

6.  Jbid.,  p.  147-8. 


LA  DIXIEME  ÉGLOGUE  385 

naît  cependant  que  tout  n'est  pas  parodie  dans  la  X^Égl.S 
que  Gallus  cherche  à  vaincre  Tamour,  comme  Favait  fait 
Daphnis,  mais  pour  des  motifs  tout  différents;  il  proteste 
contre  le  jugement  de  H.  Flach,  qui  a  considéré  la  X^  Égl. 
comme  l'œuvre  très  faible  d'un  débutant*;  il  croit  que 
Gallus,  tout  poète  citadin  qu'il  était,  avait,  dans  une  de 
ses  dernières  poésies,  fait  quelques  concessions  à  la 
poésie  pastorale  et  que  Virgile  exploite  cette  concession. 

W.  H.  Kolster^  est  revenu  à  l'idée  que  la  X®  Égl.  est  une 
consolation;  mais  c'est  une  consolation  dont  les  termes 
étaient  délicats  à  formuler,  à  cause  de  l'ardeur  de  la  pas- 
sion de  Gallus,  de  l'insistance  qu'il  met  à  aviver  sa  dou- 
leur, au  lieu  de  renoncer  à  son  amour;  Virgile  était  donc 
tenu  à  beaucoup  de  ménagements  et  ne  pouvait  pas  dire 
franchement  ce  qu'il  y  avait  à  dire. 

E.  Krause*  est  d'avis  que  Virgile  se  propose  d'exciter  la 
pitié  de  Lycoris  et  de  satisfaire  Gallus  qui  lui  avait  demandé, 
non  pas  de  le  consoler,  mais  d'amener  une  réconciliation. 
C'est  pour  cela  qu'il  peint  Gallus  désespéré  et  s'écriant  : 
«  Omnia  uincit  Araor  »  ;  il  veut  flatter  Lycoris  et  décrire  l'ar- 
dent amour  de  Gallus  que  rien  ne  peut  éteindre.  La  pièce 
étant  destinée  à  Lycoris,  il  parle  toujours  de  Gallus  à  la 
troisième  personne  et  c'est  avec  un  artifice  consommé  qu'au 
V.  42  il  fait  interpeller  Lycoris. 

M.  Sonntag  *  s'élève  contre  l'interprétation  de  la  pièce 

1.  p.  Vergilius  Maro  als  Naturdichter  und  Theist,  1880,  p.  155  sq. 

2.  Ibid.y  p.  156. 

3.  Dans  son  édition,  p.  205  :  «  ...es  ist  eine  schwero  Aufgabo.  Gallus  ist 
zu  leidond...,  als  dass  man  nackt  und  unverhohlcn  sagcn  diirfte,  was 
man  donkt;  es  ist.  oino  schandlicho  Liebo  und  docli  darf  man  dea 
Unwillen,  don  man  fûhlt,  nicht  aussprechen...;  man  muss  sprcchen, 
als  ob  Lycoris  zugegen  ware,  ohne  sich  vertcidigen  konncn  ;  es  ist  eine 
wahnsinnige  Liebe,  die  don  Freund  aufreibt;  darum  darf  man  nicht 
schweigen,  um  so  weniger,  als  Gallus  selbst,  auf  das  verkehrtoste  zu 
Werke  geht  und  den  Schmerz  reizt,  statt  ihn  zu  bcschwichtigen...  ». 

4.  Op.  laud.,  p.  64. 

5.  Op.  laud.,  p.  161  :  «  Die  X.  Ekloge  ist,  wio  ich  im  Frankfurter  Pro- 
gramm  von  1886  nachzuweisen  gesucht  habo,  kein  Trostgedicht  fur 
Gallus  wegen  dor  Untreuo  der  Lykoris,  sondern  spricht  die  Résignation 
des  Gallus  auf  seine  Liebe  und  die  ihr  gewidmete  Poésie  aus...  Die  X- 
Ekloge  beabsichtigt  den  Gallus  zu  empfehlen,  der  die  Poésie,  die  ihm 
unsterblichen  Ruhm  zu  bringen  versprach,  aufgiebt,  um  ira  Heere  des 
Oktavian  zu  dienen  und  zu  k&mpfen  ». 

22 


386  ÉTUDE  SUR  LES  BUGOUQUES  DE  VIRGILE 

comme  une  consolalion.  Elle  a  pour  but  d'exprimer  le 
reaoncement  de  Gallus  à  Tamour  et  à  la  poésie  qu'il  lui 
inspirait,  de  le  recommander  h  Octave,  au  moment  où  il 
dit  adieu  à  la  passion  et  à  la  littérature  pour  agir  et  pour 
combattre. 

G.  Schaper  a  toujours  affirmé  —  mais  sans  trouver 
d'écho  —  que  la  pièce  était  un  hommage  posthume  rendu 
à  Gallus.  H.  Flach  S  au  contraire,  la  considère  comme 
une  des  premières  Églogues  de  Virgile.  Elle  est  censée 
devoir  consoler  Gallus,  mais  cette  consolation  n'est  pas 
conçue  sérieusement,  comme  le  montrent  les  emprunts 
faits  à  Théocrite.  Si  Virgile  n'avait  pas  voulu  plaisanter, 
il  se  serait  montré  bien  maladroit'.  Gallus  n'est  pas 
consolé  à  la  fin  du  poème;  sa  plainte  est  obscure  et  cest 
pour  cela  qu'elle  a  donné  lieu  à  des  interprétations  aussi 
manquées  que  celles  de  Gevers  et  de  Schaper.  Peut-être 
Virgile  a-t-il  eu  le  sentiment  que  sa  pièce  était  très  faible, 
et  c'est  pour  cela  qu'il  l'aura  rejetée  à  la  fin  du  recueil. 

En  présence  d'interprétations  si  diverses  et  parfois  si 
singulières,  examinons  le  texte  de  Virgile ,  pour  en  tirer 
ce  qu'il  contient  et  rien  de  plus.  Il  est  certain  que  l'Églogue 
est  dédiée  à  Gallus,  comme  la  VI®  l'est  à  Varus  et  la  VIIl® 
à  Pollion.  Elle  lui  est  consacrée  dans  les  termes  les  plus 
aff'ectueux,  v.  2  :  «  meo  Gallo  ».  Virgile  ne  parle  ainsi, 
dans  les  Bucoliques,  d'aucun  autre  de  ses  amis  et  de  ses 
protecteurs.  Si  l'on  rapproche  les  vers  charmants  :  «  Gallo 
cuius  amor  tantum  mihi  crescit  in  horas...  »  etc.,  v.  73  sq., 
on  voit  que  Virgile  veut,  avant  tout,  témoigner  à  son  ami, 
dans  un  moment  douloureux,  une  affection  entière  et 
profonde,  ce  qui  exclut  toute  idée  de  plaisanterie  humo- 
ristique et  de  parodie.  Est-ce  une  consolation  proprement 
dite  qu'il  lui  adresse?  Il  ne  le  semble  pas.  Sans  doute,  il  lui 
fait  témoigner,  par  la  nature  inanimée  et  par  les  bêtes, 
une  grande  sympathie;  parmi  les  personnages  qu'il 
groupe  autour  de  lui,  si  les  pâtres  se  bornent  à  exprimer 


1.  N.  Jahrb.  fur  P/iil.  u.  Paedag.,  t.  CXIX,  p.  791-8. 

2.  Ibid.^  p.  795,  il  dit  à  Gallus  que  son  amour  est  indigne,  v.  23  :  «  wio 
kannst  du  vorzwoifclt  sein  ûbcr  den  vfcrlust  eines  wesens,  das  jotzt  als 
lagcrm&dchcn  (wir  sagcn  «  soldatonbraut  >•)  gegangen  ist  ». 


LA  DIXIEME  ÉGLOGUE  387 

leur  curiosité,  v.  21,  Apollon  lui  moutrc  que  son  chagrin 
est  insensé  et  que  Lycoris  en  aime  un  autre,  v.  22  sq.,  — 
ce  qui  est  au  moins  une  exhortation  à  Tindifférence.  — 
Pan  lui  rappelle  que  TÂmour  est  un  dieu  insensible,  qu'il 
n'y  a  pas  lieu  d'essayer  de  le  fléchir  par  des  larmes, 
V.  28  sq.,  —  ce  qui  est  une  manière  de  Tavertir  de  renoncer 
à  sa  passion.  Mais  Virgile  lui-même  reste  étranger  à  cette 
démonstration.  Personnellement  il  ne  fait  aucun  effort 
pour  diminuer  le  chagrin  de  Gallus.  Il  place  la  chose  au 
passé  :  «  indigno  cum  Gallus  amore  peribat  »,  y.  10,  et  il 
ne  semble  pas  qu'il  soit  intervenu.  S'il  avertit  Gallus  que 
Lycoris  est  indigne  de  lui,  il  ne  s'applique  cependant  pas 
à  l'en  détacher.  Il  aurait  pu  lui  dire  qu'une  autre  répon- 
drait mieux  à  sa  tendresse,  qu'il  lui  restait  l'amitié,  la 
poésie,  l'action,  la  vie  réelle.  S'il  ne  fait  valoir  aucun  de 
ces  arguments,  c'est  qu'il  ne  se  propose  pas  de  consoler 
Gallus  et,  de  fait,  celui-ci  reste  insensible  aux  quelques 
tentatives  qu'on  fait  pour  le  guérir  de  sa  passion.  Il  y  per- 
siste; son  dernier  mot  est  celui-ci,  v.  69  :  «  Omnia  uincit 
Amor;  et  nos  cedamus  Amori  ».  Après  l'Églogue  de  Vir- 
gile, il  est  aussi  amoureux  et  aussi  malheureux  qu'avant. 
Virgile  nous  apprend  qu'il  n'a  pas  composé  cette  pièce 
de  son  propre  mouvement,  mais  sur  la  demande  expresse 
de  Gallus,  v.  2  sq.  :  u  Pauca  meo  Gallo...  Garmina  sunt 
dicenda  :  neget  quis  carmina  Gallo?  »  Qu'il  l'ait  faite  telle 
que  Gallus  la  désirait,  c'est  ce  qui  n'est  pas  douteux  ;  il 
l'aimait  trop  pour  ne  pas  essayer  de  lui  faire  plaisir;  il 
est  certain  qu'il  est  entré  dans  ses  vues,  qu'il  est  allé  au- 
devant  de  ses  désirs  avec  tout  l'élan  et  toute  la  chaleur 
dont  il  était  capable.  Reste  à  savoir  ce  que  Gallus  a  bien 
pu  lui  demander.  Gallus  parait  avoir  aimé  Lycoris  avec 
une  fougue  toute  juvénile;  il  a  éprouvé  près  d'elle  de 
grands  bonheurs  et,  sans  doute,  comme  tous  les  poètes  élé- 
giaques,  il  les  a  chantés.  Puis  il  a  été  abandonné  ;  il  a  souf- 
fert très  cruellement  de  cet  abandon;  mais  ses  souffrances 
mêmes  ont  été  pour  lui  une  source  de  poé^e;  nous  savons 
qu'il  les  a  exprimées  en  vers  et  ces  vers  étaient  peut-être  les 
plus  beaux  et  les  plus  touchants  qu'il  eût  composés.  Ainsi 
la  passion  qu'il  a  ressentie  est  à  la  fois  une  passion  réelle 
et  une  passion  littéraire.  Il  est  désolé  comme  homme,  et 


388  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

comme  poète  il  est  célèbre.  Que  désire-t-il  à  ce  moment? 
Virgile  nous  l'apprend  d'une  façon  assez  claire,  car  de  sa 
réponse  on  peut  conclure  la  demande  qui  lui  a  clé  faite  : 
c(  sollicitos  Galli  dicamus  amores  »,  v.  6.  11  va  chanter  les 
tourments  que  TÂmour  a  infligés  à  Gallus;  c'est  évidem- 
ment là  ce  que  demande  Gallus  :  que  ses  amis  lui  appor- 
tent, à  lui  le  témoignage  de  leur  sympathie,  à  ses  vers  le 
témoignage  de  leur  admiration.  Il  le  dit  du  reste  en  pro- 
pres termes,  lorsqu'il  s'adresse  aux  pâtres  arcadiens  qui 
l'entourent  :  «  0  mihi  tum  quam  molliter  ossa  quiescant, 
Yestra  meos  olim  si  fistula  dicat  amores!  »  v.  33  sq.  On 
remarquera  l'identité  des  termes  entre  le  v.  6  et  le  v.  34. 
Si  les  Arcadiens  chantent  un  jour  ses  amours,*sa  cendre 
reposera  en  paix  :  ce  sera  là  pour  lui  une  tranquillité  et 
un  bonheur  posthume.  Mais,  si  Virgile  lui  apporte  de  son 
vivant  le  concours  de  sa  poésie,  le  plaisir,  naturellement, 
sera  bien  autrement  réel.  Or  c'est  ce  que  fait  Virgile;  il 
ne  songe  pas  à  consoler  Gallus;  il  lui  paie  le  tribut  de  son 
amitié,  parce  qu'il  souffre,  et  il  chante  ses  amours  pour  les 
contemporains  et  pour  la  postérité.  Quel  sera  l'effet  de 
son  chant?  11  le  dit  au  v.  72,  lorsque,  s'adressant  aux 
Muses  Piérides,  il  ajoute  :  «  nos  haec  facietis  maxima 
Gallo  ».  Ce  sont  les  Muses  qui  consacreront  l'importance 
de  la  pièce  que  Virgile  écrit  pour  Gallus  :  c'est  dire  que 
Virgile  insiste  surtout  en  terminant  sur  le  caractère  litté- 
raire du  service  rendu  à  son  ami.  Il  lui  a  peut-être  procuré 
un  peu  de  calme  en  lui  faisant  sentir  toute  sa  tendresse; 
mais  surtout  il  a  contribué  à  sa  gloire  en  le  célébrant 
comme  amoureux  et  comme  poète. 

Le  V.  2  contient  une  autre  indication  sur  la  destina- 
tion de  la  pièce  :  «  sed  quae  légat  ipsa  Lycoris  »,  et,  à  la 
façon  dont  Virgile  s'exprime,  il  semble  bien  que  cela, 
Gallus  ne  le  lui  ait  pas  demandé  et  que  ce  soit  lui-même 
qui  l'ajoute  *.  Or,  si  Lycoris  lit  ses  vers,  il  n'est  guère  pos- 

1.  W.  H.  Kolster,  dans  son  édition,  p,  208,  croit  au  contraire  que  cela  fai- 
sait partie  intégrante  do  la  demande  de  Gallus,  qui  avait  prié  Virgile  de 
dire  un  mot  de  pitié  dans  le  malheur  que  lui  causait  l'infidélité  de  Lycoris  : 
«  dor  Lykoris,  die  or  solbst  nach  solcher  Krftnkung  noch  licbt,  so  dass 
ihm  jedcs  Wort  gegen  sio  weh  thut.  So  muss  ein  solchcs  vermieden 
-werden,  sie  muss  es  sclbst  lesen  kônncn  (quae  Icgat  ipsa  Lykoris)  und 


LA  DIXIÈME   ÉGLOGUE  389 

sible  qu'elle  n'ait  pas  honle  de  son  abandon.  Virgile 
veut-il  la  punir  en  lui  montrant  quel  amour  délicat  elle 
a  dédaigné?  Espère- t-il  au  contraire  amener  un  rappro- 
chement*? C'est  ce  qu'il  est  difficile  de  deviner  en  l'ab- 
sence de  renseignements  précis.  Les  deux  hypothèses 
sont  possibles. 

Le  sujet  de  la  ix®  Égl.  étant  la  peinture  des  tourments 
amoureux  de  Gallus,  c'est  presque  une  élégie.  Nous  avons 
vu  Virgile  s'exercer  dans  la  IV®  Égl.  à  la  grande  poésie 
patriotique  et  ôpico-lyrique,  se  plier  dans  la  VI®  à  tous 
les  raffinements  et  à  toutes  les  curiosités  de  la  petite 
épopée  alexandrine.  La  X^  nous  montre  qu'il  aurait  pu 
devenir  un  poète  élégiaque,  et  il  aurait  été  sans  doute  le 
plus  tendre  et  le  plus  touchant  des  élégiaques  latins.  Au 
moment  où  il  l'écrivait,  il  est  probable  que  son  choix  était 
fait,  et  que  c'est  pour  cela  qu'il  l'intitulait  sa  dernière 
Églogue.  Il  n'en  est  pas  moins  extrêmement  intéressant 
de  constater  quelle  était,  à  l'époque  des  Bucoliques,  la 
richesse  et  la  souplesse  de  son  talent,  dans  quels  genres 
divers  il  aurait  pu  réussir  et  devenir  un  maître.  Il  a  été 
confisqué  par  Mécène  et  par  Octave.  Nous  n'avons  peut- 
être  pas  à  nous  en  plaindre,  puisque  c'est  à  cette  influence 
que  nous  devons  les  Géorgiques  et  TÉnéidc.  Nous  ne  sau- 
rions comparer  une  simple  possibilité  à  ce  qui  existe  réel- 
lement. Mais  nous  pouvons  affirmer  que,  sans  Mécène  et 
Octave,  Virgile  aurait  été  un  poète  tout  autre  qu'il  n'a  été. 

J'ai  déjà  noté  avec  quel  soin  Virgile,  par  conscience 
d'auteur,  conserve  le  cadre  pastoral  aux  sujets  qui  ne  le 
sont  pas.  La  trahison  de  Lycoris  et  la  douleur  de  Gallus 
n'ont  rien  de  bucolique;  Virgile  en  a  fait  un  épisode  de  la 
vie  des  pâtres  arcadiens.  Gallus  se  trouvant  transporté 
chez  eux  par  une  fantaisie  du  poète,  ils  viennent  le  voir, 
comme  on  vient  vo'r  quelque  chose  d'extraordinaire;  ils 


das  sed  davor  scheint  anzudcuten,  dass  Gallus  auch  das  selbst  crbeten 
hat  »  (Il  ne  doit  rien  raôler  d'amer  à  son  poèmo.  Allusion  à  Aréthuse). 
1.  Franz  Hermès,  dans  son  édition,  p.  33  sq.  :  «  Der  Zweckdes  Gedichtes 
ist  in  der  Kinleitung  deutlicli  ausgesprochen  :  sed  quae  légat  ipsa 
Lycoris  ('2).  Vcrgil  will  die  trculose  Geliebte  dem  Freunde  znruck 
gewinnen  (Gallus  will  cntsagen,  doch  unmôglich  ;  er  vermag  es  nicht 
«  also?  kehro  zu  ilim  zurûck  »). 

22. 


390  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

s'intéressent  à  lui,  ils   lui  parlent;   le  souvenir   de  cet 
amoureux  plaintif  restera  dans  leur  mémoire;  ils  en  par- 
leront dans  leurs  chants  et  les  malheurs  de  Galius  rem- 
placeront dans  la  poésie   arcadienne   ceux   de   Daphnis 
dans  la  poésie  de  Sicile;  l'aventure  est  assez  importante 
pour  que  les  dieux  rustiques  se  soient  dérangés;  ils  sont 
venus  auprès  de  Galius,  pour  essayer  de  lui  faire  entendre 
raison.  Et  le  poète,  qui  nous  représente  ainsi  Galius  au 
pied  d'une  roche,  dans  un  pâturage,  avec  des  moutons 
groupés  autour  de  lui,  est  lui-même  un  chevrier,  qui  a 
assisté  à  la  scène  sans  y  prendre  part,  v.  26  :  «  quem 
uidimus  ipsi  »;  c'est  en  faisant  paître  son  troupeau,  assis 
sous  un  genévrier,  tressant  de  ses  mains  un  panier,  qu'il 
célèbre  dans  une  pièce  bucolique,  placée  sous  l'invoca- 
tion de  la   nymphe  Aréthuse,  l'infortune   de  son   ami» 
Mais  le  cadre  bucolique  n'est  pas  ici  (in  simple  ornement 
extérieur,  que  Virgile  a  adapté  plus  ou  moins  industrieuse- 
ment  à  un  sujet  qui  ne  le  comportait  point.  L'esprit  buco- 
lique pénètre  toute  la  pièce.  Nulle  part  ailleurs  l'amour  de 
la  nature  ne  s'exprime  avec  autant  de  force  et  de  passion. 
Galius  lui-même  est  converti  à  la  vie  pastorale  :  il  sait  bien 
que,  s'il  eût  vécu  dans  l'innocence  des  champs,  il  ne  subirait 
point  les  tourments  qu'il  endure.  Il  regrette  de  n'avoir  pas 
été  un  simple  pâtre,  v.  35  sq.;  il  aurait  eu  des  plaisirs 
champêtres  et  ses  amours  n'auraient  pas  été  pour  lui  une 
source  de  chagrins.  Il  se  décide,  quoique  sur  le  tard,  à  pra- 
tiquer la  poésie  et  à  mener  la  vie  des  bergers,  v.  50  sq. 
Ceci  ne  peut  être  qu'une  velléité  passagère,  à  laquelle  il 
renonce  presque  aussitôt,  v.  60  sq.;  mais  enfin  l'idée  lui  en 
est  venue.  11  ne  faudrait  pas  voir  là  un  simple  jeu  d'esprit. 
Ce  n'est  pas  seulement  par  parti  pris  littéraire  que  Virgile 
s'est  adonné  à  la  poésie  pastorale;  elle  correspondait  à  un 
besoin  intime  de  sa  nature,  l'amour  de  la  vie  des  champs; 
s'il  ne  l'a  point  quittée,  bien  qu'autour  de  lui  on  la  trouvât 
trop  rustique,  c'est  qu'il  y  trouvait  le  moyen  d'exprimer 
çà  et  là  ses  sentiments  vrais.  Or  Galius  parait  avoir  aimé 
au  contraire  la  vie  mondaine;  le  milieu  dans  lequel  il  a 
trouvé  Lycoris,  c'est  celui  que  nous  peignent  Properce  et 
Ovide,  celui  des  coquettes  élégantes  et  raffinées,  du  luxe 
et  du  plaisir  des  villes.  Malgré  l'étroite  amitié  qui  unissait 


LA  DIXIEME   ÉGLOGUE  391 

Virgile  et  Gallus,  ils  devaient  causer  entre  eux  de  la  dilTé- 
rence  de  leurs  goûts.  Lorsque  Gallus  eut  éprouvé  Tinanité 
de  cette  existence  factice,  qui  Favait  si  vivement  attiré, 
il  est  possible  que,  dans  un  moment  de  découragement, 
il  ait  reconnu  de  lui-môme  que  Virgile  avait  raison.  Les 
sentiments  que  celui-ci  lui  prèle  pourraient  bien  u'êlre 
pas  une  ficlion  ^  Dans  tous  les  cas,  la  première  pensée 
que  Virgile  dut  éprouver  après  son  désastre,  le  premier 
regret  qu'il  dut  exprimer,  c'est  qu'il  n'eût  pas  vécu  comme 
lui  dans  la  tranquillité  des  champs. 

Virgile  ne  nous  dit  point  dans  quel  pays  il  se  place  pour 
chanter  les  souffrances  d'amour  de  Gallus.  L'invocalion  à 
Arcihuse  indiquerait  la  Sicile,  la  suite  du  poème  désignerait 
plutôt  l'Arcadie.  S'il  ne  détermine  pas  la  chose,  c'est  qu'il 
a  voulu  la  laisser  dans  le  vague;  il  est  donc  dans  le  pays 
bucolique,  qui  est  pour  lui  un  pays  de  convention.  Pour 
sacrer  poète  son  ami  Gallus,  il  l'avait  transporté  dans 
l'Aonie,  séjour  des  Muses;  ici,  voulant  lui  faire  exprimer 
la  sympathie  du  monde  des  bergers,  c'est-à-dire  au  fond 
la  sienne  propre,  voulant  transformer  son  abandon  en  une 
aventure  qui  a  son  contre-coup  chez  les  patres,  il  le  place 
en  Arcadie,  l'Arcadie  étant  pour  lui  comme  un  succédané  de 
la  Sicile  bucolique.  C'est  dans  cette  Églogue  que  sa  concep- 
tion de  l'Arcadie  poétique  acquiert  tout  son  développement 
et  toute  sa  netteté.  Bien  qu'à  cette  époque  il  ne  paraisse 
pas  avoir  visité  l'Arcadie  réelle,  il  en  donne  une  description 
assez  exacte.  Il  en  connaît  les  montagnes,  le  Ménale  cou- 
veit  de  pins  et  le  Lycée  froid  et  rocheux,  v.  15,  les  pentes 
accidentées  du  Parthénius,  v.  57.  Gallus  est  couché  au 
pied  d'une  roche  solitaire  :  «  sola  sub  rupe  »,  v.  14  (cf. 
V.  58,  «  per  rupcs  »).  Virgile  sait  que  le  climat  est  froid, 
«  frigora  »,  v.  57,  que  le  pays  est  boisé,  «  in  siluis  »,  v.  52, 
«  siluae  »,  v.  63,  «  nemus  »,  v.  43,  «  saltus  »,  v.  57,  «  lu- 
cos  »,  V.  58,  qu'il  contient  des  sources  fraîches,  des  prairies 
herbeuses,  «  gelidi  fontes...  mollia  prata  »,  v.  42.  Comme 
végétation,  il  mentionne,  outre  les  pins,  «  pinifer  »,  v.  14, 


1.  W.  II.  Kolstcr,  p.  206  de  son  édition  :  «  ...  man  hôrt  loicht  die  Klagc 
licraus  :  verderbt  liabo  sic  bcido,  ilin  wiie  Lykoris,  dcr  Wunsch  auf  dcn 
Hohcn  des  Lcbcns  zu  wandcln  ». 


392  ETUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

les  chênes  (puisqu'il  est  question  de  gland,  v.  20,  et  des 
hamadryades,  v.  62),  les  lauriers  et  les  tamaris,  «  lauri.., 
myricae  »,  v.  13  (les  myricae  sont  la  plante  symbolique 
du  chant  pastoral;  elles  ne  sont  pas  particulières  à  TArca- 
die);  la  vigne,  «  maturae  uinilor  uuae  »,  v.  36,  «  leutasub 
uite  »,  V.  40;  les  saules,  «  salices»,  v.  40;  les  fleurs  dont 
on  fait  des  guirlandes,  v.  41  ;  les  férules  et  les  lys, 
«  ferulas...  lilia  »,  v.  25  (ces  deux  plantes  servant  à  carac- 
tériser un  dieu,  qui  n'est  que  momentanément  en  Arcadie, 
n*ont  pas  nécessairement  poussé  sur  le  sol  arcadien); 
rhyèble,  «  ebuli  »,  v.  27;  les  violettes  et  le  vaciet,  «  uiolae... 
uaccinia  »,  v.  39  (ce  sont  d^s  plantes  familières  à  Gallus 
qui  n'appartiennent  pas  nécessairement  à  l'Arcadie).  La 
végétation  ne  parait  avoir  rien  de  particulièrement  arca- 
dien :  c'est  plutôt  l'aspect  général  du  pays  qui  est  vrai. 
Virgile  sait  que  l'Arcadie  est  un  pays  de  troupeaux,  «  custos 
gregis  »,  V.  36;  il  nomme  les  brebis,  «  oues  »,  v.  16  sq., 
et  implicitement  les  pourceaux,  «  subulci  »,  v.  19.  Il  place 
en  Arcadie  des  bêtes  fauves,  «  spelaea  ferarum»,  v.  52,  des 
sangliers,  «  apros  »,  v.  56.  C'est  un  pays  de  chasse,  v.  55 
sq.  Quant  aux  indigènes,  ce  sont  tout  simplement  les 
patres  imités  de  Théocrite  et  que  nous  connaissons  bien  : 
Menalcas,  v.  20,  Phyllis  et  Amyntas,  v.  37.  Les  habitants 
n'ont  donc  rien  de  particulièrement  arcadien;  ce  sont 
des  personnages  de  convention. 

L'époque  de  la  scène  n'est  pas  déterminée  avec  précision. 
Le  V.  20,  «  hiberna  de  glande  »,  de  quelque  façon  qu'on 
l'entende,  indique  Thiver  ;  en  revanche,  «  florentis  ferulas 
et  grandia  lilia  »,  v.  25,  paraîtraient  correspondre  au 
printemps;  mais  ce  sont  là  des  attributs  typiques  et,  en 
les  mentionnant,  Virgile,  qui  les  emprunte  à  des  peintures 
ou  à  des  statues  de  Silvanus,  n'a  pas  voulu  désigner  une 
saison  particulière.  «  Alpinas...  niues...  frigora  Rheni  », 
V.  47,  paraissent  faire  allusion  à  l'hiver,  «  gelidi  fontes... 
moUiaprata  »,  v.  42,  au  printemps  (il  est  vrai  que  Gallus 
peut  se  figurer  les  Alpes  comme  couvertes  de  neiges  éter- 
nelles et  les  bords  du  Rhin  comme  un  pays  froid  en  toute 
saison).  Si,  au  v.  40  sq.,  il  parle  de  la  belle  saison  et,  au 
V.  56  sq.,  du  froid  qui  règne  dans  Parthénius,  on  peut 
dire  que  sur  les  hautes  montagnes  de  l'Arcadie  la  tempéra- 


LA  DIXIEME   EGLOGUE  393 

ture  n'est  pas  la  même  que  dans  les  vallées.  Toutefois  ce 
serait  perdre  son  temps  que  de  vouloir  concilier  tous  ces 
renseignements  :  Virgile  ne  paraît  pas  s'être  préoccupé  de 
les  faire  concorder  ensemble;  on  n'y  arrive  donc  qu'au  prix 
de  subtilités  et  en  dépassant  la  pensée  du  poète. 

Par  un  artifice  poétique  qui  ne  lui  appartient  pas  *,  Vir- 
gile convoque  autour  de  Gallus,  couché  en  Ârcadie  au 
pied  d'une  roche  solitaire,  v.  14,  toute  une  foule  sympa- 
thique, V.  9-30,  puis  il  fait  entendre  la  plainte  de  Gallus, 
v.  31-69. 

il  commence  par  interpeller  les  jeunes  Naïades,  «  puellae 
Naides  »,  v.  9  sq.  ;  la  mention  du  Parnasse  et  de  la  source 
Aganippé  en  Aonie,  v.  Il  sq.,  montre  qu'il  entend  par  là 
les  Muses  ^,  lesquelles  sont  bien  primitivement  des  Nymphes 
des  eaux  ;  en  les  nommant  ainsi,  il  reste  fidèle  à  la  donnée 
bucolique  de  l'ensemble.  Le  sens  de  la  question  qu'il  leur 
adresse  paraît  être  que,  n'étant  pas  dans  leurs  séjours 
ordinaires,  elles  n'ont  pas  été  prévenues,  sans  quoi  elles 
seraient  accourues  auprès  de  Gallus  ^. 

Il  énumère  alors  les  témoignages  d'affection  prodigués 
à  Gallus  par  la  nature  inanimée;  il  a  été  pleuré  par  les 
lauriers,  par  les  tamaris,  par  le  Ménale,  par  les  rochers 
du  Lycée,  v.  13-15. 

Ici  interviennent  les  brebis  qui  entourent  Gallus,  v.  16-18. 
Scaliger,  cité  par  0.  Ribbeck  *  et  2,  transposait  ces  trois  vers 
après  le  v.  8,  faisant  ainsi  garder  à  Virgile  des  moutons 
en  même  temps  que  des  chèvres.  Hitzig,  ibid,,  les  a  con- 
sidérés comme  interpolés.  C'est  mal  comprendre  l'ordre 

1.  Cf.  p.  403  sq. 

2.  Cf.  Égl.  VII,  21  :  «  Nymphae...  Libethrides  ».  Servius  ad  X,  9  : 
«  ...  diximus  easdcm  esse  nymphas,  quas  ctiam  musas...  » 

3.  W.  H.  Kolster,  dans  son  6dit.,  p.  209,  voit  là  une  allégorie  :  «  ...  nun 
hat  die  Poésie  bei  Gallus  es  an  sich  fehlen  lassen,  nicht  die  eigne  des 
Gallus  —  das  wàro  ein  Vorwurf  statt  einer  Trôstung  —  sondern  die  von 
Freunden  des  Gallus,  die  das  wohl  h&tten  thun  kijnnen  »  ;  p.  211  :  «  Voss 
fasst  die  "Worte  9-12  als  Vorwurf  fUr  Gallus,  dàss  er  die  Poésie  nicht  in 
seinem  Libesschmerz  zur  Hilfe  herangezogen  liabe  ».  Je  crois  que  l'hypo- 
thèse do  l'allégorie  dépasse  la  pensée  de  Virgile.  Kolster  a  bien  vu 
que  la  question  est  faite  par  Virgile  dans  un  autre  sens  que  par  Théo- 
crite,  p.  210  :  «  fesselten  euch  etwa  Lieblingstàtten  undhielten  euch  auf 
(moram  facere)?  Waren  euch  liinderlich  an  Gallus  Schmerzenslager  zu 
sein?  » 


394  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

logique  du  développement  virgiJien,  qui  fait  pleurer 
Gallus,  d'abord  par  la  nature  inanimée,  puis  par  les 
animaux  domestiques,  ensuite  par  les  bergers,  enfin  par 
les  dieux.  IL  y  a  là  une  progression  dont  on  ne  peut  sup- 
primer aucun  terme  *. 

Arrivent  les  pâtres  :  les  bergers,  v.  19  (upilio  est  un  sin- 
gulier collectif),  les  porchers,  «  subuici  »,  ibid.  C'est  la 
seule  fois  que  Virgile  les  nomme  :  le  mot  étant  attesté 
par  les  mss.  et  par  Servius,  il  ne  semble  pas  qu'il  y  ait 
lieu  de  le  changer  ^.  EnQn  apparaît  Menalcas.  On  ne  sait 
trop  quelle  classe  de  pasteurs  il  représente;  on  donnait 
rhiver  des  glands  aux  pourceaux,  mais  on  en  donnait 
aussi  aux  bœufs  ^.  On  ne  sait  si  le  v.  20  veut  dire  qu'il 
vient  de  ramasser  des  glands  dans  la  foret  humide  ou  d'en 
tirer  une  provision  de  l'eau  où  on  les  conservait.  On  ne 
sait  pourquoi  il  est  le  seul  qui  porte  un  nom  propre.  Dans 
la  V®  et  dans  la  IX*  Egl.  Virgile  s'est  personnifie  sous  ce 
nom;  mais  ici,  au  v.  26,  il  parle  de  lui-même  à  la  première 
personne.  Il  n'est  donc  pas  probable  qu'il  faille  l'iden- 
tifier avec  Menalcas.  Il  y  a  du  reste,  dans  tout  ce  passage, 
un  certain  nombre  d'incertitudes  qu'il  ne  faut  pas  trop 
presser.  Nous  n'avons  pas  à  expliquer  ce  que  Virgile  a 
laissé  dans  le  vague. 

Les  pâtres  forment  un  groupe  pour  lequel  Gallus  est 
naturellement  un  étranger;  c'est  un  poète  élégiaque;  ils 
ne  sont  pas  au  courant  de  ses  aventures  et  se  bornent  à 
lui  demander  d'où  vient  cet  amour,  v.  21.  Les  dieux  sont 

1.  Dans  la  V«  Égl.,  v.  25  sq.,  les  aDimaux  domestiques  prennent  éga- 
lement part  au  deuil  causé  par  la  mort  de  Daphnis.  Le  v.  17  a  été  con- 
sidéré par  O.  Ribbeck  comme  interpolé.  AV.  H.  Kolster  dit  avec  raison 
dans  son  édition,  p.  213  :  «  Mir  schcint  der  Vers  durch  den  Zusam- 
menhang  so  entschieden  gefordert  zu  werden,  dass  ein  so  fciner  Kritiker 
wio  Ribbeck  ihn  wiirdo  verraisscn  miissen  wenn  cr  nicht  erlialten 
wftre  ».  Virgile  s'y  excuse  auprès  de  son  ami  de  le  transporter  en  plein 
monde  pastoral  ;  «  diuine  poeta  »  est  fortement  contrasté  avec  «  pecoris  ». 
Quant  à  la  tournure,  elle  se  trouve  déjà  Égl.  II,  3-1  :  «  Ncc  te  paenitcat 
calamo  triuisse  labeUum  ».  L'idée  du  v.  18  est  identique  à  celle  des 
v.  60  sq.  de  la  11°  Égl.  :  «  habitarunt  di  quoquc  siluas  Dardaniusquo 
Paris  ». 

2.  Cf.  pourtant  Terent.  Maurus,  v.  1191,  et  Apulée,  Florid.,  1,  3, 
Apologie^  c.  10. 

3.  AVagncr,  dans  Heyno-AVagncr  *,  ad  h.  l. 


LA  DIXIEME   EGLOGUE  39^ 

mieux  informés.  Virgile  ne  nous  dit  pas  si  Apollon  figure 
ici  comme  dieu  des  bergers  —  très  à  sa  place  dans  une 
bucolique,  —  ou  comme  dieu  des  vers  —  très  à  sa  place 
auprès  d'un  poète;  —  il  faut  donc  nous  résigner  à  ne  pas 
le  savoir.  Il  reproche  à  Gallus  de  se  montrer  déraison- 
nable dans  son  amour  et  essaie  de  le  rendre  sensible  à 
l'abandon  pour  un  rival,  v.  21-23  *.  A  Apollon  succède 
Silvanus,  un  dieu  exclusivement  italien;  le  mélange  des 
divinités  latines  et  grecques  est  assez  fréquent  dans  les 
Géorgiques.  Déjà,  dans  TEgl.  V,  35,  nous  avons  vu  Paies 
associée  à  Apollon.  Silvanus  a  été  ajouté  par  Virgile  à 
rénumération  de  Thcocrile;  mais  c'est  une  addition 
timide  :  car  il  ne  lui  fait  tenir  aucun  discours;  il  le  réduit 
au  rôle  de  personnage  muet  et  se  contente  de  décrire  son 
énorme  couronne  ^  :  cette  couronne  est  composée  de  férules 
et  de  lys;  je  ne  crois  pas  en  effet  qu'il  faille  imaginer  le  dieu 
tenant  ces  fleurs  à  la  main;  si  c'était  un  bouquet,  il  n'aurait 
aucune  raison  pour  le  secouer,  «  quassans  »,  v.  25.  Au  con- 
traire, si  ces  fleurs  à  grande  lige  sont  sur  sa  tête,  elles 
s'agitent  à  chaque  pas  qu'il  fait,  tout  naturellement.  Pan, 
le  dieu  d'Arcadie  à  la  figure  rouge 3,  ferme  la  marche;  il 
engage  amicalement  Gallus  à  se  modérer  :  il  lui  rappelle 
en  termes  gracieux  et  rustiques  que  l'Amour  est  insensible 
aux  peines  des  hommes  et  qu'il  ne  sert  de  rien  de  pleurer. 

Tel  est  le  cortège  que  Virgile  amène  auprès  de  son 
ami.  Les  personnages  s'y  succèdent  par  ordre  d'impor- 
tance dans  un  défilé  aussi  bien  ordonné  que  pouvait  l'être 
une  pompe  romaine.  Nous  reconnaissons  là  l'amour  de 
la  régularité  si  visible  chez  Virgile. 

Tout  ceci  n'est  encore  q^u'unc  entrée  en  matière  et  le 
morceau  capital  de  la  X^^  Egl.  c'est  la  plainte  de  Gallus. 
L'ampleur  et  l'éloquence  que  Virgile  a  données  à  cette 
plainte,  ses  efforts  pour  la  rendre  digne  du  personnage  qui 
la  prononce,  montrent  bien  quelle  est  l'intention  de  cette 
Égîogue;  ce  n'est  pas  de  consoler  Gallus,  c'est  de  montrer 

1.  Sur  l'expression  «  tua  cura  »  cf.  Kgl.  I,  57,  où  elle  est  prise  dan» 
un. sens  un  peu  ditfôront,  mais  toujours  affectueux. 

2.  On  peut  on  voir  d'analogues  sur  les  terres  cuites  d'Asie. 

[i.  Do  «  Sanguincis   cbuli  bacis   »,  v.  27,  on  rapprochera  «   Sangui- 
neis  ..  moris  »,  Égl.  VI,  v.  22. 


396  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

à  quelle  hauteur  de  poésie  l'a  porté  son  désespoir.  Virgile 
revient  ici  à  ce  sujet  du  désespoir  d'amour,  qui  a  pour  lui 
un  attrait  tout  particulier.  La  plainte  de  Galius  n'est  pas 
sans  quelque  ressemblance  avec  celle  de  corydon.  Galius, 
comme  Corydon,  se  rend  compte  qu'il  a  placé  son  affection 
trop  haut;  une  moins  belle  personne  lui  aurait  été  plus 
Adèle  et  ne  lui  aurait  pas  causé  tant  de  peine,  v.  37  sq. 
Les  termes  dont  se  sert  Virgile  pour  exprimer  cette  idée, 
Égl.  X,  37  sq.  et  II,  14  sq.,  montrent  qu'il  se  copie  lui- 
même.  Des  deux  côtés,  c'est  un  poème  à  revirement. 
Corydon,  après  s'être  abandonné  à  l'espoir  qu'Alexis  céde- 
rait à  ses  prières,  après  avoir  vu  en  imagination  son  rêve 
accompli,  retombe  brusquement  dans  la  réalité,  v.  56  sq.  ; 
Galius,  après  avoir  pris  des  résolutions  énergiques,  s'aper- 
çoit qu'il  n'est  pas  de  force  à  les  tenir  et  retombe  dans  sa 
passion,  v.  60  sq.  Le  point  de  départ  n'est  pas  le  même, 
mais  le  mouvement  de  découragement  est  identique,  I,  56  : 
«  Rusticus  es  Corydon. ..  »  ;  X,  60  :  «  tamquam  haec  sit  nos  tri 
medicinafuroris...  ».  Corydon  et  Galius  essaient  de  conver- 
tir la  personne  qu'ils  aiment  au  charme  de  la  vie  rustique, 
II,  28  :  «  0  tantum  libeat  mecum  tibi  sordida  rura...,  etc.  »  ; 
X,  42  :  «  Hic  gelidi  fontes...,  etc.  »  Enfin  tous  deux  recon- 
naissent qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  lutter  contre  l'amour,  ils 
s'avouent  vaincus,  II,  65  :  «  Te  Corydon,  o  Alexi...  »>;  68  : 
«  Me  tamen  urit  amor  :  quis  enim  modus  *  adsit  amori?  » 
(le  dénouement  par  lequel  Corydon  se  console  est  artificiel 
et  postiche);  X,  69  :  «  Omnia  uincit  Amor;  et  nos  cedamus 
Amori  ».  Il  est  intéressant  de  voir  combien  Virgile  s'inspire 
en  somme  de  lui-même  et  comme  il  se  meut  dans  un  cercle 
d'idées  restreint. 

Le  chant  du  chevrier,  dans  la  VIII^  Égl.,  offre  moins  de 
ressemblance  avec  celui  de  Galius;  c'est  un  morceau  tout 
d'une  pièce  et  monté  dès  le  début  au  ton  le  plus  éner- 
gique. Pourtant,  en  maudissant  l'Amour,  le  chevrier  rap- 
pelle combien  il  est  cruel  et  énumère  ses  méfaits,  v.  43  sq. 
ï)e  même  Galius  constate  que  ce  dieu  est  impitoyable,  v.  61 
et  64  sq.  Les  termes  sont  différents,  quoique  savants  des 
deux  côtés;  mais  le  sentiment  est  le  même.  Enfin,  malgré 

1.  De  cette  expression,  rapp.,  Égl.  X,  v.  28,  «  Ecquis  erit  modus?  » 


LA  DIXIEME   ÉGLOGUE  397 

le  caractère  spécial  de  l'épisode  de  Pasiphaé  dans  TÉgl. 
VI,  on  trouve  au  moins  un  mouvement  oratoire  qui  offre 
avec  l'Égl.  IX  quelque  ressemblance,  VI,  32  :  «  A  uirgo 
infelix,  tu  nunc  in  montibus  erras  »...  ;  X,  47  :  «  Alpinas  a! 
duraniues  et  frigora  Rheni,  Me  sine  sola  uides  ».  L'immense 
pitié  que  le  poète  éprouvait  pour  Pasiphaé,  Gallus  la  res- 
sent pour  Lycoris. 

Cependant  les  trois  plaintes  d'amour,  celle  de  Corydon, 
celle  du  chevrier,  celle  de  Gallus  offrent  des  différences. 
Corydon  raisonne;  bien  qu'il  soit  dans  la  solitude,  il  apporte 
des  arguments,  il  se  figure  qu'ils  seront  écoutés.  Gallus  se 
laisse  aller  à  ses  regrets;  il  en  subit  les  fluctuations;  il  ne 
plaide  pas  sa  cause.  Le  chevrier,  sombre  et  tragique,  accable 
son  rival  de  son  ironie,  celle  qu'il  aimait  de  ses  reproches  : 
il  ne  sait  qtie  maudire.  Gallus  passe  par  des  phases  plus 
diverses  et  trouve  encore  en  lui  assez  d'affection  pour  s'api- 
toyer sur  le  sort  de  celle  qui  l'a  trahi.  Les  deux  plaintes 
précédentes  avaient  un  dénouement,  l'une  la  résignation, 
l'autre  la  mort;  celle  de  Gallus  n'en  a  pas;  il  se  retrouve 
à  la  fin  dans  la  même  situation  qu'au  début.  Au  point  de 
vue  littéraire,  les  poèmes  de  Corydon  et  du  chevrier  sont, 
surtout  le  premier,  empruntés  à  Théocrite;  celui  de  Gallus 
est  plus  original.  L'impression  du  chant  de  Corydon  n'est 
pas  nette  ;  le  chant  de  Damon  est  bien  supérieur;  il  est 
d'une  grande  vigueur,  mais  un  peu  monotone;  celui  de 
Gallus  me  paraît  le  plus  parfait;  il  est  d'une  mélancolie 
touchante,  avec  des  poussées  d'une  énergie  qui  se  sent 
inutile;  il  est  très  humain.  Virgile  était  peut-être  déjà  mûr 
pour  entreprendre  la  peinture  du  désespoir  de  Didon,  où 
il  s'est  surpassé. 

"  Gallus,  en  proie  à  sa  tristesse,  ne  répond  ni  aux  ques- 
tions, ni  aux  exhortations  qu'on  vient  de  lui  adresser*;  il 
poursuit  silencieusement  le  cours  de  ses  pensées,  et  c'est  à 
lui-même  qu'il  répond  en  commençant  sa  plainte  par 
«  tamen  »,  v.  31  :  sans  doute  il  est  bien  malheureux;  pour- 
tant les  Arcadiens  chanteront  ses  souffrances,  et  celte  idée 
sera  pour  lui  un  soulagement  après  sa  mort,  v.  31-34. 

Après  avoir  reconnu  le  caractère  adoucissant  de  la  poésie 

1.  W.  n.  Kolster,  dans  son  édition,  p.  215,  est  d'un  autre  avis. 

ÉTUDE   SUR    LES   BUCOL.   DE  VIRGILE^  »3 


398  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

bucolique,  il  est  naturel  que  Gallus  regrette  de  n'avoir  pas 
mené  la  vie  pastorale  *- Il  rêve  aux  plaisirs  simples  de  la 
campagne,  lui  qui  a  vécu  de  la  vie  fausse  et  compliquée  des 
villes  ;  il  se  représente  avec  une  Phyllis  ou  un  Amyntas  au 
teint  bronzé  par  le  soleil  et  il  lui  semble  qu'il  n'y  aurait 
rien  là  qui  le  choquât,  v.  35-41*. 

A  ce  tableau  de  fantaisie  succède  un  brusque  appel  à 
Lycoris,  v.  42-43.  0.  Ribbeck  suppose  un  vers  perdu; 
mais  cela  n'est  pas  nécessaire  et  l'absence  de  transition 
n'est  peut-être  ici  qu'un  artifice  de  Virgile  pour  rendre  la 
spontanéité  de  la  passion.  Du  reste,  il  est  facile  de  rétablir 
les  anneaux  supprimés  et  de  montrer  que  la  pensée  de 
Gallus  suit  une  marche  logique.  Gallus  s'est  pris  de  ten- 
dresse pour  l'Arcadie;  il  voudrait  y  avoir  vécu;  alors  sur- 
gissent à  ses  yeux  une  Phyllis,  un  Amyntas;  mais  ce  sont 
là  des  personnages  en  l'air;  il  a  beau  faire  tous  ses  efforts 
pour  se  les  figurer  comme  très  présentables,  au  fond 
c'est  toujours  Lycoris  qui  occupe  son  cœur  :  tout  à  coup 
Phyllis  et  Amyntas  s'évanouissent,  mais  le  paysage  arca- 
dien  subsiste;  c'est  dans  ce  paysage  qu'il  souhaite  voir 
Lycoris  à  ses  côtés  ^.  On  remarquera  avec  quelle  inten- 
sité sont  rendus,  dans  les  v.  42-43,  l'amour  et  la  sensation 
des  choses  rustiques. 

Ainsi  le  rêve  de  Gallus,  qui  avait  été  d'abord  l'Arcadie 
avec  une  Phyllis  et  un  Amyntas,  s'est  modifié;  il  a  pris 
sa  forme  définitive  :  l'Arcadie  avec  Lycoris.  C'est  à  ce 
moment  que  Gallus  retombe  dans  la  réalité  ^,  «  nunc  » 
opposant  avec  force  les  circonstances  pénibles  du  présent 

1.  "W.  H.  Kolster  a  bien  montré  lo  rapport  étroit  qui  existe  entre  les 
deux  couplets,  p.  215  do  son  édition  :  «  ...  es  ist  einleuchtend,  dass  von 
dicsem  Prois  der  Poésie  dcr  Hirton  nur  noch  ein  Schritt  ist  zu  dcm 
AVunsche  selbst  ihrem  Kreise  anzugehôren,  als  Leutcn  die  Menschenwert 
und  Menschenschicksal  zu  wiirdigen  wissen  ». 

2.  Au  V.  40  Gallus  se  représente  couché  au  milieu  des  saules  sous  la 
vigne  flexible;  cela  a  étonné  les  commentateurs  ;  cf.  A.  Forbigcr  *,  ad  h.  l. 
Il  est  certain  que  chez  nous  le  saule  et  la  vigne  ne  poussent  pas  dans 
les  mêmes  terrains  ;  mais  ce  ne  sont  pas  nos  pays  que  décrit  Virgile  et 
il  est  probable  qu'il  avait  vu  la  chose. 

3.  Serv.  Danielin  ,  ad  v.  42  :  «  et  cum  optassct  aliud,  itcrum  adamatam 
rediit  ». 

4.  Servius  ad  v.  44  :  «  liinc  usque  ad  fincm  amatoris  inconstantla 
cxprimitur,  cui  electa  displicont  stalim  ».  Cf.  Scholia  Devn.,  ad  b.  1. 


LA  DIXIEME  EGLOGUE  399 

à  la  vie  idéale  telle  qu'il  vient  de  se  la  figurer.  Le  v.  44 
n'a  jamais  été  expliqué  d'une  façon  satisfaisante;  on  en  a 
conclu  que  Gallus  faisait  à  ce  moment  même  partie  d'une 
expédition  militaire,  ce  qui  est  assez  singulier,  puisqu'il 
est  actuellement  étendu  quelque  part  en  Arcadie.  A  la 
rigueur  on  peut  dire  que  le  séjour  en  Arcadie  est  une  fie- 
lion,  la  vie  militaire  la  réalité.  Mais  il  y  a  des  difficultés 
plus  graves.  Si  «  insanus  amor  »  signifie  une  passion 
déraisonnable  S  comment  Gallus  peut-il  dire  que  son 
amour  insensé  pour  Lycoris  le  retient  au  milieu  des  com- 
bats? C'est  l'abandon,  c'est  le  désespoir  qui  l'a  poussé  au 
milieu  des  combats  ;  il  serait  difficile  de  s'exprimer  d'une 
façon  plus  impropre.  Il  ne  sert  de  rien  d'écrire  «  Amor  » 
avec  une  majuscule;  ce  n'est  pas  l'Amour  qui  retient 
Gallus  à  la  guerre.  On  a  pensé  avec  Servius  '  que  l'amour 
insensé  de  Gallus  pour  Lycoris  le  transportait  en  pensée 
au  milieu  des  camps  où  vivait  Lycoris;  mais  «  detinet  » 
ne  saurait  guère  avoir  cette  signification.  Si  Ton  joint 
«  insanus  amor  »  à  «  duri...  Martis  »,  le  sens  est  encore 
plus  mauvais.  Ce  peut  être  par  coup  de  tête,  pour 
s'étourdir,  que  Gallus  a  embrassé  la  vie  militaire,  ce  n'est 
point  par  un  amour  insensé  pour  les  batailles.  Dans  ces 
circonstances,  je  m'étonne  que  les  éditeurs  récents  se 
refusent  à  adopter  la  correction  de  Heumann  ^  «  te  »  au 
lieu  de  «  me  ».  «  Me  >i,  au  v.  44,  a  pu  s'introduire  pour  faire 
suite  à  «  consumerer  »  du  v.  43,  ou  bien  «  l'm  »  a  été  écrite 
par  simple  anticipation,  à  cause  de  «  Martis  »  qui  suit. 
Quoi  qu'il  en  soit  «  te  »,  v.  44,  «  tu  »,  v.  46,  «  te  »,  v.  48, 
«  libi  »,  V.  49,  se  suivent  de  la  façon  la  plus  naturelle  et 
constituent  un  mouvement  oratoire*.  Ce  qu'il  y  a  de  char- 

1.  Cf.  ibid.,  V.  22  :  «  Galle,  quid  insanis?  » 

2.  Ad  V.   15  :  «  ex  affectu  amanlis  ibi  se  esse  putat,  ubi  arnica  est,  ut 
«  me  »  sit  «  meum  animum  ».  A.  Przygodc,  Op.  laitd.,  p.  54  :  «  ...  insano 

.amore  se.  tui,  quac  militem  in  Germaniam  secuta  es,  inter  média  tela  et 
adverses  liostes(ubi  tu  versaris)  (mente  et  cogitationibus)nuncdetineor...» 

3.  Citée  par  Ileyne-Wagner  *,  ad  h.  l. 

4.  Au  V.  46  «  nec  sit  mihi  credere  tantum  »  a  été  expliqué  do  façons 
diverses.  O.  Ribbeck  suppose  une  lacune  après  ce  vers.  Il  parait  s'expli- 
quer sans  difficulté  en  prenant  «  tantum  »  dans  le  mt'me  sens  qu'au  v.  50 
de  l'Égl.  III  :  «  Audiat  hacc  tantum  »,  «  que  nous  ayons  pour  auditeur... 
je  n'en  demande  pas  davantage...  etc.  »;  cf.  III,  53.  Ici  le  sens  est  : 


400  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

mant  dans  ce  couplet,  c'est  la  délicatesse  de  sentiment 
qui  pousse  Gallus  à  s'apitoyer  sur  le  sort  de  Lycoris  et  la 
grâce  avec  laquelle  ce  sentiment  est  exprimé.  On  ne  man- 
querait pas  de  noter  combien  tout  cela  est  virgilien,  si  on 
ne  lisait  dans  Servius,  ad  v.  46  :  «  hi  autem  omnes  uersus 
Galli  sunt,  de  ipsius  translati  carminibus  ».  Il  ne  semble 
pas  qu'on  doive  révoquer  en  doute  cette  assertion  *; 
quant  aux  limites  du  morceau  emprunté,  il  se  peut 
comme  le  veut  Ph.  Wagner,  dans  sa  3®  édit.,  que  la  citation 
commence  au  v.  44  et  se  termine  au  v.  49,  ou,  comme  le 
veut  Schaper,  Qu'elle  comprenne  seulement  les  v.  46-49.  La 
première  hypothèse  me  semble  la  plus  vraisemblable.  On 
ne  saurait  y  faire  entrer  les  v.  50-51  (avec  Vôlker);  encore 
moins  les  v.  50-54  (avec  Fontaninus);  c'est  une  idée  de 
Virgile,  que  Gallus  transformera  en  poèmes  rustiques  ses 
élégies,  mais  non  pas  de  Gallus  lui-même.  Naturellement 
l'emprunt  de  Virgile  ne  pouvait  être  littéral;  il  a  falllu 
mettre  en  hexamètres  ce  que  Gallus  avait  exprimé  en  dis- 
tiques élégiaques;  jusqu'à  quel  point  Virgile  a-t-il  modifié 
l'expression?  C'est  ce  que  nous  ignorons.  «  Me  sine  sola 
uides  »,  v.  49,  pouvait  être  chez  Gallus  la  fin  d'un  penta- 
mètre. Quant  à  l'intention  de  l'emprunt,  elle  n'est  pas  dou- 
teuse. Virgile  a  voulu  signaler  à  ses  lecteurs  des  vers  de 
Gallus,  qu'il  trouvait  fort  beaux;  il  est  certain  que  le  senti- 
ment en  est  exquis. 

Sans  transition  (de  même  qu'après  le  v.  41)  Gallus 
prend  un  parti  héroïque,  v.  50-54.  Ces  velléités  manifes- 
festées  tout  à  l'heure  d'être  un  berger  d'Arcadie,  il  va  les 
exécuter.  Les  vers  qu'il  a  composés  à  l'imitation  du  poète 
de  Chalcis,  Euphorion,  c'est-à-dire  les  élégies  remplies  de 
son  amour  fatal,  il  les  chantera  avec  l'accompagnement  de 
la  flûte  2  de  Théocrite  («  pasloris  Siculi  ^  »,  bien  qu'il  soit 

«  pniss6-je  ne  pas  le  croire  —  je  n'en  demande  pas  davantage  »,  c.-à-d.  u  sr 
seulement  JG  pouvais  ne  pas  le  croire!  »  Cf.,  sur  le  mot  «  tantum  »,p.23-L 

1.  C'est  ce  qu'a  fait  E.  Krause,  Op.  laud.,\i-  61  sq.,  réfuté  par  A.  PrzygodOr 
Op,  laud.,  p.  53.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  169,  explique  le  passage  de  Ser- 
vius de  la  façon  suivante  :  «  hi  versus  omnes  Galli  sunt,  dièse  Verso 
gehôren  dem  Gallus,  Gallus  spricht  sie  ».  Il  croit  que  Virgile  a  em- 
prunté aux  poèmes  de  Gallus  la  pensée,  mais  non  les  termes. 

2.  «  Auena  »,  v.  51,  et  non  «  fistula  »,  par  modestie. 

3.  M.  Sonntag,  Op.  laud.^  p.  16-1,  entend  par  «  pastoris  Siculi  »  Poly- 


LA  DIXIEME   EGLOGUE  401 

en  Arcadie),  c'est-à-dire  qu'il  en  abaissera  le  ton,  qu'il 
réduira  son  talent  au  genre  bucolique.  Bien  entendu  Vir- 
gile ne  veut  pas  dire  qu'il  retouchera,  qu'il  refondra  les 
vers  déjà  publiés,  mais  qu'il  ne  les  chantera  plus  sur  le 
même  ton  devant  le  même  public.  Au  lieu  de  jouir  du 
confortable  des  villes,  il  vivra  dans  les  forêts,  parmi  les 
cavernes  des  bêtes  fauves  *.  Qu'entend-il  par  «  tenerisque 
meos  incidere  amores  Arboribus  »,  v.  53  sq.  ?  Sont-ce  les 
noms  de  ses  maîtresses  qu'il  gravera  sur  l'écorce  des 
arbres;  est-ce  l'expression  de  son  amour  traduite  dans 
ses  vers?  La  première  explication  est  appuyée  par  l'imita- 
tion d'Ovide  *  :  a  Incisae  seruant  a  te  mea  nomina  fagi, 
Et  legor  Oenone  falce  notata  tua  :  Et  quantum  trunci, 
tantum  mea  nomina  crescunt  ».  Mais  le  sens  est  bien 
pauvre  :  l'arbre  grandissant,  le  nom  de  la  personne  aimée 
grandira  avec  lui  sur  l'écorce.  C'est  une  plaisanterie  qui 
est  bien  dans  le  goût  d'Ovide;  il  n'est  pas  sûr  que  dans 
Virgile  les  mêmes  mots  veuillent  dire  la  même  chose.  La 
seconde  explication  me  parait  préférable  :  il  confiera  à 
l'écorce  des  arbres  l'expression  de  son  amour;  les  arbres 
grandiront  :  son  amour  grandira  aussi  ^,  (Cf.  Égl.  X,  v.  73  sq.) 
Entre  temps  son  activité  se  dépensera  en  exercices  phy- 
siques, ce  qui  prouve  qu'il  n'est  pas  bien  sûr  de  lui-même, 
v.  55-60  :  promenades  avec  les  Nymphes  sur  le  Ménale  *; 
chasse  au  sanglier.  Le  froid  ne  l'arrêtera  pas.  Il  lui  semble 
déjà  qu'il  erre  parmi  les  rochers,  l'arc  à  la  main  *.  On 
sent  qu'à  mesure  que  le  développement  se  poursuit,  son 

phème  et  croit  que  Gallus  va  prier  Lycoris  comme  Polyphèmo  prie 
Galatéc.  «  Gallus  will  also  hingelien  und  durch  Vorsingen  seiner  Liebes- 
lieder  um  Lykoris  werben,  wie  Polyphem  ura  Galatea  warb.  » 

1.  M.  Sonntag,  Op.  laud.,  p.  164,  pense  que  le  mot  «  spelaca  »  est  un  mot 
<le  Gallus  et  que  celui-ci  l'avait  peut-être  emprunté  à  Euphorion. 

2.  Heroides,  V,  21  sq. 

3.  «  Amores  »  peut  faire  allusion  au  titre  des  élégies  de  Gallus,  mais 
ce  ne  sont  point  ces  élégies  qu'il  s'agit  de  graver  sur  les  arbres,  comme 
Égl.  V,  13  sq.  «  Amores  »  me  paraît  signifier  des  expressions  de  ten- 
•dresso  en  quelques  mots  ou  tout  au  plus  en  quelques  vers. 

i.  «<  Mixtis...  nymphis  »,  v.  55,  ne  paraît  pas  avoir  d'autre  sens  que 
«  mixtus...  nymphis  ». 

5.  Les  épithètes  géographiques  d'excellence  «  Partho...  Cydonia...  », 
V.  59,  ne  sont  pas  déplacées  dans  la  bouche  d'un  poète  savant  comme 
Oallus. 


402  ÉTUDE   SUK  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

imagination  s'échauffe.  Les  choses  lui  deviennent  presque 
actuelles  :  «lam  mihi...  uideor  »,  v.  58. 

C'est  justement  lorsque  cette  ardeur  factice  est  arrivée 
à  son  paroxysme  que  ses  idées  changent  *.  D'un  coup 
d'oeil  il  a  mesuré  l'inanité  de  ses  efforts.  Ce  n'est  pas  là 
un  remède  à  ses  maux.  L'Amour  est  inexorable.  Les. 
Hamadryades,  les  vers,  les  forêts  n'ont  plus  de  charme, 
pour  Gallus  2.  [/Amour  ne  se  laisse  pas  fléchir  par  les 
souffrances  des  hommes,  c'est-à-dire  que,  quoi  qu'on  fasse 
pour  dompter  le  corps,  la  passion  reste  la  plus  forte.  Et, 
>dans  des  vers  élégamment  et  savamment  construits,  Gallus 
se  rend  compte  qu'il  aurait  beau  boire  l'eau  de  l'Hèbre  au 
milieu  de  l'hiver,  supporter  les  neiges  et  les  pluies  ^  de 
la  Silhonie,  pu,  sous  le  tropique  du  Cancer,  conduire  les 
troupeaux  des  Éthiopiens  à  l'époque  la  plus  chaude  de 
l'année,  il  ne  trouverait  point  la  paix,  v.  60-68. 

Il  conclut  donc  qu'il  est  vaincu  et  il  cède  à  l'Amour, 
V.  69.  Cette  fin  offre  quelque  ressemblance  avec  l'avertisse- 
ment du  dieu  Pan  aux  v.  28  sq.,  mais  avec  une  différence 
totale  dans  la  conclusion.  L'Amour  étant  impitoyable  *, 
Pan  déclarait  qu'il  faut  se  modérer  :  «  Ecquis  erit  modus?  > 
Gallus  est  d'avis  qu'il  faut  céder. 

Virgile  termine  suivant  son  habitude  par  la  description 
de  petites  opérations  rustiques;  il  ne  dépeint  point  la 
tombée  du  soir,  mais,  comme  il  s'agit  de  rentrer  les  chè- 
vres, on  sent  bien  que  la  nuit  approche. 

La  I^®  Idylle  de  Théocrite  était  une  de  celles  que  Virgile 
lisait  le  plus  volontiers  et  qu'il  admirait  le  plus.  Il  l'a  uti- 
lisée dans  l'Égl.  V  et  dans  l'Égl.  VIII.  Ici  il  lui  a  fait  un 
emprunt  considérable  ^.  L'introduction  paraît  lui  appar- 


1.  Serv.  Danielin.,  ad  X,  62  :  «  amantis  animum  expressit,  cui  quod 
anto  placuit,  statim  displicet  ». 

2.  Do  «  ipsae  rursus  concodite  siluao  »,  v.  64,  on  rapprochera,  Egl.  VIII, 
58  :  «  Viuite,  siluae  ». 

3.  C'est  ainsi  que  j'entends  «  aquosae  »,  v.  66. 

1.  «  Amor  non  talia  curât  »,  v.  28;  «  Non  illuna  nostri  possunt  mutare 
labores  »,  v.  64.  Servius  ad  v.  60  :  «  iara  quasi  ad  se  recurrit  et  illud, 
quod  supra  audiit,  respicit  :  amor  non  talia  curât  ». 

">.   Servius  ad  X,  9  :  «  ...  est  quacdam  Theocriti  ccloga,  in  qua  suos 
amores  dellero   Daphnis  inducitur  :  ...  huius  omnem  ordinem   ad  hanc" 
cclogam  transtulit  ». 


LA  DIXIÈME  ÉGLOGLE  403 

tenir  en  propre;  nvais,  à  partir  du  v.  9,  c'est  à  Tld.  I  qu'il 
emprunte  l'apostrophe  aux  nymphes  et  le  cortège  qui  se 
rend  auprès  de  Gallus. 

Id.  I,  66  sq.  :  1 115  tcox'  ap'  t)(t6*,  fixa  Aaçvi;  ÈTOCxeTO,  Trà  iroxa 
Nupi^ai;  *H  "KOLTOL  nY)ve«&  xa>à  répLusa,  rj  xaToe  IlévSb);  Où  yàp  6yi 
woTapLoïo   fjLiyav  poov    êi^st'    *Avàwa),  Où6'  Attvaç    axoTciàv,   oùô* 

"Axtôoç  Upbv  dfiwp.  »  Les  Nymphes  sont  tout  naturellement 
h  leur  place  dans  une  pièce  en  l'honneur  du  bouvier 
Daphnis;  Virgile,  dans  une  pièce  en  l'honneur  de  l'élé- 
giaque  Gallus,  les  a  remplacées  par  les  Muses;  s*il  a  laissé 
aux  Muses  leur  caractère  primitif  de  nymphes  des  eaux, 
c'est  sans  doute  à  cause  du  passage  de  Théocrite  qu'il 
imitait. 

La  question  qui  leur  est  adressée  dans  Théocrite  est 
toute  simple  :  où  étaient-elles  au  moment  de  la  mort  de 
Daphnis?  Sur  les  bords  du  Pénée  ou  sur  le  Pinde?  On  ne 
les  a  point  aperçues  en  Sicile  et,  si  elles  avaient  été  sur 
les  bords  de  TAnapos,  sur  TCtna,  près  de  l'Akis,  ellcb 
seraient  venues  auprès  de  Daphnis.  Il  fallait  donc  qu'elles 
lussent  bien  loin.  Comme,  dans  Virgile,  la  Sicile  n'a  rien  à 
faire  avec  l'aventure  de  Gallus  et  qu'il  s'agit  des  Muses, 
il  a  supprimé  les  vallons  du  Pénée,  ajouté  le  Parnasse  et 
la  source  Aganippé.  Le  sens  de  sa  question,  au  premier 
abord  moins  facile  à  comprendre,  n'est  pas  tout  à  fait  le 
même  que  chez  Théocrite  :  les  Muses  n'étaient  pas  dans 
leurs  séjours  habituels;  elles  n'ont  donc  pas  été  prévenues 
et  n'ont  pu  se  rendre  auprès  de  Gallus. 

Théocrite,  dans  sa  I*"®  Id.,  ne  fait  pas  pleurer  Daphnis  par 
la  nature  inanimée.  En  revanche  il  dit  à  propos  de  lui, 
dans  sa  VIP  Id.,  v.  74  sq.  :  «  Xwç  opoç  àjx?'  è«oveÎTO,  xal  w; 
Spvs;  avTOv  èôpT^vsvv,  *I;jL£pa  acre  çuovTt  Tcap'  oyfionvty  TtOTapioto  ». 

Virgile  paraît  s'être  inspiré  de  ce  passage;  au  lieu  de  parler 
simplement  des  montagnes,  il  a  cnuméré  celles  d'Arcadie; 
le  Ménale  et  le  Lycée  se  trouvent  du  reste  déjà  rapprochés 

danslar^^ld.,  v.  123  :  t  eix'  kam  xat'  (opsa  {xaxpà  Auxaito,  Eite 
tûy'  àpLçiTcoÀer;  {jtÉya  MaîvaXov  ».  Aux  chênes  il  a  substitué 
les  lauriers  et  les  tamaris.  II  ne  parait  avoir  rien 
emprunté  aux  descriptions  du  deuil  de  la  nature  dans 
Bion,  I,  31  sq.,  et  dans[Moschos],  III,  1  sq.  En  revanche  la 
structure  du  v.  43  est  imitée  de  celle  du  v.  71  de  Tld.  I. 


404  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

«  Tfîvov  jjiàv  6â)£c,  T^vov  ).u%oi  wpwavTo  *.  >  Quant  au  mot 
«  fleuere  »,  il  parait  pris  au  v.  suivant  :  «  ëxXaude  ». 

Dans  la  P*'  Id.  Daphnis  est  regretté  par  les  chacals,  les 
loups,  le  lion  2,  qu'il  pouvait  apercevoir  dans  ses  courses 
à  travers  la  montagne.  Virgile  a  supprimé  ces  animaux 
farouches,  qui  n'ont  rien  à  faire  avec  Gallus.  Le  bouvier 
Daphnis  est  tout  naturellement  entouré  de  bœufs  et  de 

vaches,  I,  74  :  <  IloXXaî  o\  uàp  7ro<T<T\  pôeç,  ttoXXo'i  8s  t£  xaûpoc, 

uoXXai  0*  au  SapiâXai  xa»  uoptcsç  wôûpavTo  ».  Virgile  les  a  rem- 
placés, auprès  de  Gallus  qui  n'est  pas  un  pâtre,  par  les 
brebis,  animaux  plus  gracieux  et  plus  doux,  qui  du  reste 
ne  paraissent  là  que  comme  personnages  muets  :  c  Stant  >, 
Y,  16,  au  lieu  de  c  J)6upavTo  >.  Elles  n'ont  pas  de  raison  pour 
s'apitoyer  sur  le  sort  de  Gallus  qu'elles  ne  connaissent  pas; 
au  contraire  le  troupeau  de  Daphnis  regrette  son  pasteur. 
Chez  Théocrile,  c'est  Hermès  qui  se  présente  le  premier  ^, 
Virgile  Ta  supprimé  :  Hermès  ne  figure  nulle  part  dans  les 
Bucoliques;  c'est  peut-être  pour  le  remplacer  qu'il  a  intro- 
duit Apollon,  mieux  à  sa  place  auprès  d'un  poète.  En  outre 
Virgile  s'est  bien  gardé  de  mélanger  les  dieux  rustiques  et 
les  pâtres;  chacun  vient  à  son  rang,  comme  il  convient 
dans  un  cortège  bien  ordonné.  Théocrite  fait  figurer  les 
trois  classes  fondamentales  de  pasteurs  :  bouviers,  bergers, 
chevriers.  Virgile  ne  le  suit  pas  sur  ce  point  *.  Tous  les 
pasteurs,  chez  Théocrile,  sont  réunis  en  un  groupe  qui  fait 
une  question  collective  :  «  IIccvtcç  àvr,pioTcyv,  tî  -rzaôoc  xaxdv  », 


1.  Lo  V.  de  Théocrito  paraît  favoriser  la  leçon  de  Ra  :  «  Illum 
ctiam  lauri,  illum  fleuere  myricae  ».  Gebauer,  De  poetarum  graecorum...^ 
p.  53,  la  repousse  cependant  :  «  ...  propter  numerorum  volubilitatem 
poeta  repetitionem  particulao  videtur  practulisse  »  (mais  il  s'agit  d'un 
passage  triste,  où  les  spondées  sont  mieux  à  leur  place  que  les  dactyles). 
Cf.  H.  Fritzsche,  Zu  Theokrit  imd  Virgil,  p.  20,  qui  préfère  aussi  la 
leçon  «  etiam  »  adoptée  par  O.  Ribbeck. 

2.  Le  singulier  *  Xeïov  »,  v.  72,  à  côté  des  pluriels  «  6(i5eç  »,  «  Xuxoi  », 
V.  71,  n'est  pas  un  singulier  collectif  et  parait  s'expliquer  par  ce  fait  que 
les  loups  et  les  chacals  vont  souvent  par  troupe  ;  le  lion  est  solitaire.  Un 
pâtre  sait  qu'il  a  dans  son  voisinage  des  loups,  des  chacals  et  un  lion. 

3.  Je  no  suis  pas  Âhrens  dans  les  mutilations  qu'il  a  infligées  à  cette 
pièce. 

4  Mais  il  lui  emprunte  la  répétition  :  «  ''^HvÔov...  7)v6ov  »,  v.  80, 
«  Venit...  uenere  ..  ucnit  »,  19  sq.,  en  l'étendant  et  sans  donner  aux 
mots  la  mémo  place. 


LA   DIXIEME   ÉGLOGUE  405 

V.  81  L'imitation  de  Virgile  est  évidente;  pourtant  la  ques- 
tion n'est  pas  tout  à  fait  la  même.  Daphnis  est  accablé  par 
un  mal  mystérieux  :  les  pâtres  lui  demandent  quel  est  ce 
mal.  Galius  est  amoureux  :  les  pâtres  lui  demandent  d'où 
lui  vient  cet  amour.  Il  est  bien  possible  que  leur  question 
soit  influencée  par  celle  d'Hermès,  v.  78  :  «  T;;  tu  xaTaTpuxsiî 
tîvoç  J)Ya6è  Too-aov  èpao-ai  •». 

Priape  était  à  sa  place  chez  Théocrite,  car  Daphnis  est 
atteint  d'une  sorte  de  priapisme.  Virgile  l'a  supprimé  et 
remplacé  par  Pan,  qui  n'est  pas  non  plus  un  dieu  très  con- 
venable, mais  qui  est  pourtant  moins  effronté.  Dans  Théo- 
crite, Daphnis  appelle  Pan  pour  lui  remettre  sa  syrinx, 
V.  123  sq.  ;  de  là  à  le  faire  venir  en  personne  il  n'y  avait 
qu'un  pas,  et  ce  pas,  Virgile  l'a  franchi.  C'est  la  question 
de  Priape,  v.  82  :  t  Aàçvt  xaXav,  xl  vu  Taxeai  »,  qui  a  inspiré 
celle  d'Apollon  :  c  Galle,  quid  insanis?  »  avec  suppression  de 
répithète  et  variation  dans  le  verbe  *.  Bien  entendu  tout 
ce  qui  concerne  Lycoris  est  de  Virgile.  J'ai  déjà  dit  que 
Silvanus  était  ajouté  et  que  c'était  un  personnage  muet 
<comme  les  brebis  de  tout  à  l'heure).  Quant  aux  réflexions 
de  Pan  dont  la  forme  appartient  à  Virgile,  elles  paraissent, 
quant  au  fond,  dériver  de  celles  d'Aphrodite.  Aphrodite, 
v.  97  sq.,  constate  que  Daphnis  a  été  vaincu  par  Eros  :  Pan 
parle  de  Tinsensibilité  de  l'Amour,  qui  ne  se  laisse  fléchir 
par  rien. 

Dans  Théocrite,  Daphnis  ne  répond  point  à  ce  qu'on  lui 
dit.  C'est  lorsqu'Aphrodite,  dont  il  est  la  victime,  est  venue 
le  braver  qu'il  prend  enfln  la  parole.  Chez  Virgile,  Galius 
ne  répond  rien  aux  dieux  et  il  adresse  la  parole  aux 
pâtres.  Du  reste  la  plainte  de  Daphnis  et  celle  de  Galius 
■sont  très  diverses,  la  situation  n'étant  pas  la  même. 

Tel  est  le  gros  emprunt  fait  par  Virgile  à  la  I""^  Idylle.  Il 
y  a  encore  quelques  autres  rapports  de  détail.  Comme 
Daphnis  (I,  138  sq.,  tov  ô'  'AçpoSîxa  "H6eX'  àvepôûffac),  Galius 
■est  étendu  sur  la  terre  pendant  la  pièce;  mais  Daphnis  est 
couché,  parce  qu'il  est  à  bout  de  forces  et  qu'il  va  mourir; 
dans  Virgile  ce  n'est  qu'une  attitude  languissante  et 
mélancolique  2.  Avant  de  mourir,  Daphnis  dit  adieu  à  la 

1.  Cf.  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  m  epithetis...,  p.  3  et  5. 

2.  Gebauer,    Quatenus    Vergilius    in    epilhetis...,    p.    12,    rapproche 

23. 


406  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

nymphe  Aréihuse,  v.  117,  <  Xaîp'  'Apéôotaa  >;  il  est  possible 
que  ce  soit  cela  qui  ait  donné  à  Virgile  Tidée  d'invoquer 
Aréihuse  au  début  de  la  pièce.  La  mention  du  bel  Adonis 
paraît  provenir  du  v.  109  *. 

Enfin  il  y  a  quelques  imitations  partielles  d'autres. 
Idylles  de  Théocrite  qu'il  faut  énumérer.  L'expression  du 
V.  7,  «  simae...  capellae  »,  est  une  expression  de  Théocrite  : 
f  <Tt[jLa\...  sptçot  »,  VIII,  V.  50  2.  Les  vers  épisodiques  38  sq. 
présentent  une  particularité  curieuse.  Il  est  bien  certain, 
que  Virgile  s'est  souvenu  des  v.  15  sq.  de  la  II®  EgL  et  il 
n'est  pas  moins  certain  que  ceux-ci  sont  inspirés  de  l'Id.  X, 
28-29.  Or,  dans  la  X®  Égl.,  Virgile  s'est  reporté  au  modèle 
qui  lui  avait  déjà  servi  une  fois  et  il  lui  a  pris  autre  chose  : 

«  Kal  To  lov  {jLsXav  6<tti  xal  à  fpatz'zk  uaxivOo;  »,  V.  28  :=  «  Et 
nigrae  uiolae  sunt  et  uaccinia  nigra  »,  v.  39  ^.  Ainsi,  des 
deux  vers  de  Théocrite,  Virgile  a  emprunté  l'un  dans  sa 
II»  Égl.,  l'autre  dans  sa  X^  ♦. 

Des  V.  42-3,  on  a  rapproché  l'Id.  V,  y.  32  sq.  Mais  la  situa- 
lion  est  bien  différente.  Toutefois  «  nemus  »,  v.  43,  rappelle 
«  TaXo-ea  xaûta  »,  v.  32;  «  gelidifonles  »,  v.  42,  «  ^'jy^h-v  uÔtop  », 
V.  33  *,  et  «  mollia  prata  »,  42,  f  woia  »,  v.  34. 

A  la  fin  de  sa  plainte,  Gallus  développe  cette  idée  que 
les  fatigues  physiques  ne  guérissent  pas  de  l'amour.  Il  le 
fait  en  termes  savants;  or  cette  érudition  est  d'emprunt; 
elle  provient  des  malédictions  d'un  amoureux  contre  le  dieu 
Pan,  dans  l'Id.  VII,  111  sq.  :  c  Etr.ç  ô'  'HSwvûv  {lèv  èv  wpsat. 
*/EÎ(j.aTt  {i.é(r(T(u  "Eêpov  iràp  uoTajjibv  TeTpajJLjjisvoc  if^J^iv  apXTO),  *Ev 

l'oxpression  «  sola  sub  rupo  »  do  [Moschos]  III,  21,  otc.  Ce  qui    est 
caractéristique  c'est  qu'elle  se  trouve  déjà  dans  Catulle,  LXIV,  154. 

1.  Gobauer,  Qnatenus  Vergilius  in  epithetis.,..^  p.  11,  rapproche  Théo- 
crite, XV,  127. 

2.  Gebauer,  Ibid,^  p.  7. 

3.  Cf.  Gebauer,  Ibid.,  p.  3. 

1.  La  X*  Id.  n'a  pas  fait  chez  Virgile  l'objet  d'une  imitation  suivie  ; 
pourtant  il  lui  a  pris  çà  et  là  un  certain  nombre  de  détails.  L'Égl.  X,  39  = 
Id.  X,  28;  l'Égl.  X,  72  =  Id.  X,  25;  l'Égl.  II,  63  sq.  =  Id.  X,  30;" 
l'Égl.  II,  70,  rappelle  de  loin  Id.  X,  14;  l'Égl.  VII,  32  et  36,  paraît 
s'inspirer  do  l'Id.  X,  33.  Il  est  possible  que  Virgile  ait  profité,  pour  sont 
Egl.  IX,  do  l'idée  de  Théocrite  de  faire  chanter  par  Milon,  dans. 
l'Id.  X,  un  poème  qu'il  ne  présente  pas  comme  lui,  v.  41  :  «  Bàjai  ÔTi. 
XXI  xaûra  rà  xôj  Oeîw  A'.Tulpo-a  >♦. 

5.  Cf.  Gebauer,  Quatenus  Vergilius  in  epit/œtis...,  p.  6. 


f 


LA   DIXIEME   ÉGLOGUE  407 

8è  Ôlpei  uDjjLàTOtai  irap*  AîOidirso-o".  vofjLsuoi;  XIÉTpa  utco  BXepLvcov, 
ô6ev  ovxêTi  NeîXo;  ôpaTdç  >.  Virgile  a  imité  le  passage  d'assez 
près  en  lui  donnant  la  forme  condilionneile  au  lieu  de  la 
l'orme  oplalivc.  Quelques  expressions  sont  identiques  *  : 
«  frigo ribus  mediis  >,  v.  ôo,  =  «  x^^l^*^'  jxéaïrw  »,  v.  tH, 
D'autres  ont  été  changées  :  la  Sithonie  a  remplacé  les 
Edons;  quelques  enjolivements  ont  été  ajoutés  :  «  biba- 
mus...  niues  hiemis  subeamus...  cum  raoriens  al  ta  liber 
aret  in  ulmo  (qui  développe  et  embellit  èv...  ôépâi)...;  uer- 
seraus  »,  V.  68,  est  plus  énergique  que  «  voiisjoi;  »,  v.  H3  ^. 
Dans  tout  ceci  Virgile  se  propose  d'embellir  son  modèle. 
Le  dernier  vers  de  Théocrile  a  été  supprimé,  sans  doute 
comme  trop  précis.  Cette  précision  géographique  plaisait 
aux  Grecs  curieux  et  voyageurs;  elle  n'avait  pas  d'intérêt 
pour  les  Romains. 

La  fin  de  la  pièce  appartient  à  Virgile,  sauf  le  v.  72,  qui 
provient  de  l'Id.  X,  25  :  «  wv  ^ap  X*  aVi'^Ôs,  ôsac,  xa>à  Tràvra 
nosiTE  ».  L'imitation  est  rendue  certaine  par  le  rapproche- 
ntient  :  «  Mwcrxt  IliepîSeç  »,  Id.  X,  24,  «  diuae...  Piérides  », 
Égl.  X,  70  sq. 

En  somme,  dans  cette  Églogue,  il  y  a  toute  une  partie 
qui  dépend  directement  de  l'Id.  I;  le  reste  est  original, 
mais  non  sans  d*importantes  imitations  de  détail.  C'est  la 
dernière  Egl.  de  Virgile;  ce  n'est  pas  la  plus  indépendante; 
il  ne  s'élève  donc  pas  d'un  progrès  régulier  et  mathéma- 
tique de  la  dépendance  à  l'originalité.  Son  émancipation 
ne  procède  point  d'une  façon  méthodique  et  continue. 

Quant  aux  imitations  latines  —  sauf  la  citation  de 
Gallus,  qui  est  un  hommage  poétique  et  un  moyen  de 
mettre  Gallus  en  scène  avec  plus  de  vérité  — nous  n'avons 
que  peu  de  chose  à  relever.  Ce  sont  encore  des  r;ippro- 
chements  avec  Lucrèce,  qui  affirment  une  fois  de  plus  le 
commerce  assidu  de  Virgile  avec  ce  poète;  il  lui  emprun- 
tera beaucoup  dans  ses  Géorgiques.  La  couronne  compli- 
quée attribuée  à  Silvanus.  v.  24  sq.,  provient  de  celle  du 
dieu  Pan  chez  Lucrèce,  IV,  586  sq.,  avec  modifications  : 
«  Pan  Pinea  scmiferi  capitis  uelamina  quassans  ».  L'image 


1.  Gebauer,  Quatemis  Vergiliiis  in  epithetis...,  p.  7. 

2.  Cf.  Gebauer,  /6/rf.,  p.  5. 


408  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

de  Lucrèce  est  plus  sauvage,  celle  de  Virgile  plus  riante. 
Le  passage  de  Lucrèce  assure  la  signification  du  mot 
«  quassans  »  chez  Virgile.  La  nocivité  de  l'ombre  de  cer- 
tains arbres  est  une  observation  de  Lucrèce,  VI,  783  sq.  : 
«  Arboribus  primum  certis  grauis  umbra  tributa  Usque 
adeo,  capitis  faciant  ut  saepe  dolores,  Siqiiis  eas  supler 
iacuit  prostratus  in  herbis.  »  L'identité  de  l'expression 
«  grauis  umbra  »  paraît  rendre  l'emprunt  certain.  Mais 
Virgile  a  nommé  l'un  de  ces  arbres,  que  Lucrèce  désigne 
d'une  façon  générale,  c'est  le  genévrier;  il  semble  donc 
avoir  complété  la  remarque  scientifique  de  Lucrèce  par 
son  expérience  d'habitant  de  la  campagne;  ce  qu'il  dit 
de  l'influence  de  l'ombre  sur  les  moissons  est  connu  de 
tous  les  agriculteurs. 

Dans  cette  Eglogue  les  rapprochements  avec  les  précé- 
dentes sont  assez  nombreux.  N'en  peut-on  conclure  qu'à 
ce  moment  Virgile  sentait  bien  que  son  inspiration  buco- 
lique était  à  peu  près  épuisée,  et  qu'il  vivait  sur  son 
ancien  fonds? 


CHAPITRE    XIII 

Les  réalités  rustiques  dans  les  Ëglogues  de  Virgile 
et  dans  les  11  premières  Idylles  de  Théocrite. 


§  I.  Les  noms  des  pâtres.  A.  Noms  d'hommes.  B. 
Noms  de  femmes.  A.  Noms  d'hommes.  Parmi  les  pâtres 
de  Virgile  et  de  Théocrite,  il  faut  distinguer  ceux  qui  figu- 
rent comme  interlocuteurs  dans  les  Églogues  et  dans  les 
Idylles,  et  ceux  qui,  étant  simplement  mentionnés,  ne  sont 
que  des  personnages  secondaires  et  accessoires.  Les  pre- 
miers sont  dans  Virgile,  en  suivant  Tordre  de  composition 
des  Ëglogues,  et  en  prenant  d'abord  ceux  qui  lui  sont 
communs  avec  Théocrite  : 

r 

1»  Corydon.  Corydon  est,  dans  la  II<^  Egl.,  un  pâtre  amou- 
reux et  un  riche  propriétaire  de  troupeaux.  Dans  la  VII«,il 
prend  part  à  un  concours  poétique  contre  Thyrsis,  et  est 
proclamé  vainqueur. 

Dans  Théocrite  KopjSwv  est  un  des  interlocuteurs  de  la 
IV^  Id.  C'est  un  bouvier  des  environs  de  Krotone,  qui  fait 
paître  les  vaches  d'iEgon,  parti  en  voyage.  Il  a  certaines 
prétentions  musicales,  v.  29  sq.  Il  n'est  pas  amoureux  et 
ne  prend  point  part  à  un  chant  amébée.  C'est  un  brave 
homme  un  peu  borne.  Kop-jScov  est  mentionné,  en  outre, 
Id.  V,  6,  comme  un  fort  médiocre  musicien. 

Virgile  a  donc  pris  le  nom,  mais  non  point  le  person- 
nage. Au  reste,  la  11*^  et  la  VII«  Égl.  ne  sont  pas  imitées 
des  Id.  IV  et  V.  Virgile  a  donc  clé  chercher  le  nom  dans 
des  pièces  qu'il  ne  se  proposait  pas  alors  pour  modèles. 


410  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOUQUES   DE   VIRGILE 

2^  Menalcas.  Menalcas  (Igure'comine  interlocuteur  dans 
la  HP  et  dans  la  V^  Égl.  Dans  la  111°,  c'est  un  jeune  garçon 
qui  fait  paître  les  chèvres  de  son  père;  dans  la  V®,  un 
pâtre  indéterminé  d'un  certain  âge.  Dans  Tune  et  dans 
Tautre,  il  prend  part  à  un  chant  amébée  :  il  se  mesure 
dans  la  Ul^  avec  Damœtas,  dans  la  V^'  avec  Mopsus  sans 
résultat  constaté.  Il  est  en  outre  mentionné  dans  la  11^  Égl. 
comme  un  «  puer  delicatus  »;  dans  la  IX®,  c'est  un  proprié- 
taire et  un  chantre  bucolique  qui  représente  Virgile  lui- 
même  ;  dans  la  X*^,  20,  il  est  mentionné  en  passant,  très 
probablement  comme  porcher. 

Dans  la  VIII"  Id.,  MevaXxa?  est  un  jeune  berger,  qui  se 
mesure  dans  le  chant  amébée  avec  Daphnis  et  qui  suc- 
combe. Dans  la  IX®,  il  chante  également  avec  Daphnis,  et 
la  victoire  reste  indécise. 

Ni  dans  sa  111°,  ni  dans  sa  \^  Egl.,  Virgile  n'imite  les 
Id.  VIII  et  IX.  Gomme  pour  Corydon,  il  a  donc  été  cher- 
cher le  nom  dans  des  Idylles  qu'il  n'imitait  point  actuel- 
lement. Toutefois  le  Menalcas  de  Virgile  est  moins  éloigné 
du  MevaXxa;  de  Théocrite  que  son  Corydon  ne  Tétait  de 
Kop\j6(ov.  Ce  sont  tous  deux  des  pâtres  chanteurs. 

30  Damoetas.  Damoetas  est  un  des  interlocuteurs  de  la 
111°  Egl.  ;  il  fait  paître  momentanément  les  moutons 
d'i^gon.  C'est  un  homme  fait,  qui  lutte  sans  désavantage 
dans  le  chant  amébée  contre  le  jeune  Menalcas.  Il  est 
mentionné  incidemment  Égl.  II,  37,  comme  un  bon  joueur 
de  syrinx,  et  Égl.  V,  72,  comme  un  bon  chanteur. 

AajjLotTaç  est  un  des  interlocuteurs  de  l'Id.  VI;  il  se 
mesure  sans  désavantage  dans  le  chant  amébée  avec 
Daphnis.  11  semble  qu'il  soit  jeune  comme  lui  et  bouvier 
comme  lui. 

Le  Damoetas  de  Virgile  et  celui  de  Théocrite  sont  des 
pâtres  chanteurs:  il  y^a  donc  entre  eux  un  certain  rap- 
port. Mais,  dans  son  Égl.  III,  Virgile  n'imite  pas  l'Id.  VI; 
c'est  le  même  système  d'emprunt  que  pour  Corydon  et 
pour  Menalcas. 

4<»  Thyrsis.  Thyrsis  est  un  berger,  qui  ne  figure  que 
dans  rÉgl.  VII.  Il  s'y  mesure  contre  Corydon  dans  un 
concours  de  chant  amébée,  et  il  succombe. 

0ûp(Ti<;,  un  berger  de  l'Etna,  çst  un  des  meilleurs  repré- 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  411 

sentants  du  chant  bucolique.  Il  ne  (jgure  que  dans  la 
V^  Id.,  et  il  y  chante,  pour  faire  plaisir  à  un  chevrier  ano- 
nyme, les  souffrances  de  Daphnis.  Le  Thyrsis  de  Virgile 
et  celui  de  Théocrile  sont  donc  deux  bergers  chanteurs  : 
mais  la  VU©  Égl.  n*est  pas  imitée  de  la  l""»  Id. 

Ainsi,  pour  ces  quatre  personnages,  le  système  de  Vir- 
gile est  très  net.  Il  emprunte  à  Théocrite  leurs  noms  :  il 
les  fait  ressembler  plus  ou  moins  aux  originaux,  mais 
sans  s'astreindre  à  une  ressemblance  exacte.  Il  les  tire 
de  pièces  qui  ne  sont  point  les  modèles  de  celles  oi!i  il  les 
fait  figurer. 

5°  Daphnis.  Daphnis  figure  dans  la  VU"  Égl.  comme 
juge  du  camp;  il  adresse  simplement  quelques  paroles  & 
Mélibée.  11  est  mentionné  incidemment  dans  la  U'^  Egl., 
V.  26,  comme  un  modèle  de  beauté,  dans  la  III«,  v.  12, 
comme  un  jeune  garçon.  Le  deuil  causé  par  sa  mort,  son 
apothéose  sont  chantés  dans  la  V»  Égl.  Dans  la  Vlll^,  il 
est  Tamant  infidèle  de  la  magicienne.  Egl.  IX,  4G  et  50,  il 
est  simplement  cité  comme  un  paysan. 

La  mort  de  Aiqpvi;  est  chantée  dans  la  I''«  Id.  ;  ses  souf- 
frances sont  mentionnées  incidemment  dans  la  V*',  20,  et 
dans  la  VU»?,  73  sq.  11  figure  comme  un  chanteur  très  dis- 
tingué dans  les  Id.  VI,  VIII  et  IX. 

Nous  avons  vu  comment  le  type  du  bouvier  mytholo- 
gique Aâçviç  avait  été  modifié  par  Virgile  dans  la  V®  Égl., 
où  il  a  imité  la  P®  Id.  Dans  la  VIl^  Égl.,  Virgile  fait  des 
emprunts  à  la  Vl»,  à  la  VI1I°  et  à  la  IX®  Id.  Il  y  a  pourtant 
ceci  à  remarquer,  c'est  que,  tandis  que,  dans  Théocrite, 
Daphnis  est  le  bouvier  chanteur  par  excellence,  Virgile 
ne  lui  met  dans  la  bouche  aucun  chant  bucolique;  il  s'est 
borné  à  lui  donner  une  fois  la  présidence  d'un  concours. 
En  outre,  dans  la  Vlir  Égl.  imitée  de  la  11°  Id.,  il  a  sub- 
stitué au  nom  de  l'amoureux  AéX^i;  celui  de  Daphnis,  qui 
présente  une  certaine  ressemblance  extérieure;  mais  la 
substitution  n'est  pas  heureuse.  AéX^i;  est  un  éphèbe,  qui 
peut  bien  jouer  le  rôle  que  lui  assigne  Théocrile.  Daphnis 
est  trop  connu  et  trop  nettement  caractérisé  pour  devenir 
sans  inconvénient  un  amoureux  quelconque.  Dans  la  IX» 
Egl.,  il  y  a  également  quelque  inconvénient  à  faire  de 
Daphnis  un  simple  paysan. 


4 là  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

6<»  Tityrus.  Tityrus  est  mentionné  en  passant  dans  les 
Égl.  m,  20  et  96,  V,  12,  et  IX,  23,  comme  un  berger  merce- 
naire qui  garde  les  troupeaux  d'autrui*,  dans  les  Égl. 
VI,  4  sq.,  et  VIII,  55,  comme  un  chanteur  de  second  ordre, 
qui  doit  avoir  des  prétentions  modestes.  Il  est  un  des 
interlocuteurs  de  la  I'"*'  Égl.  et  là,  bien  qu'il  soit  actuelle- 
ment un  homme  libre,  un  bouvier  qui  célèbre  Amaryllis, 
il  y  a  cependant  des  allusions  àson  ancien  état  d'esclavage. 

Titypo;  n'est  l'interlocuteur  d'aucune  Idylle.  Théocrite 
le  mentionne  deux  fois  en  passant,  Id.  III,  2  sq.  (c'est  le 
passage  traduit  par  Virgile,  Égl.  IX,  23),  et  Id.  VU,  72,  oii  il 
est  chargé  de  chanter  au  milieu  des  réjouissances  que 
songe  à  s'offrir  Auxtôaç. 

Virgile  a  conservé  au  personnage  son  caractère,  mais  il 
lui  a  donné  une  importance  qu'il  n'avait  pas  dans  Théo- 
crite. 

1^  Lycidas.  Lycidas,  un  des  interlocuteurs  de  la  IX^  Egl., 
est  un  jeune  homme;  c'est  un  pâtre  indéterminé;  poète 
lui-même,  il  est  surtout  désireux  d'entendre  chanter  les 
vers  de  Menalcas. 

A'jxtSaç  est  un  des  interlocuteurs  de  la  VU®  Id.  C'est  un 
chevrier,  fortement  caractérisé  comme  tel,  ce  en  quoi  il  se 
dislingue  du  Lycidas  de  Virgile,  mais  qui  accepte  très 
volontiers  l'offre  que  lui  fait  Simichidas  d'échanger  des 
chants  bucoliques.  Comme  le  Lycidas  de  Virgile,  il  est 
donc  très  amoureux  de  poésie. 

Ce  qui  est  particulier  ici,  c'est  que  la  Vil"  Id.  ajuste- 
ment fourni  le  cadre  de  la  IX^  Égl.  Elle  a  fourni  égale- 
ment un  des  personnages,  mais  non  pas  le  second.  A 
Simichidas  Virgile  a  substitué  Mœris. 

Indépendamment  de  ces  sept  interlocuteurs,  dont  les 
noms  sont  pris  à  Théocrite,  il  y  en  a  six  autres  dont  les 
noms  sont  également  grecs,  mais  qui  ne  se  trouvent  pas 
dans  les  Idylles,  ce  sont  : 

1**  Palsemon,  le  juge  de  la  III®  Égl. 

2"  Mopsus,  l'un  des  deux  interlocuteurs  de  la  V©  Égl. 
(également  mentionné  Égl.  VllI,  26). 


1.  Scrvius,  ad  Ecl.  I,  v.  27  :  «  ...ubique  eumTheocritJsmcrcennarium 
inducit,  item  Yergilius  ».  Ad  Ecl.  VIII,  55  :  «  ...uilissimus  rusticus  », 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  413 

3°  Mélibée,  mentioDnc  en  passant  Ëgl.  III,  1  (cf.  V,  87), 
qui  assiste  en  auditeur  au  concours  poétique  de  la  VIP  Egl. 
et  qui  le  raconte;  il  est,  dans  la  I*"®,  le  partenaire  de  Tityre. 

4^  et  5°  Damon,  mentionné  en  passant  Kgl.  III,  17  et  23, 
et  Alphésibée,  mentionné  en  passant  Égl.  V,  73,  qui 
récitent  les  deux  chants  amébées  de  la  Ville  Égl. 

6°  Mœris,  mentionné  Élgl.  VIII,  9o  et  97,  et  qui  est  devenu 
(au  lieu  de  Simichidas  dans  Théocrite)  le  partenaire  de 
Lycidas  dans  la  IX°  Égl. 

Si  Virgile  a  introduit  de  lui-même  ces  noms  dans  les 
Bucoliques,  ce  n'est  pas  qu'il  eût  épuisé  ceux  des  protago- 
nistes, que  lui  offrait  son  modèle.  Nous  trouvons  en  effet  : 

1®  Dans  la  IV*  Id.  Bàxxoç,  un  jeune  homme  bavard  et 
curieux  qui  s'amuse  à  tourmenter  Kopu8cav. 

2»  et  3»  Dans  la  \%  le  chevrier  Kojjiâxa;  (  cf.  Id.  VIII,  83, 
<rt  pLaxapiaTÈKopLÎTa,  89,  6*îe  Kop-ata)  et  Aaxwv,  qui  se  dis- 
putent avec  aigreur  tout  le  long  de  la  pièce. 

4<>  Également  dans  la  V®,  le  bûcheron  Mopawv,  qui  juge 
les  concurrents  dans  le  chant  amébée. 

5<*  Dans  la  V1I«,  Sijjiixîôa;,  qui  nous  est  donné  comme 
un  bouvier,  v.  92,  et  sous  le  masque  duquel  paraît  se  cacher 
Théocrite. 

6<>  et  7°  Dans  la  X*'  les  deux  moissonneurs,  Bou  xaîoç 
(v.8,  BoOxoO^etMO.o)  V  (cf.  Id.  IV,  6  et  10,  VIII,  47  et  51), 
dont  le  l®*"  chante  fort  joliment  son  amour,  le  second  les 
travaux  des  champs. 

En  outre,  dans  les  Id.  I  et  III,  Théocrite  introduit,  comme 
personnage  de  premier  plan,  un  chevrier  anonyme.  Virgile 
n'ajamais  donné  à  un  anonyme  le  rôle  d'interlocuteur  dans 
ses  Églogues.  Mais,  dans  le  chant  de  Damon,  Égl.  VIII,  17  sq., 
le  chevrier  qui  exhale  son  désespoir  d'amour  reste  anonyme 
et  il  est  imité  d'assez  près  du  chevrier  de  la  III®  Id.  La 
magicienne,  que  Théocrite  appelle  Si(iat6a  dans  sa  IK*  Id., 
reste  également  anonyme  dans  la  VIIl®  Égl. 

Indépendamment  des  protagonistes,  Virgile  mentionne 
dans  ses  Églogues  un  certain  nombre  de  personnages,  qui 

1.  Cf.  Fritzschc-HillerS  ad  X,  1.  AlirCuS,  Wordsworth  *  et  Ziegler  » 
prennent  ce  nom  pour  un  nom  commun  et  lui  substituent  BaTTo;. 
Cf.  l'apparat  critique  d'Alirens  et  de  Ziegler. 


414  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOUQUES  DÇ   VIRGILE 

ne  prennent  pas  la  parole.  Ceux  dont  les  noms  sont  pris 
à  Théocrite  sont  : 

1°  Amyntas.  Dans  la  II®  Égl. ,  v.  35,  et  dans  la  V^  v.  8,  i  5, 
18,  Amyntas  est  cité  comme  un  musicien  et  un  pâtre 
chanteur,  qui  est  jaloux  d'autrui  et  qui  s'en  fait  accroire 
sur  son  mérite.  Dans  le  chant  amébée  de  la  111°  Égl.,  v.  66, 
74,  81,  et  dans  l'Egl.  X,  37  sq.,  c'est  un  «  puer  delicalus  ». 

*A{i.'jvTaç,  dans  la  Vll«  Id.,  n'est  pas  donné  formellement 
comme  un  pasteur  (pas  plus  qu'EuxpiToç,  nom  que  Virgile 
n'a  pas  pris)  ;  il  est  toutefois  le  compagnon  et  l'ami  du  bou- 
vier Stuixifiaç,  qu'il  accompagne  pour  aller  célébrer  les 
Thalysies.  La  transformation  que  Virgile  a  fait  subir  à 
'A{i.'jvTaç  montre  que  c'était  pour  lui  simplement  un  nom, 
dont  il  s'est  servi  à  sa  guise.^ 

29  j^gon.  Il  figure  dans  l'Égl.  III,  2;  c'est  un  berger  qui 
a  confié  momentanément  ses  moutons  à  Damœtas  pour  aller 
faire  sa  cour  à  Neœra.  Le  nfême  nom  dans  l'EgL  V,  v.  72, 
est  celui  d'un  pâtre  chanteur. 

Le  passage  de  la  111°  Égl.  où  figure  ^Egon  est  traduit  de 
la  1V°  Id.  où  il  est  longuement  question  d'Aiyœv.  Cet  Ar^wv 
est  un  type  fort  curieux,  dont  Virgile  s'est  bien  gardé  de 
reproduire  les  traits  caractéristiques;  c'est  un  bouvier  des 
environs  de  Krotone,  d'une  vigueur  extrême  et  qui  dompte 
sans  peine  un  taureau  qu'il  amène  à  Amaryllis  (il  la  cour- 
tise donc).  11  s'est  laissé  persuader  par  MiXwv  d'aller  aux 
jeux  olympiques  disputer  le  prix  de  la  lutte.  Il  est  gros  man- 
geur, comme  il  convient  à  un  athlète.  Il  a  laissé  dans  son 
pays  son  vieux  père,  qui  vit  avec  une  servante  maîtresse  ;  il  a 
choisi  Kopuôwv  pour  garder  ses  vaches  pendant  son  absence 
et  il  lui  a  fait  cadeau  de  sa  syrinx  :  c'est  donc  un  musicien. 

3°  Micon.  Micon  est,  dans  la  11^  Égl.,  un  individu,  sans 
doute  un  pâtre,  auquel  Damœtas  en  veut  et  dont  il  saccage 
le  verger.  Dans  le  chant  amébée  de  l'Égl.  VII,  29  sq.,  c'est 
un  jeune  chasseur  qui  fait  une  offrande  à  Diane. 

Mi'xwv,  dans  rid.  V,  112,  est  peut-être  un  «  puer  delicatus». 

4*^  Antigènes.  Il  est  cité  dans  l'Égl.  V,  88  sq.,  comme  un 
homme  d'un  certain  âge,  qui  a  pu  autrefois  exciter  des 
passions. 

'AvTiY^vr,;  est,  dans  l'Id.  Vil,  4,  le  frère  de  Phrasidamos 
(nom  que  Virgile  n'a  pas  pris),  f  un  des  deux  personnages 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  415 

tîhez  lesquels  Simichidas  va  avec  ses  amis  célébrer  les 
Thalysies.  C'est  un  nom  dont  Virgile  a  fait  ce  qu'il  a  voulu. 

5°  Chromis.  C'est  un  des  jeunes  bergers  qui,  dans  la 
VI®  Égl.,  surprennent  Silène  endormi  et  le  forcent  à 
chanter. 

Il  est  question  dans  Théocrite,  I,  24,  de  Xpdpii;,  comme 
d'un  pâtre  de  Libye  que  Thyrsis  a  vaincu  dans  un  concours 
de  chant  amébée.  C'est  un  simple  nom  que  Virgile  a 
emprunté  pour  en  faire  l'usage  qui  lui  convenait. 

D'autres  ont  des  noms  également  grecs,  mais  non  em- 
pruntés aux  H  premières  Id.  de  Théocrite;  ce  sont  : 

io  lollas.  loUas  est,  dans  la  1I<»  Égl.,  le  maître  d'Alexis; 
c'est  un  riche  propriétaire  qui  habite  la  ville,  mais  qui 
parait  avoir  des  propriétés  à  la  campagne  (cf.  III,  96  sq.). 

2°  Alexis.  Alexis  est,  dans  la  II**  Égl.,  son  esclave  (cf.  V, 
86,  et  VII,  55). 

S»  Alcimédon.  Alcimédon  est,  dans  la  lll®  Égl.,  37  et  44, 
un  sculpteur  sur  bois.  Est-ce  un  berger?  Est-ce  un  artisle 
contemporain  de  Virgile?  Nous  l'ignorons. 

40  Alcon.  Alcon  est  nommé  dans  la  V®  Égl.,  H.  11  est 
absolument  indéterminé. 

50  Codrus.  Codrus  reste  indéterminé  dans  la  V^  Égl.,  11. 
Dans  le  chant  amébée  de  l'Égl.  VII,  21  et  26,  c'est  un  poète 
rustique.  On  a  supposé,  mais  sans  raison  suffisante  à  ce 
qu'il  semble,  que  Virgile  voulait  désigner  un  de  ses  contem- 
porains, bien  qu'il  ait  pu  exister  de  son  temps  quelqu'un 
portant  ce  nom. 

6<>  Stimichon.  C'est,  dans  l'Égl.  V,  55,  une  connaissance 
de  Mopsus  et  Menalcas.  11  doit  être  comme  eux  un  pâtre 
chanteur. 

7°  Mnasyllos.  C'est,  dans  la  VI®  Égl.,  le  camarade  de 
Chromis;  il  est  mêlé  à  la  même  aventure. 

Virgile  a  laissé  à  Théocrite  un  certain  nombre  de  per- 
sonnages secondaires.  En  passant  sous  silence  ceux  qui 
n'ont  pas  droit  à  figurer  ici,  ce  sont  : 

i<^  A  sX?  iç.  Delphis,  de  Myndos  en  Carie,  est  un  éphèbe,  qui 
fréquente  la  palestre  de  Timagétos  et  qui  inspire  à  Simaitha 
l'amour  raconté  par  celle-ci  dans  la  ll®ld.  Ce  n'est  pas  un 
personnage  rustique%  Il  est  camarade  d'EOSàjiiTcwoc  (Ejgâpi- 
viTnroç,  Ahrens,  après  Keil),  Id.  11,  77,  et  de*iXîvoç,i6i(i.,  115. 


416  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

2o  ^iXwvSaç.  Philondas  est,  danslaIV«Id.,  v.  l,un  pro- 
priétaire de  troupeaux  de  l'Italie  du  Sud.  Il  n'est  pas  déter- 
miné plus  nettement  (cf.  Id.  V,  114). 

3°  KpoxjXoç.  Krokylos  est  un  pâtre  de  lltalie  du  Sud, 
qui  a  fait  cadeau  à  Komatas  d'une  peau  de  chèvre,  Id.  V,  U. 

4°  Auxwv.  Lykon  est  un  pâtre  de  Tltalie  du  Sud,  qui  a 
donné  une  syrinx  à  Komatas,  Id.  V,  8  (cf.  Id.  II,  76). 

5"^  AuxwTca; .  Lykôpas  est  un  bouvier.de  l'Italie  dii  Sud 
considéré  par  Lakon  comme  un  excellent  juge  du  chant 
amébée,  Id.  V,  62. 

6°  et  70  Kpaxîoaç  et  EjjxtjSt)?.  Ce  sont  les  «  pueri  deli- 
caii  »  du  chant  amébée  de  la  V"  Id.,  v.  90,  99  et  134. 

8°  et  90  'Ayeava^  et  $:Xîvoç.  Ce  sont  les  deux  «  pueri 
delicati  »  mentionnés  dans  la  VII"  Id.,le  premier,  v.  52,61, 
le  second,  v.  lOo,  118,  121  (cf.  Id.  II,  115). 

10°  rioXvScoTaç.  Ce  personnage  ne  nous  est  connu  que 
comme  le  père  de  la  joueuse  de  flûte  Bombyka,  Id.  X,  15. 

H^  ^Itcttoxiwv*.  C'est,  à  ce  qu'il  semble,  un  propriétaire, 
qui  a  chez  lui  des  moissonneurs,  Id.  X,  16. 

12oM£p(xva)v,  tout  à  fait  indéterminé,  parait  être  un  per- 
sonnage rustique,  Id.  III,  35  *. 

B.  I^oms  de  femmes.  Les  femmes  ne  figurent  comme  inter- 
locutrices ni  dans  les  onze  premières  Idylles,  ni  dans  les 
Églogues.  Un'y  a  d'exception  que,  dans  l'Id.  II,  pourSimai- 
tha  qui  n'est  pas  un  personnage  rustique;  Virgile,  dans  son 
imitation,  a  laissé  la  magicienne  anonyme.  Mais  les  pâtres 
étant  ordinairement  amoureux  et  chantant  leurs  amours, 
il  est  souvent  question  d'elles,  sans  qu'elles  entrent  direc- 
tement en  scène.  Ni  dans  Théocrite,  ni  dans  Virgile,  elles 
ne  mènent  seules  paître  les  troupeaux.  Mais  on  voit  par 
quelques  allusions  qu'elles  aident  les  hommes  dans  cer- 
taines opérations  pastorales  :  traire  les  bêtes,  faire  le 
fromage.  Les  noms  empruntés  par  Virgile  à  Théocrite  sont 
les  suivants  : 

1°  Amaryllis.  Dans  la  IP  Égl.,  v.  14  sq.  et  52,  Amaryllis 


1.  Ahrens,  ^Iinrotiwv. 

2.  MdXwv,  rival  de  l'ami  de  Théocrite,  Aratos,  Id.  VII,  125,  n'a  rien  à 
faire   ici.  Du  reste  Ahrens  se  refuse  à  voir  là-un  nom  propre;  il  écrit 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  417 

est  représentée  comme  ayant  été  aimée  jadis  par  Cory- 
don,  qui  Ta  quittée  à  cause  de  sa  hauteur  et  de  ses  dédains. 
Dans  cette  ÉgJ.  et  dans  le  chant  amébée  de  la  IIP  Égl.,  v.  81, 
il  est  question  de  ses  colères.  Dans  TÉgl.  VIIÏ,  lOd  sq.,  c'est 
la  servante  de  la  magicienne;  dans  l'Égl.  I,  5.  30,  36,  c'est 
la  femme  presque  légitime  de  Tityre;  dans  l'Égl.  IX,  22, 
elle  est  courtisée  à  la  fois  par  Menalcas  et  par  Lycidas. 

'AjiapuXAÎç  est,  dans  l'Id.  ÏII,  1 , 6,  22,  la  bergère  insensible, 
qui  assiste  invisible  et  muette  aux  plaintes  du  chevrier  et 
ne  s'émeut  pas  de  ses  menaces  de  suicide.  Ce  n'est  donc 
pas  seulement  le  nom,  mais  aussi  le  caractère  dédaigneux 
du  personnage,  que  Virgile  a  transporté  dans  sa  ir  Égl.,  où, 
du  reste,  il  a  imité  le  texte  de  l'Id.  III.  Nous  apprenons  par 
rid.  IV,  38  sq.,  qu'Amaryllis  est  morte  et  qu'elle  a  été 
aimée  par  Battos,  par  le  v.  36  qu'elle  a  été  également 
courtisée  par  yEgon.  L'idée  de  Virgile  de  faire  d'Amaryllis 
la  servante  de  la  magicienne  de  la  VI II"  Égl.  n'est  guère 
plus  heureuse  que  la  transformation  de  AéXçi;  en  Daphnis. 
2^  Thestylis.  Thestylis  est,  dans  l'Égl.  II,  10,  une  servante 
rustique  qui  prépare  le  moretum  pour  les  moissonneurs. 
Elle  serait  bien  aise  d'être  courtisée  par  Corydon  et  celui- 
ci  n'est  pas  éloigné  de  répondre  à  ses  avances,  v.  43.  C'est 
tout  ce  que  nous  savons  du  personnage. 

©earjXî;  est,  daus  la  II'  Id.,la  servante  de  Simaitha,  v.  1, 
18,  25,  59,  94  sq.,  c'est-à-dire  d'une  femme  de  la  ville.  Vir- 
gile en  a  fait  une  campagnarde  dans  sa  IPËgl.,  où  il  n'a  pas 
imité  le  texte  de  lalPId.  Il  ne  semble  pas  que  ce  soit  cela 
qui  l'ait  empêché  de  reprendre  ce  nom  dans  la  VIII"  Égl. 
La  substitution  d'Amaryllis  n'est  donc  qu'une  simple  fan- 
taisie poétique. 

3°  Galatea.  Galatée  est,  dans  le  chant  amébée  de  la  IIP 
Egl.,  V.  64  et  72,  une  jeune  bergère  à  la  fois  très  tendre  et 
fort  coquette.  Dans  le  chant  amébée  de  la  VIP,  35  sq.,  et 
dans  le  morceau  traduit  de  Théocrite,  Égl.  IX,  39  sq.,  c'est 
la  Néréide.  Dans  la  P°  Égl.,  30,  31,  c'est  de  nouveau  une 
simple  mortelle  mentionnée  comme  ayant  été  la  compagne 
de  Tityre  ;  ses  besoins  d'argent  et  son  avidité  ont  longtemps 
empêché  celui-ci  de  faire  des  économies. 

raXâieca  Ggure  dans  deux  Id.  de  Théocrite,  la  VP  et  la  XP  : 
c'est  la  Néréide.  Dans   la  XP  Id.,  elle  est  insensible  aux 


418  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

déclarations  assez  gauches  de  Polyphème;  dans  la  VI%  au 
contraire,  elle  lui  fait  des  avances  qu'il  repousse;  mais 
la  pièce  est  ironique.  Virgile  a  pris  le  nom  pour  le  donner 
à  une  femme  ordinaire  dans  ses  Égl.  III  et  I,  où,  du  reste, 
il  n  imite  pas  les  Id.  VI  et  XI.  L'idée  d'en  faire  une  jeune 
bergère  provocante  peut  venir  de  la  VI*  Id.  dépouillée  de 
son  ironie.  Dans  les  imitations  directes  de  Théocrîte  il  lui 
conserve  son  caractère  de  Néréide. 

4<)  Alcippé.  Alcippé  est  citée  en  passant  comme  une 
servante  rustique,  probablement  celle  de  Corydon,  dans 
l'Egl.  VII,  14sq. 

'AXxtirira  figure  en  passant  dans  le  chant  amébée  de  Fld. 
V,  132,  comme  une  personne  à  qui  l'on  fait  la  cour. 

A  côté  de  ces  quatre  noms  empruntés  à  Théocrite,  Vir- 
gile en  a  trois  autres,  qui  ne  sont  pas  pris  aux  onze  pre- 
mières Idylles.  Ce  sont  : 

10  phyllis.  Phyllis  est  chez  Virgile  le  type  de  la  bergère 
à  qui  les  pâtres  font  la  cour,  Égl.  III,  76,  78, 107;  V,  10; 
VII,  59,  63  ;X,  37,  41.11  ne  nous  donne,  du  reste,  aucun  ren- 
seignement sur  son  caractère  et  il  est  intéressant  de  noter 
que,  tandis  qu'Amaryllis  a  conservé  chez  lui  les  traits  si 
nets  qu'elle  avait  chez  Théocrite,  Phyllis,  création  de  Vir- 
gile, reste  au  contraire  vague  et  indéterminée.  Dans  l'Égl. 
VII,  14,  elle  figure  à  côté  d' Alcippé  comme  une  servante 
rustique,  probablement  celle  de  Thyrsis. 

2»  Nesera.  C'est,  dans  la  Iir  Égl.,  une  bergère  à  qui 
^gon  fait  la  cour  et  de  qui  Menalcas  est  bien  vu. 

3°  Nysa.  Nysa  est  l'inlidèle  qui,  dans  la  VII1«  Égl.,  v.  18, 
26,  trahit  le  chevrier  pour  épouser  Mopsus. 

En  revanche  Théocrile  offre  cinq  noms  de  femmes  que 
Virgile  a  laissés  de  côté  (indépendamment  de  S'.|jiat8a,  dont 
il  a  déjà  été  question,  et  d'autres,  qui  n'ont  rien  à  faire  ici, 
Id.  II,  65,  70);  ce  sont: 

d°  'Epiôaxîç*.  Erithakis  est  la  brune  fille  de  Mermnoii, 
à  qui  le  chevrier  de  la  III*^  Id.,  v.  35,  songe  en  présence  de 
l'impassibilité  d'Amaryllis  à  donner  la  chèvre  qu'il  destinait 
à  celle-ci. 

■    l.  Alirens,  Wordsworth  »,  Zieglcr  »,  Fritzsclie-Hillcr  »,  voient  là   un 
nom  commun  désignant  une  femme  mercenaire  employée  par  Mermnon. 


LES  BEAUTÉS  RUSTIQUES  419 

2°  'EpwTÎ;  *.  Erôtis  est  la  servante  aux  sourcils  noirs 
que  poursuit  de  ses  assiduités,  dans  l'Id.  IV,  59,  le  vieux 
père  d'^gon. 

3"^  KXeaptaTft.  KléaHsla  fait  des  agaceries  au  chevrier 
Komatas  dans  le  chant  amébée  de  la  V^  Id.,  v.  88  (cf. 
Id.  II,  74). 

4»  MupTco.  Myrtô  est  une  personne  tout  à  fait  indéter- 
minée, aimée  de  Simichidas,  Id.  VII,  97. 

5oBopL6uxa.  Bombyka,  la  fille  de  Polybôlas,  est  une 
joueuse  de  flûte  au  teint  brun,  dont  Boukaios  est  éperdu- 
ment  amoureux,  Id.  X,  15,  26,  36. 

§  II.  Les  répétitions  de  noms.  Dans  Théocrite  et  dans 
Virgile  les  mêmes  noms  propres  se  trouvent  répétés  dans 
difîcrentes  pièces.  Il  s'agit  de  savoir  si  ces  noms  désignent 
des  personnages  identiques  ou  s*ils  sont  donnés  au  hasard 
à  des  personnages  divers.  Ces  répétitions  sont  beaucoup 
moins  nombreuses  chez  Théocrite  que  chez  Virgile. 

A.  Noms  d'hommes.  Aàoviç  représente  toujours  chez 
Théocrite  le  bouvier  légendaire,  l'ancêtre  type  des  pâtres 
qu'il  met  en  scène  et  souvent  leur  contemporain.  Ses  souf- 
frances et  sa  mort  en  Sicile  sont  chantées  dans  la 
I™  Idylle;  il  y  est  fait  une  allusion  directe  dans  ITd.  V,  20, 
qui  a  pour  théâtre  le  Sud  de  l'Italie,  et  dans  l'Id.  VII,  73  sq. , 
qui  se  passe  à  Kos.  C'est  à  l'époque  de  sa  première  jeu- 
nesse qu'il  lutte  de  talent  poétique  dans  l'Id.  VI  contre 
AajioÎTaç,  dans  les  Id.  VIII  et  IX  contre  MevaXxa;.  Ces  Idylles 
se  passent  en  Sicile,  à  l'époque  mythologique  et  non  du 
temps  de  Théocrite. 

MfiviXxa;  est,  dans  les  Id.  VIII  et  IX,  le  rival  de  Daphnis. 
Dans  les  deux  pièces  c'est  évidemment  le  même  person- 
nage. Il  a  le  même  âge  que  Daphnis;  c'est  un  adolescent. 

Kotiaïaç  est,  dans  la  VU^Id.,  v.  78  sq.,  un  personnage 
légendaire,  dont  Lykidas  se  promet  de  se  faire  chanter 
l'histoire.  C'est  le  chevrier  mythologique,  comme  Daphnis 
est  le  bouvier  mythologique.  Dans  la  V^  Id.,  qui  a  pour 
théâtre  le  Sud  de  l'Italie,  Komatas  soutient  contre  Lakon 
un  chant  amébée.  C'est  toujours  un  chevrier;  mais  est-ce 


1.   Ahrons,  Wordsworlh  *,  Zic*;lcr  ',   Fritzsche-IIillcr  '  considèrent  ce 
Inot  comme  un  nom  commun. 


420  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

le  même  personnage  que  dans  la  VII^  Id.  ?  La  question  est 
délicate.  L'exemple  de  Daphnis  permet  peut-être  de  la 
résoudre  par  l'aftirmative. 

Kopjôwv  garde,  dans  la  IV^  Id.,  les  vaches  d'iEgon.  Il  se 
vante  d'être  un  bon  musicien,  v.  29  sq.  Mais  la  syrinx  qu'ii 
possède  n'est  qu'un  don  d'^gon,  et  Battos  paraît  n'avoir 
qu'une  médiocre  estime  pour  son  talent.  On  peut  donc 
voir  sous  le  même  nom  le  même  personnage  dans  le  piètre 
musicien  de  l'Id.  V,  6  sq. 

TiTupoç  est,  dans  la  III®  Id.,  le  gardien  intérimaire  en 
Sicile  du  troupeau  d'un  chevrier  anonyme.  Dans  l'Id.  VII, 
72,  à  Kos,  Lykidas  se  propose  de  se  faire  chanter  par 
TiTupoç  la  légende  de  Daphnis.  Les  deux  individus  sont  si 
peu  caractérisés  qu'on  ne  sait  s'il  faut  les  identifier. 

MiAtov  paraît  être,  dans  la  IV®  Id.,  v.  6,  10,  le  célèbre 
athlète  Milon  de  Krotone.  Dans  la  VIII%  47,  51,  c'est  ua 
«  puer  delicatus  ».  Enfin,  dans  la  X®,  7,  12,  c'est  un  mois- 
sonneur, tout  entier  à  la  besogne  rustique,  qui  chante  en 
vers  agréables  les  travaux  de  la  récolte.  Il  n'est  pas  dou- 
teux que  nous  n'ayons  sous  un  même  nom  trois  individus 
différents. 

^^ivoç  est  un  éphèbedanslall^ld.,  115,  un  «puerdeli* 
catus  »  dans  la  VII®,  105,  118,  121.  A  la  rigueur  on  pourrait 
voir  là  le  même  personnage;  mais  c'est  une  figure  telle- 
ment secondaire  que  probablement  Théocrite  a  employé 
deux  fois  le  même  nom  sans  y  faire  attention. 

La  même  observation  s'applique  à  $iXwv8aç,  proprié- 
taire d'un  troupeau  de  vaches  dans  l'Id.  IV,  i,  indéter- 
miné dans  rid.  V,  114  sq.,  et  à  Auxwv,  sans  doute  pro- 
priétaire à  la  ville  dans  l'Id.  II,  76,  et,  dans  l'Id.  V,  8, 
berger  de  l'Italie  du  Sud,  qui  a  fait  cadeau  à  Lakon  d'une 
syrinx. 

Virgile  prend  avec  les  noms  propres  plus  de  libertés 
que  Théocrite. 

Il  n'y  a  pas  de  difficulté  à  reconnaître  le  Daphnis  mytho- 
logique, pleuré  et  divinisé  dans  la  Ve  Egl.,  dans  le  beau 
Daphnis  de  la  IP  Égl.,  v.  26,  ni  dans  le  président  du  con- 
cours poétique  de  la  VU®;  si  les  «  iuuenci  »  du  v,  11  lui 
appartiennent,  l'idenlification  est  même  certaine.  Virgile 
n'a  fait  que  suivre  les  traces  de  Théocrite  en  représentaat 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  421 

Daphnis  tantôt  vivant,  tantôt  mort.  En  revanche  on  ne 
sait  trop  quel  est  ce  jeune  Daphnis,  dont  Menalcas,  dans  la 
111°  Égl.,  V.  12,  a  brisé  par  jalousie  Tare  et  les  flèches;  il 
se  peut  que  ce  soit  le  Daphnis  légendaire,  dont  Menalkas 
est  dans  Théocrite  le  contemporain  et  le  camarade;  dans 
rid.  Vllï,  90  sq.,  Menalkas  a  l'air  assez  jaloux  de  la  vic- 
toire de  Daphnis.  En  tout  cas,  dans  le  Daphnis  de  la 
VIIl^  Égl.,  qui  est  Tamant  de  la  magicienne  et  qui  est  en 
ce  moment  à  la  ville,  on  ne  saurait  reconnaître  le  célèbre 
bouvier-  Virgile  ne  parait  même  pas  avoir  choisi  ce  nom, 
parce  que,  dans  la  forme  la  plus  ancienne  de  sa  légende^ 
Daphnis  est  un  amant  infidèle.  Le  Daphnis  de  la  IX»  Ëgl., 
v.  46,  50,  n'est  qu'un  paysan  quelconque  dans  le  genre  de 
Tityre  ou  de  Mélibée. 

Corydon,  dans  la  11°  Egl.,  est  un  riche  éleveur,  qui  pos- 
sède des  moutons  et  des  chèvres  et  chante  en  beaux  vers 
sa  passion  pour  Alexis.  Virgile  a  voulu  que  nous  le  recon- 
naissions dans  la  VII«,  puisque,  au  v.  55  du  chant  amébée, 
il  a  mis  dans  sa  bouche  un  souvenir  du  «  formosus 
Alexis  »  (cf.  Égl.  II,  1,  et  III,  86). 

Damœtas  est,  dans  la  III»  Égl.,  un  chanteur  excellent, 
malgré  les  doutes  exprimés  parMenalcas.  Dans  la  II»  Égl., 
v.  37  sq.,  il  est  représenté  comme  mort  et  comme  ayant 
légué  sa  syrinx  à  Corydon.  Rien  n'empêche  de  voir  là  le 
même  personnage  (cf.  le  KopLàtaç  de  Théocrite).  Dans  la 
V®  Égl.,  V.  72,  c'est  un  bon  chanteur.  Il  n'y  a  pas  lieu  de 
croire  que  le  même  nom  recouvre  des  personnages  diffé- 
rents. 

Menalcas  *,  dans  l'Ëgl.  II,  15  sq.,  est  un  jeune  pâtre 
bruni  par  le  soleil,  sans  doute  un  «  puer  delicàtus  ».  Dans 
l'Égl.  III  c'est  un  tout  jeune  homme,  qui  fait  pailre  les 
chèvres  de  son  père  et  à  qui  Damœtas  reproche,  v.  8  sq.^ 
une  aventure  assez  malsonnante.  On  peut  identiOer  les 
deux  personnages.  Mais,  dans  la  V»  Égl.,  Menalcas  est  un 
homme  d'un  certain  âge,  qui  se  donne  comme  l'auteur  des 
Égl.  II  et  III  et  qui,  par  conséquent,  représente  Virgile  lui- 


1.  Fr.  Ilermcs,  dans  son  édition,  p.  23  sq.,  croit  que  Menalcas  dans 
Virfçile  représente  toujours  le  mf'me  personnage  ;  mais  pour  arriver  à, 
ce  résultat  il  est  obligé  de  mutiler  le  texte. 

2t 


422  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

même.  C'est  donc  un  personnage  tout  nouveau,  qui  n*a 
point  de  rapport  avec  le  précédent.  Dans  la  IX^  Égl.  c'est 
encore  Virgile  qu'il  faut  voir  dans  le  propriétaire  qui 
porte  ce  nom  et  dont  Lycidas  et  Mœris  admirent  beau- 
coup les  vers.  Dans  la  X®  Égl.,  v.  20,  Menalcas  survient 
d'une  façon  assez  extraordinaire  au  milieu  des  pâtres 
anonymes;  il  n'est  pas  vraisemblable  que  ce  soit  encore 
Virgile  K  Le  nom  recouvre  donc  plusieurs  conceptions  dif- 
férentes. 

Le  jeune  chevrier  Mopsus  est,  dans  la  V®  Egl.,  un  joueur 
de  syrinx  et  un  poète  excellent.  Les  mépris  dont  l'acca- 
ble, dans  l'Egl.  Vllï,  26,  29  sq.,  le  chevrier  anonyme  ne 
permettent  guère  d'y  voir  le  même  personnage.  Il  semble 
que  Virgile  ait  employé  ce  nom  dans  l'Égl.  VIII  sans  y 
attacher  d'importance. 

Mélibée  est  cité  incidemment  dans  l'Egl.  III,  1  (cf.  V, 
87),  comme  propriétaire  d'un  troupeau  de  moutons.  Dans 
l'Égl.  VII,  il  a  à  la  fois  des  chèvres,  v.  7,  et  des  moutons, 
V.  15;  il  possède  aussi  une  petite  exploitation  rustique, 
v.  16.  Dans  la  V^  Égl.,  où  il  personnifie  les  paysans  de 
Mantoue  spoliés  et  chassés  de  chez  eux,  c'est  ainsi  qu'il 
nous  apparaît,  emmenant  son  troupeau  de  chèvres  (il  n'est 
plus  question  de  ses  moutons)  et  regrettant  sa  chaumière 
et  ses  champs.  Il  n'y  a  pas  disparate  entre  le  personnage 
de  la  Vil»  Jigl.  et  celui  de  la  pe.  Mais  le  Mélibée  de  la  III^Égl. 
est  considéré  comme  pouvant  avoir  un  pâtre  mercenaire; 
celui  de  la  Vll^  n'a  môme  pas  de  servante.  Il  semble  que 
les  deux  indications  soient  contradictoires. 

Damon,  dans  l'Egl.  III,  est  un  chevrier,  v.  17,  vaincu  par 
Damœlas  dans  un  concours  poétique,  v.  23  sq.  Dans  la 
VIII"  c'est  un  berger  chanteur  récitant  un  poème  amébée 
dans  un  concours.  U  est  possible  que  ce  soit  un  bouvier  ; 
mais  il  n'est  que  très  peu  caractérisé.  On  peut  supposer 
l'identité  du  personnage;  mais  c'est  peut-être  uniquement 
à  cause  de  la  faiblesse  de  la  caractéristique. 

Alphésibée  est  l'autre  pâtre  chanteur  de  la  VIlI"  Égl.  Il 
n'est  pas  plus  exactement  caractérisé  que  Damon.  Dans  la 
Vc  Égl.,  V.  73,  il  est  question  d'un  Alphésibée  qui  imite  la 

1.  Cf.  p.  3Ç1. 


LES  BEAUTÉS  RUSTIQUES  423 

danse  des  Satyres.  La  danse  et  le  chant  se  tiennent  de 
près.  On  peut  identifier  les  deux  personnages,  sous  le 
bénéfice  de  Tobservalion  faite  à  propos  de  Damon. 

Tityre  est  un  berger  mercenaire  dans  la  IIP  Ëgl.,  20, 96, 
la  V%  12,  et  la  IX**,  23  sq.  (imitation  directe  de  Théocrite), 
un  assez  pauvre  chanteur  dans  les  Égl.  VI,  4  sq.,  et  VIII,  55. 
Il  est  évident  que,  dans  la  I'*,  il  est  monté  en  grade.  C'est 
bien  un  ancien  esclave,  mais  un  esclave  à  la  façon  romaine, 
qui  avait  son  pécule  et  ses  bêtes.  Actuellement  propriétaire 
libre,  il  chante  Amaryllis  et  ne  semble  pas  y  réussir  plus 
mal  qu*un  autre.  Il  n'est  donc  pas  absolument  identique 
à  ses  homonymes  des  Ëglogues  précédentes. 

Moeris,  dans  la  VIII^  Égl.,  v.  95  sq.,  est  une  sorte  d'en- 
chanteur, qui  se  métamorphose  au  besoin  en  loup-garou. 
Dans  la  IX%  c'est  lesclave  fidèle  et  attristé  d'un  maître  qui 
vient,  par  une  odieuse  spoliation,  de  perdre  sa  propriété. 
Il  n'y  a  pas  de  rapport  entre  les  deux  personnages  ^  Quant 
à  son  interlocuteur,  Lycidas,  c'est  un  jeune  homme  très 
peu  caractérisé.  Il  n'y  a  guère  de  raison  pour  Tidentifler 
avec  le  «  puer  delicatus  »  de  l'Égl.  VII,  67. 

Nous  arrivons  aux  personnages  secondaires. 

Amyntas,  dans  la  11*^  Égl.,  v.  3o,  39,  est  jaloux  de  ce  que 
Damœtasa  légué  à  Corydon  sa  syrinx.  Dans  la  V^,  8,  15, 
18,  c'est  encore,  si  nous  en  croyons  Mopsus,  un  poète 
jaloux,  qui  s'en  fait  accroire;  il  semble  donc  que  Virgile 
ait  voulu  perpétuer  le  même  personnage.  Mais,  dans  le 
chant  amébée  de  TEgl.  111,  66,  74,  83,  dans  le  chant  de 
Gallus  de  l'Egl.  X,  37  sq.,  41,  c'est  un  «  puer  delicatus  », 
très  vraisemblablement  un  nouveau  personnage. 

L'Alexis  de  l'Égl.  II  (cf.  V,  86)  est  évidemment  celui 
auquel  il  est  fait  allusion  dans  l'bgl.  VII,  55.  Mais  lollas, 
son  maître,  est,  dans  l'Égl.  II,  un  homme  riche  de  la  ville 
ayant  des  propriétés  à  la  campagne.  Dansl'ÉgL  III,  76  sq., 
il  semble  que  ce  soit  un  simple  berger  ^. 

De  r^gon  de  la  111°  Égl.,  v.  2,  nous  savons  qu'il  a  un 

1.  Serviiis  les  identifie  pourtant.  Ad  IX,  14  :  «  E)t  beno  augurii  peri- 
tiam  dat  ci,  de  quo  supra  ait  :  his  ego  sacpo  lupmn  licri...,  etc.  » 

2.  W.  II.  Kolster,  p.  29  do  son  édition  :  «  I)er  Name  lollas  kommt 
auch  III,  10,  79  wieder  vor,  aber  Identitàt  der  Pcrson  schcint  ausge- 
scblossen.  » 


424  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

troupeau  de  brebis  et  qu'il  courtise  Neaera.  Dans  la 
V«  Égl.,  V.  72,  son  nom  est  associé  comme  dans  la  lllo  à 
•celui  de  Damœtas.  Le  rapprochement  des  deux  noms 
n'est  pas  fortuit.  On  est  pourtant  fort  étonné  que,  dans 
rÉgl.  V,  JEgon  soit  désigné  comme  un  Cretois  de  la  ville 
<ie  Lyktos. 

Micon,  dans  la  III<^  Egl.,  v.  10  sq.,  est  possesseur  d'un 

verger:  dans  la  VII«,  29  sq.,  c'est  un  jeune  chasseur  qui 

fait  une  offrande  à  Diane.  Il  est  difficile  de  savoir  si  Virgile 

a  voulu  désigner  le  même  personnage  ou  si  la  répétition 

'  du  nom  est  purenrient  fortuite. 

Le  Godrus  de  TEgl.  V,  1 1 ,  est  sans  doute  identique  à  celui 
<le  l'ÉgL  VII,  21  sq.,  26. 

B.  Noms  de  femmes.  Théocrite  représente  'AjiapuXXtç 
-comme  vivante  dans  Tld.  III,  comme  morte  dans  Tld.  IV. 
-Ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  ce  ne  soit  pas  la  même 
personne  (cf.  Aiçvtç  et  Koiiaraç).  Parce  qu'elle  a  été  insen- 
sible aux  prières  du  chevrier,  ce  n'était  pas  une  raison 
pour  repousser  Battos;  l'identiflcation  est  donc  possible. 

FaXaTEia,  dans  l'Id.  VI  et  dans  l'Id.  XI,  est  toujours  la 
Néréide. 

En  revanche  KXeaptdxa,  dans  l'Id.  II,  74,  est  sûrement 
«ne  femme  de  la  ville,  tandis  que  dans  l'Id.  V,  88,  c'est 
sûrement  une  femme  de  la  campagne.  L'identification 
n'est  donc  pas  possible. 

Dans  Virgile,  l'Amaryllis  colère  et  dédaigneuse,  imitée 
de  Théocrite,  des  Égl.  II,  li  sq.,  et  52,  III,  81,  ne  saurait 
^uère  être  la  servante  de  la  magicienne,  Égl.  VIII,  77  sq.  et 
101.  C'est  vraisemblablement  la  personne  courtisée  Égl.  IX, 
22,  par  Menalcas  et  par  Lycidas.  A  coup  sûr  ce  n'est  pas  la 
bonne  ménagère,  qui  a  permis  à  Tityre,  dans  la  l^^  Égl., 
d'acheter  sa  liberté,  v.  30,  et  qui  l'aime  si  tendrement,  v.  36. 

Galatée  est,  dans  l'Égl.  III,  64,  72,  une  simple  amoureuse 
de  chant  amébée.  Dans  l'Égl.  I,  30,  c'est  la  femme  avide  qui 
îi  longtemps  dépouillé  Tityre.  Dans  les  imitations  directes 
de  Théocrite,  Égl.  VII,  37,  et  IX,  39,  c'est  la  Néréide. 

Quant  à  Phyllis,  c'est  le  type  de  la  bergère  courtisée  et 
amoureuse  dans  les  Égl.  111,  76,  78.  107;  V,  10;  VII,  59, 
«03;  X,  37,  41.  Si  ce  nom,  Égl.  VII,  14,  est  celui  d'une  ser- 
vante rustique,  les  deux  rôles  ne  sont  pas  incompatibles. 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  425 

§  III.  La  condition  sociale  des  pâtres  ^  Chez  Virgile,  les 
Églogues  à  allusions  personnelles  ne  nous  présentent  point 
de  simples  pâtres,  mais  de  petits  propriétaires, qui  avaient 
des  exploitations  rustiques  et  qui  élevaient  des  bestiaux 
dans  leurs  prairies  des  bords  du  Mincio  :  tel  était  sans 
doute  Virgile  lui-même.  C'est  ainsi  que,  dans  la  I'®  EgL, 
Mélibce  parle  de  sa  chaumière,  v.  68,  de  ses  champs  à 
céréales,  v.  70,  de  ses  arbres  fruitiers  et  de  ses  vignes, 
V.  73.  Tityre  est  un  ancien  esclave,  mais  qui  avait  son 
pécule  et  ses  bêtes  dont  il  tirait  profit.  Dans  la  IX®  Egl. 
Moeris  est  un  simple  serviteur,  peut-être  celui  qui,  dans  la 
maison,  s'occupait  spécialement  des  troupeaux;  mais  son 
maître  Menalcas  est,  comme  Mélibée  et  comme  Tityre,  le 
possesseur  d'une  propriété,  où  Ton  élève  des  bêtes  et  où 
sans  doute  aussi  on  se  livre  à  des  travaux  agricoles.  Cette 
conception  des  personnages  rustiques  est  venue  à  Virgile 
de  sa  condition  même  et  de  celle  des  gens  qui  l'entouraient 
au  village  d'Andes.  Avant  qu'il  lexprimât  dans  toute  sa 
sincérité,  tout  en  conservant  ou  en  donnant  à  ses  person- 
nages des  noms  grecs,  elle  Tavait  influencé  dans  ses 
Églogues  antérieures,  pour  transformer  au  moins  partielle- 
ment les  pâtres  de  Théocrite.  C'est  ainsi  que  le  Mélibée  de 
la  VII®  Églogue  n'est  guère  différent  de  celui  de  la  I»*®  et  le 
fait  pressentir  par  avance  *  :  c'est  un  petit  propriétaire, 
dont  rélevage  n'est  pas  Tunique  occupation.  Corydon,  dans 
la  II®  Égl.,  a  de  grands  troupeaux  de  moutons,  qui  paissent 
dans  la  montagne,  sans  doute  sous  la  surveillance  de  ser- 
viteurs. 11  faut  lui  supposer  une  propriété  ;  et  c'est  là  sans 
doute  que  poussent  ces  hêtres,  parmi  lesquels  il  vient 
-exhaler  sa  douleur.  Palaemon,  dans  la  III®  Égl.,  possède 
des  prairies  qu'il  entretient  et  qu'il  fait  arroser;  il  n'est 
pas  question  de  ses  troupeaux,  mais  il  est  évident  qu'il 
•en  a.  Damœtas  le  traite  de  voisin,  v.  53  :  «  uicine  Palae- 
mon  )>  ;  il  parait  donc  avoir,  lui  aussi,  des  prairies  dans  le 
voisinage.  Quant  à  Menalcas,  c'est  un  tout  jeune  homme 
-qui  remplit  le  rôle  de  chevrier,  mais  son  père  doit  avoir 


1.  Cf.  Gebauer,  De  poetarum  graecorum...,  p.  15  sq. 

2.  Schol.  Bern.  ad  VII,   9    :   «  0  Meliboee^   laborator    et  pastor    ». 
€f.  ad  V.  10. 

24. 


426  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

des  terres  voisines  de  celles  de  Palaernon.  Daas  cette  même 
Églogue,  Micon  possède  un  plant  d'arbres,  autour  desquels 
grimpent  des  vignes,  «  arbustum  »,  «  uilis  »,  v.  10  sq.  J'ai 
déjà  remarqué*  que  dans  la  IX®  Égl.,  v.  46  sq.,  Daphnis 
est  un  simple  paysan,  comme  ceux  du  village  d*Ândes;  il 
n'est  même  pas  question  de  ses  troupeaux.  Si,  dans  la 
\U^  Égl.,  les  «  iuuenci  »  du  v.  11  étaient  ses  bœufs,  il  fau- 
drait se  le  représenter  assis  au  milieu  de  ses  prairies  sur 
le  sol  qui  lui  appartient*.  Nous  avons  déjà  vu  ^  qu'Iollas, 
dans  la  II®  Égl.,  est  un  citadin  possédant  des  propriétés 
rurales.  Le  chevrier  anonyme  du  chant  de  Damon,  dans 
la  VIH^  Égl.,  est  fils  de  parents  qui  possédaient  au  moins 
un  verger  (dont  il  a  sans  doute  hérité),  v.  37  sq.,  ce  qui 
paraît  entraîner  une  maison  de  paysan  et  sans  doute  aussi 
quelques  pièces  de  terre. 

Eu  face  de  ces  personnages  assez  compliqués,  il  y  en  a 
d'autres  qui  se  rapprochent  davantage  de  Théocrite,  peut- 
être  uniquement  parce  que  Virgile  les  a  laissés  plus  indé- 
terminés, mais  qui,  en  tout  cas,  ne  nous  sont  donnés  que 
comme  menant  des  bêtes  aux  champs.  Tel  est  le  cas,  dans 
la  VU®  Égl.  de  Corydon  avec  ses  chèvres  et  de  Thyrsis  avec 
ses  moulons,  dans  la  V<^  de  Mopsus  avec  ses  chèvres;  dans 
la  m®  les  chèvres  de  Damon  sont  gardées  par  Tityre.  Les 
bergers  Chromis  et  Mnasyllos,  dans  la  VP  Églogue(cf.  v.  85), 
paraissent  dans  la  même  situation  que  le  Menalcas  de  la 
IIP.  EnQn  il  y  a  d'autres  personnages  encore  plus  indé- 
terminés, puisque,  s'il  est  à  peu  prés  sûr  que  ce  sont  des 
pasteurs,  on  ne  nous  parle  point  de  leurs  troupeaux.  Ce 
sont  Menalcas  dans  la  V"  Égl.,  peut-être  Damon  et  Alphé- 
sibée  dans  la  VHP  (il  n'est  pas  dit  positivement  que  les 
vaches  qui  les  écoutent  avec  admiration  soient  à  eux), 
sûrement  Lycidas  dans  la  IX".  Ce  Lycidas  est  un  pâtre  à 
la  façon  de  Théocrite,  poète  rustique  et  amoureux  d'Ama- 
ryllis-, il  semble  bien  qu'il  n'ait  pas  de  terres  à  lui,  puis- 
qu'il n'est  pas  atteint  par  la  spoliation  universelle  et  qu'il 
n'a  pas  l'air  de  souffrir  des  événements  contemporains. 

Si  nous  passons  aux  pâtres  de  Théocrite,  nous  ne  trou- 

.   1.  p.  185  et  183. 
2.  P.    1-23. 


LES   RÉALITÉS  BUSTIQUES  427 

vons  plus  guère  ces  petits  propriétaires  chers  à  Virgile, 
élevant  des  troupeaux  et  soigoanl  en  outre  leur  domaine. 
Ceux-ci  forment  donc  une  catégorie  de  gens,  que  Virgile 
ne  doit  qu'à  lui-même  et  à  ses  observations  personnelles. 
Dans  la  V^  Id.  nous  apprenons  simplement  que  Thyrsis 
est  un  berger  de  TEtna  et  que  le  chevrier  est  là  avec  son 
troupeau  ;  Daphnis  nous  est  simplement  représenté  comme 
promenant  ses  vaches  dans  la  montagne;  de  même  dans 
les  Id.  VI,  VIII  et  IX,  Daphnis  est  toujours  le  bouvier,  qui 
parait  n'avoir  pour  toute  propriété  que  son  troupeau.  Dans 
la  III^  Id.  le  chevrier  donne  momentanément  ses  bêtes  à 
garder  à  Tityre  :  on  ne  nous  dit  pas  qu'il  possède  autre 
chose.  Dans  la  IV^,  qui  se  passe  aux  environs  de  Krotonc, 
Korydon  est  le  bouvier  mercenaire  d'ifigon;  le  père  de 
celui-ci  paraît  avoir  une  maison  et  être  un  paysan,  v.  60  sq. 
Quant  à  Baltos,  c'est  sans  doute  un  chevrier,  v.  39,  mais 
il  n'a  pas  l'habitude  de  venir  dans  la  montagne,  v.  56  sq. 
Dans  la  V®  Id.  Lakon  est  le  berger  de  Sibyrtas  de  Thu- 
rium  et  Komatas  le  chevrier  d'Eumaridas  de  Sybaris. 
Leurs  maîtres  sont  évidemment  des  gens  aisés,  sur  lesquels 
nous  n'avons  pas  de  renseignements;  peut-être  sont-ils 
propriétaires  des  endroits  décrits  par  leurs  esclaves,  v.  32 
sq.  et  45  sq.  Le  Damœtas  de  la  VI^  Id.  est  un  simple  bou- 
vier; Lykidas,  dans  la  Vil*»,  un  chevrier  et  Simichidas  un 
bouvier;  Menalkas,  dans  la  VIII<^,  un  berger;  dans  la  IX^, 
Menalkas  est  bien  le  type  du  pâtre  de  Théocrile,  qui 
habite  une  caverne  sur  les  flancs  de  l'Etna,  v.  lo  sq.,  et 
qui  fait  paître  à  droite  et  à  gauche  ses  moutons  et  ses 
chèvres.  Morson,  dans  la  V**  Id.,  est  un  bûcheron;  Boukaios 
et  Milon,  dans  la  X%  sont  des  ouvriers  rustiques,  qui  font 
la  moisson;  Hippokion  parait  être  un  propriétaire  sur 
lequel  nous  ne  savons  rien. 

Cette  différence  de  condition  sociale  entre  les  person- 
nages de  Théocrite  et  un  certain  nombre  de  ceux  de 
Virgile  explique  que  ceux-ci  se  livrent  à  des  travaux,  qui 
ne  sont  pas  mentionnés  dans  Théocrite  ou  qui  le  sont 
moins  fréquemment.  Corydon,  Égl.  II,  70,  se  reproche  de 
négliger  d'émonder  sa  vigne  et  les  ormeaux  auxquels  elle 
grimpe  (cf.  Égl.  III,  10  sq.).  Dans  l'Égl.  I,  il  est  question  de 
vignes  sur  la  propriété  de  Tityre -Virgile,  v.  o6  sq.,  et  sur 


428  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

celle  de  Mélibée,  v.  73.  Théocrite  décrit  la  représeotation 
d'un  champ  de  vignes  sur  une  coupe  qui  vient  de  la  Grèce 
continentale,  Id.  I,  45  sq.  Dans  le  chant  amébée  de  la 
V*  Id.,  V.  i08  sq.,  Komatas  mentionne  un  enclos  de  vignes, 
•qui  paraît  lui  appartenir.  Dans  Tld.  XI,  46,  Polyphème  parle 
de  sa  vigne.  Daphnis,  dansi'Égl.  IX,  50,  et  Mélibée,  Égl.  1, 73, 
parlent  de  greffer  leurs  poiriers;  tous  deux  font  allusion 
à  la  culture  des  céréales.  Mélibée,  Égl.  VII,  6,  protège  ses 
fnyrtes  contre  le  froid.  Une  occupation  mentionnée  deux 
fois  par  les  pâtres  de  Virgile,  c'est  de  tresser  des  paniers, 
Ëgl.  11,  71  sq.  et  X,  71;  le  premier  passage  est  imité  de 
Théocrite  :  c'est  Polyphème,  Id.  XI,  73,  qui  se  reproche 
de  ne  pas  se  livrer  à  ce  travail  ;  il  a  tout  à  fait  les  mœurs  des 
pâtres.  La  chasse  est  un  des  plaisirs  que  Virgile  prête  volon- 
tiers à  ses  personnages.  Gorydon,  Ëgl.  Il,  29,  promet  à 
Alexis  ce  divertissement;  Tare  et  les  flèches  de  Daphnis, 
III,  12  sq.,  sont  des  instruments  de  chasse,  et,  dans  le  chant 
amébée  de  celte  Égl.,  v.  75,  Menalcas  parle  de  chasser 
■a\ec  Amyntas  (comme  Gorydon  avec  Alexis).  Dans  l'apo- 
théose de  Daphnis  de  TÉgl.  V,  60  sq.,  un  des  signes  de  la 
paix  universelle,  c*est  qu'on  ne  tendra  plus  de  filets  pour 
prendre  les  cerfs.  Micon,  dans  l'Égl.  VII,  29  sq.,  est  un 
jeune  chasseur;  mais  on  ne  nous  dit  pas  si  c'est  en  même 
temps  un  pâtre.  Quand  Gallus  se  figure  qu'il  est  un  berger 
d'Arcadie,  il  déclare  qu'il  ira  chasser  le  sanglier,  Égl.  X, 
456  sq.  Les  allusions  à  la  chasse  sont  beaucoup  moins 
fréquentes  chez  Théocrite.  Il  en  parle  à  propos  d'Adonis 
•devenu  berger,  I,  110  *,  et  par  conséquent  dans  des  con- 
•ditions  qui  ne  sont  pas  les  conditions  ordinaires  :  il  la 
mentionne,  I,  135,  dans  une  sorte  de  proverbe.  Si  Daphnis, 
i,  115  sq.,  dit  adieu  aux  loups,  aux  chacals  et  aux  ours, 
c'est  qu'il  a  vécu  au  milieu  d'eux  dans  les  forêts,  mais  il 
ne  dit  point  qu'il  les  ait  chassés;  dans  le  chant  amébée 
•de  l'Id.  V,  106  sq.,  le  chien  qui  étrangle  les  loups  et  qui 
poursuit  toutes  les  bêtes  fauves  est  une  sauvegarde  pour 
le  troupeau  :  ce  n'est  pas,  à  proprement  parler,  un  chien 
de  chasse.  Dans  le  chant  amébée  de  l'Id.  VIII,  58,  il  est 

1.  Considéré  par  Ahrcns,  par  Zicglcr  ',  par  Fritzsclie-Hiller  *  comme 
interpolé. 


LES  REALITES  RUSTIQUES  429 

question  des  pièges  qui  prennent  les  oiseaux  et  des  filets 
qu'on  tend  pour  les  bêles  fauves.  Virgile  ne  dit  rien  de 
Toiseleur. 

Indépendamment  des  pâtres,  Théocrite  ne  cite  que  peu 
d'espèces  de  gens  de  la  campagne,  l'ouvrier  mercenaire,  ^ 
'EpYaxîva,  X,  1,  èp-fatot,  X,  9;  les  moissonneurs,  qu'il  oppose 
aux  pâtres  :  h  t6  vojieO^tv  "Ev  t'  âpLT|rirjpeaai,  VII,  28  sq., 
à|j.âvTe(iffi,  X,  16,  twç  xaXa(jL£UTac,  V,  111.  Virgile  en  nomme 
davantage  :  les  paysans  en  général,  agricolae,  V,  80;  IX, 
6i  ;  les  propriétaires  cultivateurs,  coloni,  IX,  4;  le  labou- 
reur, arator,  III,  42;  IV,  41;  le  moissonneur,  messor,  III, 
42,  messoribus,  II,  10  (cf.  V,  70);  Témondeur,  frondator  *, 
I,  56;  le  vigneron  proprement  dit,  uinitor,  X,  36. 

§  IV.  Les  diflférentes  espèces  de  pâtres.  Théocrite  dis- 
tingue très  nettement  trois  espèces  de  pâtres,  qui  forment 
des  catégories  à  part,  les  bouviers,  les  bergers  et  les  che- 

vriers,  Id.  I,  80  :  ^HvOov  toI  poûrai,  toi  irotiiÉveç,  wirdXoi  yjvôov. 

Il  les  cite  ici  dans  leur  ordre  d'importance,  les  bouviers 
constituant  ia  classe  la  plus  relevée,  les  chevriers  la  plus 
basse  ^. 

Le  bouvier  s'appelle  pouxaç  ou  pouxeJXo;.  Les  deux  termes 
sont  employés  d'une  façon  absolument  synonyme,  Id.  I, 

113,  Tov  poutav...  Aaçvcv,  116,  à  pouxdXo;...  èyw  Adçviç;  VI,  1, 
^(o  Aàîpvtç  6  pouxôXoç,  44,  Adçvt;  o  povxaç;  I,  86,  povtac,  92, 
^  po-jxdXo;  (désignant  Daphnis);  1, 105,  o  poux^Xo;  (paraissant 
désigner  Anchise).  Dans  l'Id.  IV  nous  ne  trouvons  que 
é  poux6>.o;  (iEgon),  V.  5,  et  TOV  pouxÔAov  (Korydon),  v.  13; 
dans  rid.  V,  62,  ô  pouxoXo;...  ô  AuxtaTca?;  dans  l'Id.  VII,  73, 
Aàçvc;  à  po-jTa;;  dansTId.  VllI,  80,  tû  poux6Xw  (le  bouvier  en 
général),  et,  v.  6,  la  périphrase  employée  en  vue  de  l'élé- 
gance :  MjxrjTôtv  èmoups  poôv  Aâ©vi;  dans  rid.  IX,  8,  x^ 
po'jx6Xo;  (dans  un  sens  général).  Il  y  a  un  verbe  pour  signi- 


1.  Cf.  Schol.  Dern.,  ad  I,  57. 

2.  Schol.  Bern.,  p.  741  :  «  Tria  gênera  pastonim  sunt>  quao  dignitatem 
(1.  dignitatem  diuersam?)  in  Bucolicis  habent,  quorum  minimi  sunt  qui 
aiiroXoc  dicuntur  a  Graecis,  a  nobis  caprarii;  paulo  honoratiores  qui 
(JLir)Xovd{xoi  irouxÉvEÇ  idest  opilioncs  dicuntur;  honoratissimi  et  maximi, 
qui  po'JXoXoi,  quos  bubulcos  dicimus.  Vndo  igitur  magis  decuit  pasto- 
rali  carmini  nomen  inponi  nisi  ab  eo  gradu,  qui  fcro  apud  pastores 
excellentissimus  inuenitur  ?  »  Cf.  ad  X,  77. 


430  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

fier  qu'on  fait  le  métier  de  bouvier,  Id.  VII,  92,  pouxoXéovTa; 
VIII,  1,  Ax^viSt...  ^ouxoXéovti.  Daphnis,  le  pâtre  mytholo- 
gique, est  un  bouvier. 
Le  berger  s'appelle  tcoi(jlt)v.  Id.  I,  7  et  15,  m  noipLTJv,  80, 

Tol  iîoi|i.6vsç;  V,  I,  90,  138,  rbv  uoijxlva,  143,  Kàr  tw  Aaxcovoç 
Tô  uot|i.évoç;  VII,  71,  Sûo  notjj-éve;,  151  sq.,  tbv  Tcoiptéva  tov  itox' 
*Avà7C(i)  Tbv  xpatÊpbv  IIoX'jçapLov  ;  VIII,  44,    -^ui  tcoijxtiV.   Nous 

trouvons  une  fois  la  périphrase  élégante  :  not|x-r)v  elpoTrdxcov 
ôi'yv,  VIII,  9,  correspondant  à  celle  citée  plus  haut.  Faire 
le  métier  de  berger,  c'est  «octiaîvetv,  XI,  65,  80  (avec  sens 
métaphorique  dans  ce  dernier  passage).  Le  mot  irot^LT^v  a, 
dans  les  poèmes  bucoliques  de  Théocrite,  un  sens  très 
précis;  une  fois  pourtant  il  est  employé  dans  le  sens  géné- 
rique de  pâtre  :  Id.  VIII,  92,  Kt)x  toutco  icpstToc  icapà  icoifiéoc 

Le  chevrier  s'appelle  aiicoXo;.  Id.  I,  1  et  12,  a'moXs,  80, 
wir6Xot  ;  III,  19,  Tov  aÎTtdXov  ;  VII,  42,  à  h'  aliroXo;,  78,  tov  alicoXov  ; 
VIII,  26,  TOV  alitôXov,  28,  29,  81,  à  ô'  aWXo;.  Il  y  a  un  verbe 
spécial  pour  désigner  le  métier  de  chevrier,  Id.  VIII,  85, 
aîiro>iovTa.  Tandis  que  Théocrite  ne  s'appesantit  pas  sur 
l'extérieur  des  bouviers  et  des  bergers,  il  nous  donne  des 
détails  précis  sur  l'appareuce  du  chevrier,  dont  le  type  est 
le  Lykidas  de  la  VIl^  Id.,  v.  14  sq.  :  il  a  sur  les  épaules 
la  peau  fauve  d'un  bouc  aux  poils  longs  et  épais,  sentant 
la  présure  fraîche  ;  autour  de  sa  poitrine  un  vieux  péplos 
serré  par  une  ceinture  de  corde;  il  porte  dans  la  main 
droite  une  massue  recourbée  d'olivier  sauvage.  Le  chevrier 
est  donc  particulièrement  rustique  et  sale,  ce  qui  n'em- 
pêche pas  celui  de  la  VII<^  Id.  d'être  un  excellent  homme. 
En  général  les  mœurs  du  chevrier  sont  très  relâchées. 
Théocrite  attribue  cela  au  spectacle  que  lui  donne  jour- 
nellement le  bouc,  Id.  I,  87  sq.  11  oppose  ce  relâchement 
à  la  décence  que  savent  observer  les  bouviers,  Id.  I,  86.  Le 
mot  est  proféré  par  Galatée  comme  une  injure,  Id.  VI,  7  : 

6\Jo-ipa)ta  xal  ^  alirdXov  avSpa  xaXeûo-a. 

Théocrite  caractérise  toujours  très  nettement  ses  pâtres. 
Daphnis  est  toujours  un  bouvier.  En  général,  il  les  groupe 

1.  Kac  au  lieu  do  tov  des  mss.  est  une  correction  do  Mcincko,  qui  mo 
paraît  nécessaire. 


LES  RÉALITÉS   RUSTIQUES  431 

par  opposition;  dans  Tld.  I,  Thyrsis  le  berger  converse 
avec  un  chevrier  anonyme.  Le  personnage  anonyme  de  la 
IIP  Id.  est  un  chevrier.  Dans  la  IV®  Id.,  Korydon  est  un 
bouvier  (de  même  qu'i£gon),  Baltos,  très  probablement  un 
chevrier.  Dans  la  V®  Id.,  Komatas  est  un  chevrier,  Lakon 
un  berger;  dans  la  VI®,  Daphnis  et  Damœtas  paraissent  être 
tous  deux  des  bouviers;  dans  la  VII®,  Lykidas  est  un  che- 
vrier, Simichidas  un  bouvier.  Dans  la  VIII®,  avec  Daphnis 
le  bouvier  est  groupé  Menalkas  le  berger  (pourtant  dans 
le  chant  amébée,  v.  45.  il  parle  de  chèvres,  cf.  v.  63)  et 
le  concours  amébée  est  arbitré  par  un  chevrier  anonyme  ; 
dans  la  IX%  v.  3,  il  semble  au  début,  que  Daphnis  et  Menal- 
kas soient  deux  bouviers;  mais,  dans  le  chant  amébée, 
Menalkas  parle  de  ses  brebis  et  de  ses  chèvres  v.  47.  Dans 
la  VI®  et  dans  la  XI®  Id.,  Polyphème  est  un  berger. 

Pour  désigner  les  pâtres  en  général,  Théocrite  se  sert 
du  mot  vojxe-jc  au  pluriel.  Id.  VII,  28,  ëv  ts  vofxeOjiv  "Ev 
T*  à(JLT)T^p£ar9i ;  IX,  29,  xEÎvotac...  vo(jisOai.  Le  verbe  vo|j.e'jeiv  est 

employé  en  parlant  des  vaches,  Id.  I,  120  :  â  ràc  pda;  (oSe 
vo(ieuo)v  (cf.  IV,  il);  des  moutons,  Id.  III,  46  :  èv  wpeai  piôcXa 
voixetjwv  (cf.  I  [109]),  et  des  chèvres,  Id.  I,  14  :  xàç  ô'  alya;  è^wv 
èv  Twoe  vojjieuffài;  VIÏ,  87  :  evojjlsuov  àv'  ctîpsa  tûcç  xaXàç  aï^aç.  II 

n'est  pas  déterminé,  VII,  113  (en  parlant  de  Pan,  ce  qui 
peut  faire  croire  qu'il  s'agit  de  chèvres)  :  irufiaToto-i  irap*  AîOid- 

mtTfji  vo(jieuotc. 

Il  s'en  faut  que  Virgile  ait  la  même  richesse  de  voca- 
bulaire. Il  n'a  de  mot  spécial  ni  pour  les  bouviers,  ni  pour 
les  chevriers.  Pour  désigner  le  berger,  il  n'emploie  qu'une 
fois  le  mot  upilio,  Égl.  X,  19;  il  appelle  également  une 
fois  subuici  *  les  porchers,  qui  ne  figurent  pas  dans  Théo- 
crite. 11  a  donc  recours  à  des  périphrases  :  pour  le  berger, 
Égl.  II,  33  :  ouiumque  magistros  (magistcr  est  un  terme 
technique,  dont  se  servaient  les  éleveurs);  III,  5  :  alienus 
ouis  custos  bis  mulget  in  hora;  pour  le  bouvier,  Égl.  III, 
101  rpecorisque  magislro  (il  s'agit  d'un  troupeau  de  vaches); 
V,  44  :  Formosi  pecoris  custos  (Daphnis).  Dans  l'Égl.  X, 
36,  custos  gregis  est  pris  dans  un  sens  indéterminé.  Il  n'a 
point  de  périphrase  pour  le  chevrier.  Il  ne  dislingue  pas 

1.  Cf.  p.  391. 


432  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

aussi  nettement  que  Théocrite,  au  point  de  vue  de  l'aspect 
et  du  caractère,  les  diverses  espèces  de  pâtres.  Pourtant, 
dans  rÉgl.  VIII,  34,  il  a  sûrement  voulu  faire  allusion  à 
l'extérieur  rustique  des  chevriers  de  Théocrite  :  «  Hirsutum- 
que  supercilium,  promissaque  barba  »;  mais,  si  le  second 
trait  est  emprunté  au  chevrier  de  la  III®  Id.,  le  premier 
l'est  à  Polyphème,  ce  qui  ne  laisse  pas  que  d'être  assez 
singulier.  Les  propriétaires  des  troupeaux  sont  appelés  par 
lui  domini,  bgî.  III,  16  (dominus  est  le  maître  de  la  ferme 
dans  l'ancienne  langue  agricole  latine);  dans  PEgl.  II,  2, 
domini  désigne  le  rapport  de  maître  à  esclave  (cf.  Id.  V, 
10,  Tw  8eTiz6t(i), 

En  ce  qui  concerne  le  rapport  de  la  fonction  avec  les 
personnages  nommés  et  le  groupement  des  diverses  espèces 
de  pâtres,  dans  l'Egl.  II,  Corydon  a  à  la  fois  des  moutons  et 
des  chèvres.  Dans  TÉgl.  III,  Damœtas  fait  paître  les  mou- 
tons d'autrui;  il  semble  qu'il  ait  des  vaches  *  à  lui;  Menai- 
cas  est  un  chevrier,  v.  35,  haedos;  on  ne  nous  dit  pas 
quelles  bêtes  élève  Palaemon.  Dans  TÉgl.  V,  Mopsus  est  un 
chevrier,  v.  12  :  «  pascenlis  seruabit  Tityrus  haedos  », 
Menalcas  un  pâtre  indéterminé;  dans  TEgl.  VI,  Chromis 
et  Mnasyllos  paraissent  être  des  bergers,  v.  85,  oues;  dans 
rÉgl.  Vil,  Thyrsis  est  un  berger,  Corydon  un  chevrier,  v.  3  : 
«  Thyrsis  oues,  Corydon  distentas  lacté  capellas  »,  Daphnis 
est  peut-être  un  bouvier  ^  ;  dans  TÉgl.  VIII,  Damon  et  Alphé- 
sibée  sont  indéterminés;  ce  sont  peut-être  des  bouviers  ; 
dans  rÉgl.  I,  Tityre  est  un  bouvier  et  Mélibée  un  chevrier  ; 
dans  rtigl.  IX,  Mœris  paraît  s'occuper  des  troupeaux;  le 
fait  qu'il  porte  en  ce  moment  des  chevreaux  ne  sufflt  pas 
à  le  désigner  comme  un  chevrier;  Lycidas  n'est  pas  spé- 
cialement qualifié.  En  somme,  Virgile  détermine  ses  per- 
sonnages un  peu  moins  nettement  que  Théocrite,  mais  îL 
s'inspire  de  son  principe  qui  est  de  les  grouper  en  généraL 
par  opposition. 

Ayant  un  vocabulaire  pauvre  pour  désigner  les  diffé- 
rentes catégories  de  pâtres,  Virgile  fait  grand  usage  du 
mot  pastor.  Au  pluriel,  le  mot  désigne  souvent  les  pâtres 

1.  Ct\  p.  109  sq. 

2.  Cf.  p.  185,  188  sq.  et  i23. 


-] 


LES   RÉAUTÉS  RUSTIQUES  433 

en  général,  Égl.  V,  41,  59;  VII,  25;  VIII,  23;  IX,  34.  Le  mol 
paslor  est  appliqué  à  Gorydon,  qui  a  des  moutons  et  des 
chèvres,  Egl.  II,  1,  au  berger  Tityre,  Egl.  VI,  4  sq.  :  «  pas- 
torem,  Tityre,  pinguis  Pascere  oporlet  ouis  ».  Au  pluriel, 
dans  rÉgl.  I,  20  sq.,  il  désigne  particulièrement  les  ber- 
gers :  .(c  quo  saepe  solemus  Pastores  oulum  teneros  depellere 
felus  ».  11  est  possible  que,  dans  TÉgl.  VIII,  1,  il  s'applique 
à  deux  bouviers  :  «  Pastorum  musam  Damonis  et  Alphesi- 
boei  »  ;  jamais  le  mot  ne  désigne  un  chevrier.  Églv^VI,  67, 
il  est  accouplé  au  nom  de  Linus  :  «  Linus...  pastor  »  ;  Egl.  X, 
51,  «  pastoris  Siculi  »  signifie  Théocrite. 

Le  mot  <c  pascere  »  a  un  sens  aussi  général  que  «  vo(jieveiv  » 
dans  Théocrite.  Il  est  appliqué  aux  vaches  et  aux  bœufs, 
Égl.  I,  45  :  «  Pascite  ut  ante  boues  »  (cf.  III,  85  sq.,  V,  24, 
VII,  39,  44);  aux  moutons,  Égl.  VI,  5  :  «  Pascere...  ouis  »; 
X,  18  :  «  ouis  ad  flumina  pauit  Adonis  »  (cf.  IV,  45);  aux 
chèvres,  Égl.  I,  77  sq.  :  «  non  me  pascente  capellae...  cyti- 
sum...  carpetis»;  IX,  23  :  «  pasce  capellas  »  (cf.  III,  96).  Le 
mot  uersare  est  un  mot  poétique  employé  une  fois  au  lieu 
de  pascere  dans  un  passage  où  Virgile  veut  faire  ressortir 
la  fatigue  du  berger,  qui  conduit  çà  et  là  ses  moutons  sous 
un  climat  ardent,  Ëgl.  X,  68  ^ 

§  V.  Les  troupeaux.  Le  mot  à^éXa  désigne  deux  fois, 
dans  Théocrite,  un  troupeau  de  vaches  ou  de  bœufs,  Id.  III, 
43  et  VI,  2,  une  lois  un  troupeau  de  chèvres,  Id.  V,  141  sq.  : 
icàaa  TpaY:(Txa)v...  àyiXaL.  C'est  donc  un  mot  à  sens  général. 
Le  mot  propre  pour  désigner  un  troupeau  de  vaches,  c'est 
poyxôXiov,  qui  n'est  employé  qu'une  fois,  Id.  VIII,  39  :  toûto 
xb  pouxoXcov. 

Le  troupeau  de  moutons,  c'est  woitiva  ou  uotjiviov.  Théo- 
crite emploie  les  deux  mots  absolument  comme  syno- 
nymes, Id.  V,  72  sq.  :  «  K.  "ASe  toi  &  irocjxva  xû  Bo'jpso) 
èffrl  Siêûpta...    — A,    Mr^  tu  tcç  Tipoiry)...  atte  StS'jpta  Ait'  é{ji6v 

èffTi....  To  itoiiJLvtov  »;  il  s'agit  du  même  troupeau.  Dans  l'un 
des  chants  amébées  de  la  \l^  Id.,  v.  6,  le  troupeau  de 
Polyphème  est  désigné  par  le  mot  td  itoi(ivtov  et,  dans 


1.  Servius  et  Serv.  Danielin.,  ad  h.  1.  :  «  uorsemus,  pascamus,  quo- 
niam  qui  pascit^  hue  et  illuc  agit  peeus^  quod  est  uersare...  » 

ÉTUDE   SUR   LES    BUCOL.    DE  VIRGILE.  ^^ 


434  ÉTUDE  SfR  LES  BCCOUQUES  DE  TIRGILB 

l'antre,  an  t.  21.  par  le  mot  -rà  «oc{tvtov,  au  y.  28.  par  le 

mot  Ko:ava;;  Id.  X,  3  Sq.  :  aJjJ  oncoÀdvi;  "Ûtncep  ot;  ^oifLvaç. 

Il  dV  a  pas  de  mot  dans  Théocrite  ponr  désigner  un 
troupeau  de  chèvres. 

11  emploie  une  fois,  XI,  34,  le  mot  ^ora,  dans  le  sens  où 
nous  disons  :  les  bétes,  un  troupeau  de  mille  bêtes.  Le 
T.  65  (?ro'.|ut:>ci>)  nous  apprend  qu*il  s^agit  de  moutons. 

Théocrite  décompose  ainsi,  Id.  I,  74  sq.,  un  troupeau  de 
bœufs  '  :  IloÀÀat  S*  aiù  icàp  Koavt  ^Ô€^.  ico/jio\  li  tE  TX^poi,  IloXXac 
5'  a-j  ojt^àÀai  xat  «op-nEç  wcCpavTo.  Plus  loin,  il  dit,  V.  120  : 
o  xkç  fkôxç  u>ùs.  >o(L£Oo>v,  Aâsvs;  ô  xi»ç  T9rjp<o;  xxl  icopxiac  c^Se 
icoTs<rfi(ii>. 

Il  parle  à  plusieurs  reprises  du  taureau,  Id.  IV,  20  :  x<^ 
To-jpo;  ô  irwpp:7<K  (le  taureau  roux,  épith.  qui  ne  se  retrouve 
pas  dans  Virgile),  35,  cov  TaCpov,  IX,  3,  *jicb  vizipoLifn  6è  Taupco; 
(considéré  comme  reproducteur). 

Bôe;  est  le  mot  générique  qui,  au  féminin,  désigne  les 
vaches,  Id.  IV,  1  :  tsvo;  al  ^;;  26  sq.,  ^aunZ^rzai  xal  rai  pose... 
EU  'Atôav;  VIII,  48  :  Xa>  zkç  ^ç  ^ivxtay  -/jxi  ^oe;.  Souvent  le 
mot  ^ôec  signiûe  les  vaches  qui  oot  un  veau,  Id.  IX,  7  (et 
fV'III,  77]  )  :  *A2Ù  iiÈv  à  |iotr/oç  T^P^e^ai,  à6y  Ih  /à  ?«;;  VIII, 
80  :  Ti  ?ot  fi'  à  tio(r/oc,  t«  ^o-jxôXco  aï  pôs;  aitac;  IX,  3  :  Moff^co; 
^ouotv  -jçévTe;,  unb  <rreipai<n  os  Taupo»;.  L'opposition  fait  bien 

ressortir  ici  le  sens  du  mol  vreipa  :  c^esl  la  vache  qui  actuel- 
lement n*a  pas  de  petits.  Bôe^  est  pris  au  masculin,  Id.  VIII, 
6  :  M\>x7)Tàv  ÈTCtoups  ^oûv  (épith.  qui  ne  se  retrouve  pas  dans 
les  Églogues). 

Les  mots  fiatixXat  et  TcôpTis;  désignent  les  génisses.  Le  v.  75 
de  rid.  I  montre  que  les  deux  mots  ne  sont  pas  syno- 
nymes. Toutefois  la  différence  de  sens  n'est  pas  très 
grande;  car,  dans  Tld.  IV,  Korydon  dit  à  Battes  que  le 
troupeau  d'iiigon  le  regrette  en  son  absence,  v.  12  :  Tal 

fiapLcxXai  6'  aùxbv  |i;>x(u(jL£vai  aiôe  ico8e-jvti,  et  Battes   réplique, 
V.  15  :  TVivaç  pièv  h-fi  TOt  TÔt;  uoptioç  aùtà  XéXsiircat  Twar-na. 

Le  passage  suivant  semble  indiquer  que,  par  ndpTi;,  Théo- 
crite entend  les  génisses  les  plus  jeunes  (puisqu'il  trouve 
que  ce  sont  les  plus  agréables  et  les  plus  jolies)  :  Id.  VIII, 

1.    Servius,   Comment,  sur  les  BucoL,  Préamb.,  p.  1    :  «  Praecipua... 
suQt  animalia  apud  rusticos  boues  ». 


LES  RÉALITÉS   RUSTIQUES  435 

76  :   *Aôer   à  çwvà  Ta;  ndpTioç,  à5ù   xb  irveOpia;  I,    i21    :   xwç 
Ta-ûpo);  xal  irdpxta;;  IV,  52  :  xaxâ;  à  izôpxiç  oXoito  (c'est  une 

génisse  toute  jeune  encore,  indisciplinée,  qui  s'écarte  pour 
brouter  des  oliviers;  cf.  IV,  44,  toc  ixo<Tx«a).  Le  spectacle  du 

V.  45  de  rid.  VI  :  'ÛpxeOvx'  èv  {xaXonca  xal  lîdpxieç  aûxtxa  Troéa, 

est  évidemment  plus  gracieux  s'il  s'agit  de  bêtes  toutes 
jeunes.  Dans  les  trois  passages  suivants,  le  mot  6a(xaXai  est 
employé  pour  signifier  un  troupeau  de  vaches,  mais  d'une 
façon  élégante  par  les  individus  jeunes  et  par  conséquent 
intéressants,  Id.  VIIÏ,  35  sq.  :  V  ôé  uox'  evôri  Aà^vt;  ï^to^ 
SajiàXa;;  73,  Tàç  6a|i.aXa;  irapeXâcvxa;  IX,  10  :  Ae-jxav  Ix  ôapiaXàv 

(épithète  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  les  Ëglogues). 

Les  veaux  sont  désignés  par  les  mots  ixdcixoç»  lAoayjov, 
qui  sont  employés  dans  un  sens  très  analogue,  puisque 
tous  deux  désignent  les  veaux  qui  tettent,  Id.  IV,  4  :  'AlV 

à  fépwv  OqpcTQXc  xôt  jxoffp^éa,  IX,  3  :  Mocr/^tùç  poudiv  yçévxs;;  IV,  44  : 
paXXe  xâxwôe  xoc  jxoaxéa.  Le  genre  du  mot  [kôrryoç  n'est  pas 
déterminé,  Id.  VIII,  14  :  Uôayov  iyio  6rj<jô.  Au  féminin,  il 
désigne  le  veau  femelle,  un  individu  sans  doute  encore 
plus  jeune  que  la  irdpxcç,  Id.  IX,  7  (et  [VIII,  77]  )  :  *ASÙ  {lèv  à 
{ièoxoç  T«P^"a*;  VIJI»  8^  •  Ta  Pot  6'à  ti<5(ixoç;  XI,  21  :  {ida^co 
yaupoxlpa.  (Il  s'agit  de  Galatée;  le  genre  paraît  donc 
assuré.) 
Les  moutons  sont  désignés  au  pluriel,  chez  Théocrite, 

par  le  mot  {laXa,  Id.  I,  i09  :  {/.aXa  vo(ieu6i  ;  III,  46  :  ixaXa  vo{i.eyo)v  ; 
VIII,  2  :  liaXa  véiJLwv,  IV,  10  :  eîxaxi...  piaXa;  VIII,  16  :  xà  oè  {xôcXa 
iro6'  ëdiispa  Ttavx'  àpiÔjteCvxi ;  56  :  o-uvvojia  [laX';  souvent  aussi 
par  le  mot  oïç,  Id.  V,  130  :  Taîdi  S'  èjAaî;  hhtrm;  VI,  10  :  xav 

ôcwv  ;  VIII,  9  :  IloifiTiv  elpoirdxwv  ôcwv  (épithète  qui  ne  se 
retrouve  pas  chez  Virgile)  ;  45  :  "EvO'  oï;;  67  :  Tal  ô'  oïeç;  IX, 
17:  îToXXàç...  oïç;  Xï,  12  :  xal  oïeç.  Au  singulier,  oï;  signifie  la 
brebis,  1, 9  :  xàv  oîî5a  (diminutif,  Ahrens,  edit.  min.  ^,  p.  III); 
11  :  xàv  oïv  (opposée  à  l'agneau);  V,  98  sq.  :  iîrirdxa  us^ài  Tàv 
oh  xàv  TtéXXav  (épithète  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  Virgile); 
X,  3  sq.  :  àXX'  àiroXetTn}  "ûdTrep  oXç  irotjxvaç;  XI,  24  :  waiiep  oï; 
-rcoXiov  Xuxov  dôprjffada. 

Le  bélier  n'est  mentionné  qu'une  fois,  Id.  V,  82  sq.  :xat 
xaXbv  avxô)  Kpibv  èyo)  pdffxw. 

Il  est  souvent  question  des  agneaux,  à'pva  (aux  cas  obli- 
ques et  au  pluriel),  àpivd;,  toujours  au  singulier;  Id.  I,  10  ; 


430  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

*Aavgi.,.<r3ixt?av  (c'esl  Fa^neau  nouvellement  sevré  et  enfermé 
dans  un  enclos  séparé  où  on  l'engraisse);  11  :  «pva;  VIU, 
70  :  (i^pvsc  (ce  sont  les  agneaux  qui  tettent)  ;  XI,  20  :  àiraXcdtÉpa 
b(pvô;«  au   féminin;  73  sq.  :  xal  6aXXov  à(jLi<Ta;   Tat;    apvsoa'. 

^spo:;  ^parce  que  les  agnelles  étant  plus  tendres  ont  besoin 
de  plus  de  soins).  Id.  VHI,  14  :  tù  6è  6àc  lo-otixTopa  àjjivdv 
(il  s'agit  d*un  agneau  assez  gros);  15  :  où  6T)aû  tcoxoc  dc(jLv^v. 
Dans  l  Id.  Y,  le  même  animal  est  au  masculin,  v.  24  : 
tov  ejôoxov  iiivôv  (épithète  qui  ne  se  retrouve  pas  chez  Vir- 
gile), et  au  féminin,  v.  144  :  'Avjaijxav  xàv  i|j.v6v  (râv  est 
assuré  par  la  métrique).  Il  est  même  désigné  par  le  dimi- 
nutif. V.  139  :  TÔtv  àtivtSa.  Dans  les  Id.  V,  3  :  (tctt'  àpivcôeç, 
et  Mil,  35  :  Bd<TxoiT'  ex  ^j/u-/»?  "^àç  àjjivaôaç,  le  diminutif  parait 
être  simplement  un  mot  élégant  pour  désigner  un  trou- 
peau de  moutons. 

Les  chèvres  tiennent  dans  les  Idylles  une  place  considé- 
rable. Le  bouc,  tpàyoc,  souvent  avec  allusion  à  ses  fonc- 
tions reproductrices,  est  mentionné,  Id.  1,  4  :  xspabv  Tpayov 
(épithète  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  les  Églogues)  ;  88 

oTi  ou  xpàyo;  aùxo;  ïyv*xo',  Vô2:  \i.r\  à  Tpayo?  ^IJ-'i^  àva^t»];  V,  30 
ô  TpaYoç;  Vil,  15  :  Xa^icoio  SaxJTpr/oç...  Tpàyoïo  (épithètes  qui 

ne  se  retrouvent  pas  dans  les  Églogues);  Vlll,  49  :  ~û  Tpàye, 
T&v  XE'jxàv  aiYwv  àvep;  51  :  Xb\  w  xoXe  *  (le  mot  parait  dési- 
gner le  bouc  qui  a  perdu  ses  cornes  à  la  bataille;  l'idée 
ne  se  retrouve  pas  dans  les  Églogues).  Dans  Tld.  Ill,  o  : 
Tbv  AiSuxbv  xvàxwva  désigne  une  espèce  particulière  de 
bouc  k  la  robe  fauve,  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  les 
Églogues.  Dans  Tld.  V,  141  sq.  :  7c5t<Ta  TpaYtVxwv...  à-^eXà , 
le  diminutif  désigne  d'une  façon  familière  et  élégante  un 
troupf^au  de  chèvres. 

La  mention  des  chèvres  est  fréquente  chez  Théocrite, 
IJ.  I,  i  et  5  :  al^x;  14  :  ràç  Ô'aÏY*?;  25  :  aîya...  StSupiaTTixov 
(c'est  un  animal  particulièrement  précieux);  57  :  aïya; 

143  :  ràv  OLiyoL]  lll,  1  :  Ta\...  oiifeç',  34  :  Xs'Jxàv  8i6u(i.oct(5xov  atva 

(l'épithète  Xevxâv  ne  se  retrouve  pas  dans  les  Églogues); 

IV,  39  :  6(T0v  alye?  èjxlv  çiXat  ;  V,  1  :  Alys;  è|j.as  (épithète 
d'affection  qui  se  retrouve  dans  les  Églogues);  12  :  xàv  aïya  ; 
27  :  Alybç  7cpa)TOT(îxoto  (c'est  à  ce  moment  que  le  lait  de  la 

1.  Ahrens  après  Sam.  Pctitus  corrige  «  w  xaXi  ». 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  437 

chèvre  est  le  meilleur;  le  détail  ne  se  retrouve  pas  dans  les 

Églogues);  73  :  xàç  aÏYaç;84:  lIXotv  ôûo  xkç  Xoiwà;  ôseuixarôxoç 
«lya;  àiiéXYw;  89  :  rotç  aïya;;  128  :  Tal  {i.èv  èpial...  aiyec;  145  : 
Aiye?  èiJ.at...  xepovx'-Seî  *  (épithèle  qui  ne  se  retrouve  pas 
dans  les  Églogues);  147  sq.  :  er  nv*  ô-/eu<reiç  Tôtv  aly^v;  VII, 
87  :  xà;  xaXatç  aïyaç  (épithèle  qui  ne  se  retrouve  pas  dans  les 
Égîogues);  97  :  oaov  eiapoç  aiyeç  spavti;  Vlll,  45  :  M'  «iyêç 
6i8vpLaT<5xoi  ;  49  \  Tâv  Xeuxav  aiydiv  (épithète  qui  ne  se  retrouve 
pas  dans  les  Églogues);  VIII,  86  :  TTJvav  ràv  {l.lT^JXav...  aiya 
(la  chèvre  qui  a  les  cornes  cassées;  épithète  qui  ne  se 
retrouve  pas  dans  les  Églogues)  ;  X,  30  :  *A  aiÇ  tbv  xOridov, 
à  Xuxoç  Totv  alya  fiiwxct.  Deux  fois  Théocrite  désigne  les 
chèvres  par  un  adjectif  substanlivé,  «  les  bêlantes  »,  Id.  ï, 
87  :  Totç  iJL7ixa6aç;  V,  100  :  xal  (jLTjxâSE;. 

Le  chevreau  s'appelle  ^piço;  ;.Id.  I,  26  :  "A  6u'  ïyoïv*  èpîqpwç  ; 
V,  21  :  '^piçov;  24,  30  :  "ûptçoç.  Deux  fois,  dans  Tld.  VIH, 
le  pluriel  au  féminin  parait  être  une  élégance  pour  dési- 
gner un  troupeau  de  chèvres,  v.  27  :  'û  iîotI  taîç  eptçocç  ô 
xû(i)v  é  çaXapb;  CXaxxet;   V.  50  :  w  ai(ia(  Seux'  èç'  uScop  spi^poi 

(pourtant  il  est  possible  qu'il  s'agisse  des  chevrettes  qui 
ont  besoin  d'être  disciplinées  et  conduites  ^). 

Théocrite  a  un  terme  spécial  pour  désigner  les  jeunes 
chèvres  :  à  x^iJi-apo;  ou  x^\^^^?oi.  Id.  I,  6  :  ...*A  ^îp^ocpo;  •  ^ii^âpy 
Se  xaXov  xplaç,  eerre  x'  dtfxéXÇTjç  (la  chair  de  la  jeune  chèvre 
est  bonne  à  manger  tant  qu'elle  n'est  pas  encore  mère); 

151  sq.  :  al  Ô£  x^ixaipat,  Ou  ]i.r\  (Txipxaffeïxe,  |it)  à  xpaYo;u{i.iv  àva^rj 

(il  s'agit  de  la  jeune  chèvre  qui  est  bonne  à  être  mère).  De 
même,  V,  41  sq.  :  al  6è  /cpiaipai  AiSs  xaxE6XT)xûvxo,  xai  ô  -zpifOQ 
aùxàç  èxpuwr).  Dans  les  passages  suivants,  il  s'agit  de  jeunes 
chèvres  sans  détermination  spéciale,  V,  56  sq.  :  x'jJ^«'pâv 
Aéptiaxa;  81  :  x^l^^P^^  ^^o.  (chèvres  de  sacrifice);  IX,  17  : 
noXXàc  6è  xi|J'<xtpo(C* 

L'importance  des  troupeaux,  dans  les  Idylles,  est  trop 
grande  pour  qu'il  n'y  soit  pas  question  du  chien  de  berger; 
Id.  V,  106:Xàjxîv  hxi  xywv  (piXoTco^Vvcoç,  ôç  Xuxoç  àrxei  (le  vers 

1.  Ahrens,  xepouxtôe;,  «  lasciuulao  »  (Fritzsche-Hiller  '). 

2.  Le  V.  63  ne  paraît  pas  devoir  être  citô  ici.  La  correction  d'Ahrens 
est  très  vraisemblable  :  tiv  xoxàôwv,  los  brebis  qui  ont  des  petits,  xôLv 
(TXEptqptov,  celles  qui  n'en  ont  pas  ;  cf.  Id.  IX,  3. 


438  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

suivant  montre  qu'on  s'en  sert  comme  de  chien  de  chasse, 
mais  sans  doute  pour  la  défense  du  troupeau);  VI,  9  sq.. 
au  féminin:  xàv  xvva...  "A  toi  tôcv  oiwv  ênetai  cyxoTudç  ;  29  :  StÇa 
ô'OXaxTÊtv  viv  xa\  t5  xuvî;  VIII,  27,  au  mascuHn  :  *Û  itoxl  raiç 
Ipcçotç  ô  xûwv  o  çaXapbç  OXaxTEt;  65:~û  AàiiTto^ps  xOov...  C'est 

aussi  au  chien  de  berger  qu'il  est  fait  allusion,  Id.  V,  38  : 
0pé'J/ai  xa  Xuxtoeï;,  6pé'}/ac  xuvaç,  wç  tv  çaYwvTi,  et  dans  1  expres- 
sion proverbiale,  V,  26  sq.  :  tî;  8è  napsuda;  AIyoç  wpwTOTtSxoio 
xaxàv  xuva  ô^Xst'  àpLÉXYeiv.  En  revanche  il  s'agit  du  chien^de 
chasse,  Id.  I,  135  :  xai  tÀ)ç  xvva;  wXaçoç  eXxot;  des  cbiens  de 
ville  qui  aboient  au  clair  de  la  lune,  II,  12  iT^x^^f-^ 
6'  *ExaTa,  ràv  xal  ffxvXaxeç  Tpojisovxi  ;  35  :  xai  xûvsç  à|J.iv  àvà  wxdXtv 
wpjovxai.  Il  est  question  du  chien  en  général  dans  le  pro- 
verbe, Id.  X,  H  :  ^aXeirbv  ^opto>  xuva  Yevaat. 

Théocrite  ne  parle  qu'une  fois  en  passant  des  juments  et 
des  pouliches,  à  propos  de  l'iirnoixavlç,  qui  pousse  en  Arcadie, 
Id.  II,  48  :  Tw  S'ÈTCc  îràdat  Kai  irwXoi  {laivovrai  àv'  wpea  xal  8oal  iTnrot. 

Le  pourceau  ne  figure  qu'une  fois  dans  la  locution  pro- 
verbiale, Id.  V,  23  :  Tç  Tzox'  'Aôavatav  gpiv  r,pi<r£V. 

Les  pâtres  de  Théocrite,  qui  ont  sans  cesse  leurs  bêles 
sous  les  yeux,  les  connaissent,  les  distinguent  les  unes  des 
autres  et  les  interpellent.  Us  les  appellent  par  leurs  noms, 
Id.I,  151  :'ÛS'  tôt  Ktddacôa  (il  s'agit  d'une  chèvre);  IV,  45  sq.: 
S(t8'.ô  AéuapYoç  (un  veau  blanc),  Skô'  à  Kuii-atOa  (une  vache); 
V,102  :à  Ktovapo;  (bélier  aux  cornes  arrondies),  a  ts  KtvaiOa 
(une  brebis).  103  :  à  ^àXapo;  (sans  doute  bélier  blanc);  147: 
ouTo;  6  Aeuxtraç  ô  xopyTriiXoç  (bouc  blanc  qui  frappe  de  la 
corne)  ;  VIII,  65  :  'û  AâiiirojpE  xûov  (chien  à  queue  blanche). 

Virgile  a  trois  mots  pour  désigner  les  troupeaux  : 
armentum,  grex,  pecus.  Armentum  signifie  un  troupeau 
de  bœufs;  Virgile  ne  s'en  sert  qu'à  propos  d'épisodes 
mythologiques,  Égl.  II,  23  sq.  :  si  quando  armenta  uocabat 
AmphionDircaeus...;  IV,22:necmagnos  metuent armenta 
leones  (au  moment  du  nouvel  âge  d'or)  ;  VI,  45  :  si  numquam 
armenta  fuissent;  59  :  aut  armenta  secutum  (dans  l'épi- 
sode de  Pasiphaé). 

Grex  s'appUque  à  un  troupeau  de  vaches  S  Egl.  V,  33  : 

1 .  Sorvius,  ad  VI,  55  :  «  Notandum  autem  «  gregem  »  eum  de  bubus 
dixisse,  cura  proprie  armenta  dicamus,  licet  grex  sit  quorumlibet  ani- 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  439 

Vt  gregibus  tauri,  VI,  55  :  Aut  aliquam  ia  magno  sequitur 
grege  ;  à  un  troupeau  de  chèvres,  II,  30  :  Haedorumque 
gregem,  III,  32  :  De  grege...,  VII,  7  :  uir  gregis  ipse  caper, 
I,  15  :  Spem  gregis; une  fois  à  un  troupeau  de  moutons  et  à 
un  troupeau  de  chèvres,  VII,  2  :  Compulerantque  grèges... 
Dans  l'Égl.  VII,  36  :  Si  fetura  gregem  suppleuerit...,  il  doit 
être  question  d'un  troupeau  de  chèvres  ou  de  moutons, 
car  le  propriétaire  est  un  pauvre  homme.  Le  mot  est 
indéterminé  dans  l'Égl.  X,  36  :  Aut  custos  gregis... 

Le  mot  pecus  *  s'applique  à  un  troupeau  de  vaches, 
Égl.  III,  101  :  pecori  pecorisque  magistro  (au  v.  100,  tau- 
rus),  V,  44  :  Formosi  pecoris  custos  (il  s'agit  de  Daphnis), 
I,  50  :  Nec  mala  uicini  pecoris  contagia  laedent  (cf.  v.  45); 
de  moutons,  II,  20  :  Quam  diues  pecoris...  (v.  21,  agnae), 
III,  i  :  cuium  pecus  (cf.  V,  87),  et  3  :  Infelix,  o,  semper,  oues, 
pecus,  6  :  Et  sucus  pecori  et  lac  subducitur  agnis  (pecori 
désigne  les  brebis),  X,  17  :  Nec  te  paeniteat  pecoris  (v.  16, 
oues);  de  chèvres,  III,  20  :  Tityre,  coge  pecus  (v.  17, 
caprum),  34  :  pecus  (ibid.,  haedos),  83  :  Lenta  salix  feto 
pecori  (v.  82,  haedis;  cf.  I,  75  sq.),  I,  74  :  Ite  meae,  quon- 
dam  felix  pecus,  ite  capellae.  Le  mot  est  indéterminé, 
V,  60  :  Nec  lupus  insidias  pecori,  VII,  47  :  Solstitium  pecori 
defendite,  VIII,  15  :  Cum  ros  in  tenera  pecori  gratissimus 
herba  (dans  les  trois  cas,  singulier  collectif). 

Pecudes,  toujours  au  pluriel,  désigne  les  bêtes  en  général. 
Egl.  II,  8,  on  peut  songer  plus  particulièrement  aux  mou- 
tons et  aux  chèvres;  VI,  49  sq.,  dans  l'allusion  aux  Prœ- 
tides,  il  est  question  des  vaches. 

Pour  caractériser  les  différents  individus  du  troupeau 
de  vaches,  Virgile  a  un  vocabulaire  assez  riche.  Il  parle 
du  taureau,  ÉgL  III,  86  :  taurum;  100  :  taurus;  V,  33  : 
tauri;  VII,  39  :  tauri;  I,  45  :  tauros.  Dans  l'Égl.  IV,  41, 
tauris  est  synonyme  de  bœufs  de  labour. 

Comme  dans  Théocrite,  boues  au  pluriel  et  au  féminin 
désigne  les  vaches,  Égl.  I,  9  :  Ille  meas  errare  boues;  45  : 
Pascite  ut  ante  boues,  pueri;  summittite  tauros.  On  trouve 

malium   congregatio  :  sic  Cicero  in  PhiUppicis  fudit  apothccas,  cecidit 
grèges  armentorum  ». 

1.  Schol.  Bern.y  ad  III,  3  :  «  Omnia  animalia  excepto  homine  «  pecus  » 
appellantur  ;  hic  ergo  ut  ostenderet,  de  quo  loqueretur,  addidit  «  ouis  ». 


440  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

le  mot  au  masculin,  V,  24  sq.  :  Non  ulli  pastos  illis  egere 
diebusFrigida,Daphni,  boues  ad  Ûumina.  Au  singulier,  dans 
Tépisode  de  Pasiphaé,  bonis  parait  désigner  le  taureau,  VI,58. 

Deux  fois  Virgile  emploie  le  mot  uaccae  pour  désigner 
les  vaches,  Égl.  VI,  60,  et  IX,  31  (avec  allusion  à  ce  qu'elle 
est  mère).  Dans  TÉgl.  VIII,  86,  bucula  signifie  une  vache 
qui  a  un  veau;  dans  TÉgl.  III,  29  :  hanc  uitulam,  48  :  ad 
uitulam,  109  :  uitula,  une  vache  qui  allaite  deux  veaux  ^; 
ibid.,  77  :  uitula,  85  :  uitulam,  une  génisse,  sans  déter- 
mination spéciale.  Dans  TÉgl.  VIII,  2  :  Immemor  herbarum 
quos  est  mirata  iuuenca,  il  semble  que  iuuenca  soit  un 
mot  noble  pour  désigner  la  vache.  Virgile  ne  parait  pas 
s'être  beaucoup  préoccupé  de  distinguer  tous  ces  mots. 

Ninei  iuuenci,  VI,  46,  dans  Tépisode  de  Pasiphaé.  désigne 
un  jeune  taureau  (Pépithète  n'est  pas  dans  Théocrite 
appliquée  à  un  taureau).  Dans  l'Égl.  VIII,  85,  iuuencum 
est  un  veau  qui  tette  encore;  dans  TÉgl.  VII,  11  et  44,  iuuenci 
sont  déjeunes  bœurs  au  pâturage;  dans  TÉgl.  II,  66  des 
bœufs  de  labour. 

En  ce  qui  concerne  les  moutons,  Virgile  nomme  deux 
fois  le  bélier,  aries,  Égl.  III,  95  (en  faisant  ressortir  son 
importance  :  ipse  aries),  et  IV,  43.  Ouïs  est  souvent  pris 
dans  son  sens  propre  de  brebis,  avec  allusion,  soit  au  lait 
de  la  brebis,  soit  à  ses  petits,  Égl.  II,  42  :  Bina  die  siccant 
ouis  ubera;  III,  5  :  Ilic  alienus  ouis  custos  bis  mulget  in 
hora;  98  :  Cogite  oues,  pueri;  si  lac  praeceperit  aestus...  ; 
I,  21  :  teneros  ouium  depellere  fétus,  mais  aussi  au  pluriel 
dans  un  sens  plus  large,  pour  désigner  un  troupeau  de 
moutons,  Égl.  Il,  33  :  Pan  curât  ouis  ouiumque  magistros* 
III,  3  :  oues;  94  :  Parcite,  oues,  nimium  procedere;  VI,  4sq.  : 
pinguis  Pascere  oportet  ouis;  85  :  Cogère...  oues  stabuiis; 
VII,  3  :  Thyrsis  oues;  VIII,  52  :  Nunc  et  ouis  ultro  fugiat 
lupus;  X,  16  :  Stant  et  oues  circum;  18:  Et  formosus  ouis 

1.  Servius,  ad  III,  30  :  «  Maie...  quidam  quaestiooem  monent, 
dicentcs,  uitulam  paruam  esse  nec  congruere  ut  eam  iam  eoixam  esse 
dicamus,  sed  deberc  nos  iuuencam  subaudire,  ut  sit  :  ego  hanc  iuuencam 
pono,  uitulam  no  forto  récuses...  Vitula  enim  est  nomen  aetatis,  non 
quod  tantum  ante  partum  iuuencae  possideant.  »  Schol.  Bern.,  ad  III, 
29,  Vittilmn.  Si  uitulam,  cur  dixit  :  «  Bis  uenit  ad  mulctram  »?  «  Vitu- 
lara  »  dixit  pro  uacca. 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  441 

ad  flumina  pauit  Adonis;  68  :  iElhiopum  uersemus  ouis... 
Agnus  est  pris  dans  son  sens  propre  d*agneau,  ijjgl.  III,  6  : 
lac  subducitur  agnis;  i03  :  teneros...  agnos  (épilhèle  qui  ne 
se  trouve  pas  dans  les  Idylles;  cf.  pourtant  XI,  20)  ;  IV,  45  : 
pascentis...  agnos;  VU,  15  :  depulsosa  lacté...  agnos;  I,  8: 
tener...  agnus.  Agnae,  dans  TEgl.  II,  21,  parait  être  un  mot 
élégant  pour  désigner  un  troupeau  de  moutons. 

Le  mot  qui  désigne  le  plus  souvent  le  bouc  chez  Vir- 
gile, c'est  caper,  Égl.  III,  17  :  Damonis...  caprum;  22  : 
caprum;  23  :  meus  ille  caper  fuit;  VII,  7  :  uir  gregis  ipse 
caper;  9  :  caper  tibi  saluos  et  haedi;  IX,  23  :  Occursare 
capro...Lemot  hircus  est  employé  deux  fois  avec  allusion 
au  caractère  mâle  du  bouc,  Égl.  lll,  8  :  transucrsa  tuen- 
tibus  hircis;  91  :  et  mulgeat  hircos. 

Les  chèvres,  tout  en  étant  souvent  citées  par  Virgile,  le 
sont  moins  souvent  que  chez  Théocrite,  toujours  avec  le 
mot  capella,  sans  qu'il  y  ait  un  terme  spécial  pour  dis- 
tinguer les  jeunes  des  plus  vieilles,  Égl.  II,  63  sq.  :  lupus 
ipse  capellam...  lasciua  capelLa  (épithète  non  empruntée  à 
Théocrite);  III,  96  :  pascenlis  a  flumine  reice  capellas;  IV, 

21  sq.  :  Ipsae  lacté  domum  réfèrent  distenta  capellae  Vbera 
(ce  sont  des  chèvres  déjà  mères);  VII,  3  :  Corydon  distenlas 
lacté  capellas;  VIII,  33  :  capellae  (citées  comme  un  animal 
dédaigné  par  Nysa);  I,  12  sq.  :  ipse  capellas  Protenus  aeger 
ago;  74  :  Ile  meae...  capellae  (avec  Tépithète  d'aflection 
prise  à  Théocrite)  ;  IX,  23  :  pasce  capellas  ;  X,  7  :  Dum  tenera 
attendent  simae  uirgulta  capellae  (épithète  empruntée  à 
Théocrite);  30  :  Nec  cytiso  saturantur  apes  nec  fronde 
capellae;  77  :  Ile  domum  saturae...  ite  capellae. 

Haedus  désigne  le  chevreau  au  sens  propre,  Égl.  III,  34  : 
alter  et  haedos;  82  :  depulsis  arbutus  haedis;  VU,  9  :  caper 
tibi  saluos  et  haedi;  I,  22  :  ...similes,  sic  matribus  haedos; 
IX,  6  :  Hos  illi...  mittimus  haedos;  62  :  Hic  haedos  depone. 
Deux  fois  il  semble  que  le  sens  soit  plus  large,  et  que  le 
mot  désigne  élégamment  un  troupeau  de  chèvres,  Égl.  II, 
30  :  Haedoi  umque  gregem  uiridi  compellere  hibisco  ;  V,  12  : 
pascentis  seruabit  Tityrus  haedos. 

Virgile  parle  du  chien  moins   que    Théocrite.  Égl.    I, 

22  sq.  :  Sic  canibus  catulos  similes,  sic  matribus  haedos 
T*foram,  il  s'agit  sans  doute  du  chien  de  berger,  à  cause 


44f2  ETUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

du  rapprochement  avec  les  chevreaux.  Mais  c'est  du  chieo 
de  chasse  qu'il  est  question,  Ëgl.  III,  67  :  Notipr  ut  non 
sit  canibus  iam  Dclia  nostris  (si  par  Délia  il  faut  entendre 
Diane);  VllI,  28  :  Cum  canibus  timidi  uenient  ad  pocula 
dammae;  X,  57  :  Parthenios  canibus  circumdare  saltus. 

Le  cheval  n'est  mentionné  qu'avec  une  allusion  mytho- 
logique aux  Arimaspes,  Ëgl.  VIII,  27  :  lungentur  iam  grypes 
equis.  Ce  n'est  pas  de  lui  qu'il  est  question,  Égl.  V,  25  sq. 

Les  pâtres  de  Virgile  sont  moins  intimes  que  ceux  de 
Théocrite  avec  leurs  bêles;  ils  ne  les  interpellent  que 
rarement.  Il  faut  pourtant  noter  raffection  touchante,  que 
Mélibée  témoigne  à  ses  chèvres  dans  la  I"*  Églogue.  Vir- 
gile n'a  que  deux  noms  d'animaux  :  ce  sont  des  noms 
de  chiens,  Égl.  III,  18  :  multum  latrante  Lycisca  (chienne 
de  berger)  ;  VIII,  107  :  et  Hylas  in  limine  latrat  (chien  de 
garde). 

§  VI.  Soins  donnés  aux  troupeaux.  Produits  des  trou- 
peaux. Théocrite  énumère  en  détail  les  soins  divers  donnés 
par  le  pâtre  au  troupeau.  Le  conduire  dans  un  endroit, 
c'est  ayeiv;  Id.  VIII,  39  sq.  :  xr,v  xi  MevdtXxaç  TsîS' aYa^Tj. 
Le  faire  marcher  devant  soi,  c'est  èXaûveiv,  III,  2  :  xal  6  TîTupôç 

aura;  eXauvEi;  IV,  23  :  Ka\  {làv  è;  9ro(iàXi{ivov  êXaOvcTac  (ici 
synonyme  de  ayecv)  ;  V,  89  :  Ta;  alya;  TrapeXavra;  VIII,  73  :  Tàtç 

SapLttXaç  TrapeXavTa.  Remplir  d^une  façon  générale  les  devoirs 
du  pâtre  vis-à-vis  du  troupeau,  c'est  vojjieuetv  *  ;  le  faire 
paître,  c'est  véjxeiv  ;  Id.  VIII,  2  :  MàXa  véjjiwv  ;  52  :  *0  npwTeùç 
çcoxac  xai  ôsbç  wv  evepLsv.  Le  mot  s'applique  aux  fonctions 
du  chien  de  berger,  VIII,  66  :  Où  -/P^  xoi|ià(r9ai  paôéwç  a jv 
TzoLiBl  vÉpLovTa.  Dans  rid.  VIII,  40  :  •/aîpwv  açBova  Tcàvra  véjxot  1=: 

que  le  berger  leur  fasse  tout  paître  en  abondance,  qu'il 
ait  une  nourriture  abondante  pour  son  troupeau.  Au 
moyen  le  mot  s'applique  aux  animaux  qui  paissent,  Id.  IV, 

14:  xal   oùxéri  Xwvrt  véfieaÔai;  V,  100:  wSe  vlaecÔe;  VIII,  69  : 

StTTa  vlfiEdôs  vé|is<j9e...  Bdo-xeiv  est  à  peu  près  synonyme  de 
véjjieiv  en  faisant  prédominer  l'idée  de  nourriture,  Id.  III,  3  : 

pôffxe  Tac  aiyaç;  IV,  2  :  p6<ntstv  ôé  fioi  aùtà;  ëfiwxev;  V,  82  sq.  : 
xat  xaXbv  aÙTw  Kpibv  i-^ù  pdaxo)  ;  VIII,  48  :  Xw  toc;  pà>c  pd<TX(ov  ; 

1.  Cf.  p.  431. 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  443 

XI,  34  :  poTot  xî>'Kx  p(5<rx(i).  Dans  Tld.  VIII,  35,  le  mot  s'ap- 
plique au  pâturage  qui  nourrit  les  troupeaux  :  Bdorxoix'  èr, 
^/u^ôtç  Tàç  àpLvaôaç.  Au  moyen  il  s'applique  aux  animaux  qui 
paissent,  Id.  III,  1  sq.  :  tat  ôé  jio'.  aîyeç  Bo<TXQVTai  xa-î'  opoç; 
V,  i03  :   ToyTet    po<rx7i<reÏT6e  ;  IX,  4  :  Xo\    pLsv    à(i.a   pddxotvTO. 

Pour  les  pâtres  de  Théocrite  ce  n'est  pas  toujours  une 
sinécure  que  de  faire  paître  uu  troupeau  :  il  n'est  pas 
docile  et  il  s'émancipe.  Ils  ont  pour  le  ramener  dans  le 
devoir  une  espèce  de  sifflement,  o-ÎTra.  Nous  avons  dans  les 
Idylles^  un  certain  nombre  d'objurgations  adressées  par  le 
pâtre  à  ses  bêtes.  Dans  Tld.  IV,  44  sq.,  Battos,  tout  en  cau- 
sant, s'aperçoit  que  les  vaches  de  Korydon  sont  descen- 
dues dans  les  champs  pour  y  ronger  les  oliviers  :  paXXe 
xiT/o6Ê  xà  {jLoo^îa.  Korydon  les  interpelle;  une  des  vaches 
lui  donne  surtout  du  mal.  Elle  retourne  à  l'endroit  défendu 
et  il  la  menace.  Dans  l'Id.  V,  1  sq.,  Komatas  ordonne  à  ses 
chèvres  de  fuir  le  berger  Lakon  et  Lakon  veut  écarter  ses 
moutons  de  la  fontaine  pour  ne  pas  rencontrer  Komatas, 
V.  3  :  Oûx  àub  Tôt;  xpava;  «jitt'  àiiviSsç.  Pendant  le  chant 
amébée,  iOO  sq.,  Komatas  s'aperçoit  que  ses  chèvres  sont 
allées  brouter  un  olivier  sauvage;  il  les  ramène  sur  la  pente 
où  croissent  les  tamaris.  Lakon  rappelle  également  un  bélier 
et  une  brebis  qui  s'en  allaient  brouter  un  chêne.  Dans 
rid.  VI,  29,  Polyphème  excite  son  chien  à  aboyer  contre 
Galatée  :  S{^a  ô'OXaxTsiv  viv  xal  tS  xuvt.  Dans  ÏIA.  VIII,  69, 
Menalkas  exhorte  ses  moutons  à  paître  tranquillement  : 
SiTTa  v£{jL£(je£  véîJLE(T8e.  Dansl'Id.  1, 151  sq.,lechevrier  engage 
ses  chèvres  à  se  tenir  tranquilles  :  al  ôà  x^V^'P*'  ^^  P^"n 
«rxipTaaeîTE,  (xri  o  rpàyoç  ufiev  àva(rTy).  Ce  sont  là  de  petits  inci- 
dents de  la  vie  pastorale  réelle.  ' 

Quand  on  a  fait  paître  le  troupeau,  il  faut  le  mener 
boire.  Théocrite  a  pour  cette  opération  un  mot  spécial, 
Id.  I,  121  *.  Aaçvi?  6  Tw;  Tajpw;  xa\  uopTia^  w6e  uoTto-Swv.  Il  SC 
sert  également  d'une  périphrase,  111,  4  :  Kal  ttotI  tàv  xpivav 

aye  Itxupe. 

Lorsque  le  pâtre  ramène  le  troupeau,  le  propriétaire 

compte  ses  bêtes,  Id.  VIII,  16  :  xà  Se  (i.aXa  icoô'  gfricepa  Tïavx' 
àpi8(ieCvxi. 

Indépendamment  de  la  pâture,  il  faut  nourrir  les  ani- 
maux à  rétable  :   on  ramasse  pour  cela    du   feuillage, 


444  ÉTUDE  SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Id.  XI,  73  :  xal  eaXVov  iii.â(Taç  Taîç  apve(T(Ti  çépoi;  (il  s'agit 
sans  doute  des  agneaux  nouvellement  sevrés  et  qu'on  n'en- 
voie pas  au  pâturage  avec  les  mères). 

Une  des  principales  occupations  du  pâtre  c'est  de  traire 
ses  bêtes.  L'allusion  de  l'Id.  V,  85,  montre  que,  lorsqu'il 
était  à  son  aise,  il  avait  une  femme  pour  exécuter  celte 

opération  :  Kai  y.'&  irai;  TroôopeOo-a  «  xaXav  «•  Xiyei  «  ayro;  àpiéX- 

yei;;  ».  C'est  également  l'occupation  que  Polyphème  offre  à 

Galatée,  Id.  XI,  65  :  IIoi^iacvEtv  ô'èÔéXotc  aùv  IjjlIv  ajjia  xal  ydiX' 

«fiéXyeiv  (ils  feront  paître  le  troupeau  tous  les  deux, 
Galatée  s'occupera  de  la  traite  et  de  la  fabrication  du  fro- 
mage). Il  est  question  de  traire  les  vaches,  Id.  IV,  3  : 

''^H    ira    ^E   xpuêfiav    Ta    iroOéffTrspa    Tràçaç    àfiiXyeiç    (c'est    un 

vacher  malhonnête  qui  s'approprie  le  lait  qui  ne  lui  appar- 
tient pas),  les  chèvres,  I,  25  :  Aly»  81  tôt  ôaxjài  ôt8u(j.aTdxov  èç 
Tplç  àfiéXÇat...;  143  sq.  :  tiic  xev  àfiéXÇaç  Siretcw  Tatç  Moto-atç  (pour 
faire  une  libation);  15^  :  Tù  S'àVeXYé  viv ;  V,  26  sq.  :  Tt;  Se 
irapeuo-aç  Alyô;  npcoroTÔxoco  xaxocv  x*jva  ÔT^Xer*  dcfiéXyeiv;  84  : 
nxàv  5ûo  Ta;  XoiTrà;  ôiBvpiaTdxoc  alya;  àfjLéXYw  ;  85,  les  brebis 
(c'est  Polyphème  qui  parle),  XI,  35  :  Kr)x  toûtmv  tô  xpaTioTov 
à|ieXy(5[xevoç  yàXa  tïÎvw;  65;  75  :  Tàv  irapeoîo-av  ajxeXYS.  On  voit 
que  dans  les  Idylles  ce  sont  surtout  les  chèvres  qui  fournis- 
sent le  lait,  quoiqu'il  soit  aussi  question  de  lait  de  vaches 
et  de  lait  de  brebis. 
Théocrite  ne  parle  qu'une  fois  de  la  tonte  des  moutons, 

Id.  V,  98  sq.  :  ôicTrdxa  iceÇû  Tàv  otv  Tav  iréXXav. 

Les  pâtres  de  Théocrite  possèdent  quelques  objets  mobi- 
liers; le  principal,  c'est  la  massue  pastorale,  xopuva  ou 
XaywêdXov.  Les  deux  mots  sont  synonymes,  comme  le  mon- 
trent les  deux  passages  suivants,  Id.  VII,  18  sq.  :  po-xàv  ô%£v 

àYpisXaéb)  As^iTEpâ   xopûvav,  et  128  *.  ô  §é   {loi  to  XaycoSâXov... 

(oTca^rev,  où  il  s'agit  du  même  objet.  Cette  massue  servait  à 
faire  rentrer  dans  le  devoir  les  animaux  indociles,  Id.  IV, 
49  :  Ei'6'  T]v  *  {jLoi  pojxbv  to  XaywêôXov*  wç  tu  TtaTaÇa.  Il  y  en  avait 

naturellement  de  plus  ou  moins  belles,  Id.  IX,  23  sq.  : 

Aaqpvifii  [làv  xopuvav,  Tav  {jioi  TtaTpb;  ÏTpeçev  à^p^ç,  Autoçutî,  tkv 

oùô'  av  icrwç  jjLwjxaeraTo  têxtcùv.  C'est  une  massue  naturelle, 
sans  doute  par  opposition  aux  massues  fabriquées. 

1.  Ahrens,  Ilsï  Ôtqv...,  to;  t*j  TraTà^w; 


LES  RÉALITÉS   RUSTIQUES  445 

Les  pâtres  possédaient  également  un  certain  nombre 
de  vases.  Le  vase  à  traire  s'appelait  àiio^yeu;,  Id.  VIII,  86  sq.  : 

«Tya  "Ati;  yiràp  xeçaXaç  aUl  xbv  àfcoXYéa  nXrjpot,  et  aussi  wéXXa 

(il  semble  que  ce  vase  avait  une  dimension  à  peu  près 
connue),  Id.  1, 26  :  TïOTafiéXYETai  è;  8;jo  iréXXa;.  Une  jalte  s'ap- 
pelait yauXdc  (il  semble  que  le  yauXdc  fût  en  bois  et  qu'il  ne 
fût  pas  très  grand),  Id.  V,  58  :  STao-û  S'ôxtw  \ih  yauXwç  xû 
Ilavl  yàXaxTo;;  104  :  "Eati  ôé  jjloi  yayXbç  xuirapicaivoc.  Evidem- 
ment le  xi^To-û^iov  magnifiquement  orné  du  chevrier  de  la 
l^  Id.,  V.  27  sq.,  qui  est  appelé,  v.  55  et  149,  6l7cac,  v.  143, 
o-xuço;,  est  un  objet  de  luxe;  c'est  une  coupe  à  boire  en 
forme  de  skyphos.  Le  cratère  parait  être  un  objet  ordinaire 

chez  les  pâtres,  Id.  V,  53  :  xparîjpa  iiéyav  XeuxoÎo  YiXaxTo;, 
104  sq.  :  ïoxi  Ôèxpatrjp,  *'Epyov  npaÇtTiXeu;  ;  VII,  65  :  oïvov  âub 

xpaxTipo;  àçuÇû.  La  (ixaç(;  est  une  écuelle,  Id.  V,  59  :  'Oxxà 
Se  ffxaçi'ôaç  (léXixoç  TcXéa  xrjpî*  èxotca;.  Le  xàXapo;  est  un  réci- 
pient en  vannerie  serrée,  dans  lequel  on  dépose  le  lait  et  le 
fromage,  Id.  VIII,  70  :  xb  h'iç  xaXapwç  àTtoÔwiJLai  ;  V,  86  sq.  : 
Aexxcov  xoi  xaXaptoç  «r^^eôbv  eixaxi  irX/jpoî  Tupù;  sans  utilisa- 
tion désignée,  Id.  XI,  73  :  Aix*  èvôwv  xaXàpcoç  xe  TïXéxoiç. 

Les  mots  suivants  se  rapportent  à  la  vie  rustique,  mais 
non  à  la  vie  pastorale,  Id.  X,  30  :  xwpoxpov,  la  charrue;  IV, 
10  :  (TxaTtatvav,  la  pioche;  I,  49  :  Tnfîpa,  la  besace;  I,  52  : 
déxpiSoÔTJpav,  instrument  à  prendre  les  sauterelles,  fabriqué 
par  un  enfant. 

Le  principal  profit  que  les  pâtres  de  Théocrile  tirent  de 
leurs  troupeaux,  c'est  le  lait,  Id.  V,  53  :  XevxoTo  yaXaxxo;  ;  58  : 

YaXaxxoc  ;  124  :  ^î\Upa,  àv6'  uôaxoc  petxw  yaXa  ;  VIII,  41  sq.  :  Ttavxà 
Se  ydtXaxxo;  Ojôaxa  tcXtjOouo^iv.  Pourtant  il  n'y  a  que  Polyphème 
qui  parle  de  boire  du  lait,  Id.  XI,  35  :  xb  xpàxiexxov...  yiXa 
Tctvo).  Une  partie  du  lait  des  mères  est  laissée  aux  petits; 
le  reste  est  mis  de  côté  pour  faire  du  fromage,  Id.  Vllï, 
70  ;  XI,  65  sq.  Le  fromage  est  souvent  mentionné  par  Théo- 
crile (c'est  du  fromage  de  chèvre  ou  de  brebis);  Id,  V, 
86sq.;XI,  36sq.  :  Tvipbç  ô'ou  XetTrei  |i'  oijz'  èv  Ôépei  o'jx'  èv  ôictopa 
Où  x^^v-i^^oQ  àxpb)  (Polyphème  est  un  fromager  qui  sait  son 
métier);  on  le  fabrique  avec  de  la  présure,  Id.  XI,  66  :  Ka\ 

xupbv  TcàÇai  xà(JL«rov  ôpijjisïav  e'vst<ra  (cf.  VII,  16);  on  le  dépose 

dans  des  paniers,  V,  86,  ou  sur  des  claies,  XI,  37  :  xaperol 
ô'yTtEpaxÔéec  alet    Polyphème    compare    la   blancheur   de 


446  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

Galatée  à  celle  du  lait  caillé,  Id.  XI,  20  :  AevxoTÉpa  TcaxTxç 
TcoTtSsîv.  Dans  la  l^^  Id.,  v.  58,  le  chevrier  parle  d'une  espèce 

de  pain  au  fromage  :  tupoevra  (lÉYav  Xeuxoto  y(i>«xxTOç. 

Théocrite  parle  de  la  viande  de  la  jeune  chèvre 
comme  excellente,  Id.  I,  6  ;  les  pâtres  en  mangeaient  donc. 
Un  autre  de  leurs  aliments  c'étaient  les  tripes  bouillies, 
Id.  IX,  19  :  'Ev  «upUs  Ip'jiwtù  xdpta  Çési  (cf.  X,  11). 

Je  ne  parle  pas  ici  du  costume  des  pâtres,  Virgile  n'en 
disant  rien.  Dans  Théocrite  ils  se  servent  comme  vêlements 
de  la  peau  de  leurs  bêtes.  Ils  tapissent  l'endroit  où  ils  séjour- 
nent de  peaux  d'agneaux,  Id.  V,  50  :  àpvaxiôa;  te xat  eijpta  ; 
57  :  àpveîv  ;  de  peaux  de  chèvres,  56  sq.  :  xiiAonpàv  AéppLara  ;  de 
peaux  de  boucs,  qui  étaient  fort  puantes,  V,  51  :  Tpayeiac  (cf. 
VII,  15  sq.).  Dans  l'Id.lX  il  est  question  pour  cet  usage  de 
peaux  de  génisses  blanches,  v.  10  :  Aeuxâv  éx  ôajjiaXàv  xàXa 
ôépii-ata  ;  de  peaux  de  brebis  et  de  chèvres,  v.  17  sq.  :  TcoXXà; 

[làv  oïc  TcoXXà;  §à  X'^l^^'P^C    ^Ûv    {loi  npbc   yce^aki  xal  Tcpb;  izoari 

xrosa  xEiTsc.  De  la  laine  tondue  on  faisait  dés  vêlements, 

Id.  V,  98  sq.  :  h  X^'*''^*^  {laXaxbv  icdxov...  KpaTÎSa  6{op"n<TO(j,ai. 

Théocrite  désigne  une  fois  la  laine  par  la  périphrase  oloç 
dcwTo),  Id.  II,  2.  Le  poil  de  chèvre  était  beaucoup  moins 
estimé  que  la  laine,  Id.  V,  26  :  tî;  xpi'xa;  àvr'  Ipiwv  eitoxiÇato. 
Les  soins  donnés  aux  troupeaux  sont  à  peu  près  les 
mêmes  chez  Virgile  que  chez  Théocrite;  mais  ils  sont 
décrits  avec  moins  de  détails  et  avec  un  vocabulaire  moins 
riche.  Pour  correspondre  aux  mots  vofieuetv,  véjxsiv,  poexxsiv, 
Virgile  n'a  que  le  mot  pascere  •.  Aux  mots  ayeiv,  èXauveiv 
correspond  le  mot  ago  2,  pousser  devant  soi,  Égl.  1, 12  sq.  : 
en  ipse  capellas  Protenus  aeger  ago.  Duco,  ibid.  v.  13,  c'est 
conduire  à  la  main  avec  un  licou  une  bête  malade  (pas 
d'équivalent  chez  Théocrjte).  Pousser  un  troupeau  dans  un 
champ,  c'est  compellere,  Égl.  II,  30  :  Haedorumque  gregem 
uiridi  compellere  hibisco(pas  d'équivalent  chez  Théocrite). 
Rassembler  ses  bêtes,  c'est  cogère,  Égl.  III,  20  :  Tityre,coge 
pecus  (pour  prévenir  un  vol);  98  :  Cogite  oues,  pueri(pour 
éviter  la  grande  chaleur  qui  tarit  le  lait;  pas  d'équivalent 
chez  Théocrite).  Les  rentrer,  c'est  cogère  oues  stabulis, 

1.  Cf.  p.  433. 

2.  Servius,  ad  I,  13  :  «  Ago  autem  proprio  :  nam  agi  diciintur  pecora  ». 


LES  RÉALITÉS   RUSTIQUES  447 

Égl.  VI,  83  (pas  d'équivalent  chez  Théocrile).  Virgile  n'a  pas 
de  mot  pour  signifier  qu'on  les  mène  boire;  il  emploie  une 
périphrase,  Egl.  V,  24  sq.  :  Non  ulli  pastos...  egere...  boues 
ad  flumina;  IX,  24  :  et  poiuni  pastas  âge  (dans  un  passage 
imité  de  Théocrite,  qui  emploie  également  une  périphrase). 

II  ne  nous  fait  pas  assister  aux  efforts  du  pâlrc  luttant 
contre  Tindisciplinc  de  ses  bêtes,  bien  qu'il  fasse  une  fois 
allusion  à  la  nécessité  de  les  écarter  des  endroits  dange- 
reux, Égl.  m,  96  :  ïityre  pascenlis  a  flumine  reicc  capellas. 

Deux  fois  il  parle  de  l'opération  qui  consiste  à  compter 
les  bêles  de  peur  d'en  perdre,  Égl.  III,  34*  :  Bisque  die 
numerant  ambo  pecus,  aller  et  haedos  ;  VI,  85  :  nunierumque 
re  ferre. 

Dans  l'Égl.  VII,  i4  sq.,  il  est  question  de  tenir  enfermés 
les  agneaux  sevrés,  sans  doute  de  peur  qu'ils  ne  souffrent 
des  intempéries.  C'est  la  besogne  d'une  servante  (cf.  Id. 
I,  iO).      , 

Dans  l'Egl.  I,  4o,  il  est  question  de  pourvoir  à  la  reproduc- 
tion en  lâchant  les  taureaux  à  la  suite  du  troupeau.  Dans 
rÉgl.  III,  100  sq.,  Virgile  nous  parle  d'un  taureau  qui 
maigrit  d'amour. 

La  traite  est  mentionnée,  mais  assez  rarement,  Égl.  Ilï,  5  : 
Hic  alienus  ouis  cuslos  bis  mulget  in  hora;  30  :  bis  uenit  ad 
mulclram  ;  99  :  frustra  pressabimus  ubera  palmis;  les  trois 
passages  se  trouvent  dans  la  même  Églogue. 

Théocrite  ne  mentionne  ni  la  vente  des  bêtes  ni  celle 
du  fromage,  dont  il  est  question  dans  Virgile,  Égl.  I,  20  sq.  : 
quo  saepe  solemus  Paslores  ouium  teneros  depellere  fétus; 
33  sq.  :  Quamuis  muUa  meis  exiret  uiclima  saeptis  Pinguis 
et  ingratae  premerelur  caseus  urbi.  Virgile  décrit  ici  les 
coutumes  de  ses  voisins,  les  paysans  des  environs  de 
Mantoue. 

Virgile  mentionne  la  massue  rustique,  Égl.  V,  88  :  at  tu 
sume  pedum  ;  le  vase  à  traire,  III,  30  :  mulclram  ;  la  jatte  où 
on  met  le  lait,  VII,  33  :  Sinum  lactis  2;  le  cratère,  V,  08  : 

1.  Scrvius,  ad  h.  l.  :  «  Et  cum  uadit  ad  pascua  et  cuni  reuertitur  ». 
Schol.  Bernens.  ad  h.  1.  :  «  dum  exeunt  mane,  et  scro  cum  redeunt,  ab 
ambobus  numcrantur  pecora  ». 

2.  Cf.  le  Serv.  Danielin.,  ad  h.  1.  Il  résulte  d'un.e  citation  de  Varron 
que  c'était  un  terme  technique.  Schol.  Bern.^  ad  h.  1. 


448  ETUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Graterasque  duo  statuam  tibi  pinguis  oliui  (dans  un  passage 
imité  de  Théocrile)  ;  les  coupes,  III,  36  sq.  :  pocula...  Pagina 
(cf.  V.  44,  48);  V,  67  :  Pocula  bina  nouo  spumantia  lacté  ;  il 
emploie  le  mot  calathus  (bouteille  recouverte  d'osier?), 
V,  71  ^  :  Vina  nouom  fundam  calathis  Ariusia  nectar.  Le 
cantharus  est  l'attribut  habituel  de  Silène.  Quant  aux 
objets  de  vannerie  dont  il  parle  Égl.  Il,  71,  et  X,  71,  il  n*en 
détermine  pas  autrement  Tusage. 

Comme  Théocrile,  il  cite  quelques  instruments  de  la 
vie  rustique  mais  non  pastorale,  la  charrue,  aratra,  Égl.  II, 
66;  aratrum,  VI,  50;  la  pioche,  rastros,  IV,  40;  la  serpe 
des  vignerons,  falce,  III,  i\  ;  falcem,  IV,  40. 

Il  parle  souvent  du  lait  des  troupeaux  :  lait  de  brebis, 
Égl.  II,  20  :  niuei  quam  lactis  abundans;  22  :  Lac  mihi  non 
aestate  nouom,  non  frigore  défît;  III,  6  :  et  lac  subducitur 
agnis  ;  98  :  si  lac  praecepcrit  aestus  ;  VII,  15  :  depulsos  a  lacté., 
agnos;  lait  de  chèvres,  IV,  21  sq.  :  Ipsae  lacté  domum 
réfèrent  dislenta  capellae  Vbera;  VII,  3  :  distentas  lacle 
capellas;  indéterminé  V,  67,  et  Vil,  33. 

Il  cite  le  fromage,  sans  en  décrire  la  fabrication,  Égl.  I, 
34  :  Pinguis  et  ingratae  premeretui*  caseus  urbi;  81  :  et 
pressi  copia  lactis. 

Il  ne  parle  pas  des  peaux  de  bêtes  et  ne  mentionne  la 
laine  qu'une  fois,  Égl.  IV,  42  :  Nec  uarios  discet  mentiri 
lana  colores. 

On  voit  que  l'abondance  de  Théocrile  sur  le  sujet  qui 
nous  occupe  fait  place  chez  Virgile  à  une  grande  séche- 
resse; il  y  a  pourtant  quelques  traits  particuliers  à  Virgile 
et  qu'il  tire  sûrement  de  ses  observations  personnelles. 

§  VII.  La  campagne.  Les  descriptions  de  la  campagne 
dans  Théocrite  et  dans  Virgile  offrent  bien  des  points  de 
contact.  Cependant  les  deux  poètes  ont  vécu  dans  des 
pays  différents  et  cette  difïérence  est  sensible  dans  leurs 
écrits.  Virgile  n  a  pas  voulu  pasticher  son  modèle,  mais 
mettre  sous  les  yeux  des  lecteurs  les  sites  qu'il  voyait 
chaque  jour  et  auxquels  ses  yeux  étaient  accoutumés. 


1.  Scrvius  ad  h.  l.  :  «  Calathis,  id  est  calicibus  »;  Schol,  Bern,,, 
ad  h.  1.  :  «  Calathis^  gonus  poculi,  hoc  est  fialis  in  angustum  sursum 
collcctis  ». 


LES   REALITES   RUSTIQUES  449 

Les  montagnes.  Les  pays,  dans  lesquels  Théocrite  a  placé 
la  scène  de  ses  Idylles,  sont  tous  des  pays  montagneux.  Le 
mot  n'a  pas  de  signification  locale  particulière.  Il  figure,  à 
propos  de  la  Sicile,  dans  les  Id.  I,  77,  il5,  136;  III,  2; 
VII,  74,  152;  VIII,  2;  XI,  27;  de  l'Arcadie,  I,  123;  11,  49;  de 
l'Italie  du  Sud,  IV,  35,  56,  57;  de  l'Ile  de  Kos,  VII,  51,  87, 
92;  de  la  Thrace,  VII,  111.  Ce  qui  est  spécial  à  Théocrite, 
c'est  que  les  montagnes  sont  considérées  chez  lui  comme 
un  lieu  de  pâturage;  les  pâtres  conduisent  leurs  troupeaux 
sur  les  pentes  incultes  des  monts.  Id.  I,  77,  Hermès  vient 
aie'  (opeoc.  comme  dieu  pastoral;  115,  àv'  (opea,  Daphnisfait 
allusion  à  ses  séjours  comme  pâtre  dans  la  montagne; 
III,  2,  les  chèvres  du  personnage  anonyme  de  la  pièce 
Bd(ncovTai  xar*  opo;;  VII,  74,  au  moment  des  souffrances  de 
Daphnis,  la  montagne  s'apitoie  sur  son  sort  :  X(oç  opo;  â(i?' 
ÈTcoveTTo;  VIII,  2,  Menalkas  fait  paître  ses  moutons  sur  les 

longues  montagnes  :  M&XavétJLcov...  xar'  (opea  {jLaxpà  MsvdcXxa;; 

XI,  27,  Polyphème  guide  Galatée  qui  veut  aller  cueillir  des 
feuilles  d'hyacinthe  *E$  opeo;;  c'est  comme  pâtre  qu'il  con- 
naît la  montagne;  1, 123,  Pan,  le  dieu  des  troupeaux,  habite 

sur  le  Lycée  :  xar'  (ù'pea    (Jiaxpoe  Auxacb);  II,  49,   àv'  (opea,  il 

s'agit  des  troupeaux  de  chevaux  qui  paissent  dans  la 
montagne;  IV,  35,  aie'  ù'psoc,  le  robuste  y£gon  amène  de  la 
montagne,  en  le  tenant  par  la  patte,  un  taureau  dont  il 
fait  cadeau  à  Amaryllis;  56,  Korydon  conseille  à  Baltos 
de  ne  pas  venir  el;  opo;,  c'est-à-dire  dans  la  montagne  où 
lui-môme  fait  paître  ses  vaches,  sans  être  bien  chausse  (cf. 
V.  57,  èv...opei);  Vil,  50  sq.,  le  chevrier  Lykidas  récite  à  son 
ami  un  petit  poème  qu'il  a  fait  récemment  sur  la  mon- 
tagne, êv  opEi,  sans  doute  pendant  qu'il  y  faisait  paître  ses 
bétes  ;  87,  il  regrette  de  n'avoir  pas  vécu  du  temps   de 

Komatas  :  "Û;  toi  è^wv  èvdjjieyov  àv'  wpea  ta;  xaXà;  atya;;  92, 
Simichidas  dit  de  lui-même  :  àv'  û'pea  po*jxoXéovTa.  Enfin 
Théocrite  dit  d'Adonis,  sans  déterminer  exactement  le  pays, 
lll,  46  :  iv  (dpeci  (JLaXa  vo{i,ev(i)v. 

Virgile,  lui  aussi,  parle  assez  souvent  des  montagnes  et, 
si  nous  partons,  comme  il  convient  de  faire,  des  Egl.  à 
allusions  personnelles,  nous  voyons  qu'il  y  en  avait  dans 
les  environs  de  Manloue,  Égl.  I,  83  :  Maioresque  cadunt 
altis  de  montibus  umbrae.  Dans  les  autres  Ëglogues  il 


450  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

s'agit  de  démêler  s'il  parle  des  montagnes  de  son  pays  ou 
de  celles  des  pays  étrangers.  La  chose  n'est  pas  douteuse 
pour  rÉgl.  II,  21,  Siculis...  in  montibus,  d'où  la  possibilité 
qu'au  V.  5,  Montibus  et  siluis,  il  s'agisse  également  des 
montagnes  de  Sicile;  mais  la  chose  n'est  pas  sûre  à  cause 
des  hêtres  du  v.  1.  Dans  l'Égl.  VI,  40,  Rara  per  ignaros 
errent  animalia  montis,  il  s'agit  de  montagnes  indétermi- 
nées; 52,  A  uirgo  infelix,  tu  nunc  in  montibus  erras,  des 
montagnes  de  Crète;  65,  Âonas  in  montis,  des  montagnes 
de  Béotie,  de  même,  v.  71.  Dans  l'Égl.  X,  31  sq.,  tamen 
cantabitis  Arcades...  Montibus  haec  uestris,  il  est  question 
des  montagnes  d'Arcadie.  Dans  l'Égl.  V,  28  et  63,  comme 
il  est  question  de  Daphnis,  il  faut  penser  aux  montagnes 
de  Sicile  et  c'est  parce  queThéocrite  parle  des  montagnes 
à  propos  de  Daphnis  que  Virgile  leur  assigne  un  rôle 
important  dans  le  deuil  et  dans  l'apothéose;  mais,  au  v.  76, 
Dum  iuga  montis  aper...,  le  mot  a  un  sens  indéterminé, 
car  Théocrite  ne  dit  pas  qu'il  y  eût  des  sangliers  dans  les 
montagnes  de  Sicile;  au  préambule,  v.  8,  Montibus  in  nos- 
tris  fait  penser  aux  montagnes  de  Sicile  à  cause  des  per- 
sonnages, qui  sont  des  pâtres  de  Théocrite  habitués  à  la 
montagne;  de  même,  dans  le  chant  amébée  de  l'Égl.  VII, 
55  sq.,  at  si  formosus  Alexis  Montibus  his  abeat.  Dans 
rÉgl.  VIII,  59,  aerii  spécula  de  montis  reste  tout  à  fait 
indéterminé.  Ce  n'est  que  dans  l'Égl.  II,  21,  où  il  est  for- 
mellement question  des  montagnes  de  Sicile,  que  Virgile 
place  dans  les  montagnes  les  pâturages  des  troupeaux; 
nous  verrons  qu'il  les  met  habituellement  ailleurs,  suivant 
la  coutume  de  son  pays  *. 

Dans  l'Égl.  IX,  7  sq.,  qua  se  subducere  colles  Incipiunt, 
il  s'agit  de  la  propriété  de  Virgile  et  par  conséquent  des 
collines  des  environs  de  Manloue;  de  même  au  v.  49,  à 
cause  de  l'allusion  à  la  mort  de  César  et  malgré  l'apo- 
strophe à  Daphnis,  nous  sommes  sûrement  en  Italie.  Les 
collines  du  chant  amébée  de  la  Vll^  Égl.,  v.  58,  restent 
indéterminées. 

Les  montagnes  de  la  Sicile  sont  formées  de  roches  dont 
Théocrite  parle  souvent;  Id.  I,  8  :  àizo  rà;  Trérpac,  il  s'agit 

1.  V.  p.  4r>4. 


LES  RÉALITÉS   RUSTIQUES  4ol 

d'une  cascade  ;  VIII,  55  :  ûtto  tS  «éxpa  xàS'  aao|iai,  H  est  ques- 
tion d'un  pâtre,  qui  chantera  installé  au  pied  d'une  roche 
en  regardant  la  mer  de  Sicile;  IX,  16  :  KoiXai;  ev  TrÉTpat^tv, 
ce  sont  les  rochers  de  l'Etna;  26  :  TrÉTpaicriv  èv  *Txaptai(7t,  il 
s'agit  de  rochers  déterminés  sur  le  bord  de  la  mer;  Fau- 
teur les  connaît;  XI,  17  sq.  :  xaeeÇo'tievoç  à'iizX  icéTpaç  *T4/TiXaç, 
c'est  Polyphème,  qui  s'assied  pour  chanter  sur  les  roches 
du  bord  de  la  mer.  Virgile  parle,  lui  aussi,  des  rochers. 
Dans  l'Égl.  I,  56  :  Hinc  alta  sub  rupe  (cf,  pour  l'épithèle 
Id.  XI,  18)  et  76  :  Dumosa  de  rupe  (l'épithèle  ne  se  trouve 
pas  dans  les  Idylles);  dans  ce  dernier  passage,  il  décrit 
les  rochers  de  son  pays,  qu'il  avait  sous  les  yeux;  de 
même,  1,  15,  silice  in  nuda,  c*est  le  rocher  qui  affleure  au 
sol  dans  le  pays  d'Andes;  nous  savons  qu'il  en  était  ainsi 
dans  les  prairies  de  Virgile,  I,  47,  lapis.  .  nudus.  Ce  sont 
là  des  traits  de  pittoresque  local  et  Virgile  n'imite  point 
Théocrite.  Mais  dans  l'Égl.  V,  63,  ipsae...  rupes  ne  peut 
signifier  que  les  rochers  de  Sicile.  Dans  l'Égl.  X,  14:  sola 
sub  rupe,  15  :  saxa  Lycaei,  58  :  per  rupes,  ce  sont  les  rochers 
de  TArcadie. 

Théocrite  parle  une  fois  dans  le  chant  amébée  de  la 
VHP  Id.,  V.  33,  des  renfoncements  des  montagnes  :  "Ayxsa 
xal  TtotaiJLo:.  Dans  rÉgl.  V,  83  sq.,  Virgile  semble  bien 
parler  de  visu  des  vallées  des  Alpes  sillonnées  par  des  tor- 
rents :  nec  quae  Saxosas  inter  decurrunt  flumina  ualles. 
Dans  rÉgl.  II,  40,  nec  tuta...  ualle,  il  s  agit  de  la  Sicile; 
dans  1  Égl.  VI,  84,  pulsae  referunt  ad  sidéra  ualles  reste 
indéterminé,  puisque  Virgile  ne  nous  dit  pas  où  se  passe  la 
scène. 

Les  eaux.  Théocrite  connaissait  un  certain  nombre  de 
tleuves  ou  de  cours  d'eau  et,  sauf  Id.  VIII,  33  :  "Ayxea  xa\ 
noTa(jLO(,  il  n'emploie  le  mot  icoTa(i($ç  qu'en  l'accompagnant 
d'un  nom  propre,  Id.  1, 118  :  Kai  Tcotaiiot,  toi  x^^'^s  xaXbv  xarà 
Bu(jLêpc$o;  uSwp  (en  Sicile);  VII,  75  :  ipiépa  aue  ç-jovti  nap* 
ox6ai<nv  icoTaii.oîo  (en  Sicile);  il  s'agit  évidemment  de  cours 
d'eau  qui  lui  étaient  familiers;  112  :  "Eêpov  Ttàp  Tïoxaiidv  (en 
Thrace).  En  revanche  il  parle  souvent  des  sources;  indépen- 
damment de  la  source  Aréthuse,  en  Sicile,  Id.  I,  117,  de  la 
source  Bourina  à  Kos,  qu'il  décrit  d'une  façon  pittoresque 
en  homme  qui  l'a  vue,  Vil,  6  sq.,  il  flentionne  souvent  les 


4S2  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

fontaines,  parce  que  c'est  un  endroit  que  recherchent  les 
pâtres,  pour  abreuver  leurs  troupeaux  et  aussi  pour  y 
goûter  le  frais  sous  les  arbres  qui  poussent  à  Tentour, 

Id.  I  (en  Sicile),  V.  1  sq.  :  à  icîtu;...  -n^va  'A  tcoti  xaïç  TCayarai 

(c'est  l'endroit  où*  se  réunissent  Thyrsis  et  le  chevrier)  ;  83  : 
Ilàffa;  àvà  xpàvaç  (il  s'agit  de  la  jeune  fille  qui  cherche 
Daphnis;  elle  pense  le  trouver  auprès  d'une  source;  llf  (en 
Sicile),  V.  4  :  Kal  tcoti  tov  xpavav  «ye  Térupe  (il  s'agit  de  chèvres 
qu'on  mène  boire);  V  (Italie  du  Sud),  v.  3  :  OOx  àico  xa; 
xpdtva;  (c'est  la  source  où  les  moutons  vont  s'abreuver)  ;  47  : 
"Evô'  y5«Toc  <j/uxpw  xp5v«i  Wo  (c'est  un  séjour  agréable  pour  un 
pâtre)  ;  VI  (en  Sicile),  v.  3  sq.  :  èwi  xpavav  fié  tiv'  afiçco  *E2:d(jievoi 
(c'est  l'endroit  où  deux  pâtres  se  sont  assis  pour  se  mesurer 
dans  le  chant  amébée)  ;  VII  (à  Kos),  v.  142  :  «ep\  «îfiaxaç  (c'est 
l'endroit  frais  et  ombragé  où  Simichidas  et  ses  compagnons 
sont  reçus  chez  leurs  amis  qui  fêtent  les  Thalysies)  ;  VIII  (en 
Sicile),  V.  37  :  Kpavai  xa\  poxàvai...  (Daphnis,  dans  le  chant 
amébée,  apostrophe  les  sources  et  les  herbes,  qui  sont 
nécessaires  aux  troupeaux).  Dansrid.XI,v.  47sq.,Théocrite 
parle  avec  un  grand  charme  de  l'eau  glacée,  qui  provient 
des  neiges  de  l'Etna  :  "Eo-xi  ^/uxpbv  uSwp,  t6  |iot  à  «oXvfiévfipEo; 

AiTva  Aeuxâc  êx  '/^lâ'^oç  ttotov    à(iépd<Ttov  npoiTjTi.   Dans  Tld.    I 

(en  Sicile),  v.  7,  il  décrit  une  cascade  :  xb  xaxaxéç  Tr,v'  à-reb 

xàç  Tcéxpotç  xaxaXeé6exai  û^/eJÔev  yfiwp  ;  dans  l'Id.  V  (Italie  du 
Sud),  V.  33,  nous  trouvons  quelque  chose  d'analogue  : 
^V/pbv  ûfiwp  xouxei  xaxaXEÎoexai  ;  dans  l'Id.  Vil  (à  Kos), 
V.  136  sq.  :  xb  l'  â^yvÔEV  lepbv  ufiwp  Nu|iç$cv  iÇ  àvxpoto  xaxei6d- 

(levov  xeXdtp-jÇe.  C'est  bien  un  coin  de  paysage  grec,  que  cette 
source  qui  sort  en  murmurant  de  l'antre  des  nymphes; 
c'est  bien  une  idée  grecque  que  la  mention  des  Heures 
à  propos  de  l'eau  claire  des  fontaines,  Id.  I,  150  :  'iipâv... 
èirl  xpavaiffi.  Ainsi  le  régime  des  eaux  est  décrit  d'une 
façon  toute  spéciale,  qui  repose  sur  la  vue  d'un  pays  nette- 
ment déterminé. 

Virgile  est,  à  ce  propos,  fort  différent  de  Théocrite  et  l'on 
voit  qu'il  a  gardé  son  originalité.  Il  semble  qu'il  y  eût  des 
sources  dans  le  voisinage  de  sa  propriété  et  sur  sa  propriété 
même,  Égl.  1,  39  :  Ipsi...  fontes;  52  :  Et  fontis  sacros.  Dans 
l'Égl.  VII,  45  :  Muscosi  fontes,  l'épithète  lui  appartient,  soit 
qu'elle  exprime  une  fhipression  personnelle,  soit  qu'il  Tait 


LES  RÉAUTÉS  RUSTIQUES  453 

imitée  de  Lucrèce  *.  Dans  les  Égl.  III,  97  :  omnis  in  fonte 
lauabo,  et  V,  40  :  inducite  fontibus  umbras  (cf.  IX,  20),  il 
s'inspire  de  Théocrite,  qui  aime  à  réunir  pâtres  et  troupeaux 
auprès  des  fontaines  ombragées.  Égl.  VI,  43  :  Hylan  quo 
fonte  relictum  est  une  allusion  mythologique,  et  X,  42  : 
gelidi  fontes  nous  transporte  en  Arcadie.  En  somme,  les 
sources  jouent  dans  Virgile  un  moindre  rôle  que  chez  Théo- 
crite. Le  ruisseau  de  TÉgl.  V,  47  :  Dulcis  aquae  saiiente 
sitim  restinguere  riuo  traduit  une  impression  personnelle; 
ceux  de  FÉgl.  VIII,  87,  Propter  aquae  riuom  (imitation  de 
Lucrèce),  et   101  :  riuoque  fluenti...  sont  des  ruisseaux 
quelconques  :  aucun  ne  rappelle  ceux  de  Théocrite.  Ce 
qui  est  caractéristique,  c'est  le  nombre  considérable  de 
passages  dans  lesquels  Virgile  parle  des  rivières  ;  il  vivait 
dans  un  pays  sillonné  de  cours  d*eau  qui  coulent  à  pleins 
bords  :  c'est  dans  ce  paysage  qu'il  a  placé  la  scène  de  ses 
Églogues.  11  ne  parle  qu'une  fois  du  Minci 0,  dont  il  décrit 
du  reste  pittoresquement  Taspect,  Égl.  VII,  12  sq.  Mais, 
dans  FÉgl.  I,  5i,  inter  flumina  nota  fait  allusion  aux  cours 
d'eau  des  environs  de  Mantoue,  et  lorsque,  dans  les  pièces 
imitées  de  Théocrite,  dans  les  chants  amébées,  il  introduit 
ce  mot  flumina,  c'est  un  souvenir  qu'il  n'emprunte  pas  à 
son  modèle.  Ëgl.  III,  96  :  Tityre,  pascentis  a  flumine  reice 
capellas  (dans  un  passage  d'avertissement  au  troupeau,  mais 
de  sens  différent,  Théocrite,  Id.V,  i ,  avait  dit  :  àirb  tôcç  xpàva;*); 
Égl.  V,  21  :  uos  coryli  testes  et  flumina  nymphis  (à  propos 
des  souffrances  de  Daphnis  Théocrite  avait  parlé  de  la 
rivière  Himéra,  Id.  VII,  75);  Égl.  V,  25  :  Frigida...  ad  flu- 
mina... amnem  (les  animaux,  dans  Théocrite,  vont  boire 
aux  sources;  ceux  de  la  Cisalpine  allaient  s'abreuver  aux 
fleuves)  ;  84,  il  semble  bien  qu'il  s'agisse  d'un  torrent  des 
Alpes;  de  même,  VII,   52  :  torrenlia  flumina;  VII,  56  : 
uideas  et  flumina  sicca,  allusion  à  des  cours  d'eau  ita- 
liens (ce  dernier  passage  est  imité  de  Théocrite,  Id.  VIII, 
44;    mais   celui-ci    ne    parle    pas    des    rivières);    66    : 
Populus  in  fluuiis  paraît  reproduire  un  coin  du  paysage 
lombard;  VIII,  4  :  Et  mutata  suos  requierunt   flumina 


1.  Cf.  p.  K5,  note  2. 

2.  V.  p.  115. 


454     ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  MRGILE 

cursus,  parait  placer  la  scène  dans  un  site  de  la  Cisalpine, 
bien  que  le  pays  ne  soit  pas  indiqué  ;  IX,  AO  :  uarios  hic 
flumina  circum  Fundit  humus  flores  (le  passage  est  imité 
de  Tliéocrite,  Id.  XI,  47;  mais  le  Cyclope  parle  de  la  source 
fraîche  provenant  des  neiges  de  l'Etna;  il  n'y  a  pas  de 
rivière  dans  le  voisinage  de  sa  grotte,  l'addition  de  la 
part  de  Virgile  est  donc  caractéristique);  X,  18  :  Et  for- 
mosus  ouis  ad  flumina  pauit  Adonis  (le  pays  n'est  pas 
nommé  et  le  passage  est  imité  de  Théocrite;  mais  «  ad  flu- 
mina ))  est  ajouté);  Egl.  Y,  7G  :  fluuios  dum  piscis  amahit 
(Théocrite  ne  parle  pas  des  poissons  d'eau  douce).  Dans 
l'Égl.  VI,  64,  nous  sommes  en  Béotie  :  Permessi  ad  flumina. 
Ce  qui  est  surtout  à  remarquer  dans  ces  exemples,  ce  sont 
les  modifications  que  Virgile  a  fait  subir  aux  passages  de 
Théocrite  qu'il  imitait;  à  sa  conception  du  régime  des 
eaux,  il  en  substitue  systématiquement  une  autre,  résultant 
de  ce  qu'il  a  sous  les  yeux. 

Les  forêts  et  les  bois.  La  forêt  et  les  bois,  vXa,  aXdoc,  n'oc- 
cupent dans  Théocrite  qu'une  place  restreinte.  Dans  l'Id.  I 
(en  Sicile),  il  en  est  question  à  propos  de  Daphnis,  83  : 

Ilàdx;  àvà  xpavaç,  itavx'  aXcea  itodal  çopeÎTai  (il  s'agit  de   la 

jeune  fille  qui  cherche  Daphnis  :  aXaea,  ce  sont  les  bouquets 
d'arbres  à  l'ombre  desquels  s'asseyent  les  pâtres)  ;  116  sq.  : 
oûxét'  àv'  vîXav  OOxéx'  àvà  Spuptcoç,  oùx  otXaea  (ce  sont  les  endroits 
que  fréquente  Daphnis  dans  ses  courses  pastorales);  dxa 
figure  encore  dans  le  poème  amébée  delà  VIII®  Id.,  v.  49  sq.  : 
pâeo;  viXac  M-jpîov,  et  à'Xao;  dans  l'Id.  V  (Italie  du  sud),  32  : 
Teîô'  ÛTtb  Tàv  xdtivov  xa\  xà'Xaea  xaûra  xaOt^a;.  Enfin  Théocrite 
mentionne,  dans  l'Id.  II,  67,  un  bois  d'Artémis,  aX<roc  èç 
'ApTé[jLi6oç,  et  VII,  7  sq.,  le  petit  bois  qui  entoure  la  source 
Bourina  à  Kos.  C'est  en  somme  assez  peu  de  chose. 

Au  contraire,  les  forêts,  «  siluae  »  (toujours  au  pluriel), 
sont  pour  Virgile  la  caractéristique  même  de  la  vie  pasto- 
rale. C'est  par  ce  mot  que  Virgile  désigne  allégoriquement  la 
poésie  bucolique,  Égl.  IV,  3  :  Si  canimus  siluas,  siluae  sint 
consuledignae;  VI,  2  :  neque  erubuit  siluas  habitare  Thalea 
(ce  vers  double  le  premier  de  l'Égl.,  où  Virgile  parle  sans 
métaphore)  ;  X,  8  :  Non  canimus  surdis  :  respondent  omnia 
siluae  (cf.  I,  2  :  Siluestrem  tenui  musam  meditaris  auena). 
Les  pâtres  vivent  sans  cesse  au  milieu  des  forêts.  C'est  aux 


LES   REALITES   RUSTIQUES  455 

montagnes  et  aux  forêts,  montibus  et  siiuis,  que  Corydon, 
Égl.  II,  5,  vient  conter  son  chagrin  d'amour  (le  premier 
mot  est  caractéristique  de  la  vie  pastorale  chez  Théocrite, 
le  second,  de  la  vie  pastorale  chez  Virgile,  et  leur  réunion 
est  intéressante). *Égl.  II,  31  :  Mecum  unain  siiuis  imitabere 
Pana  canendo  (c'est  dans  les  forêts  que   Corydon  veut 
attirer  Alexis);  60  :  habitarunt  di  quoque  siluas;  62  :  nobis 
placeant  ante  omnia  siluae.  Dans  rÉgl.  III,  57,  bien  que  la 
scène  se  passe  au  milieu  des  prairies  arrosées  parle  Mincio, 
Palsmon  caractérise  la  saison  en  disant  :  Nunc  frondent 
siluae.  Dans  TÉgl.  V,  Virgile  peut  avoir  été  influencé  par 
la  mention  que  Théocrite  fait  de  la  forêt,  justement  à 
propos  de  Daphnis;  mais  il  serait  possible  qu'il  fût  tout  sim- 
plement resté  fidèle  à  ses  habitudes,  v.  28  :  moutesque  feri 
siluaeque  (même  rapprochement  de  mots  que  dans  TÉgl.  II, 
5);  43  :  Daphnis  ego  in  siiuis;  58  :  siluas  et  cetera  rura  (on 
voit,  par  l'opposition,  quelle  place  tiennent  les  forêts  dans 
la  nature  pastorale  ^)  ;  VI,  65  et  68  :  Fraxinus  in  siiuis  (sans 
signification  spéciale);  VIII,  56  :  Orpheus  in  siiuis  (c.-à-d.  au 
milieu  des  pâtres,  bien  que  les  forêts  tiennent  une  place 
traditionnelle  dans  la  légende  d'Orphée)  ;  58,  c'est  aux  forêts 
que  le  chevrier  dit  adieu  avant  de  mourir:  vivite,  siluae;  I, 
5  :  Formosam  resonare  doces  Amaryllida  siluas  (Tityre- 
Virgile  est  pourtant  représenté  sur  sa  propriété).  Les  forêts 
figurent  également  dans  TArcadie  pastorale,  X,  52  sq.  : 
Certum   est  in   siiuis  inter  spelaea  ferarum  Malle   pati 
(c'est  là  que  Gallus  veut  vivre  comme  un  berger);  63  :  ipsae 
rursus  concedite  siluae  (c'est  pour  lui  une  façon  métapho- 
rique de  dire  adieu  à  l'existence  pastorale).  Les  passages 
suivants  n'ont  rien  à  faire  avec  l'idée  qui  nous  occupe  ici, 
Égl.  III,  46  :  Orpheaque  in  medio  posuit  siluasque  sequentis ; 
VI,  39  :  Incipiant  siluae  cum  primum  surgere;  VIII,  97  :  se 
Gondere  siiuis.  Mais  la  vie  des  pâtres  dans  les  forêts  est  un 
des  traits  distinctifs  des  Églogues  et,  comme  il  n'y  a  pas 
de  raison  de  croire  que  Virgile  ait,  simplement  dans  un 
but  poétique,  généralisé  les  quelques  indications  contenues 

1.  Los  corrections  proposées  pour  ce  vers,  cf.  O.  Ribbcck,  ad  h.  /., 
montrent  que  leurs  auteurs  n'avaient  pas  suffisamment  pénétré  la  pensée 
de  Virgile. 


456  ETUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

dans  Théocrite,  il  faut  bien  admeltre  qu'il  s'est  inspiré  des 
coutumes  de  son  pays  et  de  la  vie  des  pâtres  dans  les  envi- 
rons  de  Mantoue,  sans  doute  très  boisés. 

Nemus  désigne  non  pas  la  grande  forêt,  mais  les  bos- 
quets  où,  parla  chaleur  du  jour,  les  pâtres  se  mettaient  à 
l'ombre  et  chantaient.  Virgile  se  sert  du  mot  pour  caracté- 
riser métaphoriquement  la  poésie  bucolique,  Égl.  Vï,  10  sq.  : 
Te  nostrae,  Vare,  myricae,  Te  nemus  omne  canet;  Égl.  VII, 
59  :  Phyllidis  aduentu  nostrae  nemus  omne  uirebit  (c*est 
important  pour  les  pâtres,  qui  ont  besoin  d'ombre  pour 
s'installer  commodément  pendant  le  jour);  VIII,  86  :  Par 
nemora  (c'est  là  que  la  génisse  cherche  son  veau,  et  le 
mot  est  ici  imité  de  Lucrèce*).  Il  est  employé  dans  la 
VI®  Égl.,  V.  56,  pour  désigner  les  endroits  où  paissent  les 
troupeaux  ;  nous  le  trouvons  à  propos  du  bois  d'Apollon 
Grynéen,  Égl.  VI,  72  :  Grynei  nemoris  (cf.  Id.  II,  65,  «Xaoç 
è{  'ApTé(j.c6o;).  11  désigne,  en  Arcadie,  les  bosquets  qui  reten- 
tissent des  chants  des  pâtres  :  argutumque  nemus,  Égl.  VIII, 
22;  les  endroits  où  il  fait  bon  vivre  avec  celle  qu'on  aime  : 
hic  nemus,  X,  43;  enfin  Virgile  appelle  ainsi  les  bosquets 
des  Muses  :  quae  nemora...,  X,  9. 

Lucus  est  plus  rare.  Il  désigne,  Égl.  VI,  73,  les  bois 
consacrés  à  Apollon;  X,  58,  les  forêts  de  TArcadie,  où 
l'on  chasse  :  lucosque  sonantis  (épithète  qui  ne  se  trouve 
pas  chez  Théocrite);  il  figure,  dans  l'Égl.  VIII,  86,  pour  re- 
doubler le  mot  nemora  :  Per  nemora  àtque  altos...  lucos. 

Saltus  s'applique  à  un  terrain  accidenté  et  boisé, 
Égl.  VI,  56,  en  Crète,  dans  l'épisode  de  Pasiphaé  :  nemorum 
iam  claudite  saltus;  Égl.  X,  57,  en  Arcadie,  il  signifie 
un  endroit  de  chasse  :  Parthenios  canibus  circumdare 
saltus.  Enfin  il  est  employé  pour  les  retraites  des  Muses, 
Égl.  X,  9. 

Arbustum  n*a  pas  son  équivalent  chez  Théocrite.  Il 
figure  dans  TÉgl.  I,  39  :  ipsa  haec  arbusta,  à  propos  de  la 
propriété  de  Tityre-Virgile.  Lors  donc  que  Virgile  l'emploie 
dans  les  Égl.  imitées  de  Théocrite,  il  faut  voir  là  l'in- 
troduction d'un  trait  original.  Dans  l'Égl.  I  le  contexte 
permet  d'entendre  par  ce  mot  un  verger.   Il  n'est  pas 

1.  Cf.  p.  323  sq. 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  457 

déterminé,  Égl.  II,  13  :  résonant  arbusta  cicadis,  et  V, 
63  sq.  :  ipsae  iam  carmina  rupes  Ipsa  sonant  arbusta. 
Égl.  III,  10  sq.,  Tarbustum  est  mis  en  rapport  avec  la 
vigne  :  arbustum...  MiconisÂtque...  uitis...  nouellas.  Dans 
la  Cisalpine  on  faisait  grimper  la  vigne  aux  arbres;  il 
faut  donc  entendre  ici  une  espèce  de  verger  planté  d'arbres 
et  de  vignes.  Virgile  emploie  le  mot  métaphoriquement 
comme  siluae  et  ncmus  pour  signifier  sa  propre  poésie 
bucolique,  Égl.  IV,  2  :  Non  omnis  arbusta  iuuant. 

§  VIII.  L'installation  des  pâtres.  Les  pâturages.  Théo- 
crite  décrit  à  plusieurs  reprises  Tinstallation  de  ses 
pâtres  :  elle  est  fort  originale;  comme  ils  parcourent  la 
montagne  avec  leurs  troupeaux,  ils  habitent  des  cavernes; 

Id.  IX,  15  sq.  :  AtTva  {larep  è^Lcit,  %r\ytù  xaXbv  avTpov  èvotxÉa)  KotXaiç 

êv  iréxpaiatv...;  dans  cet  antre  il  y  a  pour  dormir  des  peaux 
de  bêtes;  on  y  fait  la  cuisine.  Le  v.  21  nous  montre  que 
c'est  une  installation  d'hiver.  Dans  la  III*  Id.,  la  grotte 
devant  laquelle  le   chevrier  va  faire  sa   déclaration  né 
paraît  pas  être  le  séjour  momentané,  mais  l'habitation 
d'Amaryllis,  v.  6  :  toOto  xar'  àvtpov;  13  :  h  tsov  avtpov;  de 
même,  Id.  VIII,  72  :  K>î(i.'  ex  tw  avtpw  o-Ovoçpuç  xopa  èx8è;  ÎSoïo-a. 
L'antre  de  Polyphème,  Id.  VI,  28,  XI,  44,  est  traditionnel; 
mais  il  est  aménagé  comme  Tétaient  ceux  des  pâtres  réels. 
Les  grottes  des  Nymphes,  Id.  VII,  137  :  Nuptçpav  èÇ  avTpoto,  la 
grotte  mythologique  de  Pholos,  VII,  149  :  ^jXw  xarà  Xaïvov 
àvxpov,  n'ont  rien  à  faire  ici. 

La  Sicile  est  un  pays  chaud  et,  indépendamment  de  leurs 
installations  d'hiver,  les  pâtres  ont  des  installations  d'été  ; 
ils  choisissent  un  endroit  bien  ombragé,  auprès  d'une 
source;  ils  se  font  un  lit  d'herbes  et  de  peaux  de  bêtes, 
et  c'est  là  qu'ils  demeurent  par  le  beau  temps,  Id.  V,  33  sq.  : 
wSs  iTcç-Jxei  Iloia  x»  Tnêàç  aSe  (cf.  V.  45  sq.).  Dans  l'Id.  IX, 
Daphnis  décrit  son  installation  d'été,  v.  9  sq.  :  "Eaxi  Si  (lOi 
Trap'  v8wp  vj/^XP^^  o-xtêàç,  èv  ôè  vévaaTai  Aeuxàv  èx  6a{i.aXàv  xaXà 
SépfjLaxa,  tandis  que  Menalkas,  v.  15  sq.,  décrit  son  installa- 
tion d'hiver.  Cf.  les  lits  d'herbe  sur  lesquels  on  célèbre  la 
fêle  des  Thalysies,  Id.  VII,  67  sq.,  et,  dans  l'Id.  XIII,  33  sq., 
l'installation  passagère  des  Argonautes.  Enfin,  dans  cer- 
tains endroits,  il  y  avait  des  sièges  préparés  sous  les  arbres, 
près  des  sources,  où  les  pâtres  pouvaient  se  réunir,  Id.  I, 

26 


458  ETUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

22  sq.   :  xal  xàv   KpavtaSeov  xarsvavTtov,  a7C£p  6  Ocokoc  T^voç  à 
icot{xevtxbç  xai  toi  Spûeç. 

Virgile  parie  aussi  des  grottes,  mais  chez  lui  elles  ne 
servent  pas  au  même  usage.  Celle  où  s'étend  Mélibée, 
Égl.  I,  75,  uiridi...  in  antro  (répithète  ne  se  trouve  pas 
cbez  Théoorite),  lui  offre  momentanément  un  abri  durant 
le  jour,  et  c'est  de  là  qu'il  surveille  ses  chèvres.  Dans  la 
V«  Égl.,  V.  6  et  19,  la  grotte  pittoresquement  tapissée  de 
vigne  vierge,  où  Mopsus  et  Menalcas  vont  se  dire  leurs  vers, 
est  un  lieu  de  repos  pour  un  instant;  ce  n'est  pas  une 
habitation  à  demeure.  Virgile  n'a  donc  pas  emprunté  à 
Théocrite  un  usage  local  de  la  Sicile  en  désaccord  avec  les 
coutumes  des  pâtres  cisalpins.  Il  mentionne,  Égl.  IX,  41, 
l'antre  de  Polyphèrae  dans  une  imitation  de  Théocrite. 
Quant  à  Silène,  il  s'abrite  naturellement  dans  une  caverne, 
Égl.  VI,  13. 

C'est  dans  des  cabanes  qu'habitent  les  petits  proprié- 
taires éleveurs  de  bétail  des  environs  de  Mantoue;  ce  sont 
ces  cabanes  qui  leur  servent  de  demeures  et  non  des 
cavernes  naturelles.  Égl.  I,  68  :  Pauperis  et  tuguri  con- 
gestum  caespite  culmen.  Il  y  a  aussi  des  fermes,  82  : 
Et  iam  summa  procul  uillarum  culmina  fumant.  Ces 
huttes  et  ces  maisons,  Virgile  les  a  introduites  dans  les 
pièces  directement  imitées  de  Théocrite,  Égl.  11,29  ;  Atque 
humilis  habitare  casas;  III,  33  :  Est  mihi  namque  domi 
pater;  VII,  50  :  adsidua  postes  fuligine  nigri.  Virgile  men- 
tionne une  fois  le  lit  de  feuilles,  Égl.  I,  80  :  Fronde  super 
uiridi,  dans  la  cabane  de  Tityre;  la  plupart  des  habitants 
d'Andes  étaient  sûrement  mieux  meublés. 

Théocrite  parle  rarement  des  étables,  parce  que  Tétable 
suppose  une  habilation  et  que  les  bêtes  qui  parcourent  la 
montagne  ne  reviennent  pasje  soir  à  la  maison.  Pourtant 
dans  rid.  IV,  61 ,  Korydon,  qui  fait  paître  les  bœufs  d'^gon 
dont  le  père  aune  maison  rustique  et  qui,  probablement,  y 
retourne  le  soir,  dit  :  itotI  Ta  piàvgpx  *.  Le  mot  aôXî'ov  ne 
figure  qu'à  propos  de  Polyphème;  d'après  la  tradition 
Polyphème  rentre  ses  moutons  tous  les  soirs,  Vil,  153  :  Totov 

1.  Ziegler  »,  Ch.  Wordsworth  »,  Fritzsche-Hiller  »  lisentra  |iivôpx. 
Ahrens  a  conjecturé  Ta  (xdcxTpa  adopté  par  Fritzscho  ». 


LES  REALITES   RUSTIQUES  459 

véxtap  ^Tcsio-c  xat*  aùXia  icoo-ai  xopeyo"»'?  XI,  12  sq.  :  no>Xdty.t  xal 
oïeçitoTt  TwùXtov  aÙTai  aTrf^vOov  XXeopac  èx  porava^.  Virgile  parle 
plus  fréquemment  des  étables.  Tityre,  Egl.  I,  8,  a  ses  ber- 
geries :  ab  ouiiibus;  33,  ses  parcs  à  bœufs  :  meis  saeptis  ^ 
Dans  rÉgl.  VI,  85,  on  rentre  les  moutons  le  soir  à  Tétable  : 
Cogère  donec  oues  stabulis  (cf.  III,  80  :  Triste  lupus  sla- 
bulis).  Les  bœufs  du  chant  amébée  de  l'Égl.  VII,  39,  rega- 
gnent le  soir  leurs  mangeoires  :  Cum  primum  pasti  répè- 
tent praesepia  tauri.  Dans  Tépisode  de  Pasiphaè,  Virgile 
mentionne  les  étables,  VI,  60  :  stabula  ad'Gortynia. 

Chez  Théocrite,  les  bêtes  parcourent  la  montagne  inculte  ; 
il  n'est  pas  question  de  prairies  cultivées.  Dans  Fld.  VIII, 
41,  IlavTà  eap,  Tcavxa  ôà  vojiot...  indique  simplement  que  l'on 
trouve  de  l'herbe  partout.  Dans  l'Id.  IV,  17  sq.,  il  est 
question  de  pâtures  naturelles.  Au  contraire,  Virgile  parle 
de  prairies  améliorées  par  la  main  de  Thomme,  et  qu'on  "' 
prend  soin  d'irriguer.  Égl.  III,  3U  :  sat  prala  biberunt. 
Ces  prairies  sont  celles  qui  bordaient  le  Mincio,  VII,  11  : 
Hue  ipsi  potum  uenient  per  prala  iuuenci.  Ce  sont  sans 
doute  des  prairies  analogues  que  Virgile  se  représente  dans 
des  endroits  indéterminés,  Égl.  IV,  43  :  Ipse  sed  in  pratis 
aries...;  VIII,  71  :  Frigidus  in  pratis  cantando  rumpitur 
anguis.  Pour  caractériser  celles  de  sa  propriété,  qui  étaient 
à  la  fois  pierreuses  et  marécageuses,  Virgile  emploie  le 
mot  pascua,  Égl.  I,  48.  Le  motpabula  est  un  mot  général, 
I,  49  :  Non  insueta  grauistemptabunt  pabula  fêtas. 

§  IX.  La  culture  de  la  terre.  Préoccupé  surtout  de  la 
vie  pastorale,  Théocrite  parle  rarement  des  champs, 
Id.  IX,  23  :  xâv  [xot  irarpoç  sTpeqpsv  à^pd?.  Il  ne  le  fait  guère 
que  dans  quelques  Idylles  spéciales  ;  dans  la  l""^,  où  il 
décrit  les  tableaux  d'un  skyphos,  dont  l'un  représente  un 
champ  de  vigne,  v.  46  :  Ilupvaiaiç  ^  (jxaçuXaîai  xaXov  psêpiBcv 
dtXcoà  ;  dans  la  VU*',  où  il  s'agit  delà  fête  de  Déméter,  v.  34  : 

*A  Satjiwv   euxptôov  àvsTcXyipaxTsv  dt)ti)àv;  dans  la  X«,  OÙ  deux 

moissonneurs  causent  et  chantent  en  travaillant,  et  qui 
contient,  sur  la  manière  de  faire  la  moisson,  des  détails  très 


1.  Servius,  ad  I,  33,  les  SchoL  Bern.,  ad  I,  8,  considèrent  ouilia  et 
saepta  comme  synonymes. 

2.  Iluppaïai;,  Ahrens  ;  itspxvato'i,  Briggs. 


460  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

précis,  Y.  2  :  Ou6'  Ibv  oyitovaYeiv  ôp6bv  ôuvqt,  œç  to  itplv  àysç,  0«j6' 
a|ia  XxoTopieîç  tû  nXattov  ;  6  :  "Oç  vuv  àp^ofievoç  lôt;  au)vaxoç  oux 
àiroTpa)Y£tç  ;  21  *.  tù  jjl6vov  xatàêaXXe  to  Xàov  ;  42  sq.  ;  toûto  to  Xâov 
E"J6pf6v  t'  eiri  xai  xâpiri|iov...;  44  :  Sçiyyet'  à(j.aXXoôéTa!Tà5paY- 
|iaTa  ;  46  :  tolq  xdpôvoç  à  Topidt  ;  47  :  ô  orTix^C  î  4^8  :  Sîtov  àXoi- 
coVTaç...;  50  :  "Ap^effôai  8'à|ià)VTa;... 

Virgile  n'a  pas  d'Églogue  consacrée  spécialement  aux 
travaux  des  champs,  mais  les  mots  qui  désignent  la  cam- 
pagne cultivée  reviennent  souvent  chez  lui.  Le  mot  rura 
désigne  la  campagne  d'une  façon  générale,  Égl.  11,28  :  sor- 
didarura;  V,  58  :  cèlera  rura  (la  campagne  moins  les  forêts 
où  paissent  les  troupeaux);  I,  46  :  tua  rura  (la  propriété 
rustique)  yager,  c'est  le  champ  cultivé,  III,  56  :  Et  nunc  omois 
ager...  parturit;  V,  35  :  Ipsa  Pales  agros...  reliquit;  VI,  48  : 
agros;VII,  57,Aretager;1, 12:  Vsque  adeo  turbamur  agris ; 
72  :  his  nos  conseuimus  agros;  IX,  2  sq.  :  nostri  possessor 
agelli;  arua  sont  les  champs  labourés,  V,  33  :  segetes  ut 
pinguibus  aruis;  I,  3  :  et  dulcia  linquimus  arua  (l'emploi  de 
ce  mot  est  justifié  par  la  fin  de  TEgL,  c'est  parce  qu'il 
s'agit  de  belles  terres  bien  cultivées,  que  Mélibée  regrette 
de  les  abandonner  à  un  intrus);  noualia,  ce  sont  les  terres 
cultivées  selon  la  méthode  de  la  jachère,  I,  70  :  haec  tam 
culta  noualia;  sulci,  ce  sont  les  sillons,  V,  36  :  quibus  man- 
dauimus  hordea  sulcis;  IV,  33  :  telluri  inUndere  sulcos; 
campus  paraît  désigner  la  plaine  inculte,  qui  se  couvre 
merveilleusement  d'épis  au  moment  de  l'âge  d'or,  IV,  28  : 
flauesçet  campus  arista.  Virgile  parle  quelquefois  des  jar- 
dins, Egl.  VII,  34  :  pauperis  horti  ;  65  et  68  :  pinus  in  liortis. 
Cette  énumération  est  instructive.  Elle  est  bien  d'accord 
avec  ce  que  nous  savons  des  personnages  de  Virgile;  ce  ne 
sont  pas  seulement  des  pâtres,  ce  sont  des  propriétaires. 
Il  est  naturel  que  leurs  terres  tiennent  une  certaine  place 
dans  les  poèmes  qui  leur  sont  consacrés. 

Un  détail  intéressant  c'est  la  différence  des  mots 
employés  par  Théocrite  et  par  Virgile  pour  désigner  les 
clôtures.  Théocrite,  qui  décrit  les  pays  grecs  avec  leurs  ter- 
rains pierreux,  parle  des  murs  en  pierres  sèches  :  aliiLa<rtaî<n, 
Id.I,  47,  V,  93,  VII,  22  (le  sens  du  mot  a  été  contesté); 
Tbv  9paY(jiôv...  tov  àpiov,  V,  108.  Virgile^  qui  vit  dans  la  grasse 
Lombardie,  parle  des  haies  vives,  Egl.  I,  53  sq.  :  saepes 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  461 

Hyblaeis  apibus  florem  depasta  salicti.  Il  introduit  le  mot 
dans  un  chant  imité  de  Théocrite,  Saepibus  in  nostris,  Egl. 
VIII,  37. 

§  X.  Les  animaux.  Indépendamment  des  troupeaux, 
dont  il  a  été  qi^eslion  plus  haut,  Théocrite  et  Virgile 
nomment  un  certain  nombre  d'animaux. 

Animaux  sauvages,  Théocrite,  Id.  V,  107  :TàOY)pta7tàvTa; 
VIII,  58  :  àYpoTEpoi;.  Virgile,  Égl.  X,  42  :  spelaea  ferarum. 

Théocrite  mentionne  le  lion  dans  la  Sicile  mythologique 
au  moment  de  la  mort  de  Daphnis,  Id.  1, 72  :  Tfjvov  x<î>x  ôpy  noto 
Xsb>v  ÏTLkoLMfTB  ôavdvTtt  ;  la  Honno,  dans  une  phrase  toute  faite, 
pour  caractériser  la  cruauté  de  l'Amour,  III,  16  sq.  :  ^  pa 
>eaîva;  Ma^bv  èôriXaÇe.  Virgile,  à  l'imitation  de  Théocrite,  cite 
le  lion  à  propos  de  Daphnis,  Egl.  V,  27  :  Poenos. . .  leones  (avec 
une  épithète  qui  montre  qu'il  connaît  les  lions  d'Afrique); 
il  dit,  à  propos  du  retour  de  l'âge  d'or,  IV,  22  :  nec  magnos 
metuent  armenta  leones  (l'épithète  n'est  pas  empruntée  à 
Théocrite).  La  lionne  figure  dansTÉgl.  II,  63  rTorualeaena 
lupum  sequilur  (elle  a  été  introduite  avec  Tépithèle  dans 
une  imitation  de  Théocrite). 

Les  loups  figurent  souvent  chez  Théocrite,  Id.  I  (à  propos 
de  la  mort  de  Daphnis),  71  :  ttjvov  Xuxot  wpûaravto  ;  1 1 5  :  ^Û  Xuxot  ; 
111,53:  xat  TOI  Xuxoi  wSe  |i.*  eBovxai;  IV,  11  :  Tci;  Xuxo;;  comme 
ennemis  des  lroupeaux,V,106:  xywv  çtXoirotjjLvtoc'ôçX'jxoçaYxet; 

X,  30  :  6  Xyxoç  tàv  aiya  Sicoxet  ;  Xl,  24  :  $£\5y£tç  ô'wauep  oiç  TtpXtbv 
X'jxov  àôpridacra  (l'épithète  ne  se  retrouve  pas  chez  Virgile). 
Il  est  question  des  louveteaux,  V,  38  :  XoxiSeiç.  Virgile  parle 
aussi  fréquemment  des  loups;  mais,  sauf  dans  deux  pas- 
sages, Égl.  II,  63  (cf.  Id.  X,  30),  et  peut-être  VIII,  52  :  Nunc  et 
ouis  ultro  fugiat  lupus  (cf.  Id.  XI,  24),  il  ne  semble  pas  que 
ce  soit  pour  imiter  Théocrite  :  il  y  avait  sans  doute  aux 
environs  de  Mantoue  des  loups  que  redoutaient  les  pâtres, 
Égl.  III,  80  :  Triste  lupus  stabulis;  V,  60  :  Nec  lupus  insidias 
pecori...;  VII,  52  :  Aut  numerum  lupus...  La  mention  du 
loup-garou  lui  est  particulière,  Égl.  VIII,  97  sq.  La  super- 
stition de  rÉgl.  IX,  54  :  lupiMoerim  uidere  priores...  estcom- 
mune  aux  deux  poètes,  mais  avec  des  différences  qui  font 
croire  que  Virgile  ne  Ta  pas  empruntée*. 

1.  Cf.  p.  378,  note  3. 

26. 


462  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

Le  renard  est  cité  par  Théocrite  à  propos  de  la  coupe  de 

rid.  I,  48  :  S'j'  àXwirexeç,  et  V,  112  :  xàç  Saoruxepxoç  àXcoitexaç  ; 

les  deux  fois  il  est  mis  en  relation  avec  le  raisin  dont  il 
passe  pour  friand.  Virgile  n'en  parle  que  dans  une  formule 
proverbiale,  Égl.  III,  91  :  Atque  idem  iungat  uolpes. 

Le  cerf  ne  figure  qu'une  fois  chez  Théocrite  dans  une  for- 
mule proverbiale,  Id.  I,  135  :  xal  Twç  xuva;  wXaço;  eXxoi.  Au 
contraire  Virgile  parle  à  diverses  reprises  de  la  chasse  aux 
cerfs;  il  faut  donc  admettre  qu'il  la  connaissait  et  que  le 
cerf  était  un  animal  qui  lui  était  familier,  Égl.  II,  29  :  figere 
ceruos;  V,  60  sq.  :  nec  retia  ceruis  Vlla  dolum  meditantur; 
VII,  30  :  uiuacis  cornua  cerui.  Dans  une  formule,  I,  59  :  Ante 
leues  ergo  pascentur  in  aelhere  cerui.  Les  deux  épithètes 
«  leues  »  et  «  uiuacis  »  sont  fort  exactes. 

Théocrite  parle  du  faon  dans  une  comparaison,  Id.  VIII , 
89  :  ouTwc  £7c\  (laTépi  w&6poç  àXoiTo,  et  à  propos  des  cadeaux  de 
Polyphème  à  Galatée,  XI,  40  sq.  :  Tplcpw  SI  toi  evSixa  veêpwç 
nàuaç  iiavoçopwc.  Virgile,  en  imitant  ce  passage,  a  remplacé 
les  faons  par  des  chevreuils  et  une  particularité  par  une 
autre,  Egl.  11,40  sq.  :  duo...  Capreoli,  sparsis etiam nunc  pel- 
libus  albo.  On  voit  quelle  originalité  conserve  Virgile  dans 
la  mention  des  animaux. 

Insectes.  Il  est  souvent  question  des  abeilles  chez  Théo- 
crite, Id.  III,  13  :  'A  poiJL6eO(ja  {léÀiaraa  ;  V,  46  :  *û5e  xaXbv  pojiêeûvTt 
«otI  (T{jLive(j«Ti  (ilXtaffai  (avec  un  mot  très  pittoresque  pour 
rendre  leur  bourdonnement)  ;  VII,  80  sq.  :  aï  at^ial  Xeipiwvdôs... 
loîaat...  jxéXicraat  (avec  une  épithète  pittoresque  qui  n'a  pas  été 
reproduite  par  Virgile);  84  sq.  -.{jLgXtdaàvKripja;  VII,  142:no)- 
TôvTO  ^ouôal  Ttep'i  «tSaxaç  àpiçt  piêXiaaai  (avec  une  épithète  de 
couleur  qui  n'a  pas  été  reprise  par  Virgile)  ;  VIII,  45  sq.  :  ëvOoc 
{jLgXiaaai  iljjiavea  7rXr,pou(jiv.  Comme  Virgile  parle  des  abeilles 
à  propos  de  sa  propriété,  Égl.  I,  54  :  Hyblaeis  apibus 
florem  depasta  salicti,  et  dans  les  environs  du  Mincio, 
VII.  13  :  Eque  sacra  résonant  examina  quereu,  nous 
sommes  certains  qu'il  les  connaissait  personnellement.  Il 
n'a  du  reste  emprunté  à  Théocrite  aucune  de  ses  épithètes 
pittoresques  :  le  mot  «  résonant  »  est  moins  poétique  que 
«  pofjLSeOvTt  ».  Pourtant,  s'il  donne  à  ses  propres  abeilles 
Tépithète  géographique  d'excellence  :  «  Hyblaeis  »,  c'est 
qu'il  savait  que  les  abeilles  de  Sicile  avaient  une  réputation  ; 


LES    KEALITES   RUSTIQUES  463 

cette  réputation,  c'est  sans  doute  par  laleclure  de  Théocrile 
qu'il  l'aiait  apprise  :  «  Hyblaeis  »  est  comme  le  trait 
d'union  entre  ses  réminiscences  littéraires  et  ses  observa- 
tions personnelles.  Ailleurs,  lorsqu'il  en  parle,  il  nous  com- 
muDique  ses  propres  observations,  Égl.  V,  77  :  Dumque 
thjmo  pascenlur  apes;  IX,  30  :Sic  tua  Cyraeasfugianl  exa- 
mina taxes;  X,  30  :  Nec  cyliso  saturantur  apes.  Les  onze 
premières  Idylles  ne  nous  disent  ni  que  les  abeilles  aiment 
les  fleurs  de  saule,  le  thym  et  le  cytise,  ni  que  l'if  de  Corse 
donne  au  miel  une  saveur  amère.  Théocrite  mentionne 
assez  souvent  le  miel,  Id.  V,  59  :  ■  (lïïno;  ttUa  Kr,p\'  -.  C'est 
pour  lui  la  chose  la  plus  délicieuse  qu'on  puisse  imaginer, 
1,146,  IIXr,pÉî  TOI  liéiiTo;  rà  xniô»  atiiia  9 V  ï^voira;  111,54: 
'Qï(iai  toiï'awxù  tqûto  x«Tà  pp^x^oio  YÉvoiM;VlI1.83:KpÉ5<iov 
[islnoiisïM  TEu  àxo-jf  [lEv  ^  |j.ai  ieixeiv.  Le  miel  figure  chez  lui 
dans  un  souhait  de  pays  de  cocagne,  V,  126:  'IVtio  -/*  S«6a- 
pîTi;  i(ilv  |Ai).i.  Virgile  a  imité  ce  dernier  souhait  (en  sup- 
primant la  détermination  locale),  Égl.  111,  89  :  Hella  fluant 
i!li.,.  C'est  la  seule  fois  qu'il  parle  du  miel.  Théocrile,  dans 
ses  Idylles,  mentionne  volontiers  les  choses  qui  se  mangent; 
Virgile  est  plus  réservé  sur  ce  point,  excepté  en  ce  qui  con- 
cerne les  fruits,  qui  lui  apparaissent  comme  quelque  cliose 
de  poétique;  les  expressions  de  gourmandise  naïve  n'ont 
pas  trouTé  place  chez  lui. 

Théocrite  vante  le  chant  des  cigales,  M.  1,  ilStTi-niyoî... 
■ciïa  çÉpTtpov  âSsiî  ;  V,  29  :  SfiS  pO|iêiiov  lÉt-ciyoî  tïavïiov.  11  le 
mentionne  comme  unechose agréable,  VII,  138  sq:  Tq\  Sa... 
o'îflaliiDvis  TÉTTiïEf  JolaïîûvTtc  É'xoïTTijvov  (avec  une  épilhète 
qui  n'a  pas  été  empruntée  par  Virgile).  Ailleurs  il  fait  allusion 
à  la  perpétuité  fatigante  de  leur  chant,  qui  finit  par  agacer 
les  moissonneurs,  V,  HO  sq.  H  rappelle  la  fable,  d'après 
laquelle  elles  se  nourrissaient  de  rosée,  IV,  16  :  |j,ti  npiômî 
(TidtETai  o><niEp  &  tIttiï;  il  fait  allusion  àleur  amitié  dans  un 
proverbe,  IX ,  31  :  Ti-nil  ^èv  tiTTi^i  çilo;.  Virgile  a  emprunté  a. 
Théocrite  la  légende  de  la  rosée,  Égl.  V,  77  :  Dumque  ibymo 
pascentur  apes,  dum  rore  cicadae.  11  a  rendu  l'impression 
que  lui  causait  leur  chant  par  une  épithéle  qui  n'^^st  pas 
dans  Théocrile,  Egl.  Il,  12  sq.  :  raucis...  cicadi!.  Il  est  du 
reste,  en  ce  qui  concerne  les  cigales,  moins  riche  et  moins 
varié  que  Théocrile.  Théocrite    habitant    des   pay^  "'"" 


r 


464  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

chauds  devait  être  plus  familier  que  Virgile  avec  les  cigales. 

Les  lézards,  là.  VII,  22  :  *Avixa67|  xat  <raOpoc  èv  aljjLaaiawi 
xaOe-jSEï;  Égl.  II,  9  :  Nunc  uirides  etiam  occultaat  spineta 
lacertos.  L'imitation  est  évidente, mais  Tépithète  pittoresque 
«  uirides  »  appartient  à  Virgile  et  montre  qu'il  parle  d'un 
animal  qu'il  connaît. 

Les  oiseaux,  Théocrite,  dans  ses  onze  premières  Idylles, 
ne  parle  qu'une  fois  des  cygnes  pour  affirmer  la  beauté  de 
leur  chant,  Id.  V,  137  :  Où8'  ïnoizaç  xuxvoiot,  passage  imité  par 
Virgile,  Égl.  VIII,  55  :  Certent  et  cycnis  ululae.  On  voit  qu'il 
est  de  l'avis  de  Théocrite  sur  la  beauté  du  chant  des 
cygnes*  (cf.  IX,  36:sed  argutos  inter  strepere  anser  olores, 
où  l'épithète  lui  appartient  ainsi  que  la  comparaison  avec 
l'oie  dont  Théocrite  ne  parle  pas).  Il  nous  apprend  qu'il  y 
avait  des  cygnes  aux  environs  de  Mantoue,  IX,  29  ;  c'était 
donc  un  oiseau  qui  lui  était  familier,  et  c'est  pour  cela  que 
les  Ëglogues  le  mentionnent  bien  plus  souvent  que  les 
Idylles.  Virgile  l'a  même  introduit  dans  un  passage  direc- 
tement imité  de  Théocrite,  Égl.  VII,  38  :  Candidior  cycnis. 

Théocrite  parle  du  pigeon  comme  d'un  cadeau  qu'un 
pâtre  fait  à  celle  qu'il  aime,  Id.  V,  96  :  Kriyta  \i.h  ôoxwô  -ra 
napôévw  aÙTtxa  çdtadav...  *  (cf.  v.  133).  Le  fait  que  le  pâtre 
l'a  pris  sur  un  genévrier  montre  qu'il  s'agit  d'un  pigeon 
sauvage.  Le  passage  a  été  imité  par  Virgile,  Égl.  III,  69  : 
aeriae  quo  congessere  palumbes  (l'épithète  aeriae  lui 
appartient).  Nous  savons  que  Virgile  avait  des  pigeons  sur 
sa  propriété,  Egl.  I,  57  :  raucae  tua  cura  palumbes  (l'épi- 
thète très  caractéristique  de  leur  chant,  qui  ne  se  trouve 
pas  chez  Théocrite,  traduit  une  impression  réelle).  Théocrite 
décrit  le  gémissement  de  la  tourterelle,  Id.  VII,  141  : 
ëaievE  xpuyciv.  Ce  gémissement  Virgile  l'avait  entendu  sur 
sa  propriété,  Egl.  I,  58  :  Nec  gemere  aeria  cessabit  turtur 
ab  ulmo.  Quant  aux  colombes,  auxquelles  il  donne  une 
épithète  géographique  d'excellence,  elles  sont  mention- 
nées également  dans  une  Églogue  à  allusions  personnelles, 

1.  Cf.  H.  G.  Lenz,  Zoologie  der  alten  Griecfien  und  liomer,  Gotha, 
1856,  p.  384  sq. 

2.  Lenz,  Op.  laud.,  p.  351,  traduit  çâdo-a  par  Ringeltaube,  pigeon 
à  coUier,  tpv-ifwv  par  Turteltaube,  tourterelle. 


Ék 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  465 

IX,  13  :  Chaonias...  columbas;  mais  elles  ne  figurent  que 
dans  une  comparaison. 

Théocrile  mentionne  deux  espèces  de  chouettes  ou 
hiboux,  Id.  VII,  139  sq.  :  à  6' ôXoXyY^v  Tri>.6ôev  èv  Tcjxivaîai 
pdtTwv  TpvÇeo-xev  àxdévOai;,  et  I,  136   :  KrjÇ  ôpécov  toi  o-xcoiteç... 

Virgile  n'a  que  le  mot  ulula  S  qui  est  une  onomatopée 
comme  ôXoXvycSv,  Égl.  VIII,  55  :  Cerlent  et  cycnis  ululae. 

Les  poissons,  Théocrile  mentionne  un  poisson  de  mer, 
le  thon,  Id.  III,  26  :  twç  eûwwç;  un  coquillage  à  volutes, 
IX,  25  :  9Tpd(i6(i>  xaXbv  oertpaxov  ;  les  phoques,  VIII,  52  :  ^(uxa;. 
Il  ne  cite  aucun  poisson  de  rivière.  Virgile  rappelle  d'une 
façon  générale  les  poissons  d'eau  douce,  Egl.  V,  76  : 
fluuios  dum  piscis  amabit,  et  les  poissons  de  mer,  I,  60  : 
Et  fréta  destituent  nudos  in  litore  pisces.  Sur  ce  point  il 
n'y  a  pas  de  rapport  entre  les  deux  poètes. 

Un  certain  nombre  d'animaux  flgurent  dans  Virgile  et 
non  chez  Théocrile  *. 

Animaux  sauvages.  Les  daims,  Egl.  VIII,  28  :  timidi... 
dammae  ;  les  sangliers,  qui  tiennent  une  assez  grande  place 
dans  les  Églogues,  Égl.  II,  59  :  liquidis  inmisi  fontibus 
apros  (expression  proverbiale);  III,  75  :  Si  dum  tu  sectaris 
apros  ego  retia  seruo;  V,  76  :  Dum  iuga  montis  aper...; 
VII,  29  :  Saetosi  caput  hoc  apri...;  X,  56  :  Aut  acris  uenabor 
apros.  Le  sanglier  est  un  animal  des  montagnes  et  des 
marécages  de  l'Italie,  dont  Virgile  pouvait  avoir  une  con- 
naissance personnelle. 

Mais,  à  côté  de  l'observation  directe  des  animaux  indi- 
gènes, Virgile  introduit  des  animaux  étrangers  ou  fan- 
tastiques, qui  donnent  à  sa  poésie  un  air  d'idéalisme  et  qu'il 
empruntait  à  d'autres  lectures  que  celle  de  Théocrile  :  les 
tigres,  dont  il  devait  sans  doute  la  connaissance  aux 
légendes  bachiques  et  qu'il  introduit  du  reste  dans  un 

1.  Servius  et  Sen\  Danielin.,  ad  VIII,  55  :  «  Vlulae,  aues,  dcTcb  toû 
oXoX'j^eiv,  id  est  a  fletu,  nominatae,  quas  milgo  ulucos  uocant  ».  Schol. 
liern.,  ad  h.  l,  :  «  Ylulae  aues  de  ululatu  dictao,  cuius  diminutiuum 
est  K  ulluccus  M,  sicut  Itali  dicunt,  quam  aucm  Galli  «  cauannum  » 
nuncupant.  «  Vlula  »  autem  dicta  est  a  sono  propriae  uocis  m. 

2.  E.  Glascr,  P.  Vergilius  Maro  als  Naturdichter  und  Theist,  p.  21, 
montre  que  Virgile  était  familier  avec  la  faune  de  son  pays  :  «  Auch 
liierin  zeigt  sich  der  grûndliche  Naturbeobachter  ». 


406  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

passage  bachique,  Égl.  V,  29:  Armenias...  tigres;  les  lynx, 
Égl.  VIII,  3  ;  lynces;  les  griffons,  qu'il  connaît  par  la 
légende  des  Arimaspes,  VIII,  27  :  lungentur  iam  grypes 
equis. 

Reptiles.  C*est  au  contraire  aux  campagnes  italiennes 
qu'il  a  emprunté  les  serpents,  Égl.  III,  93,  et  VIII,  71  :  fri- 
gidus...  anguis  (avec  une  épithète  caractéristique);  IV,  24  : 
Occidet  et  serpens... 

Oiacanx.  Il  ne  parle  de  Taigle  que  dans  une  compa- 
raison, nous  ne  savons  si  c'est  de  visu  ou  par  ouï-dire; 
Égl.  IX,  13  :  Aquila  ueniente.  Quant  à  la  corneille,  c'était 
un  oiseau  à  présages  bien  connu  des  paysans  italiens;  IX, 
15  :  Ante  sinistra  caua  monuisset  ab  ilice  cornix. 

En  revanche,  il  y  a  dans  Théocrite  un  plus  grand 
nombre  d'animaux  qu'il  lui  a  laissés. 

Animaux  sauvages,  Id.  I,  [110  :  uxtoxac],  c'est  le  seul 
passage  où  figure  le  lièvre;  Id.  I,  71  :  ôtôe;;  115  :  w  ôfi>eç, 
les  deux  fois  à  côté  des  loups  et  à  propos  de  la  mort  de 
Daphnis.  Il  n'y  avait  peut-être  pas  de  chacal  aux  environs 
de  Mantoue.  I,  115  :  c^  àv'  (ô'psa  çwXàSeç  apxToi;  XI,  41  :  xat 
a-x-j(j.vfa);  TÉo-o-apaç  apxteov;  les  ours  figurent  les  deux  fois  dans 
la  Sicile  mythologique,  celle  de  Daphnis  et  celle  de  Poly- 
phème. 

Oiseaitx.  C'est  surtout  à  propos  des  oiseaux  que  la  compa- 
raison entre  Virgile  et  Théocrite  est  instructive;  Théocrite 
est  bien  plus  riche  en  espèces  d'oiseaux.  Virgile  ne  parle 
pas  des  oiseaux  en  général,  Théocrite  en  parle  deux  fois, 
Id.  V,  48  :  "Opviôsç  XaXaYsOvTi;  VIII,  58:  "Opvidtv  5'v<TirXar^ 
(Cf.  métaphoriquement,  VII,  47  :  Motoràv  opvixe;).  Virgile  n'a 
pas  emprunté  à  Théocrite  les  oiseaux  suivants  :  le  rossi- 
gnol, Id.  I,  136  :  oLfitoai;  V,  136  :  ttot'  àri8(5vafle  chardon- 
neret, VII,  141  :  àxavôtSe;;  l'alouette  huppée,  Vil,  23  : 
xop\j6a)XtSeç;  140  :x6pu6oi;X,  50  ixopySaUcS;  l'alcyon,  VII,  57  : 
XàXxydveç,  59  :  àXxudveç  ;  le  coq.  Vil,  123  sq.  :  àXéxxwp  Kox- 
xuffSwv;  la  huppe,  V,  137  :  ïizonaç;  la  pie,  V,  136  :  x-ddaç;  la 
grue,  X,  31  :  à  -répavoç;  Tépervier,  IX,  32  :  Tprixeç  67p?jÇiv  ;  le 
torcol,  II,  17  et  passim,  luyÇ,  qui  sert  dans  les  incanta- 
tions magiques. 

Insectes.  V,  29  :  açàç,  la  guêpe,  considérée  comme  un 
animal  dont  le  bourdonnement  est  désagréable;  IX,  31  :  iiup- 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  467 

|jt.axc  Se  \Lvp\LO(.l,  la  fourmi,  cilée  pour  son  humeur  sociable;  la 
sauterelle,  V,  34:  xa\  àxptôsç  wÔs  XaXeOvTt;  VII,  41  :  Paxpaxo; 
5à  TtoT*  àxptSa;  toç  tiç  èpto-So)  ;  dans  ces  deux  passages  elle 
est  citée  comme  un  animal  dont  le  chant  n'est  pas  désa- 
gréable; V,  108  :  'Axpîoeç  ;  elle  figure  ici  comme  un  animal 
qui  dévore  la  végétation;  Tescarbot,  V,  il4  :  twç  xaveâpoç. 

Animaux  divers,  La  grenouille,  considérée  comme  un 
animal  dont  le  chant  est  désagréable,  Id.  VII,  41  :  pàrpaxoç; 
par  une  plaisanterie  rustique,  comme  un  animal  qui  n*a 
pas  besoin  qu*on  lui  verse  à  boire,  ainsi  qu'au  moisson- 
neur assoiffé,  X,  52  :  Eùxtoç  6  tcô  patpàxw  itaiôe;  péoç  ;  la 
sangsue,  II,  56  :  XtjxvaTtç...  pôéXXa. 

Théocrite  est  donc  sensiblement  plus  riche  en  animaux 
que  Virgile.  Parmi  ceux  qui  manquent  chez  Virgile,  il  y 
en  a  qu'il  ne  voyait  pas  autour  de  lui  dans  la  Cisalpine. 

§  XI.  Les  plantes  ^  Virgile  n'a  pas  emprunté  à  Théo- 
crite sa  flore,  pas  plus  qu'il  ne  lui  a  emprunté  sa  faune. 
Bien  qu'il  y  ait  quelques  imitations  de  détail,  que  je  signa- 
lerai au  fur  et  à  mesure,  il  est  en  général  indépendant  à 
ce  point  de  vue 2.  J'énumère  d'abord  les  plantes  qui  lui 
sont  communes  avec  Théocrite,  puis  celles  qui  ne  se  trou- 
vent que  dans  Virgile  et  enfin  celles  qui  sont  particulières 
à  Théocrite. 

Arbres.  Théocrite,  Id.  V,  47  :  èwl  ôévSpsi;  VIII,  57  :  SévSpsffi. 
Virgile,  Égl.  III,  56  :  nunc...  parturit  arbos;  70  :  siluestri 

1.  Elles  ne  sont  pas  rangées  ici  dans  un  ordre  scientifique;  il  s'agit 
uniquement  de  comparer  deux  poètes. 

2.  E  Glaser,  dans  son  édition,  p.  28  :  «  \Vie  gerne  und  innig  Vergils 
Dichten  in  der  Pflanzenwelt  lebte  und  webte,  und  wie  ihm  das 
Gewâchsreich  grade  oft  die  frischesten  Gedanken  und  Dichterbilder 
spendet,  lâsst  sicli  gleichsam  statistisch  nachweisen.  So  begegnen  wir 
allein  in  der  I  Ecloge  10  Pflanzen,  in  der  II  Ed.,  12,  in  der  III 
Ed.,  7,  in  der  IV,  5,  in  der  V,  5,  in  der  VII,  wieder  10,  in  der  VIII,  3, 
in  der  IX,  2,  und  in  der  X  Ed.  2  Gew&chsen.  Dabci  muss  bemerkt 
■werdcn,  dass  bei  diesen  Aufzàhlungon  von  in  die  Gedichte  verwobenen 
Pflanzen  hôchstens  nur  fûnf  bis  sechs  Wiederholungcn  ein  und  dcr- 
selben  Species  stattfinden,  so  dass  immcr  fort  vorher  nicht  dageweseno 
Oewàchse  uns  vorgefîihrt  werden.  Es  kônnen  nun  und  dûrfen  die 
besagton  Pflanzen  nicht  etwa  nur  als  absichtvoUe,  kiinstlerische 
Zuthaten,  als  entbehrliche  Arabosken  betrachtct  werden,  sondern  wir 
mûssen  alsbald  anerkennen,  dass  dieselben  mit  dem  Thun  und  Treiben 
der  Hirten  und  mit  der  Idée  des  Ganzen  unzertrennlich  verbunden  sind.  « 
Cf.  P,   Vergilius  Maro  als  JSaturdichter  und  Theist^  p.  20  sq. 


468  ÉTUDE   SUR   LES  BUCOLIQUES   DE  VIRGILE 

ex  arbore;  81  :  Arboribus  uenti;  V,  32  :  Vitis  ut  arboribus 
decori  est;  VII,  54  :  sua  quaeque  sub  arbore  poma;  I,  37  : 
sua...  ia  arbore  poma;  X,  53  sq.  :  tenerisque...  arboribus. 

Aryeipoç,  le  peuplier  noir,  Id.  VII,  8  et  136  :  AîYetpoi  tcte- 
Xéai  Ts,  à  Kos,  les  deux  fois  joint  à  Forme  et  auprès  d*aDC 
source;  le  peuplier  blanc,  Xeuxa,  Id.  II,  121  :  Kpaxl  S'e^tov 
Xe-jxav,  'HpaxXéoç  lepbv  epvoç  (il  s'agit  de  la  couronne  portée 
par  un  éphèbe).  Dans  Virg.,  Égl.  VII,  61  :  Populus  Alcidae 
gratissima,  E.  Glaser  *  a  pensé  avec  raison  qu'il  s'agissait 
du  peuplier  blanc  à  cause  d'Hercule;  VII,  66  :  Populus  in 
fiuuiis,...   l'espèce   n'est   pas   déterminée  :   au   Ûeu  des 
sources,  Virgile  parle  des  fleuves  (cf.  p.  453);  IX,  41  sq.  : 
bic   candida  populus   antro    Inminet,  dans  un   passage 
imité  de  Tbéocrite.  Théocrite  avait  placé  des  cyprès  près 
de  l'antre  de  Polyphème,  Virgile  substitue  un  peuplier, 
peut-être  pour  décrire  un  site  qu'il  connaissait. 

"Apxeuôo;,  Juniperus  phônicea,  Linné  2;  Id.  I,  133  :  *A  ôà 

xaXà  vàpxtfforoç  ait'  àpxeuôown  xojjidtaai  ;  V,  96  sq.  :  (parjo-av  'Ex  xaç 

apxe-jôo)  xaôeXcov;  Égl.  VII,  53  :  Stant  et  iuniperi;  X,  76  : 
luniperi^  grauis  umbra.  Les  vers  de  Virgile  n'ont  rien  de 
commun  avec  ceux  de  Théocrite;  il  s'agit  donc  d'un  arbre 
qui  était  connu  des  deux  poètes. 

ApOç,  le  chêne,  Id.  I  (Sicile),  23  :  xa\  xal  6p^eç   (auprès 
d'une  source,  associés  à  un  ormeau),  [106];  V  (Italie  du 
Sud),  45  :  ToyTEi  Spueç  (auprès  d'une  source);  61  :  tàç  ôpuaç  ; 
102:  OLito  Tàç  Ôpvdç;  llTlxaç  Spobç...  Ti^va;;  VII,  74  sq.  :6p'j£ç... 
*I[jL£pa  aTTc 'fiJovTi  itap'  ox^aidiv  TTOTajioïo  (Théocrite  décrit  un 
endroit  particulier  qu'il  paraît  connaître)  ;  88  :  utto  ^pualv  ^ 
ÔTTo  TTEjxatç;  VIII  (en  Sicile),  46  :  xal  Spusç  v^j^tTepai;  79  :  Ta 
8pui  xai  pàXavoi  x6<r[jLoç;  XI  (en  Sicile),  51  :  *Evti  6pub;  ÇyXa  jjtot 
(bois  de  chêne  pour  faire  du  feu).  Théocrite  mentionne  en 
outre  des  forêts  de  chênes,  Id.  I,  117  :  ojxét'  àvà  Ôpu{X(rtç; 
III,  16  :  Spofiw  xé  viv  '^Tpeçs  [/.arr^p.  Virgile  parle  de  chênes 
dans  les  environs  de  Mantoue,  Egl.  1, 17  :  De  caelo  tactas.. . 

1.  Dans  son  édit.,  p.  35. 

2.  H.  O.  Lenz,  Botanik  der  alten  Griechen  und  liômer,  Gotha,  1859,. 
p.  356. 

3.  E.  Glaser,  dans  son  édition,  p.  3  :  «  Dicser  Strauch,  der  auch  za 
Bâumen  aufwâchst,  liebt  kiihlo  Standorto  in  Nord-Italien,  wo  er  noch 
hcuto  Gincpro  heisst.  » 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  469 

quercus,  et  dans  les  prairies  du  Mincio,  VI,  13  :  Eque 
sacra...  quercu  (il  semble  qu'il  s'agisse  d'un  chêne  parti- 
culier et  qu'il  connaît).  Dans  les  passages  suivants  il 
donne  au  chêne  des  épithètes  qui  ne  se  trouvent  pas  chez 
Théocrite,  Égl.  IV,  30,  et  VIII,  52  sq.  :  durae  quercus;  VI, 
28  :  rigidas...  quercus. 

'EXaîa,  l'olivier,  Id.  IV,  44  sq.  :  ràç...  eXaiaç  Tbv  ÔàXXov  (les 
vaches  broutent  un  olivier).  Egl.  V,  16,  pallenti...  oliuae; 
VIII,  16  :  tereti...  oliuae.  Les  deux  épithètes  ne  se  trouvent 
pas  dans  Théocrite;  Virgile  est  donc  original.  Théocrite 
cite  en  outre  l'olivier  sauvage,  qui  n'est  pas  mentionné 
chez  Virgile,  Id.  V,  32  :  Oub  xàv  xdtivov...;  100  :  S-tt*  ino 
Taç  xoTÎvo);  VII,  18  :  ttypieXaéd). 

Kyiiàpi<T(Toç,  le  cyprès,  Id.  XI,  45  :  evtI  paôival  x^Tcapio-o-oi. 
L'épithète  n'a  pas  été  prise  par  Virgile;  V,  104  :  "Ecttc 31  (lot 
YauXbc  y.\j7rapc(T(Tivoç.  Virgile  ne  parle  des  cyprès  que  dans  une 
comparaison,  comme  d'un  arbre  très  élevé,  Égl.  I,  25*. 

IIsvxYi,  TctTuc,  le  pin,  Id.  VII,  88  :  ôtco  ôpualv  tj  xjizh  Tisvxai;; 
I,  1  sq.  :  à  TctTUÇ...  *A  tcotI  taXç  Tcayaîo-t;  13i  *.  xal  àizlruç  o^va; 
èvefxflti;  III,  38  Iiroxl  xàv  uîxyv;  V,  49  :  piXXci  6e  xal  à  utxu;  O^j/dOe 
xtavwç.  Virgile,  dans  l'Égl.  I,  38,  ipsae...  pinus,  parle  de 
pins  qu'on  cultivait  dans  les  jardins.  Cf.  VII,  65  et  68  : 
pinus  in  hortis.  Égl.  IV,  38  :  nautica  pinus  (métonymie)  ; 
VII,  24  :  sacra...  pinu;  VIII,  22  :  pinosque  loquentis,  en 
Ârcadie  (cf.  X,  14  sq.,  Pinifer...  Maenalus).  Il  cite  aussi  le 
sapin,  qui  ne  figure  pas  dans  Théocrite,  Égl.  VII,  66  :  abies 
in  montibus  altis.  La  localisation  parait  indiquer  une 
observation  directe. 

IIxeXÉa,  Ulmus  campestris  L.,  Id.  I  (en  Sicile),  21  :  Asûp'  Onb 
xàv  TcxeXiav  éaScojieÔa;  VII  (à  Kos),  8  et  136  :  Aiyetpoi  TcxeXéat  xs. 
Virgile  avait  des  ormeaux  sur  sa  propriété,  Égl.  I,  58  :  Nec 
gemere  aeria  cessabit  turtur  ab  ulmo.  Dans  l'Égl.  V,  3  : 
Hic  corylis  mixtas  inler  consedimus  ulmos,  il  imite  Théo- 
crite, I,  21,  mais  il  ajoute  les  coudriers;  il  est  donc  vrai- 
semblable qu'il  a  en  vue  un  site  particulier.  X,  67  :  alta... 

1.  E.  G  laser,  dans  son  édit.,  p.  29  :  «  cuprcssi  :  Pyramidal-cyprosse. 
Dièse  cyprcsso  in  Italicnischen  G&rten  gezogen  ist  heuto  bckannt  als 
cipresso  maschio...  Die  horizoutalo  Gattung,  nicht  hochstrobend,  wird 
die  weibliche  C.  (cipresso  fcmina)  in  Italien  genannt  »,  d'après  Hehn^ 
p.  437  et  192  sq. 

ÉTUDE   SUR   LKS    BUCOL.    DK  VIBGILE.  27 


470  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

in  ulmo  (épithète  qu'il  n'a  pas  prise  à  Théocrite).  Dans 
rÉgl.  II,  70  :  frondosa...  in  ulmo,  l'orme  est  mis  en  rapport 
avec  la  vigne. 

IIpivo;,  Quercus  ilex,  Id.  V,  95  :  àitb  icpivoio  (en  parlant  du 
fruit  de  cet  arbre).  Virgile  le  mentionne  comme  un  arbre  qui 
croissait  dans  les  prairies  du  Mincio,  Ëgl.  VII,  1  :  sub  arguta 
consederat  ilice  Daphnis,  et  aux  environs  de  Mantoue,  IX, 
15  :  Ânte  sinistra  caua  monuisset  ab  ilice  cornix.  Ëgl.  VI, 
54,  Ilice  sub  nigra...,  épithète  pittoresque  qu*il  ne  doit  pas, 
non  plus  que  caua,  à  Théocrite  (pour  arguta  cf.  p.  200  sq.). 

Arbustes.  *'A|iiceXo;,  la  vigne.  Dans  Tld.  I,  46  sq.,  un  des 
tableaux  de  la  coupe  représente  un  champ  de  vigne.  V  (Italie 
du  Sud),  109,  Komatas  parait  craindre  les  sauterelles  pour 
ses  vignes,  xà;  àpiTcéXoç.  XI,  46,  près  de  la  grotte  de  Poly- 
phème,  eaT^  ajiTcsXo;  à.  yXuxuxapico;  (épithète  qui  n'a  pas  été 
prise  par  Virgile).  Virgile  parle  de  la  vigne  plus  fréquem- 
ment. Dans  deux  passages  il  l'associe  aux  ormeaux,  mode 
de  culture  qui  était  usuel  dans  la  Cisalpine,  Égl.  II,  70  :  Semî- 
putata  tibi  frondosa  uitis  in  ulmo  est;V,  32  iVitisutarbori- 
bus  déco  ri  est,  ut  uitibus  uuae.  Il  semble  qu'il  faille  entendre 
le  même  mode  de  culture,  111,  10  sq.  :  arbustum...atque... 
uitis...  nouellas,  et  X,  40  :  Mecum  inter  salices  lenta  sub  uite 
iaceret  (bien  que  nous  ne  soyons  pas  accoutumésà  voir  la  vi- 
gne mariée  aux  saules).  Dans  TÉgl.  VII,  58  :  Liber  pampineas 
inuidit  collibus  umbras,  il  semble  que  la  vigne  soit  cultivée 
toute  seule  (sans  quoi  il  serait  plutôt  question  de  l'ombre 
des  arbres).  A  propos  de  la  grotte  de  Polyphème,  IX,  42  : 
lentae  texunt  umbracula  uites,  nous  ne  savons  comment 
Virgile  s'est  représenté  la  chose  :  faut-il  entendre  un  ber- 
ceau de  vigne?  111,  38,  Lenta...  uitis  (il  s'agit  d'une  guir- 
lande qui  orne  une  coupe);  l'épithèle  (cf.  IX,  42)  ne  pro- 
vient pas  de  Théocrite.  IV,  40  :  non  uinea  falcem;  VII,  61  : 
uitis  laccho;  1,  73  :  pone  ordine  uites.  En  ce  qui  concerne 
la  vigne,  Virgile  est  tout  à  fait  indépendant  de  Théocrite. 
Il  en  avait  observé  la  végétation,  comme  le  montre  le 
vers  48  de  l'Égl.  VII  :  turgent  in  palmite  gemmae. 

AàçvY).  Théocrite  parle  des  lauriers  à  propos  de  la  grotte 
de  Polyphème,  Id.  XI,  45  :  *Evti  5à?v«i  ry)veî,  et  de  branches 
de  laurier  qu'on  brdle  dans  des  incantations  magiques. 
II,  1  :  Tal  ôdtçvat;  23  sq.  :  8a?vav  Aiôw.  Virgile  a  imité  ce  der- 


LES  REALITES  RUSTIQUES  471 

nier  passage  en  ajoutant  une  épithète,  Égl.  VIII,  82  :  fragUis 
incende  bilumiue  laurus.  Ailleurs  il  est  indépendant;  il  fait 
figurer  les  lauriersen  Sicile,  H,  54:  Etuos,  olauri,  carpam..., 
en  Ârcadie,  X,  13  :  Illura  etiam  lauri...  fleuere;  il  en  parle 
surtout  comme  d*un  attribut  de  Phœbus,  III,  62  sq.  :  Phoebo 
sua  semper  apud  me  Munera  sunt,  lauri...;  YII,  62  :  sua 
laurea  Phoebo  ;  64  :  nec  laurea  Phoebi  ;  il  les  mentionne  sur 
les  bords  de  TEurotas,  à  propos  du  séjour  de  Phœbus,  VI, 
83  :  Audiit  Enrôlas  iussitque  ediscere  laurus.  Il  emploie  le 
mot  métaphoriquement,  VIII,  13  :  uiclrices...  laurus. 

Koiiapoç,  Arbulus  Unedo  L.  Dans  la  V®  Id.  (Italie  du  Sud), 
120,  Komatas  nous  montre  ses  chèvres  répandues  parmi 
les  arbousiers  :  xal  èv  xo(iapo((7i  xé^^vrat.  La  IX®  (en  Sicile), 
11,  nous  apprend  que  les  vaches  sont  friandes  de  l'arbou- 
sier :  x(${iapov  Tpcayoîdaç.  Virgile  en  fait  la  nourriture  pré- 
férée des  chevreaux  sevrés,  Égl.  IIÏ,  82  :  depulsis  arbutus 
haedis.  Dans  l'Égl.  VII,  46,  il  décrit  le  feuillage  léger  de 
l'arbrisseau  d'une  façon  qui  nous  montre  qu'il  l'avait  vu  : 
Et  quae  nos  rara  uiridis  tegit  arbutus  umbra. 

KuTiffoc,  Medicago  arborea  L.  *.  C'est,  chez  Théocrite,  la 
nourriture  favorite  des  chèvres,  Id.  V  (Italie  du  Sud),  128  : 
Ta\  jJLÈv  è(j.«l  xuTiffdv  te  xal  aîyiXov  aiye;  '^Sovti;  X,  30  :  *A  ai|  ràv 

xuTKTov.  Virgile  est  d'accord  avec  Théocrite  sur  ce  point, 
Égl.  II,  64  :  Florentem  cytisum  sequitur...  capella;  I,  78  : 
Florentem  cytisum...  carpetis.  Il  nous  apprend  en  outre 
que  le  cytise  donne  du  lait  aux  vaches,  IX,  31  :  Sic  cytiso 
pastae  distendant  ubera  uaccae,  et  qu'il  est  aimé  des 
abeilles,  X,  30  :  Nec  cytiso  saturant ur  apes...  Ce  sont  des 
particularités  qu'il  n'emprunte  pas  à  Théocrite,  non  plus 
que  l'épith.  florentem.  Le  fait  qu'il  en  parle  dans  deux 
Églogues  localisées  dans  la  Cisalpine  montre  que  le  cytise 
croissait  aux  environs  de  Mantoue. 

Mupîxat,  Tamarix  Gallica  L.  2.  Id.  V  (Italie  du  Sud),  101  : 
*Û;  xb    xàxavTEÇ   toûto    yewXoçov  ai  xe   (Jiupîxai  (cf.  I,  13,    en 

Sicile,  vers  suspecté  par  Ahrens).  Égl.  VIII,  54  :  Pinguia  corli- 

1.  Edoardo  Zama,  Le  Ecloghe  di  Virgilio  tradotte  in  versi  Italiani^ 
Prato,  1892,  p.  11,  croit  qu'il  s'agit  du  trèfle  :  «  Citiso  è  qui  assai  verisimil- 
mente  il  nostro  trifoglio...  che  vorde  e  sccco  piace  tanto  al  bestiamo  ». 

2.  Servius  Danielin.,  ad  lY,  3  :  «  ...quod  uulgo  tamaricium  dicitur  »; 
adVIII,  54  :  «  genus  arbusculae  humile,  quam  tamaricem  uulgo  dicunt  ». 


472  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

cibus  sudent  electra  myricae;  X,  13  :  illum  fleuere  myricae. 
Virgile  se  sert  du  nom  de  cet  arbuste  pour  désigner  méta- 
phoriquement la  poésie  pastorale,  IV,  2  :  Non  omnis  arbusta 
iuuant  humilesque  myricae;  VI,  10  sq.  :  te  nostrae,  Vare, 
myricae,  Te  nemus  omne  canet. 

Théocrite  emploie,  pour  désigner  les  buissons  épineux, 
un  certain  nombre  de  mots  qu'il  n'est  pas  facile  d'identi- 
fier :  BdiTo;,  Rubus  fruticosus  L.,  la  ronce,  Id.  I,  132  :  NOv 
l'ïa.  {i£v  çoploiTE  pàxoi;  VII,  140  :  ev  icjxivaîai  Pattov...  àxàvOaiç. 
—  KaxToc,  peut-être  Cactus  opuntia  L.  *,  Id.X,4:''Û{jicep  oï;... 
a;  Tov  Ttôôa  xixToç  ïro^t.  —  'ATTcâXaôoc,  plante  très  épineuse  2, 
et  Tdt(ivoc,  peut-être  Lyciuni  Europaeum  L..  ^,  là.  IV 
(Italie  du  Sud), 57  :  pà(xvoi  te  x«i  à(ncaXa6ot  xojiéovTi.  — ^'AxavOa 
parait  être  l'épine  d'une  façon  générale,  Id.  I  (en  Sicile), 
132  :  axaveai;  IV  (Italie  du  Sud),  50  sq.  :  à  yàp  axavea..  [l  wô' 
èirdiTa^';  VI  (en  Sicile),  15sq.  :  ait'  àxiveac  Tal  xaTcupal  iolÏzolii 

VII  (à  Kos),  140.  Virgile  emploie  d'une  façon  générale  les 
mots  :  spineta,  Égl.  II,  9  :  occultant  spineta  lacertos,  et 
sentes,  IV,  29  :  Incultisque  rubens  pendebit  sentibus  uua. 
Il  cite  le  rubus  ♦,  III,  89  :  ferat  et  rubus  asper  amomum,  et 
le  ruscus  '',  fragon  épineux,  VII,  42  :  Horridior  rusco. 

ffer6^•s.  Plantes  grimpantes.  "Axavôo;.  Théocrite  men- 
tionne cette  plante  dans  la  décoration  de  la  coupe  de  l'Id.  I, 
55  :  uYpùç  àxaveo;,  et  Virgile  Ta  copié,  Égl.  III,  43  :  molli 
...acantho.  Mais  il  ajoute,  IV,  20,  une  épithète  qui  lui  est 
propre,  ridenti...  acantho. 

K'.tjdéç.  Théocrite  mentionne  le  lierre  dans  la  décoration 
de  la  coupe  de  l'Id.  I,  29  :  xierad;;  III,  14  ;  rbv  xtffdbv  otaSuç  (à 
propos  du  lierre  qui  tapisse  l'entrée  de  la  grotte  d'Ama- 
ryllis); 22  : x'.dffoîo  (il  s'agit  d'une  guirlande);  XI,  46:"E(tti 

1.  D'après  Thôophrasto  et  Athénée,  cités  par  Fritzsche-Hiller  ",  ad 
Id.  X,  4,  cette  plante  ne  croissait  qu'en  Sicile. 

2.  D'après  Platon,  cité  par  Fritzsche-IIiller  •.  ad  Id.  IV,  57. 

3.  Fritzsche-Hiller  *,  /.  c. 

4.  Lenz,  Op.  laud.,  p.  700  :  «  lu  Griechenland  ist  der  Brombeerstrauch 
hàufig...  In  Italien  wachst  der  Brombeerstrauch...  h&ufig,  heisst  rovo, 
rovo  di  macchia,  bei  den  Veroneson  auch  russa  de  mora,  bei  don  Jnsubren 
more.  » 

5.  Servius  Danielin.,  ad  VII,  42  :  «  rusco  uirgulta  breuia  acutis  folii»  et 
pungentibus,  undo  et  in  agris  scopae  ficri  soient  ».  Schol.  Bern.  ad  h.  1.  : 
«  Ruscus,  gcnus  fruticis  spinosi  amarao  corticis  ». 


LES   RÉALITÉS  RUSTIQUES  473 

{xé)>a;  xtacy<5c.  Dans  Virçile,  il  est  queslioa  d'une  espèce  de 
lierre  pâle  ou  blanc,  Egl.  III,  39  :  hedra...  pallente  (c'est 
une  imitation  de  la  description  de  la  coupe  de  Théocrite)  ; 
VII,  38  :  hedera  formosior  alba  *.  Ces  épithèles  de  couleur 
ne  sont  pas  mises  au  hasard  par  Virgile  ;  évidemment  il 
avait  vu  la  chose;  IV,  19  :  Errantis  hederas...  (épithète 
très  simple,  mais  qu'il  n'a  pas  empruntée  à  Théocrite). 
Dans  l'Égl.  VIII,  13,  il  emploie  «  hederam  »  dans  le  sens 
métaphorique  d'hommage  poétique. 

nota.  C'est  l'herbe  que  mangent  les  animaux,  sur 
laquelle  on  se  couche,...  etc.  Id.  V,  33  sq.  :  w8e  neqpuxet  Iloîa; 

VI,  45  :  'ûp5(eCvT*  6v  {xaXaxa  xai  irdpTiec  olvzUol  itoca;  VIII,  67  sq.: 
Ta\  ô'oïeç  |xr,ô'  uji.ji.ec  ôxveïô'  àTraXôcc  xoplo-aaôai  UoIolç.   Le  mot 

poxavTj  signifie  l'herbe  considérée  comme  nourriture  des 
bêtes,  Id.  XI,  12  sq.  :  Ta\  oieç..  aurai  àii7iv6ov  XXwpôcc  èx 
Poxàvac;  VIII,  37  :  Kpàvai  xai  Poravai;  44  :  x»^  potavai.  Herba 

est  chez  Virgile  l'herbe  que  mangent  les  bêtes  et  sur  laquelle 
les  pâtres  se  reposent,  Égl.  III,  55  :  in  molli  consedimus 
herba  (molli  correspond  à  jjiaXaxâ);  VI,  54  :  pallentis 
ruminât  herbas  (pallentis  paraît  correspondre  à  x^^^paç); 

VII,  45  :  somno  mollior  herba;  57  :  herba...;  VIII,  2  : 
Immemor  herbarum;  15  :  in  tenera...  herba.  Le  mot  sert 
en  outre  à  former  des  périphrases;  V,  26  :  graminis... 
herbam;  IV,  24  :  fallax  herba  ueneni.  Dans  l'Id.  VIII,  95, 
herbas  désigne  des  herbes  magiques.  Gramen,  c'est  le 
gazon,  X,  29  sq.  :  Nec  gramina  riuis...  saturantur. 

SéXtvov,  Apium  graveolens  L.  Théocrite  le  cite  deux  fols 
avec  des  épithètes  pittoresques,  Id.  III,  23  :  xal  eudSjioKxt 
aeXtvoiç;  VII,  68  :  icoXuyvajjLTc-w  xe  (reXt'vo)  ;  Virgile  une  fois  avec 
une  autre  épithète,  Egl.  Vï,  68  :  apio...  amaro. 

S'/oivoc,  Juncus  L.  Il  sert  dans  Théocrite  à  construire 
un  instrument  enfantin  pour  prendre  les  sauterelles,  Id.  I, 
53  :  i^x^^^V  eçapjxiffSwv,  et  à  faire  des  lits  de  repos  pendant 
l'été,  VII,  132  sq.  :  h  xe  paôeîatç  'ASeiac  (r/oîvoio  xaH-^^vtaiv. 
Virgile  l'emploie  également  à  fabriquer  des  objets  rusti- 

1.  Sur  les  différentes  espèces  de  lierre  que  distinguaient  les  anciens, 
V.  Lenz,  Op.  laud.,  p.  576  sq.  Servius  ad  VII,  38  :  nigra  autem  uel 
alba  hedera  non  ex  foliis,  sed  ex  ligne  cognoscitur.  Glaser,  dans  son 
édit.,  p.  31  sq.,  pense  qu'il  s'agit  de  la  infinie  espèce  à  différentes  épo- 
ques du  développement  du  sujet. 


474  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

ques,  ËgL  II,  72  :  mollique  paras  detexere  iunco.  IL  en 
avait  dans  sa  prairie  qui  le  gênaient,  I,  48. 
,  Lea  fleurs,  Id.  VII,  81  :  ji-aXaxoT;  avOE<T<n  ;  IX,  35:  ''Avôea; 
Ëgl.  III,  92  :  Qui  legitis  flores...;  106  sq.  :  inscripti  noiiiina 
regum...  flores;  IV,  23  :  blandos...  flores;  VI,  68  :  Flo- 
ribus...;  IX,  U)  sq.  :  uarios...  flores. 

"AvirjTov,  Anelhum  graveolens  L.  Id.  VII,  63  :  àvrjnvov... 
(rréçavov;  Egl.  II,  48  :  florem...  bene  olentis  anethi  (avec 
une  épithète  qui  n'est  pas  prise  à  Théocrite). 

"lov,  Viola  odorataL.  Id.  I,  132:  NOv  ôTa  jjiev  çopéotTe  paxoi; 
X,  28  :  Kal  tô  tov  (j.£).av  èffxî.  Ce  passage  a  été  imité  par  Vir- 
gile, Egl.  X,  39  :  Et  nigrae  uiolae  sunt...  Dans  TÉgl.  II, 
47,  Palleutis  uiolas  doit  désigner  une  espèce  différente  *  ; 
V,  38  :  Pro  molli  uiola... 

Kpcva.  Lilium  L.  Id.  XI,  56  :  ëçepov  H  rot  ri  xpîva  X£v*x(x; 
Égl.  II,  45  sq.  :  tibi  lilia  plenis  Ecce  l'crunt  nyraphac  calathis 
(Virgile  dans  son  imitation  a  négligé  Tépilhète};  X,  25  : 
grandia  lilia  (avec  une  épithète  originale). 

Màxtov,  Papaver  Rhôas  L.  Id.  VII,  157  :  ApdY{jL«Ta  xa\  jii- 
x(i>vac  èv  à(X90Tépaiaiv  ïxoktol  (en  parlant  de  Déméter);XI,  57  : 
*H  (jiaxuv^  àicaXàv  èpvOpà  TcXaxaywvi*  ëxoiaav  (description  très 
pittoresque.  Virgile  a  employé  Tépithète  mollis  avec  d'au- 
tres noms  de  fleurs);  Égl.  II,  47  :  summa papavera ^  (c'est 
l'extrémité  de  la  tige  qu'on  coupe,  par  opposition  aux 
violettes;  il  y  a  là  une  allusion  pittoresque  au  port  du 
pavot). 

Napxicjffoç,  Narcissus  poelicus  L.  Id.  I,  133  :  'A  8è  %QùJk 
vâpxiffffoç,  passage  imité  par  Virgile,  qui  a  négligé  Tépithète, 
Egl.  VIII,  53  :  narcisso  floreat  alnus;  II,  48  :  Narcissum; 
V,  38  :  px0  purpurea  narcisso...  (épithète  de  couleur  ori- 
ginale). 

PdSov.  La  rose  est  souvent  mentionnée  dans  Théocrite, 
Id.  V,  93  :  Ilpbc  p(J2«;  131  :  w;  po6a;  VII,  03  sq.  :  poSdevxa... 

(TTÉçavov;  X,34:t|  pô5ov;  XI,  10  :  "Hpaxo  ô'oy  (xccXot;  ovôè  pdÔco...; 

Id.  III,  23  :  *A|iT[>i$a;  xaXuxe^xfft  (il  semble  qu'il  s'agisse  des 
fleurs  de  rose).  Virgile  ne  parle  qu'une  fois  des  rosiers, 

1.  E.  Glaser,  p.  31  de  son  édition,  entend  la  giroflée  (cf.  Lenz,  Op.  laud.^ 
p.  C15);  E,  Zama,  p.  17-18  :  «  pallido  primavere  ». 

2.  E.  Glaser,  p.  31  de  son  édition,  pense  qu'il  s'agit  du  pavot  des  jar- 
dins, Papaver  somniferum  L. 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES 


f  •*  s* 


avec  une  épilhète  originale,  Égl.  V,  H  :  Puniceis...  rosetis. 

'Vdtxivôoc,  Hyacinlhus  L.  Id.  X,  28  :  x«\  à  Ypanxà  vaxivôoç 
(cf.  Virg.,  Égl.  III,  106  sq.);Id.  XI,  26:  OaxtvOiva  çyUa;  Égl. 
ni,  63  :  suaue  rubens  hyacinlhus;  VI,  53  :  molli...  hyacinlho 
(dans  les  deux  passages  avec  des  épithètes  non  emprun- 
tées à  Théocrite). 

Fruits,  KipxiOL.  Théocrite  parle  des  noix  dans  une  expres- 
sion proverbiale,  Id.  IX,  21  :  xapOwv;  Virgile  à  propos  d'un 
des  usages  du  mariage  romain,  Égl.  VIII,  30  :  Sparge, 
marite,  nuces...  Il  n'y  a  aucune  influence  de  Théocrite  sur 
Virgile. 

MàXa.  Id.  II,  ^20  :  ixâ).a...  Aiwvjaoïo;  III,  10  :  'HviSe  toi  6éxa 
(jLÔcXa  9Ép(i>;41  '.  MiX'  év  ^(gpalv  IXwv;  V,  88  :  BaXXei  xal  {là/oiai..; 
VI,  6  sq.  :  BiXXei  toi...  to  tcoîjaviov  à  FaXaTeia  MdtXoi<nv;  VII, 
144  sq.  :  jiâXa  A««{/iXéa);  à{iTv  èxvXi'vSexo;  VIII,  79  :  ta  pLaXioi  {lâtXa  ; 
X,  34  :  T)  Tufe  {xâXov;  XI,  10  :  "Hpaxo  l'o\)  {laXoiç.  Dans  plu- 
sieurs de  CCS  passages  la  pomme  a  une  signification  ero- 
tique. De  même,  dans  plusieurs  passages  de  Virgile,  Égl.  II, 

51  :  Cana  legam  tenera  lanugine  mala  (des  coings?)*;  III, 
64  :  Malo  me  Galatea  petit  (imité  de  Tld.  V,  88)  ;  70  sq.  : 
siluestri  ex  arbore  lecla  Aurea  mala*  decem  misi  (imité 
de  rid.  III,  10);  VI,  61  :  Hesperidum...  mala  (cf.  Id.  III, 
41)  ;  VIII,  37  :  roscida  mala  (l'épithète  appartient  à  Virgile); 

52  sq.  :  aurea...  mala. 

"Oxvai.  Id.  I,  134  :  ô'xva;;  VII,  144  :  "O^vai;  Virgile  parle 
des  poiriers,  Égl.  IX,  50  :  Insère,  Daphni,  piros,  et  I,  73. 

SxaçyXi^.  "OjjLçaÇ.  Id.  I,  46  :  oraçuXaio-i  ;  XI,  21  '.ojxçaxoç  w[Ldiç. 
Le  raisin  n'est  pas  un  objet  de  consommation  courante 
pour  les  pâtres  de  Théocrite,  qui  parcourent  la  montagne. 
Virgile  en  parle  un  peu  plus  souvent,  Égl.  V,  32  :  ut  uitibus 
uuae;  IV,  29  :  Incultisque  rubens  pendebit  sentibus  uua; 
ÏX,  49  :  Duceret  apricis  in  collibus  uua  colorem  (Virgile  a 
observé  la  maturation  du  raisin). 

Produits  des  champs.  "EXatov,  l'huile,  Id.  IV,  7  (dans  un 
sens  spécial;  il  s'agit  de  Thuile  des  athlètes);  V,  54  :  <TTa<Tà> 
te  xat  àSéo;  aXXov  âXatio.  Virgile  ne  parle  de  l'huile  que  dans 

1.  Scrvius,  ad  h.  l.  :  «  maladicit  Cydonca,  quao  lanuginis  plena  sunt  ». 

2.  Servius,  ad  III,  71  :  «  aurea  »  autcm  aurei  coloris.  On  ne  sait  pas 
au  juste  ce  que  Virgile  a  voulu  dire  par  là. 


476  ÉTUDE  SUR  LES   BUCOUQUES  DE  VIRGILE 

une  imitation  de  ce  passage  et  il  a  varié  Tépithète,  Egl.  V, 
t)8  :  Craterasque  duo  statuam  tibi  pinguis  oliui. 

Oïvoç.  Id.  V,  124  sq.  :  xal  tu  Bï  Kpâôi  Orvo)  wopçvpoiç;  VII^ 
65  :  TbvIlTeXeaTixbvotvov;  {zt  V.  447).  Égl.  V,  69  :  multo... 
Baccho;  71  :  Vina...  Ariusia;  VI,  15  :  Inflatum  hesterno 
uenas...  laccho.  Virgile  ne  dépend  pas  de  Théocrite. 

Un  nombre  considérable  de  plantes  figurent  en  outre 
chez  Théocrite,  qui  ne  se  retrouvent  pas  chez  Virgile.  Ce 
sont,  indépendamment  de  celles  déjà  citées,  par  ordre 
alphabétique  et  avec  les  identifications  indiquées  par 
Fritzsche-Hiller',  Id.  V,  128  :  aiyiXov,  plante  que  broutent 
les  chèvres,  alyi^w^/  de  Théophraste?  On  Tidentifie  avec 
Taegilops  ovata  et  Taegilops  cylindrica;  IV,  25  :  aiYiVjpoç 
(nourriture  des  vaches),  vraisemblablement  eryngium 
maritimum  L.,  suivant  d'autres,  ononis  antiquorum;  V, 
92  :  àve{itov«,  anémone  coronaria  L.  ou  anémone  hortensis; 
I,  52  :  àveepcxoiffi,  tiges  d'asphodèle;  VII,  68  :  àa^oSéXw,  sans 
doute  asphodelus  ramosus  (sert  à  composer  un  lit  de 
verdure);  IV,  52  :  xàTpaxTuUtSec,  carthamus  lanalus  L.  = 
carduncellus  lanatus;  V,  56  :  yXot^wv'  àveeOaav,  mentha 
pulegium  L.  ;  I,  30  :  IXtxpJdœ;  II,  78  :  Toiç  8*  r^v  çavôoT^pa  jjièv 
éXixpy<xoio  YEveiac,  gnaphalium  stoechas  L.  ;  V,  Oi  :  Tàç  èpecxaç, 
erica  arborea  L.;  V,  131  :  xtaôo;,  cistus  incanus?  villosus? 
creticus?;VlI,  110  :  èv  xvc6a'.cn*;  IV,  25  :  xvv?:«  (nourriture 
des  vaches)  ;  VII,  68  :  xvjÇot  x'  (sert  à  composer  un  lit  de  ver- 
dure), erygeron  viscosum  L.  ;  V,  123  :  xàv  xuxXajxtvov,  plante 
purgative,  à  laquelle  on  attribuait  des  propriétés  magiques, 
appelée  différemment  par  les  botanistes,  cyclamen  graecum 
ou  hederaefolium  ou  latifolium;  V,  92  :  x'jv6<T6aTo«,  rosa 
sempervirens  L.  ;  V,  45  [1, 106]  :  xuuetpoç,  cyperus  rotundus 
L.  ;  VII,  64  :  Xeuxofwv  (xx^çavov,  matthiola;  IV,  25  :  eùwÔYjc  iieXt- 
Tsia,  melissa  altissima  (nourriture  des  vaches};  V,  130  : 
à  iieXtteia  (nourriture  des  moutons);  VIII,  79  :  xà  {laXcSi,  le 
pommier  (Virgile  parle  des  pommes);  III,  14  :  xàvurspiv; 
V,  55  :  àTraXàv  Tixépiv,  aspidium  filix  L.  ;  V,  125  :  xà...  dia, 
sium  latifolium  (cf.  p.  144,  note  3);  V,  121  :  <yxiXXa«  (plante 
médicinale  ayant  des  vertus  magiques);  VII,  107  :  oxtXXaKTiv 
(sert  à  fustiger),  scilla  maritima  L.;  V,  129  :  o^îvov,  pislacia 
lentiscus  L.  ;  X,  37  ;  xpûxvoç,  physalis  somnifera. 

1.  Ortie. 


LES  REALITES  RUSTIQUES  477 

Sur  les  23  plantes  ici  nommées,  10  proviennent  de  la 
V«  Id.;  1  de  la  V®  et  de  la  VII^;  i  de  la  V^  et  de  la  III^; 
1  de  la  V«  et  de  la  IV«;  2  de  la  IV^;  i  de  la  IV^  et  de  la 
VII^;  3  de  la  VII».  Il  reste  peu  de  chose  pour  les  autres. 

Fruits,  Id.  VII,  146  :  ppaêûXoKrt,  prunelles;  V,  94  :  àx^jXoïc, 
glands  comestibles;  VII,  120  :  ànioio,  poire  (Virgile  parle  des 
poiriers);  1,  147  :  aie'  'A'iy'Xw  E(r/à6a,  figue  sèche  particuliè- 
ment  renommée;  V,  94  :  ôpopiaXiôec  *,  pommes  de  monta- 
gnes; V,  415  :  (Tîxa,  figues;  IX,  10  sq.  :  auai  ^ayot,  c'est  le 
fruit  de  la  quercus  aegilops  L. 

Parmi  les  graines  comestibles,  Théocrite  mentionne  la 
lentille,  X,  54  :  xbv  «paxov;  le  cumin,  X,  55  :  rb  xûjiivov;  la 
fève,  VII,  66  :  xuajxov;  comme  provenant  des  céréales,  la 
bouillie,  IX,  21  :à|ijXoio,  et  la  galette,  IV,  34  lixaÇa;.  Enfin 
il  parle  de  la  piquette,  qui  tenait  lieu  de  vin  aux  travail- 
leurs rustiques,  X,  13  :  oÇo;. 

Virgile  a,  de  son  côté,  un  grand  nombre  de  plantes,  qui 
ne  se  trouvent  pas  chez  Théocrite;  Égl.  VII,  42  :  proiecta 
uilior  alga (dans  une  formule;  cf.  Hor.,  Saf.,  11,5,8);  11,11 
Alia  (c'est  l'ail  qui  sert  à  fabriquer  le  moretum)  ;  VI,  63  :  pro- 
ceras.. .  alnos  ;  VIII,  53  :  alnus  ;  X,  74  :  uiridis. ..  alnus  ;  III,  89 
a'momum;  IV,  25  :  Assyriuni.  .  amomum;  V,37  :  stériles., 
auenae,  Avena  fatua  L.  (cf.  E.  Glaser,  p.  28  sq.  de  son  édition); 
IV,  19  :  cum  baccare  ;  VII,  27  :  baccare.  On  n'est  pas  d'accord 
sur  ridentificalion  de  cette  plante.  E.  Glaser,  p.  24  de  son 
édition  :  «  on  y  voyait  autrefois  la  Valeriana  Celtica  L. 
Récemment,  on  a  voulu  y  voir  une  espèce  de  Gnapha- 
lium  2.  »  E.  Zama,  p.  48  :  Asarum  Europaeum  L.,  cf.  Lenz, 
p.  105;  II,  50  rluteola...  callha.  E.  Glaser,  p.  31  de  son 
édition  :  Calendula  arvensis.  E.  Zama,  p.  18;  Caltha palus- 
tris  L.;  III,  20  :  tu  post  carecta  latebas^.  E.  Zama,  p.  23  : 
<«  I  carici  son  dell'  ordine  délie  Ciperacee,  délie  quali  un 
centinaio  di  specie  crescono  spontanée  in  Ilalia...crescono 
a  70  e  80  centimetri  dal  suolo...  »;  V,  39  :  carduos  *; 
E.  Glaser,  p.  34  de  son  édition,  y  voit  le  carduus  L.,  mais 

1.  *0[jLO(i.aXtSEç,  Ahrens  (cf.  schol.  ad  h.  !.)• 

2.  Cf.  p.  32,  où  il  pcnso  au  gnaphalium  sanguincum. 

3.  Servius,  ad  /*.  /.  :  «  Carix  autem  horba  est  acuta  et  durissima,  sparto 
similis;  alibi  et  caricc  pastus  acuta  ». 

4.  Serv.  Danieîin.^  ad  h.  1.  :  «  spinae  gcnus  ». 


478  ÉTUDE   SLR   LES   BUCOUQUES  DE   VIRGILE 

on  ne  peut  déterminer  l'espèce  ;  II,  49  :  casia;  E.  Glaser, 
p.  31  de  son  édition,  Laurus  cassia,  plante  importée  de 
rinde  en  Italie,  d'autres  y  voient  le  cinnamonium  aroma- 
ticum.  E.  Zama,  p.  19,  La  Casia  degli  antichi  e  il  Daphne 
Cneoruni  L.  ovvero  una  timelea  a  cui  meglio  converrebbe 
l'humiles  casias  délia  Georgica  (II,  213);  II,  36  :  cicutis; 
V,  85  :  cicuta;  E.  Glaser,  p.  30  de  son  édition,  Conium 
raaculatum  L.  La  cicuta  virosa  L.  manque,  d'après  Lenz, 
dans  l'Europe]  méridionale;  IV,  20  :  colocasia  *.  E.  Glaser, 
dans  son  cdit.,  p.  33,  Nymphaea  Nelumbo  L.  ;  E.  Zama,  p.  48, 
È  la  Colocasia  anliquorum  Schott.  (Ord.  Aracee)...  Vive 
sulle  sponde  dei  fiumi  e  dei  paludi  nell'  estremo  mezzodi 
délia  penisola,  in  Sicilia  e  in  Sardegna;  V,  3  :  corylis;  21  : 
uos  coryli  lestes;  VII,  63  :  Phyllis  amat  corylos;  64  :  Nec 
myrtus  uincet  corylos;  I,  14  :  Hic  inter  densas  corylos;  X, 
27  :  Sanguineis  ebuli  bacis^;  E.  Glaser,  p.  36  de  son  édit., 
Sambucus  Ebulus  L.;  III,  100  :  pingui...  in  eruo;  II,  3  : 
inter  densas...  fagos;  III,  12  :  hic  ad  ueteres  fagos;  V,  13  : 
in  uiridi...  cortice  fagi;  I,  1  :  palulae...  sub  tcgmine  fagi; 
IX,  9  :  Usque  ad  aquam  et  ueteres  iani  fracta  cacumina 
fagos.  E.  Glaser,  p.  28  de  son  édition,  d'après  Lenz,  fagus 
sylvatica  L.  3;  X.  25:  florentis  ferulas;  E.  Glaser,  dans  son 
édit.,  p.  36,  ferula  communis  L.,  d'après  Lenz,  p.  563; 
VII,  65  et  68  :  fraxinus  in  siluis;  E.  Glaser,  p.  35  de  son 
édit.,  il  y  a  trois  espèces  de  frênes  en  Italie;  on  n'a  pas 
de  raison  pour  se  décider  pour  l'une  plutôt  que  pour 
l'autre;  VII,  12  :  tenera...  harundinc;  VII,  41  :  Sardoniis 
berbis  *...;  E.  Glaser,  p.  34  de  son  édition,  croit  qu'il  s'agit 

1.  Serv.  Danielin.^  ad  h.  L  :  «  hanc  herbam  uideri  uult  in  honorcui 
Aiigusti  crcuissc  :  quac  Romac  post  deuictam  ab  co  Aegyptum  innotuit  ». 
Sc/iol.  Dern.^  ibid.  :  «  herba  aput  Alexandrinos  uastae  radicis,  cibo  digDa, 
et  in  Aegypto  circa  Niluni  nascitur  ». 

2.  Sen\  Danielin.^SLÔ.  h.  1.  :  «  ebulum  genus  cstherbae  sambuco  simile  ». 

3.  M.  lo  comto  de  Jaubert,  Société  botanique  de  France,  XVI'  session 
extraordinaire.  Discours  de  M.  le  c.  deJ.,  Paris,  Martinet,  1870,  14  p.  8*, 
p.  5,  a  essayé  de  démontrer  qu'il  ne  s'agit  pas  duhôtre,  qui,  dans  l'Italie 
du  N.,  ne  croît  que  sur  les  collines  élevées,  tandis  que  les  environs 
de  Mantoue  ne  dépassent  guère  130  mètres  d'altitude.  Il  pense  qu'il 
s'agit  d'une  espèce  de  chône. 

4.  Servius,  ad  h.  l.  :  «  In  Sardinia  enim  nascitur  quaedam  herba,  ut 
Sallustius  dicit,  apiastri  similis...  »  Schol.  Bern.,  ad  h.  1.  :  «  Sardonia 
herba  similis  apis  iuxta  riuos  nascitur  in  Sardinia  inàula,  quam  si  quis 
manducaucrit,  risu  moritur  ». 


LES   RÉALITÉS  RUSTIQUES  479 

d'une  mauvaise  laitue,  comme  on  en  voit  encore  sur  les 
marches  de  Rome;  II,  30  :  uiridi...  hibisco;  E.  Glaser, 
p.  30  de  son  édit.,  Althaea  officinalis  L.;  E.  Zama,  p.  16, 
«  Probabilmente  l'ibisco  Virgiliano  è  la  Lavatera  arborea  L. 
o  FAlthaea  cannabina  L.  o  la  Malva  Alcea  L.  »;  V,  36  : 
grandia...  hordea;  V,  7  :  Siluestris...  labrusca;  E.  Glaser, 
p.  33  de  son  édit.,  vitis  vinifera  L.;  II,  18  :  alba  ligustra*; 
V,  37  :  infelix  lolium  »;  E.  Glaser,  dans  son  édit.,  p.  34  : 
Lolium  temulenlum  L.  ;  IV,  44  :  luto  ;  E.  Glaser,  Reseda 
luteola,  L. ;  VII,  45  :  muscosi  fontes;  II,  54,  myrte;  VII, 
6  :  teneras...  myrtos;  62  :  Formosae  myrtus  Veneri;  64  : 
myrtus;  VI,  71  :  rigidas...  ornos;  V,  39  :  spinis  surgit 
paliurus  acutis^;  E.  Glaser,  dans  son  édit.,  p.  33  :  Rham- 
nus  paliurus  L.  ;  V,  17  :  humilis...  saliunca*;  E.  Glaser, 
dans  son  édit.,  p.  33,  Valeriana  cellica  L.;  E.  Zama,  p.  59, 
<c  La  saliunca  humilis  di  Virgilio  è  la  Valeriana  saliunca 
AU.  0  aitra  Valeriana  o  forse  anche  il  Centranlhus  ruber 
DC  ;  III,  65  :  fugit  ad  salices;  V,  16  :  Lenta  salix;  X,  40  : 
inter  salices;  dans  deux  passages  le  saule  est  considéré 
comme  une  nourriture  agréable  aux  troupeaux,  III,  83  : 
Lenta  salix  feto  pecori;  I,  78  :  Salices  carpetis  amaras, 
dans  un  autre  aux  abeilles,  I,  54  :  apibus  florem  depasta 
salicti;  II,  H  :  serpullumque.  Thymus  serpyllum  L.  ;  V,  77  : 
Dumque  thymo  pascentur  apes;  VII,  37  :  thymo  mihi 
dulcior  Hyblae,  Thymus  vulgaris  L.  ;  IX,  30  :  Cyrneas... 
taxos;  E.  Glaser,  p.  36  de  son  édit.,  :  Taxus  baccata  L.  ;  VIII, 
65  :  mascula  tura;  VIII,  87  :  uiridi...  in  ulua;  II,  18  et  X,  39  : 
uaccinia  nigra;  11,  50  :  mollia...  uaccinia,  Lenz,  p.  554  sq., 
vaccinium  myrtillus  L.  E.  Zama,  p.  15,  croit  qu'il  s'agit  plu- 
tôt du  Muscari  comosum;  I,  25  :  lenta...  inter  uiburna; 
£.  Glaser,  p.  29  de  son  édit.  :  viburnum  Lantana;  E.  Zama, 

1.  Eug.  Fournicr,  Société  botanique  de  France,  Séance  du  Skfévr.  1865, 
p.  H 6-118,  Sur  le  ligustrum  des  anciens,  p.  117,  so  refuse  à  voir  là,  sui- 
vant l'opinion  commune,  le  troène,  mais  un  arbre  d'Égypto,  le  Cypros, 
•qui  est  bien  connu  aujourd'hui  ;  c'est  le  Henné  des  Arabes,  plante  à 
fleurs  blanclies,  qui  ressemble  au  troène. 

2.  Scïiol.  Bern.,  ad  h.  1.  :  «  Lolium,  zyzaniam  ». 

3.  Servius  et  Serv.  Danielin.^  ad  h.  1.  :  «  l*aliurus  herba  asperrima  et 
-spinosa,  ucl,  ut  quidam  volnnt,  spina  alba  ». 

•1.  Servius,  ad  h.l.  :  «  saliunca  herbae  genus,  quam  Orcitunicam  uulgo 
uocant  ». 


480  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

p.  8  :  «  Il  viburnum  di  V.  puô  essere  il  Viburnum  Lantaoa 
L.  arbusto  sempreverde  da  siepi  di  giardino,  ma  piCi 
probabil  mente  è  la  Glematis  Vitalba,  arbusto  che  ha  pure 
presso  di  noi  il  nome  volgare  di  Viorna  ». 

Fruits.  II,  53  :  huic...  pomo  (en  parlant  de  prunes);  VII^ 
54  :  sua  quaeque  sub  arbore  poma;  I,  37  :  poma;  80  :  sunt 
nobis  mitia  poma;  IX,  50  :  carpent  tua  poma  nepotes  (en 
parlant  de  poires)  ;  II,  52  :  Castaneasque  nuces  ;  VII,  53  : 
castaneae  hirsutae;  I,  81  :  Gastaneae  molles;  III,  92  : 
humi  nascentia  fraga;  VI,  22  :  sanguineis...  moris;  II,  53  : 
cerea  pruna. 

Ainsi  Virgile  a  laissé  à  Théocrile  un  grand  nombre  de 
plantes;  il  en  a  introduit  un  grand  nombre  d^autres  dans 
ses  Églogues,  qui  ne  figurent  point  dans  son  modèle.  Pour 
celles  qui  leur  sont  communes,  il  affirme  généralement 
son  originalité  en  montrant  qu'il  connaît  la  plante.  C'est 
sur  ce  terrain  qu'il  est  le  plus  indépendant  de  Théocrite. 

§  XII.  Musique  et  poésie.  C'est  au  contraire  en  ce  qui 
concerne  la  musique  et  laj^oésie  que  Virgile  dépend  le  plus 
étroitement  de  Théocrite/Xes  pâtres  cisalpins  jouaient  sans 
doute,  comme  les  bergers  de  tous  les  pays,  d'une  espèce  de 
flageolet  rustique  :  Virgile  ne  paraît  leur  avoir  rien  em- 
prunté. S'il  a  fait  de  ses  pâtres  des  chanteurs  et  des  musi- 
ciens, c'était  pour  se  conformer  à  ce  qu'il  trouvait  chez 
Théocrite  ;( les  quelques  changements  qu*il  a  introduits  ne 
proviennent  point  du  désir  de  se  conformer  à  d^autres  réa- 
lités rustiques;  s'il  a  subi  une  influence,  c'est  celle  de  la 
poésie  écrite  qu'il  pratiquait,  très  différente  delà  poésie 
chantée  des  pâtres  de  Sicile. 

Théocrite  distingue  nettement  la  musique  et  la  poésie 
chantée.  L'instrument  de  musique  par  excellence  est  chez 
lui  la  syrinx.  Elle  se  compose  de  tuyaux  de  roseaux  iné- 
gaux réunis  avec  de  la  cire;  les  pâtres  la  fabriquent  eux- 
mêmes,  Id.  Vïll,  18  :  (TupiYY*  â^  èiidrjffa;  IV,  28  :  Xà  (TupirÇ— 
dcv  TTox'  ÈTcàÇa.  Dans  l'id.  VIII,  21,  Daphnis  s'est  fabriqué  une 
syrinx  à  neuf  tuyaux,  (TuptYY*  èweàçwvov  :  c'est  un  instrument 
de  luxe,  puisque  le  nombre  ordinaire  était  à  ce  qu'il  sem- 
ble de  sept.  Un  roseau  en  se  fendant  lui  a  coupé  le  doigt. 
A  la  partie  supérieure  l'embouchure  des  tuyaux  était 
sur  une  ligne  horizontale.  Dans  l'Id.  I,   128  sq.,  TcaxToîa 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  484 

|ieXiitvo\iv  *Ex   )ty)p(3  (ruptyya  xaXàv  Tcepi  x^î^os   D.txxav    signifie 

qu'en  en  jouant  on  suivait  la  courbure  àe  la  bouche.  V,  5  sq.  : 

Tav  Tcotav  auptyya;  tu  yàp  Tcoxa,  SwÀs  Stêupta,  'Extao-a  o-upiyya; 
49  :  0{>  xeu  xàv  (T'jptYya  X(xOà)v 'éxXs^j/e  Kop.àTaç  ;  134  :  ox*  aûxô 
tàv  (TuptfY'  (opeÇa;  VI,  43  :  Xu>  (j.lv  tw  djpiYT'--- j  VIII,84  :  AàÇeo 
Tac  «Tupi^ya;..;  IX,  8  :  *Aôù  ôè  x^  ffOpiYÇ. 

Théocrite  a  un  mot  particulier  pour*  signifier  jouer  de  la 
syrinx,  c'est  (TuptaSev.  Id.  I,  2  sq.  :  à6ù  8è  xal  tu  SuptaSeç; 
12  sq.  :  A^c...  (rupiaSev;  15  sq.  :  ou  H[nz  Sjjljjliv  Supto-Sev;  VI, 
8  sq.  :  àXkoL  xiôr)(iat  *Aôêa  o-upfafiwv;  44  :  <Tupi<rôe  8è  Aaçvcç  6 
Pouxaç;  VIII,  4  :  "Aixçb)  crupco-oev  6eSaY](jLlvb>,  aii^o)  àetSev;  XI, 
38  :  Sup(<T$ev  S'fa>c  o{^Tic  èiccaTapioec  (o5e  KuxXcotccov. 

Le  joueur  de  syrinx  s'appelle  erupiYXTaç;  VII,  28  :  EÏjjlev 
(Tupty^xàv  [LiY  ^icespo^ov;  VIII,  9  :  (Tupi^xTà  MevaXxa  ;  33  sq.  : 
MevaXxaç..  o  crupi^xTaç...  Une  fois,  VIII,  30,  Théocrite  emploie 

le  mot  :  îuxTà  MevàXxaç. 

Un  autre  instrument,  dont  il  est  moins  souvent  question, 
c'est  la  flûte  :  aùXoc,  simple  chalumeau  beaucoup  moins 
compliqué  que  la  syrinx.  Dans  l'Id.  V,  v.  5  sq.,  Komatas  ne 
veut  pas  croire  que  Lakon  soit  d'une  condition  assez  re- 
levée pour  posséder  une  syrinx  :  il  prétend  qu'il  se  conten- 
tait de  souffler  tant  bien  que  mal  dans  un  chalumeau, 
V.  6  sq.  :  ti  ô'oùx^Tt  <tÙv  KopuSwvt  *Apxeî  toi  xaXa[jiac  aùXbv 
woiiTru^TÔev  ^xo^Tt  ;  mais,  dans  l'Id.  VI,  43,  après  une  lutte 
courtoise  dans  le  chant  amébée,  Damœtas  donne  à 
Daphnis  une  syrinx,  Daphnis  à  Damœtas  une  flûte  :  les 
deux  cadeaux  doivent  être  considérés  comme  à  peu  près 
équivalenls  :  une  belle  flûte  pouvait  valoir  une  syrinx 
ordinaire.  Dans  l'Id.  X,  34,  où  il  est  question  d'une  Joueuse 
de  flûte  de  profession  :  Twç  «ôXwc  [làv  ïioiaoL,  le  pluriel 
semble  indiquer  qu'elle  jouait  de  la  double  flûte. 

Jouer  de  la  llûte,  c'est  aùXeîv;  Id.  VI,  44  :  AiîXei  AajioiTac; 
VII,  71  :  AùXirjo'sOvTi  hi  \LQ\  Sûo  ;coi(i.6veç;  X,  16  (en  parlant  de 
la  joueuse  de  flûte):  iioTauXsi. 

Le  passage  de  l'Id.  VI,  44,  montre  que,  lorsqu'on  était 
un  bon  joueur  de  syrinx,  on  savait  jouer  de  la  flûte,  bien 
que  ce  fat  un  art  différent.  Au  contraire,  d'après  lld.  V, 
5  sq.,  lorsqu'on  n'était  qu'un  joueur  de  flûte  surtout  mé- 
diocre, on  ne  pouvait  se  permettre  d'aborder  la  syrinx. 

L'art  du  chant  et  celui  de  la  syrinx  sont  deux  arts  dis- 


I 


482  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

tincts,  qui  peuvent  être  exercés  soit  par  la  même  personne, 
soit  par  des  personnes  différentes.  Dans  Fld.  I,  Thyrsis  est 
un  chanteur,  le  chevrier  un  joueur  de  syrinx;  il  semble 
que  ce  soient  des  spécialistes.  Le  chevrier  de  la  III®  Id.  est 
simplement  un  chanteur.  Le  bouvier  Korydon  de  la  IV°  Id. 
est  un  joueur  de  syrinx  et  de  flAte,  v.  28  sq.  Dans  Tld.  V,  4, 
le  berger  Lakon  prétend  que  Komataslui  a  volé  une  syriax; 
il  sait  donc  en  jouer  ;  le  chevrier  Komatas  paraît  être  un 
chanteur  ;  tous  deux  du  reste  exécutent  un  chant  amébée. 
Dans  rid.  VI  Daphnis  et  Damœtas  chantent  un  chant  amé- 
bce;  ensuite  ils  jouent,  Tun  de  la  syrinx,  Taulrede  la  flûte. 
Dans  rid.  VII  le  chevrier  Lykidas  est  un  joueur  de  syrinx 
très  distingué,  v.  27  sq.  Le  bouvier  Simichidas  déclare, 
V.  30  sq.,  qu'il  pense  ne  pas  lui  être  inférieur;  mais  il  se 
caractérise  comme  un  chanteur,  v.  37  sq.  Tous  deux  exécu- 
tent du  reste  un  chant  bucolique.  Dans  Fld.  VIII,  4,  Daplmis 
le  bouvier  et  Menalkas  le  berger  savent  tous  deux  jouer 
de  la  syrinx  et  chanter;  cependant  Menalkas  est  parlicu- 
fièrement  caractérisé  comme  joueur  de  syrinx,  v.  9.  Il 
semble  que  ce  soient  des  leçons  de  chant  que  le  chevrier 
qui  a  jugé  le  concours  demande  à  Daphnis,  v.  85.  Daphnis 
et  Menalkas  sont,  dans  la  IX«  Id.,  des  chantres  bucoliques; 
de  même  Boukaios  et  Milon,  Id.  X.  Polyphème,  Id.  VI, 
8  sq.  et  XI,  38,  est  caractérisé  comme  un  joueur  de  syrinx; 
mais  c'est  un  chant  qu'il  adresse  à  Galatée,  XI,  18. 

La  syrinx  étant  un  instrument  à  vent,  on  ne  peut  à  la 
fois  en  jouer  et  chanter.  Polyphème  dit  pourtant  dans  la 

XI^  Id.,  38  sq.  :  S'JptaSsv  S^coc  o{;tic  £icéaTa{iat  coSs  Rux^coiccov, 
Tiv  xb  ©Oûv  YXuxTjpiaÀov  àjia  XTjiiauxbv  àeîôwv...  On  peut  jOuer 
un  prélude  et  des  ritournelles  sur  la  syrinx  et,  dans  Tinter- 
valle,  chanter  des  vers.  C'est  sans  doute  ce  que  veut  dire 
ici  le  Cyclope;  bien  qu'il  soit  chez  Théocrite  un  person- 
nage ridicule,  il  est  dilïicile  d'admettre  que  celui-ci  lui 
fasse  confondre  deux  choses  distinctes. 

Un  des  principaux  agréments  du  chant,  c'est  la  qualité 
de  la  voix;  aussi  Théocrite  parle-l-il  souvent  de  la  voix  de 
ses  pâtres,  Id.  1,  65  :  xal  0up<jiooc  àôéa  «fwvi.  Les  auditeurs 
font  aux  artistes  des  compliments  sur  leur  voix,  Id.  VII, 
88  :  çwvâ;  eWata»  ;  VII,  82  :  *Aôu  ti  to  (TTOfia  xeu  xal  è(pt|jispoç, 
<o  Acïçvi,  çeovà.  Boukaios,  dans  l'id.  X,  37,  parle  de  la  dou- 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  483 

ceur  de  la  voix  de  celle  qu'il  aime;  mais  il  ne  semble  pas 
que  ce  soit  une  chanteuse. 

Le  mot  le  plus  fréquent  pour  signifier  chanter,  c'est  àeîoetv. 
11  est  employé  seul,  Id.  I,  23  :  al  Si  x'àeiariç;  H5  :  iyùi 
6'u|jL{iiv...a5iov  i<Tâ);  148  :  Tcttiyoç...  xvya  çéptEpov  aôeic;  III,  52  : 
oÙKîV  àeiSto;  VII,  41  :  àeîSwv;  100  sq.  :  àetSeiv...  <tùv  çdpiiiYTi 
(il  s'agit  ici  d'un  chant  particulier,  qui  n'a  rien  à  voir  avec 
le  chant  pastoral   et  qui  se    rattache   à  la  kitharodie); 

VIII,  4  :  apLçti)  dtetoev;  6  :  X^c  H-oi  «eiffai;  7  :  aO-rbc  àeîSwv;  10  : 
deîSwv;  29  :  Xol  ji.gv  7c«i6ec  àetfiov;  30  :  TtpôcTOç  8'wv  aeiôe;  71  : 
àvE6â).XeT*  àei'ôsv;  81  :  "Qç  ol  iiaîSfi;  aeidav;  84  :  èvtxàaac  T^p 
àecScDv.  En  parlant  des  oiseaux,  VII,  141  :  "AsiSov  xop^jôoi.  Au 
moyen  (toujours  au  futur),  III,  38  :  àaeCtiac;  V,  22  :  àUà  -(£ 
TOI  eiasiffojxai;  31  :  àoiov  krrr^;  VIII,  55  :  acjoiiai.  Avec  un  com- 
plément signifiant  un  chant,  I,  61  :  atxa...  tov  6?t|xepov  u(j.vov 

âeiffyjç;    VIII,   33   sq.   :    aï  x».  MsvâXxac.-.  irpoo-çtXè;  ao-E  {liXo;  ; 

IX,  28  sq.  :  o)Saç,  rac  Ttox'  ètw-.  asiaa.  Avec  un  complément 
indiquant  le  sujet  du  chant,  I,  19  :  toc  Aàçviôoc  «Xys'  oceîôcc; 
XI,   13  :  6  6à  Tav  FaXaTEiav  aEiôtov;    39   :    Ttv...   àjxa  XTjjxayTOv 

àEtfiwv.  Avec  un  pronom  neutre,  VI,  4  :  ToiàS'  àstgov;  20  : 
xa\  xaô'  àEt6Ev;  VIII,  61  :  Tayxa...  ol  TraîSs;  àsidav;  X,  56  : 
xa'jTa  ^pV"  av6pac  aEiôEiv;  XI,  18  :  ôtEiôE  ToiaOTa.  Avec  une 
proposition  indirecte,  VII,   72  sq.   :  k<jeX  "û;  itoxa...;  78  : 

*A(IÊt  Ô'ù);  TTOX'  e5êxto... 

Le  chant  s'appelle  àoiôa,  cLSà;  Id.  I,  62  :  xàv...  àotôdtv; 
VIII,  62  :  Tàv  TtupiaTav  ô'wôàv.!.  èÇàp^E;  IX,  1  sq.  :  tù  o'wôàç 
apjrso  Tcpàtoç,  'Ûôâtc  ap^eo...;  28  :  çaîvETE  ô'  wôaç;  32  :  £ji,lv  S' 
à  Moïo-a  xa'i  wSa;  X,  38  :  ~H  xaXàc  a{X|JLt  Ttocôv  èXsXYi^Ei  BoOxo; 
àoiôaç.    'ûç  EU  xàv  îôsav  xàc  àp|jLovta;  Êpie'xpr.o-E.  L'éloge  parait 

s'adresser  non  pas  à  la  valeur  de  la  poésie,  mais  à  la 
perfection  de  la  forme  rythmique. 

Le  chanteur  s'appelle  àoiSôç,  mais  le  mot  n'est  que  rare- 
ment employé,  V,  80  sq.  :  xbv  àoiSov  Adtçviv;  VII,  37  sq.  ; 
XTijXE  Xêyovxi  riàvxEÇ  ào:8bv  api<Txov  (cf.  47  *.  uoxl  Xïov  àoiodv). 

Un  autre  mot,  qui  désigne  également  le  chant,  c'est  [lÙ.oi;. 
Id.  I,  7  :  xb  xEbv  (Asloç;  VII,  51  :  xb  jxEXu6piov  (avec  une  inten- 
tion de  modestie);  VIII,  34  :  TtpoaçiXEÇ  a<jÊ  ji^Xoc;  X,  22  :  Kat 

XI  xdpaç  ç'.X;xbv  (j.£ko;  à|jL6âXE'j. 

Le  verhe  correspondant  n'est  employé  qu'une  fois,  VII, 
^9  :  *Afiù  jxeXktôo'iievoç,  ainsi  que  le  substantif  jxsXixxaç,  IV, 


484  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

30  :  èyà)  8s  Tiç  el\iX  iLtlix-ciç  (avec   une  emphase  comique). 

TjjLvoç  ne  figure  qu'une  fois,  avec  un  sens  spécial,  lechaat 
sur  les  douleurs  de  Daphnis,  Id.  I,  61. 

MikTzo\L(x\  paraît  faire  ressortir  surtout  le  côté  musical  da 
chant,  Id.  VIII,  83  :  Kpiff^ov  iieXTCoii^vw  teu  àxou^{JLev  yj  jjl^Xi 
Xer/eiv.  Mo^JdiffSo)  est  un  mot  élégant,  VIII,  37  sq.  :  ôjjloTov 
Mou<Tt<r6ei  Aàçviç  -raïaiv  àr,5ovi(7iv;  XI,  81  :  {touo-io-otov  (cF.  X,  23  : 
TcpdTEpov  Tcoxa  [xovorixbç  T)(j-6a). 

Le  chant  pastoral  est  caractérisé  chez  Théocrite  par 
répithète  povxoXixdç;  Id.  I,  20  :  BoyxoXtxàç...  Moîaaç;  64  et 
passim;  VII,  49  :  po'JxoX'.xà;...  àoiSôcç;  IX,  28  :  BouxoXtxal 
Moiffat.  Chanter  le  chant  pastoral,  c'est  :  pouxoXtiJisffOai  ;  Id.  V, 
44  :  xa\  uffiara  pooxoXia^ri;  60  :  a-jTdet  pouxoXtàdSeu  ;  VII,  36  : 
pouxoXta<j6(o(ieffea;  IX,  I  :  BouxoXiàCeo  Aâçvi;  5  :  èiiiv  hï  tù 
pouxoXiaCey.  Le  substantif  correspondant  n'est  employé 
qu'une  fois,  V,  67  sq.  :  èp:(78o|i.e;,  odttç  àpeiwv  BouxoXtaoriç 
èffTi. 

Ce  sont  Jes  mêmes  réalités  poétiques  et  musicales  que 
nous  retrouvons  chez  Virgile,  mais  avec  un  vocabulaire 
moins  riche  et  moins  précis.  Théocrite  donne  une  imitation 
littéraire  du  chant  bucolique  qu'il  connaît;  Virgile  imite 
une  imitation  :  le  chant  bucolique  perd  chez  lui  de  sa 
saveur  primitive  pour  se  rapprocher  d'une  poésie  quel- 
conque. 

Le  mot  crOptyÇ  est  représenté  chez  lui  par  le  mot  fistula; 
quelques  détails  prouvent  que  celui-ci  en  est  l'équivaleat 
exact  :  Égl.  II,  36  sq.  :  Est  mihi  disparibus  septem  compacta 
ciculis  Fistula;  III,  25  sq.  :  Aut  umquam  tibi  fistula  cera 
luncta  fuit?  Les  autres  passages  sont  de  simples  mentions 
de  l'instrument,  III,  22,  et  VIII,  33  :  mea  fistula  (chaque 
pâtre  a  sa  syrinx,  qui  lui  appartient  en  propre);  VII,  24  : 
arguta...  fistula;  X,  34  :  uestra...  fistula.  Mais  fistula  ne 
peut  figurer  aux  cas  obliques  dans  un  hexamètre  dac- 
tylique;  il  a  pour  synonyme  exact  calami;  II,  32  :  calamos 
cera  coniungere  pluris  ;  V,  2  :  Tu  calamos  inflare  leuis;  48  : 
calamis;  VI,  69  :  hos...  calamos;  VIII,  24  :  Panaque  qui 
primus  calamos  non  passus  inerlis.  Dans  l'Égl.  II,  SA  :  Nea 
te  paeniteat  calamo  triuisse  labellum,  «  calamo  »  est  un 
singulier  collectif. 

A  côté  de  la  syrinx  composée  de  sept  calami,   Virgile 


LES   RÉALITÉS  RUSTIQUES  485 

connaît  également  le  simple  chalumeau,  dont  il  parle  assez 
fréquemment,  Égl.  I,  10  :  Ludere  quae  uellem  calamo... 
agresti  (il  s'agit  de  Tityre,  un  ancien  esclave,  auquel  con- 
vient une  certaine  modestie;  cf.  I,  2  :  tenui...  auena).  C'est 
pour  indiquer  rinfériorilé  du  genre  pastoral  que  Gallus 
dit,  X,  51,  :  Garmina  pastoris  Siculi  modulabor  auena.  Dans 
l'Égl.  VI,  8,  Virgile,  qui  se  représente  sous  la  figure  de 
Tityre  averti  par  Apollon  d'éviter  la  haute  poésie,  dit  de 
même  :  Agrestem  tenui  meditabor  harundine  musam. 
C'est  dans  une  intention  modeste  que  Menalcas-Virgile 
parle,  Égl.  V,  85,  de  sa  «  fragili...  cicula  ».  Dans  l'Égl.  Illy 
27  (passage  imité  de  Théocrite,  Id.  V,  7  :  xaXàjiaç  aùXdv), 
stipula  a  un  sens  tout  à  fait  méprisant  :  Slridenti  miserum 
stipula  disperdere  carmen.  Dans  une  seule  Égl.,  VIII,  21 
et  passim,  il  fait  figurer  la  flûte  proprement  dite,  celle 
dont  jouaient  les  instrumentistes  dans  bien  des  occasions 
de  la  vie  romaine,  la  «  tibia  »;  sa  mention  à  cette  place 
est  assez  singulière,  puisque  le  chevrier  parle  en  même 
temps  de  sa  «  fîstula  »,  v.  33.  Comme  Damon  ne  fait  que 
répéter  le  chant  supposé  du  chevrier  anonyme,  on  ne 
saurait  admettre  que  la  tibia  appartienne  à  Damon  et  la 
fîstula  au  chevrier;  ici  Virgile  ne  paraît  pas  distinguer 
avec  assez  de  soin  les  deux  instruments. 

Il  n'a  pas  de  mot  spécial  pour  dire  jouer  de  la  fistula;  il 
est  donc  obligé  de  recourir  à  une  périphrase,  qu'il  n'em- 
ploie du  reste  qu'une  fois,  Égl.  V,  2  :  calamos  inflare. 

Une  seule  fois  il  oppose  les  deux  talents  si  nettement 
distingués  par  Théocrite,  le  jeu  de  la  syrinx  et  le  chant, 
Égl.  V,  2  :  Tu  calamos  infiare  leuis,  ego  dicere  uersus,  mais 
cette  distinction  n'aboutit  à  rien,  puisque  Mopsus  chante  et 
que  Menalcas,  donné  comme  un  chanteur,  possède  une 
syrinx.  Dans  l'Égl.  II  Corydon  est  un  chanteur;  il  se  pro- 
pose cependant  d'apprendre  à  Alexis  à  jouer  de  la  fistula, 
V.  31  sq.  Dans  l'Égl.  III,  22  Damœtas  est  un  joueur  de 
fîstula;  il  prend  pourtant  part  au  concours  de  chant 
amébée;  il  n'est  pas  dit  que  Menalcas  soit  autre  chose 
qu'un  chanteur.  Dans  l'Égl.  VII  Corydon  et  Thyrsis  sont 
donnés  comme  de  simples  chanteurs,  y.  5;  Corydon  parle 
pourtant  de  sa  fistula,  v.  24.  Dans  l'Égl.  VIII  Damon  et 
Alphésibée  paraissent  être  des  chanteurs;  le  chevrier  ano- 


486  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

nynie  est  un  chanteur,  mais  il  mentionne  sa  fîstula,  v.  33; 
Tityre,  dans  l'Égl.  I,  2,  est  un  joueur  de  fîstula  et  un  chan- 
teur. Lycidas  et  Mœris,  de  l'Egl.  IX,  sont  de  simples  chan- 
teurs. Gallus,  dans  TÉgl.  X,  se  propose  de  chanter  ses 
amours  sur  la  (lûte  du  berger  de  Sicile,  v.  5i. 

Virgile  ne  distingue  pas  aussi  nettement  queThéocrile  le 
jeu  de  la  syrinx  et  le  chant.  Si  parfois  il  mentionne  le  jeu 
de  la  syrinx  comme  une  chose  qui  se  suffit  à  elle-même, 
Égl.  11,  31  sq.  et  Y,  2,  ou  le  chant  tout  seul,  comme  le  chant 
de  Corydon,  Égl.  Il,  les  chants  amébées  de  la  Ill«,  de  la  V®, 
de  la  vue,  de  la  VIII^  Égl.,  les  chants  de  Mœris  et  de 
Lycidas  dans  la  IX",  assez  souvent  il  cite  la  syrinx  ou  la 
flûte  comme  servant  d'accompagnement  intermittent  au 
chant  proprement  dit.  Dans  la  K®  Égl.,  v.  2  sq.,  on  se 
demande  comment  Tityre  peut  jouer  de  la  flûte  et  faire 
retenlir  les  forêts  du  nom  d'Amaryllis;  le  chalumeau  ne 
sert  évidemment  qu'à  introduire  le  chant.  Dans  la  IIP,  on 
ne  sait  si,  au  v.  22  :  Quem  mea  carminibus  meruisset 
fîstula  caprum,  il  s*agit  d'un  concours  musical,  d'airs  de 
fîstula  (carminibus,  cf.  II,  31,  canendo),  exercice  qui  n'est 
pas  mentionné  dans  Théocrite,  ou  d'un  chant  bucolique 
accompagné  de  syrinx.  Dans  TÉgl.  V,  v.  14,  Mopsus  a 
cherché  sur  sa  fîstula  l'air  de  son  poème,  et  l'a  noté  avec 
les  paroles.  C'est  sans  doute  cette  opération  qui  est  rap- 
pelée, Egl.  V,  87  :  Haec  eadem  docuit,  etc.  De  même  au 
V.  8  de  l'Égl.  VI,  où  il  s'agit  d'un  chant.  C'est  sans  doute 
pour  cela  que,  dans  le  chant  amébée  de  la  VII^  Égl., 
Corydon  déclare  que,  si  ses  vers  ne  sont  pas  excellents,  il 
renoncera  à  jouer  de  la  fîstula,  v.  24.  Dans  l'Égl.  VIII,  le 
refrain  :  Incipe  Maenahos...,  ne  peut  avoir  d'autre  sens 
que  d'indiquer  une  ritournelle  de  flûte,  et  c'est  ce  qui 
explique  que  Gallus,  X,  34,  puisse  espérer  que  les  Arca- 
diens  chanteront  ses  amours  sur  la  syrinx  :  Vestra  meos 
olim  si  fîstula  dicat  amores.  Virgile  met  donc  le  jeu  de  la 
syrinx  en  rapport  direct  et  perpétuel  avec  le  chant  pro- 
prement dit;  en  cela  il  s'inspire  d'un  passage  unique  de 
îrhéocrite,  Id.  XI,  38  sq.,  et  l'on  se  demande  s'il  n'a  pas 
été  influencé  par  un  usage  tout  différent,  mais  qui  lui  était 
évidemment  familier,  l'accompagnement  surlaflûtepardes 
instrumentistes  d'un  morceau  exéculé  par  un  chanteur. 


LES  RÉAUTÉS   RUSTIQUES  487 

A  Texemple  de  Théocrile  il  parle  de  la  voix  du  chanteur 
comme  d'une  chose  importante,  Égl.  III,  51  :  Efficiam 
poslhac  ne  quemquam  uoce  lacessas;  V,  48  :  Nec  calamis 
solum  aequiperas,  sed  uoce  magistrum;  IX,  53  sq.  :  uox 
quoque  Moerim  lam  fugit  ipsa. 

Pour  désigner  le  chant,  il  n'a  pas  de  mot  aussi  précis 
que  son  modèle.  Il  se  sert  du  mot  carmen,  qui  figure  chez 
lui  dans  des  acceptions  assez  difTérentes.  Il  désigne  des 
vers  qui  n'ont  rien  de  bucolique,  Egl.  III,  86  :  Polio  et 
ipse  facit  noua  carmina;  90  :  amet  tua  carmina,  Maeui;X, 
51,  il  désigne  les  élégies  de  Gallus;  62.  il  est  pris  dans  un 
sens  très  général.  De  même  IV,  55  :  Non  me  carminibus 
uincet  nec  Thracius  Orpheus...  Dans  TEgl.  IV,  4  :  Cumaei 
carminis  signifie  une  prédiction  en  vers;  dans  la  V%  42, 
une  épitaphe  :  lumulo  super  addite  carmen  *  et,  63  sq.,  une 
formule  de  quelques  mois  :  ipsae  iam  carmina  iiipcs,  Ipsa 
sonant  arbusta  :  deus,  deus  ille,  Menalca;  dans  TÉgl.  VIII, 
07,  une  incantation  magique  :  nihil  hic  nisi  carmina  desuut 
(cf.  68  etpassim,  69  sq.,  103).  C'est  de  ce  mot  si  général  que 
Virgile  s'est  servi  pour  désigner  les  chants  bucoliques, 
Égl.  II,  6  :  nihil  mea  carmina  curas  (sur  III,  22,  v.  p.  486); 
111,61  :  ilii  mea  carmina  curae;  V,  13  sq.,  haec...  carmina 
désigne  le  chant  en  l'honneur  de  Daphnis  appelé,  v.  45, 
tuum  carmen;  de  même,  54  sq.  :  ista...  carmina,  et,  81  : 
tali  carminé;  VI,  5  :  deductum...  carmen  (singulier  col- 
lectif), avec  une  épilhète  indiquant  le  caractère  humble  de 
la  poésie  pastorale;  18  sq.,  carminis  désigne  le  chant  de 
Silène  appelé,  v.  25,  carmina;  VIII,  3,  carminé  (singulier 
collectif);  M  sq.  :  accipe  iussis  Carmina  coepta  tuis,  Vir- 
gile se  donne  comme  l'auteur  des  poèmes  de  Damon  et 
d' Alphésibée ;  il  ne  craint  pas  de  détruire  l'illusion;  I,  77  : 
Carmina  nuUa  canam;  IX,  10  :  carminibus  désigne  les 
Églogues;  11  sq.  :  carmib^i...  nostra;  21  :  carmina  (quoi- 
qu'il s'agisse  d'un  seul  morceau);  33  :  sunt  et  mihi  car- 
mina; 38  :  neque  est  ignobile  carmen;  53,  67  :  carmina; 
X,  2  sq.  :  Pauca  meo  Gallo...  Carmina  sunt  dicenda  :  negct 
quis  carmina  Gallo  (c'est  la  X^Égl.  qui  est  désignée  ici). 

1.  Sorvius  ad  h.  l.  :  n  duos  ucrsus  carmen  uocauit  ;  nec  niirum  cum 
ctiam  do  uno  carmen  dixerit,  ut  et  rem  camiir.e  signo  :  Acncas  liacc  do 
Danais  uictoribus  arma  ». 


488  ÉTUDE  SUR  LES  BUCOLIQUES  DE  VIRGILE 

Virgile  emploie  également  le  mot  uersus,  Égl.  V,  2  :  ego 
dicere  uersus;  VI,  1  :  Syracosio...  uersu;  VII,  22  sq.  : 
proxima  Phoebi  Versibus  ille  facit.  Il  se  sert  aussi  de  la 
métonymie  musa,  Égl.  VIII,  1  :  Pastorum  musam;  5  : 
Damonis  musam. 

Au  lieu  de  Texpression  toute  simple  de  Théocrite  pour 
caractériser  le  chant  bucolique,  il  n'a  qu'une  expression 
savante,  VIII,  21  :  Maenalios  uersus...  ou  la  métaphore,  I,  2  : 
Siluestrem...  musam,  ou  le  terme  moins  exact,  VI,  8  : 
Agrestem...  musam. 

Il  emploie  très  fréquemment  le  verbe  canere,  II,  31  : 
imitabere  Pana  canendo  (il  s^agit  des  accents  de  la  syrinx)  ; 
VI,  3  :  Cum  canerem  reges  et  proelia  (il  s'agit  de  la  poésie 
héroïque).  Ailleurs  le  mot  désigne  le  chant  pastoral,  V,  9  : 
Phoebum  superare  canendo  (bien  que  Phoebum  semble 
donner  au  mot  un  sens  plus  général);  IV,  1  :  pauio  maiora 
canamus;  3  :  Si  canimus  silvas;  VI,  11  :  Te  nemus  omne 
canet;  I,  77  :  Garmina  nuUa  canam;  IX,  44  sq.  :  quae  te... 
canentem  Audieram;  61  :  hic,  Moeri,  canamus;  67  :  carmina 
tum  melius...  canemus;  X,  8  :  Non  canimus  surdis.  Le 
chant  de  Silène,  malgré  les  efforts  de  Virgile  pour  donner 
un  caractère  rustique  à  la  pièce,  n*est  pas  à  proprement 
parler  un  chant  bucolique,  VI,  31  :  Namque  canebat  uti 
(cf.  61,  68,  84). 

Virgile  fait  également  grand  usage  du  mot  cantare. 
II,23:Canto,  quaesolilus...;  111,21  :  cantando  uictus...;25  : 
Cantando  tu  ilîum...;V,o4:  Et  puer  ipse  fuit  cantari  dignus  ; 
72  :  Cantabunt  mihi  Damoetas  et  Lyctius  Aegon  (c'est  la 
traduction  de  a<reî,  Id.  Vil,  72)  ;  VI,  71  :  Cantando...  deducere 
monlibus  ornos  ;  VU,  5  :  Etcantare  pares  (traduction  de  àetôev, 
Id.  VIII,  4);  IX,  52  :  Cantando  longos...  condere  soles; 
64  sq.  :  Canlanles  licet  usque...  eamus,  etc.  (c'est  la  tra- 
duction de  pouxoXtaffStofieaea,  Id.  VII,  36)  ;  X,  31  sq.  :  canta- 
bitis...  Montibus  haec  uestris,  etc.;  41  :  cantaret Amyntas ; 
75  :  solet  esse  grauis  cantantibus  umbra.  Le  mot  est 
appliqué  aux  incantations  magiques,  VIII,  71  ;  au  chant 
des  cygnes,  IX,  29. 

A  côté  de  ces  deux  mots,  Virgile  emploie  souvent  celui 
de  dicere,  qui  s'applique  à  toute  poésie,  mais  qui  n'im- 
plique pas  la  musique.  Il  est  pris  dans  un  sens  général 


LES   RÉALItÉS   RUSTIQUES  489 

Égl.  IV,  54  :  Spiritus  et  quantum  sat  erit  tua  dicere  facta; 
VI,  6  sq.  :  dicere  laudes,  Vare,  tuas;  72  :  His  tibi  Grynei 
nemoris  dicatur  origo  (après  le  don  d'une  syrinx  qui  mar- 
quera le  ton)  ;  VIII,  8  :  mihi  cum  liceat  tua  dicere  facta.  Dans 
les  cas  suivants  il  s'agit  bien  d'un  chant  de  forme  pasto- 
rale, mais  donné  comme  composé  par  le  poète  lui-même, 
VIII,  5  :  Damonis  musam  dicemus...;  X,  2sq.  :  meoGallo... 
Carmina  sunt  dicenda;  6  :  sollicitos  Galli  dicamus  amores 
—  ou  par  les  Muses,  Vlïl,  62  sq.  :  nos  quae  responderit 
Alphesiboeus  Dicite  Piérides.  Enfin  le  mot  s'applique  au 
chant  des  pâtres  eux-mêmes,  III,  55  :  Dicite...  ;  59  :  Alternis 
dicetis...  V,  2:egodicereuersus;50sq.  :  haec...  tibinostra... 
Dicemus.  Égl.  X,  34  :  uestra  meos  olim  si  fistula  dicat 
amores,  il  s'applique  à  l'accompagnement  de  la  syrinx. 

Le  mot  meditari  signifie  exécuter  un  chant  que  l'on  com- 
pose *,  Égl.  VI,  8  :  meditabor  harundine  musam  ;  82  :  Phoebo 
quondam méditante...;  1,2:  musam  meditaris auena.  Modu- 
lari  veut  dire  en  faire  la  musique,  Égl.  V,  14  :  modulans 
alterna  notaui;  X,  51  :  Carmina  pastoris  Siculi  modulabor 
auena.  Dans  le  passage  suivant  Virgile  oppose  le  texte  et  la 
musique,  IX,  45  :  numéros  memini,  si  uerba  tenerem. 

Virgile  insistant  surtout  sur  le  côté  poétique  et  littéraire 
de  ses  compositions,  tandis  que  Théocrite  reproduit  les 
'habitudes  des  bergers  chanteurs,  àoi6<$ç  est  remplacé  par 
poeta.  C'est  le  titre  que  se  donnent  ses  pâtres,  Égl.  V,  45  : 
diuine  poeta  ;  VII,  25  :  crescentem  ornale  poetam  (cf.  VII,  28*, 
uati...  futuro);  IX,  32  sq.  :  Et  me  fecere  poetam  Piérides... 
me  quoque  dicunt  Vatem  pastores  (traduction  du  mot  déoiSdv, 
Id.  VII,  38).  Vates  et  poeta  paraissent  synonymes  pour 
Virgile.  Virgile  emploie  du  reste  le  mot  poeta  dans  son  sens 
habituel,  soit  en  l'appliquant  à  Gallus,  X,  17  :  diuine  poeta, 
soit  en  se  l'appliquant  à  lui-même,  X,  70  :  uestrum. . .  poetam. 

Il  fait  ressortir  le  caractère  des  Églogues  comme  poésiè^ 
de  cabinet  en  employant  des  expressions  comme  celles-ci,/ 
Égl.  m,  85  :  lectori...uestro;  VI,  9  sq.  :  siquis  tamen  haecV 
quoque,  siquis  Captus  amore  leget;  X,  2  :  sed  quae  légat] 
ipsa  Lycoris,  et  VI,  12  :  sibi  quae  Vari  praescripsit  paginaj 
nomen. 

1.  Cf.  Gebauer,  De  poeta^'um  gracorum...^  p.  14,  note  2. 


490  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOUQUES   DE  VIRGILE 

Eq  ce  qui  concerne  le  chant  amèbée,  Théocrile  le  désigne 
de  la  façon  suivante,  Id.  VHI,  31  sq.  :  Eîra  S'défi.otgatatv 
ôiieX3(i.oave  Aaipvi;  àoiSdtv  BouxoXtxav,  et,  61  :  ToiOta  pièv  uv  Ss' 
a(iot6a(cDV  01  TcaîSe;  âsicrxv.  Il  distingue  nettement  le  rôle  des 
deux  interlocuteurs;  pour  le  premier,  Id.  VIll,  32  :  ojtw  dï 
MsvaXxaç  aplaro  «pàtoç;  IX,  1  :  tu  Ô'wÔà;  ôép^eo  icpâtToç,  pour 
le  deuxième,  VI,  20  :  TiS  5'ê7c*t  Aa|xo:Taç  àveêàXXero;  VIII,  71  : 
As'jTepoç  au  Aà^viç  XiY'jpôi;  àvsêàXXer*  ietSev;  IX,  2  :  (rjva'l/ao^co 
ôà  MsvaXxa;;  6  :  aXXo6s  Ô'  aÏTiç  uiroxpîvotTO  MevàXxaç. 

Virgile,  pour  désigner  léchant  amébée,  se  sert  de  alterna, 
alternî  uersus,  Égl.  III,  59  :  Alternis  dicetis  :  amant  alterna 
Camenae;  VII,  18  :  Alternis...  contendere  uersibus  ambo 
coepere;  alternos...  etc.  Le  rôle  du  premier  interlocuteur 
est  indiqué  par  incipere,  Égl.  III,  58  :  Incipe,  Damoeta 
(qui  correspond  à  apxeoOat  de  Théocrite);  celui  du  second 
par  différents  mots,  III,  58  :  tu  deinde  sequere,  Menalca 
(Id.IX,  2  :  <iyva'J/à<r6w);  VII,  5  :  respondere  parati  (Id.  IX,  6  : 
•jTToxpivoiTo)  ;  au  début  de  ce  dernier  vers  cantare  ne  s'oppose 
qu'imparfaitement  à  respondere  *  ;  VII,  20  :  illos  referebat 
in  ordine  Thyrsis. 

Voyons  dans  quelles  conditions  se  produit  le  chant  amèbée 
chez  Théocrite  et  chez  Virgile.  Dans  la  VI^  Id.  il  y  a  une 
provocation  et  nous  apprenons  que  cette  provocation,  carac- 
térisée par  le  verbe  èptCo)  ^,  donnait  droit  au  premier  tour 
de  parole,  ce  qui  était  important,  les  deux  rôles,  comme 
nous  l'avons  vu  3,  étant  très  différents,  v.  5  :  Ilpàroç  ô'^p^ato 
Aa?viç,  ÈTcel  xxi  TupîToç  èptaôEv.  Dans  Pld.  V,  c'est  Lakon  qui 
porte  la  provocation,  v.  22.  Il  semble  bien  que  ce  fait  lui 
donne  le  droit  de  prendre  la  parole  le  premier,  car  Komatas 
lui  dit,  au  v.  30  :  ^purSe  *.  Au  v.  60,  Lakon  lui  répond 
A'JToOe  (xoi  icoTépi(r8E,  et  il  l'invite  à  commencer,  v.  78  :  Ela  Xéy* 
tî  XI  X&Yei?}  et  Komatas  commence  aussitôt;  il  semble  donc 
qu'il  lui  cède  son  tour  de  parole.  Dans  Tld.  VII  il  n'y  a  pas 
de  provocation  à  proprement  parler  ;  Simichidas  propose  à 
Lykidas  de  chanter  tous  deux  un  chant  bucolique  pour 

1.  Cf.  p.  187  sq. 

2.  'Epi2|ci>  est  pris  ailleurs  dans  son  sens  ordinaire  :  engager  une  que- 
relle, rivaliser,  Id.  V,  23,  67,  136,  VII,  41. 

3.  P.  118. 

4.  V.  pourtant  Ahrens,  edit.  maior,  ad  h.  1. 


.— i 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  491 

abréger  la  route,  v.  3U  sq.  Lykidas  accepte  et  commence. 
Dans  rid.  VIII,  c'est  Daphnis  qui  provoque  et  on  tire 
au  sort  les  tours  de  parole,  v.  30,  Xa-/c6v.  Dans  Tld.  IX  il  n'est 
pas  question  de  provocation  (elle  peut  avoir  eu  lieu 
avant  que  la  pièce  commence).  C'est  le  juge  anonyme 
qui  assigne  les  tours  de  parole.  Dans  l'id.  X,  qui  se  rap- 
proche à  ce  point  de  vue  de  Tld.  VII,  Milon  engage  Boukaios 
à  chanter  un  chant  bucolique,  ce  qui  lui  rendra  le  travail 
plus  agréable,  et  Milon  répond  par  un  autre  chant.  Chez 
Virgile,  dansTÉgl.  III,  c'est  Damoetas  qui  provoque,  v.  28  sq. 
Les  tours  de  parole  sont  assignés  par  le  juge,  qui  donne 
le  premier  à  Damoetas  (c'est  une  imitation  de  l'Id.  VI,  bien 
que  les  choses  ne  soient  pas  dites  aussi  clairement).  Dans 
rÉgl.  V  il  n'y  a  pas  de  provocation  à  proprement  parler  : 
Menalcas  et  Mopsus  échangent  courtoisement  des  chants 
(comme  dans  la  Vil®  Id.;  cf.  Tld.  X,  bien  que  dans  cette  Id. 
l'invitation  ait  quelque  chose  d'ironique).  Dans  l'Égl.  VII 
Virgile  ne  parle  pas  de  la  provocation  et  ne  nous  dit  pas 
pourquoi  c'est  Corydon  qui  commence.  Dans  l'Égl.  VIÏI  nous 
ne  savons  ni  comment  le  chant  amébée  a  été  introduit,  ni 
pourquoi  c'est  Damon  qui  prononce  le  premier  poème. 

Quel  est  l'enjeu  du  chant  amébée?  Dans  Tld.  V  Lakon, 
en  provoquant  Komatas,  lui  demande  d'engager  un  che- 
vreau, v.  21  sq.  Komatas  y  consent,  à  condition  que  Lakon 
risque  de  son  côté  un  agneau  bien  nourri  :  celui-ci  se 
récrie  sur  l'inégalité  des  enjeux  et  Komatas  engage  un 
bouc.  Dans  l'Id.  VIÏI  Daphnis,  qui  a  provoqué  Menalkas, 
engage  un  veau  et  demande  en  revanche  :  laoïiâTopa  àjivdv, 
V.  14.  Menalkas  répond  qu'il  ne  peut  mettre  en  jeu  qu'une 
belle  syrinx.  Il  semble  que  Daphnis  engage  alors  à  son  tour 
une  syrinx;  mais  cela  n'est  pas  dit  clairement  :  peut-être 
persiste-t-il  à  conserver  son  premier  enjeu  *.  Dans  Tld.  IX 
il  n'est  pas  question  d'enjeu  :  le  juge  anonyme,  qui  paraît 
avoir  fait  chanter  Daphnis  et  Menalkas  pour  son  plaisir, 
donne  au  premier  une  massue  rustique,  au  second  une 
belle  coquille  à  volutes.  Dans  l'Id.  VI  Damoetas  et  Daphnis 

1.  Au  V.  8-1  Scaliger,   suivi  par  Ahrcns,  lit  :  AâCso  TÔtç  frjpiy^oç» 
C'est  la  syrinx  do  Menalkas  qui  est  assignée  au  vainqueur.   Mais  les 

mss.  ont  Ai^zi  rà;  o-jp'.YÏ*?»  »^  ^^"^  alors  admettre  que  les  deux 
concurrents  ont  dt'posé  chacun  une  syrinx. 


492  ÉTUDE   SUR   LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

paraissent  chanter  pour  leur  plaisir;  Fépreuve  terminée, 
Damœtas  donne  à  Dapbnis  une  syrinx,  Daphnis  à  Damœtas 
une  flûte.  Dans  la  VII^  Lykidas  est  tellement  charmé  de 
la  proposition  de  Simichidas  qu'il  lui  promet  de  lui  donner 
sa  massue  rustique,  v.  43,  et  en  effet  il  lui  en  fait  cadeau, 
V.  129  :  èx  Mo'.ffiv  SeivTjïov  wtzolg&w  e^ev.  Dans  Tld.  X  il  n'est 
pas  question  d'échange  de  cadeaux.  En  outre,  dans  la  P<^  Id., 
le  chevrier  promet  à  Thyrsis,  pour  obtenir  de  lui  un  chant 
bucolique,  et  lui  donne  une  chèvre  ayant  deux  petits,  ainsi 
qu'un  skyplios  v.  25  sq.  Le  chevrier  de  la  VIIl®  Id.  promet 
une  chèvre  à  Daphnis,  s'il  veut  lui  donner  des  leçons.  Chez 
Virgile,  dans  l'Egl.  III,  Damœtas,  le  provocateur,  engage 
une  jeune  vache,  et,  Menalcas  ayant  proposé  en  échange 
deux  coupes,  il  les  refuse  comme  étant  un  enjeu  trop  inégal  ; 
il  semble  que  Menalcas  engage  lui  aussi  une  génisse.  Mais 
cela  n'est  pas  dit  clairement  (cf.  Fld.  VIII).  A  la  fin  de 
la  V^'  Égl.  Menalcas  fait  un  cadeau  à  Mopsus  ;  il  lui 
offre  une  syrinx  et  celui-ci  répond  par  l'offre  d'une 
massue  rustique  (cf.  l'Id.  VI  et  Tld.  Vil).  Dans  la  VII«  il 
n'est  pas  question  d'enjeu,  bien  qu'il  y  ait  un  jugement. 
Dans  la  VIII"  il  n'y  a  ni  jugement  ni  enjeu  (cf.  l'Id.  X). 

Quant  au  choix  du  juge,  il  a  lieu  sur  le  moment  même  : 
dans  la  V^  Id.  Komatas  aperçoit  un  bûcheron,  Morson,  qui 
travaille  dans  le  voisinage,  v.  63  sq.  ;  il  le  propose  comme 
juge  à  Lakon  et  celui-ci  accepte.  De  même,  dans  l'Id.  VIII, 
26  sq.,  Daphnis  aperçoit  dans  le  voisinage  un  chevrier;  il  le 
propose  comme  juge  à  Menalkas,  qui  accepte.  Dans  la  IX®, 
nous  ne  savons  pas  comment  le  juge  a  été  choisi;  il  semble 
que  ce  ne  soit  pas  à  proprement  parler  un  arbitre,  mais 
quelqu'un  qui  a  voulu  se  donner  le  plaisir  d'entendre 
Daphnis  et  Menalkas.  Dans  la  VI°  Daphnis  et  Damœtas 
échangent  des  chants  d'une  façon  courtoise,  sans  vouloir 
instituer  un  concours  proprement  dit  :  il  n'y  a  donc  pas 
déjuge.  Il  ne  saurait  y  en  avoir  dans  les  Id.  VII  et  X,  où 
il  n'y  pas  de  rivalité.  Chez  Virgile,  dans  l'Égl.  III,  on  prend 
pour  juge  Palaemon,  uniquement  parce  que  c'est  lui  qui 
se  présente,  v.  50  (c'est  ce  qui  se  passe  dans  les  Id.  V  et 
VIII).  Dans  la  VII^,  Daphnis  est  déjà  choisi,  nous  ignorons 
par  qui  et  comment  il  l'a  été  (cf.  Id.  IX).  Dans  le  V*^, 
Menalcas  et  Mopsus  échangent  amicalement  des  chants; 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  493 

il  ne  saurait  être  question  d'arbitre  (c'est  le  cas  des  Id.  VI, 
VII  et  X).  Enfin  dans  la  VÏÏI'^  toute  la  mise  en  scène  du 
chant  amébée  est  supprimée  de  parti  pris  :  il  n'est  donc 
pas  question  de  juge. 

_  Dans  Théocrite  c'est  l'habitude  des  pâtres  de  s'asseoir 
pour  exécuter  le  chant  bucolique,  Id.  1, 12  :  xtXBe  xaôtÇaç;  21  : 
â<T8to{Ae8a ;  XI,  17  sq.  :  xaÔsCofisvoç  8'è7r\  iiSTpaç  'T'j/TjXâtç...  aet8, 
à  moins  de  circonstances  particulières;  ainsi,  dans  VII^  Id., 
Simichidas  et  Lykidas  chantent  en  marchant;  dans  la  X^, 
Boukaios  et  Milon  en  travaillant;  dans  la  III«,  le  chevrier, 
après  son  monologue  infructueux,  chante  un  chant  d'amour 
pour  amadouer  Amaryllis;  il  s'appuie  contre  un  pin, 
V.  38;  il  serait  ridicule  qu'il  s'assit  commodément.  Le 
chant  amébée  est  exécuté  assis,  Id.  V,  31  sq.  :  a^iov  àrjrj  Teïô' 

{iiib  Toiv  xoTivov  xal  ToXo-ea  TaO-ra  xa6i$aç;  Id.  VI,  3  sq.  ;  èwl 
xpàvav  U  Tiv'  ô?(i<pa)  *Eçô|i.evoi.  Ni  dans  l'Id.  VÏII,  ni  dansl'Id.  IX 
l'attitude  des  concurrents  n'est  déterminée.  Dans  l'Id.  VII, 
89,  le  divin  Komatas  est  représenté  chantant  étendu  à 
terre  :  xaTexéxXi(ro  6eîe  Ko(xàTa.  Chez  Virgile  les  concurrents 
sont  également  assis,  Égl.  III,  55  :  consedimus;  V,  1  sq.  ; 
Cur  non...  consedimus;  VII,  1  :  consederat  (il  s'agit  du 
juge  ;  mais  les  deux  chanteurs  doivent  s'asseoir  également). 
Dans  l'Égl.  VIII,  16,  Damon  est  debout,  incumbens...  oliuae 
(Virgile  vient  de  dire  que  l'aube  est  à  peine  levée  et  que 
Fherbe  est  humide  de  rosée).  On  ne  nous  dit  pas  quelle  est 
l'attitude  d'Alphésibée.  Dans  l'Égl.  IX  les  deux  chanteurs 
Sont  en  marche  (cf.  Id.  VII).  Tityre,  dans  l'Égl.  I,  chante 
Amaryllis  à  demi  couché,  v.  1,  et  Virgile  Gallus  commodé- 
ment assis,  V.  71  ;  Dum  sedet.  On  ne  nous  dit  rien  ni  pour 
Silène,  Égl.  VI,  ni  pour  Corydon,  Égl.  II.  L'agitation  de 
Gorydon  engage  à  le  supposer  debout. 

Ainsi,  pour  tous  ces  détails,  Virgile  suit  docilement  Théo- 
crite; il  n'avait  pas  à  s'écarter  de  lui,  puisque  c'est  à  lui 
qu'il  emprunte  l'idée  du  chant  bucolique  et  la  variété  de J 
ce  chant  qui  est  le  chant  amébée. 

§  XIII.  Les  dieux.  La  religion.  Les  superstitions 
populaires.  La  plupart  des  dieux  mentionnés  par  Théo- 
crite se  retrouvent  chez  Virgile  :  il  n'y  a  pourtant  pas  là 
d'emprunt;  l'usage  qu'en  font  les  deux  poètes  n'est  pas 
toujours  le  même. 

28 


494  ÉTUDBSUR  LES  BUGOUQUES  DE  VIRGILE 

Zeus  fîgare  i^z  Théocrite  ^x>niine  le  dieu  de  Tatmo- 
sphère,  Id.  IV,  43;  c'est  lui  qui  façonne  les  êtres  ou  qui  tout 
au  moins  leur  donne  leur  caractère,  YII,  44. 11  est  mis  en 
rapport  avec  la  poésie,  à  laquelle  il  paraît  s'intéresser, 
sans  doute  comme  inspirateur  de  son  fils  Apollon,  VII,  03. 
On  rappelle  assez  irrévérencieusement  ses  amours,  VIII, 
59  sq.  Son  nom  figure  dans  des  formules  d'affirmation  ou 
de  négation,  IV,  50,  V,  74  :  «ôt  tô  Xi6ç;  IV,  17,  VII,  39  : 
0 0  Aâiv  ;  XI,  29  :  ou  pti  Aï'...  Ce  dernier  emploi  ne  se  retrouve 
pas  chez  Virgile,  où  les  pâtres  ne  se  servent  point  de  ces 
formules,  qui  avaient  pourtant  leurs  analogues  dans  la 
langue  latine.  Il  n  y  a  pas  d'allusion  aux  amours  de  Jupiter; 
il  est  pris  une  fois  pour  le  dieu  de  l'atmosphère,  Égl.  VII, 
60.   Il  est  mis   en  rapport   avec  les   chants  des  pâtres 

III,  60  sq.  :  Âb  loue  principium,  Musae,...  illi  mea  carmina 
curae.  Dans  lÉgl.  IV,  49,  il  est  considéré  comme  l'ancêtre 
de  l'enfant  merveilleux. 

Apollon  est  donné  chez  Théocrite,  au  début  d'un  chant 
amébée,  Id.  V,  82  sq.,  comme  le  protecteur  d'un  pâtre  chan- 
teur, qui  lui  réserve  un  bélier  pour  la  fêle  des  Kàpvea,  et 
Phoibos,  VII,  iOO  sq.,  comme  le  dieu  des  vers  en  général. 
Un  de  ses  surnoms  figure  deux  fois  dans  la  formule 
exclamalive  :  «o  Ilaïav,  V,  79,  et  VI,  27.  Chez  Virgile  Apollon 
est  mentionné  Egl.  V,  35  S  dans  un  passage  rustique,  sans 
doute  comme  protecteur  des  troupeaux  :  Ipsa  Pales  agros 
alque  ipse  reliquit  ApoUo.  Dans  l'Egl.  X,  21,  et  dans  TÉgl. 
VI,  3  sq.,  où  il  est  désigné  par  le  surnom  de  Cynthius, 
c'est  plutôt  comme  dieu  de  la  poésie  que  comme  dieu 
des  troupeaux  qu'il  figure;  Égl.  III,  104,  il  est  le  dieu  de  la 
divination,  puisqu'il  s'agit  d'expliquer  une  énigme;   Égl. 

IV,  57,  il  est  le  père  de  Linus  et  le  dieu  de  la  beauté  mas- 
culine, formosus  Apollo.  Il  y  a  enfin  deux  cas  spéciaux, 
IV,  10  :  tuus  iam  régnât  Apollo,  et  VI,  73,  Ne  quis  sit  lucus 
quo  se  plus  iactet  Apollo.  Virgile  cite  fréquemment  Phœbus 
comme  prolecteur  de  la  poésie,  ce  qui  s'explique  par  le 
caractère  littéraire  des  Églogues,  III,  62  sq.  (passage  imité 
de  rid.  V,  82),  V,  9,  VI,  H  sq.,  29,  66,  82,  VII,  22.  C'est 
sans  doute  dans  le  même  sens  qu'il  faut  prendre  le  v.  66 

1.  Servius,  ad  h.  l.  :  «  ApoUinem  nomiuiu  dict,  id  est  pastoralcm  ». 


LES   RÉALITÉS  RUSTIQUES  495 

de  rÉgl.  V  :  Ecce  duas  libi,  Daphai,  duas  altaria  Phoebo. 
Égl.  VII,  62  et  64,  comme  au  v.  63  de  TÉgl.  III,  VirgiJe 
rappelle  simplement  que  le  laurier  est  consacré  à  Phœbus. 
Théocrite  mentionne  fréquemment  les  Muses,  soit  pour 
les  invoquer,  soit  pour  les  mettre  en  rapport  avec  les 
pâtres  chanteurs,  qui  sont  aimés  d'elles.  L'emploi  qu'il  fait 
du  mol  n'a  rien  de  particulier,  Id.  I,  9;  64  :  Moiaat  9tXai; 
141  :  Tbv  Mowai;  q>îXovav§pa;  144  (il  s'agit  d'une  libation); 

V,  80  sq.  :  xal  Moïaat  {j.e  ©iXevvTi  ttoXù  it>x£ov  î)  tov  àoiÔdv 
Aàçviv;  VII,  12;  37;  47;  82  :  Ouvgxa  o\  y)^vxù  Moïexa  xatà 
<rr<$|i,aToç  x^e  vsxrap  (expression  familière  et  pittoresque); 
129  :  èx  Moiffav  Çeivr/iov  (en  parlant  du  cadeau  d'un  paire 
chanteur)  ;  X,  35  :  TÔdaov  èn\v  Moî<jac  çiXat  (les  expressions 
de  ce  genre  sont  pleines  d'une  bonhomie  affectueuse)  ; 

XI,  6  :  Kal  Tttïç  èvvéa  ôyi  TceçiXvjiiévov  ï^oya  Moiaoiii;.  11  dit 
adieu  aux  muses  bucoliques,  IX,  28  :  BovxoXixal  Motaat  (làXa 
xatpETe.  Deux  fois  il  leur  donne  le  surnom  de  Piérides, 
X,  24  :  Mfoaai  UieptSeç;  XI,  3  ;  *H  laV  UiepîSec.  Il  emploie  ce 
mot  dans  le  sens  de  chant,  I,  20  :  tôcç  povxoXixàç...  [loîaxç 
(cf.  IX,  32  :  èjiivô'à  [LoXaoc,  xa\  wSa).  Virgile  n'offre  rien  de 
particulier  non  plus  dans  les  mentions  qu'il  fait  des  Muses, 
Égl.  III,  60  ;  IV,  1 ,  Sicelides  Musae  est  une  expression 
savante  qui  paraît  traduire  po^jxoXixa\  Moïaai  de  î'Id.  IX, 
28;  VI,  65  :  una  sororum;  69;  VII,  19.  11  emploie  plus  sou- 
vent que  Théocrite  le  terme  de  Piérides,  sans  du  reste 
paraître  y  attacher  une   signification  spéciale,   III,   85  ; 

VI,  13;  VIII,  63;  X,  70  sq.  :  diuae..  Piérides.  Il  fait  égale- 
ment un  assez  grand  usage  du  mot  musa  dans  le  sens  de 
chant,  III,  84,  VI,  8,  VIII,  1,  I,  2.  11  ne  se  sert  qu'une 
fois  du  mot  latin  :  Camenae,  III,  59.  11  nomme  Calliopé 
comme  la  mère  d'Orphée,  IV,  57,  et  caractérise  sa  poésie 
rustique  par  le  mot  nostra..  Thalea,  VI,  2. 

Arlémis  n'est  citée  par  Théocrite  que  dans  le  chant 
magique  de  la  U^  Id.,  v.  33  sq.,  où  elle  paraît  identifiée  à 
Hécate.  Virgile  la  nomme  comme  déesse  de  la  chasse  sous 
le  surnom  de  Délia,  Égl.  VII,  29,  et  très  vraisemblable- 
ment, III,  67. 

Déméter  est  mentionnée  par  Théocrite  dans  la  VU"  Id., 
à  l'occasion  de  la  fête  des  Thalysia,  v.  3  :  Ta  Ar,ot  yào  sTeuxs 
€)aXû(7ia  ;  32  :  sôirsTcXb)  Aa[xàTEpi;  155  sq.  :  B(it>(jt,cî)  nap  Aa^arpoç 


496  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOLIQUES   DE   VIRGILE 

à>(t)dc5o;....  *A  le  yekiaaa.'.  Apày{xaTa  xal  [laxwvaç  èv  àjiçoTépaio-tv 

ÏXoiGOL.  H  y  a  une  invocation  à  Déméter  dans  la  pièce 
des  moissonneurs,  Id.  X,  42  :  Aa(i.aTep  7co>.ûxapîre  woîcy- 
(TTa^y..-  Thèocrite  n'en  parle  donc  que  dans  deux  Idylles 
spéciales.  Virgile  ne  mentionne  Cérès  qu'en  passant,  lors- 
qu'il associe  Daphnis  aux  divinités  rustiques,  Egl.  V,  79  sq.: 
Vt  Baccho  Cererique  libi  sic  uola  quotannis  Agricolae 
facient. 

Thèocrite  ne  parle  qu'une  fois  de  Dionysos,  comme  pro- 
tecteur de  la  végétation,  Id.  II,  120  :  MiXa  (xàv  èv  xoXrotffi 
Aiwvûdoio  (p'jXdtjCTwv.  Virgile  le  considère  comme  un  dieu 
rustique,  Égl.  V,  79.  Il  le  met  particulièrement  en  rapport 
avec  la  vigne,  Égl.  VII,  58  :  Liber  pampineas  inuidit  col- 
libus  uuas,  et,  61  :  uitis  laccho. 

Aphrodite  figure  assez  fréquemment  dans  Thèocrite 
comme  déesse  de  Famour.  Dans  Tld.  I  il  lui  imprime  le 
caractère  d'une  divinité  séduisante,  mais  implacable,  qui 
se  plaît  à  faire  le  malheur  des  mortels,  v.  95  sq.  et  100  sq. 
11  lui  donne  son  nom  d'Aphrodite,  Id.  I,  138,  II,  7,  30  (en 
la  mettant  en  rapport  avec  le  pdfiêcç  magique),  VII,  55  : 
Tov  A'jxîSav  oTTTÊvpLevov  èÇ  'Açpoôîtaç,  X,  33  ;  le  surnom  de 
Kypris,  I,  95, 100  sq.,  II,  130  sq.,  XI,  16  :  Kuirpiôo;  èx  {jLeyàXaç 
To  ol  r.itaTi  ita^E  péXejivov  (où  c'est  d'elle  que  proviennent 
les  flèches  qui  inspirent  l'amour);  le  surnom  de  Kylhe- 
reia,  III,  46  :  Tàv  tï  xaXàv  Kuôépeiav.  Bien  que  Virgile  assigne 
dans  ses  Églogues  une  grande  place  aux  amours  des  pâtres, 
il  ne  mentionne  Vénus  qu'en  passant,  à  propos  du  myrte, 
Égl.  VII,  02  :  Formosae  myrtus  Veneri...  et  à  propos  des 
cérémonies  magiques,  VIII,  78  :  Veneris...  uincula  necto; 
Égl.  III,  68,  meae  Veneri  est  un  terme  de  galanterie. 

Éros  tient  également  une  grande  place  chez  Thèocrite, 
et  figure  dans  les  mêmes  Idylles  qu'Aphrodite,  c'est-à-dire 
I,  H,  III,  VII,  X  (il  n'est  pas  nommé  dans  Tld.  XI).  I,  97 
sq.  (il  est  donné  comme  un  dieu  auquel  on  ne  résiste  pas); 
98;  "EpwTOçuir'àpYaX^w;  103;  130;  II,  7;  55  :  aUrEpw;  àvéape; 
133  sq.  (il  brûle  plus  violemment  que  le  feu  d'Héphaistos)  ; 
IIÏ,  15;  X,  19  sq.  (il  est  aveugle  comme  Plqutos)  :  toçpovTiaTo; 
*'Epa)^.  Dans  deux  passages  Thèocrite  parle,  non  pas  d'Éros, 
mais  des  Éros,  Vil,  96  :  i3t{Aixi8a  iièv  "EpwTeç  èTcéTc-rapov  ;  115  : 
"rjifxe;  o'  *reTîSoç  xal  Bu6Xt8o;  àoù  Xtir6vT£<;  Naiia  xal  OtxeOvra, 


LES   RÉALITÉS   RUSTIQUES  497 

^av63cc    &5o;     ocItcù    Aitovaç,   "^Q   (laXocaiv  ^'ËpcDTs;   épeu6o{i^voi(T'.v 

o{jLoïot...  Virgile  ne  parle  d'Amor  que  dans  Jes  Égl.  VIII, 
43  sq.  (passage  imité  de  l'Id.  III,  15),  et  X,  28  sq.,  où  il  lui 
donne  le  caractère  impitoyable  qu'il  a  dans  la  I'"«  Id.  (cf. 
ibid,  V.  69). 

Pan  est  pour  Théocrite  le  joueur  de  syrinx  par  excel- 
lence, Id.  I,  3;  16  sq.  c'est  le  chasseur  qui  dort  à  midi  parla 
chaleur  et  qui  ne  veut  pas  être  réveillé  :  e^Ti  6à  wixpdç  Kal 
oX  àù  6pi{x£îa  xoXà  itoxi  pivi  xâ6r)Tai;  123  sq.  c'est  le  dieu  d'Ar- 
cadie,  qui  fréquente  de  préférence  le  Lycée  et  le  Ménale, 
mais  aussi  tous  les  endroits  où  il  y  a  des  pâtres,  en  parti- 
culier la  Sicile.  Théocrite  parait  faire  allusion  à  un  culte 
qu'il  avait  dans  la  plaine  au  pied  de  la  montagne  Homolé 
en  Thessalie,  VII,  103,  et  décrit  les  familiarités  que  se 
permettaient  avec  lui  ses  dévots  en  Arcadie,  ibid.,  106  sq. 
On  lui  fait  des  offrandes  de  lait  et  de  miel,  Id.  V,  58  sq.  ; 
son  nom  figure  dans  le  langage  des  pâtres  pour  appuyer 
une  affirmation  ou  une  négation,  IV,  47;  V,  141  :  vai  tbv 
Ilâva;   V,   14,   où  ptaoTOv  tov  Ilôtva  xbv  axTiov   (il  est  désigné 

comme  protecteur  des  rivages).  Dans  l'Id.  IV,  63,  le  mot 
est  au  pluriel  (comme  pour  les  Éros),  nâve(T(Ti  xaxoxvaiAote». 
Virgile  caractérise  Pan  d'une  façon  moius  précise  et  en 
laissant  tomber  un  certain  nombre  de  détails  particuliers. 
Il  sait  qu'il  est  le  dieu  de  TArcadie  et  se  le  représente 
barbouillé  de  rouge,  Égl.  X,  26  sq.;  mais  il  ne  nous  dit  rien 
sur  son  culte.  Il  le  donne  comme  l'inventeur  de  la  syrinx, 
II,  3*2  sq.,  et  VIII,  24  (ce  que  ne  dit  pas  Théocrite),  comme 
un  maître  dans  Tart  d'en  jouer,  11,  31,  comme  le  prolecteur 
des  bergers  et  des  moutons,  II,  33.  D'une  façon  plus  géné- 
rale il  est  un  dieu  poétique,  IV,  58  :  Pan  etiam  Arcadia 
mecum  si  iudice  certet...  ;  il  est  simplement  nommé,  Égl. 
V,  59,  en  compagnie  des  pâtres  et  des  dryades. 

Priape  fait  partie  du  cortège  des  dieux,  qui,  chez  Théo- 
crite, entourent  Daphnis  mourant,  Id.  I,  81  sq.  Théocrite 
signale  un  lieu  rustique,  où  se  trouve  sa  statue  à  côté  de 
celles  des  Nymphes,  I,  21  sq.  Virgile  ne  Ta  pas  introduit 
parmi  les  dieux,  qui  s'apitoient  sur  Gallus.  11  le  fait 
figurer,  Égl.  VII,  33  sq.,  comme  le  protecteur  d'un 
modeste  jardin  et  comme  recevant  une  offrande  de  lait  et 
des  gâteaux. 

28. 


498  ÉTUDE   SUR  LES   BUCOUQUES  DE   VIRGILE 

Tfaéocrile  mentionne  une  fois,  IV,  62,  les  jeunes  Satyres 
en  compagnie  des  Pans  et  en  faisant  allusion  à  leurs  ins- 
tincts lubriques.  Virgile  mentionne  la  danse  bien  connue 
des  Satires,  Égl.  V,  73,  et  leur  donne  le  nom  latin  de  fauni, 
VI.  27. 

Les  Nymphes]  sont,  dans  Théocrile,  les  divinités  le  plus 
souvent  mises  ^h  rapport  avec  Ja  vie  pastorale;  ce  sont  les 
déesses  des  eaux,  Id.  VII,  15i.  Elles  ont  dans  la  campagne 
des  antres,  qui  sont  leur  séjour  et  d'où  sort  une  eau  qui 
est  sacrée,  VII,  136  sq.,  des  endroits  où  sont  dressées  leurs 
statues  et  qui  leur  sont  consacrés,  1, 21  sq.  Elles  s'intéressent 
à  Dapbnis,  1, 66;  141  :  tôv  oj  Nûji?ai<riv  à7:ex6îi  ;  aux  pâtres,  V, 
17  :0u  piàv  oÙTa'jTaç  xàç  XtjjLvaSac,  toYaOé,  Nujiqpaç,  Ait^  (xoî  rXaoïre 
xal  eùjxevie;  TeXéOoiev....  On  leur  offre  du  lait  et  de  l'huile,  V, 
53  sq.;  on  leur  sacrifie  des  animaux,  une  chèvre,  V,  H  sq., 
un  agneau,  139  sq.,  148  sq.  Elles  inspirent  les  pâtres  chan- 
teurs, VII,  91  sq.  Leur  nom  sert  à  appuyer  une  affirmation 
ou  une  négation,  I,  12:  tcotI  xàv  N-jpLç5tv;  IV,  29;  ou  N^itçaç; 
V,  17;  70  ;  Nal  tcotï  xàv  N'jjxçav.  Le  mot  Natç  nest  employé 
par  Théocrite  qu'une  fois  comme  épilhète  de  la  nymphe 
qu'épousa  Daphnis,  VIII,  93.  Il  mentionne  une  fois  les 
nymphes  de  Kastalie,  VII,  148  :  Nujxçai  Ka^TaXiSsç,  identiques 
aux  Muses.  Il  ne  parle   des  Néréides  qu'à  propos  d'un 
voyage  sur  mer,  VII,  59  :  Y>.a'^xaiç  Nr,pr,i<Tt.  Chez  Virgile  les 
Nymphes  s'intéressent  à  Daphnis,  Égl.  V,  20  sq.  La  place 
qu'elles  tiennent  dans  la  poésie  pastorale  est  indiquée  par 
le  vers  19  de  l'Égl.  IX:  Quis  caneret  nymphas?...  Elles  ont 
des  sanctuaires  dans  la  campagne,  III,  9.  Elles  sont  les 
déesses  de  la  nature  et  elles  apportent  des  fleurs.  H,  45  sq. 
Les  paysans  leur  adressent  des  vœux  et  les  acquittent,  V, 
74  sq.  Elles  figurent  en  Crète,  VI,  55  sq.  Un  pâtre,  au 
début  d'un  chant  amébée,  invoque  les   nymphes  Libé- 
thrides  :  Nymphae,  noster  amor,  Libelhrides,  Vil,  21,  ce 
qui  équivaut  aux  Muses  (cf.  Id.  VII,  148).  Dans  TÉgl.  X, 
9  sq.,  les  pueilae  Naïdes  remplacent  les  Nymphes  de  Théo- 
crite, I,  66,  et  sont  identifiées  avec  les  Muses;  mais,  Égl. 
Il,  46,  candida  Nais  est  une  simple  nymphe.  Les  dryades 
et  les  hamadryades,  V,  59  :  dryadasque  puellas,  X,  62  : 
hamadryades,  ne  figurent  pas  chez  Théocrite.  Virgile  men- 
tionne la  Néréide  Galatée  :  Nerine  Gaialea,  VU,  37  (cf.  Vf, 


LES  RÉALITÉS  RUSTIQUES  499 

ff 

35  :  discludere  Nerea  ponto),  et  la  Naïade  M^\è  :  Aegle 
Naïadum  pulcherrima,  VI,  20  sq. 

Le  nom  de  la  nymphe  Aréihuse  figure  dans  Théocritc 
et  dans  Virgile  avec  un  sens  un  peu  dilTérent.  Dans  Tld.  I, 
li7,  Daphnis  dit  simplement  adieu  à  Aréthuse,  nymphe 
de  Sicile  :  x«îp'*Ap26oicja.  Virgile  la  considère  comme  l'ins- 
piratrice de  la  poésie  pastorale,  Égl.  X,  1  :  Exlremum  hune 
Arethusa  mihi  concède  laborem. 

Les  Moipai  sont,  chez  Thcocrite,  mises  en  rapport  avec 
la  mort,  Id.  I,  139sq.  :  xi  ye  jj.àv  Xtva  irivta  XsXoîicei  *Ex  Moipiv, 
II,  i60  :  Tav  *AtSao  TijXav  val  Moîpaç  àpaçsi;  chez  Virgile,  les 
Parcae  avec  le  cours  immuable  du  destin,  Égl.  IV,  47  : 
Concordes  stabili  fatorum  numine  Parcae. 

Chez  Théocrite  Iléraklès  est  mis  en  rapport  avec  le 
peuplier  blanc,  Id.  II,  i21  :  Xevxav,  *lïpaxX£o;  Upbv  epvoç; 
c'est  le  patron  des  athlètes,  IV,  8,  le  héros  de  l'aventure 
des  Centaures,  VII,  i49  sq.  Virgile  en  parle  simplement  à 
propos  du  peuplier,  Égl.  VII,  61  :  Populus  Alcidae  gratis- 
si  ma. 

"ASwviç,  Id.  I,  [109],  est  considéré  comme  un  pâtre  aimé 
d'Aphrodite.  Virgile  rappel*  qu'il  a  été  berger,  Égl.  X,  18, 
sans  parler  d'Aphrodite. 

Un  certain  nombre  de  dieux  figurent  dans  Théocrite,  qui 
ne  se  retrouvent  pas  chez  Virgile,  sans  qu'il  faille  voir  là  un 
parti  pris,  sauf  peut-être  à  propos  d'*Ep(jLf,;,  qui  prend  part 
au  défilé  des  dieux,  Id.  1, 77.  Virgile  ne  connaît  pas  Mercure 
dans  les  fonctions  de  protecteur  des  troupeaux. 

'AiSo:,  Id.  ï,  103  :  K^v  'A^6a;  130  :  e;  "Aïfioç;  II,  160  :  tàv 
'Aifiao  irvXav;  IV,  27  :  tU  'Ai'Sav.  Ce  sont  là  des  façons  de 
parler  toutes  grecques,  que  Virgile  n'avait  pas  à  faire 
passer  en  latin. 

*Exaxa,  Id.  II,  12,  14.  Il  est  assez  singulier  que  Virgile, 
qui  imite  les  incantations  de  la  magicienne,  laisse  de  côté 
cette  déesse. 

"Hpa,  Id.  IV,  21  sq.  C'est  sans  doute  simplement  l'occa- 
sion qui  a  manqué  à  Virgile  pour  parler  de  Junon. 

IDoÛToç,  Id.  X,  19.  H  est  considéré  comme  un  dieu 
aveugle. 

IIp&DTeuc,  Id.  VIII,  52.  Pour  ces  deux  divinités  même 
observation  que  pour  Junon. 


500  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOUQUES  DE   VIRGILE 

« 

SeXdva,  Id.  II,  10,  69,  et  passim,  79,  142,  165  :  ^z\(xy,aioc 
.    ).MC3p<îxpoE.  SeXdévs  joue  uD  rôle  important  dans  la  mise  en 
:    scène  de  lall«  Id.;  Virgile  a  supprimé  toute  cette  mise  en 
'.    scène.  II  parle  une  fois  de  la  lune,  comme  d'un  astre  sou- 
mis au  pouvoir  des  enchanteurs,  mais  non  pas  comme 
d'une  déesse,  Égl.  YIII,  69. 

"Ûpae,  Id.  I,  150  :   *ûpàv  iceicX'jvOat  viv  Êvt  xpâvatat  Soxtjo-eîç. 
Ce  sont  des  divinités  grecques,  que  Virgile  ne  pouvait  trans- 
porter en  latin  dans  ces  fonctions  de  déesses  des  eaux  que 
par  un  emprunt  direct  :  il  ne  Ta  pas  fait. 
Héros  mythologiques  :  AtTV£p(jTi(:,  Id.  X,  41  :  ta  tô  Oeéco 

Airj^paa;  IIoXuSE-jxriÇ,  IV,  9  :  Krjti*   êçaô'  à   v-â-zr^p  noXu8e''JXEOç 

EtpLEV  à(JL€CVCi>. 

En  revanche  Virgile  mentionne  un  certain  nombre  de 
dieux  qui  ne  se  trouvent  pas  chez  Théocrile.  Pour  ceux 
qui  ont  un  caractère  exclusivement  latin  Tintention  est 
incontestable  :  c'est  le  premier  pas  dans  la  voie  où  il  s'en- 
gagera lorsqu'il  écrira  les  Géorgiques  et  l'Enéide  ;  il  tient 
à  introduire  dans  TOlympe  hellénique  un  certain  nombre 
(^  de  divinités  du  Latium,  Égl.  V,  35  :  Ipsa  Pales;  X,  2i  :  Venit 
\  et  agresti  capitis  Siluanus  hon<9^e.  Mais,  pour  les  autres,  il 
ne  parait  les  avoir  fait  figurer  dans  ses  Ëglogues  que  par 
occasion  et  pour  répondre  aux  besoins  actuels  de  sa  pensée. 
Ce  sont  :  Doris,  Égl.  X,  5  ;  Hesperus,  VIIÏ,  30,  X,  77;  Lucifer, 
VIII,  17;Lucina,  IV,  10;  Mars,  X,  44;  Pallas,  U,  61  sq.  ;Thelis, 
IV,  32  (dans  le  sens  de  la  mer.  Cf.  Nerea,  VI,  35);  Silenus, 
VI,  14;  Vesper,  VI,  86;  Virgo,  IV,  6. 

Indépendamment  des  personnages  mythologiques  de  la 
VI«  Égl.,  qu'il  est  inutile  d'énumérer  ici,  Virgile  cite  Achilles, 
Égl.  IV,  36;  Bianor,  IX,  60;  Paris,  II,  61;  Tiphys,  IV,  34; 
Ulysse,  VIll,  70. 

C'est  par  un  parti  pris  très  visible  qu'il  fait  figurer  dans 
ses  Églogues  les  anciens  poètes  mythiques  :  Amphion,  Égl. 
II,  24  ;  Linus,  IV,  56,  57,  VI,  67,  et  surtout  Orphée,  dont 
la  mention  fréquente  montre  le  charme  qu'avaient  pour  lui 
les  légendes  sur  la  puissance  de  la  poésie  primitive  en 
communion  avec  la  nature  inanimée  et  avec  les  animaux, 
Égl.  III,  46:  Orpheaque  in  medio  posuil  siluasque  sequentis, 
IV,  55,  57,  VI,  30,  VIll,  55. 

Les  cérémonies  religieuses  menlionnces  par  Théocrile, 


LES   REALITES   RUSTIQUES  501 

indépendamment  des  Thalysia,  dont  il  décrit  les  réjouis- 
sances dans  la  VII^  Id.,  comprennent  des  sacrifices  d'ani- 
maux, des  libations  et  des  offrandes.  Id.  V,  41  sq.,  sacrifice 
d'une  chèvre  aux  Nymphes;  81,  sacrifice  de  deux  chevrettes 
aux  Muses;  82  sq.,  promesse  de  sacrifice  d'un  bélier  à 
Apollon  pour  les  Karneia;  139  sq.  et  148  sq.,  sacrifice  d'un 
agneau  aux  Nymphes;  Id.  I,  143  sq.,  libation  de  lait  de 
chèvre  aux  Muses;  V,  53  sq.,  ofFrande  de  lait  et  d'huile  aux 
Nymphes;  58  sq.,  offrande  de  lait  et  de  miel  à  Pan. 

Chez  Virgile  nous  trouvons  la  mention  du  sacrifice  d'un 
agneau  à  Octave  considéré  comme  un  dieu,  Égl.  I,  7  sq.  ; 
la  promesse  du  sacrifice  d'une  génisse  pour  le  salut  de 
Pollion,  III,  8o;  Tallusion  au  sacrifice  d'un  t.iureau  par 
Pollion  aux  Muses,  86;  la  promesse  du  sacrifice  d'une 
génisse  pour  les  moissons,  77  *;  érection  d'autels  à  Daph- 
nis  '  et  à  Phœbus,  ainsi  que  des  offrandes  de  lait  et  d'huile, 
V,  66  sq.  (passage  imité  de  l'Id.  V,  53  sq.);  offrande  d'une 
hure  de  sanglier  à  Diane  par  un  chasseur,  d'une  jatte  de 
lait  à  Priape  par  un  jardinier,  VII,  29  sq.;  offrande  d'en- 
cens à  Octave  divinisé,  I,  42  sq.  Ce  qui  est  particulier  à 
Virgile,  c'est  la  mention  des  Ambarvalia,  Égl.  V,  75,  et  celle 
des  vœux  solennels  adressés  et  acquittés  par  les  paysans 
aux  Nymphes,  à  Bacchus  et  à  Gérés,  V,  74  sq.,  79  sq. 

Les  superstitions  populaires  ^  sont  fréquemment  men- 
tionnées chez  Théocrite  et  elles  ont  un  caractère  de  naï- 
veté tout  particulier.  Dans  la  II®  Id.,  v.  90  sq.,  Simaitha 
rappelle  qu'elle  a  été  chez  toutes  les  vieilles  femmes,  qui 
ont  des  philtres  d'amour.  Dans  la  III®  le  chevrier  essaie 
de  savoir  s'il  sera  heureux  en  amour  en  faisant  claquer 
une  feuille  sur  son  bras,  v.  28  sq.  ;  c'est  le  TrjXfçîXov;  il  a 
interrogé  Groiô,  la  vieille  devineresse  au  tamis,  xoaxtv(Jjj.avTtç, 
V.  31  ;  il  conçoit  quelque  espoir  en  sentant  sursauter  son 
œil  droit,  v.  37.  Dans  l'Égl.  V,  121  sq.,  les  deux  pâtres  qui 
se  font  enrager  se  donnent  réciproquement  le  conseil  de 
recourir  aux  herbes  qui  guérissent  de  la  folie.  Polyphème, 

1.  Servius  ad  h.  l.  :  «  dicitur  autem  hoc  sacrificium  ambarualia,  quod 
arua  ambiat  uictima  ». 

2.  Sur  les  obscurités  du  culte  de  Daphnis,  v.  p.  159  sq. 

3.  Sur   les   cérémonies   magiques    chez   Théocrite    et   chez   Virgile, 
V.  p.  315  sq. 


< 


502  ÉTUDE   SUR  LES  BUCOLIQUES  DE   VIRGILE 

qui  craint  d'être  ensorcelé  par  Galatée,  crache  trois  fois 
dans  ses  vêtements,  comme  lui  a  enseigné  à  le  faire  la 
vieille  Kotytaris,  Id.  VI,  39  sq.  L'influence  heureuse  de  la 
vieille  qui  crache  est  mentionnée  Id.  VU,  126  sq.  Dans 
rid.  VII,  96,  si  Simichidas  est  heureux  en  amour,  c'est 
que  les  Éros  ont  éternué  en  signe  favorable. 

De  ces  amusantes  superstitions  helléniques  Virgile  n'a 
rien  pris;  mais  il  en  a  qui  étaient  plus  familières  à  ses 
lecteurs.  Le  v.  23  de  l'Égl.  V  suppose  la  croyance  à  l'as- 
trologie. Virgile  mentionne  comme  présages  défavorables 
les  chênes  frappés  de  la  foudre,  Égl.  1, 16  sq.  *,  le  chant  de 
la  corneille  à  la  gauche  de  l'observateur,  IX,  15.  Indépen- 
damment du  loup-garou,  Égl.  Vin,97  sq.,  il  cite  la  croyance 
à  la  perte  de  la  parole  causée  par  un  loup  qui  vous  avait 
vu  le  premier,  IX,  54,  au  mauvais  œil,  III,  103,  à  l'influence 
funeste  de  certaines  paroles,  Vil,  28. 

Ainsi,  en  ce  qui  concerne  les  dieux,  la  religion,  les  super- 
stitions populaires,  il  conserve  vis-à-vis  de  Théocrite, 
malgré  quelques  imitations,  une  grande  indépendance. 

1.  C'était  un  augurium,  suivant  Servius,  ad  h.  l. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Avertissement v 

Chapitre      I.  —  La  jeunesse,  les  protecteurs,  les  amis  de 

Virgile 1 

—  II.  —  L'ordre   chronologique   et  la    date   des 

Bucoliques 51 

—  111.  —  La  deuxième  Églogue 78 

—  IV.  —  La  troisième  Églogue 107 

—  V.  —  La  cinquième  Églogue ,,,  148 

—  VL  —  La  septième  Églogue 180 

—  VIL  —  La  quatrième  Églogue 210 

—  VIII.  —  La  sixième  Églogue 251 

—  IX.  —  La  huitième  Églogue 288 

—  X.  —  La  première  Églogue 325 

—  XL  —  La  neuvième  Églogue 351 

—  Xil.  —  La  dixième  Églogue 380 

—  XIII.  —  Les  réalités  rustiques  dans  les  Églogues 

de  Virgile  et   dans   les  11  premières 

Idylles  de  Théocrite 409 


Coulommiera.  —  Irap.  Pall  BRODARD.  —  653  96- 


ERRATA  ' 


p.  12,  1.  25,  d'Octave, 
P.  14,  1.  5,  ad  i£neid., 
P.  25,  ].  33,  et  un  plus  haut 
P.  26,  note  1,  1.  1  sq..  Gui- 
l  /ma 


lisez  d'Octave 

—  ad  Âeneid., 

—  et  un  peu  plus  haut 

—  Gui- 
Icfma 


P.  30,  1.  27,  ajoutez  :  Les  nouveautés  des  tragédies  de  Pollion 
étaient  sans  doute  surtout  des  nouveautés  métriques  (cf.  Hor., 
Sat.,  l,  10,  42  sq.). 
P.  35,  1.  12,  le  jurisconsulte  qui,      lisez  le  jurisconsulte,  qui, 
P.  35,  1.  16,  ad  Egl. 
P.  66,  ].  11,  méconnnaissant 
P.  69,  1.    4,  anciens  que 
P.  69,  note  1,  1.  1,  p.  4 
P.  70,  1.  25,  me 
P.  71,  1.  30,  avert 
P.  75,  1.  25,  — 
P.  76,. note  1,  1.  1,  Tilyr 

I.  2,  avant 

1.  3,  à  l'Égl.  111 

l.  4,  avec 
»  1.  5,  e    ob» 

P.  78,  note  3,  1.  2,  de  0.  Ribbeck 
P.  80,  note  2,  1.  3,  acertos 
P.  81,  1.  23,  troupeaux 
P.  95,  1.  34,  personne  : 
P.  96,  1.  18,  laid  : 


—  ad  Ed. 

—  méconnaissant 

—  anciens,  que 

—  p.  4. 

—  Me 

—  averti 
supprimez  ce  Irait. 
lisez  Tityre 

—  avant  les 

—  'à  l'Egl.  111,  9, 

—  avec  la 

—  et  obscurs 

—  d'O.  Ribbeck 

—  lacertos 

—  troupeaux, 

—  personne, 

—  laid. 


1.  La  plupart  des  fautes  relevées  ici  provionnciit  de  la  chute  de 
lettres  au  moment  du  tirape.  Je  laisse  de  côté  les  fautes  d'accentuation 
comme  Ef/hgues  au  lieu  d'Jùjlof/iies,  Eniide  au  lieu  d'Enéide,  etc. 


50 

16                                              ERRATA 

P. 

100,  1.  23,  les  imitations 

tuez  des  imitations 

P. 

419,  note  4,  1.  1,  VU 

VIL 

P. 

124,  note  2,  1.  8,  devant 

— 

après 

P. 

i3l,  1.  31,  evirspa 

EOTcepa 

P. 

133,  1.  5,  jattes 

jattes, 

•    ,  1.  6,  trois  fols 

trois  fois, 

P. 

139,  1.37,  .               de  118. 

«  TEîôe  »  de  118 

P. 

142,  1.  3,  réplique 

réplique, 

*     ,  1.  12,  5(i><T(i> 

— - 

fictXTcii) 

P. 

151,  note  1,  1.  5,  sur  out 

surtout 

P. 

159,  note  3,  1.  1,  autre 

— 

autres 

P. 

162,  1.  35,  menalcas 

— 

Menalcas 

P. 

163,  1.  9,  yetoXoYOV 

— 

YectfAoçov 

P. 

168,  note  2,  1.  1,  sur 

sur  le 

P. 

m,  1.  28,  p.  415,  B 

p.  415  B 

P. 

172,  1.  18,  enfant. 

— 

enfant 

»     ,  1.  24,  taç 

wc 

P. 

175,  l.  18,  V.  90 

V.  60 

P. 

i77,J^n  b 

xb 

P. 

179,  l.  In,  qu  après 

qu'après 

P. 

182,  l.  19,  précédentes 

précédentes. 

P. 

190,  1.  5,  nenous 

ne  nous 

P. 

198,  noie  1,  1.  1,  den 

der 

P. 

203,  I.  1,  ad  V, 

— 

ad  VIII, 

P. 

206,  1.  31,  «  Muscosi  -. 

— 

«  Muscosi  •, 

P. 

215,  L  40,  et  p.  216,  1.  i,  haus 

— 

haus- 

ser 

ser 

P. 

219,  note  1,  1.  3  sq.,          èviau 

èviay- 

TOO 

TOO 

P. 

222,  note  1,  I.  1,  ''Ep  y. 

— 

•Epï. 

•          •          1.  15,  dicanl. 

— 

dicant  ». 

P. 

230,  note  4,  1.  1,  S 

— 

Scha- 

1.  2,  ua 

qua 

P. 

231,  noie  1,  l.  3,  que 

— 

que. 

P. 

233,  note  3,  1.  1  sq.,  Wunder 

— 

Wunder- 

lich 

lich 

P. 

269,  1.  27,  inane. 

— 

inane;  . 

P. 

299,  note  3,  I.  5,  .  salisfaisanl  . 

— 

satisfaisant. 

P. 

301,  1.  15,  puisque  si 

puisque,  si 

P. 

305,  1.  23,  laissé  à  côlé 

— 

laissé  de  côté 

P. 

306,  1.  6,  rid.  IX 

Hd.  XI 

»     note  1,  I.  4,  chevrier 

— 

chevrier. 

P. 

311,  1.  12,  de  bête; 

_ 

de  bète. 

P. 

346,  1.  35,  «  ÇTjY^  * 

•  çTiYdç  • 

P. 

361,  1.  19,  pouva  i 

pouvait 

ERRATA 

507 

p.  381, 

l.  4,  II,  71  sq, 

lisez 

11,  71  sq.. 

» 

note  2,  1.  2,  de  VIP  Égl. 

de  la  VI r  ï:gl. 

P.  382, 

1.  7,    ont 

sont 

P.  385, 

note  5,  I.  i,  X- 

X. 

P.  392, 

l.  39,  dans  Parlhénius 

— 

dans  le  Partliénius 

P.  396, 

1.     4,  corydon 

Corydon 

P.  406, 

1.  21,      42 

— 

V,  42 

P.  426, 

I.    4,  remarqué  » 

— 

remarqué 

P.  435, 

1.  26,  vé(i.b)v. 

véjjLiov; 

P.  445, 

1.  40,  oLiei 

aUe. 

P.   462, 

1.    7,  (ôXa:po; 

— 

coXa^o; 

P.  479, 

1.  13,  p.  33  : 

— 

p.  33, 

P.  482, 

1.  19,  V.  9, 

V.  9. 

P.  490, 

1.  32,  HytiQ,  et  Komatas 

XÉYei;;  Komatas 

P.  493, 

1.    7,  aeiS  , 

asiSs, 

P.  494, 

1,  37  sq.,   C'est   sans  doute 

— 

Ce  n'est  peut-être  pas 

dans  le  même  sens 

dans  le  même  sens. 

P.  497, 

I.  27,  II,  32  sq.. 

— 

II,  32  sq 

ZO 


y" 


i-  :  -^u 


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